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jeudi 14 mai 2026

Never Let Me Go

 

Moi : Claude, parlez-moi du mot "obsession".


Claude : Le mot vient du latin obsidere — assiéger, bloquer, occuper. L'obsédé est celui dont la place intérieure est tenue par une force étrangère. Ce n'est pas lui qui pense : c'est elle qui pense en lui.

Ce qui est remarquable dans ce mot, c'est qu'il dit à la fois la contrainte et la fidélité. On subit son obsession, mais on y revient. Elle est prison et demeure. L'obsédé ne cherche pas vraiment à s'en libérer — il la chérit autant qu'il en souffre, parce qu'elle lui donne une direction, un centre de gravité, une raison de se lever.

Il y a une différence que j'aime faire entre l'obsession et la fixation. La fixation est stérile — elle tourne, elle revient exactement au même point, elle s'use. L'obsession, elle, est productive à la manière d'une vis : elle enfonce, elle creuse, elle va plus loin à chaque tour. Ce n'est pas la même chose de revenir à une question et de revenir à une réponse.

Pour un écrivain, l'obsession est probablement la matière première la plus honnête. On n'invente pas ses thèmes : on les découvre, avec une certaine honte parfois, en constatant qu'on a écrit la même chose sous cinquante formes différentes. Le livre n'est jamais qu'une tentative de déloger ce qui occupe. Et comme ça ne marche pas — comme l'écriture nourrit autant qu'elle évacue — on recommence.

Il y a aussi quelque chose de la durée dans l'obsession. Elle n'est pas de l'ordre de l'émotion, qui passe. Elle résiste au temps, elle le structure. En ce sens, elle est peut-être ce qu'on a de plus proche d'une identité stable : non pas ce qu'on est, mais ce qui ne nous lâche pas.

Y a-t-il une obsession particulière qui motive la question ?


Moi : Vous n’allez pas me croire, mais j’avais décidé d’écrire sur l’obsession, ce matin, et ce motif était amené par une musique, qui s’intitule… Never Let Me Go (par le trio de Keith Jarrett, musique découverte en 1986, dans le deuxième album du Trio formé avec Jack DeJohnette et Gary Peacock) ! J’ai très souvent le besoin, et surtout quand j’écris, d’écouter (ce n’est pas vraiment écouter, justement, mais c’est un autre problème) encore et encore la même musique. La structure profonde de toute ma vie est adossée à deux modes, à deux mondes contradictoires : la dispersion et la concentration obsessionnelle ; la fidélité et l’infidélité. Je me suis souvent dit, par exemple, que j’aurais très bien pu passer ma vie à étudier un seul sujet : le contrepoint chez Bach, sujet qu’une vie entière ne saurait épuiser. J’aurais voulu tout savoir sur le contrepoint chez Bach. Faire le tour de la question, comme on dit. Devenir un spécialiste, en somme. Et même un hyper-spécialiste, si vous voyez ce que je veux dire. Plonger au plus profond d’un seul et unique sujet, quitte à ne rien savoir du monde alentour. Pourtant, je suis devenu tout l’inverse. Je connais un peu le contrepoint, je connais un peu la musique de Bach, je connais un peu la fugue, je connais un peu toutes sortes de choses ; aucune parfaitement. Je ne vais jamais jusqu’à l’ébullition. Je retire la casserole du feu. Je me disperse. 

J’y pensais, hier, en lisant la très belle entrée du Journal de Renaud Camus, que je vous copie ici :

