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dimanche 16 février 2025

Avec son nom écrit dessus


« J'étais une petite graine plantée dans un terrain qui n'était pas du tout prêt à la recevoir. » Avant-guerre, dans les années 30, une petite ville de 7000 habitants comme Montbrison n'avait guère de vie artistique ou musicale, et les parents de Pierre Boulez n'étaient ni l'un ni l'autre musiciens. Son père, très catholique, était un ingénieur directeur d'usine, austère et silencieux, naturellement de droite, et sa mère, issue d'un milieu socialiste, était au contraire fantaisiste et très extravertie. Sa sœur Jeanne, de trois ans son aînée, restera liée à lui jusqu'à la fin, lui étant indispensable, choisissant ses vêtements et lui confectionnant ses menus. Il aura bien d'autres femmes très proches de lui tout au long de sa vie, dont l'indispensable Astrid Schirmer, sa fidèle secrétaire depuis les années Londres. 

J'ignorais que Boulez avait eu lui aussi un petit prédécesseur de cinq ans son aîné. Marcelle Calabre, sa mère, née le 22 avril 1897 à Clermont-Ferrand, et Léon Boulez, son père, plus vieux de six ans, avaient eu comme premier enfant un petit Pierre Boulez mort en bas-âge. Pierre Boulez, le nôtre, apprendra cela très tôt, en voyant une petite sépulture en fer forgé avec son nom inscrit dessus. On ne sait évidemment pas comment il a réagi à cela, mais il a toujours eu un rapport difficile avec la mort, à tel point que le jour où sa sœur Jeanne lui téléphonera pour lui apprendre qu'elle avait pris une concession au cimetière, lui demandant s'il en voulait une pour lui, il lui raccrochera au nez, et qu'il ne voudra jamais entendre parler de ses différentes successions, ni s'en occuper en quelque manière que ce soit. Commentaire de son biographe, Christian Merlin : « Je pense que les parents ne mesuraient pas, à l'époque, combien ça pouvait être choquant de donner à un petit garçon le prénom d'un enfant mort précédemment. » 

On m'a bassiné avec ça durant toute ma jeunesse, et j'avoue que je n'ai jamais vu où était le problème. Mon Jérôme à moi, le jumeau d'Emmanuel, né une dizaine d'années plus tôt, est mort d'une méningite tuberculeuse à l'âge de deux ans. Ce sont mes frères et sœur et mon père qui ont paraît-il insisté pour me donner ce prénom, alors que ma mère s'y opposait. Personnellement, je suis bien content de porter ce nom, qui est également le nom de mon grand-père et un prénom assez porté dans ma famille corse. Choquant ? Pour qui ? Traumatisant ? Pour qui ? Lourd à porter ? Pour qui ? Je trouve toujours parfaitement imbécile d'en vouloir à ses parents pour quelque raison que ce soit, et celle-là ne fait pas exception. Il me paraît évident qu'ils n'ont pas voulu “faire le mal”, ni faire les malins. Je n'ai jamais eu ni la sensation ni la prétention de remplacer celui qui était mort trop tôt, mais, surtout, la hargne (ou la justice) rétrospective me fait horreur. 

Je me rends compte tous les jours qu'il faut repasser sur ce qu'on croit avoir entendu pour l'entendre vraiment, qu'il faut relire pour avoir lu vraiment, qu'il faut aimer à nouveau pour aimer vraiment, qu'il faut revoir pour tout simplement voir. Je suis capable d'écouter trois ou quatre fois de suite une émission qui m'intéresse, et de me rendre compte qu'à chaque nouvelle écoute je suis obligé de constater que je n'avais pas entendu ce que j'entends. C'en est vertigineux. 

Les parents qui aujourd'hui « perdent » des enfants en conçoivent un affreux chagrin, ce qui est bien naturel, mais, au-delà de ce chagrin, en font un cataclysme terrible et indépassable. Il n'est pas question ici de les juger, car je suis certain que je ne ferais pas mieux, mais seulement de s'interroger. À l'époque où la mortalité infantile était bien plus élevée qu'à l'heure actuelle, il n'était pas rare de compter deux, trois, ou même quatre enfants morts en bas-âge dans une famille. Que je sache, cela n'empêchait nullement la famille de se développer normalement et même d'être heureuse. J'ai pourtant vu ma propre mère s'affliger chaque 19 juillet de sa vie, le plus souvent sans un mot d'explication ni la moindre plainte, et « choisir » le 19 juillet comme jour de sa propre mort. Mais en dehors de cette journée si particulière, elle ne parlait quasiment jamais de la mort de Jérôme, et ne semblait pas en être accablée. Peut-être était-ce pudeur, ou autre chose que je ne saurais nommer avec certitude — ni même comprendre. 

Christian Merlin explique le rapport très conflictuel à la mort de Boulez par le fait qu'il porte le prénom de son aîné mort en bas-âge. C'est une possibilité, en effet, mais je ne vois pas bien ce qui peut l'en assurer. Peut-être dispose-t-il de paroles ou d'écrits auxquels je n'ai pas eu accès. Quoi qu'il en soit, je me méfie toujours de ce genre d'explications qui me paraissent trop simples et trop univoques. C'est ce que j'appelle des explications-pour-les-autres, c'est-à-dire de ces choses qu'on dit pour se débarrasser de questions trop complexes ou embarrassantes, ou, plus simplement, auxquelles on n'a pas réellement réfléchi. Tous, nous sommes à des degrés divers de petites graines plantées dans des terrains qui ne sont pas prêts à nous recevoir. C'est ce qui explique que notre « rapport à la mort » soit toujours problématique, quoi qu'on en dise. Personne ne nous attendait, et c'est d'autant plus vrai lorsque, comme moi, on n'a pas été désiré. J'écris cette dernière phrase tout en sachant très bien qu'elle n'a pas grand sens. Le « désir d'enfant » est une invention récente et un peu ridicule. La biologie et la vie se passent très bien du désir des parents — je crois plus volontiers à l'indispensable transmission, qui vient d'un temps où les hommes ne réfléchissaient pas à ces questions : il se trouve que le désir sexuel et la nécessaire filiation se rejoignent en un point obscur et qui restera toujours secret, malgré les déclarations plus ou moins fantaisistes des uns et des autres. Il faut que les noms passent à travers le sang et survivent au déluge des heures, qu'ils inscrivent une trace énigmatique dans les lieux et les moments, qu'ils laissent derrière eux une Figure. « Les fils sont là pour continuer les pères. » Même si l'on ne se fait aucune illusion sur la pérennité de ces figures ou de ces étranges constructions que sont les familles, nous sommes là pour les faire durer le plus possible ; c'était le cas du moins dans les temps civilisés. La vie n'est qu'une enquête plus ou moins fouillée sur notre patronyme et ses reflets. 

Montbrison avait sept mille habitants, en 1930, et je suis né dans une ville qui devait alors en compter trois ou quatre mille, en 1956. Ce n'est pas un village, comme quelqu'un me l'a dit l'autre jour, c'est une petite ville des années 50, mais il est vrai que la vie artistique ou plus largement culturelle n'était pas extrêmement développée. Il y avait un cinéma, une troupe de théâtre, une fanfare, et, un peu plus tard, une école de musique, ce qui est déjà pas mal. C'est bien par la radio, essentiellement, que la culture est venue jusqu'à nous, même si nous avions eu la chance dans notre famille d'avoir un père violoniste et une mère qui avait lu, qui, chacun à sa manière, incarnait un je-ne-sais-quoi nous ouvrant sur autre chose que nous-mêmes. 

Mon père était « naturellement de droite » et ma mère beaucoup plus progressiste, même s'il me serait difficile de parler ici de gauche. D'ailleurs elle était très Pompidou alors que mon père ne jurait que par le Général et considérait son successeur comme un traître — la nuance, vue depuis notre présent, peut sembler dérisoire, mais elle était essentielle, en France à la fin des années 60 et dans le début des années 70. Elle venait d'une famille plus aisée, plus cultivée que celle de mon père, plus généreuse, aussi, et plus gaie. Elle avait beaucoup de mal à comprendre la manière très dure dont mon père avait été élevé par des parents radins et qu'elle jugeait dépourvus d'affection envers leurs enfants (on ne parlait pas d'amour, à ce moment-là). Quand ils sont allés en Corse pour célébrer leur mariage, mes oncles furent effrayés par la maigreur et la faible constitution de leur beau-frère, qu'ils surnommèrent la « Vénus de mille os ». Ma mère me racontait des repas pris chez les Vallet où chaque convive devait se contenter d'une moitié d'œuf au plat, et que mon père devait étudier en cachette la nuit avec une lampe de poche sous ses draps, pour ne pas encourir le reproche de coûter cher à ses parents. 

