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samedi 16 avril 2022
dimanche 10 avril 2022
jeudi 10 décembre 2020
Début
Parmi tous les débuts de roman que j'ai écrits, je pense que celui-ci est le meilleur. Pour l'instant.
— Écrivez-moi une saloperie.
— Voulez-vous savoir de quoi j'ai envie, là ?
— Oui s'il vous plaît
— Je vais vous le dire.
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Travail
jeudi 17 septembre 2015
Cailloux
Faisant sur Internet une recherche sur une ex à moi, j'apprends qu'elle fabrique des cailloux attirants. On peut donc gagner sa vie à jeter ses cailloux chez les autres. C'est formidable, j'en apprends tous les jours. Cette jeune fille avait des dons éclatants, en peinture, et elle finit par faire des lampes et des cailloux. C'est là que je me rends compte que j'ai complètement foiré ma vie. Heureusement pour moi, je l'ai connue quand elle avait quinze ans et demie ; à cet âge-là, elle n'avait pas encore eu le temps de devenir elle-même…
Il est à peu près constant que, nous retournant sur notre passé, bien des années après, nous nous félicitons d'avoir été largué par celles que nous aimions le plus. C'est à chaque fois un énorme soupir de soulagement. À quoi nous avons échappé, ô Dieu bienveillant qui veille sur nous !
vendredi 5 juin 2015
Déserteur (temps mort)
Il ne se passe à peu près rien dans ce film, comme dans tous les films que j'aime vraiment. Paul est un déserteur, il quitte le bateau qui le faisait vivre, il est entre deux femmes, Rosa et Elisa, une Portugaise et une Allemande, qu'il aime l'une et l'autre. Lisbonne, la ville blanche, est la ville du temps mort, du désir et de l'absence à soi. Teresa Madruga a trois ans de plus que moi. Quand je l'ai vue sur l'écran d'un cinéma parisien, en 1983, elle avait donc tout juste trente ans. Sa voix m'a bouleversé. Tout son être m'a bouleversé. Ça ne s'explique pas. À cette époque-là, je vivais seul en Bourgogne, dans un minuscule village de quatre-vingts habitants. Je voyais toujours Christine, à Paris, où j'allais deux jours par semaine pour donner des cours de piano. Depuis 1977, on était ensemble, comme on disait alors, mais elle avait refusé de venir s'enterrer avec moi dans ce trou perdu, et son refus avait finalement été une bénédiction pour moi. Nous étions toujours follement amoureux l'un de l'autre, pourtant, enfin, je ne sais pas si nous étions amoureux mais nous avions l'un et l'autre follement besoin du corps de l'autre. Chaque fois que nous faisions l'amour c'était une véritable frénésie. Je n'ai retrouvé cette violence, ce désir impérieux et ce plaisir (les trois choses mêlées) que longtemps, très longtemps après, avec Sarah. Les femmes qui aiment faire l'amour sont finalement peu nombreuses, Christine était l'une de celles-là. Je ne cesserai ma vie entière de lui rendre hommage pour le cadeau inestimable qu'elle m'a fait. Je ne parle pas de son corps, évidemment. Dans le même temps, je ne cesserai de me demander comment il se fait que si peu de femmes osent (ou parviennent à) se donner, comme l'on disait jadis — et il y a dans cette expression une force et une justesse merveilleuse dont la profondeur me revient aujourd'hui en pleine face.
J'ai revu ce film dans une sorte de transe. J'avais tellement peur d'être déçu, de ne pas retrouver l'émotion, la commotion cérébrale que j'avais éprouvée en 1983… Mais oui, tout est là, rien n'a bougé. J'ai retrouvé le jeune homme que j'étais alors, mêlé de soleil et de désir. Je peux presque dire que j'ai senti l'odeur de ces ruelles, de cette chambre, de la mer et des cuisses de Rosa. Rosa noire, Rosa butée et généreuse, Rosa femme, Rosa encerclée, Rosa modeste, Rosa puissante et odorante, féminine jusqu'au délire et à la perte. Je peux sentir la lavande, les draps, l'odeur de salles fraîches des cafés, celle du poisson sur les marchés, celle du savon bon marché et celle de l'eau de Cologne. Le Temps mort dans la vie c'est le creuset odorant de la Chance, la bénédiction de l'instant, le féminin qui suinte et qui vous parle de vous. J'y étais.
