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dimanche 10 septembre 2023

Le Cœur

« Un coeur, c'est peut-être malpropre. C'est de l'ordre de la table d'anatomie et de l'étal de boucher. Je préfère ton corps. »

Je préférerais rester en vie, du moins encore un petit moment, mais je dois admettre que ça dépend un peu de cet organe que Yourcenar trouve malpropre. Je me demande bien de quoi il a l'air, mon cœur, mais je ne suis pas certain d'avoir envie de le voir, de le voir vraiment tel qu'il est, sanguinolent, palpitant et tout sauf littéraire ou romantique. Disons que je suis partagé… Moi aussi je préfère “mon corps” à mes organes. Mais qu'est-ce qu'un corps sans organes ? Ils sont silencieux, la plupart du temps, mais ce silence n'est silence que pour nous. Nous croyons que nos organes ne s'expriment que lors des symptômes parce que notre ouïe physiologique est déficiente, ou plutôt atrophiée à force de ne pas servir. En réalité nos organes font constamment du bruit, ils s'expriment sans cesse, même lorsqu'on dort : ils ne connaissent pas le repos, eux, et quand ils nous réveillent en pleine nuit, affolés, comme il m'arrive en ce moment, c'est qu'il y a urgence, et qu'ils ne parviennent plus à faire leur travail sans émettre des signaux qui effraient, c'est-à-dire des bruits qui dépassent le bruit courant auquel nous sommes habitués. 

Oh, je ne lui en veux pas du tout, à mon cœur. C'est tout de même extraordinaire qu'il ait réussi à tenir jusque là, avec toutes les émotions que nous avons traversées, lui et moi. Non, c'est un bon cœur, que j'ai là, et solide, et fidèle ! Et je ne dis pas ça pour ne pas le vexer, croyez-le, je le pense vraiment. Je pourrais dire la même chose de mon pancréas, de mon foie, de ma rate, et même de mes intestins, que j'ai longtemps soumis à rude épreuve. 

Il se trouve que mes relations avec les médecins sont devenues difficiles, car je vois bien qu'il n'y aucun dialogue possible avec eux. Ils n'écoutent que dans la mesure où nous leur fournissons les éléments dont ils ont l'habitude, éléments qui leur permettent d'appliquer les protocoles qu'ils connaissent et dont ils pensent qu'ils sont les seuls à pouvoir soigner. Je ne vois plus du tout les choses ainsi. Je ne crois plus du tout à cette médecine symptomatique, même si, bien sûr, il m'arrive — dans l'urgence — d'y avoir recours, faute de mieux. Rassurez-vous, je ne vais pas ici vous infliger mes vues sur la médecine et la maladie, bien que le sujet me passionne, car je sais trop bien que personne n'a envie de me lire à ce sujet. C'est dommage, mais tant pis pour vous ; vous ne savez pas ce que vous perdez. Mais comment fait-on, donc, quand on a besoin de spécialistes (et c'est bien le problème, justement !) dont on sait à l'avance que la majeure partie de notre échange sera un dialogue de sourds ? Ils savent et nous ne savons rien, ils soignent et nous souffrons, ce sont les termes du contrat, qui les rend aveugles et sourds. On ne peut pas tout à fait s'en passer, néanmoins, alors il faut se faire violence et leur donner des gages de la soumission aveugle dont ils ont l'habitude, sinon ils vous montrent la sortie ou la pendule.

Je vais donc aller consulter un cardiologue, puisque mon cœur s'est permis de parler un peu haut. Ça paraît simple, n'est-ce pas ? C'est l'organe qui dicte sa loi, paraît-il, et qui nous impose d'oublier le corps et la vie qui le justifie et l'informe. C'est une vue bien simpliste, bien primaire, mais il va falloir faire semblant d'y croire — du moins pour l'heure. Il faut s'infiltrer dans les failles des croyances des autres, si l'on veut résister à la négation. 

***

Eh bien les choses se sont précipitées, et, comme toujours, m'ont démontré que nous ne sommes pas maîtres du jeu. Je suis enfin chez moi, j'écoute le trio opus 8 de Brahms (opus 8 comme le 8 septembre) et je fonds en larmes. Hier, j'ai craint de ne jamais revoir cette maison, de ne plus pouvoir écouter cette musique, de mourir au milieu des bips des appareils de surveillance médicaux et des voix des infirmiers. Oh, tout le monde a été bien gentil, je n'ai pas à me plaindre. À commencer par les pompiers, charmants comme toujours, qui sont arrivés très vite, en vingt minutes à peine, ce qui fait que j'étais tout juste prêt à monter dans leur véhicule quand j'ai entendu la sirène. Deux hommes, très beaux, la quarantaine, très sympathiques, et un plus jeune, qui devait avoir vingt-cinq ans, et qui n'avait son diplôme que depuis le mois de juin. « Vous voulez plus de clim ? » Non, non, tout va très bien, Monsieur le marquis.

Depuis une semaine, je suis constamment aux bords des larmes. Les quatre crises que j'ai faites (cinq, avec celle que j'ai faite aux urgences (juste pour leur montrer que ce n'était pas de la blague)), dont une violente et surtout très longue (plus de trois heures !) m'ont je crois beaucoup fragilisé. Hélène n'avait pas de croissants, ce matin, dommage, pour une fois que j'en avais envie, et besoin… Je me sens comme un survivant — et c'est bon de survivre (c'est peut-être la seule vie réelle). Quand je sors de l'hôpital, ou même seulement d'un examen médical, j'ai toujours envie de croissants. J'ai beaucoup de chance : je pouvais parler un peu par SMS avec Vincent, qui ne se doute pas à quel point était importante pour moi cette présence, tout au long de la très longue soirée. J'ai eu également deux coups de fil qui furent un baume. Et j'avais aussi Barrès et Chateaubriand ; il ne m'a manqué qu'un cahier et un stylo. 

Ma fierté est d'avoir été admis aux urgences de l'hôpital d'Alès à 17h56, l'heure Mozart ! Il n'y pas de hasards, jamais. Il n'y a que des signes. 

La manière dont Julius Katchen ouvre la voie, dans le premier mouvement de l'opus 8… On pourrait mourir, après ça ! Ce thème, si simple, si beau et surtout si tendre ; d'une tendresse inconcevable… J'ai entendu le son de mon cœur, le cardiologue a pratiqué une longue, très longue échographie, j'étais heureux que mon cœur soit l'objet de tant d'attention, je l'avoue. Je trouve qu'il le mérite, lui qui bat pour moi en silence plus de 100 000 fois par jour sans jamais se plaindre. Nous étions deux à l'observer, à l'écouter, nous étions deux à parler de lui, à le considérer, à tenter de le comprendre. Il y aura d'autres examens, plus « invasifs », on aura peut-être d'autres images, d'autres sons. Qui est le maître ? Ni lui ni moi. La vie qui nous traverse sans explications.

Je lis à l'instant cette phrase de Kierkegaard, que je ne connaissais pas : « Penser est une chose, exister dans ce qu'on pense est autre chose. » Je pourrais faire graver cette phrase sur ma tombe, si ce n'était pas un peu prétentieux. C'est tout ce que je crois, en tout cas. Exister dans ce qu'on pense, exister dans ce qu'on joue, exister dans ce qu'on écrit, exister dans l'amour : c'est le vrai défi, et peut-être le seul. S'il existe une occurrence de l'authenticité, c'est-à-dire de la vérité incarnée, c'est bien celle-là. Je lisais il y a peu, je ne sais où, quelqu'un qui opposait platement le « comprendre » et le « croire ». Il n'y a rien de plus faux, pour moi. Si l'on n'a pas compris cela, on n'a pas compris grand-chose. L'angoisse humaine essentielle tient tout entière ici : il est impossible et néfaste de séparer la croyance de la connaissance. C'est toute l'erreur du drôle de scientisme actuel qui nous gouverne. Pour savoir, il faut savoir que l'on croit. Aucune connaissance n'échappe à la croyance, et si elle le prétend, elle est une croyance redoublée, durcie, de la même manière qu'un athée est toujours un super-croyant. Tout savoir doit être repris dans sa dimension de foi et de conviction. La fidélité au vivant ne se laisse pas perdre par les faits bruts (c'est-à-dire l'observation), la simplicité ne peut être que renversée par la pensée et le sujet. La croyance est le contraire du dogme. Exister dans ce qu'on pense est la chose la plus difficile qui soit, mais c'est aussi une liberté. Quand j'écoute Brahms, je suis au contact de cette liberté-là, immédiatement — je l'entends, je la ressens au plus profond de moi. 

Couloir, de six heures à sept heures, puis seul dans un réduit délabré, avec un électrocardiogramme. Dommage, je ne peux plus observer les infirmières et les malades. Tout le monde ici est très gentil. On se croirait presque dans le monde d'avant, si l'on n'apercevait pas quelques signes, par-ci par-là, qui viennent jeter une ombre au tableau, et on les connaît bien, ces signes. Parmi eux, les tatouages, l'accent, quelques éclats de voix, et les quelques éléments visibles de la vêture qui insistent sous la blouse et les pantalons blancs réglementaires. Il ne fait pas chaud, je suis torse nu, avec des fils et des tuyaux partout. J'hésite à appeler, comme le médecin me l'a prescrit, parce que je sens bien que je suis en train de refaire une crise, la deuxième de la journée. Si j'appelle, si je leur parle de la crise, ils vont me garder plus longtemps, faire plus d'examens. Une deuxième prise de sang, pour commencer. Je pèse le pour et le contre, et finalement j'appelle, à 19h23. Direction la salle de déchocage, dans laquelle je me trouve avec un voisin de lit, dont je ne vois que les pieds et une partie des jambes. En revanche, j'entends beaucoup sa voix, car il est souvent au téléphone. Il dit : « Oui oui oui » et « Non non non non non », toujours par salves de trois et cinq. Il a une voix plutôt sympathique, quoique un peu étouffée, ronde, alourdie, avec un fort accent du Gard. Dans la pièce, quatre type de bips différents, qu'on peut classer en deux catégories. De très jolis bips, discrets, bref, sobres, qui ressemblent aux cris de ces animaux nocturnes qu'on entend parfois la nuit, à la campagne, et qui ont tant de charme et d'élégance dans leur simplicité essentielle. Et puis deux autres bips, beaucoup plus criards, de type “klaxon”, mais qui forment avec les premiers une jolie polyrythmie que je trouve rassurante (je pense à Steve Reich et je brode mentalement sur eux). Nous avons chacun les nôtres, visiblement, deux pour moi et deux pour mon voisin, et ils se répondent d'une admirable manière, qu'on croirait composée. J'aime ces bruits, ils me portent, ils me guident au travers du temps qui passe. Surveillance ECG et nouvelle prise de sang, donc, par le jeune Arnaud, ultra tatoué, gentil, mais maladroit. Il doit s'y reprendre à trois fois pour me piquer et me fait très mal ; je crois qu'il touche un nerf puisque la piqure qu'il me fait dans le pli du coude m'envoie une violente décharge électrique dans le poignet. Je lui dis mais il s'en fout. Je ne lui en veux même pas : le sang des non-vaccinés répugne visiblement à couler à la vue de tous. Piqué aux deux bras et mains, il ne restera bientôt plus que les jambes…