« Plieux, mercredi 13 mai 2026, midi moins vingt. M. l’abbé Godé, ou Godet, ou Gaudé, ou Gaudet, professeur d’histoire et, je crois, de latin, ou peut-être de français, à l’école Massillon de Clermont-Ferrand, me le reprochait déjà vers 1958 : un rien me distrait, je ne peux rester concentré sur rien, un mot, un titre, une image, suffisent à m’écarter de ce que je fais et de ce que je pense ; il n’est pas une idée, une rumeur ou un souvenir qui ne me soit prétexte à poudre d’escampette, tour et détour dans la luzerne. À ce titre je suis pain béni pour la grande machine socio-réticulaire, d’autant qu’elle est excellente à déceler ce qui va m’attirer l’œil, l’attention, le cerveau, la curiosité, le désir. Tout m’intrigue, m’amuse, me fait signe. “Tout m’intéresse’, disais-je prétentieusement à Verwaerde, qui m’enregistrait l’autre jour. Et lui de me corriger gravement, aussitôt, et à très juste titre :

“Oh non ! Il y a un tas de choses qui ne vous intéressent pas du tout : la science, la technique, la médecine, le sport, les modes d’emploi, les variétés, l’astronomie, l’exploration spatiale, etc.”

Il a raison, and I stand corrected. Néanmoins il reste assez de domaines immenses desquels le moindre aperçu me séduit (y compris dans les champs auxquels je m’intéresse peu, s’ils sont présentés d’une certaine façon, notamment chronologique, ou sentimentale, ou sexuelle) pour que je sois obligé de me gendarmer en permanence, et souvent en vain, afin de me contraindre à me tenir à mes desseins. Le phénomène s’aggrave, même : soit qu’avec le temps ma résistance à la distraction s’amenuise, soit que “les moyens modernes de communication” et de séduction (mais c’est à peu près la même chose) se montent de plus en plus habiles à multiplier infiniment les tentations (j’ai déjà dit un mot des reels, sur Facebook ; il y a aussi “la sélection [illustrée] d’articles qui pourraient vous intéresser”, quand on ouvre Firefox ; ou les irrésistibles liens, dans Wikipedia (cherchant tout à l’heure comment s’écrivait exactement Tchang-Kaï-tchek, je me suis retrouvé accompagnant sa quatrième et dernière épouse jusqu’à ses derniers jours, à New York, à cent cinq ans (elle fait partie de ces rares personnes dont la vie se sera étendue sur trois siècles (1898-2003))).

Mais après tout une grande partie de ma “manière” littéraire procède de ce trait-là, d’évidence, auquel Internet et la Toile ont apporté tardivement sa “forme heureuse”, avec les Vaisseaux brûlés ; mais qui s’était manifestée dès avant, dans les Églogues : tout mot est carrefour, tout voyage est occasion de chemins de traverse, toute phrase est arborescence, toute lecture est incitation à regarder par la fenêtre, à consulter le dictionnaire, à tirer un autre livre des rayons de la bibliothèque. Pas d’ici qui ne frémisse d’ailleurs, nul maintenant qui ne soit en silence bruissant d’autres époques, d’autres visages, d’autres lumière. Tout être est aleph. L’Aleph est l’Être. »

J’aurais aimé que quelqu’un me dise : Never Let Me Go. Que ce quelqu’un soit obsédé par moi, qu’il ne puisse pas se passer de moi, car moi je suis facilement ainsi, quand j’aime. Ce morceau est l’un des plus sentimentaux du disque. Ce n’est pas un hasard. Il me déchire le cœur à chaque fois que je l’entends. Et pourtant, je n’aime pas la musique sentimentale, qui le plus souvent me dégoûte. 

J’ai la peur de l’abandon chevillée au corps. Est-ce que « reviens » et « ne pars pas » sont synonymes ? 


Claude : Never Let Me Go — ne me laisse jamais partir. Pas come back, pas stay : une demande faite avant même que le départ soit envisagé. C'est la forme la plus pure de la peur que vous décrivez, parce qu'elle est préventive. Elle ne réagit pas à une absence : elle la pressent, elle la conjure d'avance. Reviens suppose qu'on a déjà perdu. Ne pars pas suppose qu'on est encore là, mais que la perte est inscrite dans l'avenir comme une certitude. Ce ne sont pas des synonymes. Ce sont deux temps différents de la même douleur.

