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jeudi 18 août 2022

Les commentaires imbéciles, pourtant

 Soit cet extrait de Schopenhauer déposé sur Facebook. 

« Pour moi, je nourris depuis longtemps l’idée que la quantité de bruit qu’un homme peut supporter sans en être incommodé, est en raison inverse de son intelligence, et par conséquent peut en donner la mesure approchée. Aussi lorsque j’entends, dans la cour d’une maison, les chiens aboyer pendant une heure, sans qu’on les fasse taire, je sais déjà à quoi m’en tenir sur l’intelligence du propriétaire. Celui qui fait claquer habituellement les portes, au lieu de les fermer avec la main, ou qui le tolère dans sa maison, est non seulement un homme mal élevé, mais encore une nature grossière et bornée. “Sensible” en anglais signifie également “intelligent”, et ce sens-là procède d’une remarque très fine et très juste. Nous ne serons complètement civilisés que le jour où les oreilles seront libres, elles aussi, et où l’on n’aura plus le droit, à mille pas à la ronde, de venir troubler la conscience d’un être qui pense, par des sifflements, des cris, des hurlements, des coups de marteaux ou de fouets, des aboiements etc. Les Sybarites bannissaient hors de leur ville tous les métiers bruyants ; et la respectable secte des Shakers, dans le nord de l’Amérique, ne souffre aucun bruit inutile dans les villages ; on raconte la même chose des frères moraves. »  

Qui donne lieu à des commentaires tels que :

« Comme j'aime les chiens, leur aboiement ne m'est pas insupportable. J'ai plus de mal à endurer les cris des marmailles sur la plage ou dans un parc. »

Et encore :

« C'est un beau texte, pas très scientifique mais beau. Normal pour un philosophe j'ai envie de dire. Ça n'en fait, heureusement, pas une généralité [sic]. Sans compter que les exemple cités ont des pertinences qu'il n'y a pas ici (en tout cas pour les chiens) »

Et surtout :

« Après pour le silence, il reste l'ehpad ou le tombeau. Les bruits font aussi partie de la vie. »

Ça c'est vraiment le bouquet ! Ce crétin se croit sans doute spirituel, en plus. Ou très fin. Ou les deux. Pauvre imbécile. C'est vraiment pitoyable. Et ce con a l'air d'être flûtiste, en plus… Les bruits font partie de la vie… J'ai rarement entendue répartie aussi bête. A-t-il seulement lu le texte que j'ai déposé ? Il vaudrait mieux penser que non, par charité chrétienne. Ce genre de commentaires ne me donnent jamais envie de répondre sérieusement, rationnellement, logiquement, mais seulement d'insulter — ce que j'ai fait. Merde alors, ils ne méritent pas mieux. La tolérance a des limites. On a beau en avoir l'habitude, la confrontation avec la bêtise crue bouleverse. Pour peu, elle nous ferait fondre en larmes, car elle vient toujours comme un coup de couteau dans la trame courante de l'esprit. Elle nous prend toujours au dépourvu, même si nous la connaissons bien. La bêtise est toujours une agression, quoi qu'on dise. Pour me calmer, j'écoute des chansons de Bola de Nieve, que j'adore. Quel baume ! Où est donc passée la bonté que ces chanteurs-là savaient mettre dans leur voix ? La bonté, la douceur et le sourire aimable, tout le contraire du ricanement et du clinquant, brutal ou stupide, qui aujourd'hui a étouffé toute poésie, toute gentillesse et tout savoir-vivre. Il existe un lien direct entre amabilité et silence, et toute personne qui ne le voit pas est pour moi une brute. Tout grand art porte en lui une dose immense de silence. C'est lui, le silence, qui rend possible le son, les notes, les phrases, qui les habille de cette couleur chaude et précieuse, qui les protège de la vulgarité, qui leur donne finalement une forme humaine, généreuse, une forme qui adoucit les angles de la réalité et qui éloigne les sauvages. 


« C'est une chose étonnante que l'indifférence vraiment stoïque avec laquelle les cerveaux ordinaires supportent le bruit. » (C'est Schopenhauer encore.) Mais voici le passage en entier, qui précède tout juste celui que j'ai cité plus haut. « En revanche, c’est une chose étonnante que l’indifférence vraiment stoïque avec laquelle les cerveaux ordinaires supportent le bruit ; qu’ils pensent, qu’ils lisent ou qu’ils écrivent, rien ne peut les troubler, tandis que les cerveaux d’élite en deviennent incapables de tout travail. Mais ce qui les rend si insensibles aux bruits de toutes sortes, les rend également insensibles à la beauté dans les arts plastiques, à la profondeur de la pensée ou à la finesse de l’expression dans les arts du discours, bref à tout ce qui ne les intéresse pas personnellement. Au sujet de l’action paralysante qu’exerce au contraire le bruit sur les esprits d’élite, citons la remarque suivante de Lichtemberg, qui trouve ici sa place.  “C’est toujours un bon signe, quand un artiste est empêché par des riens d’exercer son art comme il faut. F… plongeait ses doigts dans de la poudre de lycopode, lorsqu’il voulait jouer du piano… Des esprits moyens ne sont pas empêchés par de telles vétilles. Ce sont des cribles à larges trous.” »


***


Je dépose cette phrase, sur Facebook : « Un bon professeur, c'est quelqu'un qui jamais n'a voulu enseigner, mais qui a toujours désiré apprendre. » Il y a peu de choses, il y a très peu de choses dont je sois sûr, dans la vie. Celle-ci en fait partie.


Aussitôt, un professeur surgit pour me rappeler à l'ordre : « Non. C'est quelqu'un qui désire partager ce qu'il ne cesse d'apprendre. Le plaisir d'enseigner est essentiel. » Outre que cette manière d'asséner des truismes est assez ridicule, il y a le ton, bien sûr. Eût-il dit la même chose d'une aimable manière que j'aurais volontiers répondu en précisant ma pensée : il est vrai que je pense plus au maître qu'au professeur à proprement parler. Un "bon professeur", donc, pour moi, c'est quelqu'un qui est devenu ce qu'il enseigne. Il a fait plus que l'étudier, il en a fait sa vie. Il est devenu son art, ou sa discipline. Il n'a jamais désiré être professeur. Quelle piètre ambition, quand on y songe ! Vouloir exercer le métier de professeur… Oh, il en faut, certes, il en faut et il en faudrait beaucoup, même. Mais moi ce n'est pas du tout de cela que je parle. Non, je ne m'intéresse pas à ces ouvriers du savoir qui « aiment leur métier et le font le mieux possible ». Grand dieux, s'ils aiment ça, eh bien qu'ils le fassent, leur métier, et qu'ils ne viennent pas en plus nous chanter leurs propres louanges ! C'est trop, vraiment ! Il y en même un qui, venant à la rescousse du grand professeur outragé, s'est écrié, la main sur le cœur et la tripe palpitante : « magnifique! Mon credo » (sans espace avant le ! ni point à la fin de son exorde sans suite, bien sûr (les profs ne savent pas se déguiser très longtemps en professeurs, il leur manque la patine donnée par l'habitude). Je parle des grands professeurs, je parle de ceux qu'on appelait jadis les maîtres. Un maître selon mon cœur ne se réveille pas un matin avec « la passion de transmettre », cette triste baudruche du temps de l'École mise à terre (ou plus bas que terre). Un maître passe sa vie à se confondre avec sa discipline, à ne faire qu'un avec elle et, à la condition qu'on lui demande avec insistance, et généralement à la fin de sa vie, il accepte d'avoir quelques élèves, car il ne peut pas refuser. Encore une fois, ce n'est pas son but dans la vie. Son enseignement ne sera que ce qu'il ne peut empêcher de laisser voir de son savoir, ou, pour mieux dire, de son être. Il n'aura que très rarement une fiche de paie (et jamais une retraite). On choisit un maître, on vient à lui parce qu'il est lui. Lui ne va pas aux élèves. Qu'il enseigne le piano, le kung fu, ou la calligraphie, il a passé sa vie à se passer de ces élèves qui viennent le trouver quand il a côtoyé son art durant trente ou quarante ou cinquante ans. C'est justement parce qu'il n'a pas d'élèves qu'on vient le voir. Ce qu'on vient chercher, chez lui, c'est son silence ; c'est le mystère de son désir inflexible, c'est tout ce qu'il ne dira pas. Il n'apprendra pas à faire des gestes, à jouer comme ceci ou comme cela, à penser comme ceci ou comme cela, à faire des fiches, des exercices, il pensera, il jouera, ou il se taira, et cette pensée, ce jeu ou ce silence seront plus qu'un exemple ; ce sera le Désir qui flambe dans les deux corps mis côte à côte ; ce sera la Pensée qui se dresse dans deux esprits mis côte à côte, le Son et la Forme qui naissent simultanément dans deux êtres mis côte à côte ; ce sera le Geste qui naît pour la première fois dans les membres de l'élève. Voilà le Professeur dont je parle. Il se contrefiche de “transmettre”, car transmettre signifie qu'on transmet quelque chose. Lui il poursuit son chemin, il continue à apprendre, jusqu'à la mort, et si son inlassable apprentissage peut jeter un peu de lumière (ou de trouble) dans l'âme du néophyte, ce sera une bonne chose. Sinon, tant pis. D'autres le feront. Il est d'abord et avant tout le gardien de sa discipline, qu'il désire porter au point le plus haut. Ce n'est que de cette manière qu'il est utile, vraiment utile. 


Mais le professeur outragé s'était signalé un peu plus tôt dans la journée par une intervention tout aussi cuistre. J'avais déposé le quatrième des Vier Letze Lieder de Strauss, dans l'interprétation de Jessie Norman, et j'avais ajouté en commentaire qu'un peu plus tôt dans la journée, j'avais été très surpris de constater que je m'étais trompé sur la voix que j'entendais à la radio sans rien savoir d'elle, en passant dans ma cuisine. C'est précisément parce que cette méprise m'avait surpris (j'avais cru reconnaître Schwarzkopf, sur une ou deux mesures (c'est-à-dire trois ou quatre notes) entendues je le répète en passant) que j'avais jugé amusant et utile de le dire. C'est précisément dans la mesure où ces deux voix sont très dissemblables que ma méprise m'a amusé, ou m'a semblé intéressante. Mais le professeur outragé a tenu à me faire la leçon : « Deux voix à l'opposé l'une de l'autre pourtant. » Ça alors par exemple ! Quelle information inouïe et capitale ! Comme il était utile de me l'apprendre ! Je ne m'en serais jamais douté. Comme il est bon de se faire redresser la parole par un spécialiste bien assis et bien coiffé ! 


***


À quoi répondent-ils, ces commentaires imbéciles ? On se le demande. Certainement pas à ce qui est écrit, ou dit, en tout cas. Sans doute se répondent-ils à eux-mêmes. Mais si c'est bien le cas, pourquoi ne dialoguent-ils pas avec eux-mêmes ? Ce serait tellement plus intéressant et pertinent. Pourquoi rompent-ils le silence ? C'est cela la vraie question.

