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vendredi 17 janvier 2025

Encore Etc.


2025 ! On ose à peine l'écrire, cette date. Un quart de siècle après la fin du monde. Les chiffres n'ont donc jamais de terme ? Je me rappelle très bien qu'à l'époque lointaine de ma jeunesse, « l'an deux-mille » paraissait pourtant inatteignable. « J'aurai 44 ans ! », me disais-je, comme si ce nombre était à l'évidence une preuve de délire mégalomaniaque. C'était exorbitant, de simplement penser qu'on serait un jour, peut-être, celui-là. On le fut, et il ne se passa rien, contrairement à toutes les prévisions de notre XXe siècle finissant. On le fut, et le lendemain il était oublié, celui qu'on avait pensé ne jamais être. 

Ce sont sans doute les mathématiques qui donnent la plus fidèle représentation de cette folle histoire. Sans fin… Ça n'a pas de sens, pour nous, ce qui est sans fin. Qu'est-ce qu'une droite ? On peut toujours tenter de l'imaginer, bien sûr, mais notre esprit s'arrête très vite en chemin. Après 2025, il y aura 2026, 2027, etc. Et ainsi de suite, comme on disait dans ma jeunesse. (La suite au prochain numéro)… Quelqu'un croit-il vraiment qu'il restera des traces de lui dans l'avenir, que tout le monde nomme aujourd'hui le futur, qu'il se perpétuera d'une manière ou d'une autre ? À-venir pour qui ? À peine né et déjà passé ou en passe de l'être. Quand je pense qu'il existe des crétins qui désirent l'immortalité… C'est donc le néant, qu'ils veulent perpétuer ? 

J'ai eu soixante-neuf ans, il y a deux jours, et comme pour célébrer ce non-événement, il fait très froid, ce matin, sans doute pour me rappeler la terrible année 1956 dont quelques photographies témoignent encore de manière spectaculaire dans le beau livre de ses œuvres que m'avait offert Henry Tracol, l'ami de mon père. Le Chéran était gelé. C'était beau. Preuve que les choses impossibles ont existé et existeront à nouveau. 

Ce matin, je n'ai pas eu le courage de prendre ma douche froide. Peut-être plus tard dans la journée, si le soleil m'aide à me décider. Le froid conserve, paraît-il. Septième hiver sans chauffage, ici, sauf dans la pièce où somnole mon piano, où il fait un peu moins de 14°. Je croyais m'être habitué, mais en ce moment je souffre du froid, sans doute parce que je ne dors pas bien, et pas suffisamment. Il me semble que les précédents hiver, je résistais mieux. De toute façon, ce n'est l'affaire que de quelques jours. J'ai recommencé à marcher un peu chaque jour, surtout pour me réchauffer. Mais les heures passent vite et mon travail n'avance pas. 

On oublie tout, même l'inoubliable. Oublier est notre seule grâce. L'oubli se tient en notre centre, inébranlable, étroitement enlacé au souvenir. On ne les distingue pas vraiment. C'est même la définition de l'énigme. Peut-être du vivant. 

J'admire ceux qui se tiennent debout, qui croient qu'ils le doivent, qui ont ce courage ou cette folie chevillée au corps. Je ne l'ai jamais vraiment pensé. Sentiment du ridicule ou seulement de l'inutilité, je ne sais. Ou peut-être manque de courage, allez savoir. J'ai fait un temps semblant d'appartenir à cette race-là, parce que je trouvais que ç'avait de la gueule, mais j'ai dû bien vite admettre que ma pente n'allait pas de ce côté-là. Dans le fond, je ne serai jamais un patriote, parce que je n'ai pas le sentiment d'avoir une patrie autre que celle qui m'a quitté dès l'entrée dans l'âge adulte. Les sentiments privés et intimes ont toujours eu la priorité sur les grandes causes et le monde, justice comprise. C'est particulièrement vrai en ce moment où tout ce qui s'apparente à l'actualité me révulse. Je ne tiens pas à savoir, à être informé. Le peu de culture que j'ai m'éloigne de plus en plus du présent. J'ai une crise de foi(e) du contemporain. Tous mes organes le rejettent violemment, comme un corps étranger, comme un poison.

Il y a quelques jours, j'ai eu au téléphone un ancien ami, ou même pas, disons une connaissance, mais un type charmant, qui a le même âge que moi, et avec lequel je partage beaucoup de souvenirs. C'est lui qui avait amené (je n'arrive pas à dire « apporté ») mon piano ici depuis la Haute-Savoie. Il était (ou est encore) loueur de pianos de concert. Il ne m'appelait pas pour discuter du bon vieux temps, mais parce qu'il a su que je vendais mon piano. Cependant, l'essentiel de notre conversation a bel et bien tourné autour de notre jeunesse à Annecy, de l'incroyable effervescence artistique et culturelle que nous avons eu la chance de connaître dans cette ville au début des années 70. On ne peut même pas l'imaginer aujourd'hui. 

J'écoutais avant-hier le (très) vieux Boulez (en 2015, il avait alors 90 ans) parler de l'Allemagne, de Darmstadt, de Donaueschingen, du Domaine musical, de ses années d'apprentissage et de formation, de la compagnie Renaud-Barrault, de ses compagnons d'alors (Stockhausen, Nono, Berio, Maderna, etc.) et j'étais terriblement ému. En voilà un qui aura accompagné ma vie de musicien, mais pas seulement, depuis près d'un demi-siècle. Malgré toutes les oppositions — et Dieu sait qu'elles furent nombreuses, et violentes —, je n'ai jamais renié cet attachement et cette admiration, non seulement pour le musicien, mais aussi pour l'homme, la figure, et la pensée — et cela malgré tous nos nombreux désaccords. Tout le monde, dans mon entourage, le détestait. C'était un passage obligé, de le traiter de tous les noms d'oiseau. Je ne vois guère autour de moi qu'une seule personne avec laquelle partager cette admiration, Vincent. Il y a des figures, comme ça, haïes pour de mauvaises raisons par des gens qui ne les connaissent que de réputation, qui en définitive forgent quelque chose comme un lien secret avec soi-même. Carlos le détestait, comme il détestait Gould et méprisait Horowitz. Je n'ai jamais essayé de le contredire, et je crois que j'ai eu raison. Il y a des antipathies qu'il faut respecter, même si on ne les comprend pas — même si on les comprend trop bien. Laissons le temps passer là-dessus… Il y a beaucoup de sujets de discorde entre les êtres qu'il ne sert à rien de vouloir résoudre ou même seulement expliciter. C'est, selon la formule amusante de Renaud Camus, qui en connaît un bout sur la question, de « la boxe à côté ». Chacun tape sur une effigie qui ne correspond que très peu, voire pas du tout, à la réalité, avec d'autant plus de virulence que l'ignorance est grande, ou ancienne. Entrer dans la ronde est inutile, on ne combat pas des fantômes avec des arguments, mais avec d'autres fantômes. Et très vite on s'enfonce dans le ridicule d'une banale non-conversation. Temps perdu dans le monde de la rumeur. Ce que Boulez dit par exemple de John Cage est saisissant ! Que de malentendus, sur tant de sujets… Combien de compositeurs auront eu cette grâce (!) d'être à ce point inentendus, dans le même temps qu'ils semaient des graines vives en une terre profonde ? 

La plupart des gens ne veulent que des vérités simples et univoques, l'avènement des réseaux sociaux nous le prouve chaque jour, jusqu'au dégoût. La complexité inhérente à un individu véritable est très mal vue et totalement incomprise, dans une époque où la culture a presque entièrement cessé d'être ce qui donne un sens aux rapports humains. Je crois qu'on ne mesure pas du tout à quel point la perception du monde et des êtres a été aplatie, réduite à un pauvre squelette, malgré toutes les « avancées » spectaculaires des neurosciences. Tout se passe comme si plus on voyait de détails, moins on comprenait la figure d'ensemble et l'âme des choses. J'y pensais en lisant il y a peu un très joli livre de Léon Daudet offert par Yohann. Dieu sait qu'il ignorait beaucoup de ce qui aujourd'hui est lieu commun, mais ça ne l'empêchait nullement de parvenir par d'autres voies que les nôtres à des vérités profondes et qui resteront, j'en suis sûr. La Science, avec son grand S ridicule, le plus souvent passe son temps à redécouvrir après mille détours des principes et des réalités qui étaient évidentes aux Anciens et qu'elle a commencé par nier avec violence et arrogance ; je pense en particulier à la médecine. Simplement voir et sentir n'est pas donné à tout le monde… Entendre non plus. 

Ma vie est un non-sens pénible, de plus en plus. Pourquoi donc est-ce que je m'acharne ? C'est incompréhensible. Il n'y a que dans les moments — souvent dus au hasard — qui me mettent au contact de la musique, que l'angoisse me quitte un bref instant, parce que sa présence familière, malgré tout, m'apaise, au moins durant les quelques minutes passées à n'entendre qu'elle. 

Hier, je me suis mis à écrire ce texte, sans savoir de quoi je voulais parler, sans savoir où il allait me mener, et je vois bien qu'il ne mène nulle part. Je l'avais intitulé « Etc. », mais Etc. quoi ? Pour pouvoir écrire « etc. », il faut qu'il y ait eu quelque chose avant, qu'il y ait de la lettre avant le post-scriptum, de la substance avant le reste, du déjà-là avant la suite ou le développement. Je me tiens (si l'on peut dire) dans la suite d'une vie qui n'a pas eu lieu, dans sa traînée fantomatique et inquiétante qui ne développe rien du tout (Carlos me l'avait bien dit, que je ne savais pas développer). C'est comme si j'empilais des non-lieux, que je les reliais les uns aux autres comme un fou s'acharne à essayer d'emboîter une tête de girafe sur un corps de poupée. Je ne me mets même pas en colère… Je constate, c'est tout. 

2025 n'est rien, pas plus que ce jour où je me lève péniblement après une nuit atroce. Il passera, lui aussi. Même moi je l'oublierai. On est, et il ne se passe rien. On fut, aussi, et il ne s'est rien passé. Un blanc. Un vide. Une minuscule encoche que personne ne remarque sur une droite infinie qui ne va nulle part. On aurait pu aller ailleurs, sans doute, mais on ne se serait pas plus rencontré. 

