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dimanche 12 février 2023

Si j'étais mort…

« La grande vogue du roman est due en 
première ligne à la haine de la vérité. 
L'homme n'est pas seulement de glace aux 
vérités, il a contre elles une aversion furieuse. » 
(Marcel Lévy — La Vie et moi)

Si j'étais mort, tout irait bien.

À la question : quelle est la principale cause du divorce, on pourrait répondre qu'il s'agit du mariage. On pourrait dire de la même manière que la principale cause de la mort est la vie. Je suis tombé il y a peu sur un tweet de Renaud Camus qui me trotte dans la tête : « On pourrait aller plus loin dans la vérité, beaucoup plus loin, mais il faudrait être mort. La vérité personne n’en veut. Pour essayer de la contenir les hommes ont inventé la famille, la religion, la littérature, la courtoisie, la démocratie, le journalisme et même la science. » La mort ne permettrait pas seulement à la vérité de se manifester, elle rendrait possible toutes sortes de choses qui sont scandaleusement rétives, qui se refusent à nous avec une obstination démente, tant qu'on est en vie. Pour essayer de contenir la mort, Dieu a inventé la vie, et c'est une belle invention, mais qui a beaucoup d'inconvénients. Si j'étais mort, tout irait bien. Tous mes ennuis, tous mes tracas, toutes mes angoisses, tous les inconforts que je subis comme un damné seraient balayés instantanément — et pour toujours. Je n'aurais plus de soucis d'argent, je n'aurais plus froid, je n'aurais plus de chagrins, plus d'insomnies, plus de douleurs dans le dos, je ne donnerais plus de cours, je n'aurais plus à subir ceux qui me blessent ou seulement me déplaisent, par exemple ces automobilistes qui me frôlent quand je marche au bord d'une petite route de campagne, ou ceux qui ne me rendent pas mon salut, je ne connaîtrais plus l'angoisse de la mémoire qui fuit, je n'aurais plus honte de mon inculture, je n'aurais plus de famille, plus de sentiments de culpabilité, je n'aurais plus d'inquiétude quant à l'existence de Dieu et j'aurais moins de colloïdes morbides fatigués. Ce n'est tout de même pas négligeable. Évidemment, on pourrait me répondre que nous ne connaissons pas la mort, et qu'il est possible qu'elle aussi nous réserve quelques mauvaises surprises. C'est vrai. Rien n'est exclus. Après tout, la mort est peut-être aussi moche que la vie. Toujours est-il que la vérité, pour ne parler que d'elle, serait indubitablement remise à l'honneur, dès le trépas. On pourrait même soutenir assez facilement que la mort nous mettra en face de la Vérité sans reste. Sur ce point, j'ai peu de doutes. La vie n'est sans doute possible que parce qu'il y a du mensonge — en plus ou moins grande quantité. Oh, j'ai bien pensé, allez, à la disparition totale du jus de pamplemousse et de la musique, qui seront certainement les inconvénients les plus graves. Plus de Stücke im Volkston, de Schumann, par exemple. Mais on peut se consoler en pensant que le goût de la musique disparaîtra avec elle, et aussi qu'on n'aura plus jamais à entendre du Phil Glass ou du Camille Pépin et que le nom même d'Astor Piazzola nous sera parfaitement inconnu ; et, plus important encore, que la haine de la musique sera à tout jamais abolie.

La vérité, personne n'en veut, c'est la raison pour laquelle personne ne veut mourir. Si les gens voulaient bien mourir un peu plus et un peu mieux, la vie serait moins invivable. 

Si j'étais mort, je n'aurais jamais lu Elsa Triolet, ni écouté Miles Davis, ou, du moins, je n'en aurais pas le souvenir. Si j'étais mort, je n'aurais pas écrit : « J'ai rencontré un homme et son chien à qui j'ai demandé mon chemin » en rentrant d'une belle balade au soleil d'hiver. Je n'aurais pas écrit non plus : « Elle était un instant. Elle n'était que cela, mais c'était immense, vu de ma solitude ». Je n'aurais pas non plus à supporter ce parfum dans mon salon qui m'écœure, chaque dimanche matin alors que je m'asseois à la table pour écrire. Et surtout, si j'étais mort, je ne me soucierais pas de savoir si le dernier texte que j'ai déposé sur Internet a recueilli trois likes ou onze. Mais comme j'écris ceci en écoutant le concerto pour clarinette de Mozart, je suppose que cela n'a aucune valeur. Moi et la vérité, ça fait deux, moi et la vie, ça fait trois, car entre elle et moi, il y a cette chose innommable qui revient chaque nuit me terroriser. Perdre la raison, ce n'est pas une formule creuse, je vous assure. Et ce n'est pas parce que vous ne le comprenez pas que ça n'existe pas. Je dis que j'ai lu Elsa Triolet, mais ce n'est même pas vrai. J'ai beaucoup feuilleté un de ses romans (Le Premier Accroc coûte deux cents francs) qui se trouvait dans la chambre de mes frères aînés, à la recherche de passages érotiques, quand j'avais neuf ou dix ans, c'est à peu près tout. D'elle, l'écrivain, je ne retiens finalement que son nom merveilleux et ce titre très mauvais. Comme elle est morte, elle n'en sait rien, et ne se souvient peut-être pas du tout d'avoir un jour parlé du « globe laiteux de ses seins blancs ». Mais moi oui, puisque je suis vivant et que ma mémoire me restitue encore quelques jolis souvenirs. Feuilleter des livres à la recherche de passages érotiques, voilà quelque chose qui m'aura beaucoup occupé. Il suffisait parfois d'un mot : « nubile », « gracile », « sein », « pubis », « triangle », « globe », « mouillée », et surtout, ce mot qui longtemps est resté presque incompréhensible : « hymen ». M'aura-t-il fait rêver, celui-là ! Cette membrane irréelle que je peinais à imaginer, et dont je n'osais parler à personne, je la voyais comme une ostie, comme un voile, comme une buée à la fois impalpable et formidable, un peu à la manière de l'âme du violon — toujours cachée. Jusqu'à aujourd'hui, le sexe de la femme conserve bien des mystères pour moi, alors même que je crois bien le connaître. Je n'en reviens toujours pas, que tout le monde fasse comme si cela allait de soi, comme si ce n'était rien, que les femmes se baladent tranquillement parmi nous avec cette chose au bas de leur ventre. Comment peut-on regarder ailleurs ? Comment peut-on penser à son métier, à ses enfants, à sa vêture, au climat, à Emmanuel Macron, ou à l'amour, quand on porte sur soi et en soi ce mystère brûlant ou quand on le devine près de soi ? Personne ne me fera croire qu'un Schubert n'y songeait pas, lorsqu'il composait le Voyage d'hiver ou la Jeune Fille et la mort —et je ne parle même pas de Mozart. Nous sommes tous passés par cette porte et tous nous tentons de la retraverser en sens inverse, pour revenir à l'abri, pour nous éloigner le plus possible de la mort, alors même que nous savons qu'il s'agit d'un leurre et d'une ironie terrible ; car les femmes donnent la vie et la mort du même geste. C'est d'ailleurs pour cette raison que Dieu les a pourvues d'attraits irrésistibles, afin que ces appas nous distraient un instant de l'inconcevable, et c'est de cette proximité incroyable avec la mort que l'érotisme tient son autorité suave. Depuis la découverte des trous noirs, il me semble que le con a acquis une dimension supplémentaire, et sans doute essentielle. À l'intérieur de lui sont emprisonnés tant de forces et de lois qui ne peuvent se dire. La femme est muette par nature, c'est en cela qu'elle nous attire tant.