Vers dix heures, j'ai la visite du cardiologue. Ô surprise ! Moi qui ne l'attendais pas avant minuit… Et en plus je passe avant mon voisin de chambre qui était là avant moi. J'ignore pourquoi. Il n'est pas content et je le comprends. Le Dr Assad, décontracté mais pas complètement, petit, large, costaud, très bronzé et très poilu mais dégarni, souriant, parle un français approximatif et un peu hésitant, mais il est loquace et veut se faire comprendre. Ça tombe bien, j'ai beaucoup de questions. Il s'excuse même de me poser les mêmes que le médecin qui m'a accueilli plus tôt ! Mais avec lui, je vois bien que mes réponses sont prises beaucoup plus au sérieux (mais avec plus de légèreté, car il n'a pas la même responsabilité que le médecin qui a décidé de mon admission), et qu'il peut même s'engager un semblant de dialogue entre nous, même s'il n'entend pas tout ce que je dis. Disons qu'il entend 60% de mes paroles, ce qui est déjà énorme. Je pense au mot « cordial », un de mes mots favoris. Ce médecin cordial me parle de mon cœur, le sujet l'intéresse, moi aussi ; il ne manquerait plus que nous buvions un cordial tous les deux et que nous jouions un trio pour piano et cordes de Brahms.

Il m'explique ce qu'est un infarctus. La fenêtre des six heures. Je pense à mon médecin traitant qui en trois jours n'a pas été foutu de me rappeler et de me trouver un cardiologue (comme il me l'avait pourtant promis), prévenu qu'il était de mes crises inquiétantes… (« Chuis débordé, chuis débordé, qu'est-ce que vous voulez que j'vous dise ! ») Et R. qui me dit : « Ne dérange pas ton médecin traitant avec ça ! » Ils ont beaucoup d'humour, ces médecins. On les dérange quand on leur demande de faire leur métier. Vous me direz, c'est de plus en plus difficile, de les déranger, justement, puisqu'ils nous expliquent sur leurs répondeurs qu'il ne sert à rien de leur laisser des messages, et que nous tombons sur la messagerie 48 fois sur 50. Comme ça les choses sont claires. En tout cas, le Samu n'a pas hésité une seconde, lui, avant de m'envoyer les pompiers. Avec le Dr Assad, je parle de mon flutter, des vingt années qui se sont écoulées en sa compagnie, de l'absence de traitement (de mon fait) et de l'opération qui fut un échec. Il voit très bien de quoi je parle. Il me dit que la vision qu'on a du flutter aujourd'hui n'est pas la même que celle qu'on avait en 2003, et je comprends mieux de quoi il s'agit. Il me parle des examens que je vais devoir faire très vite s'il me laisse sortir aujourd'hui. Évidemment, je ne le contredis pas. Il est hors de question que je reste à l'hôpital : c'est ma grande terreur. J'aime bien voir ce qui se passe à l'hôpital, ça m'intéresse énormément, mais y être pensionnaire, c'est autre chose. Je veux rester un explorateur, un espion, un touriste à la rigueur. Quoi qu'il en soit, ce cardiologue aura passé une grande partie du temps de notre discussion à me demander si je marchais, et combien d'heures et de kilomètres par jour. Il a eu l'air de trouver que l'essentiel du traitement se trouvait là, et je ne peux que le rejoindre. La marche remet les organes à leur place, c'est-à-dire qu'elle les soumet à la loi du corps, qui lui-même est soumis à la loi du vivant, qui ne se laisse pas impunément diviser. Les bêtabloquants et les anti-coagulants, on verra ça plus tard, ma petite dame…

J'ai donc retrouvé mes figues, mon jardin, Carl Philipp Emanuel Bach, la nuit fraîche et les belles heures ordinaires, l'aimable et profond mutisme de la société à mon égard ; je suis rentré avec une infinie gratitude dans mon point d'orgue, je peux à nouveau oublier les tatouages, l'accent du Gard, tous ces corps qui se croisent, qui savent précisément ce qu'ils ont à faire, tenus qu'ils sont par un arrangement dont la finalité leur échappe complètement mais dont ils auraient le plus grand mal à se passer sans devenir des bêtes sauvages. 

Mon roman s'intitule "Théorie". Le sujet de mon roman, c'est de faire l'hypothèse d'une vie, c'est d'en écrire la théorie, mais à la manière dont un aveugle entre dans la nuit et s'en distingue. Même s'il est vivant, surtout s'il est vivant, il ne connaît pas l'histoire de sa propre vie. Il ne peut qu'en faire l'hypothèse, en passant d'un événement à un autre, d'une parole à une autre, comme la boule de flipper qui rebondit d'un champignon à l'autre, et qui essaie de se relancer, sans cesse, de se reprendre, le plus longtemps possible, mais qui sait qu'elle finira par être avalée par le trou en forme de sexe féminin (une vulve dont les nymphes essaient de nous sauver de la chute), au bas du tableau, au bas d'un chapitre. Une théorie est une proposition de sens, bien entendu, mais c'est aussi une suite, une délégation, une file de personnages qui se succèdent, les uns à la suite des autres, sans forcément se connaître. Ils sont tous là, à leur place, c'est tout ce qu'on peut dire. Il convient de les écouter, de les observer, de les suivre dans leurs déplacements un peu fous, un peu désordonnés, mais toujours inéluctables et nécessaires, fatals. La théorie d'une vie, c'est une anti-histoire, ou c'est l'histoire en train de s'écrire, du point de vue du flipper

Je ne cesse de me demander ce qu'est la vie, ce que c'est que de vivre et d'être vivant, et il m'est impossible, de plus en plus, de séparer ces questions de ce qui se passe à l'intérieur de mon propre corps, ce corps que très longtemps j'ai ignoré et méprisé sciemment, me croyant par là plus intelligent que ceux que je voyais en faire grand cas autour de moi. J'ai très longtemps cru que mépriser le corps était la seule manière de glorifier l'esprit, et même d'y avoir accès. Il est un peu tard pour le regretter, bien sûr, je n'ai plus que le choix (sic) d'accepter ce que mon esprit a fait de mon corps durant les quarante dernières années. Ici je suis, là je mourrai, avec la vie qui persiste à trouver des regards en moi, à consolider les quelques étais qu'elle a dû dresser elle-même à mon insu et souvent contre moi. Je vois tout cela avec un mélange de tristesse, de soulagement, de reconnaissance, de honte et même de joie devant l'ingéniosité invraisemblable du vivant qui ne nous en veut même pas de notre bêtise. L'arrogance qui fut la mienne est instructive et cocasse, j'en accepte les conséquences. 

« L’indifférence aux souffrances qu’on cause est la forme terrible et permanente de la cruauté », écrit Proust, mais je comprends aujourd'hui que la cruauté est d'abord et avant tout dirigée contre nous ; on pourrait dire que les autres ne sont que des victimes collatérales. Nous sommes inattentifs au chant de nos organes comme nous sommes sourds aux corps de ceux que nous croisons, car nous savons instinctivement que leur chair est une réplique de la nôtre, une réponse possible aux questions que le destin biologique nous pose sans cesse, et qui nous terrorisent. La cruauté est fille de l'indifférence, et il faut prendre ce mot dans son sens littéral : ne pas savoir faire de différences, ne pas distinguer, ne pas discerner entre ce qui doit nous nourrir et ce qui nous traversera sans être assimilé. La cruauté est fille de l'indiscipline, de la mollesse spirituelle, de la paresse. La plupart des gens font le mal par paresse, ce qui s'entend immédiatement dans leurs phrases. C'est pourquoi il faut être attentif non à ce qui est dit, mais à la manière dont c'est exprimé. Avec nous aussi, nous avons un dialogue dont il paraît essentiel de ne pas négliger la forme. Les mauvaises habitudes sont vite prises. Là aussi nous obéissons à des lois inconnues ou musicales, et les cœurs paresseux ont vite fait de se tarir, croyant préserver le peu de sève qu'il sécrètent. 

L'hôpital, j'en ai vu les coulisses quand nous étions amoureux, Raphaële et moi, il y a vingt ans. Je l'ai vu et traversé la nuit, je suis passé par les chambres de garde, les douches, le lit des médecins, les couloirs déserts, les réfectoires silencieux, les portes dérobées, et même les fenêtres, pieds nus, évitant les infirmières comme un voleur évite les gardiens de nuit dans un musée déserté, étouffant des fous-rires et le bruit de nos pas. Imaginons un instant un hôpital peuplé seulement de machines dont le seul bruit rendrait le lieu vivant. Quelle féérie ! Quelle prodigieuse salle de concert ! J'imagine Mozart, Bach, Stravinsky, seuls dans l'obscurité, parlant à voix basse, devant un corps allongé sur une table d'opération : c'est Brahms, qui est le patient somnolent. On voit son gros ventre et sa barbe, il parle dans son demi-sommeil. Les trois compères ont du mal à ne pas rire. Ils regardent les écrans et font des supputations loufoques. Le cœur ? Le foie ? Les intestins ? Le pancréas ? Chacun y va de sa théorie. Les chiffres défilent, on les défend comme on peut, sans y croire, mais avec toute la componction nécessaire, jusqu'à ce qu'éclate le rire en clef de sol de Mozart. Les deux compères font semblant de le gronder. Brahms suffoque aussi bien qu'il le peut, avec un sens du rythme accompli. « Ramuz nous manque », dit Stravinsky. Et Mozart fait entrer sa cousine, peu vêtue. On voit le vieux Bach qui note quelque chose dans un carnet, sans paraître troublé par Anna-Maria qui se dandine comme une strip-teaseuse perdue dans les marais, la main devant ses petits seins. Le Dr Assad, en maillot de bain, se penche sur Brahms, il tient dans sa main droite une baguette de chef d'orchestre et un métronome dans sa main gauche. « C'est pas avec ça que vous allez réussir votre coronarographie, Docteur ! » lui lance le vieux Brahms hilare. On comprend qu'Anna-Maria est l'assistante du cardiologue. Elle sent la crème solaire et chante un fado avec une voix rauque. Bach referme son carnet et parle à l'oreille de Stravinsky qui est consterné par le spectacle. Diaghilev nous manque ! « Il n'y en a plus pour longtemps », dit Mozart. Raphaële entre en trombe, furieuse, et disperse tout le monde, vieux garnements punis qui retournent se coucher. Disjoncteur. Tango Lent.

