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vendredi 17 octobre 2025

Cadeau [Journal]


Le beau cadeau que m'a fait Renaud Camus, hier, cette photographie merveilleuse, généreuse et drôle, où on le voit lire Comme dirait l’autre dans la posture de qui est stupéfait par ce qu’il lit (ou voit ?), bouche grande ouverte. Il est peu de gens aussi généreux que cet homme. En tout cas, moi je n’en connais pas beaucoup. Que peut-il avoir à gagner, quel profit à me lire et à parler de moi sur les réseaux sociaux, à montrer qu’il me lit ? Rien du tout, évidemment. Et moi je ne sais même pas comment remercier, car, remerciant, j’aurais trop l’air de vouloir l’encourager à continuer. Alors j’empile maladresse sur maladresse, comme toujours. En cette matière, j’excelle. (Je lis ceci, dans le journal de Cioran, qui me correspond parfaitement : « J’ai un courage négatif, un courage dirigé contre moi-même. J’ai orienté ma vie hors du sens qu’elle m’a prescrit. J’ai invalidé mon avenir. ») 

Feuilletant son journal présent (celui de Camus), en cours d’écriture, je me disais hier que quelqu’un devrait s’atteler à la tâche de rassembler les pages qu’il a écrites, depuis quelques mois, quelques années, sur sa santé, sur la médecine, sur ce que c’est qu’un corps qui vieillit, qui souffre, et qui me semblent passionnantes. Ça ferait un opuscule extraordinaire. Du moins à mon goût. 

« J’ai une immense avance sur la mort. » C’est tout à fait l’impression que j’ai. J’ai l’intuition de la mort, depuis toujours, je la sens en moi, autour de moi, partout. Je suis son avancement avec une sorte d’extase que je n’ose penser, encore moins expliquer. C’est sûrement ce qui me rend repoussant. Et aussi, toujours chez Cioran : « Si Dieu pouvait imaginer quel poids représente pour moi le moindre acte, il succomberait à la miséricorde ou me céderait sa place. » Le moindre acte… Et parfois la moindre pensée… Tout cela me dégoûte. On écoute le « Herr, unser Herrscher », le chœur introductif de la passion selon saint Jean, encore et encore, et ça suffit bien, non ? Rien ne va nulle part, jamais… « Écartelé entre la hargne et l’effroi. » Sollers avait utilisé cette page de Bach dans l’un de ses romans, je ne sais plus lequel. Ma machine à laver est en panne. Il faudrait pouvoir tout jeter, d’un seul coup, se débarrasser de tout. Plus rien ! Allez, encore ceci : « J’aurais mené à bien un dixième de mes projets que je serais de loin l’auteur le plus fécond qui fut jamais. »

Je pense à une chose qui me fait beaucoup rire. Ce que j’écris, ça ressemble très fort à un : « Je viens de mourir. » ressassé et chanté dans toutes les tonalités. 

dimanche 7 mai 2023

Signes de vie

 

« La chance d'avoir du talent ne suffit pas ; il faut encore le talent d'avoir de la chance. »

Anna a deux yeux en grains de maïs, l'un blanc et l'autre bleu, elle a le nez en capsule de bière, elle a la bouche en barrette de couleur rouge, elle a la colonne vertébrale en scorpion prisonnier d'une bouteille, elle a le cœur fabriqué avec trois cailloux de la montagne, les mains sont en fil de fer et les jambes en feuilles de maïs (j'ai oublié de faire les pieds). Bravo Anna, merci de nous avoir présenté ton personnage. La gomme de pavot est enveloppée de merde de lion. J'ai encore le goût dans la bouche. Elle colle son oreille au mur. « C'est moi qui choisis. » Son pantalon est taché. Elle a ses règles. Les chiens aboient. L'accident est prévu dès l'origine.

Ce qu'ils peuvent m'énerver, avec leur « C'est bien écrit » ! En haute mer, on ne se demande pas si la mère écrit bien. Et Thelonious Monk, il joue bien du piano ? Et ta sœur, elle écrit bien, ta sœur ? 

« Je crois que si ce qu'on écrit exprime exactement ce que l'on veut écrire, cela perd de sa valeur ; il convient d'aller au-delà. C'est ce qui arrive avec tout livre ancien : on le lit au-delà de son intention. » 

Il faut donc écrire comme si le livre qu'on est en train de composer devait être plus ancien que nous.

« L'art n'est pas un déversoir à passions. Et quand on se prend soi-même pour objet, c'est raté. » C'est pourtant le même Flaubert qui écrit : « N'importe qui pourrait faire un livre splendide s'il se racontait lui-même, mais pour de bon, sans tricher et à fond. Et ça, personne ne le fait. » Au moment où l'on se regarde, on n'est plus soi-même serait l'explication la plus simple. Est-on si sûr que personne ne le fasse ? Ou, au moins, ne le tente d'une manière sincère ? On me répondra que la sincérité ne suffit pas, qu'il existe une frontière que nul n'est capable de franchir sans mettre sa propre vie en péril. Pourquoi n'y a-t-il pas moyen d'être réellement sincère quand nous parlons de nous-mêmes ? « La parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments. » Nos phrases sont toujours trop longues car elles amènent avec elles autre chose que le sens, elles s'appuient sur des béquilles sans lesquelles elles seraient incompréhensibles parce que trop singulières : il leur faut créer cette sorte de matière souple et gluante qui les rend assimilables en même temps qu'elle les éloigne de la vérité. « Des laminoirs sortaient des barres de fer rouge qui s'allongeaient et se tordaient sur le sol, comme des serpents de feu. » Pourtant, ces points obligés, qui sont extérieurs à nous, sont les hommages qu'on rend à la langue elle-même, car nous savons au fond de nous qu'elle connaît mieux la vérité que nous. Tous les apprentis-écrivains ont voulu faire cette expérience : rédiger une description simple de ce qu'ils voient, écrire le plus simplement possible, c'est-à-dire sans y ajouter quoi que ce soit, ce qui se trouve devant leurs yeux. On croit que c'est enfantin, qu'il n'existe rien de plus simple, mais comme pour les rêves qu'on tente de raconter au réveil, la réalité se dérobe sous la pensée, au fur et à mesure que les mots s'ajoutent aux mots. Alors l'écrivain se console en constatant que sa description est plus intéressante que la réalité. Plus intéressante oui, c'est possible, mais son projet a échoué — ce que personne, par définition, n'est en mesure de constater. 

Si celui qui écrit échoue à se décrire lui-même, c'est parce qu'il « prend la pose ». Mais il est bien obligé de prendre la pause, s'il veut avoir un instantané de lui-même, car le mouvement, c'est la matière inénarrable du rêve ; alors l'écrivain décrit la pose, c'est-à-dire la mort, ou l'instant, et ajoute à ses phrases le mouvement de la vie reconstituée, relue, et c'est ce mouvement ajouté qui lui donne le sentiment de faire de la littérature : il y a création. Mais c'est précisément cette création, le problème… On tourne en rond ! De quelque côté que le désir de l'écrivain se porte, celui-ci ne rencontre que des chemins barrés ou impraticables. La littérature est une entreprise impossible. Se perdre et rater sont les seules voies envisageables. D'elles ne peuvent sortir que des barres de fer rouge qui s'allongent et se tordent sur le sol, comme des serpents de feu

N'importe qui pourrait faire un livre splendide s'il se racontait lui-même, mais pour de bon. C'est sans doute dans ce « pour de bon » que réside l'art. « Décidément nous ne suivons plus la même route. Moi je ne vise pas le port, mais la haute mer, et si je fais naufrage, je te dispense du deuil. » (Flaubert à Maxime Du Camp) La haute mer, c'est se perdre, et sans doute se perdre pour de bon. La haute mer, je ne la connaîtrais sans doute jamais, quelles que fussent mon inconscience et ma volonté. Je peux tout au plus en reconnaître la sauvagerie chez les autres. 