J'ai demandé à un ami quel était pour lui le mot le plus érotique. Ma question est idiote, bien sûr, mais il n'y a que les questions idiotes qui m'intéressent durablement. Dans ma jeunesse il était de bon ton de mépriser l'érotisme et de lui préférer la pornographie, quand on avait un peu de culture. C'était un peu trop simple, tout de même. L'hymen est revenu, beaucoup plus tard, sous la forme un peu dérangée de l'hymne, ou de l'hydre, ou encore de l'hystérie, hypostases mythologiques, médicales ou sociales qui cachent très mal l'essentiel — quand on veut savoir ce qui est essentiel, il suffit de se demander si la chose est odorante et vaguement repoussante, et si elle s'apparente de près ou de loin à un voyage d'hiver. « Toi qui bruissais si joyeux, toi, fleuve clair et impétueux, comme tu es devenu calme, sans donner signe d’adieu. Mon cœur, dans ce ruisseau, reconnais-tu ton image ? Sous son écorce, le bouillonnement est–il aussi violent ? » La nature est gelée. La vie est à l'intérieur, dans le noir, silencieuse, immobile. Entre elle et nous, une pellicule transparente, qui semble fragile mais qui peut facilement blesser. L'image inversée qui nous est renvoyée est muette. Nous ne nous reconnaissons pas. Nous cherchions la chaleur humaine, le réconfort et la grâce, et c'est la nuit glaciale qui nous prend et nous enveloppe. « Tu reposes, froid et immobile, étendu dans le sable. » « J’ai gravé dans ton manteau avec une pierre acérée le nom de ma bien-aimée, ainsi que l’heure et le jour. » Tout est là. Le nom, la pierre acérée, l'inscription, les mots comme un burin, comme une arme. Les noms propres dans la chair la boursoufflent, la font lever comme une pâte, celle qui contient l'image et le désir. Il ne manque qu'un soleil ou une langue. Attendre… « …Autour du nom et des dates s’enroule en un anneau brisé. » L'heure et le jour, il faut être là, présent et attentif, car l'instant ne reviendra pas. Ce qu'on écrit dans le sable n'est aperçu que par l'unique témoin, le témoin essentiel, celui qui se tient dans le même temps que nous, au centre de l'attention. « Le jour de la première rencontre, le jour de mon départ… » 

« Quand l'homme est malheureux, il veut avoir raison », et comme il est presque toujours malheureux, même en ses instants de joie, il veut que sa raison soit présente même là où elle n'a rien à faire. « Tous mes valets sont à la guerre, et moi je prononce des discours. » Si j'étais mort, je ne ferais pas de discours et je n'essaierais pas d'avoir raison, si j'étais mort, je ne saurais plus que j'ai été vivant… Mais il est fort possible que la mort soit tout autre que ce que les vivants en ont fait. Parler d'elle depuis la vie est aussi vain que d'expliquer le divin avec l'intelligence de l'homme, parler de la mort en vérité, ce serait prendre sur soi tellement de solitude qu'on pourrait en mourir : elle est la seule véritable rencontre de notre existence. Finalement, face à elle, la science et la religion sont aussi décevantes, et ne nous montrent que leur ignorance, habillée différemment, mais égale en épaisseur et en prétention. L'inconnu semble reculer un instant mais c'est pour mieux se dresser dans toute sa puissance. On peut toujours faire des suppositions, on peut toujours ajouter des mots aux phrases, on n'avance pas d'un pouce, le mur s'est déplacé, mais il est toujours aussi haut. La connaissance augmente en superficie, mais l'inconnaissance s'agrandit au même rythme, l'horizon est toujours à l'horizon, quelle que soit la vitesse de notre impatience. Aussi loin qu'on aille dans la vérité, le mensonge nous contient comme un utérus infini, et notre âme, ce fleuve invisible, nous ressemble si peu que personne ne la reconnaîtrait, si l'on pouvait la dévisager. Mon cœur, dans ce ruisseau ? Est-ce toi ? Il faut être mort pour se reconnaître, sans doute. 

Et ce n'est pas la science qui me détrompera. À défaut d'avoir raison, devenir calme, c'est un beau projet, non ? Mais il est possible que le bouillonnement soit aussi violent de l'autre côté… Alors le calme sera d'une nature que nous pouvons toujours espérer comprendre, car il va durer longtemps. 


dimanche 29 janvier 2023

Déserts (D. 956)


L'homme n'a pas le choix, il regarde le paysage par la fenêtre du train en marche. Il doit savoir. Il doit savoir ce qui l'environne, il doit savoir où il va, il doit connaître les paysages qu'il traverse. Même s'il ne voit qu'une nature uniforme recouverte de neige, même si ce qu'il voit n'est qu'une partition muette dont il ne comprend pas les indications, dont les signes parlent une langue qui lui est étrangère, il n'a pas le choix, il doit interpréter ce qu'il voit. Il doit savoir mais il doit aussi et peut-être surtout faire comme s'il savait, comme s'il comprenait ce qui lui est dit. Il ne peut pas être un étranger. Il est un étranger (à la nature et à l'humanité) mais il ne peut pas se conduire comme un étranger. Il est assis dans un compartiment chauffé et il voit défiler le paysage. Il regarde et il écoute. Il aime ce qu'il voit. Toute cette désolation, toute cette nature muette lui semble le comble de la beauté. Il est seul dans le compartiment, il ne peut donc pas partager ses sentiments et ses sensations. Son corps réagit à ce qu'il voit, à ce qu'il comprend ou ne comprend pas, il sent le sens qui monte en lui, c'est un fluide impur, un plasma qui charrie des morceaux de nuit et de lumière, des escarpements et des rondeurs, des lettres et des nombres. Tout son être est là, dans ce compartiment de train. Il voudrait dire, il voudrait partager ce qu'il ressent avec un être aimé, mais il sait que si la chose était possible elle s'abolirait dans l'instant. Alors il a la tentation de prendre un cahier et de noter ce qu'il voit mais il ne le fait pas. Il n'a pas confiance. Il veut rester là, avec lui-même et avec le temps. Alors il reste immobile et continue de regarder, de voir et d'entendre et de ne pas comprendre. Tout vient en même temps : la sensation, la frustration, le désir, la solitude, le déchirement, le sentiment d'abandon, la peur, l'obscurité et la beauté, la lumière aveuglante et la tension légère d'un corps qui se sent vivre. Il habite le monde et le monde est désert, en cet instant, désert comme l'intérieur de son être, comme sa pensée muette et avortée. Il est au bord du monde et dans le monde simultanément, dans le crainte et la paix. Le train va toujours. Le paysage défile, avec des variations infimes ou accentuées, avec des absences, aussi, mais avec, toujours, cette linéarité et ce chant calme qui maintient l'homme en vie, à l'intérieur de lui. Sa conscience lui paraît translucide, sans épaisseur, étale, mais il n'est plus celui qu'il était hier, ou même celui qu'il était avant de monter dans ce train, et il ne sait pas si, quand il sera descendu du train, ce qu'il est en train de vivre aura encore une quelconque réalité ; il ne sait même pas s'il en aura le souvenir. Il se dit qu'il est possible que ce qu'il est en train d'éprouver n'existe que dans le temps de son être présent, à l'intérieur du train en mouvement. C'est effrayant — et très doux. Les voyages en train sont ce qu'il préfère, et de loin. Les courbes sont douces, on les éprouve en même temps qu'on les voit (on peut les lire) et le rythme régulier et doux des chocs sur les rails rassure et calme son cœur, son cœur qui peut dialoguer avec ce rythme. Il est impossible d'ignorer le monde qu'on traverse, et l'on doit faire semblant de le comprendre, mais même dans les moments où personne ne nous observe, nous ne pouvons nous absenter de ce qui nous relie à lui : la plaine désolée et froide se donne à nous, ni plus ni moins que l'adagio du quintette en ut de Schubert. Tout a disparu, les amis, les femmes, le hasard, la mère et le père, les petits bonheurs précaires lui semblent dérisoires, il ne reste plus alors qu'une longue et interminable mélodie qui l'enveloppe et qu'il ne comprend pas plus que ce qu'il voit et ressent. Mais il n'y a que cela. Rien d'autre. Il est seul avec le paysage et le temps.

Il est là, c'est tout. 