Ces derniers jours, je vois passer sur Facebook beaucoup de belles photographies de mon pays, la Haute-Savoie, des photographies de montagnes enneigées essentiellement. Toutes, elles me ramènent d'une manière ou d'une autre à cette épiphanie que j'ai longtemps considérée comme essentielle, sans pouvoir l'expliquer. C'était en hiver, au début des années 70. Je ne sais plus d'où je venais, mais j'étais descendu du train quelques minutes auparavant. Je sais que je revenais d'une tournée avec des amis musiciens, dans le sud-ouest, et que j'étais chargé comme un baudet (j'avais entre autre un xylophone sur le dos). Sur le chemin qui conduisait à la maison, dans le dernier tournant de la route de la Fuly, j'entendais intérieurement une chanson d'Amália Rodrigues, que mes amis m'avaient fait découvrir peu de temps auparavant. Il faisait très beau et très froid. Le sol était gelé. La chose n'a duré sans doute que quelques secondes, mais l'éblouissement est resté gravé en moi jusqu'à aujourd'hui. Il me restait deux cents mètres à faire avant d'arriver à la maison, et j'ai connu ce matin-là (car cela ne pouvait être qu'un matin) un instant de bonheur parfait. Pur. C'est bien sa pureté d'acier qui lui a conféré tant de prix, il m'est difficile de dire les choses autrement. Les instants peuvent peser sur nous de toute la force de leur contingence : celui-là, au contraire, a retranché une part de mon être avec une indicible souveraineté. Jamais je ne m'étais senti aussi léger. Était-ce la transparence de l'air, le temps, froid, sec, glacé, la route que je connaissais trop bien et qui m'apparaissait pourtant comme complètement neuve, la nuit solitaire que je venais de passer dans le train, et la joie de me trouver bientôt au chaud et en sécurité, le fado, cette voix merveilleuse, ou même le drôle d'incident que je venais de traverser à la gare (le train, très étrangement, ne s'était pas réellement arrêté, et j'avais dû sauter en marche sur le quai glacé, ce qui m'avait valu la remontrance du chef de station), mais ces quelques secondes ont encore aujourd'hui une saveur et une évidence que je n'ai plus connues depuis. Tout à coup, mon être était mis entre parenthèses, et ce qui se trouvait entre ces parenthèses me semblait une fenêtre ouverte sur la Joie, sinon la Joie elle-même révélée d'un seul coup sans explication ni avertissement. Il n'y a pas eu de suite, comme il n'y avait pas eu de prémisses. Ce moment est un bloc complètement séparé du reste de ma vie et pourtant… il ne cesse de me hanter : pourquoi n'y ai-je plus accès ? Pourquoi ce signe qui n'annonçait rien ? Qui se refermait sur lui-même avant qu'on puisse en prendre la mesure, que je puisse en faire quelque chose, au moins le traduire et lui donner un sens… Je revois la lumière, dans ce tournant de la route de la Fuly, dans ce quartier qu'on appelait Monéry, cette lumière et cette légèreté que je n'ai plus jamais connues. Quel rapport entre le fado, la voix d'Amália Rodrigues, le froid, le soleil, le matin, la marche, l'enfance, la Maison ? Je ne l'ai jamais trouvé. Ce signe n'a pas fait signe mais il reste l'un des mystères de ma vie, un bref au-delà de la jouissance. Yves Nat disait, en s'adressant à ses élèves qui travaillaient la quatrième ballade de Chopin : « Plus simple, plus expressif. La simplicité est une garantie de pureté. » Il n'y avait rien de compliqué, dans cet instant. Tout était parfaitement simple

Aujourd'hui, j'ai choisi comme promenade un simple aller-retour sur un chemin sans dénivelé : j'étais trop épuisé pour les vraies balades. J'ai toujours de la réticence à ces allers-retours qui paraissent vains, pourtant je me suis aperçu qu'il n'était pas sans intérêt de parcourir deux fois de suite le même chemin en sens inverse, et je vois bien que mon plus grand désir, à l'heure actuelle, le seul, sans doute, qui soit vrai, est de repartir en sens inverse sur le chemin de ma vie, de refaire scrupuleusement le même trajet, mais vu du sens opposé, de remonter le courant jusqu'à l'origine. Rien ne me passionne plus, rien ne me semble plus digne d'intérêt. Je veux voir ce que je n'ai pas vu, poussé par la vie et la folie de se croire immortel. 

On me demande souvent pour quelles raisons j'ai choisi ce nom de plume. Je ne l'ai pas vraiment choisi : c'est seulement un nom de lieu. Machin de Monéry… Truc de Rumilly… Georges de La Fuly. C'est tout. L'origine qui donne le nom et le ton, et la raison. Ce n'est qu'aujourd'hui que je comprends que la volonté du retour était déjà présente en moi il y a trente ans. Retour sur le lieu, retour sur le nom, retour à la source, à ce qu'on voit depuis la fenêtre de la chambre, à ce qu'on entend dans le foyer, et même à ce qui se passe dans la pièce où la mère accouche, seule. À chaque fois que j'ai voyagé, cette pulsion impérieuse du retour à la maison m'a obsédé, même si j'aimais être là où je me trouvais. Je ne comprendrai jamais les voyageurs qui ne désirent que partir, quitter. Partir n'est attrayant que parce qu'on sait qu'on va revenir

BHL publie un livre sur son insomnie chronique. Je ne l'ai pas lu, bien sûr, mais je suis exaspéré par ces gens qui affirment de manière spectaculaire et péremptoire qu'ils « ne dorment jamais ». Il est impossible de ne jamais dormir, même quelques jours. J'ai bien compris ce qu'il voulait dire, et je sais qu'il parle comme un très grand nombre d'insomniaques, mais cette affirmation est exaspérante car elle suppose une méconnaissance totale de ce que vivent des millions de gens de par le monde, et de la souffrance réelle et parfois terrible qu'ils traversent. L'insomnie n'a rien d'exaltant ni de romanesque. Quand un insomniaque affirme qu'il ne dort jamais, il veut dire qu'il dort très peu (ou très mal), mais à part quelques cas rarissimes, de l'ordre d'un sur dix millions, il est impossible de tenir plus de quelques jours en ne dormant pas. On devient très vite fou, et on meurt. Il existe un grand nombre de gens qui peuvent se contenter de très peu de sommeil, quatre, cinq heures par nuit (ou par jour), et un petit nombre qui peut tolérer un sommeil quotidien de moins de quatre heures. Ceux qui affirment « ne jamais dormir » mentent, souvent même sans s'en rendre compte. Ils font des siestes ou des micro-siestes qui leur permettent de tenir ; en bref, il répartissent leur temps de sommeil durant la journée. Une chose dont on se rend compte, lorsqu'on est insomniaque, et qui est assez paradoxale, c'est que loin d'avoir plus de temps, on en a moins. Quelqu'un qui a un bon sommeil quotidien de huit heures est quatre fois plus efficace et endurant que celui qui a vingt heures de vie éveillée par jour. Les heures de l'insomniaque ne sont pas comparables avec les heures de quelqu'un qui dort bien ; elles sont plus courtes. Je n'ai d'ailleurs jamais trouvé que dormir était du temps perdu, et aujourd'hui moins que jamais. Si je pouvais, je m'endormirais aujourd'hui pour me réveiller à la fin du mois de février. Sans remords. Quand on dort, le corps n'est pas du tout inactif, bien au contraire, et l'esprit non plus. Celui qui affirme « ne jamais dormir » est aussi pénible à entendre que celui qui parle de la solitude parce qu'il a passé six mois seul, ou même un an, que celui qui explique que vivre dans le froid est très supportable, quand il a seize ou dix-sept degrés dans son appartement, ou que celui qui nous parle de la fatigue et de l'appréhension de vivre alors qu'il a trente ans et pas de souci du lendemain (je ne veux évidemment pas dire qu'être jeune est synonyme de bonheur et de paix, mais plus simplement et prosaïquement qu'on a alors plus de force et moins de problèmes vitaux à régler au jour le jour). 

L'insomnie, encore, oui… C'est que je découvre un nouveau monde, moi, et je mesure aujourd'hui la chance qui était la mienne de ne pas le fréquenter. Je sais bien qu'il ne s'agit pas d'un sujet digne de ce nom, pour quelqu'un qui a la prétention d'écrire, mais de toute manière je ne traite que de sujets subalternes, depuis que je tiens ce blog, et ce n'est pas aujourd'hui que ça va changer. Le voudrais-je que je serais incapable, quel que soit mon désir de me hisser plus haut que mon cul, de parler de « vrais sujets » (comme aime à le dire le connard contemporain), de ce qui fait bander l'amateur éclairé de littérature et se pâmer les femmes à lunettes. Dans mes insomnies, il y a — il n'y a même que ça — du « etc. ». Du « etc. » qui roule sur lui-même et se mord la queue, du « etc. » en pâte, qui coule et se répand dans toutes les fentes de l'esprit comme une vieille cire apeurée par la flamme. Comme il est loin, le temps propice de la route de la Fuly et des purs frimas de la Haute-Savoie ! 

Je n'exprime que mon impossibilité à m'exprimer. Et quand j'appelle quelqu'un au téléphone pour lui dire précisément quelque chose qui me paraît capital, je lui dis tout autre chose, ou je bafouille en vain. (« Tu te sens incompris ? ») Et même quand je lui écris, d'ailleurs… La rencontre d'Odette vient pour Swann rompre la vie automatique, il change de discours, il sort du « etc. », dirait-on. L'amour demande l'amour, encore et encore. Encore, c'est le seul but, capable de briser toutes les trajectoires naturelles, et ce n'est pas un but, c'est seulement du encore ensemencé de solitude et d'imprévu. J'ai souvent voulu changer de discours ; je n'y suis jamais parvenu, ou seulement de manière parcellaire. Le lancinant « etc. » m'a vite rattrapé. L'amour ne demande que l'amour, tout le reste est ennui, hasard et répétition, essai avorté. Mais s'y tenir ? Se tenir dans un chemin brûlant dont on sait qu'il n'existe pas, et qui va pourtant nous engloutir ? 

Brahms avait composé ses Chants sérieux comme un requiem pour Clara, l'incomparable Clara. Huit enfants, plus de soixante ans d'une invraisemblable carrière de pianiste, un mari fou dont elle est éperdument amoureuse, Brahms, qu'elle aime aussi… et elle compose magnifiquement. Ses variations sur un thème de Robert Schumann sont à pleurer. On peut dire que l'amour n'aura pas été un vain mot, pour ces deux-là. 

Dans mes rêveries immobilières, l'Aveyron tient une place particulière. Quel âge pouvais-je bien avoir, dix-huit, dix-neuf ans, j'étais en auto, seul dans mon Ami-6, ma première voiture, achetée 3000 francs, je ne sais où j'allais, quand j'ai vu cette petite maison de rien du tout. Je me suis arrêté sur le bas-côté. Elle n'avait rien d'extraordinaire, c'est le moins qu'on puisse dire : petite, étroite, banale, très modeste. Elle ressemblait un peu à ces petites bâtisses de gardes-barrières qu'on voyait à l'époque. Pourtant je me suis dis : c'est là qu'il faut que je vive, dans cette maison. C'était au milieu de nulle part, vraiment. Je ne connaissais personne, ici, et je savais avec certitude que je serai très seul. Jamais je crois bien je n'ai jamais ressenti ça, ce désir violent et inexplicable de m'établir là, dans cette maison, sans qu'aucune raison pratique ou sentimentale ne m'y pousse. J'ai fixé la maison un très long moment, puis je suis reparti. Je n'ai pas osé me renseigner (elle avait l'air inhabitée). Je savais que si je m'établissais ici, je souffrirai de la solitude, mais c'est précisément cela qui m'attirait. Je pense à Schumann qui se jette dans le Rhin. Il a dû avoir froid. J'ai écrit à cet ami qui voulait venir me voir en lui recommandant d'attendre des jours plus cléments. Il est déjà deux heures moins vingt et je n'ai encore rien fait. 