Dans un dialogue, le plus important est de savoir à quoi répondre, et donc, sur quoi se taire. C'est comme de savoir ce que l'on doit voir dans un tableau ou entendre dans une page de musique. Nous n'avons pas les bras assez grands pour embrasser le sens, ni le tout de la parole de l'autre. Quand nous lisons un livre, c'est la même chose. Nous savons bien que nous ne lisons pas tout. C'est le choix que nous faisons qui importe : ce que nous laissons est aussi important que ce que nous prenons. Mais surtout, il m'est de plus en plus difficile de supporter ces gens (de plus en plus nombreux) pour qui lire, c'est confronter le sens qu'ils portent en eux au sens de celui qu'il lise. Ils ne veulent savoir qu'une chose : vrai ou faux ? Ils veulent pouvoir dire : Oui ou non ? Eh bien je leur propose de vite refermer le livre, car ils perdent leur temps. Il existe bien d'autres occupations et situations qui leur permettront de jouer à ces jeux binaires et de croire conséquemment qu'ils savent quelque chose. Les bruits font partie de la vie ? Oui. Mais surtout de la vie des cons. 


[C'est moi qui souligne]

mercredi 17 août 2022

Un rêve

[Tout le rêve se déroule dans une pénombre étrange — étrange parce que les corps sont dans des sortes de cavités phosphorescentes, qu'ils trouent la pénombre.]

Nous sommes au studio à la maison. Ma mère est en train de parler. Elle me montre des papiers, dit qu'elle va mettre ses affaires en ordre, et je comprends qu'elle va « s'acquitter de ses dettes ». S. est là, mais pas dans mon champ de vision. Il doit être dans le hall d'entrée, à trois ou quatre mètres. En tout cas il n'est pas loin et il entend ce que notre mère dit (elle s'adresse plus à lui qu'à moi, d'ailleurs). Je le sens plus que je ne le vois. Sa présence est comme fantomatique. Puis il pénètre dans le studio et il montre à ma mère une sorte de “carte de visite”, un bristol blanc de huit centimètres sur quatre sur lequel est écrit (par ma mère) quelque chose que je ne peux pas lire (je vois un mot souligné deux fois), mais je comprends qu'il lui reproche quelque chose. Il dit quelque chose comme : « C'est ça ? C'est comme ça que tu mets tes affaires en ordre ? » [Je ne parviens pas à me souvenir de ses paroles, je reconstitue comme je peux.] Ou peut-être : « C'est ça. C'est ça que tu me reproches ? » Et là je comprends deux choses simultanément : qu'elle le rétribue pour ce qu'il a fait, et qu'elle lui reproche ce qu'il m'a fait. Elle parle d'Abel et de Caïn.

À partir de là, les choses dérapent et s'accélèrent. S. et notre mère disparaissent de ma vue. Mes paupières se collent, je ne vois plus rien, mais presque immédiatement je comprends qu'il se passe quelque chose de grave, et je me précipite au jardin. C'est entre chien et loup (j'ignore si l'on est tôt le matin ou à la fin du jour, ou bien si c'est ma vue qui ne me permet pas de voir le plein jour). Nous sommes à présent derrière la maison, sur la pelouse qui se trouve au nord, devant la cuisine. Mes paupières se décollent. Je ne vois pas ma mère, mais j'entends toujours mon frère qui parle très agressivement, alors j'appelle le chien qui m'aime (c'est un mélange de Luna et de Salman, mais très gros), et je lui ordonne de se jeter sur mon frère pour le dévorer, en commençant par les parties génitales (c'est ce que je dis). Je ne vois pas ce qui se passe mais je devine, et je vois le gros chien affectueux qui revient vers moi, la gueule pleine de sang. Il ne voulait pas le faire mais il l'a fait pour moi, parce que je le lui ai demandé. Ma mère est plus loin, dans l'ombre, je ne la vois pas, elle a disparu, et je comprends que je ne la verrai plus jamais. [Je me réveille.] 

Peu de temps auparavant, dans le même rêve. J'étais à la maison, seul, et j'avais soudain la sensation d'une présence qui m'effrayait. Je sursautais, et le chien, qui était couché sous la table de la cuisine, prenait peur et allait se réfugier dans le hall. Je l'appelais pour le rassurer et lui demander pardon en le caressant et en l'embrassant. Il était si affectueux avec moi que j'en avais les larmes aux yeux. 

Encore plus avant dans le rêve. Je me rappelle avoir eu très peur, car j'arrivais dans un endroit et c'était le noir complet. Je me suis cru aveugle un bref instant, avant de comprendre que mes paupières étaient collées. J'ai dû utiliser mes doigts pour pouvoir ouvrir mes yeux.

dimanche 15 mai 2022

Mensonge et Vérité - la danse !

Je connais quelqu'un qui va répétant comme un dindon à qui on a coupé la tête : « Mentir peu mais mentir bien ». Évidemment, il ment beaucoup, et mal. En réalité, il ne sait plus différencier le mensonge de la vérité. C'est un peu ce qui nous arrive.

Ils n'ont pas aimé leur mère et se croient obligés, des années après sa mort, de lui inventer des qualités imaginaires. Leur inventer des qualités n'est pas un service à rendre à ceux qu'on aime — ou à ceux qu'on n'a pas su aimer. C'est les dévaloriser, que se croire obligé d'ajouter des qualités imaginaires à leurs qualités réelles. Attribuer à tort des qualités à un mort revient à se dénigrer soi-même, car nous ne le faisons que pour nous.

Pourquoi faut-il que tout le monde ricane, lorsque je dis le plus sincèrement du monde que je manque cruellement de talent, comme si je ne disais cela que pour déclencher la réponse automatique qui me démentira ? Est-ce que tout ceux qui réagissent ainsi pensent réellement que le talent est une chose si banale que la plupart en sont dotés, eux les premiers ? Je suis toujours extrêmement étonné de cette réaction. Pour moi, cela ne va pas de soi. Avoir du talent est l'exception qui confirme la règle. Toi, tu peux me comprendre. Nous n'appartenons pas à la race de ceux qui imaginent en être dotés naturellement. (Je me rappelle avec joie ta réponse à une question que je te posais sur la danse (« non, je ne danse pas, je ne m'aime pas assez pour ça ») J'ai toujours trouvé grotesques les danseurs, ceux qui aiment se montrer dansant. Quelle insupportable pornographie !). C'est une des choses qui me séparent de certains de mes amis. Mon sentiment est que si les gens réagissent ainsi, c'est parce qu'ils craignent d'en être privés.

Il ne faudrait faire de compliments que lorsque cela s'impose, ce qui est rare. Plus on en fait, moins nos compliments ont de valeur, mais à se restreindre trop on finit par juger que personne ne les mérite, comme nous ne les méritons que rarement. Alors, par un mouvement de balancier impossible à réfréner, nous nous grisons facilement de cette fausse générosité, de cette sympathique et dispendieuse bienveillance qui, pensons-nous, sera éternellement payée de retour. Or le retour en question est un acide puissant qui nous entraîne dans une spirale d'imposture difficilement résistible. 

La danse est un stigmate d'une radicale efficacité signalétique. Comme la piscine bleue près d'une belle maison ancienne, elle suffit à décrédibiliser, à abîmer durablement la beauté d'un être. On l'aura compris, je ne parle pas là de ces danses classiques et codifiées qui portent en elles une culture et une tradition, et qui ont des liens avec les arts, je parle des trémoussements inarticulés qui contrepointent si bien l'hébétude grégaire. Il en est de la danse, en nos sociétés post-littéraires et post-historiques, comme il en va de la musique ou de la culture : le nom ancien recouvre (mal) la saleté présente — le faux ridiculise la mémoire du vocable, comme une plaie purulente dont le maladroit s'enorgueillirait. "Tu bouges donc je bouge", "pas plus que moi tu ne bougeras", semblent dire ces corps dont la seule morale est de se conformer servilement au mouvement épileptique du troupeau. Étonnez-vous, après ça, de la covidose qui a sévi depuis plus de deux ans ! Il n'y a pas de vaccin, contre le grégarisme halluciné qui met la foule en transe. Les dictatures n'ont pas besoin de dictateurs pour persécuter les individus ; il suffit de la masse massifiée ou globalisée, dont toute forme s'est absentée. Ou plutôt, ce ne sont pas les dictateurs qui font la dictature, mais le groupe qui implore le maître et la férule. Jadis, la transe était thérapeutique, elle était conduite par les magiciens et les sorciers ; aujourd'hui elle a pris le corps social tout entier, un corps sans tête, et ce n'est pas beau à voir. Les dindons se trémoussent jusqu'au délire, mais comme chacun se reconnaît dans l'autre, personne ne distingue l'éperdue dindonnerie. Celui qui ne reconnaît pas la figure du tortionnaire est un tortionnaire en puissance… Ce sont des aveugles qui imitent d'autres aveugles, ce sont des menteurs qui mentent en chœur, ce sont des corps dont les gigotements multipliés en échos brouillent la vue et l'ouïe et le sens. Vous les voyez, avec leur filtres à café sur le nez, robots stupéfiés qui errent parmi les décombres d'un monde désarticulé ? Où sont les masques, demandent-ils, tous alignés derrière leurs pseudos ! Leur chapeau mou est si gros qu'ils ont du mal à le manger. Quelle cruelle pantomime ! Quelle atroce machination ! On a le sentiment que même la guerre ne parviendrait pas à leur redonner un semblant de vérité et de dignité. Si le mensonge était un art et une exception, j'applaudirais au mensonge, mais comment se réjouir de cette imposture généralisée ? Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre. Le pli est pris parce que le pli était espéré. Depuis toujours, ils espéraient cette divine sanction : qu'on les débarrasse enfin du petit bout de liberté qui leur restait encore, et qui les empêchait de dormir. Ils veulent disparaitre dans la foule consentante et gentiment fascistoïde qui a pris corps depuis deux ans, ils veulent en être, ils veulent être sur la photo de classe, et au premier rang, encore. On les torture, ils applaudissent. On les humilie, la reconnaissance perle en bave à la commissure de leurs lèvres. Ils s'endorment au son des berceuses officielles, ils hoquettent de bonheur quand la schlague rougit leur épiderme, ils tachent leurs draps quand on borne leur existence, ils en redemandent quand on barre le sourire de leurs enfants. Ils ont voulu être dans le camp des intelligents, des prudents et de la Science, ils ont versé dans la secte des malins et de l'Intérêt. Quand les mots se mettent à mentir, tout devient possible — surtout le pire.

Ce n’est pas une question d’opinion. Je n’écris pas pour les convaincre. Eux (les masqués, les piqués, les QR-codés, les hypocondriaques larvés, sans gloire, les dindons trépignants de la farce, les suradaptés, les autobunkerisés, les veines-apparentes pavoisées) et moi sommes incompatibles, les corps parlent, les corps s'expriment, les corps participent, qu'on le veuille ou non. Je n'ai pas envie de m'adresser à eux, je n'ai pas envie de les raisonner, de leur expliquer en quoi ils se trompent eux-mêmes, en quoi ils sont trompés, bien sûr, ni en quoi ils sont ridicules. Ils ont aimé ce ridicule, ils ont aimé être trompés, ils ont aimé qu'on se foute d'eux, qu'on les traite comme des chiens d'incompagnie : qu'ils restent donc à la niche, avec leurs semblables, à s'observer méticuleusement comme des bêtes de laboratoire. Ils ont aimé l'euthanasie en douceur, le coma bénin, l'agonie lente et perfide, perfusée, qu'ils croupissent donc en famille dans les miasmes réchauffés de leur haleine angoissée. Ce sont des ustensiles. Ils ont perdu tous leurs attributs humains, leurs singulières aspérités, ils ont été rabotés en profondeur par les Saintes Narrations, ont versé leur sang pour défendre l'indéfendable. Qu'ils en crèvent, tudieu ! Que la Spike les morde jusqu'à l'ADN ! J'en connais même qui sont déjà estropiés et qui en redemandent. Que peut-on pour eux ?