J'ai en horreur la tricherie, et je crois la déceler facilement. Je la vois autant chez moi que chez autrui, c'est ce qui rend cette entreprise si douloureuse. Écrire, c'est être endeuillé de soi-même. On ne peut plus croire en soi, quand on écrit. Que les autres mentent, et mentent mal, je m'en fiche, je ne vais pas en souffrir à leur place, mais mon propre mensonge, cette force qui sans cesse me pousse hors du chemin quand j'y marche résolument, quand je crois avoir trouvé un sentier personnel, il faut une sorte d'inconscience ou d'innocence pathologique pour ne pas en être dégoûté. Il faut constamment se prendre par surprise, au moment où le moi se repose, où il pense avoir la paix, assuré qu'il est d'être qui il est et de se connaître. 

Dans les promenades que je fais autour de chez moi, depuis quelques mois, je fais chaque jour ou presque cette expérience étonnante : très sincèrement, je crois à chaque fois que tous les chemins me sont connus, et j'en découvre pourtant chaque jour un nouveau. Qu'est-ce qui m'a empêché de l'avoir aperçu avant ? Nous avançons dans la vie comme des aveugles qui donnent de leur canne blanche des coups de bâton à la vérité. Plus celle-ci se présente sobrement à eux, plus ils la brutalisent en toute bonne conscience. « Tu n'es pas là. Tu ne peux pas exister. » Elle nous dit : « C'est moi ! » et nous lui répondons : « Usurpatrice ! Il n'y a que moi qui sois moi. Je me suis moi-même. » Et le rêve passe son chemin, comme un chien qui a peur du bâton. Se promener seul dans la campagne, c'est un école du rêve. Il faut ouvrir grand ses oreilles. Je me livre à un exercice que j'aime tout particulièrement : écouter tous les sons qui me parviennent, en les découpant en tranches, du plus proche au plus lointain — c'est un contrepoint géographique. J'essaie de les entendre tous simultanément, conscient de chacun de leurs timbres et de leurs orbites. Alors la réalité prend un aspect mystérieux, et c'est peut-être simplement notre inattention ordinaire qui produit cet effet d'étrangeté. Dans le Gard, j'essaie de garder le regard ouvert, car je sais que je suis aveugle et sourd ; alors je passe et repasse par le même sentier, jusqu'à ce qu'un autre sentier s'ouvre en moi — à l'intérieur du même. C'est un dévoilement en perpétuelle augmentation, comme une fugue aux voix infinies, ou une passacaille qui irait en s'élargissant indéfiniment : mais on sait qu'au terme ce n'est pas la vérité qui nous attend, mais l'Absence. Le point d'orgue ouvre sur le vide.

« Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus ; et encore un peu de temps, et vous me verrez, parce que je m’en vais auprès du Père. » Encore un peu de temps… Ce temps que vous n'avez pas, que vous n'avez jamais eu — même pour vous. Autant dire qu'on parle dans le vide. Qu'on écrit dans le vide. En pure perte. Et nos pauvres phrases s'allongent et se tordent sur le sol, comme des serpents de feu qu'on piétine sans même s'en rendre compte. Les sentiments font en s'allongeant des ombres gigantesques qui recouvrent les autres, les font disparaître au regard, c'est le temps lui-même qui s'épaissit, qui rend l'autre invisible ou inconsistant, jusqu'à l'accident. Car il y a toujours un accident qui vient rompre la vie sentimentale, qui vient la partager, la faire bifurquer brutalement au moment où l'on s'y attend le moins. Alors l'autre apparaît comme autre, ce qu'il n'avait jamais cessé d'être, et il vient saccager le chemin familier avec ses gros sabots crottés. On peut toujours en appeler à la poésie et à la sagesse, à la bonté, alors, c'est le moment qu'elles choisissent pour nous signifier qu'elles ne nous connaissent pas, que nous ne nous sommes jamais rencontrés. 

Dans les promenades qu'on fait dans les étroits sentiers de la campagne, notre poitrine déchire souvent sans même y prendre garde le fil invisible qu'une araignée vient de tisser inconsidérément d'un bord à l'autre du chemin. Nous sommes toujours surpris que personne n'ait expliqué aux araignées qu'il était parfaitement déraisonnable de produire autant d'efforts en pure perte, car les chemins sont faits pour être traversés par les hommes. J'écoutais In Love In Vain, alors, par le trio de Keith Jarrett. C'est en vain que les araignées des chemins creux tissent leurs toiles, et pourtant, elles vont refaire sans cesse cet effort inutile. Elles aussi, elles disent : « C'est moi ! », mais nous ne pouvons pas les entendre ; nous n'avons pas le temps et nous sommes les plus forts. Les phrases des araignées ne nous arrêtent pas, et pourtant elles ne cesseront jamais de les écrire, ces phrases presque illisibles, elles ne cesseront pas de tisser des fils invisibles reliant les deux bords de la réalité, cette réalité que nous traversons sans la voir. Autant nous les déchirons facilement, autant elles reviendront éternellement. Un désir n'empêche jamais l'autre désir de reprendre là où il était, jusqu'à l'absurde. Il faut être fou pour aimer en sachant que notre amour va être immanquablement déchiré par la poitrine inattentive de la passante. L'accident est prévu dès l'origine.

La haute mer de Flaubert, c'est qu'il sait que l'accident est la règle. L'exception, c'est le chemin. Écrire sans tomber, sans être déchiré, sans aimer en vain, c'est une fiction. C'est humain, de se raconter des histoires. Personne n'aurait le courage de se mettre en route, sans elles. Personne n'arriverait à la fin de la phrase, s'il ne s'étourdissait pas de sa propre folie, de son propre aveuglement. Il y a trop de chemins, trop d'embranchements, trop de réalité qui se lève sous nos pas. Il faut fermer les yeux et foncer tout droit, il faut avoir confiance en sa chance, même quand elle ne nous a jamais souri, nous croisant. Nous sommes ridicules ? Bien sûr. La seule manière de ne pas l'être est de se taire à jamais.