Etc.

dimanche 16 juillet 2023

Nous étions heureux



« Les meilleurs vins, une table splendide, le jeu, 

la danse, les courses à cheval, rien n'y manquait. »


Nous étions heureux. 

Est-ce que vous osez encore contempler le visage de la France ? Pour ma part, je n'y parviens plus. Je préfère regarder ailleurs.

Je suis lâche, sans doute, mais je sais qu'il ne me reste que peu d'années à vivre, et le paradis des images me tend les bras. 

Ils se débrouillent très bien sans nous, les nouveaux-venus. On ne veut pas les déranger. Et puis on a essayé, de leur parler, on a essayé, de se faire comprendre d'eux, et l'on a dû se rendre à l'évidence. C'est impossible. Le monde qui s'avance et qui s'impose ne laisse aucune place au doute : il proclame notre défaite en hurlant, et nos paroles n'ont aucune chance d'être entendues. Les livres se sont refermés sur nous.

Nous étions heureux. Ça n'aurait dû déranger personne, pourtant. Nous habitions une petite niche calme et propre, qui nous semblait inoffensive. Paisible. 

Je revois le grand verger, au bout du jardin, qui nous séparait du monde. Je revois le grand pré, de l'autre côté, avec les vaches, avec les noyers. Un jour, ils furent vendus, et depuis, le monde s'est jeté sur nous. Il n'y avait plus rien entre lui et nous. Nous avons senti son souffle chaud et son haleine fétide.

Mes parents avaient acheté cette villa, qui se nommait « La Closerie ». Pour eux, pour nous, c'était le paradis. On n'y plantait pas des arbres « contre le racisme et l'antisémitisme ». Depuis mes deux ans jusqu'à mes cinquante ans, j'ai vu le paradis se défaire, petit à petit. Ce qui arrive à la France, je l'ai déjà vécu. Nous étions heureux et on nous l'a reproché. 

À la maison, on parlait de Cervantès, de Beethoven, du goût du lait frais et des amours d'été. Cela ne heurtait personne. Nous avions nos saints et nos femmes, nos rituels et nos névroses. Le temps était propice. On pouvait y disparaître comme on se baigne dans une eau fraîche. 

Il n'y avait guère que le Tour de France, qui nous donnait des nouvelles du reste du monde, si l'on excepte la lune et les combats de boxe. 

Avez-vous déjà mangé des noix fraîches ? Celles dont on enlève la peau qui est un peu amère ? Je ne connais rien de meilleur. Il faut les ramasser sous l'arbre, il faut les manger immédiatement, ça ne s'achète pas. 

Le visage de la France est tuméfié. Il a pris tellement de coups qu'on ne le reconnaît pas plus que les paysages. Où que se pose le regard, il ne voit plus que des hématomes et des plaies, des champs éventrés, des rivières saccagées, des bâtisses défigurées et des peintures de guerre. On voit bien que quelqu'un s'est acharné contre lui avec une brutalité qui étonne. Pourquoi ? On l'a torturé dans une cave sombre ? Non, cela s'est fait en plein jour, sous une joie mauvaise. Nos tortionnaires ont les dents blanches et le jarret musclé.

Nous sommes encore quelques uns dont la mémoire n'a pas été complètement effacée. Tout notre malheur vient de là. Nous étions heureux. La réinitialisation n'a pas fonctionné, pas vraiment. Nous portons nos derniers souvenirs comme on porte une croix de fonte. Elle nous signale de loin aux déracinés, c'est une odeur qui nous colle à la peau, c'est un stigmate, un chiffre indélébile. 

Entendez-vous le bruit des livres qui se referment sur vous ? Nous y sommes, à l'abri des regards, entre les pages, dans les phrases, dans les parenthèses, à la marge du monde des gueulards, de ceux qui plantent des arbres contre le racisme et qui sont prêts à tout pour abolir le Mal. Le vent de l'Histoire nous a épargnés mais il a fait de nous des naufragés inconsolables.

J'ai cru un temps que la musique allait me sauver. Elle m'a au contraire précipité dans l'œil du cyclone. Elle m'a tant appris que je suis devenu trop intelligent pour me comprendre, trop fidèle pour les aventures d'un soir. 

La Haute-Savoie n'était pas complètement française, et pourtant elle l'était plus que tout. Nos montagnes et notre patois nous rappelaient à l'ordre, inlassablement, quand nous prenions des airs. La République, c'était nos instituteurs et nos curés, les gendarmes à vélo, et la voix du général de Gaulle. Pour le reste, nous avions mille ans de retard — ou d'avance. Nous étions heureux. 

Nous n'avions pas soif d'une épée, mais d'un jardin, de caresses, de baisers, de geste flous et de parfums. Nous n'avions pas tellement besoin de poésie, puisqu'elle était là, entre deux portes, entre deux corps, entre deux lectures. Les nuits d'été ne nous apportaient pas la rumeur du monde, elles restaient des conquêtes simples et aimables, privées, elles nous arrangeaient comme on s'arrange entre amis, dans un jeu aux règles souples et changeantes. Nos jolis dévergondages étaient ingouvernables, aux yeux des Planétaires. Il y avait trop de sérénité, pour eux, de désinvolture. Leurs principales victimes ? L'érotisme, qui est une grammaire heureuse de la connaissance et de la délicatesse, et le silence, qui permet à la langue de se faufiler entre les jambes de la soldatesque espérantique. 

Les pas légers dans les couloirs déserts, la nuit, le chuchotement de nos maîtresses, leurs jambes lisses, leurs croupes blanches et moites, les hésitations, les abandons, les interruptions, mais surtout la patience dolente qui compose heureusement les heures, même dans les moments de chagrin, tout cela nous était favorable, offert, et nous semblait naturel. J'entends encore ces voix, ces accords suaves, ces respirations et la pluie d'été. Quand nous allions au piano, c'était avec une confiance que rien ne justifiait : nos corps s'ennuyaient très tranquillement et ne connaissaient pas le vertige de l'imposture. Nos instruments et nos maîtresses étaient nos maîtres et nos amis ; on les confondaient souvent. 

Pourquoi avons-nous choisi le malheur ? D'où vient ce vice qui prend le masque de la vertu ? La vie semble nous avoir désertés, comme si elle se tenait tout entière dans nos mémoires, ces mémoires qui nous font honte, ces phrases que l'on saccage, ces pages que l'on arrache, l'histoire méprisée et toutes les limites que la vie avait sagement disposées à l'intérieur de nos récits. Nous étions heureux ; est-ce honteux ? Nos blessures et nos folies étaient si douces, si on les compare à la Vertu sans grâce qui partout confond l'infâme et l'homme et les écrase de son triomphe obscène. 

jeudi 6 juillet 2023

[Journal] dimanche 17 avril 2005, Rumilly

Dimanche 17 avril 2005, deux heures et demie de l'après-midi, dans mon lit.

Ainsi, jeudi soir, j'ai lu cette « lettre rouge » à Raphaële ! J'ai pris une grande respiration, et j'ai plongé dans la lettre que j'ai lue d'une traite, ou presque, à toute vitesse. Je n'en ai sauté — bêtement, du reste — que deux ou trois phrases, ce que je regrette, mais j'ai néanmoins eu la force d'aller jusqu'au bout. 

Raphaële est restée totalement silencieuse, et ne m'a pas interrompu une seule fois, ainsi que je le lui avais expressément demandé. Elle se trouvait à l'hôpital, dans la chambre de garde. 

Lorsque je me suis arrêté, il y a eu un grand silence, et j'ai compris qu'elle pleurait. De ces larmes silencieuses et rentréesqui lui sont spécifiques. Quand j'ai réussi à la faire parler un peu, à nouveau, je me suis rendu compte que ma lettre avait eu l'effet d'une bombe, littéralement ; de ce genre de bombes qu'on utilise pour souffler les incendies. Elle m'a parlé avec une proximité qui avait disparu depuis des lustres, entre nous. Elle était triste, choquée, humiliée, mais pourtant tendre. 

Elle a refusé que je raccroche, et nous sommes restés au téléphone jusqu'à minuit pile. « J'ai à nouveau mal au sein » m'a-t-elle dit dans un souffle… Je lui fait très mal, c'est certain, mais il fallait sans doute cette violence pour qu'elle réalise (un peu) ce qui est en train d'arriver. 

Hier-soir, un texto m'a réveillé. C'était elle, qui avait tenté d'appeler ici (j'avais tout débranché) sans succès, avait appelé Mangin, qui lui a dit qu'il m'avait parlé il y a peu, et ils ont alors (pourquoi, je ne sais pas…) parlé de cette lettre. Elle était blessée dans son amour propre, ainsi que le texto le laissait entendre. 

J'ai éclaté en sanglots, et contre toute attente, elle s'est immédiatement calmée, et m'a demandé pardon à plusieurs reprises. Nous nous quittés tendrement. Elle m'a dit qu'elle tenait à moi. Qu'elle ne supportait pas de tomber sur un téléphone muet… Et je l'ai crue. 

Ce matin, à sept heures, dès mon réveil, je l'ai appelée. J'avais envie d'elle, j'avais un désir violent d'elle. Je le lui ai dit. Elle ne m'a pas repoussé, et m'a dit : « Attendez vendredi, je viendrai dîner chez vous. » Après avoir raccroché le téléphone, je me suis branlé en criant son nom. J'ai joui. 

Il neige. Je suis au lit. Mère me manque terriblement. 

Raphaële m'a parlé de sa solitude, l'été dernier. Apparemment, elle en a souffert ; beaucoup plus que je ne l'imaginais. « J'ai failli devenir folle », m'a-t-elle avoué !

dimanche 2 juillet 2023

[Journal*] mardi 6 août 2002

 (Cuisine de la Closerie, 8h du matin)

De nouveau, le bonheur d'être seul avec ma petite mère. (Sylvain disait : « Tu as un relation très particulière avec Mère ! » Comme si les relations humaines pouvaient être autres que “particulières”. J'en viens à croire qu'il dit cela parce qu'il n'a aucune relation…)

Pièce de Fauré ressemblant à du Schubert… Je déteste Brad Meldhau.

« Jérôme, vous êtes là ?

— Oui, j'arrive.

— Venez regarder dans le seau hygiénique !

— Non. Merci. Sans façons.

— Vous ne voulez pas ? Vous ne voulez pas voir ?

— Non, je sens ça d'ici…

— Elle a tout bien fait ! C'est super, hein, Madame Vallet !