La musique est l'art où il y a le moins de pensée. Il ne sait plus où il a lu cette phrase. Elle est vraie, très vraie, et elle est également fausse, très fausse. Elle est aussi fausse qu'elle est vraie. Ces phrases sont sans doute celles qu'il préfère. Il s'abandonne à elles, comme un enfant qui a confiance. Il n'essaie pas de percer leur mystère, ni de les faire tomber en un sens ou un autre, il ne veut surtout pas les fixer. Il se laisse bercer par leur vérité relative et incertaine, il se met en elles comme son corps est à l'intérieur de ce train qui traverse le paysage. Il est là, avec elles, c'est tout. Il restera toujours un étranger parmi ces phrases, mais un étranger familier, un étranger placide qui n'essaie pas de changer ce qu'il voit et entend, qui ne désire pas s'assimiler, ni qu'on le reconnaisse, ni qu'on lui donne une place. Il préfère rester dans le mouvement calme du train qui traverse le paysage, et qui ne laissera aucune empreinte. Il reste en silence. Il préfère écouter. Ne rien saisir. Ne rien retenir. La musique va, elle le traverse et elle disparaît du même mouvement, sans laisser de traces. Restent la blancheur, la paix, et la solitude. Reste le temps, qui ne le quitte pas, qui frémit doucement en lui comme une lueur pâle ; c'est un temps froid, économe, silencieux, au rythme simple, monotone et consolant. La douleur s'est tue. La couleur aussi. Très peu de notes, très peu de pensées, on a juste ce qu'il faut d'air dans les poumons pour ne pas mourir. Aucun cri. 

Il pense à ce jour prodigieux des années soixante-dix (74, 75, 76 ?) où il revenait d'un long voyage en train, en hiver. Le faisait froid, il faisait très beau. Tout était gelé. Il marchait vers la maison, depuis la gare, un xylophone sur le dos, avec son sac, aussi, et, dans le dernier tournant vers la droite, route de la Fuly, il avait connu cet instant qu'il n'a jamais oublié. Il avait en tête une chanson d'Amalia Rodriguez et il était si heureux que l'air lui manquait, et dans ce sentiment pauvre et aride il avait inscrit son cœur comme une braise hurlante. S'il était mort, tout irait bien, mais il était en vie, à cet instant-là, et la vie était plus que la mort, alors qu'elle lui ressemblait comme jamais. C'était comme un trou dans le temps. Il était tombé dans ce gouffre ensoleillé, glacial et paisible qui repoussait les frontières de la vie et de son être. Il n'avait pas eu le choix. Sentiment d'absolue solitude qui soudain dissout la tripe et fait sortir de la contingence et du hasard.

On s'est extrait du temps, le temps d'un pizzicato de violoncelle. C'est possible. 

Il y a ces déserts lumineux, dans la vie simple, dont on sait qu'ils sont des seuils, des passages, et que notre existence n'est que la tentative toujours renouvelée et toujours déçue de les retrouver, une fois qu'on les a connus. 

jeudi 22 avril 2021

Tief von fern




De la vague blanche du soir
surgit une étoile ;
profonde, du lointain,
la jeune lune avance.

Profonde, du lointain,
de la vague grise du matin,
la grande arche blafarde
s'élance vers l'étoile.

dimanche 8 mai 2016

Les Facebookiens



Cultrún, cascahuillas, pifilca, trutruca, torompe, ça sonne clair et dense : corne brûlée aux herbes dans le silence vertical du désert. Le crâne gicle en rythme stoppé, le cheval sous le nuage étire une croix à dents, et une calme stupeur déchire la dent du courageux. Ils sont peu nombreux mais on les entend partout. Leur magie courbe le matin et remue l'océan vidé d'eau. Ils ont de la glace sous les yeux et la cendre volcanique les nourrit. Leur conquête est nocturne et leur jouissance minérale. Ils n'agissent que durant la première pâleur du jour et ensuite dorment comme des morts. Leurs vêtements sont faits de branches trempées dans du gras de baleines et leur terre n'est pas plus large que cinquante hommes allongés. Ils se nourrissent de poissons et mangent les yeux des morts aux solstices. 

lundi 22 février 2016

Faites entrer l'enculé !


Qui a tué Philippe Gletty ? Sa femme, pour éviter le divorce ? L'ex-mari de sa femme, pour se venger ? Son ex-épouse, qu'il avait mise sur la paille ? Ou encore sa secrétaire, qui travaillait jusqu'à l'épuisement ? À moins que ça ne soit sa femme de ménage, qui avait parfois ses faveurs ? Qui a tué ce chef d'entreprise, adoré de tous ses salariés ? Philippe Gletty aimait les belles voitures et les jolies femmes. Peut-être trop…

27 février 2012, dans le massif du Pilat, près de Saint-Étienne. C'est là qu'habite la famille Gletty. Philippe, chef d'entreprise, Stéphanie, cadre dans une banque, et ses deux enfants. 

« C'est un lundi. Comme tous les lundis, je ne travaille pas, je suis à la maison, Philippe part au travail, comme chaque fois, vers huit heures, huit heures et demie, il dépose mes enfants au passage, puisque ça me permet de rester tranquille, et puis il va faire un tour sur le chantier de Farnay, puisqu'on a encore des artisans qui travaillent, on est à un mois de la résidence, donc il y en encore pas mal de choses à piloter. »

Ce chantier, c'est celui de leur future maison, une grande villa qui dominera la vallée du Giez, le grand projet de Philippe Gletty en ce début d'année. 

« Moi je fais mes petites affaires, mes courses, mon petit bazar, de mon côté, on s'envoie énormément de textos dans la journée, parce qu'on est comme ça, on vit à travers nos textos et nos téléphones. Donc il me tient au courant, il m'envoie une photo du palmier qui était planté le matin même. Et le dernier texto, je le reçois à onze heures et demie, où je lui signifie que je rentre à la maison pour préparer le repas et il me dit : OK, bisous, à tout à l'heure. J'attends ; midi, midi et demie, c'est pas tellement les habitudes de mon époux de pas rentrer à l'heure, et surtout de ne pas me prévenir… »

Les heures de l'après-midi s'égrènent. Mais le mari de Stéphanie ne donne aucune nouvelle. Et au dîner, toujours rien… Vers vingt-deux heures trente, Stéphanie Gletty se décide à appeler la gendarmerie de Saint-Paul-en-Jarret. 

« Sachant qu'elle n'est pas particulièrement affolée, puisqu'elle-même dira à ce moment que son mari, par le passé, a pu prendre un peu de recul, dans des moments où il avait beaucoup de travail… »

« C'est possible, mon mari avait une fois pris sa voiture et roulé toute la nuit parce que ça n'allait pas, le burn-out total, il n'y arrivait plus, il m'avait dit : "je pars"… Je sais qu'il faisait des kilomètres, dans ces cas-là, il roulait, il roulait, il se vidait la tête. »

« L'opérateur, à ce moment-là, l'informe que son mari — à sa connaissance — n'a pas été hospitalisé, ou n'a pas fait l'objet d'un accident et d'une intervention de notre part. »

Pas d'accident, Stéphanie Gletty est au moins rassurée sur ce point. Mais, le lendemain, son mari ne rentre toujours pas. Vers dix-sept heures trente, elle rappelle donc la gendarmerie. 

« Cette fois, on lui demande des éléments de signalement beaucoup plus précis, concernant son véhicule, parce qu'il utilise un véhicule Audi Q7. »

« On sait, par madame Gletty, qu'il a un système de positionnement GPS de l'entreprise Cobra. »

Un système antivol qui équipe le puissant 4x4 de Philippe Gletty. 

« La personne de l'entreprise nous indique que le véhicule est stationné à la Terrasse sur D'Orlay, place des Artisans Boulangers, depuis le lundi 27 février 2012 à onze heures vingt. »

Garé à dix kilomètres de la maison des Gletty, le 4x4 n'a donc pas bougé depuis la veille. Les gendarmes demandent à Stéphanie de les rejoindre avec le double des clefs. Dans la voiture, rien à signaler. 

« À ce moment-là, mon collègue lui demande si Philippe Gletty a des tendances suicidaires, ou s'il a des problèmes quelconques, et lui demande également si Philippe Gletty détient une arme à feu. » 

« Le suicide, j'y pense, je me dis il a pu avoir un moment de gros gros blues, mais pourquoi là ? Il n'avait pas le profil le matin même. C'est vrai que quelqu'un qui se suicide il est quand-même dans un état un peu léthargique, il n'envoie pas une photo de palmier, voilà, il y avait quelque chose qui n'allait pas très très bien. »

Les gendarmes veulent vérifier tout de même. Philippe Gletty a pu se garer et s'éloigner un peu pour mettre fin à ses jours. Il y a un barrage au-dessus du village, où plusieurs personnes se sont déjà suicidées. Mais ces premières recherches de nuit ne donnent rien. Les gendarmes regagnent le parking quand Stéphanie leur confie un souvenir intéressant. 

