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jeudi 10 décembre 2020

Début

 Parmi tous les débuts de roman que j'ai écrits, je pense que celui-ci est le meilleur. Pour l'instant.


— Écrivez-moi une saloperie.

— Voulez-vous savoir de quoi j'ai envie, là ?

— Oui s'il vous plaît

— Je vais vous le dire.

mercredi 29 juin 2016

S'exprimer



Existez-vous ? C'est une question de pure forme car si vous me répondez c'est que vous n'existez pas. Avez-vous déjà essayé de vous exprimer, de sortir quelque chose de vous, donc ? L'expression est-elle le contraire de l'impression ?

On pourrait se demander si, pour s'exprimer pleinement, il ne faudrait pas justement ne pas exister. Imaginez la liberté inouïe de qui s'exprimerait sans exister ! La tentative de celui qui existe et qui pourtant veut s'exprimer est vouée à l'échec. Il sera toujours retenu à droite, à gauche, par Untel, par l'amour, par le sentiment de culpabilité, par le passé, par le présent, par le poids des solidarités de classes, professionnelles, raciales, générationnelles, sexuelles, par la peur, par le côté fascisant de la langue commune. Non, croyez-moi, il vaut bien mieux de pas exister. Ou le moins possible.

C'est la raison pour laquelle ceux qui existent ne savent pas s'exprimer, tout occupés qu'ils sont à exister. Quand un écrivain — je veux dire un véritable écrivain — vous donne rendez-vous dans un café parisien, vous pouvez bien entendu vous y rendre, mais il ne faut pas que vous espériez le rencontrer. Celui que vous verrez attablé devant un verre de blanc ne sera au mieux que son double social, son avatar médiatique pâle et stéréotypé, un pauvre type envoyé là en mission et qui ne sait pas pourquoi. Du vide enveloppé de chair, sentant le vin et parlant trop fort. Il vous dira immédiatement combien il existe, combien il est vivant, réel, et cela provoquera en vous comme un haut-le-cœur, comme une envie brutale de vous enfuir et d'aller vomir aux toilettes. Mais vous ne laisserez rien paraître. Vous échangerez avec lui des compliments, des commentaires, des opinions, des critiques feutrées, vous le flatterez, vous lui donnerez l'impression qu'il est là autant que dans ses livres et il fera d'autant plus attention à vous qu'il vous méprisera. Vous remarquerez qu'il a les ongles un peu longs, qu'il a un tic de langage agaçant, vous noterez qu'en vous parlant il jette des regards à la femme assise à gauche, qui, elle, l'ignore complètement. Il vous parlera de son chat. Il vous laissera payer l'addition. Déjà, vous voyez, à ses yeux qui clignent un peu trop, qu'il pense à son prochain rendez-vous et qu'il vous reproche mentalement d'être là. Vous vous en voudrez d'avoir cédé à ce désir idiot, même pas le vôtre, de le rencontrer. Le rencontrer pour quoi ? La chose vous paraît maintenant d'une stupidité rare. À votre âge ! Si au moins il était homosexuel… Mais non, il est banalement hétéro, catholique, un peu fané, un peu gras, la peau luisante. Et voilà qu'en plus il allume une cigarette.

Il vous vient à l'esprit les grandes dégoulinades du scherzo en ut dièse de Chopin. Vous ne savez pas pourquoi elles vous font tout à coup penser à ces rideaux en perles de plastique, aux portes des maisons dans le midi. Mais il est temps de prendre congé. Il retrouve un peu de gaieté, enfin. Vous n'aurez évidemment rien appris d'intéressant sur ses livres, mais vous pourrez raconter une ou deux anecdotes à votre petite amie qui vous a bien sûr poussé à le rencontrer. Au revoir, merci. Vite, le métro. La vraie vie. Alors ? Oh, tu sais, un type banal, en somme. Banal ? Comment ça, banal ? Je le savais, tu n'as pas su le faire parler, lui donner envie de s'exprimer. Mais tu n'avais qu'à y aller, toi, tu aurais sûrement su lui donner envie de s'exprimer ! C'est toi qui voulais que je le rencontre, moi je n'en avais pas envie. Tu m'énerves. Tu gâches toutes tes chances ! Des chances de quoi ? Allez, vas-y, dis-moi, des chances de quoi ? Tu es un raté. Et toi une midinette, une rêveuse, tu aurais dû te mettre avec quelqu'un de célèbre. Tu es un raté et tu me fais chier. Elle va pleurer dans la chambre. Il allume la télé.

Eh bien, en voilà de l'expression ! Voilà comment de vrais gens s'expriment dans la vraie vie. Cette idiote voudrait que leur vie soit un peu plus littéraire, mais elle ne comprend rien à la littérature. Comment peut-on concilier la littérature avec le fait d'aller chier tous les matins après le petit déjeuner, je vous pose la question. Elle lui parle de ressenti, mais elle est constipée. Je me demande d'ailleurs si ceux qui parlent de "ressenti" ne sont pas tous constipés, ce qui expliquerait qu'ils insistent sur ce qu'ils ressentent : ils ont le temps d'y penser. Elle a dit : « Tu me fais chier ! » Mais non, justement. On ne peut pas dire qu'il y réussisse. Il se demande si son amie ne préférerait pas vivre avec un homosexuel. Finalement. Tout bien considéré. Elle existe drôlement, n'empêche ! Elle existe suffisamment pour lui donner envie de ne pas s'exprimer devant elle. À sa manière, lui aussi est constipé. Il passe beaucoup de temps aux toilettes, avec des livres. Quand il est aux toilettes avec un livre, il pense qu'il n'existe pas, et ça le soulage terriblement. Mais il y a toujours un moment où elle vient tambouriner à la porte des toilettes en lui disant : « T'es mort ? » Et ça la fait rire. Il répond oui, machinalement, mais il se dit : « Oh oui, si je pouvais être mort, au moins quelques minutes par jour ! » Quand elle lui a dit qu'il était "un raté", il a pensé que ceux qui réussissent leur vie se laissent mourir à de certains moments, sans que personne ne s'en aperçoive. Lui ne sait pas faire ça. Elle a raison, il rate tout. Quand il veut s'exprimer, c'est un ratage complet, à chaque fois. Même lui ne comprend pas ce qu'il est en train de dire. Surtout lui. Les autres semblent comprendre, ou alors font semblant. Et quand par miracle il trouve les mots exacts pour dire ce qu'il a sur le cœur, tout le monde le regarde avec de gros yeux de poisson mort. La seule personne qui le comprendrait correctement serait son chien s'il en avait un. Il a emménagé avec son amie parce qu'il pensait que ce serait comme d'avoir un chien, mais il se rend compte que ce n'est pas du tout pareil. Ah non, alors, pas du tout ! Les chiens ne vous envoient pas rencontrer un écrivain. Ils vous accompagnent, ça oui, mais ce n'est pas pareil. Les chiens vous permettent de draguer au square et ils ne vous traitent pas de "raté". Ils ne veulent pas d'enfants. Ils ne tiennent pas absolument à partir en vacances. Ils ne vous parlent pas du dernier film qu'ils n'ont d'ailleurs pas vu et surtout ils ne parlent pas de leur ressenti. Ils existent, leur existence réchauffe la vôtre, et c'est tout. 

dimanche 1 novembre 2015

Sous l'église (2)


Tout ceci pourrait être vrai. Tout cela également. C'est une guerre de variables et d'inconnues, et nous ne pouvons qu'observer, déduire et réagir, ce qui signifie que rien n'est assuré, jamais, ni les prémisses, ni les raisons, ni les conséquences, ni même les faits. Les raisons sont parfois aussi éloignées de la raison que la vertu de la virtuosité, mais il n'est bien sûr pas exclu non plus qu'elles en soient très proches. Tout ce qui est écrit est écrit, tout ce qui récit est récit, l'énonciation ne fait donc pas qu'énoncer — encore que j'aie tort d'écrire "donc" —, tout ce qui est écrit peut être effacé, et même barré, rayé, effacé, recouvert d'écrit, l'écrit peut avoir été lu, récité, il suffit d'une lecture, séparée d'un vécu sans coup de sonnette. « Driiing ! C'est moi, le réel, l'événement, la vie, l'imprévu, la nouvelle, ouvrez-moi la porte, faites place ! Je suis un corps, un paquet, une lettre, une femme, un passant, un facteur, une facture, une injonction, une menace, une insulte, une publicité, une annonce, un décès, une naissance, des bonbons, des fleurs, une balle. »

Tout peut arriver à chaque instant. À chaque seconde, votre vie peut "basculer". Cancer, infarctus, accident vasculaire cérébral, coup de foudre, diarrhée, bombardement, assassinat, torture gratuite, enlèvement, tête à claque, folie subite, déséquilibrage, chute, assomption. Gardons un œil sur lui, Capitaine, on ne sait jamais. Les voitures, dans ce "village", tombent du troisième étage. Elles sont prévues pour ça, rembourrées sur le devant. Au début ça surprend mais on s'y fait. 