« Nous étions entre nous, jadis. Quand nous parlions de musique, quand nous parlions de littérature, nous n'avions besoin ni d'interprètes ni de sociologues ni de thérapeutes. C'était reposant. » La fatigue est arrivée avec les cultures. Tant qu'elle était au singulier, nous pouvions penser à autre chose, goûter la baignade dans les rivières corses, les citronnades et la légèreté, le tennis. Nos corps s'invitaient naturellement au concert général, les angles étaient doux, on avait peur pour rire car le monde avait les dimensions de nos bras ouverts. Nous avions bien entendu parler du souffle au cœur, mais c'était à cause de Laurent et Clara Chevalier, la belle Léa Massari. « Tu n'as pas bonne mine. Je t'ai connue en meilleure forme. » « Je ne comprenais pas ce qu'il voulait, mais je l'ai trouvé très beau. » « Tu crois que c'est une conversation normale entre une mère et son fils ? » « L'aventurière, m'appelait ta tante ! » « Il était fou de moi. » « Il m'en voulait presque de lui avoir cédé si facilement. » « Tu sais, mon père adorait la valse. » Voilà le genre d'échanges qui avaient lieu dans un monde sans islam, sans réseaux sociaux, sans pédagos, sans fact-checking, un monde dans lequel nous nous contentions du lac d'Annecy et de celui du Bourget, d'Yves Nat et de l'accent espagnol, du désespoir de Gabrielle Russier et de l'humour de Fernand Reynaud, de la figure étrange et cocasse d'Henri Krasucki qui nous semblait une possible émanation du démon. Quand nous avions envie de pleurer, nous mettions la Troisième de Brahms sur le tourne-disque, ou nous pensions à la fille Sassi dans les bras d'un autre. Le père avait peur de l'infarctus, il est mort d'un accident de voiture. Lui aussi adorait la valse. La mère préférait le tango. Rester en vie ? Oui, mais pour quelle vie ? 

Survivre n'est pas du tout sous-vivre, je viens de le comprendre ; c'est même la meilleure manière de vivre. Revenir chez soi suffit. À soi. Exister dans son propre souffle, se tenir sans réserve à son propre désir. L'exaltation la plus douce et la plus profonde, la plus large, c'est le retour. Le départ n'excite que les enfants gâtés ou négligents, inconsistants. Rester éveillé, la nuit, en écoutant le silence de la chambre, débranché du monde et des mesures, du calcul et du diagnostic, est une volupté presque insoutenable quand on comprend qu'on en avait perdu le droit, et quand notre propre corps n'est plus qu'à nous. « Je suis chez moi ! » Il y a ce soin que nous sommes seuls à pouvoir nous prodiguer (ou la mère), cette caresse mentale qui ne peut provenir que de nous et d'une mémoire complètement singulière, irréductiblement distinguée du bruit de fond humain et de ses fausses promesses. Vous avez un défibrillateur ? Non, j'ai le premier trio de Brahms. Vous avez un souffle au cœur ? Oui, j'ai du silence plein la bouche, et des soupirs en veux-tu en voilà. Faudra que ça cesse ! Oh, ne vous inquiétez pas, personne ne sera moins soupirant que nous, penchés sans prudence sur le vide. 

Les oreillettes s'affolent et les ventricules trinquent mais tout cela n'est rien du tout. C'est seulement l'occasion de faire des phrases qui amènent enfin du côté de l'origine. Sang et sens coulent dans la même direction, on ne peut rien là contre. Il faut en profiter pour essayer de faire des progrès dans le domaine du rythme et de l'écoute. Tous les musiciens le savent : la première chose est d'être bien accordé. Un instrument désaccordé ne sert à rien, car les sons eux aussi ont des lois qu'on ne peut ignorer sans mettre en péril le sens. L'harmonie des organes, ce sont les résonances et les sympathies qu'ils suscitent dans le dialogue qu'ils entretiennent entre eux. L'indifférence est mortelle. Aucun d'entre eux ne travaille solitairement, ce que les spécialistes font semblant de comprendre. Un cœur, ce n'est pas malpropre, et ce n'est pas de l'ordre de la table d'anatomie ou de l'étal du boucher, un cœur, c'est le rythme et l'harmonie du sens qui bat. Le cœur est la chaconne intime, la basse continue de l'individu qui n'est pas partagé, qui est impartageable — indivis. « C'est la mesure consolée. »

samedi 24 juin 2023

Partition



Il ne se passe pas un seul jour où je n'entende dire et raconter l'abolition de la sexualité (donc de la partition humaine), qui est tout de même, je me permets de le rappeler au passage, à l'origine de la vie sur Terre, au moins pour ce qui concerne l'espèce humaine. J'ai vraiment l'impression qu'on ne parle que de ça, en ce moment ! Quand je dis « on », je pense à l'actualité, aux discours, aux conversations, aux situations, aux faits divers, à la Science, et peut-être surtout aux images. Même les réseaux sociaux ne parlent que de ça. Il est difficile de ne pas penser que ce complot contre la sexualité n'est pas un complot contre la vie elle-même. Moi, je le pense. La vie est ce qu'il y a de plus menacé, aujourd'hui — la vie sous toutes ses formes. On veut la remplacer par une autre forme de vie, qui, fatalement, ne sera pas la vie, puisque hors la vie il n'y a pas de vie. De même que pour le cuir ou la viande, la contrefaçon de la vie n'est pas la vie. C'est quelque chose qui y ressemble, qui peut avoir des caractéristiques identiques, des fonctions et des usages semblables, mais ce n'est pas la chose elle-même. Le vivant est toujours mille fois plus complexe, plus savant, plus intelligent, plus puissant, que tous les artifices alternatifs. 

Le syntagme « une autre forme de vie » n'a évidemment pas le moindre sens, du moins dans l'univers qui est le nôtre. La vie est la vie. Les fous (les monstres) qui aujourd'hui ont des ailes qui leur poussent dans le cerveau sont extrêmement prétentieux, mais aussi extrêmement bêtes, malgré leur grandes capacités intellectuelles et leur grande imagination. Leur passion simple est de tout remplacer. Remplacer le bois ou le métal par le plastique n'était pas trop difficile, mais depuis, ils ont fait des progrès gigantesques, et après avoir remplacé des peuples par d'autres peuples, ils ont l'idée de remplacer la vie par autre chose. Nous en avons eu un exemple grandeur nature, à l'échelle du monde, avec la Covidiase, qui propose de remplacer ce qui est au fondement du vivant, le système immunitaire et l'homéostasie, par son équivalent chimique. L'échec sera à la mesure de leur folie, je n'ai pas de doutes là-dessus, mais au prix de combien de victimes ?

lundi 29 mai 2023

À Barcelone ou à Carcassonne

À Barcelone, ou à Carcassonne, je suis allongé sur le dos et je joue une délicieuse sonate de Mozart, dont le thème de la fugue est fait de gammes descendantes. Je tourne les pages de la partition en cliquant sur mes couilles, à un endroit précis. Un peu plus loin, comme j'ai les deux mains occupées, mon élève (c'est la douce Thu Dung) se penche au dessus de moi et appuie du bout de ses doigts sur mes couilles (elle cherche et trouve le bon endroit). Je sens son parfum et je défaille. 


lundi 1 juin 2020

Lecture (Première ligne)


Incant Adas lit la onzième partie de Première ligne


vendredi 1 juillet 2016

30 CH



Je lis de plus en plus souvent le mot "audiophile", dans des commentaires ou même des textes sur la musique. Comment en est-on arrivé à substituer au classique "mélomane" ce terme absurde d'"audiophile" ? L'audiophile est celui qui aime le son. Le son n'est évidemment pas la musique, pas plus que les mots et les phrases ne sont la littérature.

Eh si, justement ! Aujourd'hui, la musique, c'est du son, c'est "le son". Le son c'est de la musique, si l'on veut, mais une musique d'où est absente sa composante fondamentale : la pensée. Il est donc tout à fait logique que l'on nous parle désormais des "audiophiles", en lieu et place des mélomanes qui, il faut bien le dire, se font si rares qu'ils n'ont même plus une station de radio qui leur est dévolue.

De mon temps, les "audiophiles" étaient ces gens un peu ridicules qui dépensaient des fortunes dans du matériel audio de très haute qualité. Je m'en souviens parfaitement, car un de mes frères ainés était de ceux-là. Plus ils faisaient attention à la qualité du son, ces audiophiles, moins ils écoutaient… la musique. Il s'agit là typiquement d'une perversion. On perd de vue (d'ouïe) la substance de la musique, pour n'en conserver que l'enveloppe.

Mais les choses ont tellement évolué qu'on ne doit même plus comprendre ce dont je parle. J'ai eu hier, sur Facebook, une discussion tout à fait hallucinante avec une dame qui me parlait du pianiste Polnareff, et qui voulait à tout prix me persuader que celui-ci donnait des concerts, « de la même manière qu'une Callas ou qu'une Montserrat Caballé »… Quand les mots perdent à ce point leur sens, il n'y a plus de conversation possible.

Un berger, j'imagine, aime sans doute beaucoup le son qui l'entoure, quand il mène ses bêtes dans les pâturages ; et je ne peux que lui donner raison. Les sons de la nature sont la plupart du temps très beaux, mais la musique c'est autre chose, puisqu'il s'agit d'une construction humaine. Qui dit construction dit pensée, dit composition (au sens strict : poser avec, à côté, mettre des sons en rapport les uns avec les autres, et de ces rapports, tirer un sens, un langage, des images). Qui dit composition dit donc relations. Si vous ne savez pas mettre des sons (et des sens) en relation les uns avec les autres, vous ne savez pas composer, de la même manière que si vous savez pas mettre des phrases (et des sens) en relation les unes avec les autres, vous ne savez pas écrire. Peu importe le son, peu importent les mots, dans un premier temps c'est le sens qui importe. Qu'il existe une composante hédoniste dans la musique est indéniable. On peut parfaitement prendre du plaisir, un plaisir passif, à la beauté des sons, des accords, des timbres instrumentaux, des dynamiques, mais l'on sait bien, et le compositeur le tout premier, que l'essentiel n'est pas là. Pour la beauté des sons, encore une fois, point n'est besoin d'instruments ni de compositeur, la nature pourvoit à notre bonheur. Seulement elle parle dans un langage qui n'est pas le nôtre — et c'est là son principal attrait. 