C'est dans le second disque du trio de Keith Jarrett, enregistré en studio au milieu des années 80 (Standards, Vol. 2), sans doute le plus beau de tous, que les titres nous parlent le plus directement. So TenderMoon And SandIn Love In VainNever Let Me GoIf I Should Lose YouI Fall In Love Too Easily. On croirait vraiment qu'il a composé ce disque en pensant directement à nous. C'est trop beau pour être vrai. Je n'oublierai jamais l'été passé à Annecy, cette année-là, avec Céline et Corinne. Quelle insouciance, quelle gaieté, quelle joie ! J'ai du mal à croire que cette vie-là fut la mienne. En ce temps-là, je n'aurais jamais eu l'idée parfaitement saugrenue d'écrire, d'écrire autre chose que des lettres d'amour ! Heureux d'avoir connu quelques années innocentes… C'est toujours ça que les cons n'auront pas. Il me semble, mais peut-être est-ce une illusion, que la connerie ne s'était pas encore diffusée à tous les étages de la société française, alors, qu'il y avait encore pas mal de place pour la joie et l'improvisation amoureuse, que le réseau vicieux et étouffant était encore lâche, même s'il pointait déjà le bout de son nez. La tendresse n'était pas encore un produit de consommation courante, la liberté pas un concept vide, et l'érotisme ne s'était pas encore complètement déconsidéré. Personne dans ces années-là n'aurait imaginé que les bistrots seraient un jour remplacés par les réseaux sociaux, qu'on se marierait entre hommes, qu'on parlerait sérieusement de « narratifs », que le lien-social était une petite chose souffreteuse qu'il fallait sans cesse réparer, que le sexe serait remplacé par le genre, qu'on aurait peur d'une grippe, qu'on se saluerait en s'envoyant des coups de coudes, que la plus haute ambition des jeunes gens serait d'être influenceurs ou de faire du muscle dans des salles de sport et que la littérature (en France !) serait bientôt une chose qui n'intéresserait plus personne. La musique était encore un art respecté, la variété s'appelait encore la variété, on ne parlait pas à ses amis à travers des écrans, les femmes n'étaient pas occupées exclusivement à faire des procès aux hommes et Paris était encore une ville habitable, de même que Lyon et Marseille. Les voyages avaient encore le goût du voyage, c'est-à-dire de la distance et de l'étrangeté, du dépaysement. Comment ce monde-là a-t-il pu être englouti sous nos yeux en si peu de temps, et sans laisser de trace ? C'est inimaginable ! Aurait-il perduré que je n'aurais jamais eu l'idée d'écrire. Je n'étais pas fait pour ça. D'autres s'en chargeaient et c'était très bien ainsi. Les sentiments n'étaient pas encore suspects et toutes les femmes revêches. Elles ne pouvaient pas l'être toutes, revêches, il suffit d'écouter l'introduction de So Tender, par Keith Jarrett, pour en être persuadé. On n'improvise pas une telle musique dans un monde où les femmes sont devenues les pires ennemies des hommes, c'est impossible. Les sentiments se sont tellement allongés, comme le café ou comme les putes, qu'ils n'ont plus aucune saveur, et qu'il faut y ajouter des exhausteurs de goût, et beaucoup de sucre. Les mots n'avaient pas encore cette odeur de charogne que leur donne le mensonge empilé sur l'imbécilité, la peur et la hargne n'avaient pas encore élu domicile dans les corps aliénés et épilés, la brutalité ordinaire et la marchandisation du système immunitaire n'étaient pas encore acceptées par une population hébétée qui ignore ce qui lui est propre. Un internaute répond « Elton John » à la question : La musique de quel artiste tu peux écouter une journée entière sans te fatiguer (sic) ? Il est dorénavant plus rapide et plus simple de signaler les mots qui ne mentent pas. On apprend aujourd'hui que les arbres aussi peuvent être timides entre eux ; ils sont donc désormais plus civilisés que la plupart des humains. 

Nous sommes des « invités à l'attention », selon le mot de Claudel. Entre les phrases et l'être, il ne peut y avoir qu'un silence reporté, celui qui émane de la timidité devant la Création. Nous sommes pourtant les spectateurs bavards et hystériques d'un sens absent qui occupe tout l'espace. Je suis bien forcé de regarder dans le passé, puisque le présent me fuit obstinément et que l'avenir me dégoûte. Au moins n'ai-je pas de sens sur les mains, ou si peu que personne n'y croit. 

Te souviens-tu, Jean-Philippe, quand tu nous lisais de longs passages d'Ubu roi à Saint-Michel, debout sur les tables ? Tu aimais qu'on te prenne pour un dingue, mais un dingue lettré. L'époque était tendre avec les farces, mais tu n'as pas eu l'attention que tu méritais, pas plus que Mark l'Américain, si maigre et tendrement arrogant, qui jouait de la guitare électrique comme Jimmy Hendrix, pas plus que Dominique et ses petites fesses rondes et dures qui nous invitait le mercredi après-midi à manger des frites et des olives en ville. Pourtant, nous en faisions, des phrases ridicules et prétentieuses qui laissaient nos professeurs épuisés et vaguement admiratifs. Nous avons aimé les rendre fous, mais ça restait dans les limites d'une société dont l'homogénéité n'était guère remise en question. Quand j'y pense, je vois bien que nous étions aimables et attentifs même dans la volonté de nuire. On ne se défait pas si facilement des manières dont on hérite, et nos parents, dans l'ensemble, ne giflaient pas facilement leurs grands-mères. Je pense à Simone et sa détestation des bourgeois : elle aurait dû me haïr, mais elle n'y parvenait pas, parce que nous avions des goûts musicaux communs. Je pense à Michel qui trouvait que nous n'étions pas assez révolutionnaires. Je pense au Père Tresh qui tolérait mes cheveux longs parce que j'allais discuter de Beethoven avec lui après le repas du soir. Je pense à Christian qui se branlait tous les matins sans que notre présence le dérange, et qui nous avait appris le mot « prépuce ». Où allions-nous ? Nul n'aurait su le dire, mais personne n'avait de réelle inquiétude quant au monde dans lequel il s'agissait de se faufiler après tant d'autres, même quand nos discours prétendaient l'abattre. Nous jouions le rôle qu'on attendait de nous avec une désinvolture qui rassurait nos aînés. Les pleurs et les lamentations, les tourments et le découragement n'étaient qu'une figure de style passagère, un rite, un moment à passer entre nous, les nouveaux-venus, une communion vacharde et exaltante qui nous donnait l'impression d'exister plus et mieux que les vieux. La sexualité était à la fois fraîche et solennelle, et nous nous y ébattions avec une curiosité émerveillée dont nous n'avons pas réussi à perdre le goût. Le temps des coups n'était pas encore venu ; nous étions tellement habitués aux caresses que notre imagination ne pouvait envisager très longtemps d'autres gestes. Rien ne nous avait préparés à la guerre incivile. 

C'est dans la musique que l'Attention est par force la bienvenue, et même la nécessaire. Entre deux sons, entre deux phrases, entre deux accords, c'est cette attention appliquée et travaillée, rendue audible, qui fait le musical par le geste et l'intention qu'elle demande. Ça se passe de la même manière que dans la sexualité : on peut dire qu'il n'y a pas de vraie musique sans érotisme de la pensée. La musique est sortie des mots comme la nuit sort du jour, quand tout le monde croit que c'est le contraire. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui entendent, ceux qui ouvrent les yeux dans la nuit noire. 

Les enfants vont bien ? Oui, ça va. Christie a prévu de rester ? Je ne sais pas. Kevin a encore été collé. Ah bon ? Qu'a-t-il encore fait ? Il imitait GMK en cours de maths. Quel crétin! Mais non, mais non, il a raison. Mais qui est GMK ? Tu ne connais pas GMK ? Non, je ne connais pas GMK. T'auras vraiment tout raté, toi, dans ta vie ! Elle boit du vin blanc glacé, il boit de la bière. Elle est belle et blonde, il est barbu et roux. Sans moi, on ne serait pas là… Sans toi on ne serait pas là, c'est la vérité. Tu ne te sens pas responsable du tout ? Non. Pourquoi, je devrais ? Un divorce, c'est toujours quelque chose de complexe. Moi j'ai une explication très simple. Tu simplifies toujours tout. C'est vrai, ça, je simplifie ce que tu compliques à souhait. Tu dis ça parce que j'ai couché avec Robert, mais ce n'est pas la seule raison. C'est la seule raison qui nous a conduit ici. Tu crois que les couples meurent de mort subite ? Tu ne trouves pas que ça sent la sardine ? La sardine ? Oui, la sardine en boîte. Non, je ne sens rien. Je sens cette odeur depuis deux jours. Tu en as mangé ? Mais non ! Tu dis ça pour détourner la conversation. Tu appelles ça une conversation, toi ? Moi, j'essaie d'avoir une conversation avec toi, oui. Je suis cocu, et en plus je ne sais pas discuter, c'est ça ? Si tu savais… Si je savais quoi ? Robert ne baise pas bien ? Tu vas te plaindre de ses services ? J'ai envie de te frapper ! Là où je me sens le plus en vie, c'est quand je tripote tes nichons. Ah bon, vraiment ? Non, t'as raison, c'est pas quand je tripote tes nichons, c'est quand je pelote ton cul. Ça nous éloigne un peu du sujet de notre rendez-vous , tout ça. Oui, un peu. Mais il fallait quand-même que ce soit dit. 