« La patrie périra si les pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La société, le monde roulent sur la paternité, tout croule si les enfants n’aiment pas leurs pères. » Je ne saurai jamais si ce bref passage du Père Goriot était l'une des raisons pour lesquelles ma mère insistait tant pour que je lise ce roman. Marcher sur le cadavre de ses parents est notre lot commun, mais la démarche que nous adoptons pour les piétiner est tout l'enjeu de notre vie d'hommes. J'ai vu très tôt mon nom inscrit sur une pierre tombale, à côté de celui de mon père. Ça crée des liens, mais il m'aura fallu de longues années pour comprendre ce que je lui devais et quel rapport il pouvait exister entre sa vie et la mienne. D'ailleurs je n'ai même pas assisté à son enterrement. Je me demande comment il faut nommer un frère aîné mort à deux ans. Un « petit grand-frère » ? L'appeler prédécesseur est bien sûr abusif, même s'il nous a évidemment précédé. Mais contrairement aux parents, il me semble que nous ne sommes pas chargés de le continuer. Balzac fait dire à son héros « Mais dites-leur, quand elles seront là, de ne pas me regarder froidement comme elles font », en parlant de ses filles. Je ne connais pas de sentiment plus chagrinant, plus triste que le mépris des enfants pour leurs parents et j'ai toujours du mal à entendre des paroles haineuses à leur endroit, quelles que soient les circonstances. Je pense aux mots de Rhoda Scott pour expliquer le fait qu'elle joue de l'orgue pieds nus : « J'avais un clavier sous les pieds, je ne voulais pas marcher dessus en chaussures ! » Nos parents sont un clavier délicat sur lequel nous improvisons plus ou moins librement et la moindre des choses est d'avoir les pieds propres et souples car ils sont sans défense dans leur tombeaux, tandis que nous posons nos pieds sur leur figures. 

« Je pense que les parents ne mesuraient pas, à l'époque, combien ça pouvait être choquant de donner à un petit garçon le prénom d'un enfant mort précédemment. » Vous n'en savez rien du tout, Christian Merlin ! Même s'il existe des raisons évidentes pour ne pas le faire, il y a tout autant de raisons contraires, et je suis pleinement heureux de porter cette ombre légère sur mes épaules. Je me rappelle avoir beaucoup aimé travailler l'opus 3 de Richard Strauss. Il me semblait y lire, dans la première pièce, dans le déport à l'octave de la mélodie qui semble se dédoubler en s'épanouissant, une merveilleuse manière d'évoquer avec des sons la sensation de vivre une vie qui a déjà été esquissée auparavant, et que l'on fait sienne, dans une grande douceur. Les vies glissent les unes sur les autres et il arrive qu'on éprouve dans un frisson furtif le passage discret de l'une à l'autre : on ne sait jamais si l'on s'appartient vraiment, et c'est dans les échos et les anamorphoses d'une figure inconnue, complexe et pourtant familière qu'on se reconnaît le mieux. C'est au profond des tombeaux et du souvenir que la vie est la plus significative et la plus singulière, au ras de l'inaudible. Faisons attention à ce qui se trouve sous nos pas : c'est souvent nous-mêmes que nous foulons sans y prendre garde. 

On repassera. Quoi qu'il arrive. On a beau avoir le sentiment d'être neuf et original, et unique, on repasse toujours par des chemins empruntés à d'autres que nous, on n'invente rien. C'est pourquoi je crois qu'il est bon d'imiter sans vergogne ceux qui sont plus hauts que nous. De toute façon, nous n'arriverons jamais à faire aussi bien, et c'est donc dans le ratage que nous avons le plus de chance de trouver quelque chose de singulier — par erreur, en quelque sorte, ou par manque d'élan. Quand j'écoute de toute la force de mon âme, j'échoue à entendre, et cet inlassable échec produit un discours que ma naïveté prend pour une invention ; dans l'instant, je crois possible ou même souhaitable d'en informer les autres, jusqu'à ce que la raison me revienne avec la vergogne. 

Je me rappelle les premières fois où j'ai donné des cours de solfège. On parle facilement, en ces commencements là, de la consonance et des notes qui vont se répétant sur toutes les hauteurs, dans toute l'étendue du clavier ou dans l'ambitus d'une voix. On dit que telle note est la même parce qu'elle porte le même nom. Un mi est un mi, qu'il soit grave ou aigu. Mais pour quelqu'un qui n'est pas du tout musicien, qui n'a rien écouté, qui n'est pas habitué à cette référence, c'est complètement faux. Le mi aigu, pour lui, n'est pas la même note que le mi grave. Il sent bien qu'elles ont une proche parenté, certes, mais dire que c'est la même note est un abus de langage que seule l'éducation musicale peut justifier. C'est l'habitude, qui nous fait considérer qu'il s'agit de la même note, c'est un ensemble de références qu'on nomme la Tonalité. Elles portent le même nom et pourtant sont autres. On pourrait parfaitement imaginer des gammes (et un système harmonique) qui n'auraient pas l'octave comme critère absolu (ou indice, je ne sais quel mot convient le mieux), qui commenceraient par un ré et se finiraient par un do. C'est sans doute un besoin de simplification, qui a présidé à ce choix. Évidemment, la musique en serait cent fois plus complexe et bizarre, mais seulement pour nous qui avons été élevés dans le système tonal, que nous prenons pour le seul possible. Si l'on avait parlé du dodécaphonisme à Mozart, il aurait sans doute crié au fou (alors que le dodécaphonisme est mille fois plus simple que le système que j'imagine (peut-être à tort) possible). Il n'est pas non plus fatal d'avoir des gammes de sept notes ou de diviser l'octave en douze parties égales. D'autres cultures que la nôtre procèdent autrement. Bref, on est légitime lorsqu'on se pose la question du même. Tout est une question de dosage et d'échelles, et surtout d'habitudes. Je porte le nom de mon père et je ne suis pas lui, mais peut-être allons-nous, tout au long de notre vie, vers plus de ressemblance avec nos parents, vers moins de singularité, peut-être allons-nous vers un ambitus plus étroit, une voix plus simple. J'y pensais à revoyant mentalement ma mère monter l'escalier de notre maison, à la fin de sa vie : il m'arrive très souvent d'être absolument certain que j'ai exactement la même attitude qu'elle, les mêmes gestes, les mêmes maladresses, la même courbure physique et mentale, comme si vieillir consistait à se déplacer lentement sur une droite qui va finir par rejoindre celle de nos aïeux alors qu'on la pensait parallèle à la leur. Le temps nous amène à renoncer de plus en plus à nous-mêmes. C'est en tout cas comme ça que je vois les choses. Tout ce à quoi nous croyions être farouchement attachés nous paraît moins essentiel, moins constitutif de notre individu. On y tient par orgueil, bien sûr, et parce qu'il nous est désagréable de renoncer, de sembler nous renier, mais on sent bien, au fond de nous, que le cœur n'y est plus, qu'on continue seulement à jouer notre rôle, par habitude et par peur de trouver autre chose que ce qu'on connaît, d'aller vers un inconnu effrayant. Être consonant avec soi-même, voilà toute la pauvre ambition d'une vie humaine. Commencer par un do et finir par un do. Rester au chaud dans l'octave. La contradiction, la dissonance, le changement radical d'échelle et de perspective ne sont envisagés qu'à contrecœur et ne sont le plus souvent que l'indice d'un échec, ou d'un abandon. J'y vois plutôt la chance de découvrir une richesse que peu comprennent, mais dont le soupçon terrorise ceux qu'il effleure, privilège impartageable d'un âge qui nous isole autant de nous-mêmes que des autres. 

Les époques se suivent et se contredisent, sans que jamais le présent ne trouve la juste distance, ou le recul qui devrait être la moindre des choses, si l'on voulait ne pas tomber dans la caricature grossière et le jugement rétrospectif et absolu qui font tant de mal aujourd'hui. On juge du passé avec les mentalités, la culture et la morale d'aujourd'hui, et tout le monde trouve ça normal, et plus que normal : sain. Pas d'autre voie. Comment se fait-il que le ridicule de cette arrogance ne semble effleurer personne, que la simple prudence soit à ce point dénigrée ou plus simplement oubliée ? Peut-être justement que c'est dans l'oubli de nos pères, que gît le mal. Il y a dans Enoch Arden, le mélodrame de Strauss sur un poème de Tennyson, un passage que j'adore, qui se situe dans la quatrième partie (« Tranquillo ») de l'œuvre, où l'on entend le narrateur dire : « No meaning there : She closed the book and slept » (il faut absolument l'écouter dit par Claude Rains, pour entendre ce dont je parle). « Cela ne lui parut rien : cela ne signifiait rien : elle ferma le Livre et s'endormit. » J'ai toujours cette impression, quand j'observe mes contemporains, qu'ils ont définitivement renoncé à lire le Livre qui leur explique ce qui est en train de se passer, car tout a déjà eu lieu. Ils préfèrent s'endormir, plutôt que de savoir, et ils vont répétant comme des ânes : cela n'a aucune signification, on ne voit rien. Bien sûr qu'ils ne voient rien, puisqu'ils ont décidé qu'il n'y avait rien à voir d'autre qu'eux-mêmes et que le regard n'avait pas besoin d'être construit et éduqué. Comme dans le poème de Tennyson, ils sont « sous le palmier » et ils s'endorment, bercés par la rumeur des infos et du présent. Très informés et complètement abrutis, ils ont des yeux et des oreilles par centaines qui ne leur servent à rien, hormis à réverbérer à l'infini ce qu'on entend partout, cent fois par jour, et qui est produit à plein régime par le Spectacle planétaire. Très malins et très cons à la fois sont les spectres que nous croisons cent fois par jour sur les réseaux numériques. 