Le force de la musique, c'est qu'elle exige de nous une volonté. Être entouré de la plus belle musique du monde ne sert à rien si vous n'avez pas la volonté de l'écouter, puis de l'entendre. Elle ne se donnera pas à vous si vous ne faites pas l'effort d'aller vers elle. On dit en général qu'il faut une dizaine d'années pour faire un instrumentiste accompli (je pense qu'il faut beaucoup plus, mais peu importe), mais je suis certain qu'une vie ne suffit pas à faire de quelqu'un un écouteur de musique accompli. Heureusement, nous vivons plusieurs vies, grâce à une chose fondamentale dont tous cherchent aujourd'hui à nous débarrasser : l'héritage. Le goût et les aptitudes se déposent lentement dans la généalogie d'un individu. Ça laisse des traces… Il n'y a pas d'art possible dans un monde de la table rase. La volonté est nécessaire mais pas suffisante, il lui faut encore un terrain sur lequel s'inscrire, et ce terrain, ce sont les traces laissées par notre ascendance. 

Le son n'est donc qu'un vecteur. Il peut être vivant ou il peut être mort. La musique est l'art qui rend les sons vivants, elle s'adresse donc à des êtres vivants, qui restent vivants malgré la très puissante injonction incessante à être mort. Conduisez-vous comme des morts, aimez comme des morts, votez comme des morts, vivez comme des morts. La variété, la chanson, le rock, la pop-music, le rap, la techno sont des choses mortes qui s'adressent à des morts qui s'ignorent. Et la mort s'étend sur le paysage… Parfois, ici ou là, on en voit un qui se réveille, qui se frotte les yeux, et qui ne comprend pas ce qu'il voit. Il se sent un peu seul…

lundi 2 mai 2016

Carlitos



« C'est mon oreille, très tôt, qui a guidé mon geste… » 

« Ils ont même été jusqu'à me faire don d'un piano quart de queue suisse, de marque Schmidt-Flohr, qui devint 'mon' instrument, mon confident le plus cher. Je me souciais peu de sa facture et de son origine, je l'aimais, voilà tout ; mais je me souviens du sentiment qui m'envahit, des années plus tard, lors de mon tout premier voyage en Europe, quand l'avion toucha la piste de l'aéroport de Zürich : une sensation inattendue d'affection et de douceur, directement liée au fait que j'étais dans le pays de mon piano, dans la terre natale de l'incomparable compagnon de ma jeunesse. » 

« La rumeur a fini par atteindre Otto Klemperer, de passage à Buenos Aires, qui demanda à entendre l'enfant de neuf ans. Le grand homme s'est déplacé jusque chez nous. Je ne suis pas prêt d'oublier la vision de ce maître, mesurant près de deux mètres, s'encadrant dans le porche de notre humble logis. » 

« [Nous avons joué] le concerto de Grieg. Inutile de souligner la valeur de ce souvenir. À l'issue de concert, Klemperer me fit don d'une petite statuette et aussi d'une pièce de piano, à jouer, disait-il, "quand tu seras grand". Je l'ai apprise en quelques heures et je la lui ai jouée le lendemain, peu avant son départ d'Argentine. Je me souviens de sa stupéfaction… Il corrigea quelques tempi sur le manuscrit et dans un dernier geste de gratitude il m'offrit la partition de Fidelio, qu'il travaillait sans cesse et qui le suivait dans ses voyages. J'ai appris plus tard qu'il avait écrit au président Perón pour me recommander à son attention1. »

« — Dans la foulée du concert Klemperer, tu es invité à redonner Grieg, toujours avec le bel orchestre du Théâtre Colón, mais placé cette fois sous la direction de Manuel Rosenthal. 
— En cette occasion, je fus moins marqué par le concerto que par l'exécution de Daphnis et Chloé. On le sait, Rosenthal dirigeait Ravel comme personne. »

« Ma dette est considérable. Theodor Fuchs était un excellent pianiste, mais aussi quelqu'un qui pouvait passer des heures sur l'analyse d'une partition ou sur la mise en lumière d'un procédé d'écriture. Tout naturellement, il avait développé des dons de chef d'orchestre et de pédagogue. Son enseignement visait à former des musiciens complets et il attirait des jeunes très doués, concurrençant ainsi, directement, l'influence du pianiste italien Vincenzo Scaramuzza, alors très en vogue sur la place de Buenos Aires. Il suffit pour s'en convaincre de se souvenir d'un après-midi hebdomadaire, où son agenda d'enseignement ne manquait pas d'allure. Qu'on en juge : De 16h à 17h, Marta Argerich prenait des cours d'écriture. De 17h à 18h, j'avais ma leçon. À 18h, Mauricio Kagel venait analyser un drame de Wagner… »

« Dans le quartier qu'habitait Fuchs (Belgrano), une rue importante était juive d'un côté et… nazie en face ! »

« À dix-huit ans, je fus accueilli comme répétiteur au théâtre Colón par Roberto Kinsky, un chef hongrois. Je me souviens encore précisément de la première œuvre que j'eus à préparer : la "Passion selon saint Jean", avec de grands chanteurs du moment. Très vite, je devins le répétiteur pour le répertoire wagnérien, ce qui me permit de travailler avec Marga Hœffgen, Wolfgang Windgassen, Hans Hotter, Birgit Nilsson, Ursula Bœse… Je connais encore par cœur la "Tétralogie", et surtout "Tristan et Isolde". C'était un travail merveilleux. »

(Carlos Roqué Alsina, d'Alexis Galpérine, aux éditions Delatour)


(1) « (…) Carlitos est la gloire de la musique en ce monde, et il n'est aucun pays qui ne serait fier de le compter parmi ses citoyens. » Otto Klemperer

mercredi 20 avril 2016

Una corda



Dans mon rêve je fais semblant de dormir. Rubinstein joue le premier concerto de Brahms. Ma respiration est difficile à contrôler. Lenteur, mais pas trop. La lenteur est le souvenir. Brahms, son opus 118, l'intermezzo en la majeur, que j'aime tellement jouer, mais, encore plus, la sixième pièce du recueil, en mi bémol mineur, avec son thème qui s'enroule sur lui-même. Est-ce le matin ? Le matin dans le jardin, à Fuveau, au soleil, avec la femme que je regarde trop. La femme pas encore lavée, pas coiffée, les traits tirés, si belle en son négligé froissé, qui est là, qui met du miel sur sa tartine, pas complètement naturelle. J'emplis d'air mes poumons, jusqu'au moment où ils se mettent à frémir ; c'est comme un spasme douloureux ; un souvenir, dans la lenteur du matin… Je ne vois pas bien le clavier, la lumière n'est pas idéale ; les touches noires ont l'air d'avoir disparu ; tout est blanc ; j'entends une longue série de trilles ; je vide mes poumons, mes paupières se serrent un peu trop. Aveugle. Je suis dans la chambre de la place des Vosges, les volets sont fermés, un peu de lumière entre par la salle de bain. J'entends du piano. Brahms, encore. La dernière des quatre ballades opus 10 que j'avais jouée sur son dos nu, una corda

Est-ce que vous savez regarder une femme, vous ? Moi je ne sais pas. Je la regarde trop. Comme le héros du Diable au corps, je l'empêche de me regarder. Je lui fais peur. Je ne sais pas utiliser la pédale una corda. Je pense à George Szell disant à Gould, qu'il dirigeait dans un concerto, qu'il avait « une sonorité efféminée » parce qu'il jouait tout le concerto avec la pédale de gauche enfoncée. Le pianiste l'avait très mal pris, avec juste raison, à mon avis. Il n'y a pas plus viril que le piano de Gould. 

Toujours dans le jardin, j'entends Orientale, de Granados. Elle est allée se mettre au piano. Comme je me trouve à cent mètres de la source sonore, la musique est mélangée des sons du jardin, de la nature. Le jet d'eau. La chienne me regarde, puis se recouche, en paix. Tous les deux nous écoutons la musique. Do-ré-mi-sol-mi-ré-do… Toute la lumière du monde est là, pour nous trois, dans le matin de juin.

Ne te retourne pas, quand tu sors des enfers. Ne te presse pas. Écoute…

lundi 14 mars 2016

Le pianiste au homard



1978, 79, 80 ? Je ne me rappelle pas la date. J'étais allé seul au théâtre de Saint-Denis écouter Richter en récital dans Schumann. Il y avait peut-être autre chose que Schumann, c'est possible, mais je ne m'en souviens pas. Je crois bien être parti à l'entracte. Je ne voulais plus rien entendre. Le choc que j'avais reçu en entendant Richter jouer les Novelettes était si fort, si incroyablement fort, que je voulais pas prendre le risque d'être déçu par la suite du programme. J'ai tout de même eu le temps de voir le vieux et déjà complètement aveugle Rubinstein, au bras de sa femme, qui allait saluer Richter dans les coulisses, et qui avait l'air si profondément ému, lui aussi, presque anxieux. Pendant de très nombreuses années, je n'ai pas voulu écouter Schumann joué par un autre pianiste. 

Il y a eu ensuite la sonate en si bémol de Schubert, enregistrée à Prague, en 1972. 

Richter était un demi-dieu, à la maison, quand j'étais enfant. Mais je ne savais pas pourquoi. Je me souviens de la façon dont on prononçait son nom : c'était comme une évidence. Un nom de grand pianiste, de génie du piano. Il y avait Lipatti d'un côté, et Richter de l'autre. Lipatti le familier, le proche, car nous jouions les mêmes morceaux que lui, Bach, Mozart, Chopin, et puis ce Richter, beaucoup plus mystérieux, comme une sorte de divin sauvage. Schubert, alors, je ne savais même pas qu'il avait composé des sonates. On jouait les Impromptus, quelques Moments musicaux, et notre père écoutait ses quatuors, et surtout le quintette à deux violoncelles, une ou deux symphonies, et bien sûr les Lieder. Richter, je ne savais même pas qu'il était russe. 

Quand il joue le trio de la dernière sonate, on sent bien qu'il a du mal à se retenir. Il y a une intranquillité fondamentale chez Richter qui le rend inapte à jouer Bach, par exemple. Mais il joue comme personne le premier mouvement du concerto en ré mineur du même Bach.

Pour comprendre Richter, il faut le voir marcher, dans la neige, près de Moscou. 

Richter, je n'aurais jamais pu m'entendre avec lui, et pourtant je l'adore. 

Très souvent, écoutant Richter, je me dis : mais c'est mauvais ! Il ne joue pas bien. Il fracasse les musiques qu'il joue. Et il est capable de remplir ses interprétations de fausses notes. Il a les épaules trop larges, ça ne passe pas. Le voir s'asseoir devant un piano fait un peu peur, pour le pauvre piano. 