« Je connais très bien la Terrasse sur D'Orlay, parce que j'ai quand-même été sa maîtresse pendant des années et je sais que c'est le point de chute où on laissait nos véhicules, pour se sécuriser. »

« Ça peut être une escapade amoureuse, effectivement, ça peut être aussi le fait de rencontrer un intermédiaire, dans le cadre d'une affaire, pourquoi pas, financière… Toutefois, ça n'explique pas qu'il ne soit pas revenu et c'est en cela que ça reste très inquiétant. »

« Là mon mari il a dû partir. Il a rencontré quelqu'un… C'est étonnant qu'il ne prévienne pas sa mère, mais… il a dû partir. Les gendarmes m'incitent à penser ça en tout cas. Ils me disent, Madame, vous n'êtes pas la première qu'un homme quitte et puis ça peut arriver, on ne va pas déclencher non plus une alerte particulière, votre mari a dû partir avec une autre femme. »

Mais les heures passent encore et Stéphanie Gletty se ressaisit. 

« Ce n'est pas possible. Il a des médicaments. Il est obligé de prendre ces médicaments. Il n'a pas pris sa sacoche. Il n'a pas d'argent. Je ne vois pas de mouvements sur son compte en banque, je sais qu'il avait assez peu de liquidités sur lui. Il n'est pas parti avec son véhicule. Ça ne ressemble pas à mon mari. C'est sûr. »

Un chef d'entreprise qui disparaît comme ça, en laissant femme et enfants sans nouvelles, la situation est suffisamment préoccupante pour qu'au troisième jour le procureur de Saint-Étienne ouvre une information pour "disparition inquiétante". Les gendarmes de Saint-Paul-en-Jarret se rendent au siège de Princeps-Alu, la société de Philippe Gletty, une usine de portes et fenêtres en aluminium. 

« Il était là tous les jours, oui, bien sûr. On a commencé à se poser des questions, au bout du deuxième, au bout du troisième, oui, il n'y avait plus de problèmes, Philippe était disparu. »

« L'ambiance est pesante et elle est difficile, dans le sens où il y a une quarantaine d'employés. Philippe Gletty est estimé, donc tout le monde s'inquiète fortement de sa disparition, d'autant que personne n'apporte d'explications. »

Les gendarmes reprennent donc l'emploi du temps du chef d'entreprise, ce lundi 27 février. Philippe Gletty est arrivé vers neuf heures, chez Princeps-Alu. 

« Tous les matins, en arrivant, il faisait le tour de l'entreprise, complet, et il venait saluer… tout le monde. Que ça soit dans l'atelier, dans les bureaux, mais il venait saluer… tout le monde. »

Vers dix heures trente, il a passé un coup de fil important à un ami, lui aussi chef d'entreprise dans la région.

« Il m'appelait pour un renseignement purement professionnel, pour une affaire à Montpellier, avec un grand groupe de la construction que je connais bien, puisque j'y ai travaillé. Il a toujours été à la recherche de conseils, il n'hésitait pas, on s'appelait, il disait ben tiens, là-dessus, comment tu fais… Je l'ai trouvé comme d'habitude, tout à fait naturel, et il n'y avait pas de choses particulières dans ses propos. On se sépare et on se souhaite une bonne semaine, puisque il était rare les semaines que je ne l'avais pas une fois au téléphone, donc, voilà. » 

En poursuivant leurs auditions dans l'atelier, les gendarmes identifient le dernier employé qui a eu un contact direct avec le patron. 

« Sur les coups de onze heures, il est interpellé par un de ses employés, M. Bonnet, un métreur, qui lui demande de rappeler un client concernant un métrage pour un chantier en cours sur l'agglomération lyonnaise. »

« Pensant que Philippe était dans son bureau il n'y était pas et il était en train de partir. Donc je suis descendu au rez-de-chaussée, Philippe était là encore, je lui ai donné le post-it en lui disant il faut que tu rappelles cette personne là parce que bon effectivement il voulait discuter avec toi mais à priori on aura le chantier. Il m'a dit il n'y a pas de problèmes je le rappelle sur la route parce qu'il partait. »

« Il va quitter l'entreprise de manière on va dire presque précipitée aux alentours de onze heures, selon les différents témoins. Personne ne sait où il va effectivement, ni même Mme Beau, ou en tout cas l'ensemble du personnel administratif qui le côtoie au quotidien. »

Bettina Beau c'est la plus proche collaboratrice de Philippe Gletty, la secrétaire de direction, celle qui sait tout sur tout…

(…)

mercredi 20 mai 2015

Breaking bad


Et ça je ne peux rien y faire. J'ai essayé de lutter. Mais après, il y a eu El Paso ! Et ça n'a fait qu'empirer. Ce que j'ai fait à Pinkman, ça me ressemble pas, c'est pas moi. Je te jure, Marie, je crois que l'Univers veut me faire passer un message… que je suis enfin prêt à écouter. Je ne suis pas celui que je croyais être. J'adore ce carrelage. Et la température est réglable, vraiment ? Avant on disait possom, pas opossom, pourquoi faut-il toujours qu'ils changent tout ? On a appris que le cancer s'était emparé du cerveau, c'est pour ça. Oui, il y a un bouton, je crois, enfin un thermostat, c'est comme ça qu'ils disent.  Est-ce que cette histoire va finir par aller quelque part ? Je suis de plus en plus convaincu que nous vivons plusieurs vies parallèles, en même temps. Les syndicats ? Un ramassis de salopards toujours prêts à faire chier le monde dès qu'un truc ne va pas. Elle ressemble à Mme Abitbol de Marseille. Mme Abitbol de Marseille veut me faire passer un message, c'est comme ça que je vois les choses. On survolait l'île Saint-Louis, je tenais Anne, contre mon ventre, j'étais derrière, et, à un moment donné, j'ai plongé le bras par-dessus ses hanches, vers son sexe, et c'était chaud et humide. J'ai compris qu'elle venait de jouir. Je me suis réveillé dans un état de bien-être incroyable. Pinkman était assis au bout du lit, une tasse de café à la main, et il racontait l'histoire de sa grand-mère qui tapait contre le plancher avec son parapluie en appelant le rat "Scrabble". Ça m'a fait penser à ma cousine Rose-Lilla et son mari Jérôme qui m'avaient invité à déjeuner. Ils devaient avoir aussi un chauffage par le sol, j'en suis presque certain. Pourquoi est-ce que le visage de Rose-Lilla a complètement disparu de ma mémoire ? Françoise était si jolie, elle avait des yeux si extraordinaires. Patricio aussi était tout émoustillé. Il y avait Céline, on avait déjeuné place des Vosges tous les quatre, et Françoise m'avait demandé qui était Céline, pour moi, ou plutôt, ce qu'elle était pour moi.

À ce moment-là, c'est devenu très clair. Il m'avait fallu toute une vie pour en arriver là, après être descendu, descendu toujours plus bas, vers une sorte de zéro absolu. Je me suis réveillé en sursaut, et j'ai su très clairement que ça y était, que j'y étais. J'avais enfin tout effacé, il ne restait rien. J'étais seul, sans personne qui m'aimait, sans personne à aimer, sans projet, sans famille, sans rien qui me retenait. J'avais compris que les visages étaient des visages et rien d'autre, et qu'on pouvait toujours creuser et creuser encore, que ça ne servait à rien. Aimer n'est rien d'autre que de fermer les yeux très fort sur ce qu'on a devant soi. Madame Abitbol de Marseille… Elle a un nom, une raison sociale, une profession, une maison, une piscine, un amant, une voiture, des enfants, un ex-mari, des loisirs. Des loisirs… Mais pas le chauffage par le sol. Ça lui fait encore un but dans la vie. Je l'ai aimée quand elle avait perdu ses cheveux. Pas de fin à l'horizon. Il y avait un moment parfait, et il m'est passé sous le nez. Comme tout le reste. L'argent, les filles, le talent, la santé… Savez-vous qu'on vit toujours au passé, avec 80 millièmes de seconde de retard sur la réalité ? Huit centièmes de seconde c'est peu, d'accord, mais ça peut permettre de gagner un cent-mètres. Mme Abitbol de Marseille, je crois qu'elle vit avec un retard beaucoup plus important, je dirais au pif quelques années. Quand je pense à elle, je pense toujours à cette nuit où je m'étais rendu chez elle, pendant qu'elle était à la fête du Lac avec Marie, et que j'avais pissé longuement sur la baie vitrée de sa maison. Drôle de souvenir… J'ai vécu trop longtemps. J'ai passé le cap. J'ai franchi la limite. Je suis de l'autre côté. 