Ce n'est pas (dieu sait !) la vertu médicale du “vaccin” qui incite les clébards 2.0 à se précipiter en masse pour se faire inoculer le brouet frelaté de Pfizer, comme d'autres avant eux se sont fait tatouer, c'est le certificat de conformité et d'obéissance qui l'accompagne et leur procure cette jouissance morne qu'on voit distinctement sur leur face blême de poissons d'élevage. 

Je fais mine de m'offusquer, mais je le savais, que ces couillons continueraient à porter le masque. Ils ont été ravis, ces blaireaux inconsistants, qu'on leur applique une muselière sur la tronche, ravis qu'on leur dise quoi faire, où, et quand, ravis qu'on leur demande de justifier le fait d'aller faire leurs courses à LIDL, ravis de se retrouver entre clébards dressés, et ravis, finalement, qu'on mette un peu d'ordre dans leur pauvre vie. La guerre se mène tout près des corps, au plus intime de la chair. À croire qu'ils ont compris, les Malfaisants, qu'il fallait aller à la racine, près de la vie et de la mort, là où discours et politique ne savent pas se tenir, n'ont plus d'efficience. Alors ils font peur, ils terrorisent, ils discréditent toutes les objections qui n'ont pas l'immortalité pour ligne d'horizon, ils s'en prennent au biologique, pour déborder la vieille morale. D'un côté la mort ou la déchéance, de l'autre l'immortalité : tu parles d'un choix ! Il n'était pas difficile de prévoir que pour beaucoup, pour la plupart, le retour à une-vie-sans-le-Covid (si tant est que cette opportunité nous soit offerte) serait vécu comme quelque chose de très difficile, voire d'insupportable. Pour la majorité de nos concitoyens, le masque, la vaccination, les foutus "gestes-barrière", et les nouvelles normes de contact social (et même privé) ont acquis une valeur positive, ces normes et ces règles sont devenues peu à peu synonymes de sécurité — d'urbanité, presque. Une nouvelle politesse sociale est née, induite par la peur et le conformisme. "Il y avait une attente", comme dirait l'autre… Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Nous entrons dans une ère sado-masochiste. Le pouvoir (qui EST le danger (et le mensonge)) se présente nécessairement comme le rempart contre le danger et le mensonge qui menacent ceux qu'il administre. Le pouvoir a dansé, le pouvoir s'est trémoussé, le pouvoir est en transe (pensez seulement à la si honnête nuit de la musique, à l'Élysée, en juin 2018, qui révélait tranquillement le pot-au-rose !) Après la fête et les gloussements fin de race des commencements sont vite venus la terreur grimaçante de la fin du quinquennat — à la Ceaușescu —, les élections-bouffes, et maintenant le chantage à la guerre, pour le nouveau départ (et la Très Longue Marche en Avant ?) et la Renaissance ! Bienvenue au pays du Nouveau Peuple !

Comme le disait très bien Anne-Sophie Chazaud, ce matin, le temps n'est plus aux indignations et aux harangues, aux alertes, au confort suranné du militantisme, non plus qu'aux oppositions partisanes dont nous avons trop l'habitude, en France. Nous sommes au cœur d'une lutte pour la survie de l'Être, et cette lutte ne peut désormais se mener qu'au cœur de catacombes bricolées qui ici et là commencent à s'édifier. Nous savions que ce temps viendrait, nous l'avions dit il y a longtemps déjà, mais nous ne savions pas qu'il viendrait si vite. Tout est nouveau, tout est vieux, tout est inversé, Mensonge et Vérité se marchent dessus, et les plus improbables accouplements intellectuels se font jour sous nos yeux. Il est très difficile d'articuler une pensée claire, et simple, car toutes les frontières et limites qui donnaient un sens et un cadre au monde que nous avons connu ont été abolies ou sont en passe de l'être. L'ermitage a des allures de palais du Facteur Cheval, et l'Université a été transformée en cour des Miracles, au cœur du bidonville global. Tous, nous sommes plongés dans un magma effroyable où tout est cul par-dessus tête. N'espérez pas vous sauver en revenant aux vieilles lois politiques. Elles aussi ont subi des mutations qui dans le meilleur de cas les rendent inopérantes et dans le pire produisent des effets inverses à ceux qui sont attendus. Le Bruit, la noise ont tout envahi. Ils n'oublient personne, ils épousent toutes les courbes du paysage mental. On le voit bien, en écoutant des sages devenir subitement aliénés ou imbéciles. Debord nous avait prévenu, il y a déjà longtemps : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

lundi 22 novembre 2021

[ Ì∂†]

[Tout ce que j'écris ici est barré d'avance, et s'efface du même mouvement que je l'écris. Ce qui fait qu'on devient fou, c'est qu'on ne peut ni arrêter ni continuer. Je n'ai personne à qui parler. Dans ces conditions, pourquoi continuer à vivre. À quoi sert de crier, seul dans sa chambre ? Les murs sont trop épais. Tout ça n'aura servi à rien. À rien du tout. Il n'y a rien. Il ne subsiste rien — et il n'y avait rien au départ, c'est le plus cruel. Tout est bâti sur du faux, tu toc, du mensonge, de la bouillie, des mots, des phrases creuses, des grimaces. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi, je le sais.]

[Je ne sais pas me faire comprendre. Le désespoir me serre le cœur. Plus j'écris pour essayer de dire ce que je pense moins j'y arrive. Ces trois phrases, je viens de les écrire à un ami très cher, et je les ai retirées avant qu'il puisse les lire. J'ai eu honte de moi. Et aussitôt, le vieux désespoir de l'enfance m'a sauté au visage. On ne peut pas parler. C'est impossible. Personne n'est là, personne ne nous écoute.] 

[Parler, mais à qui ? Il n'y a que les morts qui écoutent. Il n'y a rien, rien que soi et rien qui soit. Si tu n'es pas mort, tu ne m'entends pas. Si je ne suis pas mort, je ne parle pas vraiment. Quel cirque ! Quel asile !]

[Oh, je sais ! Je sais bien que je ne dis rien d'original, allez, et que vous n'entendrez que l'atroce banalité que je suis en train d'énoncer maladroitement. La vérité est qu'il n'y a rien d'autre à dire, et qu'il faut faire semblant de dire autre chose, sans cesse, qu'il faut continuer à faire semblant, pour ne pas s'attirer la haine des vivants. Mais je n'ai plus la force de jouer. Qu'ils me haïssent donc !]

[J'écris, et je vois mes phrases disparaître à mesure que je les écris. Ce n'est pas drôle. Ce n'est pas un écran, sur lequel j'écris, c'est un crâne mou que mes mots traversent. M. me racontait tantôt qu'il avait voulu récupérer un peu de la poussière de son frère jumeau, dans le caveau familial, et qu'il l'avait couchée, cette poussière, sur un mouchoir, pour, plus tard… Ce geste admirable et dérisoire, je le comprends tellement que j'ai l'impression de le reproduire ici à longueur de pages, comme un dément arc-bouté sur son cauchemar. Sable qui vomit la mer — les oiseaux me fuient. Encore un peu de poussière, s'il vous plaît, encore un peu de terre pour mieux m'étouffer. Y a-t-il quelqu'un ici qui ne mente pas, quelqu'un qui ne soit pas conçu dès l'origine pour mentir ? Pauvre fou !]

[Il y a très longtemps — pauvre fou — que je me demande ce que ça fait de sombrer dans la folie. Je n'ai jamais oublié ce soir d'hiver, à Paris, il pleuvait, je revois la chaussée luisante, en face du Théâtre des Champs-Élysées, où j'avais eu la sensation fugace et terrifiante que j'étais en train de devenir fou — c'était il y a quarante-cinq ans. Je pense à Schumann, toujours. Je le vois au bord du Rhin, avec son petit mouchoir blanc. Je pense à Clara, cette salope, qui a eu peur d'aller le voir à l'asile. Mais c'est surtout à lui que je pense toujours, dans ces moments-là. À lui et à Papa. Tous les trois nous nous tenons silencieusement au bord du Rhin, un petit mouchoir blanc à la main. Terreur… Oui, terreur. J'imagine qu'il existe plusieurs façons de perdre la raison, mais la mienne, c'est ce que je dis plus haut. Cette certitude, d'une violence inouïe, qu'il n'existe plus personne sur Terre qui soit en mesure d'entendre ce que j'ai à dire. Aucune échappatoire. Les mots, à peine ont-ils quitté ma bouche, ou ma pensée, ou mon clavier, me reviennent en pleine face. On ne peut même pas se plaindre. De quoi se plaindrait-on ? Le monde « n'habite plus à l'adresse indiquée », c'est tout.]
[Ils ont tous tourné les talons. Ne reste que la nuit et la pluie, l'eau et le noir. Pourtant nous avions eu une famille, jadis, des parents, des amis. Des bras et des mains nous avaient tenu, bercé, caressé, des voix s'étaient adressé à nous, des yeux nous avaient vu, des bouches nous avaient baisé, mais on dirait que tout cela a eu lieu dans un monde et un temps qui n'ont jamais existé ou qui ont été radicalement abolis. Le monde et toutes ses paroles ont été gobés par une bouche géante qui n'a pas voulu de l'incomestible que je suis.]

[J'en suis à ne plus oser écrire ce que j'écris, à ne plus oser penser ce que je pense, à ne plus oser dire ce qui se dit en moi. L'écrire, le penser, le dire, c'est porter à incandescence la pointe du tison qui me brûle les paupières de l'intérieur, c'est donner des clous pour me crucifier, c'est me pousser vers le gouffre cellulaire. Mes viscères sont retournées, à vif, ce n'est plus avec mes yeux et mes oreilles que je perçois le monde, mais avec le tissu conjonctif, avec les épithéliums, avec les lames basales ; je ne pense qu'avec l'escalator mucociliaire, avec le péritoine, je ne rêve qu'à travers mon gel turgescent amorphe. Ce n'est pas ma faute : si je vous parle chinois, c'est que vous êtes encore à distance de la substance fondamentale et que la compaction n'a pas encore affecté vos membranes séreuses, ignorants béats de l'apocalypse somatique que vous êtes.]

[À quel moment et pourquoi mes pensées se sont elles transportées dans mes poumons ? À quel moment et pourquoi mes idées ont-elles quitté la substance grise pour aller se loger dans mon diaphragme et dans mon pharynx — ces idées et ces pensées qui se percutent sans cesse à une vitesse folle, qui s'agacent mutuellement, qui rebondissent les unes contre les autres, dès que j'ouvre un livre, regarde un film, et dont l'enchaînement est aussi fou qu'une réaction atomique incontrôlable ? Mon cœur est en train de fondre car le présent est trop chaud. Il y a là une présence qui est trop présente, qui prend trop de place, qui chasse l'air de mes poumons.]