Cette après-midi là, à Rumilly, on avait fait l'amour par terre, sur le tapis, dans le salon, près de piano. Raphaële était comme ça, terriblement impatiente, parfois. Ensuite elle m'avait supplié de lui jouer quelque chose et j'avais joué des Schumann, en lui disant que j'avais honte de les jouer, que je devrais plutôt les lui faire écouter par Richter, et elle m'avait répondu : « Tu les joues mieux que lui. » Je m'étais évidemment moqué d'elle mais j'étais secrètement heureux. Un jour, une après-midi, dans ma vie, j'aurai été l'homme qui joue mieux que Richter. Alors que j'avais encore les doigts mouillés de son con… 

Richter a beaucoup d'humour. Les gens que j'aime et que j'admire ont de l'humour. L'humour dont je parle est une forme d'intelligence. Une intelligence qui dépasse, qui déborde, qui a les épaules trop larges pour le monde tel qu'il va, ou peut-être pour l'homme qu'elle habite, qui gronde, comme le trille de la main gauche à la fin du premier mouvement de la sonate en si bémol, une intelligence qui sait très bien que ça ne va pas durer, qu'on peut le retenir tant qu'on veut, ce premier mouvement, le jouer à un tempo si lent que personne ou presque n'y comprend plus rien, mais que le terrible andante sostenuto va arriver quand-même. 

Richter n'aurait peut-être jamais dû devenir pianiste. D'ailleurs il l'est devenu un peu par hasard. Alors pourquoi est-il si exigent, si difficile avec lui-même (et avec les autres) ? Comme tous les grands de la musique, tous les génies, il est un peu au-delà de la musique, et en-deçà de ses confrères. Ce sont eux qui savent comment faire, pourquoi faire. Lui ne sait pas. Ces êtres-là sont toujours un peu dans le noir. Leur intelligence ne leur sert pas à savoir, mais à faire. Plus ils relient de fils entre eux, plus cela les sépare des autres. Le silence qui suit le trille grave du premier mouvement de la sonate D. 960 est un gouffre dans lequel toute la raison d'un homme peut sombrer. Autant se balader avec un homard en laisse, quand on ose jouer comme ça. Mais dites-moi : si vous avez peur de la folie, pourquoi jouez-vous la musique de Schubert ? Pourquoi l'écoutez-vous, même ? Quand on aime vraiment la musique, on accepte de s'y perdre. On accepte de se taire tout à fait, autrement dit. 

« Je ne parvenais plus à me passer de la présence d’un homard en plastique que je promenais partout avec moi, et dont je ne me séparais qu’au moment d’entrer en scène. » 


Ces êtres-là ne font pas carrière. Ils ne sont pas pianistes, ou chefs d'orchestre, ou violonistes, au sens où on l'entend habituellement. Ils font ce qu'ils savent faire, quand on veut bien d'eux, et la plupart du temps, ils savent que ça ne sert à rien, que c'est "peine perdue". Mais quoi faire d'autre ? Ne me parlez pas d'"ego", s'il vous plaît ! Ça ne rend compte de rien, en ce qui les concerne. Il faudrait inventer une science psychologique qui leur soit adaptée, mais les seuls qui seraient à même de réaliser cette tâche ne trouvent aucun intérêt à le faire et on les comprend. 

Comment, vous me dites que vous n'aimez pas son jeu, son interprétation de telle ou telle œuvre ? Oui, eh bien quoi ? Comme dirait Picasso, « Ça n'a aucoune importanz ! » Écoutez donc un des innombrables pianistes qui font la queue aujourd'hui à l'entrée des salles de concert, un de ceux qui vont être primés aux "Victoires de la musique", par exemple, un de ceux qui vont être invités à la télé, et laissez-nous tranquilles. Allez donc voir et écouter cette petite Chinoise extraordinaire qui fait du trois mille notes à la minute, et foutez-nous la paix. 

Jacques me racontait que quand Richter venait en France, invité par le PCF, c'est lui qu'on chargeait de noter sur la partition les fausses notes du Maître. Pendant le concert, il inscrivait docilement des petites croix sous les passages où Richter avait mis des pains, mais ensuite, quand il s'agissait d'aller lui montrer la partition… Et moi je fais pire, puisque je m'autorise à déblatérer sur des artistes dont j'ai la prétention de vouloir parler comme si je pouvais m'en approcher suffisamment pour être en mesure de discerner quelques traits qui auraient échappé à ceux auxquels je m'adresse.

 « Sa personnalité était plus grande que les possibilités que le piano lui offrait, plus large que le concept même de la maîtrise complète de l'instrument. » C'est Boulez qui parle ainsi de Richter, et je trouve que cette simple phrase dit beaucoup. Il ne faut jamais oublier que Richter était autodidacte. Il a appris le piano un peu de la manière dont un jazzman de jadis apprenait son instrument, c'est-à-dire que les moyens qu'il a acquis étaient directement corrélés à son désir, à sa morphologie, à son être, à son goût, à sa vie intime. On dit souvent que Richter n'avait peur de rien, et que c'était sa grande force. Arrivé au conservatoire de Moscou à vingt-deux ans, c'est-à-dire à l'âge où un pianiste normal en sort, il a eu la chance de tomber sur le plus grand professeur de piano qui ait existé, Heinrich Neuhaus. Quand on confronte un homme à une technique donnée, il peut s'épanouir parfaitement dans la confrontation à une forme qui lui est extérieure, il peut faire de ce détour une force — et c'est ce qui arrive le plus souvent —, mais il peut aussi en garder une sorte de peur, qui peut toujours remonter en lui, un jour ou l'autre, car de cet écart (qui est parfois un grand écart) sourd une énorme quantité de questions, dont la plupart sont sans réponses. Richter n'avait peur ni des communistes, qu'il ignorait superbement, ce qui l'a conduit plusieurs fois hors du Conservatoire, et il n'avait pas non plus la hantise de sa carrière. On peut d'ailleurs dire que d'une certaine manière il n'a pas eu de véritable carrière. « Mettez un petit piano dans un camion et conduisez le long des routes de campagne, prenez le temps de découvrir un nouveau paysage ; s'arrêter dans un joli endroit où il y a une bonne église ; décharger le piano et parler aux habitants ; donner un concert ; offrir des fleurs aux personnes qui ont eu la gentillesse d'y assister ; repartir. » Quand on voulait l'engager pour un concert qui aurait lieu un an plus tard, il répondait : « Comment pourrai-je savoir aujourd'hui si j'aurai envie de jouer dans un an, et surtout quoi ? » Celui qui est libre ne peut pas avoir peur mais il fait peur. La technique de Richter c'est son art, comme l'indique parfaitement le mot grec tekhnè. De la même manière, la technique de Gould est aussi son art. Les "vrais pianistes" sont des pianistes dont la technique ne se sépare pas de leur art. Neuhaus l'a vu immédiatement, et a su tout de suite qu'il n'avait pratiquement rien à apprendre à son génial élève. L'action efficace, le comment, le pianiste russe en avait forgé lui-même le muscle. « J'ai beaucoup appris de lui, même s'il n'arrêtait pas de dire qu'il n'y avait rien qu'il ne puisse m'enseigner ; la musique est écrite pour être jouée et écoutée et m'a toujours semblé être en mesure d'être dirigée sans paroles… Ce fut exactement le cas avec Heinrich Neuhaus. En sa présence, j'étais presque toujours réduit à un silence total. Ce fut une chose extrêmement bonne, car elle signifiait que nous étions concentrés exclusivement sur la musique. Il m'a appris, surtout, le sens du silence et de la signification du chant. Il m'a dit que j'étais incroyablement opiniâtre et ne faisais que ce que je voulais. Il est vrai que je n'ai jamais joué que ce que je voulais. Et donc il m'a laissé faire que ce que j'aimais. »

Comme tous les génies, Richter est une énigme. Le documentaire prodigieux de Monsaingeon le montre parfaitement. Le vieux Richter, momie vivante débarrassée de son homard, mais toujours ironique, sage et mordant à la fois, d'un humour décanté et pincé de poésie, se tient là, face à nous, face à la caméra. Il ne tremble pas. Pour une fois, il parle. Mais il ne dit que ce qu'il veut dire. Le silence prend une place énorme. Là encore, c'est "la signification du chant" qui se laisse voir. Le reste, mes amis, c'est à vous de le découvrir, si vous en êtes capables, et, surtout, si vous en avez le désir vrai. L'art authentique est et doit être une ÉNIGME. Personne ne va vous dire ce que vous devez comprendre (entendre), et s'il se trouve quelqu'un pour ce faire, c'est un menteur et un diable qu'il faut éviter. 

vendredi 15 janvier 2016

Sauter et danser

Le latin exprimait la notion de "sauter" par le verbe salire. Pour celle de "danser" il avait un dérivé de salire, fait avec le suffixe tare, qui marquait la répétition de l'action : saltare Salire a donné en français saillir. Ce verbe a au Moyen-Âge le sens de "sauter" et aussi celui de "jaillir". Dans la Chanson de Roland, par exemple, il est employé quand il s'agit du sang qui jaillit dans la bouche ou des étincelles que fait jaillir le choc de l'épée sur le heaume. Au XVIe siècle, saillir a souvent le sens de "sortir", peut-être sous l'influence de l'espagnol, où salir signifie "sortir" (tandis qu'en italien salire a pris le sens de "monter"). Marguerite de Navarre écrit qu'à cause d'un rhume elle n'ose saillir de sa chambre. 

(extrait des Mots français dans l'histoire et dans la vie, de Georges Gougenheim)

dimanche 1 novembre 2015

Sous l'église (2)


Tout ceci pourrait être vrai. Tout cela également. C'est une guerre de variables et d'inconnues, et nous ne pouvons qu'observer, déduire et réagir, ce qui signifie que rien n'est assuré, jamais, ni les prémisses, ni les raisons, ni les conséquences, ni même les faits. Les raisons sont parfois aussi éloignées de la raison que la vertu de la virtuosité, mais il n'est bien sûr pas exclu non plus qu'elles en soient très proches. Tout ce qui est écrit est écrit, tout ce qui récit est récit, l'énonciation ne fait donc pas qu'énoncer — encore que j'aie tort d'écrire "donc" —, tout ce qui est écrit peut être effacé, et même barré, rayé, effacé, recouvert d'écrit, l'écrit peut avoir été lu, récité, il suffit d'une lecture, séparée d'un vécu sans coup de sonnette. « Driiing ! C'est moi, le réel, l'événement, la vie, l'imprévu, la nouvelle, ouvrez-moi la porte, faites place ! Je suis un corps, un paquet, une lettre, une femme, un passant, un facteur, une facture, une injonction, une menace, une insulte, une publicité, une annonce, un décès, une naissance, des bonbons, des fleurs, une balle. »

Tout peut arriver à chaque instant. À chaque seconde, votre vie peut "basculer". Cancer, infarctus, accident vasculaire cérébral, coup de foudre, diarrhée, bombardement, assassinat, torture gratuite, enlèvement, tête à claque, folie subite, déséquilibrage, chute, assomption. Gardons un œil sur lui, Capitaine, on ne sait jamais. Les voitures, dans ce "village", tombent du troisième étage. Elles sont prévues pour ça, rembourrées sur le devant. Au début ça surprend mais on s'y fait. 