dimanche 8 février 2015

La Fête du Jasmin


Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême. C'est bon de te voir ! Tu t'es lavé les mains ? Allons au fin fond des impasses et voyons si là aussi les enfants jouent au foot. Ils leur donnent de l'argent pour fumer de l'opium. Vous voyez ? Oui, je vois, je vois, l'opium, je connais. C'est ça la vie ? Bien sûr, mon frère, c'est ça la vie ! Tu ne le savais pas ? Si, je le savais. Mais je ne l'avais pas vue de mes propres yeux, cette vie-là. Alors tu ne connais rien à la vie. Welcome ! La parabole, mon frère, la parabole, c'est ça l'école ! Darius le grand, nous lui souhaitons aussi longue vie et santé, non ? Et les jeux vidéos, vous y jouez aussi ? Les jasmins de Mossoul et les roses d'Ispahan, tout ça, toutes ces chansons, hein, c'est joli… Longue vie à toi, Mère, viens là que je te prenne dans mes bras. Avant que je parte, tu dois savoir, toi aussi, qui j'ai été dans cette vie. Vous aimez la pâtisserie ? Oh oui, je suis gourmand, très gourmand, le sucre, les amandes, le miel, j'aime ça. Mais vous n'êtes pas juif ? À votre avis, je suis juif ? Alors ça va, vous êtes comme nous. Je vous donnerai de l'opium, des jeux vidéos, et des gâteaux au miel, si vous voulez. Ma sœur est jolie, si, si, elle est très jolie. Êtes-vous un terroriste ? Non, ne riez pas s'il-vous-plaît, êtes-vous un terroriste ? Je suis obligé de vous poser cette question. Vous allez vous laver les mains encore une fois ? Si je réponds que je ne suis pas un terroriste, vous allez penser que j'en suis un. Ce n'est pas faux, ça. Vous êtes fou ? Non, non, je ne suis pas fou, enfin pas trop. Vous préférez le whisky ou la religion ? Je préfère le vin, et le foot. Il faut que ça change. Changer, changer, vous avez un diplôme de changement ? Je préfère le whisky à la religion, mais le changement ne m'intéresse pas. S'ils n'ont pas peur, eux, pourquoi avez-vous peur, vous ? Ils veulent se faire entendre. Juste ça, être ensemble et se faire entendre. Les téléphones sonnent tous en même temps, il est impossible de répondre. Les fleurs de l'oranger, et ton souffle, mon amour, près de mon visage, quand tu dors, je vais me laver les mains, je reviens près de toi, je pose mes mains sur ton visage et ton souffle passe en moi, comme la nuée du matin, l'été, dans la montagne. Ta lèvre de corail, ton rire léger, la mousse de ton sexe, le papillon qui sort de ton cœur et vole vers le soleil, les roses du passé et les jasmins de ton jeune amour, je les respire et les respire. Je dois rester ici. Nous voulons la liberté. Et le whisky ? Tu es enceinte, tu sais ? Mais je le sais, que je suis enceinte, qu'est-ce que tu crois ? C'est mon ventre, ça ! Viens en moi. Comment ça, en toi ? En moi, là, tu vois, là, c'est l'entrée. Mais le bébé ? Ne t'inquiète pas pour le bébé, il dort. Comme ça, c'est ça, prends mon visage entre tes mains et respire mon souffle léger. Tu es belle. Je sais. Tu mens, mais je sais. Je suis belle comme l'opium et les roses et les fesses d'un bébé. Good night. Je mange ton gâteau, je lèche le miel qui sort de toi, je plonge ma cuillère dans la pâte tiède et je m'endors la bouche ouverte. Welcome. Rien ne reste ainsi pour toujours, rien. Je sais. Lave-toi les mains et prends-moi. Tu as une arme et tu refuses de t'en servir ? Je suis ton impasse, ton cul de sac, je suis la dernière station. La femme est allongée sur le macadam, elle a les yeux révulsés. Quand on est là, on pense qu'on est au centre du monde et que tous doivent voir ça. Le sang coule, mais il coule aussi à l'intérieur de millions de corps, c'est le même sang, comprends-tu ? Prends ton arme et suis-moi. Tu n'es pas juif ? Les ordres viennent de l'étranger, tu comprends ? Nous devons comprendre ce qui se passe, ils doivent parler. Es-tu en prison ? Suis-je ta prison ? N'es-tu pas plutôt prisonnier de toi-même ? Je dois me laver les mains. C'est ça, lave-toi les mains et bois un peu de whisky. Ensuite nous parlerons. Qui est Marcel Proust ? Vous plaisantez ? Qui est Marcel Proust ? Un Juif ? Quelle question ! D'accord, mais était-il juif, oui ou non ? Quelle importance ? Ça nous intéresse, ça nous intéresse beaucoup. C'est ça la vie ? Justement, nous voudrions savoir si c'est ça la vie, pour vous. Je ne comprends pas vos questions. Vous n'avez pas à les comprendre mais à y répondre. Laissez-moi sentir les roses et je vous dirai tout ce que vous voulez savoir. Tu n'as pas de nez, comment pourrais-tu sentir les roses ! Tu n'es pas au centre du monde, tu sais, tout le monde t'a oublié. Tout le monde m'a oublié, je sais. Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême ! Welcome !

dimanche 25 janvier 2015

Toi non plus (quatrième d'ouverture)


Toi non plus tu n'es pas Houellebecq ! Le dernier François, François le Dernier, François le François, de France, franchement pas politisé mais tellement politique qu'il épouse son temps calmement, comme un Franc démonétisé qui ne parvient plus à s'échanger avec ses semblables et ne peut rien avoir à regretter, puisqu'il ne s'appartient déjà plus. Comme il y a Rome dans roman, il y a du Français dans l'air qui manque au souffle coupé court jusqu'au dernier franc. Du franc à l'euro et retour la veine est obstruée et le palais plat n'a pas d'issue hors la conversion de singe à la monnaie stent en cours frappée du désert qui gagne sur l'ombre-monde du nombre en infini calcul à Chinatown. 

Les sushis souchiens à l'onde jusqu'à Poitiers en djellaba comme les cuisses des jeunes filles dépassent des jupes. Coppé peut-il faire mouiller la barre des Écrins encore si Johnny en métastases pour les sports de glisse oui mais Malika et ses petits pâtés tièdes fourrée a des engagements de jeunesse dont elle ne se cache même pas sans pour autant se cacher le visage dans un cloître à potager. Que Martel soit ici ou là sans escale les siècles allaient et venaient on aurait dit dans les deux sens place Saint Georges à rebours. 

En cale sèche, là-bas, on bâtit des empires et je n'aurai rien à regretter. Mauvais rêve comme une serviette éponge.

mardi 6 janvier 2015

Première ligne (11)


Vous souvenez-vous du Minitel ? Moi je m'en souviens très bien. J'ai tout de suite accroché. Je ne crois plus à la gauche, ni à la droite, ni à l'Europe, l'informatique m'emmerde, je ne suis pas juif, je ne suis plus jeune, je suis pauvre, je ne regarde pas les infos à la télé, je ne lis pas les livres qu'il faut lire, et j'ai perdu mes cheveux lors d'une grande guerre dont personne n'a entendu parler. De plus en plus je trouve les pianos faux, Queffélec et Engerer ridicules, et que la seule activité humaine digne d'être reconduite est le rêve. L'impression que nous sommes en première ligne de notre vie est une illusion, c'est la raison pour laquelle nous recouvrons la réalité de paroles, car le silence nous prouverait immédiatement que nous n'y sommes pas, en première ligne, et nous obligerait à nous demander qui s'y trouve à notre place. Ceux qui savent qu'ils ne savent rien se sont retirés d'eux-mêmes, ça les rend insupportables : tout le monde attend que quelqu'un donne le la, bien que cela ne serve à rien, puisque tout le monde est sourd. À la santé du Capitaine ! 