J'ai revu ce film dans une sorte de transe. J'avais tellement peur d'être déçu, de ne pas retrouver l'émotion, la commotion cérébrale que j'avais éprouvée en 1983… Mais oui, tout est là, rien n'a bougé. J'ai retrouvé le jeune homme que j'étais alors, mêlé de soleil et de désir. Je peux presque dire que j'ai senti l'odeur de ces ruelles, de cette chambre, de la mer et des cuisses de Rosa. Rosa noire, Rosa butée et généreuse, Rosa femme, Rosa encerclée, Rosa modeste, Rosa puissante et odorante, féminine jusqu'au délire et à la perte. Je peux sentir la lavande, les draps, l'odeur de salles fraîches des cafés, celle du poisson sur les marchés, celle du savon bon marché et celle de l'eau de Cologne. Le Temps mort dans la vie c'est le creuset odorant de la Chance, la bénédiction de l'instant, le féminin qui suinte et qui vous parle de vous. J'y étais.
lundi 6 avril 2015
jeudi 26 mars 2015
Page 101 (1)
« — Mon bon papa… je vous remercie de tout mon cœur… de l'excellente fouettée… que vous… m'avez… fait infliger… Je vous promets… qu'elle me sera bien profitable…
— Je l'espère ! dit simplement le colonel. »
« Même lorsqu'elle n'est pas liée aux fins d'une Église ou d'une secte, la musique instrumentale demeure la plus éthérée des formes d'art, la mieux immunisée contre les pièges du didactisme et de la représentation qui guettent les artistes œuvrant dans les autres médias. »
« J'obéis, la laissai me déshabiller. Elle s'agenouilla devant moi et commença par une feuille de rose, longue et tendre, avant de me prendre par la main et de me relever. »
« Guilaine pas plus que Robert ne se rappelait l'endroit où ils avaient garé la voiture. C'est Belphégor qui donna le signal, et tous se retrouvèrent à plat-ventre sur le trottoir, quand la fanfare entonna l'hymne. »
« Il pleurait. Son œil fermé versait plus de larmes que l'autre. »
« Avec le social vient la politique, le parti politique. Si par surcroît on se marie dans cette politique, voilà des fils bien séparés du père. Je ne veux expliquer pour l'instant que cette séparation. »
« Quand la verticale faveur atteignit vos bourses, le vieil extraterrestre chauve tituba jusqu'aux cabinets qui menaient aux marchés financiers. »
« La mosaïque magique résultante se déduit des mosaïques magiques composantes en application de la règle arithmétique bien connue : pair + pair = pair ; pair + impair = impair ; impair + impair = pair. »
« Mais le petit complotiste ne devrait pas s'aventurer ainsi sur le terrain des jugements esthétiques et des généalogies littéraires. Il serait plus avisé de perdurer dans la catégorie où il brille : celle de la délation à côté de la plaque. C'est là qu'il est bon. »
« Autrement dit, la personnalité qui s'exprime ici est plus réfléchie qu'expansive, sa véritable force n'est pas tant celle qui s'exerce vers le dehors, force de vitalité, que celle qui s'exerce au-dedans de lui, et sur lui-même. C'est pourquoi il est dangereux de parler d'"héroïque", à propos de cette symphonie, car, après tout, le héros affronte le monde. Notre héros, ici, n'y jette un regard que pour, aussitôt, se replier sur lui-même, et les conflits qu'il nous conte se passent en lui. »
« Les jambes, les cuisses, les mollets de Noureev sont très forts, d'un diamètre rare chez un homme de sa taille ; ils donnent une impression de vigueur incroyable, et un côté terrien à ce corps dont le buste, les bras, le cou sont si légers et si élancés vers le ciel. »
« L'homogène majorette épicurienne se targue des clandestinités polémiques et orthodoxes de la règle géométrique bien comprise mais il ne suffit plus de vouloir admonester la giration du désir sans penser que les figures seraient dépendantes de la totalité du canevas. »
« Il avait une détestation spontanée et violente de la franc-maçonnerie dont il ne savait pas d'où elle provenait, mais qui lui avait toujours semblé confortée par les rares épisodes de sa vie qui l'avaient mis en présence de membres de cette secte qu'il jugeait diabolique. »
« Car la différence est grande, entre réutiliser simplement, faute de temps, un matériau musical en lui imposant de force, plus ou moins, un texte et, ayant à sa disposition d'emblée les deux textes, concevoir dès le départ la version sacrée définitive. »
« À dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut envahie par les élèves, on s'aperçut bien vite qu'un nouveau maître régnait sur les jeux. »
« Étranger dans le mariage est un recueil de nouvelles sur la famille. »
« Alors, à cet instant précis, à l'instant où le combat était gagné, un cri s'éleva, un cri à glacer le sang. Et ce qui suivit reste aujourd'hui encore un mystère absolu. »
« Mémoire pour rendre les Spectacles plus utiles à l'État. Lettre de M. de Voltaire à M. de la Roque sur la Tragédie de Zaïre. »
mercredi 25 mars 2015
L'orgie symbolique de l'apparition simultanée…
Coller deux livres de poche par la quatrième de manière à ce qu'il soit possible de commencer l'un ou l'autre simplement en faisant faire un looping à l'ensemble, c'est ce que j'ai eu l'idée de faire avec un livre de John Fante (L'Orgie) et un autre de Léon Bloy (Le Symbolisme de l'Apparition). Je ne peux plus prendre l'un sans prendre l'autre. La seule question est : quel volume vais-je lire, ou, par quel côté vais-je débuter ma lecture ?
Côté larmes ou côté eau bénite ?
L'objet livre interdit apparemment de faire la même chose avec trois livres, mais je ne m'avoue pas vaincu pour autant…
vendredi 9 janvier 2015
Jour ouvré (0)
Figurez-vous, me dit Lucien Potecher, que chez moi le parquet instruit les plinthes sans même m'en parler. Il a fallu que nous y mettions bon ordre : j'ai convoqué un imam pour le mois d'août et déjà l'effet commence à se faire sentir.