Le talent d'avoir de la chance, ça on peut dire sans crainte de se tromper qu'on en aura bougrement manqué ! Si je pouvais mourir de mort subite, là, à l'instant, tout serait réglé. Mozart : « Je me trouve comme un lièvre dans du poivre. » Tantôt ils nous lèchent, tantôt ils nous mordent. 

Je me suis intéressé à Amanda Lear, la semaine passée. Dieu sait pourquoi ! Mais Dieu ne me dit jamais rien. C'est un petit cachotier. Cora se sent très seule ; c'est normal, elle l'est. Elle devrait écouter les Gurrelieder, de Schoenberg. Sophie était allée m'acheter Picasso, le héros, de Sollers, à la FNAC Montparnasse. Comme il était là, elle lui avait demandé une dédicace (mais pour elle !). J'ai donc dans ma bibliothèque un livre de lui qui est dédicacé à quelqu'un d'autre que moi. Elle est folle d'avoir fait un bébé ! Pour l'instant, elle est heureuse, mais je préfère ne pas penser à la suite… Des spécialistes étudiaient à la loupe l'implantation des poils pubiens d'Amanda Lear, dans les photos qu'elle avait faites dans Playboy, pour déterminer si c'était un garçon ou une fille. On lui demande si elle était le genre de Sylvio Berlusconi : « Ah non, pas du tout ! Il n'aimait que les Italiennes brunes aux gros seins avec plein de poils sous les bras. » Voilà qui fait rêver…

J'ai attendu trop tard : ce matin, quand je veux cueillir des roses et des iris pour faire un bouquet, les fleurs perdent leurs pétales au moindre mouvement. Ce matin de printemps ressemble à l'automne. « Je ne suis pas celle que vous croyez », semble me dire la nature. Sollers est mort, hier, enfin, avant-hier, mais j'ai appris sa mort hier matin. Trop tard ! Tout est toujours trop tard, avec moi. Mon jardin n'est pas vraiment mon jardin, je n'en suis pas le maître, visiblement. Il n'en fait qu'à sa tête. J'entends le troisième mouvement de la troisième symphonie de Brahms à la radio. J'ai écrit très rapidement (trop) un petit texte en hommage à Philippe S. Page 105 de son Carnet de nuit : « Elle ne donne pas signe de vie. C'est inespéré. » Pourtant, la journée d'hier avait bien mal commencé… À Neuf heures, l'émission Répliques de Finkielkraut, « La vie avec un chien ». Rien à en tirer, on tourne le bouton. Et Finkielkraut qui s'extasie sur Yes, nom donné à une chienne par l'auteur (l'autrice). Il leur parle d'un ton doucereux de jeune nonne souffreteuse qui ne veut pas choquer la mère supérieure en lui parlant de ses problèmes intestinaux. Pourquoi ? Ils ont un cancer ? Tout m'énerve ! Le Lys d'Or : LSD. Hier-soir, j'ai essayé de regarder The Doors, d'Oliver Stone. Impossible, c'est un gros nougat pâteux et sans intérêt. Ça m'a seulement donné envie de reprendre du LSD. « J'ai envie de me mettre la tête dans le plâtre » (Roland Barthes) Je repense à la chambre 111. Ariane et ses gros seins, qui suçait son pouce en disant « Maman ! » quand on baisait. On avait joué la première sonate de Bach, du Fauré, du Beethoven, du Schumann, et quoi encore ? Son visage rond, son sourire confit. Plus tard, elle a rencontré son mari, un clarinettiste moustachu qui aimait les femmes « bien bustées » et qui la baisait sur le capot de leur voiture, dans la forêt, du côté de Brive-la-Gaillarde. J'ai retrouvé un livre de Jean-Pierre Dufreigne qu'elle m'avait offert : Le génie des orifices. « Nous crachâmes donc la blanche pituite au matin. » Des orifices, pas des origines ! Les imbéciles habituels de la droitardise de plomb en font des caisses sur une pauvre page assez faiblarde écrite par le ministre de l'Économie. Depuis deux semaines, on y a droit quotidiennement. Ils rivalisent d'“humour” vengeur et moral, ces cons. Ils vont même jusqu'à plaindre sa femme et ses enfants ! Tout ça parce qu'il a parlé d'un cul, d'un trou du cul, d'un anus. « Mais c'est mal écrit ! » gnagnagna… Ce sont eux, les trous de balle. Érotisme contre pornographie, devoir moral contre talent littéraire, impôts contre décence commune, tout y passe, sans qu'ils se lassent. C'est ça, la Bêtise : l'absence de lassitude. La reprise incessante, la vindicte vengeresse, le cul leur est la porte de l'enfer, ça les obsède, quoi qu'ils en disent. Ça revient éternellement. 

Il y a beaucoup de très belles photos de Sollers. C'est comme les musiciens de jazz qui sont toujours photogéniques, je ne sais pas pourquoi. C'est incroyable, ces images ! Je ne cesse d'y revenir. Isabelle, par exemple. J'ai réussi une photographie, d'elle. Une seule, mais j'en suis vraiment fier. Qu'est-ce qui fait qu'à un moment donné un être laisse sortir de lui cette chose mystérieuse qui fond sur nous comme une évidence ? Il faut être là. Présent. C'est l'attention qui est prise au mot. On ne comprend pas, et tant mieux. C'est tout à fait comme si la personne devant l'objectif se mettait tout à coup à parler en une langue étrangère, une langue qu'elle n'a jamais apprise. C'est l'Exception qui se montre, bousculant au passage la règle et les signes sociaux. Ça va au-delà. Si ce qu'on est exprime exactement ce qu'on veut être, c'est qu'il manque quelque chose. L'être doit se laisser être plus, c'est à cette condition qu'il séduit et bouleverse. Les femmes, parfois, devant un œil extérieur, laissent leurs orifices s'ouvrir, à leur insu. Ça ne dure pas. Elles ont trop peur de ce qui peut en sortir. Les signes de la vie intérieure sont toujours dangereux, quand ils sont intacts. C'est un au-delà qui se manifeste, ça déborde, et quand c'est sorti, il est trop tard pour rattraper la chose. Nous le savons tous confusément. La photographie devrait servir d'abord à ça : révéler la double existence, la langue amadou. Amadou vient d'amoureux. L'amoureux prend feu quand il voit, quand il est face à l'image qui parle une langue inconnue : les dix mois de la nuit rouge. Une saison en enfer. C'est toujours une histoire de langue, de langues de feu. 

vendredi 17 mars 2023

Le bandeau et moi (et moi)

J'hallucine, comme disent les jeunes ! 