La famille Giguet. Il y avait là au moins cinq générations. Et puis je retrouvais ma mobylette, qui avait été recyclée en objet d'art. Cheveux longs, filasses, visage émacié, blondeur suspecte. Ils viennent m'embrasser à tour de rôle. On se connaît. On se connaît ? Oui, souviens-toi ! Tout est vrai, là-dedans. C'est un coup de sonnette du passé. Les décès et les naissances, tout en même temps, comme amoncellement de futilités, en vrac, en désordre. Je sens bien qu'ils vont me lâcher leur paquet, je m'y attends, je suis au bord, toujours. Ah, Rumilly, Rumilly, cette ville où le rien prend le visage du tout. Basculons ensemble. Les noyers, au bord de la route, les vaches, les vélos. Le rugby. La rivière. La drague. On se roulait dans la boue. Variables, inconnues, secrets, histoires, chuchotements, messes, confessions, désirs. Le chemin de l'école, rouge et bleu. Coup de sonnette des gendarmes, durant le déjeuner. C'est votre fils qui a semé du bleu de méthylène et du rouge d'éosine dans toutes les flaques d'eau ? Heureusement, je m'envole. Ils ne m'attraperont pas. Je regarde d'en haut, mon père, les gendarmes, M. Kurt, et je me retrouve à l'église, en train de jouer de l'orgue. Ils sont assis en bas, je les assomme de plain-chant, à fond les tuyaux, j'arrache leurs couvre-chefs, ils n'en mènent pas large et je me laisse tomber à plat ventre sur le pédalier. Le curé me fait de grands signes, il va trépasser. Je bascule dans le Tout-est-vrai. Sur l'autel, je vois Martine qui ôte son pull noir. 

(…)

lundi 26 octobre 2015

Sous l'église (1)

Il s'appelait Patrick. Je l'ai revu, il y a quelques années, dans sa pharmacie, celle du haut. À l'époque,  je veux dire, à l'époque de nos enfances, son père en possédait deux. Celle qui se trouvait sous l'église, dans le bas Rumilly, près des deux autres pharmacies, et, coup de génie, celle qu'il avait ouverte dans le haut Rumilly, près du Cheval blanc, partie de la ville où il n'y avait pas d'autres pharmacies. Même si elles étaient modestes, les pharmacies Pellas avaient une clientèle importante, précisément parce qu'il y en avait deux. Je ne me souviens pas du père Pellas mais je souviens du fils. Nous étions dans les mêmes classes, au collège. Son père était le concurrent de mon père. Le troisième pharmacien de la ville, celui de la place Grenette, n'était pas de taille ; sa pharmacie était un peu anecdotique, décorative, folklorique. Comme ma sœur avait repris la pharmacie paternelle et que nous étions fâchés, elle et moi, j'allais dans les autres officines, quand il fallait que j'aille chercher des médicaments pour ma mère. Patrick Pellas tenait donc l'officine du haut, qui se trouvait plus près de la maison, et j'étais allé chez lui, ce jour-là. J'avais complètement oublié Patrick, et je n'avais nullement pensé le revoir en allant dans sa pharmacie, tellement habitué à ce que les pharmaciens, désormais, je parle des propriétaires, ne soient que très rarement dans leurs officines. Je crois bien que c'est mon père qui avait lancé cette mode, lui qui à la fin de sa vie ne passait que peu de temps à la pharmacie. Quand j'ai vu qu'il se tenait derrière le comptoir, j'ai eu un mouvement de recul (allait-il me reconnaître ?), mais je n'ai pas osé tourner les talons. Manque de chance, c'est lui qui a pris mon ordonnance. Nous ne nous sommes pas dit un mot, alors qu'il savait pertinemment qui j'étais, bien sûr. Nous avons fait comme si nous ne nous reconnaissions pas. Il m'a servi très gentiment, et je ne parvenais pas à savoir si l'esquisse de sourire que je voyais sur son visage était ou non un sourire (légèrement) moqueur, un sourire amical (mais retenu), ou seulement le sourire professionnel dont il gratifiait tous ses clients. Et ça m'est revenu.

Patrick était plutôt joli garçon. Je ne sais pas s'il avait du succès, je ne me rappelle pas, et puis nous étions trop jeunes pour que ce genre de question se pose ouvertement, mais il avait indéniablement quelque chose. Un visage fin, comme aiguisé en son centre, et pourtant très doux, comme plié sur lui-même, sur une nervure qu'on sentait frémir doucement. Intelligent et réservé mais ne cherchant pas à s'effacer. Le genre de type qui n'est jamais directement dans l'angle de vision, mais qu'on distingue, peut-être justement parce qu'il sait d'instinct se mettre légèrement en retrait, qu'il n'est pas plein cadre comme le lourdaud qu'on entend toujours un peu trop. 

Enfant, j'étais atteint d'une sorte de mal qui m'a poursuivi jusque dans les commencements de l'âge adulte, une maladie très agréable mais dont je n'ai jamais osé parler à personne. Une sorte de péché véniel, une sorte de gourmandise vibratoire, dont j'avais un peu honte mais dont je chérissais les effets. Certaines personnes, par leur seule présence, me procuraient un plaisir indicible et très prononcé. Il suffisait que je me trouve dans leurs parages immédiats pour tomber subitement dans une sorte d'extase fébrile. Je perdais aussitôt toute notion de ce qu'on me disait, de la raison pour laquelle j'étais là, et tombais en un évanouissement nerveux qui me faisait trembler des pieds à la tête. Ça ne se voyait pas, je continuais ce que j'étais en train de faire (le moins possible, toutefois), tout en prenant bien soin de ne pas briser la membrane ténue qui me retenait à l'intérieur du monde qui venait de m'absorber, je continuais à entendre les paroles de ceux qui étaient présents  avec moi, mais comme au travers d'une gaze légère et invisible. Je sentais les poils de mes bras et jambes frissonner et une absence merveilleuse se loger au bas de ma colonne vertébrale, je ne voulais plus que cela cesse. Peu importât que ceux qui avaient provoqué cet état aient été beaux, moches, de sexe masculin ou féminin, jeunes ou vieux, intelligents ou bêtes, amènes ou rébarbatifs, la chose pouvait arriver n'importe quand et me prenait en général au dépourvu, bien qu'avec le temps, j'eus appris à la prévoir et même à en favoriser l'apparition dans un certain nombre de cas. Je ne sais pas du tout de quoi il s'agissait, je ne l'ai jamais su, mais c'était une des manifestations du plaisir qui m'étaient la plus étrangement familière, et qui, non seulement m'était familière, mais dont j'avais la certitude d'être le seul à la connaître. J'étais toujours le premier surpris de ceux qui avaient l'air de provoquer une telle réaction. Je me souviens en particulier d'un plombier, jeune chef d'entreprise, comme on ne disait pas encore, qui nous avait installé le chauffage central au fuel, grand événement et source inépuisable d'émerveillement, pour moi qui regardais travailler les ouvriers pendant des heures. En général, ces moments survenaient quand je me trouvais en présence de quelqu'un qui était actif, mais dont l'action ne faisait aucune place à la parole. Étais-je l'émetteur, ou seulement le récepteur, ou bien les deux parties étaient-elles autant actives et nécessaires à la survenue de cette stase frémissante, je n'en sais rien. Mon cerveau s'arrêtait de fonctionner, je n'étais plus que vibrations, contemplation, résonance. J'imagine que je devais avoir l'air d'un parfait ahuri, ce qui en somme était l'exacte vérité. C'est aussi, je m'en avise maintenant, ce qui me donnait la faculté de me trouver la plupart du temps très à l'aise avec les paysans. Je pouvais les accompagner dans leur silence actif, très simplement, sans avoir à forcer ma nature. J'ai été un enfant idiot, au sens propre du terme, et pour mon plus grand bonheur. On me disait souvent, quand j'eus atteint l'âge de l'adolescence, que "je savais écouter". En réalité il n'en était rien. Je n'écoutais pas, j'étais traversé de la réalité, d'une toute petite réalité intime et privée qui me mettait en transe et me faisait trembler comme une feuille. J'ai d'ailleurs très longtemps été persuadé que je n'avais aucune oreille, que je n'entendais rien, ou que je ne comprenais pas ce que le sens de l'ouïe me donnait à entendre.

(…)

jeudi 19 mars 2015

Un paragraphe (3)


(…)

Il ne voyait que son corps que recouvrait à peine une robe grise. Elle se tenait là, interdite, un sourire effacé derrière sa large bouche qui frémissait un peu. À la croisée des chemins, apaisée ou furieuse, elle allait prendre une de ces deux voies, dans les secondes qui suivraient, mais, pour l'instant, l'hésitation lui donnait un air étrange, mi stupide mi apeuré, qui la rendait si désirable qu'il ne pouvait pas regarder son visage, et la robe grise de la femme absorbait son regard comme le fait de l'encre un papier buvard. Était-ce le désir de l'homme qui mettait la femme mal à l'aise ou l'impossibilité de celle-ci de savoir composer son visage qui la rendait désirable ? Ce qui le frappait, lui, était que cette robe dont il ne parvenait pas à détacher les yeux ne masquait rien du corps qu'elle recouvrait, et ce qui la troublait, elle, était que cet homme ne regardant pas son visage semblait la dévisager, littéralement, elle sentait son visage disparaître, se dissoudre, alors que toute sa stupeur se réfugiait, vaporisée, dans ses membres, dans son torse, dans son ventre, et se transmettre à l'air qui les environnait tous deux, faisant obstacle à l'ombre double qui descendait en ces deux corps, face à face, creusés et gris comme une voix invaginée.

samedi 28 février 2015

Le Bruit de la neige


Le violoncelliste entre en scène avec son instrument. L'altiste entre en scène avec son instrument. Le second violon entre en scène avec son instrument. Ils s'assoient et accordent leurs instruments. Une fois l'accord réalisé, ils attendent. Une minute passe, puis une deuxième, puis une troisième… Dix minutes ont passé. Ils regardent la salle, le public, leurs instruments, leurs partitions, posées sur les pupitres. L'altiste se gratte l'oreille. Le second violon sort un mouchoir de sa poche, s'essuie brièvement la moustache puis remet le mouchoir dans sa poche. Le violoncelliste se racle la gorge, éloigne ses lunettes de son visage, semble en inspecter les verres, puis les remet sur son nez. L'altiste a un tic : il tire les commissures de sa bouche vers les oreilles, de sorte qu'on pense qu'il sourit. Le second violon l'observe, lui sourit, puis se racle la gorge à nouveau. Quinze minutes ont passé. Le public est toujours silencieux. On entend quelques toux éparses mais rien d'alarmant. Le violoncelliste semble lire sa partition, comme s'il voulait la mémoriser, ou vérifier quelque chose. Le second violon tourne la tête vers les coulisses. Il se racle la gorge. L'altiste se gratte l'oreille et fait jouer les muscles de ses chevilles, ce qui a pour effet de soulever ses pieds, l'un après l'autre. Le second violon observe l'altiste, ses chaussures, puis relève la tête en se redressant sur sa chaise. Vingt minutes ont passé.