Quand Gérard Mendelssohn a eu vent de mon quintette en fa bémol, il a immédiatement télégraphié à Ginette pour la prévenir qu'elle allait perdre les eaux.
La lavandière bègue m'a encore appelé au téléphone pour me proposer des places pour une corrida halal. C'est sans doute une arnaque destinée à me faire acheter des pamplemousses de Californie.
Il y autant de plaquettes de beurre bon marché que de cornichons sur la côte basque. C'est en tout cas le résultat auquel je suis parvenu après de savants calculs.
Paul Claudel et Marie Berthe Savarin veulent venir "en amoureux" passer le week-end chez moi. Je me demande si ce n'est pas un piège tendu par un terroriste.
Si l'Andalouse ne prend pas part à notre jeu, il faudra, malheureusement, en venir aux mains. La perspective d'une partie fine ne me réjouit pas plus que ça, bien que le chauffage ait été réparé avec soin.
Écoutez, me dit Charlie, si vous pensez vraiment que le monde est ainsi que vous le dites, alors je n'ai rien à ajouter à la déclaration de mon épouse. Nous nous en tiendrons au cheval, si vous le permettez.
Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée.
Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir.
Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique.
Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. La prière n'en fut pas abrégée pour autant.
Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim.
Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée.
Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir.
Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique.
Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. La prière n'en fut pas abrégée pour autant.
Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim.
mercredi 31 décembre 2014
Résumé de l'année 2014
Si je devais résumer mon année 2014, je pense que je me contenterais d'un des derniers polèmes des Kagi & Kagi, celui qui s'intitule
Créchi-Créchaphobe.
Après que l'âne a chaviré,
C'est le bœuf déséquilibré
Qui a tourné son cul vers la
Mec.
mardi 28 octobre 2014
Les Choses
Ce matin encore, en me levant, je constate que les meubles et tous les objets qui se trouvent dans la maison n'ont pas bougé pendant la nuit. Chaque chose est à sa place, ou du moins à la place qu'elle avait hier quand je me suis couché. Ce n'est pas parce que c'est ainsi chaque jour que j'en suis rassuré pour autant. Au contraire. Cette obstination des choses à rester là où on les dépose est extrêmement louche. Elle devrait nous inquiéter. Pourquoi sont-elles si soumises à notre bon vouloir ? Qu'est-ce qui les empêche de disparaître, ou de changer de place ? L'habitude, me dit-on. Les choses sont casanières et conformistes, elles aiment l'ordre et la tranquillité. Soit. On peut éventuellement les comprendre. Mais ne poussent-elles pas les choses un peu loin ?
dimanche 26 octobre 2014
Clara Haskil
Notes en vue d'un portrait de la pianiste Clara Haskil dans le Paris des années cinquante :
— Comment, élève d'Alfred Cortot avant la Première Guerre mondiale, elle se retrouve, après la Seconde, sans ressources, sans public, et sans avoir jamais eu non plus, à cinquante ans passés, les moyens de posséder son propre piano.
— Comment, prise en charge par un petit groupe d'admirateurs qui ne désespérèrent ni de son talent ni de l'imposer au public français, on lui propose d'élire domicile boulevard Raspail, à l'hôtel Cayré, annexe du Lutétia.
— Comment, Juive d'origine roumaine, celle que le critique Antoine Goléa décrira comme un "ange tombé du ciel" découvre peu à peu ce que tout le monde sait : que le Lutétia, pendant l'Occupation allemande (et alors que Clara s'était réfugiée en zone libre, puis en Suisse), servit de siège à la Gestapo, et le Cayré de lieu d'interrogatoire et de torture des résistants et des Juifs.
— Comment, luttant, au Cayré, contre ce qu'elle appelle les "miasmes de l'occupant", elle se découvre une prédilection particulière pour une petite chambre portant le numéro 88.
— Comment Clara en vient-elle à choisir cette chambre ? Parce que, au cinquième étage, c'est l'une des plus élevées et qu'on y bénéficie d'une vue exceptionnelle sur les toits de Paris ? Parce qu'elle s'imagine que, pour étouffer les cris, on torturait dans les caves, et non dans les chambres ? Ou parce que, la chambre 88 étant l'une des très rares à ne pas avoir de voisins immédiats, elle pourrait obtenir de la direction qu'on y installe un piano ?
— Comment après avoir obtenu qu'on installe un piano dans la chambre 88, Clara travaille Mozart en regardant les toits, et avec un toucher si léger, si dénué d'emphase, à une époque où l'enflure est la règle chez presque tous les interprètes, que nombre d'admirateurs n'hésitent pas à affirmer qu'écouter Clara c'est entendre Mozart pour la première fois.
— Comment, sans jamais s'être consultés, ses proches, ses admirateurs et le personnel de l'hôtel lui-même parviennent, par on ne sait quel miracle, à cacher à Clara ce que, pourtant, tout le monde sait dans les parages du Lutétia et de l'hôtel Cayré : que la chambre 88, et pour toutes les raisons qui incitèrent la pianiste à s'y installer, était, précisément, l'une de celles qu'utilisa la Gestapo pour ses "interrogatoires".