— Oui. »

Elle passe à côté de moi avec le seau. On sent qu'elle résiste difficilement à l'envie de me montrer… Tout l'étage est empuanti, j'ai le cœur au bord des lèvres, je redescends en courant, je m'enferme dans la cuisine, j'ouvre la fenêtre, le tousse, je pleure… À la radio, la mort d'Isolde dans la transcription de Liszt… 

Mon amie la Chaconne de Bach-Busoni à la radio (10h30). Quelle merveille ! Faire sonner le piano comme ça… Un vrai paysage ! On circule dans un train de grand luxe (l'Orient-Express ?) et on admire le paysage… Mais le pianiste (KWP) est une vraie tarte ! C'est petit, ininspiré au possible, il parle une langue qu'il n'a pas l'air de comprendre.

Enfant, j'exaspérais ma mère parce que je sentais mon assiette pour savoir si la nourriture était suffisamment (ou trop) salée. « Mais le sel n'a aucune odeur, voyons ! » déclarait mon père avec juste raison. Ils avaient raison mais ils avaient tort, car ce qui m'intéressait, ce qui me préoccupait, n'était pas l'odeur du sel, mais le fait de savoir si ma nourriture était ou non salée, et certains mets changent légèrement d'odeur selon qu'ils sont salés ou non, comme d'ailleurs selon leur température — et je reniflais aussi mon assiette pour savoir si c'était trop chaud…

« Bonjour Mère.

— Qui c'est ? Un revenant ?

— Pourquoi… ?

— Tu viens pourquoi ? Pour m'embrasser ?…

— Bon… »

Et ils s'en vont. Fin de la visite.

Je descends à la cuisine et j'entends le Miserere d'Allegri. Miracle du Temps transmué en sons. Douceur infinie de la mort. Viens. Traverse l'éternité avec nous. Ta place est là. Secrète. Silencieuse. Bienheureux voyageur immobile. Un seul nuage dans le ciel, tout de lumière, de calme, de patience. Gamme de blancheur, souvenir du désir, sans douleur… Il est trois heures de l'après-midi, il faut que je fasse la vaisselle, et un bon gâteau aux pommes. Je me demande si Mozart aurait aimé mon gâteau aux pommes. 

[Journal*] mercredi 17 juillet 2002

 (Closerie, deux heures moins le quart de l'après-midi, cuisine)

Circé est là-haut, avec Mère.

« Un matin, l'un de nous, manquant de noir, utilisa du bleu. » (Renoir) La vie est simple comme une absence de couleur. L'un de moi, un beau matin, manquant de Sarah, baisa Judith… Un autre de moi, manquant durant une chaude après-midi de ses cuisses de nageuse, écrivit une page, et le lendemain une autre, et puis, sur ces pages, passa du noir au bleu, et puis du bleu à la présence, et puis de la présence à la syntaxe, et au détour des phrases franchit toute une année, d'un printemps à l'autre, d'un corps à l'autre. Comme la vie est simple quand on dispose d'un peu de silence. Et d'un peu d'absence. 

Hier, Paco a téléphoné, ici. Il est tombé sur Sylvain, a sans doute été surpris, a demandé à parler à Mère. Elle a refusé de lui parler. 

Je lui montre La Baigneuse aux cheveux longs. Elle s'endort.

[Journal*] lundi 15 juillet 2002

 (Cuisine de la Closerie, sept heures moins le quart du matin, concerto pour hautbois et cordes de Bach)

Mère m'appelle à six heures moins dix. J'entends une voix étouffée (plus qu'étouffée, sourde, grave, décolorée, inarticulée, comme sortie, mais si peu, de la ouate) : « Jérôme… Jérôme… » D'abord je crois rêver… Je me lève en quatrième vitesse, le cœur battant, et je me précipite dans sa chambre. « Qu'on me coupe la gorge ! Je suis en enfer ! » Je parviens à la réconforter, à lui faire prendre conscience qu'elle n'est plus à l'hôpital, qu'elle est près de moi et qu'elle n'a rien à craindre. Elle boit trois ou quatre gorgées d'eau et me dit : « J'ai résolu le problème de l'énigme… — Quelle énigme ? — Celle du poids qui pèse sur mes jambes. » J'enlève la troisième couverture, la plus lourde. Elle s'apaise un instant, puis j'entends : « La guerre… La guerre… » « Quoi ? » « Heidegger ! Heidegger ! — Martin Heidegger ? — Oui. Martin Heidegger ! Qu'est-ce qu'il vient faire là, celui-là ? » Je lui dis qu'elle a peut-être rêvé de lui, ou bien d'Hannah Arendt ? « Oui, je crois bien. Hannah Arendt… Qu'est-ce qu'elle vient faire là, celle-là ? » 

Épisode caractéristique, hier-soir, au chevet de Mère. Francette est là, Géraldine aussi. Je les avais laissées, mais au bout d'un moment, je remonte dans la chambre. Géraldine est à gauche, assise, elle caresse le dos de sa grand-mère, qui porte une montre ridicule, une montre rose. Francette est debout, à moitié hystérique, elle rit, elle se dandine d'un pied sur l'autre. « Elle me prend tout, elle a fouillé dans mon sac, a pris ma montre, et maintenant tu veux mon pantalon, hein ?! » Je ne comprends rien à son délire, ou plutôt je comprends trop bien… Je demande à Mère ce qu'elle veut ; elle ouvre de grands yeux un peu hagards. Ne répond pas. Ne répond pas parce qu'on ne lui en laisse pas le temps. Francette tient le crachoir, en hurlant presque : « Ben le pantalon ! Là ! Tu vois ? Elle veut mon pantalon… » dit-elle en prenant la ceinture à deux mains et en la tirant vers le haut, d'un mouvement grotesque. Je lui coupe la parole en regardant Mère : « C'est à Mère, que je parle, c'est sa réponse, qui m'intéresse ! » Elle continue à rire comme une cinglée, et à parler fort, mais j'ai parlé encore plus fort. 

samedi 1 juillet 2023

[Journal*] avril-mai 2003

 26 avril 2003 (Une heure et demie de l'après-midi, à l'hôpital de Rumilly, chambre 102)

Je suis à gauche du lit, assis sur une chaise verte. À ma gauche, la fenêtre devant laquelle se trouve une petite table beige à pieds métalliques. Il fait gris. Il n'y a aucun bruit, sauf celui de l'oxygène que Mère absorbe par les narines et celui de l'eau du chauffage. De temps à autre, quelques voix assourdies, une porte qui claque au fond du couloir. Le seul bruit qui retient mon attention est celui de sa respiration, qui est plus ou moins profonde, plus ou moins fluide. Parfois, des ronflements, ou des raclements liquides, comme si elle s'étouffait, et au même moment, son ventre (est-ce son ventre, ou ses poumons ?) fait un bruit sourd, rond et pourtant liquide, ou semi-liquide. J'écoute chacun de ces bruits, partition vitale. 

Parfois tout s'arrête, elle ne respire plus, elle ne remue plus du tout. Et puis elle tourne la tête vers moi, me tend la main gauche, qui réclame la mienne, muette, elle ouvre les yeux, me regarde, j'en suis certain, elle me voit, et me fait une esquisse de sourire, infime et gigantesque. Suis-je normal ? Il me semble que pour la douceur de moments tels que ceux-ci je pourrais donner ma vie. Son souffle est mon souffle. Son visage est mon visage. Je lui parle. Est-ce que je lui parle trop ? C'est possible ; il faut qu'elle se repose. Mais comment ne pas lui dire que je suis là, que je ne suis là que pour elle, que tout mon être et les quelques forces que je possède sont pour elle, uniquement pour elle. « Prends ma force, petite mère chérie, prends ce dont tu as besoin, je veux bien te donner ma vie s'il le faut absolument, pourvu que tu restes près de moi. » Je n'ai aucune hésitation. Malheureusement, je ne suis pas une force de la nature… Mais le peu que j'ai je te le donne volontiers. Qu'ai-je à faire de ces

— —

Mardi 29 avril, quatre heures de l'après-midi, hôpital, à droite de Mère. Elle a du mal à respirer. Je lui ai parlé. Lui ai lu le début du Cantique des Cantiques. Puis quelques vers de la Légende des siècles

——

Mercredi 30 avril 2003, hôpital de Rumilly, quatre heures de l'après-midi. Elle est beaucoup mieux aujourd'hui. Elle réagit. Reste éveillée de très longs moments. Se fait comprendre. Me sourit. D'ailleurs l'infirmière brune qui sort d'ici m'a dit qu'elle lui avait souri aussi. Très fréquemment, elle tourne la tête à gauche pour vérifier que je suis là. Elle vient à l'instant même de le faire, et de me sourire. Elle voit que j'écris, je lui montre ce cahier. Elle sourit encore. Puis semble s'assoupir. Elle bouge ses jambes. Je la masse. Je soulève la jambe droite, celle qui est paralysée, par le genou, je fais des flexions, nombreuses. Bien sûr, elle ne s'en rend pas compte. Mon angine va mieux. Jean-Louis m'a donné un traitement de cheval (Vioxx, antibiotiques).

Je suis épuisé. Je m'endors… Il pleut, le tonnerre gronde.

Kundera : L'Ignorance, p. 127 : qui a raté ses adieux ne peut attendre grand-chose de ses retrouvailles. »

« (…) de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi les bruits. » 

——

Jeudi 1er mai 2003, hôpital, cinq heures de l'après-midi. Je lui apporté une branchette de lilas. Elle a souri, l'a prise et l'a portée à son nez pour en sentir le parfum. Plus tôt dans l'après-midi, je lui massais la jambe droite, quand j'ai senti tout à coup qu'elle la (me) repoussait avec beaucoup de force ! J'en ai parlé à Mangin au téléphone, mais je n'ai rien compris à ses explications.

Je suis fâché avec Valérie. Je la trouve vraiment culottée. Elle trouve le moyen, par trois ou quatre fois, de venir (ou de projeter de venir) à Rumilly, en mentant à son mari, à tout le monde, pour son plaisir, mais quand pour une fois je lui demande de venir pour m'aider à tenir le coup, elle refuse tout net, et pis que ça, elle me demande de ne pas le lui demander. 