[Ces idiots de médecins parlent de fonctions cérébrales. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Il n'y a pas de fonction cérébrale, rien n'est fonctionnel, là-dedans. Il n'y a pas un chef d'orchestre qui distribue des tâches qui seraient effectuées dans des bureaux ou des ateliers. Tout communique, tout est interdépendant, tout est relié. La Voix se diffracte contre d'invisibles parois ; ses échos transpercent les matières les plus résistantes ; elle est plus intense à l'arrivée qu'au départ ; la caverne est surpeuplée ; mille paires d'yeux rutilent dans l'obscurité ; le sang coule comme de l'acier fondu ; la peur bande.]

[Il n'y a que les morts qui écoutent.] 

(J'écris entre crochets car j'espère que mes phrases ne seront pas lues par celui qui en moi a pris le contrôle de mon souffle. Il faudrait lui échapper, mais il voit tout, il entend tout, le Salaud.)

samedi 8 juin 2019

Des corps sur le décor


ENGIE. BNP-Paribas. Peugeot. Fly-Emirates. Roleix. Perrier.

Vous ne les voyez plus parce que vous les voyez trop. Partout, elles sont là. La moindre surface est utilisée. Il n'y a plus que la terre battue qui n'est pas encore marquée par la publicité. Ça viendra. Les marques sont omniprésentes, à Roland-Garros. Les joueurs eux aussi sont nikés, et même les petits ramasseurs de balles. Je dis les marques, mais ce qui marque, ce qui étouffe, même, c'est cette impression écrasante que les grandes entreprises sont là chez elles, que le sport (ou même le spectacle) n'est qu'un prétexte pour les mettre en évidence, pour vous les enfoncer dans la tête. On est cerné, on est camisolisé par cette puissance économique qui montre froidement ses muscles sur fond vert. Et d'ailleurs ce n'est même pas que ces entreprises auraient quelque chose à nous vendre, non, c'est seulement qu'elles veulent nous montrer qui est aux commandes, pour quelle et par quelle raison on est là. Ça ne se discute pas. Elles sont là, elles sont bien là, elles sont le cadre, la scène, les coulisses, elles sont le carburant et le véhicule, elles sont l'esprit et l'intrigue. Les Federer, les Nadal, les Williams passeront, elles seront toujours là, même si entretemps elles ont changé de nom. Toutes ces gloires du sport sont éphémères, ainsi que leurs caprices, leurs exploits et leurs personnages. Ils ont eu et auront leurs heures de gloire. C'est tellement peu de choses, pour Engie, BNP Paribas, Peugeot, Fly Emirates, Roleix, Perrier, Lacoste. La seule gloire qui ne passe pas, c'est l'argent, c'est la puissance, c'est le pouvoir. C'est la concentration du pouvoir et de l'argent. 

Il ne s'agit pas de marques. Il ne s'agit pas de luxe. Il ne s'agit pas d'entreprises. Il ne s'agit même pas de banques. Il s'agit de se croire libre dans un monde qui ne le permet pas. 

lundi 25 avril 2016

Qui est là ?



Elle est allongée sur le lit

Qui ? Qui est-ce ? Qui est allongé sur le lit ? Elle ? 

Non, ce n'est pas elle. Je ne la reconnais pas, même si c'est bien son corps qui est là, allongé sur ce lit, allongé sur son lit. Il aura suffi que l'âme la quitte pour que le corps que j'ai devant moi soit le corps d'une étrangère. Je suis seul avec elle, avec elle qui n'est plus elle. Je n'ose pas parler. La vraie  m'entendrait parler à la fausse. Mes paroles seraient des mensonges. 

Qui est ?

Cette statue de pierre est-elle au moins une représentation, une figure de celle que j'ai connue ?

Les corps disparaissent, mais avant de disparaître, ils sont le signe de l'âme qui n'est plus là. La parole manque, toujours. Il faudrait être capable d'en rire mais je n'ai aucun sens de l'humour. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? » Avant l'âme, c'est la parole qui fait défaut, à supposer que les deux choses se distinguent. Si les apôtres avaient su veiller avec Jésus…

Mais non. Le feu vivant ce n'est pas donné à tout le monde. Le plus important était de ne pas être encore mort. « Et c'était merveilleux de ne pas avoir à se dépêcher, de pouvoir réfléchir lentement. »

On donne rendez-vous et personne ne vient. Tout le monde dit qu'il comprend l'importance du rendez-vous, qu'on peut compter sur lui. Tout le monde n'y sera pas, il n'y aura personne. Et si jamais vous faites mine de lui rappeler sa parole, il se fâche.

Tous ont déjà la face hippocratique. Ils sont morts avant la mort. Ils parlent mais de leur bouche ne sortent que des mensonges, c'est à cela qu'on reconnaît la mort avant la mort. Leur absence crève l'écran.

Ce n'est pas une étrangère, c'est autre chose. Mais tous ceux qui se trouvent devant nous n'y sont pas non plus. Ni là ni ailleurs. Les corps durcis de l'absence au présent. « Bon Dieu c'qu'ils sont lourds ! » comme disait l'autre. Si au moins cette non présence était légère, mais non, c'est tout le contraire. L'heure est au moins très sévère. Toutes les heures sont épaissies, indigestes, épouvantables, alors que le feu les creuserait d'une présence réelle si légère.

Ça sent l'été. Un silence de sieste. Le vide. Qui n'est pas là ? J'ai devant les yeux des toilettes de train, vous savez, les grandes toilettes bruyantes des vieux trains, où l'on voyait la voie défiler à travers le trou, l'après-midi. On a tous eu des aventures là-dedans. Le contrôleur frappe à la porte. « Qui est là ? » Personne. La vie a fui dans le trou des chiottes. La vie.

Je me souviens de la vie. Elle était allongée sur le lit, elle était belle. C'était l'été. 

lundi 28 décembre 2015

Danse avec l'élu — Ballade en la bémol (2)



Variation. Pointes. Soubresaut.

Le la bémol lui était égal, déjà déshabillé. Les yeux écarquillés, il me prenait pour un minus, assis à son bureau. L'orchestre se débrouillait bien. Je les imitais. Nous avions tant à faire. Je me sentais responsable de tout. Pensez ! La musique est plus que "la la la" ! C'était une tâche de longue haleine. Chacun était occupé à reconstruire. Il m'offrait du café, capable d'exprimer les choses de l'âme. C'était la volonté d'oublier. Je me contentais de dévorer de la musique. Un jour, tu feras autrement. Il était en bretelles, inventait toutes sortes de prétextes pour ne pas avoir à me faire travailler, mais on vivait autre chose. Je fus transporté par le spectacle. Je vis le roi de près, je suis tombé amoureux. J'étais paresseux, comme tous les enfants. Il était difficile de ne pas ressentir l'aversion des gens.  C'était une tâche de longue haleine.

Cavanna voulait son T-shirt, et il agitait son bocal d'une manière inquiétante. À tout prix, il le voulait. Chassé. En pointes sur son mât à trois pistons, il donnait de son orgue de barbarie comme un furieux échappé de l'asile. De la muse en cornes jusqu'au tréfonds du la bémol il secouait les brindilles de Jean-Sébastien. Je ne lis pas grand-chose je n'ai pas le temps. Et hop ! Mais on me presse : alors je fais de la musique. C'est un attrape-couillons comme un autre.

Ça trombone en gros coups de cymbales astiquées au mirror. Je n'ai pas le temps. Jean-Baptiste Sartre a perdu trop d'années déjà à pasticher Simone, rien de bien grave, bien sûr. Demi-sangsues, progéniture de l'ombre, page 462, il m'interloque, payé par les Nazis ? Remettez-moi un peu de cornemuse chromatique, à peine sorti de mon cacao. Au bocal, au bocal, au bocal ! Ils chantent tous en même temps, dans mon cul où ils se trouvent. Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent, bourriques à lunettes, il a délivré Paris à bicyclette, les Maures et la mer montent jusques au port. C'est trop, cette obscure clarté qui tombe des étoiles, la prison, l'expiation, le bâton, la morve, l'épouvante les prend à demi descendus, il ne se possède plus, assassin et génial, il fait joujou, à l'accordéon, lattes de cartilage onctueuses et dérapantes, tape sur les clefs, gratte la vocalise, coup de pompes en triolets, il veut commettre l'irréparable. Textuel ! Il court après les épreuves, les vraies épreuves, faux tétard, la maladie d'être maudit, ténia joueur de flûte catapultant l'accord parfait et voulant s'applaudir lui-même de mille raisons foireuses, il mène le diatonisme au blasphème, comme un cancre mou, mouchard mouché de ses mouches à huit-clos sur une tenue à tirettes. La la la, sans oublier la chair, bien sûr, tondue, échevelée, livide, menottée, grandes filles à l'orchestre absolument nues et mortes, ambiance de procès, sang d'hymen, fusil sifflé agité défilé renfilé attifé à la farandole en exil de Londres sur Seine, sous la botte du chef agité 3/4 de trompette débouchée au massacre de barbarie. La bémol à Nuremberg, au poteau le la bémol, écarquillé, comme à son cul torché en exil, tâche de longue haleine que voir le roi de si près sans nausée ni mains sales sul ponticello, hécatombe d’apothéose, l'alchimie a ses lois ! Il était difficile de ne pas ressentir l'aversion des gens. L'orchestre se débrouillait bien, grande partouze des fantômes (en bretelles) à son illustre apogée. Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, ostinato à glandes, la maladie, l'âme, le tréfonds du stupre, l'horizon écarlate en tierces giclantes, cela ne suffit pas, il faut danser en plus, jeté, pointes, soubresaut, chat au pas, pas cobra du tout, en tutu Simone

mercredi 9 septembre 2015

Le Village (2)


Ils se sont installés discrètement, personne ne les a remarqués. Ils n'ont pas fait de bruit, ils n'ont pas invité leurs voisins à prendre l'apéro pour faire connaissance, ils ne se sont pas inscrits au club de rando, ni au concours de la meilleure photo du village. On ne connaissait pas leur nom, on ne les entendait pas, ils ne passaient pas la tondeuse, ils ne dansaient pas, nus sur de la techno, dans leur jardin, ils ne repeignaient pas leur portail sur du rap diffusé à fond la caisse, ils n'ont pas installé d'éclairage solaire dans leur jardin. Même leur chien, car ils avaient un chien, n'aboyait pas, ou très peu, quand on passait devant l'entrée. Bref, ils ne se faisaient pas remarquer, et c'est bien ce qui aurait dû nous alerter, ou nous inquiéter, ou nous interpeler. On aurait dû tout de suite aller les voir et leur demander des explications, peut-être des excuses, ou au moins leur demander de se justifier. Ils auraient pu avoir une vieille tante malade, être en dépression, ou être en situation de stress post-traumatique. Ce n'est pas interdit. On aurait compris. Nous sommes des gens tolérants. On peut très bien comprendre que tout le monde ne soit pas toujours au meilleur de sa forme, on sait être patient, attendre des jours meilleurs, et, surtout, on aurait pu leur donner un coup de main, les soutenir dans leur épreuve, être là, à leur côté, pour traverser avec eux ce mauvais moment. Le fait qu'ils ne demandent rien à personne était un signe que nous avons négligé bêtement, il faut bien le reconnaître. Tout le monde a besoin des autres, n'est-ce pas ? C'est la preuve irréfutable que nous sommes des êtres humains. L'être humain n'est véritablement humain que s'il se sent faire partie d'une famille, d'un clan, d'une société, s'il est lié aux autres et les autres liés à lui. C'est comme ça. Sinon, vous êtes quoi ? Un animal, un sauvage ? Un crypto-facho ? Une amibe ?