Une fille à tête de cul publie sa photo sur Facebook, qu'elle commente ainsi : 

Physique : 6/10
Intellect et culture : 9/10
Caractère/personnalité : 8/10

J'en vois une autre qui chaque jour dépose des autoportraits d'elle, sans commentaires. Elle est souriante et n'est pas désagréable à regarder, certes, mais quel peut bien être l'intérêt de montrer son visage ainsi sur les réseaux sociaux… si ce n'est pour se proposer ? Pour mettre la viande à l'étalage ? Ça ne les dérange pas un tout petit peu, quand-même ? Mes contemporains sont devenus complètement fous, je ne vois que cette explication. La nourriture industrielle, peut-être ? À moins que ce ne soit un empoisonnement par les vaccins ? Ou l'eau du robinet ? N'ont-ils plus la moindre pudeur, la moindre lucidité, ne parlons même pas d'humilité ou de décence, encore moins de sagesse ? Intellect et culture : 9/10 ! Faut-il être complètement taré, tout de même, pour croire (et affirmer publiquement) une chose pareille ! Et je préfère ne rien dire de son jugement sur son caractère et sa personnalité ! Mais la personnalité… Nous y voilà ! C'est bien le nœud de l'affaire, en effet. Tous ils sont absolument satisfaits d'être ce qu'ils sont et ne s'imaginent pas autre une seconde, ou, s'ils l'imaginent, c'est du bout des lèvres, pour le principe, parce qu'il faut le dire — mais on voit bien qu'ils n'en pensent pas moins. 

Ils ont de la personnalité, ils ont du caractère ! Ça oui, on ne peut pas en douter, en effet, et c'est bien ce qui nous poussera à les éviter tant que nous en aurons la force. Est-il encore possible de croiser un être humain normal, quelqu'un qui n'ait pas la personnalité et le caractère d'un Cyril Hanouna ou d'un Joey Starr ? On en doute.

Il y en a une autre, que je suis depuis longtemps, et qui est assez jolie et même sexy. Elle aussi dépose énormément de photos d'elle, toujours sous son meilleur aspect, souvent en compagnie de célébrités, et se fâche dès qu'un homme lui fait un compliment un peu trop direct. Mais pourquoi donc met-elle la marchandise en vitrine, alors ? Croit-elle qu'on va la complimenter sur son intellect, sa culture, sa glorieuse personnalité et son caractère angélique ? Mais que croient ces femmes ? Qu'elles sont tellement supérieures aux hommes qu'elles peuvent en toute impunité les prendre pour des imbéciles ? 

Je voyais hier la couverture d'un roman écrit par un tout jeune écrivain, dont c'est le premier livre. L'éditeur a cru bon de gratifier ce livre d'un bandeau, avec photo et nom de l'auteur, comme si celui-ci nous était aussi connu que Marcel Proust ou Louis-Ferdinand Céline. Or, cet écrivain, personne ne le connaît (en tant qu'écrivain) — par définition, puisqu'il s'agit de son premier livre. Quelle peut bien être l'idée de l'éditeur (et de l'auteur qui a accepté cela) ? Il faut des années, et parfois des générations, pour qu'un nom s'impose, et ce qui impose le nom, c'est l'œuvre. Mais je devrais écrire "il fallait". Je n'y suis plus du tout. Je n'ai plus avec mon époque que des rapports si lointains et si lâches que plus rien de ce qui m'en parvient ne m'est compréhensible. Ce qui impose le nom, aujourd'hui, c'est le nom. Ce qui impose l'image, c'est l'image. Ce qui impose l'œuvre, c'est le culot de celui qui se prend pour son auteur. Image, nom, personnalité, caractère, moi, publicité, réseau, auto-jugement, soi-mêmisme, l'époque était mûre pour les attestations qu'on se fait à soi-même. Il y a trois ans, nous avons connu cette chose extraordinaire : nous signions au bas de bouts de papier imaginés par des déments grâce auxquels nous nous autorisions à sortir de chez nous pour aller acheter un kilo de patates, et nous tendions ces attestations à des gendarmes, sans que personne ne pouffe de rire, sans que personne ne se mette à hurler à la mort ! L'humanité est revenue au stade de l'enfance et personne ne semble s'en offusquer, ou même s'en apercevoir. Je dirais que je suis écrivain et que je m'autorise à m'autoriser à respirer. Et toi, à quoi joues-tu ? Pareil que toi mais en mieux. Eh bien jouons ensemble, alors ! Nous sommes beaux, nous sommes merveilleux, nous sommes NOUS ! 

Ils veulent le nom, ils veulent l'image, ils veulent la gloire, la “visibilité”, la renommée, dès qu'ils ont fait trois ronds dans l'eau, et souvent beaucoup moins. Comme les enfants qui interpellent leur mère : REGARDE ! T'AS VU ? en se dandinant entre deux pâtés. Tu m'as vu ? Autrefois, on appelait ça des m'as-tu-vu.

jeudi 14 avril 2022

Je vais te tuer

Mélanie Chavaux était moche. Fred Lampé était amoureux. Il avait coutume, lorsqu'il la prenait en levrette, le matin dans sa petite studette marseillaise, de lui dire qu'elle était belle, qu'il ne connaissait pas de femme plus belle. Il ne lui aurait pas dit ça une demi-heure plus tard, alors qu'ils étaient attablés devant leurs bols de thé à la mangue, dans la minuscule cuisine sans fenêtre, la radio allumée, mais, de dos, quand il voyait ses grosses fesses bouger avec une sorte de majesté âpre, il avait un irrépressible besoin de prononcer cette phrase rituelle qui invariablement restait sans réponse : « T'es belle, Mélanie. T'es la plus belle ! »

Pourquoi le disait-il ? Pour se donner du courage, pour faire plaisir à Mélanie, pour se consoler ? Le fait était là : à chaque fois qu'il pénétrait Mélanie dans cette position, ses grosses fesses gélatineuses et marquées de vergetures faisaient automatiquement venir à sa bouche la formule rituelle. En s'entendant prononcer les mots : « T'es la plus belle ! », sans voir le visage de Mélanie, il avait vaguement honte de lui, et s'attendait à une réaction de Mélanie, réaction qui n'était jamais venue.

Fred était ce genre de petit bourgeois, professeur de français au collège, qui achète du matériel Hi-Fi à la FNAC et des lave-linge sèche-linge à la CAMIF. Mélanie était aide-soignante à l'hôpital. Elle regardait C'est mon choix à la télé, quand lui préférait Apostrophes et Envoyé Spécial. Rien ne le prédisposait à trouver belle un boudin ; mais s'il avait jeté son dévolu sur elle, c'est bien parce qu'elle était moche. Il le savait, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Fred Lampé n'imaginait pas que Mélanie puisse croire ce qu'il disait dans leurs moments d'intimité. C'est pourtant ce qu'il advint. Mélanie, contre toute attente, finit par se croire belle. Il le comprit le jour où elle commença à lui envoyer par sms des photos de ses fesses, des photos qu'elle accompagnait de mots tendres et sentimentaux. Après les fesses, Mélanie se mit à photographier ses seins, puis son ventre, puis ses pieds, puis ses jambes, puis son sexe. Enfin, un jour, elle photographia son visage. Elle prit un cliché, puis deux, puis trois, puis une dizaine, puis une centaine. Mais elle n'envoya rien. Elle s'enferma chez elle, se fit porter pâle, et passa une journée entière à faire des photos de son visage. Vers six heures du soir, après des milliers de photos sur le même sujet, elle envoya à Fred un écran noir avec ses quatre mots inscrits en blanc : « Je vais te tuer. »

Fred était chez lui, en train d'écouter Jean Ferrat, quand arriva le texto. Il avait son casque sur les oreilles et sirotait un jus de grenade bio. Il n'entendit pas le portable vibrer. Les très nombreux sextos envoyés par Mélanie ces derniers jours l'avaient d'abord surpris, mais la seule chose qui l'inquiétait réellement était qu'il faudrait bien à un moment donné expliquer à Mélanie qu'elle n'était pas jolie. Mais rien ne pressait, et ces envois à répétition le distrayaient un peu de leur morne routine. Il lut le texto une heure après l'avoir reçu, et ne comprit pas du tout ce qu'elle entendait par là. Était-elle en colère ? Pour quelle raison ? Était-ce une plaisanterie ? Une plaisanterie érotique ?