Donc, grâce au Minitel, je n'ai rencontré ni Richard Millet, ni Philippe Sollers, ni Michel Houellebecq, ni Pascal Quignard, ni Samuel Beckett, mais j'ai rencontré Ambre, Nuages, Agnès, Malika, Nicole, Tuture, Valdécrocher, AspergeBrûlée, Bijou, Notaire, Mila, Lune, et Anna-Maria. J'ai appris à écrire, sur le Minitel. Discuter avec trois ou quatre filles en même temps, sans oublier leurs caractéristiques physiques ni leur âge ni leurs goûts ni leurs mensurations, trouver pour chacune d'entre elles des formules différentes adaptées à leur profil, les séduire, tout en démasquant les hommes (nombreux) qui se font passer pour des femmes, ça vous oblige à une efficacité maximale et à un renouvellement de tous les instants. Brune, blonde, rousse, petite, longue, complexée, endormie, hystérique, aphasique, le bateau, la cuisine et l'algèbre, vous voudriez pas en plus que je fasse le ménage ! 

Ça change tout, un mât, j'aurais jamais pensé ! Médine le rappeur nous dit "Don't Panic !" et tente, à l'aide de Pascal Boniface, de désamorcer la-peur-de-l'islam-en-France. Patric Jean nous explique, sur son blog, que « nous sommes nombreux et nombreuses à nous demander comment font les jeunes dits "des banlieues" pour se tenir si tranquilles malgré la violence qui leur est faite. Racisme institutionnalisé, ghettoïsation de la pauvreté, violences policières (dont les contrôles au faciès). » Houellebecq, ce con, jette de l'huile sur le couscous, et attise la France rance. Elisabeth picole. Les éditeurs, fidèles à leurs habitudes, vont au turbin et en rapportent de petites crottes sèches et désodorisées qu'ils empilent sur des assiettes neuves. Les meufs passent, reniflent, prennent un selfie ou deux, et vont se rincer l'utérus au mousseux en jurant sur le Coran. La première ligne de coke passe par elles entre leurs seins refaits et leur plan diététique semestriel. Nicole ne m'appelle plus. Hollande s'éclate. Piketty refuse la Rosette et moi l'andouillette. Bedos chiale et Vladimir rit. Dieu ne répond plus et le djihad se démocratise. Don't Panic !

Martyriser un Premier prix ? T'entendrais France-Culture ! Suzanne et la Comtesse sont dans la maison, je les entends depuis la baignoire. Ça me coule sur le ventre, lumière du son soyeux, joie du bon goût sans partage, ombres heureuses, phrases liquides comme des mains jointes dans la prière. Nous sommes dans un château de lumière, la tête dans le triangle aux odeurs, prêts pour le voyage immobile, torrents, roches, prairies, vaches, danseuses, éclats du vide qui revient par derrière, et nous nous allongeons sur l'herbe, près du grand lac, le soleil par-dessus. Je suis contre elle, elle est contre moi, ça y est, je retrouve sa voix, la chaleur de ses seins, dans le refuge du Parmelan, avec les autres, puis immédiatement au bord du Thiou, la nuit, sous un pont, on regarde l'eau, mais ce n'est plus seulement de l'eau, bien sûr, c'est le temps qui se coule en nous comme un serpent de feu, qui nous ouvre des yeux au-dedans, des yeux perdus, agrandis, sous perfusion, Terry Riley son coupé, vitamines au bout des doigts, on se touche, mais ça touche ailleurs, plus loin, plus près, bout touchant du but en expansion, le sexe dans l'iris, la parole fondue, en magma, qui vient nous surprendre quand on se tait en apnée, ah, la belle nuit, Christine, on ne sait même plus qu'on s'aime, ni qui tu suis ni que je es, on a la vie déjà passée en mémoire vipérine qui passe de l'un à l'autre comme si nos mémoires communiquaient, j'ai très soif, j'ai très peur, mais tu ris, tu ris, et je m'étouffe de rire, sans avoir ouvert la bouche, quand je tombe en toi comme une cascade remontant à la source, ah, la belle nuit interminable, courte comme la pointe d'une épée, concentrée en un cri dilaté qui dure et dure et dure, qui coule sur ton ventre et me fait débander. 1972, année merveilleuse et qui dure encore, en première ligne. C'était bien, le LSD. 

mardi 9 décembre 2014

Première ligne (6)


« Vous savez, la poésie, je ne suis pas sûr de la comprendre » aux éditions de Minuit un peu passé. Ettie est sur le balcon à six heures et quart. Elle fait son yoga. Non loin d'elle, Luna est dans son panier en osier. Il fait déjà chaud. Le ventre plat, le dos droit, elle a l'air sérieuse comme une papesse yankee qu'on a privé de son hamburger. « Tu me ramènes à Marseille ? » 

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées 
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu 
Dont le vent caressait mes tempes obsédées, 
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu ! 

Mais enfin, tu es complètement folle ! Et de toute manière tu n'auras pas de place. Elle est butée, aigre, fermée, n'en démord pas, elle veut partir, alors qu'elle n'est là que depuis deux jours. Je la supplie, je me confonds en excuses, j'essaie de la raisonner, mais à dire vrai, j'ai sommeil et je commence à être excédé. Moi aussi je peux me mettre en colère, après tout. Allons-y. Je vais prendre un douche vite fait, je bois un café et je l'aide à porter ses affaires dans la voiture. En voiture Simone ! C'est parti pour cent cinquante kilomètres à se faire la gueule. Luna est ravie, deux voyages en trois jours, c'est les vacances !

La veille, après le déjeuner, nous avions eu une discussion houleuse. Comme elle commençait à me fatiguer avec ses bondieuseries très modernes et très correctes, je lui ai lâché une bordée sur mon catholicisme, que j'ai pris soin de rendre maussade et suffisamment croisé pour qu'elle me dise avec un regard piteusement outragé : « Tu me fais peur. » À part ça tout allait bien. C'est dans la nuit que les choses se sont vraiment gâtées, quand le téléphone a sonné, vers deux heures du matin. Je savais évidemment qui appelait et je suis descendu au salon pour répondre. Je m'installe sur le canapé et je parle bas pour ne pas réveiller Ettie. « Je te réveille ? — Oui, un peu. Ce n'est pas grave. — Mais tu n'as pas la voix de quelqu'un qui est couché… — Non, je suis assis dans le canapé, au salon. — Mais alors tu ne dormais pas ! — Si, mais je suis descendu pour te parler. — Je ne comprends pas. Pourquoi ne me réponds-tu pas de ton lit ? — Parce qu'il y a quelqu'un dans mon lit. — Je ne comprends pas. Il y a quelqu'un dans ton lit ? — Oui. Ettie, tu sais, mon amie américaine. — Oui, je sais, mais ce que je ne comprends pas, c'est où tu étais, TOI, quand j'ai appelé ? — Dans mon lit… — Tu étais dans ton lit, et Ettie est dans ton lit, aussi ? Et tu me dis ça comme ça, tranquillement ? Tu couches avec elle et tu me dis ça comme ça, tout naturellement ? — Je réponds à ta question. »

Quand elle est arrivée à la maison, c'était déjà le soir. J'ai monté ses affaires dans ma chambre, j'ai changé les draps, et puis je suis allé déplier le canapé et j'ai commencé à faire mon lit en bas. Au bout d'un moment, je l'entends qui m'appelle depuis la chambre : « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Elle descend, se plante à la porte du salon, me regarde d'un air bizarre, et me dit : « Mais non, enfin, tu vas dormir avec moi ! C'est évident ! » Elle m'a dit ça d'un air tellement convaincu que je n'ai pas su quoi répondre, et je suis allé me coucher près d'elle. Je savais bien que c'était une connerie. Il faisait très chaud, elle était en culotte. Je n'avais pas envie d'elle. Elle a dû le sentir mais elle avait déjà tout prévu et il n'était pas question que je dévie du scénario. On a donc fait l'amour, comme deux copains qui ont besoin de se calmer les nerfs. Où était passée ma petite amoureuse de seize ans, si pure, si naïve, si fraîche ?

Je n'en reviens pas. On passe quelques jours ensemble quand on a seize ans, on se revoit près de quarante ans plus tard et la fille s'imagine qu'on va reprendre notre histoire d'amour là où elle s'était arrêtée, en 1972. C'est comme ça, ça ne se discute pas, et il n'est pas question, évidemment, de me demander mon avis. 