(Marcel Cohen, Faits, II)
mardi 30 septembre 2014
Alice et Joseph
Le langage ça devient très très compliqué cette histoire. Le langage il ne produit rien. Mais alors c'est de la suprastructure ou de l'infrastructure ? C'est difficile à dire, hein. Comme disait Staline, on n'a pas beaucoup changé le russe. On change pas le langage comme on change une police. L'idéologie ça allait pas plus fort, comme ça. « Non, vous ne voyez pas bien le problème, camarades. » Et Staline va jusqu'à dire que le langage est comme le bien commun d'une nation ! Mais voyons, le langage ç'a toujours été un système de l'ordre, et pas de l'information. C'est des ordres qu'on vous donne et pas des informations qu'on vous communique. On ouvre les nouvelles à la télévision et qu'est-ce qu'on reçoit ? On reçoit d'abord des ordres, et pas des informations. À l'école, les petits enfants ils reçoivent pas des informations… On donne du langage dans la bouche des enfants exactement comme on donne des pelles et des pioches dans les mains des ouvriers. Alors il ne veut pas dire par là que c'est du domaine de l'infrastructure, mais c'est du domaine des ordres. Et quand la maîtresse réunit les gosses, hein, c'est quand-même pas pour les informer de l'alphabet, c'est pour apprendre un système d'ordre. Leurs marqueurs syntaxiques c'est avant tout des marqueurs de pouvoir et que, une syntaxe, c'est un système d'ordre, un système de commandements qui permettront aux individus, ou qui forceront les individus à former des énoncés conformes au système dominant, et que l'école ça sert avant tout à ça. On réglera nos comptes avec les chomskyens plus tard. Les remarques de Staline sont très justes : il n'y a pas quelqu'un qui décide de la syntaxe. Le pouvoir c'est tout à fait autre chose que la propriété de groupes ou d'individus à un moment donné. Le langage c'est une formalisation d'expressions particulières qui a pour fonction la transmission des ordres dans une société. Cela implique que nous donnions du pouvoir une autre définition que celle de la conception marxiste. Le langage est — il ne faut même pas dire instrument — élément et composant du pouvoir. Pourtant il est bien informatif d'une certaine manière. Si quelqu'un dans la rue crie : « Au feu ! », il ne convient pas que les enfants entendent : « Au jeu ! » Une information, et des choix, et des approximations, mais qui sont relatives aux ordres communiqués par le langage…
Lewis Carroll écrivait des lettres aux petites filles, jamais aux petits garçons. (Sinon, 1917, c'était foutu…)
samedi 27 septembre 2014
Neauphle-Le-Château
À la fin des années 70, près de Paris, dans une petite commune des Yvelines située sur une butte rocheuse, a eu lieu un épisode capital et trop mal connu dans la vie des lettres françaises. Duras a transmis une liasse de feuilles 80g à Rouhollah Moussavi, dont le nom de plume était Khomeiny. Elle a voulu lui passer aussi une bouteille de whisky mais il n'en a pas voulu. Marguerite voulait ouvrir un atelier d'écriture et on lui avait dit que Rouhollah avait une bonne plume. Las ! Celui-ci a préféré les cassettes et la Duras, la pauvre, a dû se rabattre sur Chloé Delaume, la pauvre. Quand Rouhollah a décidé de partir prendre des vacances bien méritées en Iran, la pauvre Marguerite a vraiment accusé le coup. Elle a doublé les doses de Black Label et a téléphoné à Sollers pour se plaindre des hommes, ce qui n'était vraiment pas la meilleure idée qu'elle ait eue dans sa vie.
On a remarqué depuis cette date un phénomène très significatif : on lit de moins en moins, d'une part, et, d'autre part, on écrit et on vend de plus en plus de livres. Plus le nombre de romans publiés à chaque rentrée augmente, moins il y a de lecteurs, c'est prouvé, et c'est rigoureusement proportionnel. De ce constat on peut tirer plusieurs conclusions :
a. Les écrivains n'ont plus besoin de savoir lire pour écrire.
b. Les acheteurs de livres n'ont plus besoin de les lire.
c. Neauphle-Le-Château est redevenu la paisible bourgade de banlieue qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être.
d. Michel Foucault a la même voix que Bernard Gavoty.
e. Les gens sont maboules.
f. Khomeiny est un génie.
jeudi 25 septembre 2014
Nouvelle morale
— Alors que faisiez-vous dans cette maison d'édition ?
— Pas grand-chose. J'apportais des papiers, je taillais des bouts de crayons. J'avais un titre de secrétaire mais ça ne servait absolument à rien.
— Alors vous avez écrit ce roman, et puis après, qu'est-ce que vous avez fait ?