Il n'y rien d'autre à faire que de reprendre inlassablement au début, de revenir au commencement, de répéter. Quelqu'un m'a envoyé l'autre jour un extrait filmé de la quatrième étude en ut dièse mineur de Chopin jouée par Richter. Je connaissais déjà ce petit film, mais ce qui est revenu en moi, ici, hormis la furie de Richter, qui à chaque fois m'étonne et m'amuse, c'est le souvenir du travail. Comme j'avais aimé travailler cette étude ! Comme on aime l'accumulation de toutes ces notes qui semblent s'empiler les unes sur les autres, jusqu'à former une montagne, comme on en jouit, très physiquement, dans les progrès qu'on fait très visiblement, jour après jour, du seul fait de la répétition. Comme on est fier de ses doigts, comme on a envie de les remercier de nous permettre cela ! Il y a dans cette étude un effet cumulatif très sensible, presque caricatural. C'est comme si Chopin creusait un trou dans le sol et entassait toutes les notes qu'il en retire à un rythme d'enfer. Ça bouillonne de vie ! Il y a là un feu qui nous ronge le ventre et nous dilate tous les organes. On revient et on revient sans cesse au même geste obsessionnel, euphorique, optimiste, c'est une apologie de la double-croche avec des éclats d'octaves. On la surnomme « étude torrent », cette étude qui est loin d'être la plus difficile des deux cahiers, et Richter est l'un des seuls à être capable de la jouer à la fois très vite (trop vite ?) mais sans donner l'impression de survoler les touches comme c'est généralement le cas dans toutes les versions qui veulent aller trop vite (Lisitsa). Elle dure exactement deux minutes, dans les meilleures versions. Pollini, impérial, solide, souverain, classique, reste à mon sens le meilleur, avec Perahia, plus dramatique, peut-être plus ambitieux, dans les dizaines d'interprétations que j'ai entendues (déçu par Arrau, que j'adore par ailleurs, qui en fait quelque chose d'assez terne, sauf peut-être dans la coda). Il faut de la rage, ici, mais ça ne suffit pas, le sens de la forme et celui de la progression sont essentiels. On doit sentir la mutation progressive mais rapide du corps du pianiste. Chopin traite rarement la main gauche  comme s'il s'agissait d'une deuxième main droite, comme c'est le cas ici, idée qu'il a sans doute empruntée à Bach. Les études de Chopin sont des manifestations absolument fabuleuses du travail sur le motif. Contrairement à ce qu'on pourrait croire de prime abord, ce sont vraiment des chefs-d'œuvre de composition, vingt-quatre petits chefs-d'œuvre parfaits qui touchent au but sans tergiversations. Être capable d'aller aussi loin avec des motifs aussi modestes (en général une difficulté ou une idée par pièce) est vraiment la signature des très grands compositeurs. Avec le minimum, obtenir le maximum. J'en parle souvent, mais la chose qui me manque le plus, maintenant que je ne joue plus de piano, c'est justement la répétition. Cette sensation extraordinaire que connaissent tous les instrumentistes du monde, quand ils se trouvent au pied de la montagne — l'œuvre — et qu'ils entreprennent, jour après jour, de la gravir. Il faut parfois des mois ; combien de semaines, pour la Sonate de Liszt, combien de mois, pour la Sequenza de Berio ? Sentir son corps se transformer, petit à petit, pour s'adapter aux difficultés du terrain, le rendre apte à faire des choses qu'il n'avait pas à son répertoire, c'est une sensation grisante que je ne retrouve pas dans l'écriture, malheureusement. En général, j'écris un texte en quelques heures, une journée, deux au maximum. C'est trop court pour ressentir l'effet dont je parle, et puis, surtout, il ne s'agit pas de la même chose : on a beau dire qu'écrire est une activité physique, ça l'est infiniment moins que de jouer du piano ou de la percussion. On voit rarement des écrivains en sueur, à leur table de travail alors qu'on peut perdre un ou deux kilos durant un concert. Le travail musculaire est une joie dont il est difficile de se priver sans avoir la sensation d'une perte irrémédiable. 

J'avais discuté un peu, il y a une quinzaine d'années, avec Agustin Aniévas, élève d'Edouard Steuerman, l'un des plus célèbres pianistes à avoir enregistré (avec quel éclat !) les études dans les années 60, et j'avais découvert un homme charmant et inspirant. Je me rappelle avoir eu envie de lui composer une étude à ma manière (sur les tierces), à l'époque, mais je n'ai jamais osé passer à l'acte. Je sentais déjà que la composition s'éloignait de moi, même s'il restait quelques désirs bien vivaces que je suis parvenu à asphyxier avec un acharnement méritoire. Mon seul mérite, dans cette vie, aura consisté dans tous ces deuils successifs auxquels je me suis appliqué. Ici, au moins, j'aurai fait preuve de sérieux et de constance. Je me demande si tout cela n'a pas un rapport étroit avec ce qu'on nomme « le succès ». J'ai observé ce phénomène, qui me semblait tout à fait mystérieux, durant de très nombreuses années, et je crois avoir enfin compris comment ça marche. Si vous désirez être célèbre, ou même seulement réussir dans votre domaine, il faut en passer par une étape honteuse qui se révèle aussi indispensable que payante. Il faut oser aller trop loin. J'observe, incrédule, mais fasciné, tous ces gens qui ont du succès, et dont on se dit : « Il ne va tout de même pas oser faire ça ! » Eh bien si, justement. Et c'est précisément parce qu'il ose faire ce qu'on trouverait déshonorant, qu'il a du succès. Il ne connaît pas cette barrière morale, ce surmoi terrible avec lequel il est impossible de transiger. Il y va. Il se montre. Il crie plus fort que les autres. Il montre ses muscles. Il fait la roue. Il attrape par la manche. Tout ce qu'on nous avait appris à mépriser, ou, au moins, à trouver suspect. Je ne cherche pas ici à justifier mes échecs, non, ni encore moins à faire porter sur l'éducation reçue une part de mon impuissance constitutive. Je cherche seulement à comprendre, et je ne peux le faire sans comparer avec ce que j'ai vu autour de moi depuis cinquante ans. J'aurais des dizaines d'exemples précis et concrets à donner mais je le ne ferai pas. Ce sont des « danseurs ». Ils aiment qu'on les regarde bouger. 

Je suis tombé il y a peu sur une vidéo d'Étienne Guéreau, à propos d'un certain Sofiane Pamart. J'aime bien Étienne Guéreau, dont je regarde parfois les vidéos, quand il y est question d'harmonie. Ce jeune homme a un réel métier, et il possède une bonne oreille, ce qui n'est pas si fréquent. Je ne peux pas dire que j'aime sa musique, non, je n'irai pas jusque là, mais j'ai appris des choses en l'écoutant, ce qui n'est pas négligeable. L'harmonie dans le jazz est un continent qui m'a toujours fasciné et que j'aurais aimé connaître mieux. J'ai donc regardé cette vidéo il y a quelques jours, vidéo dont je ne m'infligerai pas une deuxième lecture, même si je devrais, pour le sérieux de ce que je vais écrire ici, mais mon masochisme a des limites. Ce qui m'a beaucoup frappé, en entendant Étienne Guéreau « démolir » le pauvre Pamart, c'est toutes les précautions qu'il croit devoir prendre pour donner son avis, et ses multiples proclamations qui tentent à bien établir préalablement qu'il ne « méprise pas » Sofiane Pamart, ni ce genre de musique, ni ceux qui l'écoutent. Ah, la trop fameuse accusation de mépris… Le mépris de classe, le mépris intellectuel, le mépris culturel… Le snobisme… On peut dire qu'on connaît ça sur le bout des doigts, et depuis plus de cinquante ans. C'est un peu comme ces gens qui commencement toutes leurs phrases par « Je ne suis pas raciste mais… ». Ils ont bien appris la leçon. On ne peut pas parler librement si l'on ne commence pas par établir avec un sérieux de plomb (et un ridicule de singe) et tous les certificats afférents qu'on ne méprise personne, ni aucun genre, que ce soit dans le cinéma, dans la littérature, la musique, ou quoi que ce soit. « Il n'y pas de mauvais genres ! » (ou alors, mais c'est finalement la même chose : le mauvais genre est le seul bon genre). Il se trouve qu'hier j'ai vu passer sur les réseaux une citation de Yann Moix qui disait en substance qu'il méprisait les adultes de plus de vingt-cinq ans qui jouaient au jeux vidéos. Ouh là là ! Il veut se faire crucifier, lui ! Eh bien oui, je lui donne tout à fait raison, et je n'ai même pas honte. Pour revenir à Pamart, et cela, Étienne Guéreau le dit très bien, ce n'est pas qu'il fasse de la soupe, qui est nouveau, nous avons connu Richard Clayderman, André Rieux, Saint-Preux, bien d'autres dans les années 60 et 70, et nous savons très bien ce que cela signifie. Ce qui a changé, en revanche, c'est qu'aujourd'hui, ces gens-là sont pris au sérieux (ils sont invités sur France-Culture ou France-Musique), du moins par une part très importance de la population et des médias, alors qu'au temps de notre jeunesse, ils faisaient rire tout le monde, et qu'il suffisait de quinze secondes d'écoute à n'importe qui pour savoir à quoi s'en tenir. Désormais, il faut qu'un Étienne Guéreau fasse une vidéo de trois quarts d'heure pour nous expliquer en quoi c'est de la merde, en s'entourant de tout un tas de précautions oratoires indispensables. C'est là qu'on voit très concrètement l'effondrement culturel et civilisationnel dans lequel nous crevons à petit feu. Le mépris du mépris est une catastrophe, c'est même le point nodal vers quoi tout converge ou d'où tout provient. Le mépris du mépris, ça donne Sofiane Pamart. À quand une chaire à l'université pour expliquer en quoi la soupe est de la soupe ? Évidemment, quand on a méthodiquement détruit l'oreille, le regard et les sens de toute la population, il faut sans doute en passer par là. Mais ce sera sans moi. Renaud Camus explique très bien ce qui s'est passé depuis quarante ans, je ne vais pas refaire ici sa démonstration en moins bien (ce qu'il appelle le Petit Remplacement), mais j'insiste comme lui sur le fait que la musique (le changement de définition de la musique) a bien été l'indicateur premier du Désastre, l'alerte inaugurale, le Signe, et cela, je peux dire que je l'avais compris il y a très longtemps, quand je fréquentais encore le milieu de la musique. Dès l'enfance, j'ai entendu cette accusation. Un peu de tolérance, tu es trop méprisant ! Je ne sais pas exactement ce qui m'a permis de résister à ces objurgations, mais ce que je sais est que j'ai éprouvé parfois la tentation d'y céder, pour avoir la paix. Qui ne veut pas de la paix ? Il est plus facile d'aimer Pamart que Boulez, du moins c'est ce que je crois comprendre en observant les gens autour de moi. Mais il faut être cohérent. Si un Pamart a doit de cité sur France-Musique, alors il ne faut pas se plaindre de la violence dans les rues et à l'Assemblée nationale. Mes adorables voisins m'ont demandé l'autre jour ce que j'en pensais, de ce pauvre garçon. Je n'ai pas eu besoin de développer, un regard a suffi. Et quand j'entends Étienne Guéreau parler du « Chopin facile », ou quelque chose comme ça, les quelques cheveux qui me restent se dressent sur ma tête. Le rapport avec Chopin, je dois avouer très humblement que je ne le vois pas, ni ne l'entends. Mais c'est sans doute parce que j'ai une moins bonne oreille qu'Étienne Guéreau. Tous les Sofiane Pamart du monde ont écrit sur leur visage et sur leurs biceps : « Musique ». On n'est tout de même pas obligé de les croire sur parole, ces pauvres bougres. Qu'ils aillent se faire tatouer chez les Grecs. Je retourne à mes études de Chopin (par Cortot, qui n'a rien à voir avec Corto Maltese, il faut tout préciser, aujourd'hui). 