Le premier violon, une femme, entre en scène avec son instrument. Elle marche en frottant les cuisses l'une contre l'autre comme si elle avait peur de perdre sa culotte. Dès qu'elle est assise auprès de ses compagnons, les autres s'accordent à nouveau, mais elle ne bouge pas. Elle a posé son violon sur ses cuisses et le regarde avec une sorte de terreur sacrée. Son bras droit, celui avec lequel elle tient l'archet, pend le long de son corps. On voit qu'elle transpire. 

Marion Cotillard applaudit très fort, sans raison apparente. Tous les regards se tournent vers elle, ce qui a pour effet de stopper net son élan. Au premier rang, une élégante remue son éventail et son voisin éternue. On entend du remue-ménage dans les coulisses, comme si l'on transportait des meubles très lourds. 

***

Tout est recouvert de blanc. On entend des gémissements, des craquements, des cris étouffés, puis à nouveau le silence. Pas un survivant.

Le président n'était pas là. 

***

Au début les musiciens jouaient. Ils savaient quoi jouer, ils avaient un programme. Maintenant, ils ne prennent même plus la peine d'avoir des partitions, de répéter. Ils viennent, ils s'assoient, ils attendent. Tout le monde attend. Il paraît que parfois le premier violon n'est pas plus violoniste que vous et moi. C'est lamentable. N'empêche, le système fonctionne plutôt bien, il faut le reconnaître. Est-ce que vous savez pourquoi on a interdit les signes religieux ? Ça me semble évident. Ah bon, vous trouvez ? Que craignent-ils ? 

***

Le président viendra-t-il ? Vous savez bien que non. Mais c'est impossible ! 

***

C'est complet, Madame. Je peux m'asseoir sur les marches. C'est interdit : raisons de sécurité. Mais enfin… N'insistez pas ou j'appelle la sécurité. 

***

Comment ont-ils réussi à apporter toute cette neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la musique ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.

***

Je la vois dans la glace de la salle de bains. Elle se passe de la crème sur le visage, sur le cou et sur la naissance des épaules. Puis elle prend sa brosse à dents et le tube de dentifrice. Je la regarde et je me dis que j'aime ça, qu'une femme qui s'apprête pour la nuit est la plus belle chose que je connaisse. Je la regarde, dans la glace, avec émerveillement, mais je constate que je n'y suis pas, dans la glace, et je comprends qu'elle est seule dans la salle de bains. J'étais à ce fichu concert, je revois la violoniste qui entre sur scène en frottant ses cuisses l'une sur l'autre. Je peux sentir l'odeur de la crème sur son visage et l'odeur de ses cheveux après qu'elle les a brossés. Elle masse, du bout de la main droite, le creux du cou, sur l'épaule, où elle pose son instrument. C'est légèrement bleuté.

***

Les deux femmes discutent en buvant un verre. À chaque fois que la caméra est sur A., il décompose le mouvement. Il fait des arrêts sur images, une centaine par plan, et il se dit : A., c'est ça plus ça plus ça plus ça plus ça… Toutes ces choses, tous ces visages qui s'enchaînent, toutes ces poses non pausées, tous ces visages arrêtés qui ne se laissent jamais arrêter, toutes ces infinies transitions, toutes ces notes de la mélodie de son visage, toutes ces modulations, et aussi toutes ces absences, c'est elle. Il voit son visage qui se découpe sur le blanc de la neige, son visage merveilleusement transparent en harmonie avec la neige, et il se dit qu'elle est intacte de lui, qu'il n'a jamais été en mesure d'altérer ce visage. Cette crème qu'elle se passe sur le visage, soir après soir, ce n'est pas pour protéger sa peau du vieillissement, non, c'est pour qu'il ne la touche pas, même pendant le sommeil. Même quand elle dort, même quand elle est nue dans ses bras, il n'a aucun accès à elle, il est enfoui sous des mètres de neige, dans la nuit du rêve, tandis qu'elle marche, seule, et il ne peut ni la suivre ni la faire dévier de son chemin. Les enfants qu'ils ont eus ensemble partiront de leur côté, elle continuera sa route, et lui restera là, assis dans la salle, à l'écouter jouer, en attendant d'être recouvert par des tonnes de neige. Il ne peut même pas crier, il ne peut même pas se plaindre. Il est assis dans la salle et regarde le spectacle, et, dans le public, on reste silencieux et immobile. 

***

Il fait nuit. Elle marche dans la neige. On entend le bruit de ses pas. Tout a disparu, il n'y a plus personne, il n'y a plus qu'elle, qui marche dans la neige. Sûrement, sous ses pas, par dizaines, des corps gisent, profondément enfouis sous la neige, qui a tout recouvert. Elle marche encore. Elle transpire. Elle se sert de son archet comme d'un bâton de ski, ou d'une canne. Elle déclenche des catastrophes et elle enterre les témoins. 

***

Le temps a passé. La neige a recouvert les hommes, les bêtes, et tout ce qui est vivant. Le président est arrivé et le quatuor va pouvoir commencer à jouer dans la grande salle très silencieuse. Tout danger a été écarté. 

Musique !

(À Bernard Cavanna et Noëmi Schindler)

jeudi 26 février 2015

La Gamme


« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification.

Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. . Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

mercredi 3 décembre 2014

Première ligne (3)


Je ne suis que trous de mémoire. Je ne parle pas de trous au sens où la mémoire aurait été engloutie, aurait disparu dans ces trous, mais au sens où la mémoire tombée au fond de ces trous y serait conservée comme dans la glace des pôles.

En dehors des éléphants et des baleines, je ne vois pas bien à qui faire confiance. C'est ce que la vie m'a appris. J'ai eu beau essayer de suivre le courant, de m'installer dans les mêmes croyances que mes contemporains, les seules espèces en qui j'ai pu placer un peu d'espoir sont celles qu'on massacre sans états d'âme. C'est ça, la musique ; c'est apprendre à entendre des langages inaudibles, oubliés, persécutés, méprisés.

Vous trouvez que je passe du coq à l'âne ? C'est que vous ne savez pas lire. Ce n'est pas de ma faute. Mes trous de mémoire, je les arrose, je les dorlote, je les soigne. Mes trous de mémoire me tiennent debout comme les baleines tiennent les seins et la taille des femmes. Saviez-vous que "baleine" est un mot qui à l'origine signifiait phallus ? Un phallus creux où Jonas se réfugie pour se protéger de la pluie incessante qui sourd des femmes. Entendu à l'instant sur France-Culture : « Une étude démontre qu'en France les gens lisent de plus en plus. » Venez à moi, requins, loups, ours, truites, ânes et vaches, cochons et abeilles, pumas et daims, catholiques et tibétains, petits blancs de Pigalle et paysans savoyards, venez vous abriter dans mon haleine nauséabonde. Pardonnez-moi, vous ne vivez pas, c'est-à-dire que vous ne vivez pas là où les modernes vous ont parqués, mais vous avez vous aussi une baleine dans la cambrure, et les femmes et les éléphants en procession vous caressent avec précaution et révérence. Des ossements blanchis par le soleil, voilà tout ce qu'il reste de la civilisation.

On croyait voir le phallus courir à perdre haleine comme un phalène dans la nuit bordée de falaises utérines. Entre deux trous de mémoire un con désert. Elle monte l'escalier, lentement. À chaque marche, elle se défait un peu d'elle-même, sans les cymbales en paume dorée ; arrivée au sommet, elle est nue comme un vers sans rime. Ballerine sur l'équateur perdant les eaux. S'asseoit et commence à lire. Momie tique entre les pages. Elle s'endort, son chignon dressé haut sur la mer. Un long la le long du lit sort du lot comme louange. Ça déborde. Bout. Puis refroidit. Sage et souple. Ange étrange assoupi. Feu pâle et sans chaleur. Fait de la forêt un calice où le vin fume. Après l'amour.

Et puis Sarah était là, troublante conque endormie. Il la tient comme une poignée, instrument à vents, pistons, glissades, œillet, ouïes, l'entente parfaite, entre les portées, arpèges au cyanure, danse sacrée du graffito intime, trille au ventre, fente cramoisie. Attaca.