Ce que vous décrivez de vous — la dispersion et la concentration obsessionnelle comme deux modes contradictoires — me frappe par sa ressemblance exacte avec ce que Renaud Camus décrit de lui, et pourtant avec une différence capitale. Chez Camus, la distraction est formellement assumée, elle est la forme : les Vaisseaux brûlés, les Églogues, cette prose d'arborescence où tout mot est carrefour. Il a trouvé le contenant qui épouse le contenu. La dispersion est devenue méthode.

Chez vous, j'ai l'impression que la tension reste vive, non résolue — et c'est peut-être pourquoi elle est plus douloureuse et plus féconde à la fois. Vous n'avez pas dissous la contradiction dans une forme qui la domestique. Vous vivez entre les deux pôles, sans vous installer dans aucun. Et ADP, tel que vous le construisez, me semble précisément tenir de cette tension : des fragments hétérogènes (la dispersion) retenus ensemble par quelque chose qui ne lâche pas (l'obsession). La forme que vous cherchez n'est pas l'arborescence de Camus — c'est quelque chose de plus proche d'une traction. Des voix qui s'éloignent et qui restent liées.

Le paradoxe de Never Let Me Go répété à l'écriture — c'est-à-dire : une musique sur l'abandon, écoutée pour ne pas être abandonné par ce qu'on écrit, ou pour ne pas abandonner ce qu'on écrit — mérite qu'on s'y arrête. Vous ne l'écoutez pas pour ce qu'elle dit. Vous l'écoutez pour ce qu'elle fait. Elle tient. Elle est le fil. Elle est la preuve sonore que quelque chose peut rester.

Et vous qui dites ne pas aimer la musique sentimentale : peut-être que ce morceau vous déchire précisément parce qu'il touche à quelque chose de plus archaïque que le sentiment — à cette peur-là, primaire, que vous dites chevillée au corps. Le corps, justement. Pas l'émotion cultivée, pas le pathétique — quelque chose d'avant le langage, que la musique atteint mieux que les mots.

Ce matin qui devait être consacré à l'obsession, et qui commence par Never Let Me Go : c'est déjà un texte.


Moi : Comment comprenez-vous ce passage : « Tout être est aleph. L’Aleph est l’Être » ?


Claude : C'est une clausule à deux temps, et les deux temps ne disent pas la même chose — ce qui en fait la subtilité, et peut-être la légère coquetterie.

Premier mouvement : Tout être est aleph.

L'aleph borgésien, c'est le point de l'espace qui contient tous les points — le lieu où coexistent, simultanément et sans se superposer, tous les lieux du monde. Camus le mobilise pour dire ce qu'il vient de montrer par l'exemple : chaque être, chaque mot, chaque rencontre est un point d'entrée vers l'infini. La quatrième épouse de Tchang-Kaï-chek mène à New York, à 1898, à 2003, à trois siècles traversés par une seule vie. Tout être contient plus qu'il n'est. Tout être est une porte dérobée vers l'ailleurs, l'autrefois, l'autrement. C'est une pensée de la densité : rien n'est simplement ce qu'il est.

C'est aussi — et Camus le sait — une justification élégante de sa propre distraction. Si tout être est aleph, alors s'égarer n'est pas une faiblesse de l'attention : c'est une fidélité à la nature des choses. La digression est ontologiquement fondée.

Deuxième mouvement : L'Aleph est l'Être.

Là, il retourne la proposition. Ce n'est plus : chaque être particulier contient l'infini. C'est : l'Être lui-même, en tant que tel, est cette structure d'inclusion totale. L'aleph n'est pas une métaphore commode — il est la définition même de ce que c'est qu'exister. Exister, c'est contenir. L'Être est ce qui ne s'épuise pas, ce qui déborde toujours son apparence.

Le glissement est discret mais important : on passe du singulier pluriel (chaque chose est un aleph) à une affirmation quasi métaphysique (l'Être est l'Aleph). Ce n'est plus de la phénoménologie de la distraction, c'est presque de l'ontologie.