J'écris cela sous le regard de Jérôme, le Précédent, si beau dans son berceau, le huitième d'une famille de sept enfants, lui que je n'ai pas connu et qu'il me semble connaître si bien, et si je parle de son regard alors qu'il a les yeux fermés, sous son immense front bombé, c'est que toute la douceur de son être me parvient encore depuis les années 40. 

mardi 23 août 2022

Les dernières années

Je ne l'ai pas vue depuis plus de trois décennies. Et encore est-ce elle qui me rappelle à ma grande honte que nous nous sommes croisés il y a trente-quatre ans à Paris ; moi je ne m'en souviens pas. Je ne parviens pas à croire que plus de trente années se soient écoulées depuis notre dernière entrevue. Dans mon souvenir, c'est encore une jolie enfant blonde — et je crois n'avoir connue que cette fillette — alors qu'aujourd'hui c'est une femme qui a trois enfants déjà adultes et une vie solidement établie dans une capitale européenne. Nous nous parlons simplement, comme si nous nous étions quittés avant-hier, comme si une fillette de dix ans pouvait comprendre un homme mûr de soixante-six ans. Cette simplicité m'étonne et me ravit, tout en me semblant quelque peu irréelle. Elle est l'un des très rares personnages de mon passé qui semble ne m'avoir pas oublié. 

Ces jours derniers, on parle beaucoup des cent ans de Micheline Presle, que j'avais croisée un jour d'été de 1989, ou peut-être 88, rue de l'École de Médecine, à Paris. Il faisait très beau et la vie était légère, et nous nous promenions gaiement cette après-midi-là, Maya et moi, comme nous le faisions souvent à cette époque. C'est mon amie qui avait pressé ma main en me disant que la belle dame d'un certain âge que nous venions de croiser était l'actrice bien connue de ma jeunesse dont la voix résonne encore en moi aujourd'hui. Jamais je n'ai oublié sa parfaite distinction, son élégance toute naturelle, si française (je ne parle pas de sa distinction et de son élégance en général, qui m'indifférent complètement, je parle de ces deux qualités imprimées dans l'air du temps ce jour-là, dans ce lieu précis, avec Maya à mes côtés, de la physionomie qu'elles avaient donné à ma journée, et pas seulement à cette journée, puisque trente ans après je peux la sentir encore). Elle souriait, je m'en souviens, en s'adressant d'un air enjoué à l'homme qui l'accompagnait. 

Or, c'est sans doute à cette époque qu'a eu lieu notre dernière rencontre, Sandra et moi, cette rencontre dont le souvenir me fuit. Je me rappelle Micheline Presle et je ne me souviens pas de Sandra à Paris. C'est étrange, car je ne suis pas du tout du genre à aimer les célébrités, à désirer les rencontrer, encore moins à m'afficher avec elles quand j'en ai la possibilité, et c'est étrange aussi pour la raison que j'aime bien Sandra, et que je n'ai jamais oublié la petite fille profondément émouvante que j'avais découverte en Haute-Savoie, quelques années auparavant. Sandra a une bonne mémoire, et me rappelle des situations et des êtres qu'elle ne peut pas avoir inventés, je m'en rends bien compte, mais moi je n'y suis plus. Pourquoi Micheline Presle plutôt que Sandra ? Est-ce à cause de Maya ? De la rue de l'École de Médecine ? De l'été à Paris quand on flirte ? D'une simple configuration chimique ou métabolique ?

Micheline Presle a cent ans et Sandra a quelque chose comme la moitié de cet âge. Ces deux vies n'ont aucun rapport, et pourtant elles ont croisé un même point il y a trois décennies. Ce point c'est moi, qui suis approximativement à mi-chemin de ces deux destins, en terme de temps passé sur cette terre. 

Ce que Sandra m'apprend, aujourd'hui, c'est peut-être que ceux à qui j'ai accordé mon temps, mon affection et ma mémoire, que j'ai aimés, ont tous aujourd'hui disparu de ma vie, alors que ceux que je n'ai pas assez regardés sont toujours là. Ils se tenaient là, en réserve, attendant patiemment que je daigne les voir. (C'est encore la manière la plus optimiste de voir les choses.) 

Les dernières années de la vie d'un homme sont toujours les dernières, quel que soit le moment où elles se situent, mais surtout elles commencent à être les dernières dès notre naissance (mon frère Jérôme en sait quelque chose !). Nous ne vivons que dans les dernières années de notre vie. La vie ce n'est que ça : des dernières années qui s'entassent les une sur les autres. Tout est toujours en train de finir ; même quand nous nous attaquons à une œuvre de grande envergure, elle sent déjà la fin, dès le départ, et c'est bien ce qui nous intimide. Allez au bout, c'est difficile, mais savoir qu'il y a un terme, ça l'est encore plus. Je me demande ce que nous aurions fait de notre vie, si l'on nous avait expliqué ça tout de suite, au lieu de nous le laisser découvrir par nous-mêmes. Je crois que ma vie aurait été tout autre si j'avais compris ça plut tôt. Mais si je commence à me demander à cause de quoi j'ai raté ma vie, je n'ai pas fini de commencer ! 

Quel est mon « âge ressenti », comme on parle de « température ressentie » ? Je ne le sais  pas. Ça dépend des douleurs le matin, du nombre de likes sur Facebook, du repas du soir la veille, d'un appel téléphonique, des yeux qui voient plus ou moins trouble et de ce que me laisse sentir mon nez. Je ne peux évidemment pas prétendre que j'ai vingt-quatre ans, ni même quarante, mais je le voudrais si fort, pourtant, quand je vois de belles jeunes femmes qui me parlent gentiment. Intolérable, de se dire qu'une Ophélie ne reviendra pas, par exemple. Intolérable de savoir que tout ce qu'on a aimé dans la vie se trouve désormais de l'autre côté d'une vitre blindée. 

Maya était plus jeune que moi, elle devait avoir vingt-six ou vingt-sept ans, c'est à-dire l'âge d'Ophélie, et moi j'avais trente-deux ou trente-trois ans, au moment où nous croisâmes Micheline Presle. Était-il normal qu'une jeune Française d'origine syrienne de cet âge-là s'intéresse à une actrice française des années 60 ? Je n'en ai pas la moindre idée. Mais il n'est pas normal non plus qu'une jeune femme de vingt-sept ans s'intéresse à un vieux de soixante-quatre ans. Ce n'est pas normal mais heureusement, ça arrive ! Les températures de l'été qui s'achève n'ont pas été normales non plus. Elles ont été éprouvantes pour ma vieille carcasse. Je suis pourtant content de les avoir connues. Elles au moins, elles n'étaient pas de l'autre côté de la vitre blindée. Elles au moins elles m'ont fait souffrir. 

Sandra me parle de ses souvenirs à Rumilly, quand elle jouait avec Sarah, la fille de Christine, qui devait avoir cinq ou six ans alors. De cela non plus je ne me souvenais pas.  Il y a toujours plus d'interactions que l'on croit entre les différents personnages de nos vies, c'est pourquoi elles sont si difficiles à comprendre (tout le monde parle à tout le monde, ou le croit, tout le monde coupe la parole et la route à tout le monde). On croit les avoir à l'œil, mais ils nous échappent en grande partie, ces personnages qui vont et viennent comme des poissons danseurs dans les profondeurs du décor. Je vis mes dernières années (depuis toujours!) : c'est la seule certitude. 

vendredi 21 janvier 2022

La Chose…

 


« Dites seulement "Je suis", et vous serez socialement sauvé. » 
(Roland Barthes, Le Bruissement de la langue)

J'ai vécu

Je ne suis que cette petite chose prise en photo et traînant dans un vieil album photo des années 50. Il ne restera que ça, de moi. Une petite poupée cajolée par son père et sa mère, dans un décor insignifiant. Deux petits carrés de papier conservés sous cellophane. Un bambin qui a vieilli, comme tout le monde, qui a pris part au jeu, qui a pris ce jeu au sérieux, et lui-même encore plus : Même ça, personne n'en saura rien. Les pages se referment plus vite qu'elles ne s'ouvrent, et ce ne sont pas ces quelques mots qui changeront quelque chose.