Le premier incident a été cette coupure d'électricité, en pleine nuit. (…)

mercredi 2 septembre 2015

Le Village (1)


Je m'étais installé dans un chamant village promis à un bel avenir, dans le Gard, un département plein de vie et de diversité, qui aspire à se développer, qui aspire à la croissance, aux animations, à l'événementiel, à la festivité revisitée par le ludique et le créatif. J'avais choisi avec soin mon implantation, en vue de démarrer une nouvelle vie, tonique, jeune, active, créatrice, conviviale. Je désirais investir mon présent et épouser mon futur dans la joie de l'instant.

Le maire du village m'avait assuré qu'ici ça bougeait, qu'on ne s'ennuyait pas une seconde, que la calendrier des fêtes était l'un des plus conséquents, tous départements confondus, des campagnes françaises, et qu'on pouvait compter sur lui pour booster la vie, pour donner du sens aux heures et du tonus au temps libre des seniors, pour ne laisser de répit à personne et pour chasser définitivement l'ennui, cette formidable plaie des temps modernes. Je m'étais laissé convaincre : on devait édifier un supermarché avec ses pompes à essence et un distributeur de billets dans la petite rue que j'habitais, les discothèques environnantes avaient reçu toutes les autorisations pour augmenter de manière importante la puissance de leurs sonorisations, et les horaires d'ouverture étaient désormais complètement libres, ce qui promettait des nuits qui durent jusqu'au petit matin. Les sens interdits qui réduisaient légèrement la circulation dans le quartier allaient être supprimés, les gendarmes couchés qui limitaient légèrement la vitesse des autos, on les supprimerait bientôt, et le maire avait également promis de ne plus faire mine d'ennuyer les conducteurs de pétrolettes qui avaient eu l'excellente idée d'ôter leurs pots d'échappement pour égayer un peu les rares nuits durant lesquelles un calme affreux s'abattait sur notre village momentanément assoupi. En outre, on avait demandé aux habitants de proposer eux-mêmes des fêtes, hors de celles qui existaient déjà, pour essayer de lutter contre l'envahissement préoccupant du silence, l'objectif déclaré étant d'arriver à un taux de 80% de journées festives ; le plus imaginatif recevrait un bon pour entrer à l'œil dans la discothèque de son choix durant une année. Bien sûr tout cela s'accompagnait de prévisions de repeuplement et de construction, un peu partout aux alentours de la commune — et l'on entendait déjà le bruit vivifiant des marteaux piqueurs, qui nous signalait dès huit heures du matin que la vie était de retour parmi nous. À cet effet, les terrains à construire avaient vu leur prix baisser considérablement et des subventions efficaces rendaient le prix des loyers extrêmement attrayant. En outre, dans mon quartier, l'éclairage nocturne était très efficace : de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, on y voyait comme en plein jour, et peut-être même mieux qu'en plein jour, ce qui permettait d'ailleurs à ceux qui avaient des insomnies de passer leur tondeuse la nuit et ainsi d'éviter les grosses chaleurs de l'été. Nous avions un feu d'artifice magnifique quatre fois par an qui attirait les habitants des alentours et aussi pas mal de touristes. Autant dire que notre commune était une commune pilote dont on ne pouvait qu'être très fier. Nous étions d'ailleurs passés plusieurs fois déjà à la télé lors de reportages très élogieux. La preuve de la réussite de notre bourgade ? Les fêtes de voisins se multipliaient de manière exponentielle, et il n'était pas rare d'y être invité jusqu'à trois fois dans une même semaine. 

Je n'avais donc qu'à me féliciter de mon choix judicieux, et la vie s'écoulait joyeusement, dans la commune de V., jusqu'à ce qu'un événement inexplicable remette notre paisible bonheur en question.

(…)

vendredi 21 août 2015

Les Nouveaux Agélastes


« Mais nous savons que le monde où l'individu est respecté (le monde imaginaire du roman, et celui, réel, de l'Europe) est fragile et périssable. On voit à l'horizon des armées d'agélastes qui nous guettent. »
Si Kundera écrivait son texte aujourd'hui, il nous dirait que les agélastes sont là, parmi nous, par milliers, et qu'ils ont remporté la partie. C'est à Jérusalem qu'il a prononcé ces paroles, dans ce petit pays européen au cœur du monde arabe, et je vois dans ce fait un signe prémonitoire incroyablement lumineux. 
L'Europe littéraire a vécu. Une autre Europe l'a remplacée. Et cette autre Europe met la nouvelle Europe en conformité avec les idées qui l'ont portée jusqu'ici. La nouvelle Europe ne plaisante pas, la nouvelle Europe n'a pas le sens de l'humour, et comme la nouvelle Europe a trouvé sur le sol dont elle porte le nom des Européens qui avaient encore un peu le sens de l'humour et qui donc lisaient encore un peu, elle a décidé de remplacer ces vieux peuples récalcitrants par de nouveaux peuples pour qui l'Europe n'est qu'un territoire, des règlements et des services. 
En Europe, le roman a été remplacé par le rap, Rabelais par Christine Angot, la galanterie par la burqua, la gastronomie par les Mc Donald's, et les Européens par des agélastes à la fois hurlants et pleurnichards. 
Heureusement que nous avons encore un peu d'humour, parce qu'il y aurait de quoi pleurer.

mercredi 29 juillet 2015

Poubelle du monde


Dans mon village, près de l'endroit où j'habite, se trouve un "local à poubelles" comme il s'en trouve des centaines de milliers en France, une sorte d'enclos de pierre à l'intérieur duquel ont été déposés quatre "conteneurs". Les poubelles sont ramassées trois fois par semaine, donc pratiquement tous les deux jours, et, trois fois par semaine, je fais le même constat. Les deux conteneurs qui se trouvent près de l'entrée du local sont très rapidement pleins, et les deux poubelles qui se trouvent au fond sont vides. Une fois que les deux poubelles qui sont pleines débordent, on met ses détritus à même le sol, devant l'entrée du local, ce qui fait ressembler l'endroit à ces images qu'on voit à la télévision ou au cinéma des pires endroits du monde, là où les gens se nourrissent en allant fouiller dans ces tas d'immondices. Les deux poubelles "du fond" se trouvent à quelques centimètres des deux autres. Il suffit de deux pas de plus pour y avoir accès. Mais non, c'est encore trop fatigant, il est tellement plus simple de balancer ses ordures par-dessus le mur de l'enclos ou de les déposer devant la porte ! 

Si les quatre conteneurs étaient utilisés, les poubelles ne déborderaient pas, l'endroit serait relativement propre, mais cela obligerait les utilisateurs à faire quatre pas de plus, trois fois par semaine, ce qui, on en conviendra, est beaucoup demander aux Français du XXIe siècle. Il vaut beaucoup mieux vivre dans la crasse et imposer cette révoltante image de taudis à tout le monde, c'est beaucoup plus simple, amusant, et en accord avec les mœurs du temps, tout le monde le comprend. 

jeudi 14 mai 2015

La Substitution


Rediffusion d'un billet déjà ancien, citation d'un papier de Hank, blogueur qui a disparu de nos écrans radar, malheureusement. 

La substitution démographique est l'un des thèmes les plus rebattus sur ce modeste blog. À tous égards, c'est l'une des données majeures de ce début de siècle, l'une des rares, peut-être, qui permette de décrypter les bizarreries post-politiques auxquelles nous sommes soumis. L'Europe entière commence tout juste à faire face à un phénomène absolument inédit dans son histoire : l'installation massive sur son sol de populations étrangères désarmées, globalement pacifiques, super-prolifiques et en inadéquation culturelle quasi-totale avec les peuples supposés les accueillir sans rechigner. Ces peuples - les plus anciennement installés sur ce territoire, c'est à dire "les nôtres" - ont vu leurs taux de natalité se stabiliser très logiquement suite à une hausse conséquente du niveau de vie. Les conséquences de ce chassé-croisé sont évidentes : les derniers arrivés vont, en l'espace de quelques décennies seulement, prendre le pas sur les premiers, pourtant installés là depuis des siècles.

Bref. Nous connaissions les déclarations de Boumédienne, ancien président algérien, en 1974 : "Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour aller dans l’hémisphère nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire." Celles de Kadhafi, actuel dirigeant libyen, en 2006 : "Le monde entier doit devenir musulman. Aujourd'hui, ici à Tombouctou, nous rectifions l'histoire. Nous avons 50 millions de musulmans en Europe. Il y a des signes qui attestent qu'Allah nous accordera une grande victoire en Europe: sans épées, sans fusil, sans conquêtes. Les 50 millions de musulmans d'Europe feront de cette dernière un continent musulman. Allah mobilise la Turquie, nation musulmane, et va permettre son entrée dans l'Union européenne. Il y aura 100 millions de musulmans en Europe. L'Europe subit notre prosélytisme, tout comme l'Amérique. Elle a le choix entre devenir musulmane ou déclarer la guerre aux musulmans." Celles d'Erdogan, premier ministre turque : "Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats."

Nous connaissions la plupart des opinions des grands leaders du monde musulman au sujet de l'Europe.

Mais c'est bien la première fois, à ma connaissance, qu'un leader musulman européen fait une déclaration de ce genre, avec autant de franchise. Monsieur Shahid Malik est un député britannique. Travailliste, bien entendu (le PS local, pour faire vite). Ancien secrétaire d’Etat à la Justice et actuel secrétaire d’Etat aux Communautés et au Gouvernement local. Ce n'est donc pas vraiment un obscur imam qui ne représenterait que lui-même. Ce n'est pas non plus un jeune discriminé issu des quartchés.

Le document date d'octobre 2008 (félicitations à ceux qui l'ont déniché et traduit). Étrangement, il n'a pas été relayé. On se demande bien pourquoi :



Voilà. C'est tout. C'est aussi simple que ça. Des peuples vont mourir, d'autres vont prendre leur place. Le pouvoir changera de mains. Pas de combat. Pas d'héroïsme. Pas de résistance. Seulement la démographie. Les ventres. La base de la base, le b.a.-ba.

Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Ou que c'est un fantasme d'estrême-drouââââte lepenistonaziste. Vous ne pourrez pas non plus vous plaindre parce que votre liberté part en lambeaux. Parce qu'on ne peut plus boire d'alcool ou bouffer du cochon. Qu'on ne peut plus chanter, peindre ou écrire. Qu'on ne peut plus se promener dans la rue en mini-jupe sans risquer de gros ennuis. Qu'on ne peut plus se promener tout court sans devoir baisser les yeux, pour les moins bien lotis.

Vous ne pourrez pas vous plaindre parce que - pour paraphraser un peu aléatoirement Renaud Camus et son ouvrage Le Communisme du XXIème siècle - "des pans entiers de la connaissance, de la culture et du savoir accumulé de l'espèce seront récusés, mis à bas et enterrés. Parce que des pans entiers de l'expérience, de l'actualité bien sûr, mais plus directement de l'expérience quotidienne de vivre, de bouger, d'habiter la ville, d'éprouver ce qui arrive quand on descend dans la rue, quand on prend l'autobus, le métro ou le train, des pans entiers du temps, des pans entiers du regard, des pans entiers de la tactilité d'exister auront disparu, et qu'on affirmera, très tranquillement (et, ajouterais-je, pour ne pas déplaire à nos nouveaux maîtres) qu'ils n'ont simplement jamais existé".