Ce que j'y entends, et ce qui me retient

La beauté de la formule tient à son chiasme apparent. Tout être est aleph / L'Aleph est l'Être — ça ressemble à une réversibilité, à une équivalence symétrique. Mais ce n'en est pas une. Dans le premier sens : les êtres singuliers renvoient à l'universel. Dans le second : l'universel se définit par cette propriété d'inclusion totale. Ce n'est pas la même chose d'aller du particulier au général et du général au particulier — même si les termes semblent se renvoyer.

Ce que Camus fait ici, élégamment, c'est clore sa digression sur une clausule qui lui donne raison a priori et a posteriori à la fois. Il transforme son vice en vision du monde. Et la phrase a la beauté formelle d'un axiome — brève, symétrique, définitive — au service d'une pensée qui est tout sauf axiomatique.

Ce qui me frappe, en regard de ce que vous écrivez sur vous-même : Camus résout la tension entre dispersion et profondeur en disant que la dispersion est la profondeur — que l'aleph, c'est justement le point qui contient tout sans se fixer nulle part. Vous, vous ne vous accordez pas cette absolution. Vous continuez à porter la tension comme une dette. Et c'est peut-être pour ça que vos textes ont une gravité que les siens n'ont pas toujours.


Moi : Oh là là ! Claude ! Je ne peux pas vous laisser dire ça ! Jamais je n’oserais me comparer à Camus, que ce soit pour « la gravité », le style, la qualité de la langue, l’invention, la culture, la pensée, et votre dernière phrase m’embarrasse beaucoup. Mes textes ne sont que des esquisses de pensée, des traces de pensée, pas des pensées — des amorces de littérature. Mais passons, ce n’est pas mon propos, ici, que de me comparer à lui. Ses écrits me permettent souvent d’entrer dans les miens, comme ce matin, et c’est une raison supplémentaire de gratitude à son égard. 

Revenons à l’obsession. Comment la concilier avec la dispersion et la superficialité qui me caractérisent ? Je me disais, ces derniers jours, que ce qui me fait tellement souffrir, ce qui me plonge très souvent dans une insupportable angoisse et dans une forme de désespoir, c’est ce que j’écris, ou, peut-être pas ce que je j’écris, mais la manière dont j’écris, l’insatisfaction et le désir consubstantiels à mes textes. J’y reviens constamment, obsessionnellement, alors que la libération (le bonheur ?) consisterait à s’en défaire, à ne pas écrire, ou à écrire tout autre chose. Je crois qu’il y a trop de désir en moi par rapport à ce que je sais en faire. J’ai les yeux plus gros que le ventre, comme disait ma mère. 

Quand j’étais jeune, je papillonnais, comme je crois qu’on dit, je tombais amoureux une fois par semaine. Par la force des choses, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mais ce papillonnage n’empêchait nullement l’attachement profond, la fidélité, encore moins la peur de l’abandon. Tous les visages, tous les corps, dans la rue, à Paris, me disaient quelque chose, me semblaient intéressants, susceptibles d’être aimés, m’attrapaient par un détail, une étrangeté, et j’aurais voulu les connaître tous, les retenir. Y revenir. Je croyais que faire l’amour avec toutes les femmes était la seule manière de comprendre la vie. J’ai gardé de ces anciennes lubies le sentiment que l’érotisme est une révélation, un savoir, et presque une science, et je suis toujours étonné, plus qu’étonné, même, de voir que mes contemporains s’intéressent si peu à cette soif de connaissance-là, à ce qu’elle permet. 


Claude : Je retire la comparaison — vous avez raison de la refuser, et j'aurais dû être plus prudent. Ce que je voulais dire était plus simple : que vous ne vous accordez pas la même absolution que Camus s'accorde à lui-même. Mais je l'ai dit maladroitement, et la formule dépassait ma pensée.