Avoir vécu. Vivre, au passé. Ce je ne retiendra rien, ce je n'empêchera pas l'effacement. Vivre ne peut pas se conjuguer au passé, sauf dans la littérature. Et la littérature m'évite. Elle et moi, nous ne nous aimons pas. Elle me rend bien mon mépris. 

Dire je est déjà d'un ridicule achevé. Mais se prétendre vivant… Parler en imaginant que d'autres nous écoutent… Le père et la mère m'ont poussé dans la vie, ils m'ont installé dans le cadre, ils ont immortalisé la scène, puis se sont enfuis. On les comprend. 

Je suis resté seul, barbotant dans un monde incompréhensible, un monde dont les habitants étaient si loin de moi que je n'ai pu les toucher que par accident, quand ils avaient le dos tourné. Je n'ai vu que leur fuite.

Est-ce que je suis ? Certainement pas. Je ne suis rien, je ne suis personne, je n'ai plus de profession, si tant est que j'en aie eu une un jour, je n'ai pas de famille (au sens où la famille est un milieu bien circonscrit duquel nous sommes dépendant, qui est dépendant de nous, qui nous soutient et nous aide), je n'ai pas de femme, et je n'ai que très peu d'amis. Je n'ai pas de projet(s), je n'ai pas de but, je n'ai pas de légitimité. Je ne possède pas de logement, non plus, ni d'actions en bourse, ni de "biens". J'achète mes fruits et mes légumes à trois kilomètres de chez moi, aux Halles bio de Vézénobres. Mon pain aussi. Je me balade entre la Payre et la Mayre. 

Je frissonne. Quelque chose qui n'est pas la vie me traverse souvent. Ce néant qui me traverse est sans doute ma vérité, la seule que j'aie rencontrée.

Il est indécent d'être soi-même, dès qu'on entretient un commerce avec autrui. Ou plutôt la conscience d'être soi est indécente. Mais l'indécence n'est-elle pas tout ce qu'on aime en autrui ? J'aime les femmes indécentes dont la décence supérieure est innée. 

« La littérature est là pour donner un supplément de jouissance, non de décence. » 

Si la femme est indécente et qu'en plus elle est littéraire, que son corps est allongé sur un feuilleté de phrases, qu'elle est consciente de la voix qui sourd de son corps, qu'elle sait en jouer comme d'un instrument, alors je suis conquis. Je voudrais dire les choses le plus simplement du monde mais j'en suis incapable. Elle s'est retournée sur moi, et m'a regardé dans les yeux. J'ai bredouillé. 

Je rentre bredouille. Mes mains sont vides et mon cœur plein de vide. Je suis un chasseur exécrable. Il n'y aura rien dans l'assiette, ce soir, et la lumière me fuit. Rien que ce je, opaque, qui ne me lâche pas, s'impose et m'empêche d'apercevoir l'Être. La Chose insiste. J'ai sa voix dans l'oreille. Elle veut me persuader. J'ai envie de l'être !

J'ai été.  / Elle est. 

Je suis un cliché.

dimanche 5 décembre 2021

Entre les noms, l'abîme


Ce matin, au réveil, je me suis aperçu que j'avais oublié une personne, dans la famille de ma mère. J'avais en tête les quatre garçons, René, François, Marcel, André, et les deux filles, Catherine et Pauline. Et tout à coup j'ai réalisé que les filles étaient trois, et que j'avais complètement oublié la troisième, morte jeune, et que je n'ai pas connue, celle qui jouait du piano, et qui, selon ma mère, avait tous les talents. Est-ce Suzette, qu'elle se prénommait ? Je ne parviens pas à en être certain. C'est sans doute ma promenade dans le beau cimetière de Vézénobres, vendredi dernier, qui a fait revenir en moi cette absente. Ils étaient donc sept, comme nous, et comme les enfants d'Isabelle. Il est probable aussi que la lecture du livre de Jérôme Garcin, "Olivier", qu'Emmanuel m'a envoyé la semaine dernière, et qui traite de la gémellité, n'est pas indifférent à cette anamnèse. 

Je n'avais jamais réalisé que mon frère ait pu souffrir de la mort de son jumeau, Jérôme, à l'âge de deux ans. Deux ans, c'est bien jeune, et deux années, c'est bien court, pour avoir une vie en commun et des souvenirs… Et pourtant, si j'en crois ce qu'il me dit, la blessure est bien là, profonde et tenace, et le sentiment d'incomplétude. Je me croyais le seul à penser à Jérôme, le seul dont la vie avait été informée par ce petit être trop tôt emporté, mais je me rends compte maintenant que nous sommes trois dans cette embarcation, quatre avec Maman : les deux jumeaux séparés, celui auquel on a donné le nom du défunt, et celle qui les a mis au monde. J'ignore de quoi est morte Suzette, si c'est bien Suzette, mais je me demande si elle n'est pas morte de la tuberculose, comme Jérôme

Dans la ronde de ces noms marqués par la mort, il y a bien sûr Jérôme, mais il y a aussi Pauline. Je ne me rappelle plus à quelle occasion j'avais découvert, à sa publication, en 1997, L'Enfant éternel, de Philippe Forest, livre dans lequel le père raconte l'agonie de sa fille de quatre ans, emportée en quelques mois par un cancer. Ce livre a eu beaucoup d'importance dans ma vie. C'est à partir de lui que j'ai pris conscience de ce double enfoui dans les profondeurs de la mémoire maternelle, de ce coin enfoncé entre nous. Ma mère n'en parlait jamais, ou presque jamais, même si le portrait qui ne quittait jamais la commode dans la chambre des mes parents m'était familier, ainsi que cette mèche de cheveux blonds enfermée dans un coffret précieux et parfumé. J'ai conservé et cette commode, et ce portrait, et cette mèche de cheveux, puisque ma mère avait insisté pour me léguer tout ce qui se trouvait dans sa chambre. Les tiroirs de cette commode étaient pour moi l'objet d'une fascination qui ne s'est jamais dissipée. J'avais l'habitude d'aller fouiller ces deux tiroirs, sans savoir ce que j'y cherchais : je sentais confusément qu'ils renfermaient un mystère. Ce mystère, je ne l'ai jamais percé, mais les odeurs et le trouble qui me prenait quand je mettais mes deux mains à l'intérieur me sont restés. Il y a des talismans que toute notre vie nous cherchons en vain. 

Quand Maman est morte, en 2003, à la date anniversaire de la mort de Jérôme, un 19 juillet, à neuf heures du matin, j'ai insisté pour faire graver sur sa tombe son premier prénom (Pauline) quand nous la connaissions tous sous son deuxième prénom : Yvonne. Je crois que cette volonté a choqué, comme si je faisais apparaître une intruse au sein de la famille, et je crois qu'on m'en a voulu. Je ne regrette nullement cette décision, bien au contraire. La mort est le moment où les mémoires se rassemblent, et toutes ne nous appartiennent pas. Je crois que nous devons les accueillir toutes, même celles qui nous paraissent étranges et étrangères. Elles viennent souvent de très loin et se donnent rendez-vous sur la tombe des défunts. Ce beau prénom de Pauline (encore un héritage napoléonien, comme Jérôme), je le trouve infiniment doux et sensuel, et surtout il fait apparaître une autre femme que la mère que j'ai connue, peut-être celle qui me racontait la raison de mon deuxième prénom (Jacques) : un amour platonique de jeunesse — elle l'aura silencieusement porté en elle jusqu'à moi, cet amour…

« Il y a de la violence et du déchirement derrière cette douceur provinciale. » Ainsi parle le commentateur d'un très beau petit film tourné en 1959 sur Marie Noël, l'auteur de Cortège pour l'enfant mort, ce poème qui à chaque fois que je l'entends récité par Madeleine Robinson, me bouleverse à un point inimaginable. Cette poésie si faussement douce, ou si violente dans sa douceur même, me fait trembler des pieds à la tête, et je repense à ma mère et au 19 juillet. Je ne suis le jumeau de personne, et pourtant cette ombre lancinante me poursuit jusque dans les phrases que je lis ou que je tente de faire, elle s'est attachée à moi, elle me porte et je respire souvent son odeur. Quel que puisse être mon trouble, et même cette sorte de douleur suave qui me prend quand je pense à lui, le petit mourant blond au regard si doux dans son berceau, je n'ose pas imaginer la douleur et le désespoir de notre mère durant cet été terrible, je ne peux pas ressentir ce qu'elle a ressenti et ne le pourrai jamais ; en cela elle restera toujours une étrangère, quelle que soit la force de notre amour réciproque. (Elle n'est pas seulement Yvonne, elle est aussi Pauline…) Douceur et déchirement. Proximité et étrangèreté. Sang et souffle. Chair et cendres. Présence et absence… Tu es près de lui, désormais, et j'ignore tout de votre lien éternel. C'est ainsi. 

Il y a de l'oubli en nous, et cet oubli est aussi essentiel que ce dont nous sommes conscients. Cet oubli vient s'ajouter à nos pensées, ou plutôt il les multiplie, il les déforme, il les recompose, il leur donne une direction qui nous indique ce point aveugle que toute notre vie nous avons cherché sans le trouver, ce lieu invisible (peut-être s'agit-il d'un moment ?) qui nous leste d'une inexplicable et formidable pesanteur, ce qu'on appelle l'existence (ou la présence ?). Toujours nous repassons par ce lieu qui semble vide, où l'absence est si intense qu'elle nous fait suffoquer autant que l'excès. 