Vous ne pourrez pas non plus pleurnicher parce qu'un jour des désespérés décideront que non, vraiment, on ne peut pas laisser faire ça.

Enfin, il faut bien noter que ce député ne parle même pas de diversité ou de multiculturalisme. Non, non. Il parle de prendre le pouvoir. Purement et simplement. Sans même prendre la peine de noyer le poisson avec les habituels discours métissolâtres. Les choses sont dites crument. Le projet est annoncé. C'est officiel. C'est presque déjà fait, et avec le plus grand naturel du monde.

Car, nous dit à nouveau Renaud Camus, "nous avons cessé d'accueillir des individus, nous nous sommes mêlés de recevoir des peuples ; et cela d'un cœur d'autant plus léger qu'un peuple, on ne savait plus trop, ni ne voulait-on savoir, Hitler aidant, ce que cela voulait dire (mais lui oui). Et ces peuples à présent parmi nous, ils continuent, avec une innocente obstination de peuples (parfois un peu nocente, tout de même), à se ressembler à eux-mêmes, bien plus étroitement en tous cas qu'ils ne ressemblent à ce qui fût le nôtre. De ceci ni de cela ils ne paraissent éprouver grand regret, d'ailleurs. Ils n'ont pas lu Adolf Hitler, même à l'envers" (ndr : ils n'ont pas la crainte du retour du nazisme, ce spectre malveillant dont ils n'ont que faire et qui hante les seules consciences occidentales).

Ne manquons pas non plus de remarquer le sourire goguenard du député quand il dit "au cas ou il y aurait des journalistes ici, qu'ils sachent que ce [ndr : l'islamisation totale de l'Angleterre donc] n'est pas mon objectif". Le foutage de gueule à son paroxysme.

Bref, je ne sais pas s'il est arrivé une seule fois dans l'histoire qu'un grand peuple se soit laissé remplacer aussi facilement. Sans se poser la moindre question. En riant. En se félicitant pour sa tolérance.

Nous sommes minables.

(…)


Hank voit juste. Ma mère, il y a de ça vingt ans déjà, me tenait ce discours. Et je lui riais au nez…

lundi 27 avril 2015

Monstres (il y a)


Il y a une voiture rouge, une voiture bleue, et une voiture verte, un peu plus loin une voiture grise. Il fait nuit, il pleut. La rue est déserte. Il fait froid mais ça sent bon. Moi qui ai horreur de la pluie je me sens bien, léger, cette pluie me semble fraîche, elle me donnerait presque envie de marcher encore longtemps dans cette rue déserte, ou même de m'y arrêter. Je marche, j'écoute les gouttes de pluie qui tombent sur le capot des voitures, sur le bitume, sur mon manteau. Tout à mon bonheur simple, je passe et repasse devant les maisons dans lesquelles tout le monde dort. Une voiture arrive, une voiture bleue. Ses vitres sont fermées mais j'entends tout de même la musique. Elle me dépasse et se gare un peu plus loin. Le conducteur a arrêté le moteur mais il a laissé marcher la musique. Je presse le pas et la musique s'estompe au fur et à mesure que je m'éloigne. 

Je me suis arrêté quand je n'ai plus été éclairé par les lampadaires de la rue, et là, dans l'obscurité, j'ai observé les deux occupants de la voiture. Je ne distinguais qu'à peine leurs visages, chichement éclairés par le tableau de bord de la voiture. J'entendais à peine la musique et ne pouvais pas savoir s'ils se parlaient ou s'ils se taisaient. J'avais l'impression qu'ils fumaient car leurs visages semblaient enveloppés d'une sorte de brume. C'est à ce moment-là que j'ai eu l'impression de voir gicler un liquide rouge contre le pare-brise. La musique s'est arrêtée et l'habitacle de l'auto a été plongé dans le noir.

J'ai attendu un long moment une suite, une conclusion, à ce que je venais de voir. J'ai eu l'impression d'être très vieux et d'observer un monde très jeune qui n'avait pas encore eu le temps d'accéder au langage. Des événements se produisaient, qui ne produisaient aucun sens, qui ne pouvaient pas se résoudre, qui ne pouvaient pas donner lieu à une interprétation. Les faits et les interprétations n'avaient pas lieu dans le même monde, ils ne communiquaient pas, ils se regardaient en chiens de faïence. C'est tout à fait comme s'ils n'avaient pas lieu dans le même temps.

« Il y a ». C'est ce que je peux dire. Je peux observer, je peux décrire, je peux dire, je peux raconter. La pornographie a tout envahi. On voit des corps nus occupés à s'accoupler (mais même ce verbe est trop dire), à se toucher (celui-là aussi), à se montrer, surtout, oui, peut-être seulement à se montrer. Tout le monde se montre. C'est le pays des monstres. On montre, on regarde, et c'est tout. On prend sans comprendre. Il y a beaucoup à voir, les corps sont devenus énormes, on s'épile pour que tout soit visible en permanence, mais on ne voit plus rien. On s'abrutit le regard sur des écrans qui nous montrent qu'il n'y a rien à voir.

Ce couple, dans la voiture bleue, m'importe peu. La fille est peut-être morte, ou alors le garçon, mais cet événement a eu lieu dans monde avec lequel je n'ai pas de rapports. La musique s'est arrêtée et l'événement avec elle. Je n'entends plus rien. Leur monde clos s'est refermé sur lui-même. Je suis dans la rue, sous la pluie, et c'est comme s'il ne s'était rien passé. Tout le monde dort. C'est le printemps, je vais me remettre en marche. Je ne repasserai jamais par cette rue qui peut-être n'existe même pas. Ce couple a failli me croiser mais la rencontre n'a pas eu lieu. Et d'ailleurs, quelle était la musique qu'ils écoutaient ? Du Michel Legrand. Ce qui prouve bien que c'était un cauchemar. 

samedi 4 avril 2015

Nemesis


Ces jours, ces semaines, ces mois où l'on se sent aux prises avec cet ennemi intime qu'on ne peut pas vaincre… Parfois je me dis que ma vie est une très longue, une interminable semaine sainte.

Le type qui perd son talent. Il l'égare. Il est là, quelque part, dans la maison, mais il ne sait plus où. C'est un tout petit machin, mais quand vous l'avez perdu, il ne vous reste pas grand chose. Évidemment, il est toujours possible de raconter l'histoire du type qui a perdu son petit machin. « Si vous le retrouvez, ramassez-le, et rendez-le moi, s'il vous plaît. Il a une valeur sentimentale, pour moi. » Mais il est à mon avis beaucoup plus intéressant de ne rien raconter du tout. Le vide qui s'installe comme un lierre qui recouvre tout, ça suffit bien, je vous assure. Il suffit de savoir que ç'a été là. C'est une sorte de tombeau vide, un tombeau dans lequel le vide serait lui-même le mort très vivant. Ça a été. Le passé est le passé. Le présent peut aussi parfois se transformer en passé, avant même de devenir du passé, à proprement parler. Quand vous avez cette sensation, de vivre dans quelque chose qui est déjà le passé, alors votre vie devient une sorte de non-vie, ou de contre-vie. Toute sa puissance consiste à lutter contre la vie qui vous a habité un jour. La vie se retourne contre la vie.

On déterre le fil, on le suit, et quand on arrive au bout, là où l'on pensait trouver la source de la vie, c'est la mort qu'on trouve. Et ce n'est même pas triste. Ce n'est même pas un véritable événement. C'est seulement la fin de l'histoire. Mais c'est une fin qui n'est pas du tout événementielle, monumentale, grandiose, terrible, non, c'est juste la fin de ce qui a eu lieu jusque là. Jusque … On est toujours de toute manière et quoi qu'on fasse à cet endroit — ce "là" —, on ne peut être ailleurs que . Nulle part ailleurs. La vie, c'est être là, rien de plus. Le reste, c'est de la littérature, ou de la guerre.

« Le bonheur fou. Oui, je me souviens du bonheur fou. Ça se paie très cher. »

mardi 31 mars 2015

samedi 28 février 2015

Le Bruit de la neige


Le violoncelliste entre en scène avec son instrument. L'altiste entre en scène avec son instrument. Le second violon entre en scène avec son instrument. Ils s'assoient et accordent leurs instruments. Une fois l'accord réalisé, ils attendent. Une minute passe, puis une deuxième, puis une troisième… Dix minutes ont passé. Ils regardent la salle, le public, leurs instruments, leurs partitions, posées sur les pupitres. L'altiste se gratte l'oreille. Le second violon sort un mouchoir de sa poche, s'essuie brièvement la moustache puis remet le mouchoir dans sa poche. Le violoncelliste se racle la gorge, éloigne ses lunettes de son visage, semble en inspecter les verres, puis les remet sur son nez. L'altiste a un tic : il tire les commissures de sa bouche vers les oreilles, de sorte qu'on pense qu'il sourit. Le second violon l'observe, lui sourit, puis se racle la gorge à nouveau. Quinze minutes ont passé. Le public est toujours silencieux. On entend quelques toux éparses mais rien d'alarmant. Le violoncelliste semble lire sa partition, comme s'il voulait la mémoriser, ou vérifier quelque chose. Le second violon tourne la tête vers les coulisses. Il se racle la gorge. L'altiste se gratte l'oreille et fait jouer les muscles de ses chevilles, ce qui a pour effet de soulever ses pieds, l'un après l'autre. Le second violon observe l'altiste, ses chaussures, puis relève la tête en se redressant sur sa chaise. Vingt minutes ont passé.

Le premier violon, une femme, entre en scène avec son instrument. Elle marche en frottant les cuisses l'une contre l'autre comme si elle avait peur de perdre sa culotte. Dès qu'elle est assise auprès de ses compagnons, les autres s'accordent à nouveau, mais elle ne bouge pas. Elle a posé son violon sur ses cuisses et le regarde avec une sorte de terreur sacrée. Son bras droit, celui avec lequel elle tient l'archet, pend le long de son corps. On voit qu'elle transpire. 

Marion Cotillard applaudit très fort, sans raison apparente. Tous les regards se tournent vers elle, ce qui a pour effet de stopper net son élan. Au premier rang, une élégante remue son éventail et son voisin éternue. On entend du remue-ménage dans les coulisses, comme si l'on transportait des meubles très lourds. 

***

Tout est recouvert de blanc. On entend des gémissements, des craquements, des cris étouffés, puis à nouveau le silence. Pas un survivant.

Le président n'était pas là. 

***

Au début les musiciens jouaient. Ils savaient quoi jouer, ils avaient un programme. Maintenant, ils ne prennent même plus la peine d'avoir des partitions, de répéter. Ils viennent, ils s'assoient, ils attendent. Tout le monde attend. Il paraît que parfois le premier violon n'est pas plus violoniste que vous et moi. C'est lamentable. N'empêche, le système fonctionne plutôt bien, il faut le reconnaître. Est-ce que vous savez pourquoi on a interdit les signes religieux ? Ça me semble évident. Ah bon, vous trouvez ? Que craignent-ils ? 