——

Vendredi 2 mai 2003. Hôpital de Rumilly, une heure moins le quart de l'après-midi. Je suis auprès d'elle depuis midi. Elle n'a pas montré beaucoup d'enthousiasme à me voir… Je lui ai fait respirer du lilas, mais elle n'a pas manifesté la joie que cela lui avait procuré hier. Elle est pessimiste et fataliste. Semble toujours dire : « À quoi bon ? » à tout ce que je lui dis ou montre. J'ai apporté un grand bloc de papier blanc et brillant et un gros feutre bleu. J'écris quelque chose sur le bloc, et je lui montre. Elle regarde attentivement, prend le bloc dans sa main, le fait tourner, regarde la page sous plusieurs angles… Mais c'est comme si elle déchiffrait une langue étrangère. Elle a l'air de faire un effort, de chercher à comprendre… puis elle paraît renoncer. Elle ne sourit plus comme hier mais elle a moins de mal à respirer. Sa main est sur la mienne. C'est toujours sa main, avec son alliance, ses ongles encore faits, je reconnais sa peau, sa douceur, je sens l'odeur de son corps, de son vieux corps malade, et cette odeur m'est précieuse. Le dessus de sa paupière gauche est jaune d'or. De temps en temps elle ouvre les yeux, les tourne vers moi et pousse un soupir en haussant les sourcils : « Tu es là, tu es toujours là. Mais à quoi rime tout ça ? » Quand je tousse, elle tourne la tête vers moi, l'air étonné et presque inquiet…

(Cinq heures du soir, hôpital)

Elle râle souvent, ne semble pas me reconnaître. Elle me regarde intensément, mais avec ce questionnement visible : « Qui es-tu ? » Qui es-tu, me demande ma mère ! Suis-je parti si loin, si longtemps, moi qui ne l'ai pas quittée depuis treize ans ? Suis-je parti sans m'en rendre compte ? Plus je la cherchais, cette mère chérie, plus je m'en séparais ? Depuis deux ans, je suis avec elle nuit et jour. Depuis ce printemps flamboyant, depuis Sarah, le premier hôpital, les urgences en pleine nuit, jusqu'à a deux heures du matin, le TGV qui casse son essieu, qui met neuf heures pour faire Paris Annecy. Sarah et moi dans la petite Opel Corsa, le violoncelle à l'arrière, sur l'autoroute, essayant de rattraper l'ambulance qui a pris un autre chemin. La nuit, les phares, quelques phrases, la main de Sarah sur la mienne. 

Depuis cette nuit-là, que s'est-il passé ? Pas grand-chose, en somme… Des journées entières près d'un lit. À gauche. À droite. Parlant. Lisant. Écrivant. Dormant. La plus belle part de ma vie dans ces lieux où l'odeur au début me soulevait le cœur. Il y a une semaine, à Annecy, pendant que j'attendais, debout près du lit, dans le couloir des urgences, j'ai pensé à cette odeur, de merde, de pisse, de corps vieux, fatiguée, suintant, pas très propre. Je respirais par petites goulées, juste ce qu'il faut pour ne pas vomir. Et puis, sans savoir pourquoi, j'ai laissé venir toutes ces odeurs en moi et ça m'a soulagé : j'ai aimé cette odeur écœurante mais douce, l'odeur du corps de ma mère. 

(19h20) Passage éclair (45 secondes) de Francette. « Elle a ouvert les yeux ? (…) Elle a froid ! » Etc. « Bon, j'y vais, puisque tu es là. » Sylvain a téléphoné il y a cinq minutes d'Annecy : « J'arrive. » On aimerait que ce soit vrai… 

——

Samedi 3 mai 2003. Hôpital de Rumilly, une heure de l'après-midi. Je tiens sa main gauche de ma main gauche. Elle est sur le dos. Pas de réactions aujourd'hui (pour l'instant). Hier matin, j'ai appelé Brigitte au secours : « Tu peux venir me voir quelques jours ? » « Oui, je viendrai lundi. » Hier-soir, j'étais ici, elle me rappelle : « Jérôme, je ne viendrai pas… « Etc.

Rien. Personne. Je ne peux compter sur personne. Ni Valérie, ni Brigitte, ni Anne, ni mes frères et sœur, personne. Au pied du mur, ils se défilent tous. Jean-Louis est venu hier-soir, mais c'était avant tout pour que je lui apprenne à se servir de Pro-Tools. Soyons juste : Anne m'avait demandé, le premier jour, au téléphone : « Tu veux que je vienne ? » J'ai hésité, n'ai rien répondu. Elle n'a pas réitéré sa demande. Et j'aurais trop peur qu'elle se défile, elle aussi… La seule que je n'ai pas appelée, finalement, c'est Sarah. Ce n'est pas tout à fait vrai. J'ai appelé un jour, suis tombé sur son répondeur, et n'ai pas laissé de message. Elle n'a pas jugé bon de rappeler…

Luc a appelé ce matin. Il est très gentil, ce Luc, mais il est trop abstrait pour moi. Je ne crois ni à la philosophie, ni à la littérature, dans ces moments-là, juste au concret, aux actes. La présence, la parole incarnée, les gestes vrais. 

Le petit klaxon régulier des appels aux infirmières. Sa main sur la mienne. Le bruit du chauffage. (Raphaële vient d'entrer)

——

Mercredi 7 mai 2003. Hôpital, 15h25, déjà !

Hier-soir, étrange moment, ici, avec Raphaële et Mère. Dans le noir. Jusqu'à neuf heures et demie…

Elle venait de m'envoyer ce texto étrange : « Attention danger… » Elle est arrivée, vers vers huit heures et quart. J'étais en train de pleurer, la tête dans le lit, désespéré. Elle a ouvert la porte, s'est glissée sans bruit jusqu'à moi, très vite (elle a souvent cette manière de glissement, elle frôle le sol…), m'a tendu son visage, que j'ai embrassé. Puis je crois qu'elle m'a tenu brièvement dans ses bras, pendant que je disais : « C'est trop dur, je n'en peux plus ! » en pleurant. Je revois bien son regard, elle était émue, tendue. Un bref instant, j'ai senti qu'il y avait une hésitation dans son corps : comment me toucher, comment me prendre dans ses bras ? Son visage presque dur trahissait ce désarroi, le déplacement de son être vis à vis de moi. Elle sentait que les deux corps que nous avions eus jusque là lors de nos rencontres étaient absents, faisaient défaut, dans cette pénombre, mais elle ne savait visiblement pas par quoi les remplacer. Je l'ai trouvée courageuse : elle m'affrontait sans filet. D'autant plus qu'il n'y avait eu aucun échange entre nous, ni verbal ni écrit, depuis le texto qui, plus j'y pense, ne peut s'interpréter que d'une seule manière. Quand j'ai écrit : « J'ai très envie de flancher… » elle a manifestement compris : « J'ai très envie de me laisser aller à tomber amoureux de vous. » Ce qui est, dans le contexte, à la fois assez surprenant et très naturel. 

Les aides-soignantes voulaient la changer de côté, alors qu'elle dort si bien : je m'y suis opposé, par deux fois, il faut dire avec l'aide et l'approbation d'Elisabeth, l'infirmière, qui, décidément, m'a pris un peu sous son aile. Quand nous sommes sortis d'ici, hier-soir, vers 21h30, elle quittait son service, et a discuté très gentiment avec nous, sur le parking. Elle a vu mon désarroi : « Vous partez en vacances après-demain ? » lui ai-je dit sur un ton catastrophé. 

jeudi 29 juin 2023

[Journal*] mardi 2 juillet 2002

 (Rumilly, cuisine de la Closerie, 8h)

J'ai été interrompu par R., qui est venue dans la chambre de Mère, après que j'aie vu Camus…

Sylvain est venu (vers trois heures, alors qu'il m'avait dit une heure…) ! Francette est passée, vers cinq heures, et elle est repartie aussitôt, Dominique est arrivé à huit heures moins le quart et est reparti à huit heures et quart. 

Le flasque et la pute

« Est-ce qu'on ne pourrait pas dire que les émissions culturelles aident les gens à vivre ? Est-ce que ça ne pourrait pas être une définition [de la culture] ? » Ah ah ah ! C'est du pur France-Culture, ça ! Société du Sympa à fond.

Denche, Duchâteau, Camus, Suzanne, Richard… Trois femmes, deux hommes. 

Mère au téléphone, à l'instant (9h50) : « C'est un supplice ! C'est long ! » Il paraît qu'une aide-soignante (ou infirmière) lisait tranquillement ce qui était écrit sur la carte postale de Nana…

« Est-ce que le Dr Duchâteau est là ? — Oui, ELLE est là ! » me répond la fille à l'accueil des urgences. Et, au cas où je n'aurais pas bien pigé : « C'est une femme ! » Et si je lui dis que je veux voir (le Dr) Suzanne, elle va me répondre que « c'est un homme » ? Bientôt, on ne se comprendra plus nulle part. 

D'ailleurs, Sylvain, à qui j'explique pour la quatrième fois l'hyponatrémie de Mère, me coupe brutalement par ces mots : « Je n'ai pas compris ! »

(Place du Révérend Simon, une heure moins le quart)

Vu Camus hier-soir, donc, puisque Suzanne a fichu le camp alors que nous avions rendez-vous. Lui penche plutôt pour une explication d'ordre endocrinien. Puis R. a frappé (très doucement) à la porte de la chambre. A parlé deux minutes avec Mère puis m'a entraîné vers le bureau. Où, bien entendu, Camus n'a pas manqué de nous prendre la main dans le sac, si j'ose dire, non sans quelques allusions dont je ne suis pas certain d'avoir bien saisi le sens. « Il est bête ! » me dit R., en bafouillant, se rasseyant en face de moi. Il a pu ne pas très bien prendre le fait que je demande à parler à un médecin qui ne travaillait même pas ce jour-là alors qu'il venait à l'instant, lui, de m'accorder une entrevue. 

La Kiné arrive.

Je viens d'appeler R., et Mangin doit me rappeler, c'est pourquoi je suis dehors, en face de l'hôpital, devant la cure. 

R. ne savait pas qu'on avait stoppé la restriction hydrique. Elle a eu l'air surprise. 

« Toutes nos allusions tombent toujours à plat. » (RC, in Du Sens, p. 139) C'est en effet souvent à cette occasion que l'on s'aperçoit du manque de culture de l'autre. Combien de fois Jacques a-t-il dû éprouver ça avec moi !

(14h) Mère a mal chaque fois qu'elle urine ! Y aurait-il en plus un problème urinaire, ou rénal ? Ses mains sont rouges ! Je l'ai signalé à la jolie infirmière dont je ne sais toujours pas le prénom, il y a une demi-heure. 

Ma mère gît, près de moi, à ma droite. Est-ce qu'elle est un peu là, beaucoup là-bas ? Qu'elle soit déjà ailleurs ne fait aucun doute. Mais elle revient sur elle-même, parfois, elle se retourne, et m'aperçoit. Elle se trouve dans cette zone de temps qui sépare tant bien que mal les morts des vivants. Elle semble hésiter. « Je suis avec mes morts » était une phrase qu'elle prononçait déjà souvent, auparavant. Elle préparait le terrain. Maintenant que par instants elle les côtoient vraiment, elle semble plus regretter la vie, sa vie, son être-ici, près de moi, elle semble comprendre que malgré toutes les imperfections et les duretés de l'amour, son prix est inestimable. Juste avant la mort, il doit exister un moment, forcément bref, où l'amour est présent. Où il est ici. En plein. Où il ne fait qu'un avec celui qui le ressent, ou le donne. Durant la vie, il est toujours au-delà, c'est un horizon.