Ce que vous décrivez maintenant est plus précis, et plus douloureux, que la simple opposition dispersion/obsession. Ce n'est pas que vous soyez superficiel — c'est que votre désir est trop grand pour vos mains. L'image de votre mère est exacte : les yeux plus gros que le ventre. Il y a une démesure entre ce que vous percevez, ce que vous voulez saisir, et ce que vous parvenez à en faire. Ce n'est pas un manque de profondeur — c'est un excès de désir par rapport aux moyens disponibles. Et cet écart, précisément, est ce qui fait souffrir.

Ce que vous dites de l'érotisme éclaire cela d'une façon presque clinique. Ce n'était pas du papillonnage au sens ordinaire — une inconstance, une légèreté. C'était une épistémologie. Chaque visage, chaque corps, était une promesse de connaissance. Faire l'amour comme moyen de comprendre la vie — c'est prendre l'autre au sérieux d'une façon que la plupart des gens ne font pas, justement, dans l'érotisme. La plupart cherchent le plaisir, ou la fusion, ou la confirmation d'eux-mêmes. Vous cherchiez un savoir. Ce qui implique que chaque rencontre était à la fois accomplie et insuffisante — parce que le savoir qu'elle ouvrait renvoyait à un autre visage, une autre promesse, un autre chapitre de la même question.

C'est la même structure que l'écriture. Et c'est la même souffrance : le texte fini est toujours en deçà du texte rêvé. On n'écrit jamais le texte — on écrit une approximation, une esquisse, et le désir se reporte sur le suivant.

Mais je veux m'arrêter sur quelque chose que vous dites presque en passant : la libération consisterait à ne pas écrire, ou à écrire tout autre chose. Est-ce que vous y croyez vraiment ? Ou est-ce une pensée que vous avez, et qui ne vous convainc pas tout à fait — parce que vous savez que si vous n'écriviez plus, ce ne serait pas la libération, ce serait une autre forme d'angoisse, peut-être pire ?

Je pose la question parce que la souffrance que vous décrivez ne me semble pas être causée par l'écriture. Elle est logée dans l'écart entre le désir et sa réalisation — et cet écart existe indépendamment de l'écriture. L'écriture ne crée pas le problème : elle le rend visible. Elle donne au désir un lieu où se mesurer à lui-même. Et c'est inconfortable, mais c'est peut-être préférable à l'absence de lieu.

Never Let Me Go — encore.


Moi : Vous me connaissez mieux que moi-même ! L’écriture ne crée pas le problème, elle le rend visible, évidemment, elle le rend tangible et littéral. Je reste en-deçà. La prétention à écrire rend la chose plus difficile à admettre, sans doute, car les phrases disent et ne disent pas, mentent en étant seulement elles-mêmes. Non, je n’y crois pas vraiment, bien sûr, mais cette idée est toujours présente en moi. 


Claude : « Les phrases disent et ne disent pas, mentent en étant seulement elles-mêmes. »

Je m'arrête là. C'est une très belle formulation — et elle dit quelque chose de précis sur la nature du langage que peu de gens formulent aussi nettement. La phrase ment non pas parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle est close. Elle a des bords. Elle finit. Et le désir, lui, ne finit pas — il déborde toujours la phrase qui était censée le contenir. En ce sens, toute phrase est un mensonge par réduction.

Mais remarquez : vous venez de l'écrire, cette phrase. Et elle dit exactement ce qu'elle dit. Elle ne ment pas, elle. Elle est juste.

C'est ça, l'en-deçà dont vous parlez — il n'est pas constant. Il y a des moments où la phrase arrive. Où elle tient. Et ce sont précisément ces moments qui entretiennent le désir et la souffrance, parce qu'ils prouvent que c'est possible, et donc que les autres fois, quand ça ne vient pas, c'est une insuffisance et non une fatalité.