La famille Giguet. Il y avait là au moins cinq générations. Et puis je retrouvais ma mobylette, qui avait été recyclée en objet d'art. Cheveux longs, filasses, visage émacié, blondeur suspecte. Ils viennent m'embrasser à tour de rôle. On se connaît. On se connaît ? Oui, souviens-toi ! Tout est vrai, là-dedans. C'est un coup de sonnette du passé. Les décès et les naissances, tout en même temps, comme amoncellement de futilités, en vrac, en désordre. Je sens bien qu'ils vont me lâcher leur paquet, je m'y attends, je suis au bord, toujours. Ah, Rumilly, Rumilly, cette ville où le rien prend le visage du tout. Basculons ensemble. Les noyers, au bord de la route, les vaches, les vélos. Le rugby. La rivière. La drague. On se roulait dans la boue. Variables, inconnues, secrets, histoires, chuchotements, messes, confessions, désirs. Le chemin de l'école, rouge et bleu. Coup de sonnette des gendarmes, durant le déjeuner. C'est votre fils qui a semé du bleu de méthylène et du rouge d'éosine dans toutes les flaques d'eau ? Heureusement, je m'envole. Ils ne m'attraperont pas. Je regarde d'en haut, mon père, les gendarmes, M. Kurt, et je me retrouve à l'église, en train de jouer de l'orgue. Ils sont assis en bas, je les assomme de plain-chant, à fond les tuyaux, j'arrache leurs couvre-chefs, ils n'en mènent pas large et je me laisse tomber à plat ventre sur le pédalier. Le curé me fait de grands signes, il va trépasser. Je bascule dans le Tout-est-vrai. Sur l'autel, je vois Martine qui ôte son pull noir. 

(…)

mercredi 9 septembre 2015

Le Village (2)


Ils se sont installés discrètement, personne ne les a remarqués. Ils n'ont pas fait de bruit, ils n'ont pas invité leurs voisins à prendre l'apéro pour faire connaissance, ils ne se sont pas inscrits au club de rando, ni au concours de la meilleure photo du village. On ne connaissait pas leur nom, on ne les entendait pas, ils ne passaient pas la tondeuse, ils ne dansaient pas, nus sur de la techno, dans leur jardin, ils ne repeignaient pas leur portail sur du rap diffusé à fond la caisse, ils n'ont pas installé d'éclairage solaire dans leur jardin. Même leur chien, car ils avaient un chien, n'aboyait pas, ou très peu, quand on passait devant l'entrée. Bref, ils ne se faisaient pas remarquer, et c'est bien ce qui aurait dû nous alerter, ou nous inquiéter, ou nous interpeler. On aurait dû tout de suite aller les voir et leur demander des explications, peut-être des excuses, ou au moins leur demander de se justifier. Ils auraient pu avoir une vieille tante malade, être en dépression, ou être en situation de stress post-traumatique. Ce n'est pas interdit. On aurait compris. Nous sommes des gens tolérants. On peut très bien comprendre que tout le monde ne soit pas toujours au meilleur de sa forme, on sait être patient, attendre des jours meilleurs, et, surtout, on aurait pu leur donner un coup de main, les soutenir dans leur épreuve, être là, à leur côté, pour traverser avec eux ce mauvais moment. Le fait qu'ils ne demandent rien à personne était un signe que nous avons négligé bêtement, il faut bien le reconnaître. Tout le monde a besoin des autres, n'est-ce pas ? C'est la preuve irréfutable que nous sommes des êtres humains. L'être humain n'est véritablement humain que s'il se sent faire partie d'une famille, d'un clan, d'une société, s'il est lié aux autres et les autres liés à lui. C'est comme ça. Sinon, vous êtes quoi ? Un animal, un sauvage ? Un crypto-facho ? Une amibe ?

Le premier incident a été cette coupure d'électricité, en pleine nuit. (…)

mardi 21 juillet 2015

C'est moi !


Autrefois les marins attrapaient le scorbut, mais ils n'étaient pas emmerdés par leurs femmes qui les appellent pour un rien sur leur portable et qui savent ce qu'ils ont dépensé à l'autre bout du monde. Quand ces femmes trompaient leurs marins de maris, ceux-là ne le savaient qu'au retour et n'avaient pas à vivre avec ça durant des mois. 

Quand je suis rentré à la maison ce soir-là il devait être près de minuit. J'avais roulé toute l'après-midi avec le camion, j'étais crevé mais tellement heureux de retrouver celle que j'aimais, pour les quelques jours d'interruption que nous avions au milieu de la tournée. J'avais un désir fou d'elle, et, durant le voyage, je me faisais une joie de tout ce que nous allions faire au lit dès que je serai rentré. Quand je suis arrivé devant la maison, j'ai tout de suite vu la voiture de Michel, et j'ai su aussitôt que ce n'était pas bon. Je n'ai pas raisonné, j'ai su tout de suite. J'ai garé le camion, j'ai frappé à la porte mais personne ne répondait. J'étais seul, dans le village, devant chez moi, les camions passaient en trombe sur la nationale 86. J'ai arrêté de frapper à la porte et j'ai eu terriblement mal. La douleur s'ajoutait à l'humiliation, ou l'inverse, et j'ai eu un bref moment d'abattement total. Je me suis assis sur le devant de la porte, je n'arrivais plus à penser à rien. Et puis j'ai pensé au balcon, au petit balcon adorable qui depuis la chambre donnait sur les champs d'asperges et de cerisiers. J'ai contourné la maison, je suis allé me mettre sous le balcon, et j'ai écouté. Comme nous étions en été, la fenêtre était ouverte, et Christine était du genre bruyante. Quand j'ai appelé, les bruits se sont arrêtés immédiatement. Il s'est fait un grand silence horrible. J'étais tétanisé. Ce silence était la chose la plus atroce que j'aie entendu de ma vie. Mais quoi, il fallait bien que je rentre chez moi. Au bout d'un moment qui m'a paru très long, Christine est venue sur le balcon, à poil, s'est penchée par dessus la balustrade, et a eu ces mots incroyables : « C'est toi ? »

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les femmes qui vous téléphonent commencent toujours la conversation par ces mots : « C'est moi ! » Bien sûr, la plupart du temps, on les reconnaît, mais on a tout de même envie, j'ai tout de même envie, toujours, de répondre : « Moi qui ? » Elles sont toujours uniques, les femmes. Aucun risque de les confondre. J'en ai eu tellement assez, un jour, que, pendant une semaine, j'ai fait croire à ma petite amie que je ne me souvenais plus d'elle, que je l'avais oubliée, mais alors vraiment, complètement, que je ne savais pas du tout qui elle pouvait bien être. Elle me téléphonait et je lui répondais : « Bonjour, vous dites que vous me connaissez ? Non, vous devez vous tromper. Vous me faites une blague, c'est ça ? » La pauvre raccrochait en larmes…

C'est toi ? Oui, c'est moi, tu m'ouvres ? Oui, je descends, j'arrive. Elle avait la voix enrouée. On s'est retrouvés tous les trois dans la cuisine. La cuisine qu'on avait repeinte en jaune récemment. Je crois que la chambre était noire, enfin, je ne suis pas sûr… Et la pièce juste à côté de la chambre, celle où je mettais mes instruments, était rouge, mais alors un rouge… un rouge sensuel, comme aurait dit Albert Cohen. Nous étions un peu dingues, maintenant je peux bien le dire. Michel était professeur de philosophie à Avignon. Il en pinçait sacrément pour Christine, ça se voyait. Ils étaient tous les deux plus âgés que moi. Je ne sais plus ce qu'on s'est dit, mais Michel n'est pas parti tout de suite, je veux dire qu'il n'est pas parti le pantalon sur les chevilles ; manière de me montrer qui était le dominant. « Alors tu m'as trompé ? » Oui, dit comme ça, la question paraît un peu idiote, je le reconnais. Christine avait une spécialité, dans la vie : elle était toujours amoureuse de deux hommes en même temps. Pour elle il n'y avait pas vraiment tromperie. D'ailleurs, si je n'étais pas rentré ce soir-là à l'improviste, elle me l'aurait annoncé elle-même, je le sais. On se disait tout. Quand je l'ai rencontrée, elle était avec un contrebassiste et elle restée amoureuse de lui un bon moment encore. Puis il y a eu Michel. Puis il y a eu Hans. Avec Michel, on s'est connu intimement. Il m'a cassé la gueule une fois, et deux fois au moins on a dormi dans le même lit, avec Christine au milieu. Il péchait des truites à la main, torse nu dans les torrents glacés, pour faire le mec qu'est pas seulement prof de philo, et il avait la passion des magnétophones, comme moi. On avait les cheveux longs, tous les deux, bouclés, tous les deux, mais il était beaucoup plus grand que moi. Je n'oublierai jamais cette nuit atroce à Châteauvallon, où nous avions pénétré dans une petite bicoque dans la garrigue, qui nous semblait inhabitée, et où nous avions fait l'amour à une Christine en transe. Au beau milieu de la nuit les "Musiciens du Nil", une quinzaine de nègres ont regagné leurs pénates, et ils ont constaté qu'ils n'étaient pas seuls, et que dans une des chambres se trouvait une femme, ce qui les a mis dans un état d'excitation indescriptible. Pendant une bonne heure ils ont essayé de pénétrer dans la chambre où nous nous étions barricadés et que nous défendions avec les moyens du bord. Ça crée des liens. On s'est carapaté à l'aube, sans demander notre reste. 


jeudi 9 avril 2015

« Le niveau de bruit est inversement proportionnel au degré de civilisation. »


« Je nourris depuis très longtemps l'idée que la quantité de bruit que chacun peut supporter sans difficulté est en raison inverse de la puissance de son esprit ; elle peut donc être considérée comme sa mesure approximative. Voilà pourquoi quand j'entends dans la cour d'une maison des chiens aboyer sans cesse des heures durant, sans qu'on les fasse taire, je sais déjà à quoi m'en tenir quant aux forces intellectuelles du propriétaire. Celui qui a l'habitude de claquer les portes au lieu de les fermer avec sa main, ou qui tolère ce comportement dans sa maison, n'est pas seulement un homme mal élevé mais aussi grossier et borné. En Angleterre, sensible signifie aussi "intelligent" : cet usage repose donc sur une observation fine et précise. Nous deviendrons parfaitement civilisés seulement quand nos oreilles auront elles aussi droit de cité, et quand plus personne ne sera autorisé, dans un périmètre de mille pas, à venir troubler la conscience d'un être pensant par des sifflements, des hurlements, des vociférations, des coups de marteau ou de fouet, des aboiements, etc. »

Schopenhauer (Compléments au livre I du Monde comme Volonté et Représentation. Chapitre 3)

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mercredi 24 décembre 2014

Joyeux Noël !