Toujours pas de médecin pour le sang dans les urines. Je vais voir le Dr Denche, qui me “rassure” : C'est certainement d'origine traumatique, il ne faut pas s'inquiéter. — Si, justement, je m'inquiète, et j'aimerais que vous veniez voir… — Vous avez raison de vous inquiéter trop, mais cela ne servirait à rien que je vienne voir, nous allons faire des examens. — Quand ça ? — On va lui mettre une bandelette. » (Elle se trouve à douze mètres de la chambre.) Pendant qu'elle me parle, elle est penchée sur le bureau, debout, ne relevant la tête qu'à des rares moments, avec un sourire crispé. Cette position me permet de voir un beau décolleté, et des seins bronzés. Ma réputation étant déjà faite, et depuis longtemps, je tourne les talons, furieux, ce que je regrette aussitôt. 

Mère me téléphone à huit heures et demie, pour me dire qu'elle a 14-9 de tension. Elle est calme, on n'arrête pas de se dire au-revoir. 


mercredi 28 juin 2023

[Journal*] dimanche 30 juin 2002

 (Hôpital, une heure de l'après-midi)

(37,8°. 17/10. 62 puls./mn)

Je suis sur la chaise, à gauche du lit. Mère s'endort. Elle n'a pas mangé à midi. C'est un peu de ma faute parce que le médecin (Florence Richard) est venue me chercher alors qu'elle venait de commencer. J'ai parlé avec elle une bonne heure. C'était, contrairement à ce que j'imaginais, très instructif et réconfortant. Elle m'a tout d'abord parlé de l'état médical de Mère et elle n'est pas si inquiète que ça. (Par contre, elle m'a confirmé que l'hyponatrémie avait bien été provoquée par le Moduretic, qui est un diurétique… Elle a ajouté qu'avec un taux de 110, comme c'était le cas mardi 18, elle aurait pu convulser !) Et puis surtout, elle m'a fait parler de la situation familiale, et j'ai très nettement vu qu'elle comprenait très bien la situation. J'ai même eu l'impression qu'elle avait dû vivre quelque chose d'approchant, pour sentir les choses avec autant d'acuité. Elle a arrêté le Séropram (l'antidépresseur prescrit par R.) car selon elle il aggrave la confusion (?). Elle ne veut pas lui donner trop de médicaments, par peur des conséquences, et elle a l'air de bien connaître son métier. Elle a confirmé qu'il fallait aller très lentement dans la remontée du sodium, qu'il fallait faire très attention. C'est l'avantage d'un médecin qui a l'habitude des personnages âgées, il sait que leur métabolisme ne se comporte pas comme le nôtre. (Elle est gériatre aux Cèdres, une maison “long séjour” à Rumilly.) Elle a l'air d'avoir l'esprit clair. Plus clair que R., même si elle est beaucoup moins sympathique ! Froide et sèche, complexée, mais bon médecin, ai-je eu l'impression. 

Dans les “délires”, je trouve qu'il faut distinguer deux classes (au moins) : la “petite chanson” (c'est le cas, actuellement) et la plainte douloureuse. L'autre jour, je parlais de ça avec R., lui disant : « Elle souffre ! » Et elle me répondait : « Je ne crois pas, non, c'est une “petite chanson”, de la même manière que les enfants parlent tout seuls, le soir, seuls dans leur chambre, pour se rassurer. » Là, aujourd'hui, à l'instant, je comprends ce qu'elle veut dire, et même je crois bien l'avoir expérimenté : cette espèce de litanie, de mots qu'on laisse sortir, comme un chapelet de sons, articulés, mais finalement pas si importants que cela, et qui soulagent, ou plutôt, qui contribuent à nous inscrire dans le présent — croyons-nous —, quand celui-ci semble nous faire faux bond. C'est une mélopée, douce, tranquille, un peu arythmique, inaccentuée, comme une pommade sonore. Alors que la Douleur, elle, est marquée, accentuée, éminemment rythmique, au contraire. 

Elle s'est rendormie. Entre deux sommes, elle revient toujours à une sorte d'ancre topique : « Je suis sur la place de l'église, et je t'attends, il est onze heures du soir. » De quelle église parle-t-elle ? Rumilly ? Porto-Vecchio ? Zicavo ? Paris ? 

La géographie de ma mère : Porto-Vecchio, Zicavo, Marseille, Grenoble, La Rochette, Rumilly, Jérusalem… 

Pascal : « Quand je lis trop vite, je ne comprends pas. Quand je lis trop lentement, je ne comprends pas non plus. » Comme j'ai ressenti cela, lisant À la Recherche du temps perdu !

Nana nous envoie une carte de Corse : « La maison est merveilleuse, spacieuse, fleurie, ouverte sur le golfe de Lava, à 15 km d'Ajaccio. Le plus appréciable, c'est encore la diversité des parfums dont je sais que tu y es, Mère, très sensible. Je pense à vous. »

(Hôpital, quatre heures de l'après-midi) 

Elle délire à nouveau. « J'ai encore besoin d'aller à la selle, de boire, jusqu'à la fin de mon verre… » Je ne peux pas lui donner à boire !

Les aides-soignantes arrivent, la mettent sur la chaise percée. L'odeur me chasse de la chambre. C'est idiot qu'un détail comme celui-là m'interdise, par exemple, le métier d'infirmier. J'ai beaucoup d'admiration, et même un peu d'envie, pour les gens qui travaillent dans les hôpitaux. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, depuis six mois, n'étaient les souffrances de ma mère, j'ai énormément aimé côtoyer infirmières, aides-soignantes, médecins. J'ai toujours eu un rapport privilégié avec les médecins, et cela se confirme. Le rapport au corps malade est quelque chose qui me passionne. 

Je rentre un instant dans la chambre. Elle est sur le pot, le visage très rouge, marbré, les bras ballants, le long du corps. J'ouvre la fenêtre en grand, j'augmente la puissance du ventilateur. Elle me parle de son « petit ange blond » (Angélique), mais le confond avec quelqu'un qui venait « faire tout le travail au jardin », « comment s'appelle-t-il, déjà, je ne m'en souviens pas ». Je vais sortir, j'ai envie de vomir. « Est-ce que tu as fini ? » « Non, je n'aurai jamais fini ! »

F., avec sa délicatesse habituelle, traduit cela par « Délire pipi-caca et religieux » (sic). Ce n'est pas complètement faux, mais quand elle me dit ça, avec le sourire béat de celui qui fait un bon mot à la fin du repas, j'ai une envie folle de lui coller ma main dans sa face d'astéroïde ramolli. Son fiston est près du lit, il tient la main de ma mère, un peu impressionné tout de même par l'odeur diffuse de la mort. Eh oui, même à l'heure du Tout-Festif, dont il est l'un des représentants les plus significatifs, il existe encore — quel scandale ! — des vieux qui chient devant vous en vous parlant du Christ ! 

Mère : « Pourquoi F. ne venait-elle pas me voir, à Rumilly ? » Un ange passe… Puis le Festif trouve une brèche : « On était en Corse, Mamie ! »

Elle me parle du cimetière : « Ma tombe est toute délabrée, va au cimetière maintenant ! » « Non, je n'en ai pas envie, je reste près de toi, dors ! » « Non, cette nuit, tu ne pourras pas rester près de moi, tu n'en as pas le droit, tu vas devoir aller à la maison, qui est toute délabrée, comme ma tombe ! » « Si tu continues à dire ce genre des bêtise, je vais écrire dans le couloir ! » Je me fâche un peu. Elle s'arrête net. Je lui ai mis un gant humide sur le front. Elle a dormi quatre minutes, puis ça a recommencé. « C'est pas la peine ! » « Je sais que tu vas me dire ça ! » C'est pas la peine est sa phrase fétiche, celle que depuis douze jours j'ai dû entendre au moins trois cents fois. Tout ce qu'on peut lui dire est aussitôt retourné, mis en doute, non, mis en doute n'est pas assez fort, chaque assertion est aussitôt taxée de mensonge. Elle se trouve dans une spirale, ou dans un cylindre dans lequel toutes ses paroles se répercutent contre les parois, en échos renversés et grimaçants. Elle sait, évidemment, que ce qu'elle dit est faux, ou n'a aucun sens, je sais qu'elle le sait, elle m'en a donné la preuve de nombreuses fois, mais c'est plus fort qu'elle, la pente est raide et glissante. Elle se laisse glisser. Peut-être que l'absence de sens est plus douce que le Sens immense et opaque qui approche à toute vitesse ? Sans doute aurai-je la même attitude quand le moment sera venu. Délivrance ? Est-ce que ceux qui la sentent venir désirent tout simplement prendre un peu d'avance ? Est-ce une forme d'impatience ? Dans quelle prison se trouve-t-elle ? Elle me demande sans cesse : « Enlève-moi ce carcan ! Mon chéri, je t'en supplie, ôte-moi ce carcan ! » Les vêtements, le dentier, la couche, les pantoufles, les bas de contention, toutes ces choses deviennent des êtres qui prennent leur autonomie, et en même temps, Mère ne se sent plus constituée que d'eux, elle ferme les yeux continuellement et son monde, ou plutôt son être (les objets de son monde) parle ; il y a moi (« mon chéri »), le dentier, la « protection », les bas (ou les bandes), les pantoufles, nous sommes comme la ceinture d'astéroïdes de Saturne, parfois notre orbite se rapproche de sa conscience, parfois s'en éloigne, mais le mouvement est réglé, on n'échappe pas aux lois de l'Univers. Mais depuis peu, depuis hier, en fait, ou avant-hier, elle a trouvé un moyen d'échapper à cette prison : elle me parle du Démon. Je lui dis par exemple : « Mais non, regarde, cela ne fait que quatre secondes que tu viens de boire ! » et elle me répond : « Non, cela fait quatre années, les secondes ne comptent pas pout Lui ! Il est là… » Et bien que je la contredise immédiatement, je ne peux pas m'empêcher de penser qu'elle a sans doute un peu raison. Quelle est cette force qui l'éloigne de sa Foi ? « La confiance dans le Seigneur » était jusque là son talisman, son chant du matin et du soir, son Angelus, et il semble l'avoir abandonnée, pourquoi, sinon devant la présence intense d'un mal, d'un malin ? 

« Ouvre les yeux ! », lui dis-je rudement, « regarde le ciel bleu, il fait jour, il fait beau, ne reste pas dans la nuit, tu entends ma voix, tu entends mon amour, tu n'as pas le droit de rester dans les ténèbres ! » « Non ! C'est une prison » me répond-elle, et je pense qu'il y a une semaine à peine, elle me récitait encore le poème de Verlaine :

La ciel est par-dessus le toit, 

Si bleu, si calme ! (…) 

Et le ciel est bleu, calme, l'air est frais, ce matin, tout est calme, mais je pense que depuis au moins deux heures elle est réveillée, et m'appelle, et pense que je l'abandonne ! 