— Je l'ai tapé à la machine, je l'ai mis dans des paquets, quatre paquets, j'ai mis des faux noms, et je l'ai envoyé à quatre éditeurs, et puis j'ai attendu les réponses. Le premier je l'avais signé Danièle Aaron, et puis Baron, Caron, Daron. Un des éditeurs l'a refusé. Un autre m'a convoqué. J'ai vu un sous-directeur littéraire qui m'a dit : "C'est trop bien écrit". On m'a dit : "Ce n'est pas assez maladroit ! Il faut être gauche. Ce n'est pas un cri du cœur. " Mais si, en quelque sorte, c'est bien un cri du cœur. "Non, un cri du cœur, ce n'est pas écrit comme ça".
— Mais vos personnages vont sur la côte d'Azur pour prendre des vacances. Pourquoi ?
— C'est bien, pour des personnages de roman, d'aller sur la côte d'Azur, vous ne trouvez pas ?
— Vous pensez que c'est nécessaire ?
— Non, pas vraiment. Mais ça leur fait plaisir, en tout cas, à ces personnages, moi je me mets à leur place.
— Vous ne connaissez pas Saint-Paul-de-Vence ?
— Non, pas du tout.
— Mais comment avez-vous fait pour parler des cafés de Saint-Paul ?
— Oh, j'ai pensé que tous les cafés du monde étaient pareils.
— Ce n'est pas vrai.
— …
— Il y a des voitures, aussi…
— Je ne sais pas conduire.
— C'est une voiture comme dans les livres de Françoise Sagan ?
— Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vue. Je n'ai pas vu non plus les voitures des romans des Françoise Sagan. Elles doivent être plus belles !
— On boit beaucoup, dans ce livre, aussi.
— Ah oui, on boit. Ils boivent.
— Ça fait partie des choses que doivent faire les personnages de roman ?
— Non, mais les miens ils boivent tout le temps. Mais ils boivent bien !
— Ils boivent français, hein, ils ne boivent pas de whisky.
— Oui, et puis ils boivent avec élégance.
— Et le style ? Et le genre ? À quoi peut-on le comparer ?
— Je ne sais pas. À quoi vous le comparez ?
— Je ne sais pas… Il vous paraît absolument unique en son genre ?
— Oh non, non !
— Alors ?
— Eh bien, si l'on considère que c'est un roman, on peut le comparer à tous les autres romans qui existent, en tant que roman. Et puis après il y a des catégories…
— Oui… Et dans quelle catégorie le mettez-vous ?
— Eh bien ce n'est pas un roman historique. C'est une histoire d'amour.
— Hum.
— Ça c'est déjà un genre, d'être une histoire d'amour.
— Oui. Est-ce qu'on ne peut pas définir ce roman par la morale du couple qui en est le personnage principal ?
— Au sens courant du terme, ce serait plutôt des gens immoraux. Mais si l'on prend le mot "moral" en un sens plus détaché, comme la recherche d'une conduite, d'une certain manière acceptable de vivre, alors ce sont des gens qui sont à la recherche d'une nouvelle morale.
mardi 9 septembre 2014
Et le rap dans tout ça ?
Aujourd'hui, elle affirme qu'elle sait ce qu'elle fait sur Terre. Elle a trouvé sa voie. Du coup, elle continue d'oeuvrer pour des causes qui lui tiennent à coeur. Elle a ainsi fondé le "Big up Project", qui est une action contre la faim des enfants d'Afrique. Désormais, elle écrit. Son autobiographie, sortie en 2012, revient sur son parcours et sur ses différents choix de vie, et un second livre serait en préparation.
Et le rap dans tout ça ? Désormais mère de famille, elle avoue avoir trouvé la paix et la sérénité intérieure. "Je ne suis plus en colère", donc il lui est difficile de rapper désormais. Loin des projecteurs, elle se sert des réseaux sociaux pour affirmer sa foi et prôner l'amour des uns pour les autres. Elle vit sa religion pleinement, bien loin d'un star system qui ne lui convenait pas…
vendredi 18 juillet 2014
Le Grand Livre de Georges

À Trucmuche, éditeur à Paris.
Georges voudrait vous envoyer un non-manuscrit qu'il voudrait non-publier. Il hésite encore entre 3911 pages et une (1) page (la page de titre). De plus, il hésite à en parler, ne serait-ce qu'ici. Qu'en dire, en effet, qui n'ait pas été dit mille fois ? Comme je sais que vous n'allez pas manquer de me demander quel est le titre de ce non-manuscrit, je vais répondre préventivement à la question. Ce manuscrit s'intitule "Non." (Il y a un sous-titre : "Et encore, c'est trop dire.")
Pensez-vous qu'il soit possible de me non-publier, dans un délai raisonnable ? S'il devait par extraordinaire advenir que vous décidiez de me non-publier, je ferais évidemment mon possible pour tenir mes engagements, c'est-à-dire écrire ce non-manuscrit, à la main, sans aucune intention, sans aucun sujet, et bien entendu sans la moindre phrase.
Je reste à votre disposition pour tout renseignement complémentaire, résumé, synthèse, commentaire, que vous voudrez bien prendre soin de me demander un peu à l'avance, car vous vous rendez compte, j'en suis sûr, qu'il s'agit là d'un travail tout à fait considérable, et d'une ampleur jusque ici inconnue des éditeurs de (oui-)littérature.