À huit heures, comme elle n'était toujours pas là, alors qu'ils étaient convenus de se retrouver chez lui pour le dîner, Fred repensa au message de Mélanie et tenta de lui téléphoner. Répondeur. Il envoya un texto pour lui demander de le rappeler. À Neuf heures, toujours rien. Il rappela, et il envoya un autre sms, plus pressant, toujours en vain. À dix heures il corrigeait des copies avec son stylo quatre-couleurs tout en écoutant un disque de Jacques Bertin. À dix-heures et demie, il rappela Mélanie, plusieurs fois. Et encore. Toujours en vain. Il se coucha plein d'étonnement. Quelle mouche la piquait ? Ça ne lui ressemblait guère, mais les photos qu'elle lui envoyait depuis quelques jours, ça ne lui ressemblait pas non plus. Il prit un somnifère et s'endormit facilement. 

Le lendemain, Germain Lastrapel, gardien au Centre de la Vieille Charité, eut la surprise de découvrir Mélanie Chavaux, entièrement nue, endormie dans une des salles du Musée d'Archéologie Méditerranéenne. Elle s'était laissé enfermer, la veille, et avait passé la nuit à déambuler et à se prendre en photo. Sur ses cuisses était écrit, au rouge à lèvres : « Je vais te tuer, Fred Lampé. »

dimanche 10 avril 2022

jeudi 26 février 2015

La Gamme


« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification.

Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. . Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

jeudi 25 décembre 2014

Première ligne (9)


Je suis ce que j'étais. Les chaussures d'homme doivent toujours avoir des lacets. Tout s'est passé semble-t-il entre 1972 et 1976. Sais-tu qu'un des premiers livres de Ludwig Feuerbach s'intitulait L'Homme est ce qu'il mange, le mystère du sacrifice ? Celui qui ne veut rien est pauvre, qui est le premier d'entre tous. Nous avons mangé, en ces années-là, pour mille ans, il ne nous reste plus qu'à ne pas vouloir. À cela nous nous appliquons sans répit, depuis, mais avec bien des difficultés, il faut le reconnaître. Puis que vous ayme, il fault que je vous die. L'ancien subjonctif de dire s'écrit de la même façon que le "die" anglais, mourir. Il a dit :  « Je suis celui qui suis. », Il n'a pas dit : « C'est moi. », c'est à cela qu'on le reconnaît. Je suis ce que j'étais, et je puis davantage

Je crois que mon problème, comme on disait dans ces années-là, c'est qu'il faut toujours que je die à celle que j'aime que je l'aime. Si j'avais pu me taire, si j'avais su la fermer, la boucler, comme ma vie aurait été simple, vivante, allègre, heureuse, tranquille, cool. Surtout que, je ne sais pas si vous avez remarqué ce léger problème, mais quand on dit, en général, c'est déjà fini. Le dire et le faire sont dans deux temps contigus qui ne sont pas du tout synchrones. L'expression, c'est même exactement ça. Exprimer, donc sortir quelque chose de soi, c'est le faire advenir à la parole, et en même temps, le sortant de soi, le faire mourir, le faire désadvenir. Dire et faire, ça ne peut pas être simultané. Je me rappelle cette amie que j'avais emmenée promener au Parmelan, au-dessus d'Annecy ; nous sortions de la forêt, et elle n'arrêtait pas de dire : « Comme c'est beau ! Comme c'est beau ! J'adore ce paysage, vraiment ! Mon Dieu, comme c'est beau… » Elle n'arrêtait pas de parler. J'ai dû la faire taire. Mais du coup, elle aimait beaucoup moins le paysage, ne pouvant plus dire qu'elle l'aimait…Ça vous semble contredire ce que j'essaie de vous expliquer ? Alors c'est que vous n'avez rien compris. 

Mais que s'est-il passé durant ces quatre années ? Je crois qu'il s'est agi de quatre années durant lesquelles je n'ai à peu près rien dit ; entre l'adolescence et l'âge adulte, il y a eu ces années de silence. Je voulais qu'on me croie intelligent et j'avais remarqué que ceux qui ne parlent pas bénéficiaient d'une prime à l'intelligence.

Nixon, vous vous rappelez ? Nixon et Mao. Nixon et Brejnev. Pat Nixon ouvrit les bibles de la famille au livre d'Ésaïe 2,4 qui indiquait « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue ; et leurs lances en serpes » Quelques douze années auparavant, j'avais été le témoin du retour de la guerre d'Algérie, en pleine nuit, de mon frère. On m'avait réveillé, et j'avais découvert le bidasse qui m'avait expliqué la différence entre les FM et les PM et offert son ceinturon avec lequel, des mois plus tard, j'allais rouer de coups un camarade, au sous-sol de la maison familiale. Cette nuit-là, c'était comme une espèce de Noël, avec ce grand Jésus qui apparaissait soudain dans ma crèche. En général, ce sont les cadets, qui arrivent et s'ajoutent à la famille, mais dans mon cas, c'était l'aîné. Mais d'où venait-il, lui, de quelle nuit étrange, exotique ? Il était beau mais il ne parlait pas beaucoup, en tout cas pas de ce qui s'était passé là-bas, mais peut-être est-ce seulement parce que nous n'avions aucune réelle question à lui poser à ce sujet. Je le voyais faire de la corde à sauter en soufflant consciencieusement, et aller frapper dans un sac de sable suspendu dans la cave des vins. La boxe, les filles, le rock-and-roll, et le chewing-gum, il vivait à l'américaine. Pas nous. À vrai dire, c'est un peu comme si ce frère n'avait jamais été mon frère de sang, mais que mes parents l'avaient adopté sur le tard. Il semblait nous venir d'ailleurs.

Quand on se tait, forcément, on écoute un peu mieux. Quand Jésus trace des signes dans le sable, il écoute le monde lui parler en vérité. Ce n'est pas que dire empêche d'entendre, mais vouloir dire fait mourir en nous un savoir très particulier, le savoir qui nous relie au présent à travers l'insensé éclatant qui en jaillit malgré nous, malgré notre présence opaque. Je suis ce que j'étais mais je n'étais pas ce que je suis qui suit celui que j'étais. J'ai la voix qui s'éraille, déjà. Ce que je voudrais pouvoir faire c'est écrire et décrire, d'écrire ce qui advient à travers la vie qui s'enfuit, plus vite que nous, comme Proust a écrit son œuvre en se décrivant ne l'écrivant pas. J'ai des voix, tout le monde a des voix, en soi, des voix qui voient mieux que nous les voies que nous foulons sans les connaître autrement que par l'effort qu'il nous faut produire pour nous y déplacer, en retard toujours, je n'ai pas une voix, j'ai des voix, qui sont des jambes, qui me portent d'un pas sur l'autre, des pas aux abois, des voix qui voient loin, qui sont des lois sans pouvoir, sans vouloir, dans le double-échappement du vivant, dans le double-silence qu'on nous enfonce dans la gorge, jusqu'à l'étouffement dernier. La passacaille comme destin ; je passe, et repasse, dans la rue, mais ce n'est jamais chez moi, nulle demeure où m'arrêter, je suis fatigué. Que ce soit commencer ou terminer, c'est ce qui est impossible. La douceur et la tendresse, n'est pas Jésus qui veut… On se réveille un 25 décembre au matin, et ce n'est plus Noël, il n'y a plus de sapin, plus de crèche, il n'y a aucun bruit dans la maison, en bas, à la cuisine. On a beau mettre l'Oratorio de Bach à plein tube, ça ne marche plus. Même les fantômes sont absents. Pendant la nuit, une grande vague a tout emporté, elle a creusé dans le monde un trou si vaste que le monde s'y est engouffré tout entier, avec les souvenirs, avec les odeurs, avec la présence, avec le chien, avec l'amour ; on a encore des images au mur, mais ce ne sont que des images. La grande muette. Je suis celui que j'étais.