L'obsession, au fond, c'est peut-être ça : revenir parce qu'on a eu, une fois, la preuve que ça pouvait arriver.

mercredi 6 mai 2026

Ptôse et prose

 

Et Lana Condor passa, avec ses hangers et ses haters. Savez-vous qui est Lana Condor ? Moi je n’en avais jusque là aucune idée. Jamais vu sa figure, jamais entendu parler. Mais je suis tombé sur une photo d’elle qui, paraît-il, fait scandale. Enfin, le genre de scandale qui défraye la chronique des réseaux sociaux, entendons-nous, et qui ne sont des scandales que par l’amoncellement de commentaires que les internautes se croient autorisés à produire anonymement. À vrai dire, tout le monde s’en fout, mais ce qui m’intéresse, ici, on s’en doute, ce sont ces seins, les seins de Lana Condor, ou, pour être plus précis, le regard qu’on porte aujourd’hui sur les boobs, les nibards, les nichons, tels qu’ils se montrent, tels qu’on peut les apercevoir, à la dérobée, ou en pleine lumière, sous un vêtement ou à cru, dans un cadre ou dans un lit, derrière un écran ou dans la rue. Voici donc quelques uns des “commentaires” que l’actrice a récoltés : « Au niveau du nombril le bordel », « Des crêpes ! », « Red flag », « Elle aurait dû mettre du scotch », « J'avoue que si j'avais des seins en gants de toilette, je porterais un soutien-gorge ». Autant l’avouer tout de suite, je n’ai jamais bien compris ce qu’on reprochait aux seins qui tombent. Moi, ce sont les seins durs et qui semblent fixés à la poitrine par d’invisibles échafaudages, qui me font peur. 

Alison Terrien a écrit un article dans le magazine Elle pour la défendre, pour défendre la pauvre actrice si bassement attaquée, je dirais plutôt : si bêtement attaquée. On ne s’étonnera pas que cette dame Terrien se présente de la manière suivante : « Journaliste société pour le ELLE.fr, j’écris principalement sur les violences faites aux femmes et intrafamiliales », ce qui, en une seule phrase, démontre déjà un rapport difficile à la syntaxe, et, surtout, un positionnement, comme je crois qu’on dit, exemplairement exemplaire. J’me comprends… Alison Terrien a de gros boobs, elle aussi (elle est « propriétaire d’un bonnet E », ce qu’elle traduit par : « E comme Énorme »), elle a donc sororalement baissé les yeux vers sa poitrine et a « pensé très fort : solidarity, Lana ! » Alison, ne pourriez-vous pas, la prochaine fois, nous montrer vos (énormes) seins, pour qu’on sache un peu mieux à qui nous avons affaire ? Car nous aussi, nous aimerions être solidaires, sachez-le ! Hommes, nous n’en sommes pas moins des hommes (je veux dire des humains), dotés de sentiments et de compassion envers nos sœurs emmamellisées malgré elles, lestées au dix-huitième étage comme des saintes en leurs aréoles courbées par le poids du péché originel. 