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jeudi 27 novembre 2014

L'île du fenouil amer


L'île est promise à l'engloutissement. Cela peut arriver demain, dans un mois, dans quinze ans, mais il est certain, d'après les scientifiques, que bientôt cette île aura disparu de la surface de la terre. Nous sommes donc allés nous installer là, car le prix des maisons est dérisoire et l'on peut y trouver une demeure magnifique, avec jardin et vue sur la mer, pour le prix d'un misérable studio au fin fond de la Creuse. Demain n'existera peut-être pas, c'est incontestable et un peu effrayant, mais qu'il n'y ait point de lendemain, jamais, n'est-il pas de toute manière le lot de l'humanité tout entière ? Anne prétend que s'il n'y a pas plus de chances que nous échappions à la catastrophe que de gagner au Loto, il n'y en a pas moins non plus. Non, la seule question qui nous taraude, lorsque nous profitons de notre solitude bénie et que nous cherchons à meubler notre farniente, c'est celle-ci : comment se fait-il que le prix de l'immobilier ne chute pas brutalement à San Francisco ? Pourquoi si peu de monde ici et tant là-bas ?

Avoir un congélateur est indispensable, car nous ne pouvons que rarement nous rendre sur le continent pour faire les courses, mais ce congélateur est devenu un sujet de plaisanterie entre nous. Posséder un instrument qui sert à conserver les aliments quand nous savons que peut-être nous n'aurons plus à nous nourrir dans trois jours nous apparaît comme un fait cocasse. La question de l'assurance aussi nous a beaucoup réjoui. Les assurances d'habitation sont obligatoires, mais les compagnies ne sachant pas quoi assurer, ici, on peut lire des contrats d'une poésie merveilleuse. L'un de nos grands plaisirs, c'est à la nouvelle année. Nous recevons énormément de cartes de vœux et de coups de téléphone. Personne n'oublie de nous souhaiter une excellente année, comme si le fait de nous présenter ces vœux traditionnels était en mesure de nous préserver de l'inéluctable. Anne et moi imaginons l'angoisse et l'appréhension avec laquelle, chaque année, nos amis mettent un point d'honneur à ne pas couper à cette pénible épreuve : nous écrire ou nous téléphoner. Il faut bien avouer que cela nous divertit beaucoup. 

Les rares personnes qui sont venues s'installer ici sont soit des solitaires d'un certain âge, soit, comme nous, des couples sans enfants. Mais comme toute règle a ses exceptions, il se trouve une famille parmi la petite communauté ilienne. Peu d'entre nous leur adressent la parole, car on estime ici que leur présence parmi nous est une sorte de provocation, et qu'ils donnent une mauvaise image de nous tous. Anne et moi, au contraire, avons beaucoup d'affection pour cette famille, même si, il est vrai, nous les trouvons assez étranges. Les enfants, au nombre de quatre, ne parlent à personne en dehors du cercle familial. Pourtant on voit bien qu'ils sont tout à fait normaux, et même instruits, car les parents leur donnent semble-t-il une excellente éducation. En passant devant leur domicile, quand nous nous promenons, nous pouvons parfois les entendre discuter entre eux, au jardin, et nous sommes toujours très favorablement impressionnés par leur niveau de culture et de langue. Parmi les raisons qui font qu'ils sont peu aimés, je me demande s'il n'y a pas cette question de la culture, qui est comme un reproche silencieux à tous adressé : pourquoi se donner tout ce mal, pourquoi accorder tant de soins à l'éducation donnée aux enfants ?

Anne et moi avons baptisé notre maison. Nous l'avons appelée "Vivant", en hommage bien sûr à Vivant Denon, que nous aimons tous les deux. Il nous semblait amusant de donner, à une maison qui bientôt serait engloutie au fond de la mer, le prénom (et quel prénom !) d'un homme qui avait écrit un ouvrage dont le titre était Point de lendemain. Sur ce point de l'engloutissement, il a été en vive concurrence avec Claude Debussy, mais Vivant l'a emporté au troisième tour d'une bataille navale très disputée. Nous avons la télévision, le téléphone, Internet et beaucoup des commodités de la vie moderne. On nous livre le courrier une fois par semaine bien qu'on nous ait fait comprendre récemment qu'il n'en serait pas toujours ainsi. Nous avons un médecin, très compétent, bien qu'un peu âgé, qui a eu la bonne idée de venir s'installer avec son épouse, une ancienne infirmière. Nous n'avons pas de police mais ça tombe bien car nous n'en avons pas besoin. Anne me dit parfois en riant que nous allons finir comme les dix petits nègres d'Agatha Christie, à la différence près que notre Hercule Poirot à nous aura une nageoire et des écailles. En parlant de poisson, Anne a remarqué que sur l'île, personne n'en mange. Ici on est soit carnivore soit végétarien. Pour les œufs, chaque famille possède ses propres poules, et pour le pain, chacun se débrouille, sauf l'écrivain, pour qui une vieille femme le prépare deux fois par semaine. Ah oui, j'allais oublier un détail qui a son importance à mes yeux : tout le monde ici est catholique. Je ne crois pas qu'il ait existé un quelconque plan qui soit à l'origine de cela, non, mais le fait est là, même si nous n'avons pas de prêtre dans la communauté.

Nous avons aussi un compositeur, paraît-il. Je dis "paraît-il" car personne ne le connaît ni n'a jamais entendu une de ses œuvres. Il est très possible qu'il ne soit pas plus compositeur que je ne suis plombier, mais personne ici ne songe à s'en inquiéter. Qu'importe, après tout. Il ne cherche pas la publicité, c'est le moins qu'on puisse dire, et c'est précisément cela qui nous plaît. On le voit souvent, vers la fin de l'après-midi, immobile face à l'océan, assis sur sa petite chaise pliante, semblant écouter je ne sais quoi, ou attendre je ne sais qui. Personne ne le dérange dans ces moments-là. C'est "le compositeur", et un compositeur, ça ne se dérange pas, c'est comme ça. En règle générale, c'est ce que j'aime tellement ici, dans notre petite communauté. Les rôles sont fixés une fois pour toutes, on ne revient pas là-dessus, on n'en discute pas, mais en même temps ces rôles n'impliquent pas grand-chose, sauf peut-être pour le médecin. Chacun est ceci ou cela, mais on n'aurait pas idée d'aller lui demander des comptes et de le tenir pour responsable de quoi que ce soit. Ce sont en somme plus des rôles que des fonctions. Sans doute que la possibilité que demain nous ne soyons plus là a-t-elle creusé la réalité sociale, l'a-t-elle évidée, trouée, débarrassée de tout son sérieux. Être ceci ou cela n'a pas beaucoup de conséquences. Sur l'île, le tragique léger a remplacé le sérieux lourd, c'est la principale qualité de cet endroit, en sus d'une absence presque totale de bruits inutiles.

Engloutissement : 1. « Pendant quelques minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice, qui oubliait de déplier sa serviette. » 2. « Dans cet engloutissement des deux cents millions, il fallait bien, si des poches s'étaient vidées, que d'autres se fussent emplies. » 3. « L'engloutissement soudain du navire ne laissa point le temps de jeter les chaloupes en mer. »

Il y a tout de même une question que tout le monde a à l'esprit, bien qu'on n'en parle jamais. Quand viendra la catastrophe, comment réagirons-nous ? Je veux dire, comment réagira chacun en particulier, car nous n'avons aucun plan, aucune consigne, aucune politique, à ce sujet. On pourrait d'ailleurs poser la question en ces termes : existera-t-il, au jour J, une communauté, ou seulement des individus face à leur destin ? Sommes-nous liés les uns aux autres par le fait-même que nous nous soyons établis ici ? Serais-je, moi, responsable de ce qui arrive à mon voisin ? Là-dessus j'imagine que les avis divergent.

Venir ici, c'était choisir une autre temporalité, se retirer du temps social commun, se mettre en marge du devenir normal, c'était un peu comme décider que nous ne voulions pas que les saisons soient un éternel recommencement. Les hommes, en règle générale, attendent la mort en pensant qu'elle seule va leur révéler le sens de la vie. C'est dans cette longue attente incertaine, dans cette patiente construction-déconstruction, qu'ils placent l'espoir enfantin de ne pas avoir vécu en vain. Le feu de la mort les brûle et les réchauffe tout à la fois, et ils préfèrent laisser au destin biologique la charge de la preuve. Nous faisons au contraire le pari que même un printemps unique peut suffire à vivre vraiment, fondé et bordé qu'il est par le gouffre et l'insu. Je crois que tous ici nous sommes des amoureux du Temps, de son mystère terrible. Sur les objets en métal précieux, on trouve un poinçon qui en certifie la qualité. C'est ce qu'on appelle le "titre". Depuis 1838, la Minerve indique la quantité de métal précieux que contient un objet en argent. Si la minerve est placée dans un octogone et accompagnée du chiffre 1, l'argent est pur à 95% (24 carats). Si elle placée dans un ovale tronqué et accompagnée du chiffre 2, l'argent n'est pur qu'à 80 % (19 carats). S'installer sur l'île, c'est comme choisir de vivre à 24 carats au lieu de 19. Évidemment, ç'a un prix. Le métal précieux, c'est le Temps. On en a sans doute moins, mais il est plus précieux.

Vivre de cette manière implique qu'on ait déjà fait ses adieux au monde et à ceux qu'on aime, puisqu'on sait bien qu'on n'aura pas le temps de se préparer à la mort, que "mettre ses affaires en ordre" est un luxe qu'on ne connaîtra pas. On n'aura pas non plus le temps de réparer quoi que ce soit, ce qui rend les disputes et les conflits bien plus difficiles à supporter, et ce qui oblige, paradoxalement, à toujours envisager l'outre, l'après, car nous savons bien que le définitif n'est pas de l'ordre de l'humain, c'est la raison pour laquelle la mort ne peut être qu'une sortie du temps, car le temps et l'humain ont passé ensemble un contrat inviolable. Depuis que nous sommes sur l'île, écouter de la musique, par exemple, est devenu une activité quasiment sacrée, puisque chaque œuvre écoutée peut se révéler être la fameuse "œuvre qu'on aura écoutée juste avant de mourir", la brise au sel subtil qui nous brûlait aux lèvres

Attendre : [L'idée suggérée est celle d'un simple écart temporel, à laquelle se joint habituellement l'idée implicite d'un lieu où se trouve le sujet] Rester en un lieu, l'attention étant fixée sur quelqu'un ou quelque chose qui doit venir ou survenir.