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samedi 19 juillet 2014

Il n'y a plus que des 19 juillet





Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,
Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.

(Charles Baudelaire)

mercredi 11 juin 2014

Jeune nudiste au galetas




Le livre était au grenier (nous disions le galetas). J'y montais très souvent, j'y restais des heures. Y étaient entreposés de vieux meubles, des tonnes de livres, les partitions de mon père, des revues, des magazines, de vieilles photographies, des matelas, des sommiers, des lits pour enfants, des bouteilles vides, des bibelots dont nous nous étions lassés, des poupées, des jeux cassés, des vases ridicules, des tableaux, des fauteuils défoncés, toutes sortes de boîtes, un chevalet, et certainement d'autres choses que j'ai oubliées…

En ce temps-là, j'avais également mis la main sur un petit livre illustré qui parlait de Mata-Hari. Il y était question, dessins à l'appui, de petits seins, de corps graciles, de hanches, de bustes ; un mot en particulier avait retenu mon attention : "nubile". Il est très étrange qu'il m'ait fallu de longues années pour en comprendre le sens, alors que je passais des heures plongé dans les dictionnaires, où ces mots-là clignotaient et me donnaient de la fièvre.

Je n'ai jamais su qui avait acheté ce livre, et qui l'avait (plus ou moins) caché au galetas. Toujours est-il que Fantasia chez les ploucs a joué un rôle capital dans mon éducation. L'ayant racheté tout récemment, je fus très déçu de constater que la couverture n'était plus la même. Dans mon souvenir, la couleur jaune y était prédominante, mais il se peut parfaitement que je me trompe. Autre déception, si l'on peut dire, la deuxième phrase est celle-ci : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les fermes, c'est fortifiant, et pour ce qui est d'en trouver une plus fortifiante que celle à mon oncle Sagamore, on peut chercher. » Dans mon souvenir, c'était : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les femmes, c'est fortifiant (…) » La différence est infime, la différence est énorme. Mais, tout bien réfléchi, ça ne change pas grand-chose. Un ferme, une femme (et ses filles), une femme fermée (sur son secret), un ferme femme qui tout à coup s'ouvre d'un sourire inexplicable, une ferme fermée sur ses femmes, ces longues après-midis d'été, une torpeur lasse et rêveuse qui fait se dresser les poils sur les bras pour un je-ne-sais-quoi, les cris des animaux, les cuisses fermes, les shorts, les paroles chuchotées, les œufs cassés, les visages rougis, les odeurs, les cuisines désertes où l'on a toujours l'impression qu'il vient de se produire quelque chose de terrible, les chemins poussiéreux, les mouches… Les femmes c'est fortifiant. Ah oui alors ! Moi qui détestais le sport, j'étais pourtant en forme. C'est pas le rugby qui m'aurait mis en forme, par exemple ! J'y suis allé deux fois. La première fois, je n'avais ni chaussures spéciales ni même short de sport. Je suis entré sur le terrain avec un magnifique bermuda de ville, très habillé, ma mère m'avait donné le plus beau. Vous imaginez les rires de ces cons ! De toute façon, je n'ai pas eu le temps de rester très longtemps car à la première confrontation avec un balèse d'en face, j'ai vu trente six chandelles. L'entraîneur m'a fait sortir en se foutant de ma gueule ; mon short était tout crotté. La deuxième fois que j'ai voulu y aller, enfin muni de superbes chaussures à crampons que j'avais eu beaucoup de mal à obtenir, elles se sont prises dans les rayons de mon vélo, et on m'a ramené à la maison dans les pommes, la figure en sang. Je préférais nettement le tennis car les vestiaires étaient mixtes. Bref, ce n'est pas le sport qui m'a mis dans la forme éblouissante où je me trouve quarante ans après ! Et, question fortifiants, mes parents en connaissaient un rayon…

« RECOMPENSE. JEUNE NUDISTE PERDUE DANS LES MARAIS ! RECOMPENSE ! $ 500. RECOMPENSE MISS CAROLINE TCHOU-TCHOU. REINE DU STRIP-TEASE PERDUE » Très franchement, je n'ai jamais lu de quatrième de couverture aussi alléchante. Surtout qu'ils ajoutaient : « Miss Caroline a disparu depuis cinq heures, mardi soir, lorsqu’elle a été surprise et attaquée par des gangsters qui ont tiré sur elle plusieurs coups de feu alors qu’elle nageait dans le lac proche, vêtue seulement d’un cache-sexe. On sait qu’elle a pu s’échapper dans le sous-bois, mais du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle, sa situation ne devrait pas tarder à devenir pénible. Signalement : Buste 92,7 cm Taille 61 cm Hanches 91,5 cm. » Ce "du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle" me donnait des hallucinations ! Et ce mot, encore un mot nouveau : « Cache-sexe » ! Pas trouvé dans le dictionnaire… C'était louche. Pas de vêtements, mais pourtant "vêtue d'un cache-sexe"… Que de questions ! Même le « sous-bois » devenait étrange, équivoque, torride. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis. Je déchiffrais parfois de vieilles partitions trouvées là, dans le galetas, qui côtoyaient des magazines érotiques, et tout avait plus ou moins la même odeur de vieux papier. Il m'arrive d'avoir des érections quand je joue du piano, et je ne sais plus, dans ces moments-là, ce qui produit cette sournoise levée de pâte. Est-ce la chanteuse que j'accompagne, sa voix, la musique, des souvenirs qui me traversent l'esprit sans que j'en sois conscient, autre chose ? Aucune idée.

Mais je vous lis la suite : « Cinq cents dollars de récompense à qui ramènera saine et sauve Miss Caroline Tchou-Tchou, reine du strip-tease, du ballet de bulles et de la danse du ventre, qui s’est égarée dans la brousse, aux creux d’un torrent désséché proche de la ferme Noonan, à huit kilomètres au sud de la ville de Georges, compté de Blossom. » Vous avouerez qu'il y a de quoi se poser des questions ! Devinez où Georges a choisi d'habiter, quand il est monté à Paris ? Dans le Marais, bien sûr.



Gagnante de trois concours de beauté, vedette de ballets aquatiques à seize ans, ex-mannequin, reine du festival aquatique en 1955, ravissante, adorable brune aux yeux bleu azur et aux cheveux noir corbeau. Dix-neuf ans. Beauté satinée tout entière délicatement dorée par le soleil. Reconnaissable à un tatouage en forme de liseron qui s’enroule autour de son sein droit avec une petite rose en son milieu.

PRIERE DE NOUS AIDER A RETROUVER CETTE JEUNE FILLE !

Depuis, je la cherche, mon éternelle jeune-fille, ma reine du ballet de bulles.


mercredi 2 avril 2014

Le Dossier de l'Écran


C'est devenu une obligation. Tous, ils portent un gros dossier sous le bras, en sortant de l'Élysée ou de Matignon. Un obscur communicant a dû leur expliquer qu'ils devaient absolument donner l'impression qu'ils sont sans cesse au travail. « Jamais sans mon dossier de l'écran », semblent-ils nous dire, avec cet air de mauvais comédiens recrutés au dernier moment pour une publicité de seconde zone. 

Je sais bien que le pouvoir est toujours plus ou moins une comédie, une représentation, mais enfin point n'est besoin de mal jouer et de jouer faux et à contretemps. Imagine-t-on Louis XIV avec un dossier sous le bras ? Et même Charles de Gaulle ? Les dossiers, ils se trouvent dans les bureaux, c'est là que se passe le travail d'un ministre, pas sur un perron sous l'œil des photographes. Ils n'ont qu'à les faire porter par leurs assistants, ces précieux et lourds dossiers, ce serait bien leur rôle ! 