***

Le président viendra-t-il ? Vous savez bien que non. Mais c'est impossible ! 

***

C'est complet, Madame. Je peux m'asseoir sur les marches. C'est interdit : raisons de sécurité. Mais enfin… N'insistez pas ou j'appelle la sécurité. 

***

Comment ont-ils réussi à apporter toute cette neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la musique ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.

***

Je la vois dans la glace de la salle de bains. Elle se passe de la crème sur le visage, sur le cou et sur la naissance des épaules. Puis elle prend sa brosse à dents et le tube de dentifrice. Je la regarde et je me dis que j'aime ça, qu'une femme qui s'apprête pour la nuit est la plus belle chose que je connaisse. Je la regarde, dans la glace, avec émerveillement, mais je constate que je n'y suis pas, dans la glace, et je comprends qu'elle est seule dans la salle de bains. J'étais à ce fichu concert, je revois la violoniste qui entre sur scène en frottant ses cuisses l'une sur l'autre. Je peux sentir l'odeur de la crème sur son visage et l'odeur de ses cheveux après qu'elle les a brossés. Elle masse, du bout de la main droite, le creux du cou, sur l'épaule, où elle pose son instrument. C'est légèrement bleuté.

***

Les deux femmes discutent en buvant un verre. À chaque fois que la caméra est sur A., il décompose le mouvement. Il fait des arrêts sur images, une centaine par plan, et il se dit : A., c'est ça plus ça plus ça plus ça plus ça… Toutes ces choses, tous ces visages qui s'enchaînent, toutes ces poses non pausées, tous ces visages arrêtés qui ne se laissent jamais arrêter, toutes ces infinies transitions, toutes ces notes de la mélodie de son visage, toutes ces modulations, et aussi toutes ces absences, c'est elle. Il voit son visage qui se découpe sur le blanc de la neige, son visage merveilleusement transparent en harmonie avec la neige, et il se dit qu'elle est intacte de lui, qu'il n'a jamais été en mesure d'altérer ce visage. Cette crème qu'elle se passe sur le visage, soir après soir, ce n'est pas pour protéger sa peau du vieillissement, non, c'est pour qu'il ne la touche pas, même pendant le sommeil. Même quand elle dort, même quand elle est nue dans ses bras, il n'a aucun accès à elle, il est enfoui sous des mètres de neige, dans la nuit du rêve, tandis qu'elle marche, seule, et il ne peut ni la suivre ni la faire dévier de son chemin. Les enfants qu'ils ont eus ensemble partiront de leur côté, elle continuera sa route, et lui restera là, assis dans la salle, à l'écouter jouer, en attendant d'être recouvert par des tonnes de neige. Il ne peut même pas crier, il ne peut même pas se plaindre. Il est assis dans la salle et regarde le spectacle, et, dans le public, on reste silencieux et immobile. 

***

Il fait nuit. Elle marche dans la neige. On entend le bruit de ses pas. Tout a disparu, il n'y a plus personne, il n'y a plus qu'elle, qui marche dans la neige. Sûrement, sous ses pas, par dizaines, des corps gisent, profondément enfouis sous la neige, qui a tout recouvert. Elle marche encore. Elle transpire. Elle se sert de son archet comme d'un bâton de ski, ou d'une canne. Elle déclenche des catastrophes et elle enterre les témoins. 

***

Le temps a passé. La neige a recouvert les hommes, les bêtes, et tout ce qui est vivant. Le président est arrivé et le quatuor va pouvoir commencer à jouer dans la grande salle très silencieuse. Tout danger a été écarté. 

Musique !

(À Bernard Cavanna et Noëmi Schindler)

mercredi 10 décembre 2014

Première ligne (interlude 2)



Tout à fait par hasard, en tombant sur le zapping, je vois Sarah au Téléthon. Il est quatre heures du matin et je tombe sur ça

Moi qui n'avais jamais vu ce pandémonium de la bonté, j'ai voulu savoir, et j'ai tout regardé. Presque cinq heures de dégueulasserie immonde, faut être plutôt coriace pour encaisser. La saloperie en torrent, bien merdeuse, bien boueuse, tout à fait putride et puante, déversée à plein tube, c'est le cas de le dire, sur la tête de ces pauvres enfants martyrisés par une vulgarité infernale, c'est à peine croyable. Après coup, j'ai lu un texte de Nabe sur la question, publié en 89 dans l'Idiot international, où celui-ci parle des "SS de la tendresse". C'est bien vu, même si je trouve son texte encore trop mou. Il faudrait le récrire aujourd'hui, en étant beaucoup plus méchant que lui. Les Gérard Holtz, les Nagui, les Garou, les Alessandra Sublet, les Sandrine Kiberlain, les Drucker, les Stéphane Bern, les Gad Elmaleh, les Sophie Davant, et toutes les vermines qui poussent la chansonnette sous la grosse bulle de verre qu'ils avaient dressée devant la tour Eiffel, le Compteur géant, sur cette même tour Eiffel, tous les papas-et-les-mamans, les tontons-et-les-taties, les papis-et-les-mamies, c'était comme un concentré fabuleux de l'immonderie spectaculaire, jaillissante, braillante, terrifiante, assourdissante, dévastatrice. On est asphyxié, tétanisé, pétrifié, tétraplégifié, devant cette apocalypse sinistre, c'est comme si quelque puissance formidable nous déversait sur la face le contenu fétide de ses mille intestins malades. Toute l'Église est là. La bonté méchante, la gentillesse terrible, la compassion sadique, la perfusion musclée de bons sentiments anabolisés sans échappatoire, la renversante brutalité du Bien à turbo-injection, ça vous défrise un placide mammouth pour la décennie, au moins. Tu as voulu savoir, eh bien maintenant tu es édifié, mon coco, ça t'apprendra à vouloir regarder le soleil noir en face ! Le plug anal de la place Vendôme, c'était le signal. Quand on l'a crevé, toute la fiente parisienne a pu sortir au grand air d'un seul coup, dans une furie irrépressible. Toutes ces crevures baptisées au sirop de  sucre, c'est la thérapie des Forces Spéciales qui défoncent le Mal à coup de charité hystérique chauffée à blanc. La main caressante mais ferme de Nagui sur l'épaule du papa éploré, les injonctions de tous ces millionnaires à faire cracher le Français smicard au bassinet dégoulinant de la générosité morveuse, les peluches, les sourires, les larmes, les fauteuils roulants, les oreillettes, les micros tendus, les artistes, les intermittents permanents du cœur, les souffrants sur commande, les pleureuses appointées, les poésies à chier ses tripes dans le désordre, les mélodies pires que la Sibérie en slip, les harmonies qui vous arrachent les dents sans anesthésie, les visites à domicile dans-la-chambre-du-gamin, toutes-ces-familles-formidables qui-nous-sont-mille-fois-supérieures et le cul d'Alessandra Sublet qui se trémousse en cadence comme si elle avait un plug géant dans le derrière, même dans Sade on n'avait pas connu cette ivresse de la souillure portée à ébullition, de la profanation multipliée par elle-même. 

« Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » La Charité est devenue folle, perdue qu'elle est au milieu de nulle part, mais les fous sont le plus souvent récupérés par ceux qui ne voient que trop bien comment retourner cette folie à leur avantage, sans se mouiller eux-mêmes. Le Téléthon, c'est un crime colossal, c'est le casse du siècle sur les bons sentiments. L'intelligence humaine est libre de se détruire elle-même, cela nous le savons depuis toujours, mais il nous restait à apprendre que la charité pouvait se retourner contre elle-même en une pantomime grimaçante et diabolique qui fait craindre la grande église méphitique — scientifiques, médecins, soignants, clowns des hôpitaux, accompagnants professionnels et intervenants en tout genre pour le pire et le pire — comme jamais nous n'eûmes autant raison de craindre ceux qui nous voulaient du bien. 

Les musiciens ont toujours cachetonné, ce n'est pas nouveau, et ils ont bien raison d'aller jouer partout où ils peuvent gagner un peu d'argent. Reste que tomber sur ça, à quatre heures du matin, par hasard, voir un corps et un visage qu'on a aimés tremper dans ce chaudeau pandémoniaque et venir chercher son obole dans la gargote putride vous met face au Scepticisme essentiel et ultime qui vous fait ressentir l'effroi des derniers instants de la vie.

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dimanche 9 novembre 2014

HARIBO sur le baudet


Après ça, dormir mille ans. À ma gauche, elle parle fort, très fort, de plus en plus fort. Plus j'essaie de lui montrer que ce qu'elle dit ne m'intéresse pas, plus elle se lance dans le grand air des bijoux. Elle va me faire rater les discours officiels, cette conne. J'arrive à entendre des bribes : « Pourquoi peindre ? » « La peinture est un langage universel. » « Être né ici ou là, être "blanc, jaune ou noir"… » « Animation, passion, partage… » Celle qui tient le micro tient aussi son papier, et n'arrive pas à tourner les pages sans tout lâcher. Puis vient Lélu, celui qu'on sent rompu à ce genre de discours, qui n'a pas de papier, lui, et qui sort d'une commémoration et qui a déjà quelques pastis dans le nez, ça aide. Le micro commence à monter en température. Passe de mains en mains. Objet sexuel. Je vois Gilles qui parle mais je n'entends pas ce qu'il dit. Il fait trop chaud. La parleuse est venue avec une bimbo à qui j'ai serré la main, seulement la main. Je l'aurais bien suivie partout mais l'autre est là, qui parle, qui parle, qui explique, qui reparle, qui réexplique, chaperon à lunettes, bien droite dans son rôle. Je m'échappe. Mais la voilà qui fonce droit sur moi, qui m'étais pourtant caché à l'autre bout de la salle… Vite, vite, l'Indispensable a trouvé des admiratrices, il faut que je me présente, que j'aille serrer des mains molles et dire à quel point ma peinture est formidable, indispensable, unique, tout ça modestement, en leur montrant bien que je m'intéresse à ce qu'elles font, puisque, bien sûr évidemment ça va de soi, elles manient le pinceau, le couteau, le crayon et la plume. Les femmes font de la peinture aussi ? Évidemment, je ne le dis pas, c'est juste pour rire, ne vous inquiétez pas, je sais me tenir… Je suis venu avec des amis, on fait un tour, un voit une mosquée-cathédrale peinte au pinceau à un poil, et à gauche de l'édifice le peintre a écrit : « HARIBO » Haribo, comme les bonbons ? Celui-ci, me dis-je in petto, il aurait quelque chance d'être exposé à la FIAC. Comment disait Lélu déjà ? Tous les styles de peinture, du primitif au contemporain. La voilà, l'idée de génie : il faut être à la fois primitif ET contemporain. Mais mon enthousiasme retombe : ça existe déjà, tout existe déjà, c'est le drame de ceux qui, comme moi, sont nés trop tard. La parleuse explique le primitif-contemporain : « Il met des années à peindre un tableau comme celui-là. » Un ange passe. Puis elle se lâche, elle qui voudrait passer pour une sainte laïque : « Il n'est pas fini, comme on dit… » Le tableau ? Non, le peintre ! L'ange repasse et se marre un bon coup. La bimbo ne réagit pas, on ne saura pas ce qu'elle pense, mais, à vrai dire, on a d'autres projets la concernant. Elle a des jambes si longues qu'elles pourraient servir de chevalet. Je me vois déjà, mon pinceau bien en main, en train de repeindre sa chapelle céleste. Colle de poisson, gesso, huile, il faut préparer la toile. J'ai tout ce qu'il faut, ma poulette. Je suis un primitif contemporain et la peinture dans les grottes sombres, ça me connaît ! Après ça, dormir mille ans.

mardi 7 octobre 2014

C'était le moment


Il y a des lectures sur lesquelles on bute. Des livres dans lesquels un paragraphe nous empêche de continuer notre lecture. C'est comme un sillon fermé sur un disque. C'est comme un caillou dans la chaussure qui empêche de continuer la promenade. Il faut s'arrêter, s'asseoir ; comprendre ce qui se passe. Où se trouve le caillou ? Pourquoi est-ce douloureux ? Sur quelle partie de notre corps, de notre vie, de nos souvenirs, appuie-t-il ? D'où provient-il ? Comment a-t-il pu se glisser dans la chaussure ?