Comme je l'avais prévu, il n'y avait aucune place pour New York le jour même, à moins de payer une véritable fortune. Nous étions donc allés à Marseille pour des prunes et elle commençait vraiment à me courir sur le haricot. « Laisse-moi ici ! » Mais enfin, calme-toi, je ne peux pas te laisser ici, à l'aéroport, voyons, qu'est-ce que tu vas devenir, tu n'as même pas de portable qui fonctionne en France. Allez, viens, sois raisonnable, on retourne chez moi. Rien à faire, elle n'en démord pas, elle est têtue comme une bourrique. J'en ai marre, je suis crevé, elle m'énerve, je la plante là. Avant de quitter l'aéroport, je téléphone à Raphaële, je lui dis que j'arrive. 

La première chose qu'elle a faite, quand je suis arrivé chez elle, c'est de me pousser sous la douche, et de m'y rejoindre, pour vérifier que je me décrassais bien de l'Américaine. C'est évident !

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mardi 25 novembre 2014

Les Professionnels du simulacre


Il voit ce cameraman tchétchène qui filme une scène de guerre très violente. Il dit au cameraman : « Tu sais que tu as laissé le cache sur l'objectif ? » Le caremaman lui répond qu'il le sait. « Mais tu sais que tu n'auras aucune image, tu ne filmes rien ! » Le cameraman lui répond qu'il le sait, et ajoute qu'il n'a pas non plus de batterie dans la caméra, ni de cassette pour enregistrer les images. L'autre lui demande alors pourquoi il filme, ce qu'il fait avec cette caméra. Le cameraman répond que c'est son métier de filmer. 

Cette anecdote — authentique — montre que les professionnels font leur métier, ne peuvent pas et ne veulent pas s'empêcher de faire leur métier, même quand il savent parfaitement que ce qu'ils font ne sert à rien, et même, pourrait-on dire, que ce qu'ils font n'existe pas, n'a aucune réalité, qu'est qu'un leurre.

La police des pays européens se trouve exactement dans la même situation. Si ce n'est pas la seule profession vidée de son sens, c'est sans doute au sein de celle-ci que ce phénomène est le plus patent. Le monde réel s'est tellement éloigné de nous qu'il n'existe plus qu'à l'état de souvenir ou de spectacle.

La brutalité sans nom de la guerre à une extrémité, et à l'autre le simulacre, la parodie. La réalité de la violence quotidienne dans nos sociétés, et, simultanément, sa non-représentation représentée. Tout se passe comme si l'on montrait des professionnels en train de filmer une "réalité" éviscérée, sans caméra, sans batterie et sans cassette. Nous ne sommes plus à l'ère du refoulement mais à celle de la forclusion. Le réel ne fait retour qu'à l'état de délire.

Il existe, paraît-il, des professeurs de piano qui expliquent aux parents de leurs élèves qu'« un piano numérique c'est pareil qu'un piano ». Les parents, bien entendu, ne demandent qu'à être convaincus. Il y a trente ans, déjà, on savait bien, au fond, que la technologie serait l'ennemie irréductible de l'homme, mais on ne pouvait imaginer que la transformation nous conduirait si loin de nous-mêmes et qu'un jour, sans doute proche, il n'y aurait plus personne pour lui faire front.

dimanche 9 novembre 2014

HARIBO sur le baudet


Après ça, dormir mille ans. À ma gauche, elle parle fort, très fort, de plus en plus fort. Plus j'essaie de lui montrer que ce qu'elle dit ne m'intéresse pas, plus elle se lance dans le grand air des bijoux. Elle va me faire rater les discours officiels, cette conne. J'arrive à entendre des bribes : « Pourquoi peindre ? » « La peinture est un langage universel. » « Être né ici ou là, être "blanc, jaune ou noir"… » « Animation, passion, partage… » Celle qui tient le micro tient aussi son papier, et n'arrive pas à tourner les pages sans tout lâcher. Puis vient Lélu, celui qu'on sent rompu à ce genre de discours, qui n'a pas de papier, lui, et qui sort d'une commémoration et qui a déjà quelques pastis dans le nez, ça aide. Le micro commence à monter en température. Passe de mains en mains. Objet sexuel. Je vois Gilles qui parle mais je n'entends pas ce qu'il dit. Il fait trop chaud. La parleuse est venue avec une bimbo à qui j'ai serré la main, seulement la main. Je l'aurais bien suivie partout mais l'autre est là, qui parle, qui parle, qui explique, qui reparle, qui réexplique, chaperon à lunettes, bien droite dans son rôle. Je m'échappe. Mais la voilà qui fonce droit sur moi, qui m'étais pourtant caché à l'autre bout de la salle… Vite, vite, l'Indispensable a trouvé des admiratrices, il faut que je me présente, que j'aille serrer des mains molles et dire à quel point ma peinture est formidable, indispensable, unique, tout ça modestement, en leur montrant bien que je m'intéresse à ce qu'elles font, puisque, bien sûr évidemment ça va de soi, elles manient le pinceau, le couteau, le crayon et la plume. Les femmes font de la peinture aussi ? Évidemment, je ne le dis pas, c'est juste pour rire, ne vous inquiétez pas, je sais me tenir… Je suis venu avec des amis, on fait un tour, un voit une mosquée-cathédrale peinte au pinceau à un poil, et à gauche de l'édifice le peintre a écrit : « HARIBO » Haribo, comme les bonbons ? Celui-ci, me dis-je in petto, il aurait quelque chance d'être exposé à la FIAC. Comment disait Lélu déjà ? Tous les styles de peinture, du primitif au contemporain. La voilà, l'idée de génie : il faut être à la fois primitif ET contemporain. Mais mon enthousiasme retombe : ça existe déjà, tout existe déjà, c'est le drame de ceux qui, comme moi, sont nés trop tard. La parleuse explique le primitif-contemporain : « Il met des années à peindre un tableau comme celui-là. » Un ange passe. Puis elle se lâche, elle qui voudrait passer pour une sainte laïque : « Il n'est pas fini, comme on dit… » Le tableau ? Non, le peintre ! L'ange repasse et se marre un bon coup. La bimbo ne réagit pas, on ne saura pas ce qu'elle pense, mais, à vrai dire, on a d'autres projets la concernant. Elle a des jambes si longues qu'elles pourraient servir de chevalet. Je me vois déjà, mon pinceau bien en main, en train de repeindre sa chapelle céleste. Colle de poisson, gesso, huile, il faut préparer la toile. J'ai tout ce qu'il faut, ma poulette. Je suis un primitif contemporain et la peinture dans les grottes sombres, ça me connaît ! Après ça, dormir mille ans.

lundi 22 septembre 2014

Ma Vie parmi les nombres (après une lecture du Millet)




Wagner ou Bizet, Mozart ou Beethoven, je n'arriverai jamais à choisir, se laisser distraire, aller dans l'inconnu, ne jamais savoir où se trouve la vérité, tourner en rond dans la poussière, avoir les yeux clos en plein soleil, mais comment font-ils, je ne sais pas, écrire où, sur un cahier, sur des feuilles volantes, sur l'ordinateur, rêver éveillé, déchirer des pages et des feuilles, plaquer des accords, s'en défier, retourner se coucher, fumer une cigarette, plonger le regard dans les yeux d'une vache, oublier, cette énigme, jaillir comme l'éclair, se refermer, oublier encore, écouter la pluie, jouer une gamme chromatique, une note sur deux, sur trois, sur quatre, sur cinq, se coucher pour mourir, les draps frais, nuit en plein jour, boire du café, expirer tout l'air qu'on a en soi, on se dit qu'on va se suicider par l'arrêt de la respiration, fantaisie, l'odeur de ma mère, précarité ironique du souvenir, notes répétées, virgules après virgules, se regarder dans le miroir, j'ai soif, j'ai faim, gamme pentatonique, espoir déçu, Don Giovanni, belle fille pleine de dents à tribord, l'angoisse comme paysage, coussin profond, non, Bizet, mystérieuse barricade, transpiration, souffle, haleine, je me suis toujours trompé, écriture, les arbres, le livre creux, l'haleine du livre entre les pages, aveugle comme les choses, l'idée, abandonnée, esseulée, oubliée, au lit, dans le catalogue, addition, séduction, grain de sable entre les seins, fente du scrupule inutile, bouche ouverte images de soi, mordre les doigts, pleurer, renoncer, perdre, oublier encore, partir, tout le blanc mineur, recouvert de larmes, je l'entends rire, et rire, et rire…

Le cheval est à la porte. Il frappe du sabot. Je regarde par l'œilleton. Que faire ? Lui ouvrir ? Faire comme s'il n'y avait personne ? Parler à travers la porte ? Je décide d'en parler sur Facebook. 