Je ne leur demande pas de se pointer en jeans avec les mains dans les poches, mais ce ne sont pas non plus des "chefs d'entreprises" qui ont à gérer une PME ! Qu'ils augmentent leurs salaires ne me dérange pas du tout. Qu'ils soient très bien rétribués, au contraire, les élus de la République, cela devrait leur éviter de succomber à la corruption. Ce n'est évidemment pas avec les salaires des responsables politiques ni avec les repas de l'Élysée que la France doit faire des économies, c'est de la foutaise post-communiste ! Qu'ils fassent leur travail le mieux possible, dans les meilleurs conditions possibles, mais qu'ils sachent, en contrepartie, que la sanction démocratique est sans appel. Pas de démagogie, mais pas non plus de laisser-aller et de faux-fuyants. C'est la France qui mérite les ors, le luxe et l'apparat, qu'ils ne l'oublient pas. Les signes du pouvoir sont nécessaires, les apparences sont importantes, mais il ne faut pas confondre le pouvoir politique et celui d'un chef de rayon au BHV.

dimanche 21 juillet 2013

Trop loin !


« Nous sommes habitués à des tirs de mortier sur le commissariat de Trappes, mais là ça va trop loin... »

Mais là ça va trop loin. Regardez cette femme qui allait bâiller sans mettre la main devant sa bouche ! Heureusement, la maréchaussée veille ! Merci à la fière policière dotée de réflexes supersoniques qui, n'écoutant que son esprit citoyen, a aidé cette femme un peu à la limite de la démocratie à rester digne. Des images qui redonnent confiance en l'Homme ! 

mardi 9 juillet 2013

Quelle connerie la guerre !


France-Cuculture ne se repose jamais sur ses lauriers ! Tout juste avait-elle terminé de nous pomper l'air avec Moustaki qu'elle s'attaque à Barbara, qui, dans l'ordre du mauvais goût, surclasse le Grec avec une grandiose tranquillité. Barbara et sa modulation à la seconde mineure, ou majeure, cette atroce manie qui la signale à des kilomètres. Dès que j'entends ce type de modulation, c'est plus fort que moi, je cours me laver les dents. C'est comme un tic de mauvais écrivain qui croit par là avoir du style. Il y a des tics qu'on se voit faire, et ce sont les pires, mais qu'on ne peut s'empêcher de faire. (Quand je suis en voiture, après quelques kilomètres, je vérifie que le frein à main n'est pas mis, alors que je sais parfaitement qu'il ne l'est pas, et, ce faisant, je revois mon frère aîné en train d'exécuter ces mêmes gestes, et nous de nous moquer de lui…) Mais tout, chez Barbara, est de mauvais goût. Sa voix, son timbre et sa technique, ses paroles, ses musiques, ses mélodies ampoulées et faussement ingénues, sa manière d'entrer en scène, son maquillage, sa "poétique", et ses spectateurs énamourés et séniles. À tout prendre, je préfère, et de loin, le public de Claude François. Le Grec, je crois, ne se prend pas vraiment pour un poète, alors que "la femme en noir"… Brassens était sympathique, Brel aussi, Ferré était intéressant, quant à Trenet, on a déjà eu l'occasion de dire que c'est un génie de la chanson comme il y en a un ou deux par siècle. Mais cette espèce de sirop pour la toux pour mèmères asthmatiques et pâmées et leurs fils traînent-la-patte, alors ça c'est le bouquet. M'étonne pas que Mitterrand l'ait adorée, ce navet spongieux trempé dans une décoction de rimes riches. M'étonne pas que Prévert ait écrit un poème qui porte son nom, qu'on avait étudié en quatrième au lycée et qui nous servait surtout à draguer les filles sans faire le moindre effort d'imagination. 

Barbara, avec sa gueule de mes tics, est pour moi ce qui se fait de pire dans le domaine inépuisable du toc français pompier et m'as-tu-vu, et je crois bien qu'elle approche de très près les quatre garçons dans le vent, sans toutefois parvenir à les détrôner de leur inaltérable piédestal de pompeux pseudo-en-croûte.  Heureusement que nous ne sommes pas anglais !

Wikipedia est intraitable, quand il s'agit de savoir en une phrase tout ce qu'il y a à comprendre d'un "artiste" : « Sa poésie engagée, la beauté mélodique de ses compositions et la profondeur de l’émotion que dégageait sa voix lui assurèrent un public qui la suivit pendant quarante ans. » J'crois qu'c'est clair ! comme dirait l'autre…

jeudi 13 décembre 2012

À la cuisine




« Racontez-moi un peu votre travail. J'aurais bien aimé jouer du violon, mais on m'a dit que ce n'était pas pour une fille. C'est très difficile, n'est-ce pas ? » « Je vous envie, j'aimerais tant jouer comme vous. Vous avez une belle sonorité, savez-vous ? Et cette chaleur ! » Hier-soir, j'ai écouté Annie Ergot à la radio, ou plutôt un texte d'elle, en feuilleton. Les Abbés, ça s'appelle, je crois. C'est incroyablement mauvais. Je me souviens pourtant avoir lu deux livres d'elle que j'avais bien aimés, autrefois, mais, curieusement, je n'en ai plus aucun souvenir, même pas les titres. Et j'ai repensé à ce petit livre délicieux de Goléa, "Je suis un violoniste raté". Les Roumains, je me suis toujours demandé pour quelle raison ils avaient de si bons pianistes. Hugo massacre son alto dans la pièce d'à côté. Je suis d'une génération où tous les altistes jouaient faux, mêmes les bons. Honoré massacre son basson. On n'en fera jamais rien, de ces littérateurs ! Dinu, Clara, Radu, nous les avons tous les trois à dîner ce soir. Antoine sera là aussi, quel quatuor ! Je prépare des endives braisées et des escalopes de veau. Au dessert, mon célèbre gâteau au chocolat. Il paraît que Clara est très gourmande. Irène m'affirme que "Haskil" signifierait "discernement", en hébreu. J'ai fait la leçon à tout le monde pour qu'on ne lui parle pas de sa trépanation. Le Quatuor Ivoire viendra à la fin du repas et j'ai mis sur le piano la partition du quintette de Brahms. Robert m'a demandé s'il pourrait jouer la sonate de Franck avec Dinu mais je ne prévois rien : il ne faut surtout rien imposer. J'aurais plutôt vu Clara pour le Belge, mais Robert n'en démord pas, il prétend que seul Dinu comprend cette musique. Marcel et René ont déjà dîné, mais ils pourront rester un peu plus tard que d'habitude, s'ils se tiennent bien. Je prends Irène à part pour lui redire à quel point les compliments exagérés sont à éviter, mais je sais d'avance qu'elle n'en fera qu'à sa tête. Ah, le vin… Dans les Abbés, il est beaucoup question de François Mitterrand ! François Mitterrand… Tout ce que je sais de Mitterrand est qu'il aimait les ortolans. C'est Georges qui est à la porte. Il va falloir l'éconduire gentiment. J'aimerais beaucoup qu'il rencontre nos invités, mais s'il est là, la soirée est fichue ! Du discernement avant tout, comme disait Papa. Ne pas mélanger les genres. Je ne savais pas qu'Annie Ergot avait habité Annecy. J'ai sûrement dû la croiser sans savoir qui elle était. J'ai renoncé à mon potage à cause de la barbe de Radu. Irène prétend que c'est idiot, et elle a sans doute raison, mais je ne supporte pas les barbes qui trempent dans la soupe. Ah, si Maman était là !