« Dans la voiture, en revenant de l'hôpital, elle n'était pas certaine d'avoir été assez claire avec le médecin, ni que sa réponse l'était. J'ai essayé de la rassurer : de part ni d'autre il n'y avait eu d'ambiguïté.  Elle craignait aussi le zèle de l'infirmière chaleureuse, qui avait parlé d'une amélioration possible. Juliette, disait-elle sur un ton d'espoir, pouvait tenir encore vingt-quatre, ou quarante-huit heures. Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop. Juliette avait fait ses adieux. Patrice se tenait près d'elle : c'était le moment. La médecine, désormais, ne pouvait plus que permettre de ne pas manquer ce moment. »

Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop… Je ne parviens pas à dépasser ces trois mots. "Ces heures-là seraient de trop", pense la sœur de celle qui va mourir dans la nuit ou le lendemain… Loin de moi l'idée de dire que la sœur est méchante, sadique, indifférente… Non, c'est autre chose. C'est de bien autre chose qu'il s'agit. Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Débrancher, le mot fait florès… Quelque chose nous gêne, nous dérange, nous encombre, on le "zappe", on le débranche. Économies de toutes sortes. Économies d'argent, de temps, de souci, de gestes, de nuits sans sommeil… Mais dans les discours il est toujours question de l'épargner, lui, celui qui souffre, qui va mourir de toute façon, le pauvre, c'est toujours par charité qu'on le condamne. C'est fou comme les gens deviennent tout à coup charitables, quand il s'agit de la vie des autres. Cette charité a quelque chose de terrifiant, parce qu'elle est parfaitement justifiable, et qu'on ne se prive pas de nous le faire savoir. Il faut vivre dans un monde où l'objet est en passe de supplanter l'être, pour que cette action de débrancher soit acceptée avec une candeur si désarmante. On peut débrancher une machine, on peut retirer les piles d'un robot, on peut couper le courant qui alimente une lampe, mais jusqu'à présent, je veux dire jusqu'à la médecine moderne, on n'avait jamais pensé que cela pourrait s'appliquer à un être vivant. C'est parce que l'être vivant a été machinisé qu'on peut le débrancher. On ne "débranche" pas la vie, c'est impossible. Les branchements de la vie, nous n'y avons pas accès, et c'est heureux. L'électricité n'est pas la vie. La mécanique n'est pas la vie. Le souffle n'est pas nôtre, il nous est donné, et même pas donné, prêté. L'humain ne crée pas, il ne fait que procréer. Du moins en était-il ainsi dans le monde modeste où j'ai grandi.

La sœur aimante a donc peur que la médecine rate le train de la médecine, c'est-à-dire qu'elle laisse trop d'heures à sa sœur, qu'elle n'intervienne pas au bon moment, la médecine. Il y aurait donc un point précis où celle qui va, qui doit mourir, est sommée de passer de l'autre côté, pour son propre bien. Il ne s'agit pas pour moi de faire de cette sœur un bourreau, de l'accabler, mais seulement de me demander comment on sait que l'autre a assez vécu, que ça suffit, que trop c'est trop, qu'on a franchi un seuil invisible et qu'au-delà de ce seuil, on est dans quelque chose qui n'est plus tout à fait la vie. Comment savoir si celui qui va décider que ça suffit a un grand courage (une forme d'abnégation, oui, qui consiste à prendre avec soi ce fardeau, cette responsabilité, cette incroyable responsabilité (mais justement, en est-il conscient ?)) ou bien qu'il est complètement con et qu'il va seulement débrancher son problème pour pouvoir enfin passer à autre chose ? Et si, dans le même individu, coexistaient les deux manières d'envisager le problème, si elles ne s'annulaient pas l'une l'autre ?

« Il ne se complairait pas dans le deuil, il n'y avait chez lui aucun penchant morbide. » Ceux qui n'ont "aucun penchant morbide", qui "aiment la vie", l'aiment pour eux-même plus que pour ceux qui sont morts, plus pour eux-mêmes que pour ceux qui vont (doivent) mourir. Ce que ceux qui parlent ainsi nomment "se complaire dans le deuil", c'est tout simplement un insurmontable chagrin, la sensation aiguë d'une perte irréparable. Que ces gens-là ne connaissent pas cette sensation n'en fait pas des héros ou des individus supérieurs mais au contraire des êtres à qui fait défaut un sens particulier, qu'on pourrait nommer le contre-sens. Le contre-sens, ce serait le sens de ce qui manque à la vie pour qu'elle soit vivable, ce serait un sens qui nous ferait repartir en sens inverse du désir, qui nous décollerait de la persistance à être. En quoi est-ce si morbide ? Ce n'est pas morbide, de s'accrocher à la vie pour la seule raison que c'est nous qu'elle anime ? Des millions et des millions d'individus s'occupent de perpétuer l'espèce, de toute manière, et non seulement de la perpétuer, mais de l'accroître de manière folle, pourquoi devrait-on se sentir tenu de les imiter ?

Ai-je été assez clair, Docteur ? La mourante est "entre deux eaux", si vous pouviez faire que ça ne dure pas trop longtemps… Ils sont à l'hôtel, ils attendent le coup de téléphone qui va leur annoncer que "c'est fini".

Quand ma mère est morte, un samedi matin, vers neuf heures, je n'étais pas à l'hôpital, je ne la tenais pas dans mes bras comme je le lui avais promis. Le médecin m'a appelé, mais trop tard, alors que j'avais bien précisé que je voulais absolument être là, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit (j'étais à sept minutes de l'hôpital). On a beau rester dix-huit heures par jour à l'hôpital, il y a tout de même des moments où l'on doit aller à la maison, ne serait-ce que pour se changer et se laver… Je lui en voudrai toute ma vie, à ce médecin ! Smahen était là, à ma place, à lui tenir la main. Elle était gentille, Smahen, l'infirmière. Je l'aimais bien. Mais c'était à moi d'être là, pas à elle.

Attendre que ce soit fini… Oui, je vois bien la scène. Ils étaient tous comme ça. Ils attendaient la fin avec une impatience de moins en moins cachée, qui finissait par se dire avec une sorte d'agressivité ignoble, comme de la merde qui remonte par les tuyaux. Un jour, dans un couloir, j'ai entendu le mot "acharnement". Je n'étais pas censé entendre… Ne comptez pas sur moi pour que je m'acharne, quand ce sera votre tour. Les gens sont d'une bêtise abyssale, surtout. Ils entendent des choses à la télé, et ils les répètent. La plupart du temps, c'est tout simplement ça : sont persuadés qu'ils le pensent vraiment.

« Le téléphone nous a réveillés à neuf heures. Juliette était morte à quatre heures du matin. »

Je ne décolère pas. Les vivants se protègent les uns les autres, pauvres petits êtres fragiles qui ne veulent pas trop souffrir. Leur vie, c'est cette chose minuscule qui consiste à : 1. Souffrir le moins possible. 2. Être le plus heureux possible. 3. Durer le plus possible (sauf si trop grande souffrance).

Certains événements nous séparent des autres, et parfois de nous-même. Que perd-on quand on perd quelqu'un ? Outre l'être en question, on perd aussi quelque chose qui est à l'intérieur de nous, un je-ne-sais-quoi créé par l'autre, vivant en nous, qui était partie de nous. On gagne aussi quelque chose, et c'est encore plus douloureux. Ce qu'on gagne vient se loger en nous, et nous avons peine à nous reconnaître avec ce nouveau morceau d'être qui trouve sa place, qu'on le veuille ou non, à l'intérieur de nous, et qui nous semble prendre la place de ce qu'on a perdu. « L'habituel défaut de l'homme est de ne pas prévoir l'orage par beau temps. » Ceux qui vivent en nous y vivent par beau temps et nous sommes dans l'impossibilité d'envisager l'orage. C'est par vertu, sans doute, qu'on ne peut accéder à certains savoirs.

Il pleut. Au bruit de la pluie, volets fermés mais fenêtre ouverte, je sais si les gouttes sont fines, grosses, ou moyennes, et je suis dans le noir leur transformation incessante. Seul dans la maison, le soir, la nuit, depuis si longtemps que je ne remarque même plus cette solitude, j'essaie de fixer mon esprit sur les bruits ténus qui m'environnent. Je sais que les phrases que j'écris n'ont presque aucun sens mais qu'importe. Ce que je désire est qu'elles contrepointent la pluie, la nuit, qu'elles déposent en moi un limon sur lequel j'allonge mon âme fatiguée. Je pense à la phrase d'Oscar Wilde : « Les tra­gé­dies des autres sont tou­jours d’une bana­lité déses­pé­rante » Je viens de voir sur Internet des centaines de corps calcinés, des chrétiens assassinés par des islamistes. Des enfants égorgés, décapités, dont les têtes sont tenues à bout de bras par des assassins hilares. Personne n'ose dire que c'est banal. On fait semblant de s'offusquer, on parle de barbarie. La pluie redouble. J'espère ne pas être inondé, ce serait la barbe. Je pense au poème de Klingsor : « Je voudrais voir des assassins souriants  / Du bourreau qui coupe un cou d'innocent / Avec un grand sabre courbé d'Orient » J'imagine le couteau sur la glotte, sur le cartilage du larynx… Asie ! Je me souviens de la nuit sur le Gange, les brasiers, les sons, la fille sur le houseboat, les moustiques, les odeurs de chairs brûlées… On était vivant. Il était doux d'être vivant. Aucun lendemain ne pouvait nous effrayer. De temps en temps, on entendait les vaches et des  cymbales, une radio. Des roses et du sang, la tristesse et la joie dans la fumée d'une cigarette… Le fleuve, lent, puissant, patient, noir… Entre deux eaux… Entre deux vies… Est-ce qu'on a vécu ? Assez d'heures ? Trop ? Est-ce qu'on a fait ses adieux ?

Plus tout à fait la vie ? Mais quand est-ce que c'est tout à fait la vie ? À quel moment, de la vie ? Et si les tout derniers moments, justement, entre-deux eaux, ce n'était pas justement ça, le tout-à-fait de la vie, la somme, le passage, la perte, la glissade, et si c'était justement le moment le plus important, et peut-être le seul, la coda, après les adieux, et si toute une vie se jouait là, quand on est déjà à moitié ailleurs et qu'on peut de ce fait regarder sa propre vie de l'extérieur, roses et sang, valse lente, banale terreur, fumée, souffle rendu ?