Cette définition décrit parfaitement notre vie sur l'île. Nous attendons. L'attente et la vie se confondent. En réalité, elles se confondent en chaque être humain, mais il fait généralement en sorte de ne pas le savoir, alors qu'au contraire nous rendons cette attente sensible, active, essentielle. Ce qu'il appelle vivre est justement cette tension perpétuelle mise à ne pas savoir, à ne pas sentir qu'il est en train d'attendre la mort qui vient. Cette attente consciente, c'est le poinçon du Temps, c'est son titre. Au lieu de chercher à désinscrire la mort de la vie, nous cherchons à l'y graver avec plus de force. Le Temps est à la fois la malédiction et le luxe suprême de l'homme. Enfin, je crois… Mais peut-être, après tout, que ce qui attire nos compagnons sur l'île est seulement le prix de l'immobilier. C'est même le plus probable. Remettons ce quatuor de Schumann, veux-tu, et viens près de moi, tout près.

dimanche 16 novembre 2014

Santé publique (prose)


Hier-soir je m'en souviens très bien c'était hier-soir,  nous étions là, elle et moi, et lui, et eux, ensemble, chacun étant assis, bien confortablement, et tous nous devisions, dans cette pièce bien chauffée, alors que la pluie tombait au-dehors, et que le chien dormait près de la cheminée. Je ne permettrai à quiconque de dire que les choses se sont passées autrement. J'étais là, elle était là, ils étaient là, il devait faire près de vingt-deux degrés dans la pièce, et nous nous étions servis à boire, et la conversation roulait confortablement, sans heurts, sans à-coups, sans longues digressions, sans tunnels exagérés, et sans que la voix de l'un d'entre nous s'élève plus que nécessaire. Tout ce que je dis là est parfaitement exact, conforme à la vérité, à mes souvenirs, et serait facilement vérifiable en ce moment-même si je n'étais pas le seul survivant. Hier-soir n'est pas si loin que je ne puisse m'en souvenir avec précision. 

Je dirai tout de même ceci, qui sera je l'espère entendu : la santé publique n'était pas notre préoccupation première.

C'est à Carmaux, dans le désert d'un hiver creux comme la main d'un mendiant. Elle m'a lu Péguy parlant de Jaurès, et aussi de ce grand silence du désir. Ensuite j'ai lu les quatuors de Haydn tout en mangeant des nouilles froides. 

mercredi 12 novembre 2014

958, 959, 960


— Vous occupez ma place.
— Je vous demande pardon ?
— Vous êtes assis à ma place !

À part nous, le bus est vide. Je me lève et vais m'asseoir à l'avant. Comment savait-il que j'étais assis à sa place ? Comment aurais-je su que j'étais assis à sa place ? Bien qu'il n'y ait personne à côté de moi, je regarde les places alentour avec un peu d'inquiétude. Discrètement, j'essaie d'observer les sièges. Je ne vois aucun nom, ni rien qui aurait pu indiquer qu'ils étaient réservés à certaines personnes, ou que certains sièges, du moins, étaient réservés à certaines personnes. Pour autant je ne mets pas en doute la parole de celui qui m'a fait abandonner mon siège. Pourquoi aurait-il menti ? Il n'avait aucune raison de mentir, puisque, le bus étant vide, il avait à sa disposition toutes les places qu'il voulait. Je cherche dans ma mémoire… Quelque chose qu'on m'aurait dit à la maison, avant de sortir, quelque chose que j'aurais lu dans le journal, quelque chose que j'aurais entendu à la radio ? Une lettre reçue récemment ? Je ne vois rien qui aurait pu me prévenir. Mentalement, je me repasse la brève étreinte que nous avons eue, ma femme et moi, durant la nuit. Rien non plus de particulier. La pluie se met à tomber. Le conducteur, qui ressemble à Emil Gilels, ne semble s'être aperçu de rien. Il conduit son autobus avec une application distanciée. On voit qu'il est compétent, mais il n'en fait pas toute une histoire. Il donne à la routine de son travail une sorte de charme étrange, à la fois désabusé et pragmatique, qui me paraît en cet instant le comble de la poésie.

L'homme qui m'a fait changer de place lit une partition, une partition de Franz Schubert. Je réalise alors qu'il s'agit de Philippe Cassard, sanglé dans un costume qui lui donne l'air d'une bouteille de Perrier à l'envers. Nous sommes sur la place de la Concorde, l'autobus a l'air d'hésiter sur le chemin à suivre. Le temps se couvre ; bien que nous soyons dans la matinée, on n'y voit presque plus, et le chauffeur doit allumer ses phares. Je suis assis près de lui, comme lorsque j'étais enfant. Nous passons devant le palais de l'Élysée. François Hollande est à la porte et fait un signe à Philippe Cassard, qui lui répond de la tête, avec déférence. Je vois qu'il évite de regarder dans ma direction. Ne sachant trop comment réagir, je tourne la tête vers le conducteur, qui reste de marbre. Pas étonnant, avec ces Russes ! Je remarque tout de même que notre autobus ne s'arrête à aucun de ces endroits déterminés où les Parisiens attendent son passage. « Eh bien moi je l'aime bien ! » Tout le monde a entendu ce qu'a dit Philippe Cassard mais il fait de plus en plus sombre. C'est le monde à l'envers : il fait nuit en plein midi !

Après avoir beaucoup hésité, j'appuie sur le bouton pour demander l'arrêt. À mon grand étonnement, le conducteur arrête son véhicule et se retourne vers moi en déclenchant l'ouverture des portes. Je ne peux réprimer un mouvement de surprise et je dis, un peu bêtement : « C'est tout ? On en reste là ? » Le chauffeur se tait mais Cassard répond : « Pour l'instant, oui. » Je les regarde tous les deux, tour à tour, et je descends de l'autobus. Gilels referme les portes et redémarre, comme si rien ne s'était passé. Je reste immobile sur le trottoir, un petit moment, puis, moi aussi je continue mon chemin. La pluie a cessé, le ciel s'éclaircit peu à peu, la chaussée est luisante.

lundi 27 octobre 2014

Altana au bain


Le dernier morceau de Jean était parti dans le vide-ordures. Altana se laissa tomber sur un tabouret en Formica jaune et renifla. On pouvait maintenant passer aux choses sérieuses. Elle jeta un comprimé d'aspirine effervescente dans un verre d'eau et alla s'installer dans le coin salon de son studio. Elle était épuisée. Jamais elle n'aurait pensé que ce serait si difficile, pénible, éreintant. Elle voulait prendre un bain mais la baignoire était pleine de sang. De dépit, elle alluma la télé. Il y avait un reportage sur le chômage, et l'on parlait d'un métier en plein boom : l'animation de rue. Les premiers à entrer dans la carrière avaient été les bûcherons qui tentaient de décapiter les passants en hurlant des sourates coraniques. Ensuite sont venus les clowns qui plantaient des pics à glace dans le ventre des enfants et mettaient le feu aux chiens ; puis les pharmaciennes empoisonneuses, puis les gardiens de la paix qui violaient les vieilles dames dans les squares, puis les faux touristes japonais cannibales, puis les contractuelles qui cassaient tous les pare-brise de voitures. On ne s'ennuyait jamais.

Le téléphone sonne. Altana décroche et semble répondre à un questionnaire. J'ai été élevée en Pologne jusqu'à l'âge de dix ans. Maintenant, j'ai la cuisse un peu molle, mais ça n'a pas toujours été le cas. Si j'aime la musique ? Quelle question ! Je connais toutes les chansons de Zahia sur le bout des ongles. Mais bientôt on la sent qui s'impatiente. On frappe à la porte. Elle raccroche en disant : « Je ne suis pas folle tout de même ! » Elle a encore la main sur le combiné de téléphone mais elle reste immobile. On frappe à nouveau. Cinq coups ; tout à l'heure c'était trois. Elle ne bouge toujours pas. On entend des pas qui s'éloignent, dans le couloir. La télé marche toujours mais le son est coupé. Cette Gestapo qui débarque à n'importe quelle heure, c'est impossible ! Elle va à la cuisine, ouvre un placard sous l'évier, prend du détergent et une grosse éponge et se rend à la salle de bains. Elle allume la lumière, s'arrête, regarde la baignoire, se regarde dans la glace au-dessus du lavabo, puis pose l'éponge et le détergent sur la coiffeuse. Elle va à la baignoire, bouche la bonde et fait couler de l'eau chaude. Le résultat est assez réussi. Pendant que l'eau coule, elle chantonne en se déshabillant puis va s'asseoir sur le rebord de la baignoire et trempe le bout de ses doigts dans l'eau. Elle reste comme ça un moment, semble absorbée dans ses pensées. Finalement elle arrête l'eau et vide la baignoire. Elle regarde les traces rouges qui se dirigent vers la bonde. Impossible de savoir ce qu'elle pense.