(Merci à Arnold Schönberg pour avoir composé cette petite merveille…)




Vers une heure du matin de cette nuit de Noël, une belle jeune fille de Bruxelles a eu ce beau cri du cœur chrétien qui m'a ému aux larmes : « Vive le petit Jésus, Dieu d'amour ! Joyeux Noël à tous ! »


dimanche 21 décembre 2014

Première ligne (8)


Tu as vingt minutes. Pardon ? Tu as vingt minutes. Comment ça j'ai vingt minutes ? Tu as vingt minutes pour me faire jouir. Ah oui, bien sûr. Je regarde ma montre. Je pense au coup de poing que Daniel avait donné à mon père, à cause des œufs à la coque. Un coup de poing pour une histoire d'œuf à la coque ? Bien sûr ! Une droite. Comment ça, était-le soir ou le matin ? Plutôt le soir. Mais où était maman ? À Paris, peut-être. Une droite ou un uppercut ? Plutôt une droite. Mais il est dingue ou quoi ? Vingt minutes ? Oui, vingt minutes, c'est le temps qu'il faut, paraît-il, pour qu'une femme jouisse. 

On regardait notre montre, en ce temps-là. On avait des montres, en ce temps-là  Sortir sans sa montre était chose presque impossible. Le téléphone a remplacé la montre. On était relié au temps, mais pas branché sur les autres, on ne vivait pas en symbiose avec les femmes, mais c'était le seul sujet, la seule vraie réalité, pour les hommes, puisqu'elles n'étaient pas là, en permanence, avec nous. On ne pénétrait pas dans la douche, dans les vestiaires, dans les toilettes, dans le dortoir des filles. La mixité, je ne l'ai connue qu'en quatrième, et tout a changé à ce moment-là. J'étais assis au deuxième rang, en cours d'anglais. Le professeur, qui s'appelait Simone Desrobert, je jure que je n'invente rien, m'a humilié parce que je tripotais sans arrêt le soutien-gorge de la fille qui était devant moi. Elle m'a traité comme un chien, comme le fils de bourgeois qu'elle avait à sa portée, qu'elle allait pouvoir réduire en bouillie. Simone avait évidemment de gros seins, évidemment des lunettes, et n'était pas très belle. Elle était aussi empotée avec son corps que le professeur d'allemand, elle, était naturellement jolie, distinguée, élégante. Elle aussi avait de gros seins. J'étais très bon en allemand, nul en anglais. Ma mère était venue la voir pour la remercier, lui dire que je l'aimais beaucoup, comme si Fraulein Saulnier avait besoin de ma mère pour s'en apercevoir. Quand elle nous a appris les prépositions allemandes, elle a eu l'idée de les associer à des gestes simples. La seule préposition que je n'ai jamais oubliée, c'est "zwischen". Au moment où elle prononçait zwischen, elle mettait sa main, perpendiculaire à sa poitrine, les doigts pointés vers son menton, entre ses deux seins. Sa main comme un couperet, comme une frontière, comme un mur infranchissable, entre ses deux gros seins. Elle portait un pull-over en mohair vert pâle. Simone, elle, avait une grosse verrue sur le menton. Elle était sortie avec un des musiciens du groupe Soft Machine, qui était très célèbre à l'époque. Sa manière de prononcer le "machine", avec un "e" à la place du "a" et l'accent très long sur le "chine" me semblait grotesque et je l'imaginais avec son amant anglais, drogué, forcément, dans des sonorités tournantes d'orgue Hammond B3. Oui, la machine molle, c'était bien Simone, molle Simone à la voix de fumeuse et aux lunettes aussi grosses que ses seins. Ils étaient venus au Poulet à Gogo, une boîte de jazz, les Anglais, et j'avais écrit un texte sur le concert qui avait épaté Simone, Simone qui, du jour au lendemain, s'est mise à me mépriser avec plus de discrétion. Moon in june. C'était l'époque des lights shows, avec Bill Ham, c'était l'époque où l'on nous a mis brutalement en contact avec l'espèce féminine, l'époque où l'on avait les cheveux aussi longs que les femmes, l'époque des machines molles, qui avaient encore des odeurs, l'époque des fondus-enchaînés et du thé au jasmin, où tout, absolument tout, puait le patchouli, une époque où l'on ne disait pas qu'il était "vingt-trois heures", mais "onze heures du soir", une époque où l'on partait encore en vacances en Afghanistan. 

Christine était montée à l'arrière de la moto de ce ML (marxiste-léniniste), après la manif, et j'ai bien compris qu'il se passait quelque chose. Il était brillant, mignon et je crois qu'il avait l'accent du sud. En plus il était drôle, contrairement à moi. On n'osait rien dire de peur de passer pour un con. Il fallait souffrir en silence. Que de fois j'ai dormi seul, à l'appartement, alors qu'elle se trouvait dans une autre chambre avec un autre. Andrea, l'Italien qui se la jouait Brigades rouges, ou plutôt, je crois, Prima Linea, essayait de venir dans le grand lit avec moi et je le virais à grands coups de pieds. Tenace, il s'endormait par terre près du lit… C'est la première fois que j'ai entendu quelqu'un ronfler. Il était très laid, petit, portait une moustache ridicule, et était déjà atteint d'une calvitie précoce qui le rendait pathétique. Mais comme il était plus vieux que nous et qu'il était auréolé de cette légende de terreur, il nous faisait chanter Bella Ciao sans que nous ne nous sentions trop ridicules. C'était l'époque où la bande à Baader et Carlos faisaient rêver. Le chef de la cellule à laquelle j'ai appartenu quelques semaines voulait me casser la gueule parce que j'avais couché avec sa copine, et m'avait exclu pour "petit-bourgeoisisme". Faire du jazz était considéré par eux comme une activité contre-révolutionnaire. J'avais rédigé quelques tracts, et j'allais régulièrement, le jeudi soir, rejoindre le Théoricien, au buffet de la gare, qui venait nous lire la bible, (au choix, Marx, Engels, ou Lénine) attablé devant ses inévitables francfort-frites. Pauvre type, quand j'y pense, à peine plus âgé que nous, qui venait de Montbéliard pour nous évangéliser, en pure perte évidemment, et qui devait passer ainsi de buffet de la gare en buffet de la gare à réciter son catéchisme à des couillons qui n'y comprenaient rien. Il n'avait pas l'air de s'amuser, celui-là. « Matérialisme et empiriocriticisme », dont je n'ai jamais pu dépasser la douzième page, était par exemple au menu. Parfois je me demande ce qu'on a bien pu retenir de tout ça et je regarde avec un certain vertige tout ce temps dépensé à rien, mais, dans le fond, j'ai de très bons souvenirs de cette époque de fous. J'aimais beaucoup le son de la basse de Hugh Hopper, et aussi Ludwig Feuerbach. Comment a-t-on pu autant s'amuser dans une époque totalement dépourvue d'humour ? 

À la maison, il y avait le deuxième étage. Le deuxième étage, c'était une chambre mansardée, avec, à côté, un immense galetas, dans lequel plusieurs territoires étaient assez nettement délimités, une petite pièce sous les combles, et une sorte de bar aménagé sur le palier, au sommet de l'escalier. Une fois passée la porte qui séparait le deuxième étage du reste de la maison, on était dans un autre monde. Accéder au deuxième étage était le signe de l'émancipation, dernier stade avant la sortie définitive dans le monde extérieur. Dormir au deuxième étage, c'était ne pas entendre ce qui se passait dans le reste de la maison, ne pas entendre les bruits du petit déjeuner à la cuisine, par exemple, pouvoir dormir jusqu'à midi, pouvoir amener sa petite amie, écouter une autre musique que celle du père, et même pisser par la fenêtre, directement sur le toit, pour ne pas avoir à redescendre aux toilettes du premier. Et ça laissait le temps de faire le ménage si l'on entendait les pas d'un intrus dans l'escalier. 

L'impunité de la laideur, c'est avec Andrea que je l'ai ressentie pour la première fois. On lui aurait tout passé, grâce à son aspect de gnome inoffensif. Et il avait parfaitement compris comment il lui fallait en jouer avec nous. Les années 70, c'est d'abord cela, ce basculement des normes. Il était pédé, laid, étranger. Tout ce qui, quelques années seulement auparavant, aurait pu déclencher un mouvement, sinon de rejet, du moins de recul ou de méfiance, était désormais un viatique, un brevet de sainteté — à condition toutefois que l'individu soit encarté à gauche, mais le contraire était aussi fréquent qu'un cyclone dans les montagnes savoyardes. 

Après le coup de poing, on m'avait emmené précipitamment au deuxième étage. On pouvait donc y avoir accès exceptionnellement, grâce à un événement non répertorié dans le grand livre familial, qui mettait la maison sens dessus-dessous. La beauté et la laideur ont changé de statut, dans ces années-là. Si l'on pouvait désormais donner des coups de poings à ses propres parents, il allait de soi qu'on pouvait par la même occasion remettre en question les canons du beau et du laid. Quand j'avais dix ans, ou douze ans, et qu'avec mes copains nous nous promenions en ville, le but caché de ces déambulations apparemment insensées était de croiser la beauté. Et la beauté était unique, ou presque. Dans une ville de quatre mille habitants, il y avait UNE belle fille, parfois DEUX, mais pas plus. Tout le monde la connaissait, les connaissait. Elles étaient dûment répertoriées, il n'y avait aucune discussion à ce sujet. Je suis désolé de le dire aux âmes sensibles, mais c'était ainsi : les mochetés se cachaient ou, pour le dire autrement, les monstres étaient montrés en tant que monstres, il existait des endroits, pour ça. Et tout à coup, on s'est mis à croire que toutes avaient de la beauté, une certaine beauté, une singularité, une personnalité (on parlait comme ça…), qu'il était non seulement licite de ne pas cacher, mais même qu'il fallait la montrer, la mettre en avant, la revendiquer, et, pourquoi pas, même, en être fier ! On a pris ça comme un coup de poing en pleine figure, et toutes les mochetés de la terre sont sorties au grand jour, et on s'est mis à les trouver belles. Et c'était loin d'être faux ! Combien, parmi toutes ces jeunes filles, qui étaient auparavant reléguées dans des pièces obscures, sont allées au soleil, ont bronzé, ont laissé voir leurs ventres, leurs poitrines, leurs fesses, leurs pieds, leurs cheveux, que très souvent elles avaient magnifiques ! On n'en revenait pas. Le baroque faisait un retour imprévu parmi nous et il avait la séduction de la vraie nouveauté, comme tout ce qui a déjà existé. La porte séparant les maisons bourgeoises des deuxièmes étages avait été ouverte en grand, et l'on voyait descendre des galetas des merveilles exotiques, cubistes, tordues et offertes, dont les odeurs inconnues nous réveillaient les sens et nous affolaient d'espoir : tout devenait possible, en effet, chacun pouvait désormais créer son propre canon, il suffisait pour cela de montrer l'immontrable, de dévoiler, d'ouvrir les placards, de désaccorder les instruments, de les faire jouer à l'envers, de préférer le bruit au son, le déchet à la pièce noble, le cadre au sujet, la nuque au regard et le cul au visage. Je confesse ne pas avoir été le dernier à pousser à la roue.