Je vous adresse, Monsieur, Cher Trucmuche, toute la considération nécessaire et suffisante à laquelle je joins juste ce qu'il faut de particulière sympathie.
mercredi 11 juin 2014
Jeune nudiste au galetas
Le livre était au grenier (nous disions le galetas). J'y montais très souvent, j'y restais des heures. Y étaient entreposés de vieux meubles, des tonnes de livres, les partitions de mon père, des revues, des magazines, de vieilles photographies, des matelas, des sommiers, des lits pour enfants, des bouteilles vides, des bibelots dont nous nous étions lassés, des poupées, des jeux cassés, des vases ridicules, des tableaux, des fauteuils défoncés, toutes sortes de boîtes, un chevalet, et certainement d'autres choses que j'ai oubliées…
En ce temps-là, j'avais également mis la main sur un petit livre illustré qui parlait de Mata-Hari. Il y était question, dessins à l'appui, de petits seins, de corps graciles, de hanches, de bustes ; un mot en particulier avait retenu mon attention : "nubile". Il est très étrange qu'il m'ait fallu de longues années pour en comprendre le sens, alors que je passais des heures plongé dans les dictionnaires, où ces mots-là clignotaient et me donnaient de la fièvre.
Je n'ai jamais su qui avait acheté ce livre, et qui l'avait (plus ou moins) caché au galetas. Toujours est-il que Fantasia chez les ploucs a joué un rôle capital dans mon éducation. L'ayant racheté tout récemment, je fus très déçu de constater que la couverture n'était plus la même. Dans mon souvenir, la couleur jaune y était prédominante, mais il se peut parfaitement que je me trompe. Autre déception, si l'on peut dire, la deuxième phrase est celle-ci : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les fermes, c'est fortifiant, et pour ce qui est d'en trouver une plus fortifiante que celle à mon oncle Sagamore, on peut chercher. » Dans mon souvenir, c'était : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les femmes, c'est fortifiant (…) » La différence est infime, la différence est énorme. Mais, tout bien réfléchi, ça ne change pas grand-chose. Un ferme, une femme (et ses filles), une femme fermée (sur son secret), un ferme femme qui tout à coup s'ouvre d'un sourire inexplicable, une ferme fermée sur ses femmes, ces longues après-midis d'été, une torpeur lasse et rêveuse qui fait se dresser les poils sur les bras pour un je-ne-sais-quoi, les cris des animaux, les cuisses fermes, les shorts, les paroles chuchotées, les œufs cassés, les visages rougis, les odeurs, les cuisines désertes où l'on a toujours l'impression qu'il vient de se produire quelque chose de terrible, les chemins poussiéreux, les mouches… Les femmes c'est fortifiant. Ah oui alors ! Moi qui détestais le sport, j'étais pourtant en forme. C'est pas le rugby qui m'aurait mis en forme, par exemple ! J'y suis allé deux fois. La première fois, je n'avais ni chaussures spéciales ni même short de sport. Je suis entré sur le terrain avec un magnifique bermuda de ville, très habillé, ma mère m'avait donné le plus beau. Vous imaginez les rires de ces cons ! De toute façon, je n'ai pas eu le temps de rester très longtemps car à la première confrontation avec un balèse d'en face, j'ai vu trente six chandelles. L'entraîneur m'a fait sortir en se foutant de ma gueule ; mon short était tout crotté. La deuxième fois que j'ai voulu y aller, enfin muni de superbes chaussures à crampons que j'avais eu beaucoup de mal à obtenir, elles se sont prises dans les rayons de mon vélo, et on m'a ramené à la maison dans les pommes, la figure en sang. Je préférais nettement le tennis car les vestiaires étaient mixtes. Bref, ce n'est pas le sport qui m'a mis dans la forme éblouissante où je me trouve quarante ans après ! Et, question fortifiants, mes parents en connaissaient un rayon…
« RECOMPENSE. JEUNE NUDISTE PERDUE DANS LES MARAIS ! RECOMPENSE ! $ 500. RECOMPENSE MISS CAROLINE TCHOU-TCHOU. REINE DU STRIP-TEASE PERDUE » Très franchement, je n'ai jamais lu de quatrième de couverture aussi alléchante. Surtout qu'ils ajoutaient : « Miss Caroline a disparu depuis cinq heures, mardi soir, lorsqu’elle a été surprise et attaquée par des gangsters qui ont tiré sur elle plusieurs coups de feu alors qu’elle nageait dans le lac proche, vêtue seulement d’un cache-sexe. On sait qu’elle a pu s’échapper dans le sous-bois, mais du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle, sa situation ne devrait pas tarder à devenir pénible. Signalement : Buste 92,7 cm Taille 61 cm Hanches 91,5 cm. » Ce "du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle" me donnait des hallucinations ! Et ce mot, encore un mot nouveau : « Cache-sexe » ! Pas trouvé dans le dictionnaire… C'était louche. Pas de vêtements, mais pourtant "vêtue d'un cache-sexe"… Que de questions ! Même le « sous-bois » devenait étrange, équivoque, torride. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis. Je déchiffrais parfois de vieilles partitions trouvées là, dans le galetas, qui côtoyaient des magazines érotiques, et tout avait plus ou moins la même odeur de vieux papier. Il m'arrive d'avoir des érections quand je joue du piano, et je ne sais plus, dans ces moments-là, ce qui produit cette sournoise levée de pâte. Est-ce la chanteuse que j'accompagne, sa voix, la musique, des souvenirs qui me traversent l'esprit sans que j'en sois conscient, autre chose ? Aucune idée.