Elle se lève, va à la cuisine, ouvre le frigo et en sort une tranche de pâté-croûte qu'elle emporte avec elle dans la salle de bains. Elle s'allonge dans la baignoire vide et mange son pâté-croûte. La faïence est encore chaude. Elle s'endort. À ce moment-là, on se rend compte qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à Isabelle Adjani. Elle lui ressemble tellement qu'on se dit : « Et si c'était elle ? » Mais non, c'est impossible, Adjani ne s'appelle pas Altana ! On voit son ventre qui se soulève et s'abaisse régulièrement. C'est très joli. On ne voit plus que ça. C'est le ventre d'une femme qui a enfanté. On aperçoit sa main droite sur sa cuisse. Son genou. Son mollet droit. Son pied droit. C'est une femme qui aurait pu être heureuse. Si elle l'avait voulu, elle aurait été heureuse. Quand on voit ses orteils, on le sait immédiatement.

Quand Jean Valjean a pénétré dans l'appartement, tout avait été soigneusement nettoyé. La salle de bains était immaculée, les placards étaient vides, ça sentait le Cif crème nouvelle formule. Il voulut aller aux toilettes pour se vider la vessie mais la porte était fermée à clef. Il eut le réflexe de frapper doucement mais personne ne répondit. Dépité, il alla pisser dans le lavabo de la salle de bains, et c'est là qu'il remarqua l'iPad. Il l'alluma. Il vit un couple assis sur un banc de pierre, devant une forêt, en automne. Lui avait les cheveux longs, elle portait une coiffe rouge. La femme tient une lettre dans la main. L'homme regarde la femme. Il fait glisser la page et sur la suivante découvre un chandelier d'argent posé sur une coiffeuse. Se sentant indiscret, il éteint l'appareil. Il referme sa braguette, puis se passe les mains sous l'eau. Il sort de la salle de bains, éteint la lumière, et sort de l'appartement avec la sensation d'avoir échappé à quelque chose de terrible. En sortant de l'immeuble, il croise une jeune femme qui le regarde brièvement puis disparaît à l'intérieur. Il se dit qu'elle aurait pu lui plaire. Il se dit aussi qu'il est temps de passer aux choses sérieuses. 

vendredi 24 octobre 2014

Personne ne m'attend


Karajan était-il "un sale type" ? Énorme question et, dans le même temps, question négligeable. Heidegger était-il nazi ? Pareil. Céline antisémite ? Pareil. Quelles que soient les réponses qu'on apporte à ces questions, ceux qui les posent sont toujours, disons neuf fois et demie sur dix, des cons. On n'espère pas se faire comprendre, ne vous en faites pas. Vous pourrez continuer à dire que Georges est un imbécile, un plouc ignare et un peu nazi sur les bords, on s'en tamponne absolument. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, une certaine forme de bêtise extrêmement virulente s'est infiltrée partout, a durci, et même si l'on retire les murs dont les lézardes ont permis à cette bêtise de proliférer, les murs restent, remplacés qu'ils sont par la bêtise solidifiée, qui est devenue aussi solide que les murs qu'elle a colonisés.

« J'ai tout mon temps, personne ne m'attend. » La vieille dame reste assise sur le banc de pierre. Les autres s'éloignent. Après une brève hésitation, il reste près d'elle, il s'asseoit à ses côtés. Il ne sait pas quoi dire. Elle a parlé à voix basse. Il l'entend qui reprend son souffle. Elle regarde fixement devant elle. Elle est soulagée : tout mais pas l'hôpital. Il fait doux mais il la voit frissonner. « Voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à chez vous ? » Elle tourne la tête vers lui, le regarde sans sourire. Elle ne répond pas. Il pense que peut-être il l'effraie, avec son blouson de cuir, son blue-jean, et sa barbe de trois jours. « Si vous voulez, oui. » Il imagine déjà l'appartement, il a une boule dans le ventre. Il fait doux, c'est une fin d'après-midi d'automne agréable, il aurait pu continuer à se promener, regarder les jolies filles, boire un verre à la terrasse d'un café. Il l'aide à se soulever, très lentement. Il pense qu'elle risque de se briser, de s'effondrer, qu'il va au-devant d'ennuis, de complications, mais, après tout, personne ne l'attend, lui non plus. Elle prend son bras, ils font les premiers pas, minuscules, ridiculement minuscules. Sa soirée va y passer…

C'était à l'arrêt du 57, place d'Italie. Je crois que nous rentrions de Corse, oui, sans doute. Nous étions début septembre et je devais aller directement au conservatoire, c'était le jour de la rentrée et je n'avais pas le temps de passer à l'appartement. Il devait être quatre heures de l'après-midi. Ils m'ont laissé là. Nous nous sommes embrassés et je les ai regardés partir, tous les deux, dans la circulation, dans la 204 blanche. Mon frère était au volant et ma mère était à côté de lui. Je me suis senti abandonné, complètement abandonné. Ça n'a pas duré longtemps mais rarement dans ma vie j'ai éprouvé une souffrance aussi violente.

Elle écrit : « Nous sommes bien seuls ! » Oui, ils sont bien seuls, je suis d'accord. Mais plutôt que de voir ce qui se passe aujourd'hui, ici et maintenant, certains d'entre eux (beaucoup !) préfèrent aller déterrer des nazis en carton-pâte et faire des procès aux morts. Ne se rendent-ils pas compte que c'est extrêmement agaçant, et que ces procès rétrospectifs les font ressembler comme deux gouttes d'eau à ceux qui les menacent réellement ?

La mort est toujours là, même dans les moments de joie intense, et peut-être encore plus dans ces moments-là. C'est elle qui appuie sur le nerf qui nous fait jouir de la vie. Le chant, c'est très exactement la mort qui se donne à entendre grâce à la joie du son. Quand on est entièrement seul, physiquement et moralement seul, le grand silence du temps devient musique. Expulsé de la vie, jeté bas, parmi les ombres, il y a quelque chose en l'homme qui alors seulement resplendit et s'entend, se détache du trop plein des émotions et creuse un sillon indicible.

Il est incapable d'imaginer sa vie sans Karajan comme il est incapable d'imaginer sa vie sans ses parents, père et mère, qui lui ont fait place, entre eux. Il essaie de l'imaginer jeune, alerte, pimpante, allant à un rendez-vous amoureux. Mais il n'y arrive pas. Elle reste une petite vieille qui fait de tout petits pas accrochée à son bras. Encore combien d'années avant d'être comme elle ? Combien d'après-midi d'automne ? Elle n'a pas dit un mot. Elle se concentre sur chaque pas, l'un après l'autre. Ils doivent faire un attelage bien singulier. 

mercredi 15 octobre 2014

La Perruque (4)


Dans le jardin, chez elle. Elle est au travail. Luna dort près de moi. Je laisse tourner le magnéto. J'entends Bel Canto, dans le salon. Je m'endors… Je rêve de Catherine V. J'ai un petit chat dans le dos, sur l'omoplate gauche. Catherine, dans cet immense appartement qui revient si souvent dans mes rêves, avec ses multiples pièces en enfilade. Nous faisons l'amour, comme beaucoup sont en train de le faire tout près de nous. La plupart des femmes qui sont là sont plus appétissantes que Catherine. Je découvre, dépité, qu'elle est épilée. Catherine V. a les cheveux courts, elle est blonde, elle a un très léger défaut de prononciation. On remarquait ça, dans le temps. On se connaît depuis qu'on a douze ans. Les V. et les V., deux grandes maisons à chaque extrémité de la ville, deux styles différents de familles bourgeoises. J'avais un an de moins qu'elle, je ne l'intéressais pas, elle faisait partie des "grandes", celles qui sortent avec les "grands". On s'est retrouvés, plus de trente ans après. On est alors sur un pied d'égalité. Elle peint. Je suis musicien. On fait comme si tout cela était simple, évident. Son père était directeur d'usine. Il me semble qu'on disait comme ça. Il conduisait une DS. On s'est reperdus de vue, depuis, avec Catherine. Elle était venue à la maison, dans le jardin, en été, Maman était encore vivante. Les V. et les V. reviennent sur les lieux du crime, boivent du thé, prennent une part de gâteau. On parle des frères et sœurs. Nous sommes des survivants. Nous jouions au tennis ensemble. Je me rappelle sa sœur ainée, toujours joviale, sanguine, solide, Nicole, je crois, qui avaient des cuisses comme des troncs d'arbre. C'est amusant, je m'aperçois que lorsque j'avais douze ans, quinze ans, je ne faisais pas attention du tout aux fesses des femmes, mais à leurs cuisses. Leurs seins aussi, n'exagérons rien. 

L'appartement est celui de Viviane. Il a plusieurs étages, au moins deux, peut-être trois. À chaque étage, au moins sept ou huit pièces en enfilades. Pourquoi est-ce que j'y reviens toujours ? Dans le vrai appartement de Viviane, le piano était tout au fond, dans une petite pièce. Un vieux piano, quart ou demi-queue, je ne sais plus, mal accordé. Quand je suis arrivé Cité Chastagnac, la première chose que j'aie entendue, c'est la plus jeune fille qui parlait au téléphone, d'une jolie voix aiguë et gaie : « Je n'aime que toi ! » Ensuite j'ai croisé dans l'escalier la deuxième fille, très belle. Et puis j'ai été présenté au père, le dernier des Surréalistes, petit homme enfoncé dans le canapé. Viviane avait acheté un des premiers lecteurs de CD, elle avait mis les préludes de Chopin par Arrau. Je regardais le disque tourner à toute vitesse. « Qu'en pensez-vous ? » Je n'aime que toi… Viviane m'aimait beaucoup, je crois. Elle voulait me protéger. Elle me trouvait des élèves. En général des folles mais très gentilles. L'une d'elles me rapportait toujours du chocolat suisse. Le piano était dans sa chambre à coucher. En ce temps-là, je ne croisais que de très jolies filles. 