En vingt minutes, les œufs sont durs !

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jeudi 18 décembre 2014

Première ligne (7)


Que s'est-il passé avec les demoiselles d'Avignon ? Et avec celles de Paris, d'Annecy, de Genève ? Le puritanisme prend des formes toujours différentes. Aux confins du désir se tient un griffon patibulaire qui agite une pancarte sur laquelle est inscrit le signe égal. Le vieux conflit était jadis la source à laquelle la vie se régénérait, il est aujourd'hui pourchassé comme le sanglier furieux qu'il peut être parfois. 

Quand Christine a obtenu de son père un magnifique appartement près du Lycée Berthollet, tout a  changé. Nous habitions auparavant une petite chambre, rue du Lac, au domicile d'une vieille dame chez qui j'étais obligé de me faufiler chaque jour en douce pour parvenir au saint des saints.

Toujours cette petite chambre, sombre, bleue, ou brune, je ne sais plus, le lit, la table, un lecteur de cassettes Philips, les toilettes, je ne sais même plus si les toilettes étaient à l'extérieur ou dans la chambre. Est-ce qu'on se désirait ? Est-ce qu'elle me désirait ? Peut-être… Impossible de savoir, c'est trop loin. Ou alors ça n'avait pas de réalité ; cette question n'avait pas d'importance pour moi, c'est plutôt ça. Je l'aimais, ou en tout cas j'en étais persuadé. Aujourd'hui, je ne parviens même plus à croire que c'est possible. Je veux dire : techniquement possible. Comment faisait-on ? Comment ma mère m'avait-elle  laissé partir de la maison alors que je n'avais que seize ans ? Il y avait un café, au coin de la rue, un café assez vaste, avec peu de monde à l'intérieur, un beau café, en face du Prisunic. La rue du Lac est une petite rue qui part du lac qui arrive à la cathédrale, une petite rue tranquille, un peu solitaire, même si elle se trouve en plein milieu de la ville. On habitait juste au-dessus de la Crémerie du Lac, une crémerie assez célèbre, dans cette ville, dans laquelle les gens venaient parfois de loin car on y trouvait des fromages dont la qualité était réputée. Le Prisunic s'appelait, je me rappelle très bien, Printania. Plus jeune, on venait à la ville, avec ma mère, faire des courses à Printania. C'était tout petit, mais elle avait trouvé le moyen de me perdre, là, et j'avais été terrorisé, comme tous les jeunes enfants que les parents perdent dans un magasin qui leur semble immense. Quand je dis terrorisé, c'est vraiment terrorisé. Maman m'a perdu… Elle a perdu son petit. Va-t-elle le chercher ? On prenait le train, et on venait tous les deux à la ville. J'adorais prendre le train avec ma mère, j'adorais ça.  Est-ce que ma mère a rencontré Christine ? Je ne sais plus. À cette époque-là, elle travaillait, c'est la seule période de sa vie où elle a dû travailler. Son mari, mon père, venait de mourir, et elle a tenu la pharmacie, quelque temps. Un jour, c'était encore avant la chambre de la rue du Lac, nous avons pris le train, Christine et moi, de la grande ville vers la petite ville, nous avons fait le trajet inverse de celui que j'avais fait avec ma mère, et nous sommes allés à la maison, chez moi, chez mes parents, chez ma mère. Ma mère ne supportait pas que nous disions "chez moi". Nous devions dire : "chez nos parents", ou "à la maison", mais pas "chez moi". Bref, c'était l'après-midi, on arrive à la maison, on va dans ma chambre, il n'y a personne à la maison, nous sommes tous les deux, Christine et moi, c'est au tout début de notre histoire. Je commence à la déshabiller, elle se laisse faire, on est dans ma chambre, elle est allongée sur le lit, sur le couvre-lit, elle est nue, ou presque, et moi je suis encore habillé. À ce moment-là, le téléphone sonne. Nous avions deux téléphones. Un en bas, dans le hall, près de l'entrée, et un à l'étage, dans la chambre des parents, ou était-ce dans le hall à l'étage, je ne me souviens plus. Avant d'aller répondre, je demande à Christine de rester comme elle est, allongée, nue, sur mon lit. C'est la première fois de ma vie que je vois une fille nue, je veux dire, nue pour moi, que j'ai déshabillée moi-même, et qui s'est laissé faire, et ce coup de téléphone, c'est une catastrophe, vraiment. C'est ma mère qui vérifie que je suis à la maison, oui, maman, je suis là, oui, tout va bien, tu es à la pharmacie, oui, je sais, restes-y, surtout, prends bien ton temps, fais ce que tu as à faire, tout va bien. Et je me précipite à nouveau dans ma chambre où bien sûr Christine n'est plus nue. Elle n'allait pas rester, comme ça, à m'attendre, à poil, comme un fruit abandonné sur le lit à une place de ma chambre, pendant que je parlais au téléphone avec ma mère, non, ça ce n'est pas possible, bien sûr, je le savais, même si elle m'avait promis le contraire. Elle ne s'est pas rhabillée, non, mais elle s'est glissée dans les draps. Elle me dit que je dois me déshabiller aussi, et que je dois la rejoindre. La rejoindre… Je n'ai jamais encore fait l'amour à une fille, enfin, pas vraiment, pas en mettant mon sexe dans son sexe. J'ai du mal à le croire moi-même, mais je ne suis même pas certain de savoir à ce moment-là comment on fait. Toujours est-il que je me mets sur elle, tout va très vite, mais alors vraiment très vite, et je reste là, planté comme une andouille, tétanisé. Elle me sourit. Je n'ai même pas fait attention à elle. Au bout d'un assez long moment, elle me dit à l'oreille que c'était bien mais que… je n'étais pas au bon endroit. Comment ça, pas au bon endroit ? Comment ai-je pu me perdre en route ? Mais, pas au bon endroit, comment ça ? J'étais où ? Alors elle me montre…

Nom d'une pipe, il ne suffit pas d'aller entre les cuisses d'une femme, il faut en plus trouver son sexe, se mettre à l'intérieur, enfin c'est tout un ensemble, comme dirait l'autre. Je me suis senti comme avec le short prince-de-Galles sur le terrain de rugby. Mais pourquoi donc est-ce que personne ne me prévient jamais AVANT ? Les autres ont tous l'air d'être au courant, qui les a prévenus ? Toujours cette sensation que je ne comprends rien à la vie, qu'elle ne parle pas la même langue que moi, ou que mes parents se sont trompés en me mettant dans ce monde-là. Comme c'est étrange, vraiment !

Évidemment, ce ne sont pas les jeunes gens d'aujourd'hui qui auraient ce genre de problèmes, eux qui voient des chattes et des braquemarts toute la journée depuis leurs plus tendres années… On n'a pas encore pris la mesure du monde qui est en train de naître sous nos yeux, ce monde dont les enfants sont élevés à la pornographie "naturelle" et quasi obligatoire, mais je crois qu'on va très vite en voir les effets dévastateurs. On comprend finalement que cette pornographie totalitaire est une émanation du puritanisme qui marche main dans la main avec ceux qui ne supportent pas  la différence sexuelle. Plus la population dans son ensemble est abreuvée de ces images, moins elle est apte à avoir du désir pour un être qui ne lui ressemble pas, plus elle croit montrer de la différence plus elle fabrique du même. La pornographie, c'est la mondialisation de l'espèce prise à la racine. Je parle de la pornographie réelle, celle qui se pratique aujourd'hui, concrètement, pas de la pornographie littéraire, ni même de celle, artisanale, qui était de mise durant ma jeunesse, les sex-shops, les peep-shows, les magazines, les cinémas pornos, les cassettes VHS, celle qui se planquait encore un peu… Je n'ai pas grand-chose contre la pornographie, tant qu'elle n'est pas prescriptive, tant qu'elle se contente d'être un mode d'être parmi d'autres et qu'elle ne nous démontre rien.

Donc, lorsque ma Christine a emménagé dans le grand appartement près du Lycée Berthollet,  tout a changé. Nous étions déjà, à ce moment-là, entrés dans une sorte de conjugalité qui se devait de faire une place à la jalousie, à la tromperie, à la dissimulation, et à la souffrance. C'est la loi : quand la vie vous offre de meilleures conditions de vie, plus d'argent, plus de confort, plus de luxe, plus d'espace, une femme plus belle, plus jeune, vous pouvez être certain qu'au même moment elle s'arrange pour vous le faire payer très cher. Étant convoitée par tout Annecy, il était fatal que Christine augmente le loyer qui me rendait maître de son corps. Je n'irai pas jusqu'à affirmer qu'elle m'a trompé avec tout Annecy, non, ce serait inutilement exagéré, en revanche c'est bien à cette époque que j'ai découvert les affres de la jalousie. C'est très douloureux quand rien ne nous y a préparé, et qu'on n'a même pas eu le temps de s'habituer à cette chose inconcevable encore quelques semaines auparavant, qui est de pouvoir faire l'amour à une déesse à peu près quand on le désire.

Dans la petite chambre de la rue du Lac, nous n'avions rien, mais alors rien de rien, par exemple la seule musique qu'on y ait écoutée, mais des centaines de fois, était la Quarantième de Mozart par Karajan, ce qui fait que cette symphonie est pour moi indéfectiblement liée au reblochon. Il n'était évidemment pas question d'y inviter nos amis, ce qui m'arrangeait sacrément. J'ai trois souvenirs liés à cette chambre. Le premier est le boudin aux pommes (trop de beurre), le deuxième la fellation (incroyable découverte), et le troisième le LSD. Avec Mozart, ça fait quatre. Le conflit (et le confit) sexuel, la différence irréductible (très concrète), l'incompréhension massive (mais qui n'ose pas se dire, ni même se penser), sur fond de Mozart et d'hallucinations visuelles, auditives et temporelles, surtout, tous les ingrédients étaient là, sur scène et en coulisse, prêts à nous pousser vers la fosse sublime et sans fond qu'on appelle la vie.

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