Je n'ai pas connu le sentiment d'avoir mis au monde, et je ne comprends pas réellement ce que cela peut signifier. Est-ce que les hommes, d'ailleurs, le peuvent ? Je l'ignore. Qu'ils participent à la vie nouvelle, c'est un fait, mais ont-ils jamais la sensation de mettre au monde ? J'en doute fort. C'est trop abstrait, le sperme. Ils ne connaissent pas cette transformation invraisemblable du corps, la dilatation, et ce lien si essentiel à la nourriture, donc à la survie, et surtout la cohabitation avec l'autre ! Les hommes restent seuls quand les femmes savent ce que cela signifie qu'être deux ; c'est ce qui les rapproche des jumeaux. Je ne crois jamais les hommes qui me parlent du mystère de la naissance, de ce miracle, comme du chef-d'œuvre de leur vie. Je crois qu'ils ont besoin de cette croyance pour essayer de se mettre au niveau de la mère, mais c'est peine perdue. Nous sommes trop dissemblables. Un homme sera toujours plus proche de sa mère, quoi qu'il en ait, que de celle qu'il désire et qu'il engrosse. De cette dernière il ne connaît que l'extérieur (ou ce seuil qu'on appelle le sexe), alors qu'il connaît les entrailles de l'autre, mais c'est surtout le fait même qu'il choisisse sa femme, qui l'en éloigne. Les êtres et les choses dont nous sommes les plus proches, nous ne les choisissons pas. La vie choisit pour nous, c'est la vie qui nous choisit, c'est la vie en la mère qui nous donne accès à la vie qui est en nous. 

Allez-vous en ! Allez-vous en ! La sombre heure arrive à présent.

À chaque instant de notre vie, la sombre heure est là, qui nous attend. Elle se confond avec la clarté. Nous la traversons souvent sans nous en rendre compte, ce n'est qu'une ombre fugace qui passe, une note, un accord glacial, et puis un jour la porte s'ouvre et nous nous trouvons de l'autre côté sans avoir eu le temps de comprendre. J'essaie d'être conscient, d'être prêt, de la voir arriver, mais je sais que c'est peine perdue. La musique aide beaucoup, mais elle ne nous guérit pas de notre cécité essentielle. Nous sommes engagés dans une épreuve dont nous ne connaissons pas les règles, mais dont l'issue ne fait aucun doute. Entre les enfants et les vieillards, un même secret circule à l'ombre des mères, et parfois, rarement, il arrive que ce secret prenne corps, et vienne nous parler à l'oreille : l'effroi de la vie et celui de la mort sont faits du même bois. Il peut survenir à tout instant, et toujours s'inscrit dans la ronde des noms propres qui nous rappellent que d'autres corps que le nôtre ont habité la Terre, que d'autres corps que le nôtre vont nous recouvrir de leur noms et de leurs histoires. Nommer un être est une chose terrible… Les prénoms sont des mots de passe, toujours. Ils ouvrent des portes et en ferment d'autres. 

Je n'ai pas connu Suzette. Elle a vécu, pourtant — c'est ma tante, autant que Glyne. Je n'ai pas connu Jérôme. C'est mon frère, pourtant, autant qu'Emmanuel, Jean-Marc, Daniel, Sylvain, Dominique. La connaissance que nous avons des autres n'est rien, ou pas grand-chose, dès lors qu'il s'agit des liens qui nous inscrivent dans la constellation des hommes, qui nous font tenir notre place dans la vie humaine, qui nous font effroyablement singuliers dans la multitude. Je pourrais énumérer tous les noms de ma vie, à l'infini, comme une gamme magique, sans me lasser. Je sais qu'en son sein est inscrite la clef de mon tombeau, et que ce texte-là vaut tous les poèmes. Entre les noms, l'abîme. 

dimanche 28 novembre 2021

D'un journal l'autre

Il ne [nous] arrive pas grand-chose (nous avons mangé [de la salade et des betteraves]), de sorte qu’on n’a rien de bien saillant à raconter, si tant est que [notre] vie soit beaucoup plus passionnante le reste du temps. Il n’y a guère que [l'angoisse et le désespoir], pour ne se relâcher point.

Ah si, tout de même. Emmanuel me raconte qu'à l'Oncle Jérôme il avait avoué avoir raté son baccalauréat, ce qui lui a valu une verte réprimande de Tante Glyne, et même une gifle, dans la rue. Heureux homme qui appartient à une époque où il était encore possible de ne pas réussir son bac.

Ce sont de ces petites manies dont sont faites les grandes folies, et les œuvres abondantes.

L'expérience extérieure est réduite à presque rien, mais l'expérience intérieure, elle, est presque indicible. Nous voilà dans de beaux draps, comme disait Céline. 

La peur et l'angoisse, dont ordinairement on ne parle jamais (ou trop littérairement), en ont eu assez d'être les laissées-pour-compte du récit désarticulé qui serpente en ces pages. Car c'est bien d'un récit, qu'il s'agit, contrairement aux apparences. On l'ignorait au commencement, mais les morceaux, tels qu'ils se sont arrangés, à notre insu, dans la trame d'ensemble, ont fini par trouver une place qu'ils n'auraient pu échanger avec aucun autre. Il fallait être patient et écouter le chant des organes. 

Au fond je comprends ceux qui renoncent, ou qui d’emblée sont tout renoncement. 

Que ne donnerait-on pas pour renoncer — car le prix à payer est exorbitant, c'est un fait ? (Je me demande ce que ce serait, exactement, que de renoncer.) Ne sommes-nous pas trompés sur la marchandise ? Comment savoir ? Les publicitaires du renoncement sont très habiles, j'en suis convaincu, et surtout, ils ne se lassent jamais. Pourquoi désirent-ils si fort que nous renoncions ? Eux aussi pourraient se décourager, après tout ! Mais non, il semble bien qu'ils ne se résignent jamais à nous voir poursuivre. Ceux qui ont renoncé ne supportent pas qu'on ne soit pas comme eux.

Une femme marche rapidement dans la rue, en manteau rouge. Elle a les mains dans les poches. Elle voit un couple qui s'embrasse. Ça la remue, dirait-on. Elle n'a pas l'air d'aimer ça. Il faudrait la consoler. Mais arrête de pleurer, voyons ! Dans quel état tu te mets ! C'est ridicule mais elle ne veut pas renoncer. Elle veut aimer et être aimée, la folle. On la prend dans les bras, on la secoue un peu, on lui remonte le moral comme on peut, on la rabroue un peu, aussi, c'est pas sérieux, quand-même, hein. Quoi, qu'est-ce qu'il a de plus que nous, ce gars-là, hein ? Mais rien du tout ma Poulette, rien du tout ! Il a même pas son bac. Et on voit tout de suite qu'il est fauché. Un indigent, comme qui dirait… On laisse choir le mot comme un mégot mouillé et éteint qui nous tomberait du bec. Allez, embrasse-moi et puis c'est fini ! Elle se laisse faire, bien sûr. Allez, viens, on va danser, viens, je te dis. Musique !

Tu vois, il n'y a pas beaucoup d'angoisse, dans mon récit. Ça peut aller, de ce côté-là, non ? Je fais attention au lecteur, moi. Faut pas trop l'effrayer non plus. La femme en manteau rouge dans la nuit parisienne mouillée de pluie, c'était bien. Bonne séquence. Émotion. Mystère. Images. « Ça te plaît, cette musique-là, hein ? Tu peux remuer ton cul… »

Il a l'air jaloux. « C'est pas ça qui vous arrête, vous les bonnes-femmes. Vous êtes de vrais égouts à pattes. » Paf, il lui colle une beigne. Un peu d'action quand-même. Allez, viens danser, qu'une autre lui dit pour le calmer. Ça danse. Musique, toujours !

Ça ne vous donne pas envie de renoncer ? Danser, ç'a toujours été le pire, pour moi. Le comble du comble. À l'époque, je ne connaissais pas le Lysanxia, j'avais le nez collé à la vitre en permanence, et derrière la vitre, les bonnes-femmes se trémoussaient, quelle horreur ! Musique, qu'ils disent. Danse, musique, concert, light-shows, mains au cul, sueur, honte, odeur de chiottes. « J'en ai marre, de ce mec. »

Tu vois qu'il s'en passe, des choses ! Il y avait même des bagarres, le samedi soir, souvent. Je ne rêve pas, Isabelle Huppert a du poil sous les bras. C'était le bon temps. Ils baisent joyeusement ; ils cassent le lit. « Ben quoi, j'ai dormi chez Annie ! » [Fracas]

Une fois qu'elle a bien pleuré et reniflé, il s'attendrit et la pousse doucement vers le lit, la chatte morveuse. Elle va rester quand-même cette nuit, elle partira demain. Il la déshabille doucement, il lui parle gentiment. Elle a les yeux rouges. « Tu vas te reposer. » Retour de la femme en manteau rouge avec des tomates farcies préparées par sa grand-mère. Lacrimosa la reine des douleurs. Ça sent la mort. Alors tu viens pas ? Elle va retrouver l'autre, bien sûr, l'indigent ! Elle est plus blonde que rousse. Ils s'embrassent sans un mot. Il va s'acheter des Gitanes. Se reposer, c'est un truc que les hommes disent aux femmes, ça, tu vas te reposer, quand ils veulent les tenir tranquilles, à leur main. C'est ce que je disais à Isabelle quand elle venait me voir ici le week-end. Repose-toi. Dors. Elle restait couchée, longtemps, pendant que moi je faisais la cuisine ou le ménage ou les courses ou d'autres choses qu'on fait quand les femmes sont couchées là-haut à dormir. Moi aussi j'aime bien dormir. Elle était fatiguée, la pauvre, fatiguée par son travail, par sa vie, et peut-être aussi par elle-même. J'allais la voir, après, elle avait les yeux gonflés, elle était belle, comme ça, encore toute tiède et toute molle, toute parfumée de nuit concentrée. J'aurais pu faire ça mille ans, bien sûr — en compagnie de l'adagio de la neuvième symphonie d'Egon Wellesz ou d'une blanquette de veau, je ne m'ennuyais pas. 