Elle est en Grèce. Son mari prend sa carte bleue, il ne veut pas lui rendre, car elle vient de lui dire qu'elle va prendre l'avion pour venir me voir. Il menace de jeter la carte dans la mer. Elle me dira, plus tard : « Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'il n'aurait absolument rien pu faire pour m'empêcher de venir vous rejoindre. » Elle est assise à côté de moi, à l'église. Tout le monde la remarque. Je la trouve courageuse de se montrer là, à mes côtés. Dès demain, toute la ville le saura. C'est la plus belle. Je lis mon texte, sans faiblir. Je les regarde dans les yeux, tous. Ils sont un peu sonnés. Elle restera trois jours puis nous la raccompagnerons à l'aéroport de Genève. 

Nous nous sommes vouvoyés pendant deux ans, avant de passer au tutoiement. Je le regrette encore. Le vouvoiement, dans les relations amoureuses, est un des secrets érotiques les mieux gardés et les plus précieux. Luna vient me lécher le visage. J'arrête le magnéto. Juste à ce moment-là on entend une cloche dans le lointain. 

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samedi 11 octobre 2014

La Perruque (2)


La soirée est un moment particulier dans une chambre d'hôpital, un moment particulier et difficile. On sent quelque chose qui se referme, les malades vont rester entre eux, nous allons devoir les quitter, les laisser, revenir au monde normal. En un sens, l'intensité de la vie va baisser d'un cran. C'est le moment où tout peut arriver, on imagine très bien qu'ils sont livrés à eux-mêmes, que les infirmières ne sont pas assez nombreuses, qu'elles sont peut-être fatiguées, que peut-être elles n'ont pas très envie d'interrompre les discussions qu'elles ont avec leurs collègues pour aller calmer un patient, pour lui parler, pour appeler un médecin qui dort ou qui est déjà surchargé de travail… On voit le tableau, les sonneries, les lumières qui clignotent dans le vide… Des femmes en blouses blanches attablées autour d'une soupe, ou occupées à répondre aux sms de leur petit ami… On voit leurs chaussures blanches, ces espèces de sabots blancs à trous, un peu ridicules… On voit qu'elles sont comme toutes les femmes, grosses, la croupe large et gauche, nerveuses, agacées, trop maigres, soucieuses, tendues, fermées, ou au contraire trop gaies, trop volubiles, trop bruyantes, trop vulgaires, on voit qu'elles ont la peau sèche, des rougeurs sur les mains, les cheveux ternes, de grandes dents asymétriques… Dans les chambres des malades, la lumière a changé. On parle plus bas. Souvent la télé est en marche, dérange tout le monde, mais on n'ose rien dire. Les parents ont apporté des vêtements, des objets, des livres ou plus souvent des magazines, ils attendent qu'on leur signifie qu'ils doivent partir. Ils partiront à regret, mais soulagés. Il y a toujours, ou presque toujours, un autre. Un autre patient, une autre famille, et c'est ce qui rend les conversations un peu étranges. On parle bas mais quand-même on entend ce que disent les autres. On ne dit rien mais on n'en pense pas moins. Je me demande si les choses n'étaient finalement pas mieux, quand il y avait des dortoirs. Dehors il pleut. Il y a de grandes fenêtres contre les vitres desquelles la pluie vient battre. On n'y prête pas attention. On écoute ce que dit le malade, on lui sourit, on sourit également à l'autre malade qu'on ne connaît pas, on croise ses parents qui ouvrent les placards, ça sent la mandarine. On entend les bruits qui parviennent du couloir ; pourquoi les portes sont-elles toujours ouvertes ? 

Ce soir-là, c'était très particulier. J'avais l'habitude de rester jusqu'à ce qu'on me mette dehors, et même de m'incruster un peu au-delà, mais là, comme c'était Raphaële, le médecin de garde, nous sommes restés tous les quatre très tard dans la chambre, Sylvain, Raphaële, ma mère et moi. Quand nous sommes partis, mon frère et moi, il devait être dix heures du soir. La nuit tombait, nous étions en été. Une infirmière est passée pour nous dire qu'il fallait partir mais comme le médecin était là elle n'a pas insisté. Raphaële a dit, très bas, à son infirmière : « On y va, on y va… » Mais nous sommes restés au moins deux heures encore. Ma mère était plus ou moins assise dans son lit, elle ne nous regardait pas vraiment, mais je sentais qu'elle était consciente, et je sentais surtout qu'elle était heureuse. Elle ne disait rien. Nous étions tous les trois à deux mètres du lit, et tout le monde se sentait bien. On a fait durer ce moment le plus possible, c'était la Joie, une joie douce, très calme, qui n'avait presque pas besoin de mots. Personne ne parlait de ce qui se passait, bien sûr, mais je sais qu'on en était tous conscients. Raphaële m'aimait, je l'aimais, ma mère était heureuse, Sylvain avait l'air heureux aussi, je ne sais vraiment plus de quoi on a parlé, mais le temps a passé très vite. J'ai toujours pensé que ma mère, alors, m'avait en quelque sorte "donné" Raphaële. Elle ne parlait plus depuis des semaines, les médecins me disaient qu'elle ne sentait rien, qu'elle ne comprenait rien, mais je savais que c'était faux. Et là, ce soir-là, ç'a été un moment de grâce comme j'en ai connus très peu dans ma vie. 

Je connais bien les hôpitaux. J'en ai connu l'envers et l'endroit, l'avers et le revers, j'y ai occupé presque toutes les places, j'ai dormi dans les lits des malades et dans les lits des médecins, j'ai couru la nuit en chaussettes dans les couloirs déserts, j'ai monté des escaliers comme un Sioux, j'ai pénétré à l'intérieur par des portes dérobées, je me suis caché dans les douches, j'ai même failli sauter par la fenêtre. Je connais les réfectoires, les bureaux des médecins, les chambres, les salles des infirmières, les chambres de garde, les placards à ballets, les dortoirs communs, les jardins où l'on pousse les chaises roulantes, les endroits où l'on peut fumer, les salles d'examens, les toilettes…

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jeudi 25 septembre 2014

Escales


Regardez les gens qui sortent du métro, le matin. Ils prennent ces longs escalators, ceux qui montent vers la rue. Certains courent, ils sont en retard, d'autres, une fois posés sur une des marches de l'escalator, attendent patiemment ce que celui-ci les dépose au niveau supérieur. 

Ceux qui m'intéressent sont les autres, ceux qui continuent à marcher lentement, comme s'ils se trouvaient dans un escalier habituel, ou qui, de temps en temps, font quelques pas, puis s'arrêtent, puis reprennent leur marche ascendante, en pointillé. Imaginez-les dans un escalier normal. Ils font quelques pas, puis s'arrêtent, puis recommencent à marcher. Bien entendu, la différence avec l'escalier est que, même immobiles, ils s'élèvent. Les quelques pas qu'ils font de temps en temps ne servent qu'à accélérer un peu, à peine, la progression vers le niveau supérieur. Imaginons quelqu'un qui monterait un escalier de cette manière. Trois marches, puis un long arrêt. Deux marches, un autre arrêt. Cinq marches, très lentement, comme en hésitant, puis un arrêt très long… En réalité, les uns et les autres se déplacent, même quand ils sont immobiles. On peut le constater sur un escalator, mais dans un escalier c'est la même chose. L'escalier est une partie du monde, et le monde bouge, sans arrêt, et à très grande vitesse. Non seulement la Terre tourne autour du soleil, mais le soleil se déplace, lui aussi à très grande vitesse. En plus de ça, la Terre "respire" — la surface du sol s'élève et s'abaisse de plusieurs dizaines de centimètres chaque jour, exactement comme un cœur qui bat. 

Avez-vous joué la première des Ballades opus 10 de Brahms, au piano ("Edward") ? Il faut la jouer très lentement, pour sentir, réellement sentir, que nous sommes en mouvement, constamment, que nous le voulions ou non. Il y a dans cette œuvre un immense crescendo, un crescendo qui ne concerne pas le volume sonore, mais qui semble s'appliquer à l'Être, qui se dilate, qui envahit le pianiste, au moment où il joue cette musique. Jamais, je crois, dans aucune autre pièce pour piano, je n'ai ressenti une chose pareille.  Il faut laisser venir à soi la musique qui monte de cette œuvre à travers nous en train de la faire, ne pas la contraindre, lui laisser toute la place qu'elle demande. 

« Le travailleur ne se produit pas lui-même. » L'abondance de la dépossession est un luxe qui devrait rester privé. Les images se changent en êtres réels, grimpent dans la spirale du sens au même titre que le travailleur allant vers la surface, enfoui en son image intériorisée. Comportement hypnotique. J'entends le ré mineur comme une résurgence de l'hypnose sociale. À mesure qu'il monte, l'individu descend en lui-même, croisant son image renversée en un rêve immobile et dur. Il hésite, fait quelques pas, puis s'arrête. Où aller ? L'escalator social n'est pas en panne, contrairement à l'ascenseur, il joue son rôle mieux que jamais. Rester parfaitement immobile même quand on marche ou marcher quand on reste immobile, la vitesse citadine (qui s'est partout généralisée) permet cela. Il est devenu impossible de marcher. Les jambes du promeneur ont été arrachées comme les ailes des mouches le sont par des enfants sadiques. 