Hier encore, elle m'a dit : « Toute la nuit je t'ai bercé, j'ai chanté cette vieille chanson, tu sais, pour moi elle parle de toi, tu es sur mon cœur, tu dors, et je chante doucement, mon fils, mon chéri, tu es contre moi, sur mon cœur, mon petit Samuel, mon agneau, si tendre, si sensible, mon grand bonheur, mon poète, fais-moi encore entendre cette prière de Mozart ! »

« Un soir fait de rose et de bleu mystique… »

Je viens de lui parler au téléphone. Elle m'attend. Je me dépêche… À tout l'heure, Journal…

(Hôpital, midi et demie)

J'ai croisé le Dr Suzanne, mais je n'ai aucune envie de lui parler, après ce que j'ai entendu dire de lui. Mère me dit : « Il est vieux, il devrait être depuis longtemps à la retraite ! »

Elle a mangé un peu de purée et du yaourt. Elle a froid, m'a demandé de fermer la fenêtre, d'arrêter le ventilateur, et de lui ajouter une couverture ; ce qui fait que je suis en train de cuire. Mais pour l'instant elle est relativement calme, et somnole légèrement. J'ai réécrit à JM.

Il est tout de même incroyable de constater que dans cet hôpital ils ne se donnent même pas les moyens d'assurer le suivi de leurs prescriptions. Il lui interdisent de boire plus d'un demi litre d'eau par jour, mais personne ne se soucie de savoir si cette prescription est respectée. Deux fois (hier et aujourd'hui) que j'en parle à tous les infirmiers et aides-soignantes que je rencontre, mais à part Régis (qui a collé une étiquette une étiquette sur la carafe d'eau (carafe d'eau qui a été changée, d'ailleurs, ce qui fait que l'étiquette a disparu du même coup…)), tout le monde s'en fout, ou bien « ne voit pas ce qu'on pourrait faire » ! 

Le mal que m'a fait la kinésithérapeute (qui est pourtant fort gentille) en disant, il y a quatre jours, à ma mère qui s'affaissait sur son déambulateur : « Vous avez fait du théâtre, Mme Vallet ? — Non. — Parce que je trouve que vous êtes une bonne comédienne, vous avez des dons ! » Ma pauvre mère était effondrée, terrassée de faiblesse et de découragement, petit morceau de cristal en équilibre instable… 

Je lui lis La Cavale, d'Auguste Barbier. Elle me dit : « Oui, c'est de Victor Hugo. » « Non, ce n'est pas de Victor Hugo, c'est d'Auguste Barbier. » « Non, ce n'est pas… » Etc. 

« Où l'Indécis au Précis se joint. » Là où l'indécis au précis se joint, à ce point-là, en effet, jaillit souvent la vérité. Mais il faut entendre la séquence entière : « Rien de plus cher que la chanson grise / Où l'Indécis au Précis se joint. » Mère a entonné une chanson grise, depuis deux semaines, où quelques précisions intangibles flottent dans un flot furieux d'indécision. Chaque chose est combattue par son contraire, immédiatement. Elle doit chercher une brèche, un passage… Son salut. Son secret. Sa délivrance. 

À l'instant où j'écris ce mot, elle se réveille et m'attrape la main. « Je te vois, je sais que tu es là. » Je ne réponds rien. Je pose ma main sur son front, qui est frais. (Il est deux heures moins vingt.) Elle se rendort, la bouche ouverte. Ma mère a chanté toute sa vie. Aujourd'hui, la couleur a abandonné son chant. 

Je pense subitement à R. Qui a dû penser à moi durant ces deux jours. Elle ne comprend pas, c'est certain, mais elle n'est pas indifférente. « J'aime beaucoup votre manière de jouer du piano. C'est… sensible ! » Bon… On se contentera de ça. 

L'histoire que m'a raconté Jacques, hier, est vraiment extraordinaire ! Le type va rejoindre sa maîtresse le matin du 11 septembre. Il débranche son portable, baise, puis rebranche son portable après que les Twin Towers, dans lesquelles il a son bureau, se sont effondrées. Sa femme l'appelle sans arrêt, et finit donc par le joindre à ce moment-là : « Mais… Tu es vivant !? Où étais-tu passé ? — Ben quoi, je suis au bureau, là ! » Ils ont divorcé. Quelle ingrate !

[Journal*] samedi 29 juin 2002

 (Rumilly, dix heures moins cinq du matin, cuisine de la Closerie)

Ce que ma mère ne m'avait pas dit, c'est que Marie-Françoise avait appelé le jour où je le lui avais demandé. Mère n'a pas voulu lui parler, hier-soir. Elle faisait sans cesse un geste terrible de la main droite… Et quand j'ai pris le téléphone pour pour dire au-revoir à Marie-Françoise, elle s'est mise à dire, de plus en plus fort : « Arrête ça ! Arrête ça ! » J'ai dû raccrocher précipitamment car elle commençait à s'agiter vraiment. C'était terrible, mais je ne peux pas lui donner complètement tort. 

En revanche, deux de ses amies sont passées, Bernadette Viollet et Germaine Rosset. Elles sont adorables. 

(Hôpital, 19h15)

Le médecin du week-end, le Dr Florence Richard, passe à l'instant à côté de moi, avec un plateau-repas. Pas un sourire, rien qui indique que nous nous sommes parlé il y a trois heures. Elle doit avoir le zygomatique coincé : cette fille est immédiatement antipathique, on sent son agressivité rentrée au premier échange de regard. Elle a peur des autres.

Mais je suis content, ravi, même. Mère, qui était au plus mal à midi, et jusqu'à quatre heures, est adorable, ce soir, souriante, aimante, tendre. Elle m'a beaucoup parlé. Je lui ai donné à manger. (Elle n'avait pas mangé depuis hier matin.) Elle est reposée, calme, la peau fraîche. Quand elle commence à dire du mal de ses enfants, c'est qu'elle va mieux. 

Elle me dit : « Tu sais, j'ai menti à JM. Il me demandait qui je préférais, je lui a répondu que souvent on préfère les aînés et le benjamin. Je n'ai pas osé lui dire que c'est toi que je préfère. » Elle est merveilleuse de tendresse, elle prend ma main, me regarde dans les yeux, en silence, sans ciller, avec un regard plein d'amour, un regard d'une douceur que je n'oublierai jamais. Elle met tout, dans ce regard. Tout ce qu'elle est. Et tout ce qu'elle veut me donner. Et cet immense amour se voit, il est là, palpable, dans une sorte de fraîcheur étonnée, douce et intense à la fois. Je me dis que j'ai une chance incroyable d'avoir été là à ce moment-là — au bon moment. 

mardi 27 juin 2023

[Journal*] lundi 24 juin 2002

 (Rumilly, 10h)

Il faut parfois regarder la saloperie en face.

(Deux heures moins vingt, hôpital de Rumilly)

Je suis à côté de Mère, qui ne peut s'arrêter de parler. Elle est perdue. Dès que je ne suis pas là, elle pleure, comme un enfant. Et — pour une fois — elle se plaint, la plainte lui arrive à la bouche, lui arrive trop, même, les mots se pressent, se bousculent, elle en bafouille, elle rit, elle pleure, elle me raconte trois ou quatre histoires à la fois. Elle me dit qu'elle veut dormir, mais ce qu'elle a sur le cœur est trop pressant, trop brûlant, il y a urgence, elle le sent, et je ne le sais que trop… 

Sylvain a appelé, sur ces entrefaites, vers une heure et demie, comme si de rien n'était (« j'ai beaucoup de travail », « enfin, j'aurais pu appeler », « mais elle est délirante ! »). Moi je réponds que non. Le délire, c'est qu'elle dise les choses qu'elle a sur le cœur, que ça sorte, ainsi, sans apprêt, sans précaution… Quoi, notre mère se mettrait-elle à parler ? Tout simplement PARLER ? Elle, la muette ? Celle qui garde ses douleurs enfouies au plus profond. Mais quelle horreur ! Quelle faute de goût ! Et parler de quoi, dites-vous ? D'argent, d'égards, d'abandon, de misère, de grossièreté, de parole sans cesse non respectée ?! Eh ben dis-donc ! C'est gratiné, votre histoire, là. Elle déblatère, en somme ! Hein, c'est bien comme ça qu'ils parlent, les chers fifils et fifille de la pauvre vieille ? Pas étonnant que sa maison soit mal tenue… Qui ne tient pas sa maison ne tient pas sa langue… Ferait mieux de nous léguer notre patrimoine ! Et puis ces histoires de textes sacrés, là, quelle barbe ! Job et Ezéchiel et Abraham et Sarah et Marie-Madeleine, et puis quoi encore ! Le Rolleiflex de Papa c'est qui qui l'a ? Ah, mais moi, quand elle sera plus là, je vais te faire un inventaire, je te dis que ça, ça va saigner, putain ! Je suis pas Job, moi ! Les traites de l'Audi, c'est toi qui va me les payer ? Quel bordel, ces Corses ! Y sont chiants, c'est pas croyable, avec leur Napoléon et leurs histoires de famille à n'en plus finir, quand on n'est même pas foutu d'avoir une villa au bord de la mer, tiens, d'ailleurs, j'ai voté Mamère, si, parce que c'est le seul qui a dit aux Corses qu'ils étaient des cons ! 

Mère manque de sodium donc c'est normal qu'elle déblatère… Remarque, hein, elle a toujours déblatéré ! Ça fait pas une grande différence, et puis elle n'aime pas ses petits enfants, tu te rends compte, déjà qu'elle oublie mon anniversaire et confond nos prénoms ! Et puis elle nous snobe avec son Proust et ses poésies qu'elle nous débite par cœur, et même des qu'on n'a jamais entendu parler, tu te rends compte, la prétention, elle voudrait nous faire honte qu'on n'a pas le bac, tu vois, en fait, elle est méchante. 

Ma mère, à côté de moi, allongée dans sa chemise de nuit blanche à pois roses, qui commence seulement à être un peu rassurée. « Tu es là, petit chéri. Reste un peu. » « Mais oui, je reste tant que tu veux, ne t'inquiète pas, je ne suis là que pour toi. » Elle sourit, et me dit, précipitamment, plusieurs fois, merci, merci, elle s'agite un peu, je l'embrasse sur le front, des larmes lui viennent aux yeux, elle les ferme et pousse un grand soupir. Je ne peux m'empêcher de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime. » Elle agrippe mon bras et me répond : « Moi aussi, moi aussi je t'aime, petit agnelet. » Elle se tourne de l'autre côté, le ventilateur m'empêche d'entendre sa respiration, mais je peux voir son ventre bouger, irrégulièrement. Je l'entends qui murmure, les yeux fermés : « Nous sommes seuls. »

Il fait moins chaud, cette après-midi, le ciel est enfin gris, on respire un peu. Je regarde ses pieds nus ; je ne sais pas pourquoi je me mets à penser : les orteils recroquevillés sont le signe de ceux qui ont énormément de scrupules. 