Retour de la femme en manteau rouge. « Tu ne me feras plus jamais l'amour ? » Il ne sait pas. 

 Ils se disent que mieux vaut tenter de vivre à peu près tranquille, et que de toute façon se révolter ne servirait à rien. À en juger par les résultats d’un grand refus, ils n’ont probablement pas tort. 

« Sois pas malheureux ! » Qu'est-ce qu'il peut répondre à ça ? Il se démet. Il repart seul, les mains dans les poches. 

Il n'y a que les morts qui écoutent. C'est très sensible dans les réunions familiales, mais c'est vrai toujours. Il enfonce la porte, elle est étendue sur le sol, près d'une cheminée. Il se penche sur elle, soulève son bras droit qui gît dans une mare de sang. Il la prend dans ses bras, il a beaucoup de force. La tête de la jeune femme pend en arrière, elle a les yeux ouverts. Il regarde son visage, puis il descend l'escalier en la portant. Elle est maintenant allongée sur le marbre de l'autel. On le voit au-dessus d'elle, sa figure tout proche de la sienne (elle a toujours les yeux ouverts), puis il pose son visage sur la poitrine de la morte et l'on entend un cri strident. « Je voulais la rendre à Dieu. »

La musique veut nous rendre à Dieu, les pères veulent nous rendre à Dieu, le soleil veut nous rendre à Dieu, mais la pesanteur de la vie est si forte, si poisseuse, elle nous tire en arrière, elle nous arrime à la terre et à la femme, elle met en nos tripes toute la densité du désir qui s'écoule de nos yeux comme du plomb fondu. Le sang est une colle puissante et brûlante qui nous dicte les pauvres phrases que nous croyons inventer. Nous ne renonçons jamais à nous enfoncer jusqu'au délire dans ses ornières : dans nos draps l'ordure et la grâce se contorsionnent amoureusement. Cela crée beaucoup de jalousie. 

« De tels excès sont d'un autre âge. » La sagesse est le vice des vieillards, lui répond l'abbé. Ils ne s'écoutent pas, c'est impossible. Chacun s'adresse à son abîme propre et la vie des hommes suit son cours. Il ne nous arrive pas grand-chose, hormis les petites manies qui nous arrachent au linceul de l'existence somnambulique. Tu vas te reposer. N'aies pas peur, je suis là, il ne peut rien t'arriver. Je l'entends ronronner dans le Grand Refus de la mort. 

samedi 17 avril 2021

Ni mort ni vivant

Depuis toutes ces années, je suis dans la peau de Jérôme Vallet. Au début, c'était juste pour quelques heures, quelques jours, tout au plus, mais on m'a oublié là. Je suis Jérôme Vallet, aujourd'hui, et il semble que rien ne me fera plus sortir de ce personnage. Je ne sais pas comment ça s'est fait. Je ne me suis pas rendu compte. Je trouvais ça amusant d'avoir une identité, mais je n'ai pas réellement pris garde à ce qui arrivait. Le perle vient du fond de l'océan, elle est cachée, personne ne la voit venir. J'ai sombré dans un profond sommeil. J'ai oublié qui j'étais. J'ai oublié d'où je venais, et quel était mon nom. C'est en le lisant un peu partout, que j'ai su.

Au bout d'un moment, on s'habitue, bien sûr. Les autres nous appellent comme ça, on ne relève plus, à quoi bon. On ne peut pas lutter contre le monde. Si le monde dit que vous vous appelez Jérôme Vallet, c'est qu'il en est ainsi. (Je dis ça parce qu'il faut le dire, mais je n'en pense pas un mot.)

Je connais quelqu'un qu'on appelle Ophélie S. — qu'on appelle et qui s'appelle. On me l'a présentée sous ce nom, qui lui va bien, mais je me demande depuis combien de temps exactement elle est Ophélie S. : est-elle complètement et définitivement Ophélie S., c'est ce que j'aimerais savoir.  Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui connaissent Ophélie S. Je ne suis ni mort ni vivant. 

Ma vie aurait tout de même été un peu moins ratée si j'étais mort en sodomisant Ophélie S.

mardi 21 janvier 2014

Le Roi des aulnes (1)


Ater a donné "atroce", niger a donné "nègre". Le deuxième mot, désignant le noir brillant, a ensuite servi à désigner les beaux noirs, alors qu'ater désignait le noir éteint, mat, puis tous les "mauvais noirs", les noirs sales, ternes, tristes, voilés. 

La partie de ma vie la plus sacrée est celle que je consacre aux rêves. Même quand ce sont des cauchemars, je les chéris. Une nuit sans rêves est une nuit ratée. Enfant, j'étais sujet aux terreurs nocturnes. Les terreurs ne sont pas des cauchemars, il s'agit de tout autre chose. Ayant il y a peu expérimenté un nouveau médicament contre l'insomnie, j'ai éprouvé à nouveau une de ces terreurs nocturnes. La différence entre un cauchemar et une terreur nocturne est que dans le cauchemar il se passe quelque chose, il y a un scénario, une action, une trame, un déroulement, un drame, alors que rien de tout ça n'existe dans la terreur. La terreur est vide. Nulle action, nulle présence, ce n'est pas quelque chose qui terrorise, c'est rien. Même le temps, la durée, semblent abolis. Quand j'écris qu'il n'existe nulle présence au sein de la terreur, ce n'est pas complètement vrai. C'est justement cette présence bien réelle du rien qui crée la terreur. Ce Rien existe, il est tangible, il est effroyable, atroce. C'est un noir qui se détache du noir, qui le creuse et qui l'emplit à la fois, qui le submerge, qui l'étouffe. C'est un trop de réel dans un vide étouffant. Impossible de l'aimer, impossible même de s'y faire. C'est l'autre absolu. Il m'écrase de toute sa masse absente, et pourtant, dire cela ne rend pas compte de l'effroi terrifiant qu'il provoque en moi. Je sais que je ne parviendrai jamais à décrire ce que je ressens durant ces moments d'épouvante. En donner les motifs (au sens musical du motif) ne servirait qu'à éloigner un peu plus le lecteur de la réalité de la sensation. Et même quand c'est à moi que je décris ces traits, ils me semblent sans aucun rapport avec la réalité de la terreur. 

Il existe en français une expression : « être dans de beaux draps » qui possède une manière bien à elle de résonner à mon oreille. Depuis la prime enfance je ressens de manière douloureuse la proximité entre les draps et le linceul. Je porte le prénom de celui qui est mort à deux ans de la tuberculose. Je n'ai jamais vu celui-ci que couché dans son petit lit, avec sa figure d'ange blond, l'air fatigué, si fatigué. La photographie s'est toujours trouvée à la même place, sur la belle commode de la chambre à coucher de mes parents, et elle se trouve maintenant dans ma chambre, dans le même petit cadre gris et or. Il ne nous regarde pas. Il est d'une beauté intense, avec son immense front, ses boucles, ses yeux fermés, gonflés. On voit un peu son avant-bras gauche, au premier plan, qui dépasse de la manche d'une brassière à carreaux. On voit les montants du lit derrière sa tête légèrement penchée vers la gauche, où se tient celui qui a pris la photographie (mon père ?). La photographie est évidemment en noir et blanc, un peu passée. L'enfant se referme sur lui-même, on voit qu'il ne lutte plus. Las. Hélas…

Quand je regarde cette photographie, je me demande toujours s'il était encore vivant ou déjà mort à l'instant où elle fut prise. Peu importe, il est sur le seuil. Je n'ose même pas imaginer ce qui a pu se passer dans le cœur de ma mère à cet instant où mon père, si c'est bien lui, a fixé cette image à tout jamais. Il n'en a jamais parlé, en tout cas avec moi. Je sais seulement qu'en rentrant du cimetière il est allé se mettre au piano et a joué le début de la sonate en la majeur de Mozart. 

Je regarde attentivement ta tête, la manière dont elle est posée sur le petit oreiller, et je me demande : est-ce confortable ? C'est ma grande hantise. Quand on est malade, fatigué, qu'on souffre, qu'on n'a pas encore ou déjà plus l'usage de la parole, et qu'on vous laisse dans une position intenable, douloureuse, insupportable, durant des heures, pendant toute la nuit, et que, soit qu'on s'en fiche éperduement soit qu'on ne vous comprenne pas, vous ne pouvez pas demander à être légèrement déplacé, installé autrement… Le sens d'une grimace ? Qui s'en soucie ? Et ne parlons même pas d'une absence de grimace, d'un regard dont l'intensité voilée rencontre un mur, pressé, désinvolte, idiot, incapable de se mettre à la place de celui qui souffre, d'imaginer ses douleurs, ses angoisses, sa terreur… J'ai tellement vu de ces dialogues de sourds, et pas seulement dans les chambres des hôpitaux ! La méchante indifférence des humains n'a pas de limite. Mais tu as les yeux fermés, tu ne supplies pas, tu es calme, tu ne te révoltes pas. J'aurais aimé te jouer Ständchen, dans la transcription de Liszt, j'aurais voulu être là, et prendre la main de la mère, aller pleurer au jardin avec le père. 