Ah, l'inconnu… Comme c'est tentant. Une naissance sans péridurale. Les jambes grand écartées devant les nombres hiératiques. Constellations de hasard : il compte ses propres pas à en devenir fou. Plénitude du sens au col de Luther, le nerf vague comme les chanteurs de maîtres russes. Ô King !

Sœur Martine me fait part de sa souffrance. Nous allons communier en Bizet. Si tout se passe bien, Michaela devrait revenir ce soir au parloir. On se fumera une petite tige derrière l'autel avec Valjean. J'aime le contact des draps frais. Les draps froissés me font faire des cauchemars, les brutes. 

Il prend les 138 fiches, les mélange, les distribue et s'en va aux toilettes. Chahut total. Les chattes griffent les chiens, et tout à coup un silence sépulcral se fait : on a déposé une tête de cochon devant la porte ! C'est Richard qui se tire de chez Gallimard. Part pour Bayreuth, s'arrête en chemin à Vesoul. Climat favorable. Il se signe devant Bill Evans, ça ne plaît pas aux journalistes. Cosette intercède en sa faveur, mais Javert ne veut rien savoir. Il pleut comme vache qui pisse. Lolita, sur ces entrefaites, arrive avec armes et bagages, monte directement dans sa chambre et commande une pizza au bacon. François se met au piano et joue des tritons tremblants. C'est dantesque. Le lac frémit, Cosima blêmit. Leporello part pour l'Amérique en business class. Tout est bien qui finit bien. 

C'est la Gloire du pitre, sur le plateau. Bilan : une guerre de religions et une fiancée en trop. Retour à Wagner, en passant par Paris. Les yeux noirs et l'heure bleue, l'affreux rire du dément, le décor se met en place, on n'attend plus que le Philosophe, l'idiot de la sainte famille et la femme au turban. Ça va commencer. Le Mont Ventoux rougeoie dans l'air du soir. On sort les olives. 

samedi 1 février 2014

Ne bougez pas !


Le petit Jésus est en apprentissage chez un teinturier de Tibériade. Celui-ci lui apprend les particularités de chaque couleur et lui remet plusieurs étoffes somptueuses qui doivent être teintes chacune d'une manière singulière, avant de se rendre au marché pour ses affaires. Jésus, resté seul à la boutique, et pressé de retrouver ses parents, plonge toutes les étoffes dans une seule et même cuve emplie de couleur noire, puis rentre chez lui. Le teinturier, à peine rentré, constate que son apprenti a ignoré ses consignes et que les précieuses étoffes sont maintenant uniformément noires. 

Le lendemain, nous retrouvons la meute sur la piste des bisons. Les petits ont grandi, ils sont plus résistants. Les bisons prennent la fuite. Accélérations, dépassements, feintes, encerclements, harcèlements, replis tactiques, c'est un ballet merveilleux, organisé sous la direction du loup le plus intelligent et le plus fort. Les petits bisons courent en restant au plus près de la mère, capable de tenir trois loups à distance.

J'appelle le 15. Bonjour Le Quinze, comment allez-vous ? C'est plutôt à moi de poser cette question, non !? Comment allez-vous ? Qu('est)-ce que ça peut vous foutre ? Bon, bon, alors dégagez, n'encombrez pas la ligne ! Mais je voulais avoir de vos nouvelles, moi ! Appelez le 16, je crois qu'il déprime grave…

New York, 1987. Jésus revient. Il fait un tour en ville, et puis il se tire vite fait. Quel boucan !

Grands formats. Couleurs vives. Beaucoup de noir. Hier, on m'appelle au téléphone. Bonjour, M. X, c'est les impôts. Attendez, je vous passe Y. Non, c'est à X que je veux parler. Oui, mais moi je ne veux pas vous parler.

Je sors de la route. Boum ! Un platane. La rencontre de ma vie.

Il entre dans une violente colère et se rend chez Joseph et Marie, à qui il raconte ce qu'a fait leur fils. Le pauvre teinturier se dit déshonoré. Mais Jésus le réconforte en lui affirmant qu'il va plonger à nouveau les étoffes dans la même cuve de noir, et qu'elles en sortiront avec les couleurs voulues par leurs propriétaires. C'est ce qu'il fait, à la grande surprise du teinturier.

Salt Peanuts, vous connaissez ? Bon, passez-moi M. Y, je crois que ça vaut mieux.  Petit Bison, c'est les impôts au téléphone ! Ah, les chiens, y m'ont r'trouvé !

Et la journée s'écoule tranquillement. Elle est assise sur un banc, elle fait des mots croisés. Vous pourriez me montrer vos seins ? C'est dix dollars. Bon, je reviendrai quand j'aurai fait fortune. J'ai un tableau à vendre, ne bougez pas.

Le tableau est tout noir, évidemment. Il faut le replonger dans l'acide et dans les larmes, et alors les couleurs apparaissent, resplendissantes, aveuglantes. Tellement aveuglantes que tout le monde passe sans le voir.

vendredi 18 octobre 2013

Virons les boudins !



C'était ma contribution, essentielle et définitive, au débat étiko-maboul de la semaine. Bonsoir.

lundi 30 septembre 2013

Itinéraire d'un provincial



1, bis, place des Vosges, 4e
Rue de Charenton, 11e
Avenue du Bel-Air, 12e
10 (?), rue Ferdinand Duval, 4e
62, rue Joseph de Maistre, 18e

    (Planay, Bourgogne)

56, rue Saint-Louis en l'Isle, 4e
2, rue des arquebusiers, 3e
3, place des Vosges, 4e
35 (?), rue de Seine, 6e
13, rue Linné, 5e
12 (?), rue Villehardouin, 3e
Rue de Lappe, 11e
35, rue Racine, 6e

mercredi 21 août 2013

Pistolet à eau bénite



Georges de la Fuly vient d'inventer le Pistolet à eau bénite

Vous allez prendre vos prochaines vacances en Arabie saoudite, en Colombie, à Marseille ou à Roubaix, ne partez pas sans votre pistolet à eau bénite

Vous allez attendre votre fille de onze ans à la sortie de l'école, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 

Vous devez aller retirer de l'argent au distributeur de billets, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 

Vous désirez aller visiter la nécropole royale des Capétiens à Saint-Denis, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 

Vous allez faire votre jogging au bois de Vincennes, ne partez pas sans le pistolet à eau bénite ! 


Georges de la Fuly  le propose en promotion exceptionnelle à 111 euros, jusqu'au 11 novembre. Pour Madame, une version allégée est à l'étude. 

mercredi 5 juin 2013

Grâce à Bach


On apprend beaucoup en fréquentant les Facebookiens ! Tout à l'heure, encore, j'ai appris que j'étais un compositeur "très très doué", mais que, malheureusement, je faisais "de la peinture analogique"… On voit où je suis tombé ! On apprend aussi, sur Facebook, que Bach "annonçait l'avenir", ce qui d'ailleurs aurait été sa principale qualité. Il aurait permis l'invention du jazz, les Beatles auraient pu exister (quelle chance !), enfin toute la divine modernité aurait été prévue, programmée, imaginée, fécondée par le vieux à perruque. On a du bol, quand-même, que Bach ait bien voulu exister, et par là nous permettre d'entendre enfin une musique digne de nous ! 

Il y a tout de même une chose que je me demande : est-ce que c'est aussi grâce à Bach que Moustaki a pu composer ses inoubliables chansons ? 

vendredi 31 août 2012

Le Déménagement


Tout est dans les cartons. C'est loin la R*****. Mais finalement, loin de quoi ? Luna part avec moi, donc je ne suis loin de rien. Le piano me rejoindra plus tard, il a droit à un voyage à lui tout seul. Je laisse tous mes livres à Z, qu'elle les jette si ça lui chante. Je n'emporte que mes partitions. Et les cahiers de ma mère. Ce soir, je fais un feu. Toutes les photos de mes ex et les poils de ma barbe. La fin du jeu. À la rame, et que ça saute ! La France a vécu, elle n'avait qu'à saisir sa chance. 

Le mot de passe est : triangle