Regardez ce jeune homme. Il n'est ni homme ni jeune. Il possède deux jambes, deux bras, et n'a jamais appris à s'en servir. Il a deux yeux et deux oreilles et il ne le sait pas. Il pourrait parler, aussi, mais même cela il l'ignore. En revanche il possède une mobylette qui fait beaucoup de bruit. Il la tient entre ses jambes comme une femme qui hurle nuit et jour, sans raison. Il croit aimer ça simplement parce qu'il ne connaît rien d'autre. Il est parfaitement intégré, normalisé, il s'assimile lui-même, comme il arrive qu'un estomac malade s'auto-digère. 

Chaque fois que nous faisons escale, nous savons que nous allons le regretter. Mais c'est plus fort que nous. La mort se calque sur la vie qui imite la mort, et nous refaisons constamment le trajet  d'un bord à l'autre du miroir, sans cesse persuadés d'en être sortis, d'aller vers la lumière, alors que nous tournons en rond dans la poussière. Le feu et l'eau, et le souffle du divin, comme les souvenirs terrifiants d'une vie vécue. 

Je la vois, dans son lit d'hôpital. Elle me voit ouvrir la porte, doucement. C'est le soir. La mère est là aussi, maussade. Au-dessus du lit les photographies de la famille, enfants, mari. « Maman, tu peux nous laisser, s'il-te-plaît ? » Elle porte la chemise des condamnés à mort. Elle me prend le bras, je l'emmène aux toilettes. Je le regarde et je l'écoute uriner à moitié debout, un jet long, puissant. Elle se recouche. Personne ne doit savoir que je suis là. La mère est partie furieuse. Vais-je la perdre ? D'habitude elle est de l'autre côté, en blouse blanche. Elle a été opérée en urgence. L'hôpital est immense. La vie individuelle… Est-ce que ça existe ?

Passager clandestin, amour fantôme, amant caché, je rôde dans les couloirs. Je viens la nuit. Je repars avant le lever du jour. Notre amour au téléphone, notre amour par sms. Personne ne me connaît. Je n'existe pas. Je n'existerai réellement que le jour où nous nous séparerons. Alors c'est lui ?

L'hôpital, sans doute le lieu que je connais le mieux, avec mon lit… Annecy, Rumilly, Lyon, Paris, Avignon, Marseille… Ma mère, on avait tiré le rideau, sur elle. C'était au temps où les malades étaient dans de grands dortoirs. Tirer le rideau, ça voulait dire : c'est fini. Seule, sans personne. À l'époque, quand on avortait, on risquait sa peau. Elle s'en est tirée. Un miracle pour que je puisse arriver. Ma mère… Hercynienne, comme disait Papa. Indestructible. Oui, mais il ne l'a pas tenue dans ses bras quand elle était frêle comme un fétu de paille. Il ne l'a pas tenue quand elle était aux toilettes. Il ne l'a pas douchée. Il ne l'a pas nourrie. Il ne l'a pas trouvée par terre, restée dans la cave, dans le froid, sur le sol glacé, toute la journée, à appeler au secours. Il n'a jamais su. Il ne l'a pas vu se tordre de douleur, mettre des excréments partout. Il ne s'est pas levé dix fois dans la nuit pour aller voir si tout allait bien. Ils avaient le même âge exactement mais il n'a pas vieilli, lui. Je suis plus vieux que mon père. Il n'a pas su qu'elle pourrait ne pas le reconnaître. Tant de choses qu'il ne sait pas, Papa !

La vie individuelle, rares sont ceux qui en ont seulement conscience. Deux pas en avant, trois pas en arrière, trajet sans escale dans la soute aux bagages. Vous croisez un chien qui aboie, il vous énerve. Il est terrorisé. Pourquoi ? Un lapin en train de mourir dans les vignes, sur le plateau. Vous décidez de l'achever, pour qu'il ne souffre pas. Toutes ces vies, en travers de la vôtre… Ces femmes… Échanges de salive, échanges de souffles, échanges de coups. L'Argent. Le Temps. Le Hasard. Pourquoi le ré mineur ? Pourquoi le si mineur ? Pourquoi se poser la question ? Pourquoi composer ? Monsieur est poète. Quoi ? Vous plaisantez, j'espère ! 

Je me suis donc retrouvé dans la clinique au bord du lac. Avec les dingues. Le psychiatre, un sale con barbu, ami de la famille. Le vieux monde craque de partout. Le matin, petit déjeuner. On entre dans la salle à manger, un par un, on nous donne nos médicaments à l'entrée. Il ne reste plus qu'une place, comme par hasard à côté d'un colosse irascible. On ne pense pas assez à ça, et pour cause, quand on se suicide. Le jardin. Les "activités". « Vous n'allez pas participer ? — Non. » Mauvaise réponse. La chambre avec la fenêtre qui ne s'ouvre pas, la table et la chaise fixée au sol, et la porte qui ne s'ouvre que du dehors, bien sûr. Dans l'après-midi, mon voisin de table a piqué une crise et a balancé la table du réfectoire contre les vitres. Un peu d'animation. Le psychiatre, mais oui, ça me revient maintenant, c'est le mari de la maîtresse de mon frère. Il roule en BMW noire, il me demande ce que j'écoute. Qu'est-ce que ça peut te foutre, connard ? Il note dans mon dossier. « Écoute les sonates de Beethoven, par Maurizio Pollini. Ne veut pas participer aux activités. Arrogant. » Et ta femme, elle participe aux activités ? Il suffit d'une signature et vous vous retrouvez comme ça, du jour au lendemain, privé de liberté, pour votre bien, évidemment. Merveilleuse famille. Merveilleux médecins. Ah, les psys, assistants du Diable. Pauvres gens d'une bêtise insondable. Camisole chimique : si on ne connaît pas ça, on ne connaît pas le Diable. Heureusement, ces imbéciles m'avait laissé mon portable. J'ai remué ciel et terre, j'ai exercé du chantage sur quelques uns, j'ai menacé, et je suis sorti le lendemain. Je ne t'oublierai pas, psychiatre, crois-moi. Saloperie de psychiatres. Sans aucun doute les plus imbéciles exemplaires de la race humaine. Nouvelle petite-bourgeoisie pleine de merde aux souliers. Crapules déculturées. Touristes crapoteux de la citoyenneté mondiale. À pendre par le slip vermineux.

La poésie. Les gémissements poétiques. C'est à l'hôpital qu'il faut les entendre. Entre deux examens, prises de sang, scanner, IRM, infiltrations. Entre deux repas. Promenades en fauteuil. Radiothérapies. Aspiration des voies respiratoires. Toilettes. « Vous pouvez sortir ? » Pas de témoins. Quand les aides-soignantes lisent tranquillement votre journal intime, par exemple, pour se divertir… Quand le chef de service vous prend dans son bureau pour vous dire que vous commencez sérieusement à emmerder le monde. La poésie ? Mais oui, Cher Monsieur, la poésie, j'aime beaucoup ça. Baudelaire, Hugo, Musset. Mais laissez-nous faire notre travail, ça ira beaucoup mieux. Je ne vous dis pas comment jouer Chopin ! Cette salope d'aide-soignante est une vraie sadique, je vais lui mettre une tarte. Non, surtout pas, ça va encore m'attirer des ennuis, mon Geronimo ! Les filles, comme on dit, elles rigolent. Une histoire entre un médecin et le fils d'une patiente, ça leur fait mouiller les babines. C'est qu'elles s'emmerdent grave, les filles, entre yaourt et caca, faut les comprendre. Elles rêvent de prendre l'ascenseur social, elles aussi. Why not ? Je lui ai quand-même dit, à la fille : « Vous savez que vous aussi vous allez être vieille et moche, dans peu de temps, et que vous aussi vous aurez des couches et de la bave aux lèvres, vous le savez, ça ? Vous êtes au courant ? Et qu'il y aura à ce moment-là des salopes encore plus salopes que vous pour s'occuper de vous ? » La poésie.

Elle a eu ce fils, qui ne rentrera jamais dans le rang. Une guerre contre l'autre guerre, en joue. Comment peut-on être aussi intelligent et aussi bête à la fois ? Et tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus malfamée des compagnies. Qui pourrait dire ce que nous fûmes, debout sur ces planches courbes, le corps des femmes ? Être dans la place, au centre, au bas du ventre, comme des clowns dévêtus et débiles, sous les horloges des générations. Personne pour nous expliquer où se met la clef et dans quel sens on la tourne. La poésie dans le sang sans les mots en dépit du bon sens. Les fatigues et les plaisirs à l'ombre de la laideur en marche, au couchant de l'Amérique. Nous croyions être le monde débarrassé de l'histoire, tout nous le laissait penser, alors que le négatif tenait sa cour en secret, derrière les hauts murs de l'adorable insolence. Innocents comme des diables sans fourche qui pensaient faire escale dans le temps, quand le temps était le grand véhicule immobile de leurs vies, nous ne dormions jamais tout à fait. Longtemps après, il a fallu apprendre le sommeil, et les rêves, et l'opacité bénie du vertical. Rien ne nous y avait préparé, sauf peut-être les yeux doux et chauds des vaches, dont les odeurs nous étaient plus familières que celles de la métallurgie et des luttes sociales. 

Alors c'est lui, dans l'escalier ? Il paraît qu'il ne vit pas comme nous. Il lui a donné le cancer. Donné comme ça ? Donné comme ça, parfaitement. Offert, si vous préférez. Il combat les moulins à vent. Il ne fait pas ce pour quoi il est doué. Un type louche qui vit avec sa mère et un chien. Le vieux monde a craqué, en lui. Çe se voit sur sa face, figurez-vous. Il fait deux pas, puis s'arrête. Toujours en escale, entre deux marches, au bord des larmes qui foncent dans le noir. Prétentieux, orgueilleux, silencieux. 

(…)