Mais après Ständchen vient Erlkönig, le vent, la nuit, la terreur, et ce Roi des aulnes que tu étais le seul à voir et qui pourtant a fini par t'empoigner définitivement. Mais je m'avise que tu ne me connais pas. C'est en tout cas de cette manière que je peux me raconter l'histoire, même si elle n'est pas très convaincante. Tu es mon frère, pourtant, de ça je suis certain. Peut-être le seul que j'ai eu. Trop tard, on arrive toujours trop tard. La Terre est toujours un désert glacé, malgré la brûlure du désir, malgré la nuit ample de la multitude qui nous a condamnés à l'avance. La seule chose à faire est d'aller dormir et d'accueillir le noir en soi, comme je le vois se déposer sur ton front lumineux, et d'espérer la Consolation. 

vendredi 19 juillet 2013

19 juillet



I

CORTÈGE


L'enfant frêle qui m'était né,
Tantôt nous l'avons promené ;

L'avons sorti de la maison
Au gai soleil de la saison ;

L'avons conduit en mai nouveau,
Le long des champs joyeux et beaux ;

Au bourg avec tous nos amis,
L'avons porté tout endormi…

Mais en vain le long du chemin
Ont sonné les cloches, en vain,

Tant il était ensommeillé,
Tant qu'il ne s'est pas réveillé,

Au milieu des gens amassés,
Quand sur la place il a passé.


D'autres que moi, cet aujourd'hui,
À l'église ont pris soin de lui.

C'est le bedeau qui l'a bordé
Dans son drap blanc d'argent brodé.

C'est le curé qui l'a chanté
Avec ses chantres à côté.

C'est le dernier qui l'a touché,
Le fossoyeur qui l'a couché

Dans un berceau très creux, très bas,
Pour que le vent n'y souffle pas

Et jeté la terre sur lui
Pour le couvrir pendant la nuit.


Pour lui ce que chacun pouvait,
Tant qu'il a pu, chacun l'a fait

Pour le bercer, le bénir bien
Et le cacher au mal qui vient.

Chacun l'a fait… Et maintenant
Chacun le laisse au mal venant.

Allez vous-en ! Allez vous-en !
La sombre heure arrive à présent.

Le soir tombe, allez ! partez tous !
Vos petits ont besoin de vous.

Rentrez chez vous et grand merci !…
Mais il faut que je reste ici.

Avec le mien j'attends le soir,
J'attends le froid, j'attends le noir.

Car j'ai peur que ce lit profond
Ne soit pas sûr, ne soit pas bon.

Et j'attends dans l'ombre… j'attends
Pour savoir s'il pleure dedans.



II

Un Ange est venu vendredi
Chez nous pour étouffer mon petit
Pour l'emporter au Paradis,

Malgré son cri dans le printemps
Et son souffle qui tant et tant
Ont imploré grâce longtemps ;

Malgré la sueur de sa chair ;
Malgré la fenêtre aux yeux clairs
Qui s'ouvre pour appeler l'air ;

Malgré l'air qui l'entend mourir
Et souffle pour le secourir ;
Et le lait qui vient le nourrir ;

Et l'eau qui le fait boire un peu ;
Et la laine douce qui veut
Le réchauffer et ne peut ;

Malgré mes mains de vain amour
Qui tournent sans remède autour
Du mal dont c'est l'heure et le jour ;

Malgré les femmes à genoux
Et leur chapelet jusqu'au bout,
Qui sanglotent : « Priez pour nous » ;

Malgré l'autre Ange clair, léger
 — Le sien — qui devait voyager
Sur terre pour le protéger…

Hormis le seul danger.


Un Ange est venu, le plus fort,
Pour mettre mon petit à mort.

Est-ce difficile ? Est-ce bien,
Pour un Ange qui ne craint rien,

D'étouffer, comme un pigeon blanc,
Le cœur d'un nourrisson tremblant ?

Ce cœur encor rempli du temps
Que Dieu lui-même a mis dedans,

Ce cœur plein de jeux et de jours
Qui d'un an n'a pas fait le tour…

Toute la nuit en vain battant
Pour sauver l'instant… puis l'instant…

Toute la nuit il s'est battu…
Puis à l'aube soudain s'est tu.

Et l'enfant que j'ai mal gardé,
Plein de reproche a regardé,

Regardé le Ciel sans merci
Pour se plaindre très loin d'ici…

Et brusquement se sont ses yeux
Retournés du côté de Dieu,

Du côté de Dieu, fixe, noir,
Terrible, pour ne plus me voir.




(Extrait de Office pour l'enfant mort, de Marie Noël, in PSAUMES)

samedi 6 juillet 2013

Cortège


La chose s'est abattue sur moi sans crier gare, rien ne me préparait à cette émotion suffocante. C'est Robert Redeker qui a déposé sur sa page Facebook un lien conduisant à un reportage sur Marie Noël. J'ai regardé ces quelques images, datant de 1959, sans prêter attention au fait qu'elles allaient se terminer par une récitation, celle d'Office pour l'enfant mort, par Madeleine Robinson.

« Elle est le seul poète à m'avoir bouleversé depuis une vingtaine d'années. » disait Montherlant de Marie Noël. En entendant ce poème merveilleux (au sens ancien de merveilleux : terrible, terrifiant) et si doux, d'une douceur formidable, j'ai été saisi par je ne sais quel fer brûlant qui m'a transpercé l'âme et la chair. Le seul poète à m'avoir bouleversé depuis vingt ans ? Sans doute pas, mais il me faut bien admettre que cette puissance, cette force, ce déchirement, j'ai du mal ce soir à en trouver un équivalent dans les poésies que je lis et que j'aime d'ordinaire. La beauté inouïe de cette poésie tient à ce que rien dans ses mots, dans ses phrases, dans sa forme, et même dans l'idée qui en sous-tend le propos, absolument rien ne prépare à la violence avec laquelle elle va nous atteindre, nous atteindre sans aucun détour, avec la simplicité presque brutale de l'innocence. C'est une beauté incompréhensible, sans fard, sans séduction et sans calcul, une beauté qui doit tout à la vérité et rien à l'artifice.

Je me demande maintenant si, lisant ce même poème au lieu de l'écouter, j'aurais ressenti la même émotion. Il y a une forme de poésie sur laquelle nos yeux désormais glissent, discréditée par tant et tant de poètes qui nous ont éblouis, par une forme de virtuosité dont la séduction toujours renouvelée a occupé une grande partie du siècle dernier. Il est tout de même très étonnant, pour quelqu'un qui comme moi vénère Mallarmé, par exemple, de se faire soudainement la réflexion qu'on donnerait volontiers la moitié de tout ce qu'il a écrit pour cette unique poésie de Marie Noël. Par quoi nous empoigne-t-elle avec cette autorité irrécusable ? Ou devrais-je dire plutôt m'empoigne-t-elle, car je sens bien qu'elle me parle directement, avec une voix que je connais, que je reconnais, et c'est cette voix singulière qui me bouleverse au plus profond. Marie Noël ne cherche pas à emprunter la voix des mères, de La Mère, elle trouve, sans chercher dirait-on, la voix de ma mère, et c'est cela le miracle.

Ce que j'entends, c'est un hurlement doux, la chair qui se déchire par amour. Si je n'avais pas peur du blasphème, je parlerais de Paul Desmond, et de sa douceur insupportable, mais c'est encore trop peu dire. Ce n'est pas son fils, qu'a perdu Marie Rouget, c'est son frère, le jour de Noël, et pourtant, ce qu'on entend dans ce poème c'est le hurlement d'une mère à qui on arrache son enfant. Les cercueils de quatre-vingt centimètres de long sont trop légers, je le sais. Ils ne s'enfoncent pas dans la terre, ils restent en travers des gorges, des ventres, comme des navires en perdition qui continuent à envoyer leurs signaux de détresse pour l'éternité. Le temps s'arrête alors, l'aiguille de l'horloge reste plantée là, comme une lame rougie et butée qui chaque jour fait son office atroce, sans lassitude et sans même de méchanceté, et c'est encore pire.

« Rentrez chez vous et grand merci !… » mais la mère reste là, jusqu'à sa propre mort debout, car elle a d'autres enfants qui lui réclament tout, et elle le leur doit, même en cet instant qui va durer toujours. « La sombre heure arrive à présent », qui va recouvrir toutes les autres d'un voile affreux, sans qu'elle puisse même se plaindre, s'arrêter et se couvrir de terre elle aussi. « Mais en vain le long du chemin Ont sonné les cloches, en vain » quand la mère suppliait, un jour sans médecins, pour avoir un peu de pénicilline, et puis même, cela ne l'aurait pas sauvé, cela n'aurait pas suffi… Et si Dieu non plus ne l'a pas voulu… que reste-t-il ?

samedi 24 septembre 2011

Clair de lune



« Bayreuth, cette si belle ville déchirée
par les conflits inter-communautaires ? »


Ce Jérôme Vallet est un petit hypocrite, il a toujours rêvé d’être pianiste dans un palace afin que de belles écouteuses viennent lui chercher noise et lui réclamer le Clair de lune de Claude Debussy ! En attendant la suite qui se passe dans les étages…

C’est pas joli de faire pfuitt ! entre ses doigts, Monsieur Vallet, votre maman ne vous l’a jamais dit ? Ce sont les apaches et les mauvais garçons qui sifflent ainsi. Les filles bien élevées n’aiment pas du tout ce genre.

Les cheveux gominés, la rose à la boutonnière, le verre de gin sur le bord du piano, je crois même me souvenir de l’avoir croisé au Meurice quand je venais y déguster mon chocolat et mes muffins les après-midi de lassitude et de gourmandise ...

(Journal de Pierre Driout)