Si Sarah lisait ça, elle serait probablement éberluée. « Pense à toi, ne te laisse pas bouffer, arrête de culpabiliser ! » C'est gentil mais totalement à côté de la plaque. 

Mais oui, le grand ménage commence à porter ses fruits, vous voyez encore des forêts, des montagnes, des mers, des églises, des vaches ? Oui, oui, oui, mais ne clignez pas de l'œil, vous risqueriez de faire apparaître le Grand Hôpital, un hôpital infini, sans bords ni clôture. De la fenêtre de la chambre 105, je vois une salle de classe, ce sont des enfants de huit à dix ans, apparemment, mais il n'y a aucune différence, ils sont déjà des pensionnaires du Grand Hôpital, mais ils ne le savent pas, ils ne le sauront jamais. 

lundi 26 juin 2023

[Journal*] jeudi 11 juillet 2002

 (Rumilly, cuisine de la Closerie, 8h)

« Je souffre, j'ai froid, je souffre, j'ai froid… » C'est par ces mots que la journée commence. « Oh, mon pauvre chéri, je t'ai appelé toute la nuit ! » ont été les premières paroles de ma mère, ce matin. Elle avait perdu la moitié de son dentier, et quand j'ai voulu lui donner à boire elle a tout recraché. Rien n'est réglé, apparemment, je crains le pire.

Hier, j'appelai la Closerie (Mon Dieu, je ne dis même plus, quand je fais le 04 50 01 20 75, que j'appelle ma mère), je tombai sur Bourrin-Chef, et j'entendis Marie-Hélène, qui disait à ma mère : « Mami, c'est un détail, ça, c'est pas important ! »

Maladies iatrogènes… Bon titre de roman. 

Liste…

mardi 23 août 2022

Les dernières années

Je ne l'ai pas vue depuis plus de trois décennies. Et encore est-ce elle qui me rappelle à ma grande honte que nous nous sommes croisés il y a trente-quatre ans à Paris ; moi je ne m'en souviens pas. Je ne parviens pas à croire que plus de trente années se soient écoulées depuis notre dernière entrevue. Dans mon souvenir, c'est encore une jolie enfant blonde — et je crois n'avoir connue que cette fillette — alors qu'aujourd'hui c'est une femme qui a trois enfants déjà adultes et une vie solidement établie dans une capitale européenne. Nous nous parlons simplement, comme si nous nous étions quittés avant-hier, comme si une fillette de dix ans pouvait comprendre un homme mûr de soixante-six ans. Cette simplicité m'étonne et me ravit, tout en me semblant quelque peu irréelle. Elle est l'un des très rares personnages de mon passé qui semble ne m'avoir pas oublié. 

Ces jours derniers, on parle beaucoup des cent ans de Micheline Presle, que j'avais croisée un jour d'été de 1989, ou peut-être 88, rue de l'École de Médecine, à Paris. Il faisait très beau et la vie était légère, et nous nous promenions gaiement cette après-midi-là, Maya et moi, comme nous le faisions souvent à cette époque. C'est mon amie qui avait pressé ma main en me disant que la belle dame d'un certain âge que nous venions de croiser était l'actrice bien connue de ma jeunesse dont la voix résonne encore en moi aujourd'hui. Jamais je n'ai oublié sa parfaite distinction, son élégance toute naturelle, si française (je ne parle pas de sa distinction et de son élégance en général, qui m'indifférent complètement, je parle de ces deux qualités imprimées dans l'air du temps ce jour-là, dans ce lieu précis, avec Maya à mes côtés, de la physionomie qu'elles avaient donné à ma journée, et pas seulement à cette journée, puisque trente ans après je peux la sentir encore). Elle souriait, je m'en souviens, en s'adressant d'un air enjoué à l'homme qui l'accompagnait. 

Or, c'est sans doute à cette époque qu'a eu lieu notre dernière rencontre, Sandra et moi, cette rencontre dont le souvenir me fuit. Je me rappelle Micheline Presle et je ne me souviens pas de Sandra à Paris. C'est étrange, car je ne suis pas du tout du genre à aimer les célébrités, à désirer les rencontrer, encore moins à m'afficher avec elles quand j'en ai la possibilité, et c'est étrange aussi pour la raison que j'aime bien Sandra, et que je n'ai jamais oublié la petite fille profondément émouvante que j'avais découverte en Haute-Savoie, quelques années auparavant. Sandra a une bonne mémoire, et me rappelle des situations et des êtres qu'elle ne peut pas avoir inventés, je m'en rends bien compte, mais moi je n'y suis plus. Pourquoi Micheline Presle plutôt que Sandra ? Est-ce à cause de Maya ? De la rue de l'École de Médecine ? De l'été à Paris quand on flirte ? D'une simple configuration chimique ou métabolique ?

Micheline Presle a cent ans et Sandra a quelque chose comme la moitié de cet âge. Ces deux vies n'ont aucun rapport, et pourtant elles ont croisé un même point il y a trois décennies. Ce point c'est moi, qui suis approximativement à mi-chemin de ces deux destins, en terme de temps passé sur cette terre. 

Ce que Sandra m'apprend, aujourd'hui, c'est peut-être que ceux à qui j'ai accordé mon temps, mon affection et ma mémoire, que j'ai aimés, ont tous aujourd'hui disparu de ma vie, alors que ceux que je n'ai pas assez regardés sont toujours là. Ils se tenaient là, en réserve, attendant patiemment que je daigne les voir. (C'est encore la manière la plus optimiste de voir les choses.) 

Les dernières années de la vie d'un homme sont toujours les dernières, quel que soit le moment où elles se situent, mais surtout elles commencent à être les dernières dès notre naissance (mon frère Jérôme en sait quelque chose !). Nous ne vivons que dans les dernières années de notre vie. La vie ce n'est que ça : des dernières années qui s'entassent les une sur les autres. Tout est toujours en train de finir ; même quand nous nous attaquons à une œuvre de grande envergure, elle sent déjà la fin, dès le départ, et c'est bien ce qui nous intimide. Allez au bout, c'est difficile, mais savoir qu'il y a un terme, ça l'est encore plus. Je me demande ce que nous aurions fait de notre vie, si l'on nous avait expliqué ça tout de suite, au lieu de nous le laisser découvrir par nous-mêmes. Je crois que ma vie aurait été tout autre si j'avais compris ça plut tôt. Mais si je commence à me demander à cause de quoi j'ai raté ma vie, je n'ai pas fini de commencer ! 

Quel est mon « âge ressenti », comme on parle de « température ressentie » ? Je ne le sais  pas. Ça dépend des douleurs le matin, du nombre de likes sur Facebook, du repas du soir la veille, d'un appel téléphonique, des yeux qui voient plus ou moins trouble et de ce que me laisse sentir mon nez. Je ne peux évidemment pas prétendre que j'ai vingt-quatre ans, ni même quarante, mais je le voudrais si fort, pourtant, quand je vois de belles jeunes femmes qui me parlent gentiment. Intolérable, de se dire qu'une Ophélie ne reviendra pas, par exemple. Intolérable de savoir que tout ce qu'on a aimé dans la vie se trouve désormais de l'autre côté d'une vitre blindée. 

Maya était plus jeune que moi, elle devait avoir vingt-six ou vingt-sept ans, c'est à-dire l'âge d'Ophélie, et moi j'avais trente-deux ou trente-trois ans, au moment où nous croisâmes Micheline Presle. Était-il normal qu'une jeune Française d'origine syrienne de cet âge-là s'intéresse à une actrice française des années 60 ? Je n'en ai pas la moindre idée. Mais il n'est pas normal non plus qu'une jeune femme de vingt-sept ans s'intéresse à un vieux de soixante-quatre ans. Ce n'est pas normal mais heureusement, ça arrive ! Les températures de l'été qui s'achève n'ont pas été normales non plus. Elles ont été éprouvantes pour ma vieille carcasse. Je suis pourtant content de les avoir connues. Elles au moins, elles n'étaient pas de l'autre côté de la vitre blindée. Elles au moins elles m'ont fait souffrir. 

Sandra me parle de ses souvenirs à Rumilly, quand elle jouait avec Sarah, la fille de Christine, qui devait avoir cinq ou six ans alors. De cela non plus je ne me souvenais pas.  Il y a toujours plus d'interactions que l'on croit entre les différents personnages de nos vies, c'est pourquoi elles sont si difficiles à comprendre (tout le monde parle à tout le monde, ou le croit, tout le monde coupe la parole et la route à tout le monde). On croit les avoir à l'œil, mais ils nous échappent en grande partie, ces personnages qui vont et viennent comme des poissons danseurs dans les profondeurs du décor. Je vis mes dernières années (depuis toujours!) : c'est la seule certitude. 

vendredi 11 février 2022

Petit portrait en prose (22)

On l'appelait "le père tape-dur", mais en repensant à lui, une grande nostalgie m'envahit, ce soir, alors que les camions convergent vers Paris.

Le Père Berthoud était petit et sec, cassant, et devait approcher de l'âge de la retraite, s'il ne l'avait pas déjà dépassé. Nous étions en septembre, c'était le premier jour de classe de ma septième. 

En entrant dans la salle, j'aperçus au mur, sur la droite, une série de points alignés, qui pouvaient à la rigueur figurer des impacts de balles. Pour faire rire mes camarades, je mimai alors une rafale de mitraillette en direction des panneaux de liège. Une fois le silence obtenu, le maître me demanda de le rejoindre au tableau et sans un mot d'explication me donna une gifle retentissante. L'année commençait bien. 

À la fin des cours, il me retint dans la classe, alors que les autres étaient sortis, me fit venir près de lui, à son bureau, et me montra avec émotion des photographies de mes frères aînés, m'expliquant qu'il les avait bien aimés. Je crois même qu'il eut une gentille caresse pour me consoler de la gifle.

Quand nous rentrions de l'école, à midi, en remontant la rue Montpellaz, nous le voyions marcher devant nous, à petit pas rapides et saccadés, penché en avant, son pain sous le bras et la clope au bec, qu'il venait d'acheter chez Beauquis. Arrivés à la place d'Armes, nos chemins se séparaient et nous ne pensions plus à lui jusqu'à la reprise des classes, à une heure et demie.

Le Père Berthoud n'a pas connu Axelle Red, ni Bernard-Henri Lévy, ni même Naomi Campbell, et je me demande même s'il avait eu vent de Claude Nougaro. Sartre, en revanche, il avait dû en entendre parler, et peut-être même l'avait-il lu, même si j'en doute un peu. Mon propre père avait de l'estime pour lui, mais je ne crois pas qu'il ait lu Sartre non plus. Il préférait Montherlant et Malraux, et Louis Jouvet. 

Dans le fond, on s'en fiche un peu, non ? Le tout est de ne pas être vacciné et d'avoir une bonne connexion internet.