Mais je vous lis la suite : « Cinq cents dollars de récompense à qui ramènera saine et sauve Miss Caroline Tchou-Tchou, reine du strip-tease, du ballet de bulles et de la danse du ventre, qui s’est égarée dans la brousse, aux creux d’un torrent désséché proche de la ferme Noonan, à huit kilomètres au sud de la ville de Georges, compté de Blossom. » Vous avouerez qu'il y a de quoi se poser des questions ! Devinez où Georges a choisi d'habiter, quand il est monté à Paris ? Dans le Marais, bien sûr.
Gagnante de trois concours de beauté, vedette de ballets aquatiques à seize ans, ex-mannequin, reine du festival aquatique en 1955, ravissante, adorable brune aux yeux bleu azur et aux cheveux noir corbeau. Dix-neuf ans. Beauté satinée tout entière délicatement dorée par le soleil. Reconnaissable à un tatouage en forme de liseron qui s’enroule autour de son sein droit avec une petite rose en son milieu.
PRIERE DE NOUS AIDER A RETROUVER CETTE JEUNE FILLE !
Depuis, je la cherche, mon éternelle jeune-fille, ma reine du ballet de bulles.
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dimanche 25 mai 2014
Mots-clefs
On se demande souvent qui vient lire ce qu'on peut bien écrire ici. En jetant un coup d'œil aux mots-clefs tapés dans Google, on a une petite idée de ce qui amène les lecteurs sur le blog de Georges de La Fuly. C'est très réjouissant, même si cela oblige à en rebattre sur les ambitions du Chef.
— pute vendue en afrique
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(Garanti sans retouches ni améliorations)
samedi 26 avril 2014
Leur morale et la nôtre
Je n'ai aucune imagination. Je m'asseois au bord d'un lac, je vois de l'eau, des cygnes, des barques. Je regarde un tableau, je vois de la peinture, des couleurs, des formes. Je regarde une femme nue, allongée sur un lit, je vois un ventre, des bras, des jambes, un épiderme, des poils, des cheveux. Je regarde la télé, je vois des images, des gens qui parlent, d'autres qui marchent. Je regarde le mur de ma chambre, je vois un mur. Je regarde un crucifix, je vois une croix, un personnage, du bois. Je regarde un visage, je vois un nez, des yeux, des oreilles, des joues, un menton, des cheveux, encore. Je regarde dans le canon de ce revolver, je ne vois rien qu'un trou sombre. Je regarde mes mains, je vois des mains, avec des doigts, des ongles, des paumes, des lignes de la main, de la chair, des plis, ça brille un peu, c'est tout, je vois un auriculaire, un annulaire, un majeur, un index, un pouce, et c'est tout. Je regarde en moi, je ne vois rien, je n'entends rien. Je regarde le miroir, je vois un être sans imagination en train de me regarder, et je sais qu'il s'agit de moi. De quoi ai-je peur ? D'être immobilisé, soit maladie soit enlèvement, ne plus pouvoir bouger, devoir supporter le même panorama durant de longues heures, durant des jours et peut-être des mois. Un être sans imagination est très facilement prisonnier de lui-même, quand la vie ne se charge pas de lui fournir des distractions. Il n'est pas besoin que ces distractions soient de bonne qualité, il suffit qu'elles présentent des différences entre elles, des différences suffisamment évidentes pour que l'être sans imagination les perçoivent nettement, sans effort. Jamais on ne devrait rester immobile. L'immobilité est un vice. Le mouvement seul est moral. Regardez les chats, ces êtres vicieux, qui passent le plus clair de leur temps immobiles… Combien il convient de s'en méfier ! La preuve n'est plus à faire : un chat qui dort et c'est toute votre vie qui est suspendue à un fil. Chacun sait cela. Les six chaises Louis XV en bois ciré qui se trouvent dans la salle-à-manger connaissent bien le problème du chat qui dort, elles. Elles doivent supporter ça sans broncher, sans se plaindre. Parfois, je m'asseois dans la salle-à-manger et je regarde ces six chaises Louis XV avec une grande sympathie. J'essaie de m'imaginer à leur place, mais je n'y arrive pas. Je ne sais donc pas ce qu'elles ressentent, mais tout de même, une certaine tristesse émane de leur ensemble, une tristesse d'objets, c'est indéniable. Alors je leur parle, et je me lève, et je les déplace. Je dispose la chaise numéro 1 à la place de la numéro 2 et la numéro 2 à la place de la numéro 1. Et je me demande si c'est mieux ainsi. Mais aussitôt, je fais de même avec la numéro 3 que je dispose à la place de la numéro 4, laquelle prend la place de la numéro 3. Cela peut durer une heure et demie ; mais cela ne m'apaise pas. Je ne sais pas si elles sont mieux dans la disposition nouvelle que dans l'ancienne, et comme rien ne les distingue les unes des autres, je suis incapable de tirer la moindre conclusion de ce jeu absurde. Au moins, cela oblige le chat à aller dormir ailleurs que sur l'une des ces chaises. Hier, j'ai décidé de nommer la chaise numéro 1 "Isabelle", et la chaise numéro 2 "Carlo". Je croyais que cela me simplifierait la vie, et qu'ainsi ces deux chaises acquerraient une identité plus facilement identifiable. Mais on ne peut pas compter sur les objets, ils ne jouent pas le jeu. Ils aiment l'immobilité, quoi qu'on en pense. Alors j'ai dit : « Isabelle, veux-tu aller à la place de Carlo ? Qu'en penses-tu ? » Comme Isabelle ne répondait rien, j'ai posé la question à Carlo : « Carlo, est-ce que cela te plairait d'occuper la place d'Isabelle ? Dis-moi. » Lui non plus n'a pas répondu, ce qui m'a mis un peu en colère, mais je me suis fait une raison : les objets sont des cons ingrats. On essaie d'améliorer leur ordinaire, et voilà comment ils nous remercient. Michel Legrand, par exemple, est un objet pour lequel j'ai le plus grand mépris. Il restera Michel Legrand pour l'éternité, du moins pour son éternité à lui, avant de disparaître dans les flammes de l'enfer. D'ailleurs, je n'essaierai même pas de lui proposer de changer de place : sa place, je crois qu'il la mérite amplement. La mienne aussi, sans doute que je la mérite. Je ne sais pas, puisque je ne peux pas me voir autrement que je ne suis, c'est-à-dire un homme normal n'ayant aucune imagination. Isabelle et Carlo n'ont pas plus d'imagination que moi, mais on peut leur pardonner facilement, car personne ne demande à une chaise d'avoir de l'imagination. Carlo et Isabelle sont dociles. Ils supportent très bien que n'importe qui s'asseoit sur eux. Petit derrière pointu, gros derrière large et mol, fondement fondant ou cul serré, on dirait qu'ils ne font pas la différence. Même le chat ne semble pas les déranger. L'autre jour c'était Octavie. Je l'ai bien observée, Octavie, et je suis sûr qu'elle avait choisi Carlo exprès. Elle bougeait son derrière d'une manière louche, sans raison véritable. Tout son corps était parfaitement immobile, sauf ses fesses ! Puis elle a vu que je l'observais et elle s'est figée ; elle m'a fait pitié. Je l'avais invitée parce qu'elle non plus n'a aucune imagination. Pour ça nous nous entendons bien. Je lui ai servi du thé, nous avons mangé des gâteaux secs, et nous avons un peu discuté de l'actualité. Nous étions d'accord sur tout. À un moment, je lui ai demandé si elle voulait écouter un disque de Michel Legrand. J'avais préparé le disque et l'avais posé non loin de nous, de façon à ce qu'elle voie la pochette, sur laquelle on reconnaissait Michel Legrand. Elle a souri, a rougi, et m'a dit : « Je ne préférerais pas. » Je lui ai dit que j'étais soulagé par sa réponse et je lui ai versé à nouveau un peu de thé chaud. Elle m'a demandé si les chaises étaient bien de style Louis XV et je lui ai répondu qu'elle avait raison, et je lui ai demandé si elles étaient à son goût. « Oh, oui, c'est parfait. D'ailleurs, j'ai les mêmes à la maison. » m'a-t-elle répondu. Elle m'a alors demandé pourquoi le revolver était là, et je lui ai répondu que c'était à cause du chat. « Je comprends… » m'a-t-elle répondu. Le chat était justement en train de passer près de nous, la queue dressée, se frottant aux montants de la table. Octavie regarda le chat qui lui rendit son regard. « Il paraît que les chats ont une imagination débridée ! » me dit-elle à mi-voix. Puis, sans mot dire, elle empoigna le revolver et tua le chat, d'une seule balle entre les deux yeux. « Ça ne vous dérange pas ? », fit-elle. Je secouai la tête d'un air encourageant. On sentait l'odeur de poudre et j'ai sonné la bonne pour qu'elle vienne nettoyer. Octavie a croqué dans un gâteau sec et j'ai aperçu ses dents très blanches. Je marchais autour de la table en fumant une cigarette, pendant que la bonne passait la serpillère avec un soupir désagréable. Alors Octavie se leva et alla à la fenêtre ; elle semblait absorbée dans la contemplation de ce qu'elle voyait. Quand la bonne fut repartie, je rejoignis Octavie à la fenêtre, et nous nous mîmes à regarder de concert, sans dire un mot. Je sentais dans mon dos les six chaises Louis XV immobiles et silencieuses, et je posai mon bras autour de ses épaules. Nous étions comme deux objets abandonnés, face au paysage qui ne nous disait rien. J'eus vaguement envie de pleurer.
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