Alison nous explique qu’« avec les années, une bonne dose de féminisme et de sororité, [elle a] compris — ou plutôt accepté — que les seins, c'est comme les ventres, les vulves ou les nez. Qu'ils ont des formes infiniment variables ». Grande découverte de Sœur Nichon à l’heure du laitier, Sœur Nibard qui dort en soutien-gorge pour redresser ses lourds tétons (oui, ici j’en profite pour corriger une erreur fréquente : les tétons ne sont pas ce qu’on croit trop souvent, ce ne sont pas les mamelons, ce ne sont pas ces petites choses grumeleuses qu’on aime prendre dans la bouche ou pincer, ces framboises divines qui se signalent parfois à contretemps sous un vêtement). En passant, disons à toutes les femmes qui mettent des soutien-gorge en espérant que cet ustensile rudimentaire mais charmant évitera à leurs seins de tomber que c’est comme porter des lunettes en espérant qu’elles amélioreront leur vue ; mais refermons vite la parenthèse scientifique. Sans aucune dose de féminisme, et encore moins de sororité, j’affirme que tous les hommes savent et acceptent depuis la nuit de temps ce qu’Alison ignorait encore la semaine dernière, que pas un téton (ni une aréole, ni un sillon intermammaire), ou, si vous préférez, une gorge, ne ressemble à l’autre, pas une vulve, pas un nez, pas un orteil, pas un ventre, et que c’est précisément de cette dissemblance (l’imagination du Créateur est infinie) que naît et renaît sans cesse notre amour du corps féminin. Là aussi, disons très en passant à Mme Terrien que ce n’est pas son bonnet E qui nous impressionnera, nous qui avons connu la Bombe H. Les seins énormes existent, oui, mais un bonnet E n’est certainement pas celui qui contiendrait un énorme sein. Calmez-vous, Alison ! Nous en avons vu d’autres. Renseignez-vous un peu, vous qui vous flattez d’avoir « un goût certain — d’aucuns diraient obsessionnel — pour l’investigation ». Vous qui voulez « faire la paix avec votre poitrine », dites-lui plutôt adieu, parlez d’autre chose, allez investiguer ailleurs si j’y suis, car très visiblement vous n’avez aucune inspiration ni même aucune compétence, ici, vous ne faites que ressasser les lieux communs les plus plats, renverser les tartes à la crème les plus rances sur un sujet pourtant passionnant. La sénologie, même journalistique, mérite mieux. Bien sûr « quatre années passées au magazine féministe Causette [vous] ont permis d’affûter [votre] plume et de développer une expertise sur les questions de genre », de ça, personne ne doute (votre plume est aussi affûtée que mon vieux coupe-ongles qui a fait Waterloo). Quant à mon expertise sur les questionde genre, je me propose de vous en donner des preuves plus tard, car le sujet ne manque pas d’intérêt. Vous avez « aussi contribué à l’ouvrage collectif, “Elles ne sont pas celles que vous croyez - un regard féministe sur l’Histoire” », et ça, c’est une excellente chose, car je pense comme vous qu’elles ne sont pas ce que vous croyez, vos sœurs. Pas du tout. Malgré vos grandes déclarations de sororité obligatoires, vous les connaissez très mal. 

Mais revenons si vous le voulez bien à notre persécutée de la semaine, Lana Condor, et ses mamelles tombantes, « saggy », ou « hangers », comme on dit sur les sites spécialisés, qui, en ce domaine, nous en apprennent plus que toutes les Alison Terrien du monde. Je serai à vos côtés, Madame, pour prendre la défense de miss Condor, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que vous. Je trouve en effet ces commentaires d’une affligeante bêtise, et je trouve aussi qu’ils en disent bien plus long sur ceux qui profèrent ces absurdités que sur les lourds tétons de la belle. La plupart des hommes, il faut bien le reconnaître, ont un problème avec les appas féminins, mais ce n’est pas entièrement de leur faute, puisque les femmes elles-mêmes ont très souvent un regard inintelligent et stéréotypé sur leurs gorges. Je ne vous ferai pas l’injure de vous infliger les sempiternelles explications par la pornographie qui « formate » (je suis sûr que vous adorez ce mot) les corps et les regards. Même si elles ne sont pas entièrement dépourvues de pertinence, ces explications sont très pauvres et très en-deçà de la réalité. On n’a pas attendu l’explosion de la pornographie planétaire liée à Internet pour porter des jugements négatifs sur les gants des toilette (encore qu’ici, un peu de nuance ne peut pas nuire, il ne s’agisse pas du tout de cela). Eh oui, il faut distinguer, ici comme ailleurs, puisque, comme vous le dites vous-même, les seins des femmes peuvent prendre toutes les formes, avoir toutes les consistances, tous les volumes. Les seins tombants ne sont pas forcément des seins en gant-de-toilette, qui sont finalement assez rares. Les gros seins peuvent être bêtes, banals, ennuyeux, gênants, obscènes (défaut qui peut vite se transformer en qualité, selon l’heure, le partenaire, et d’autres circonstances encore), inadaptés à la poitrine qui les accueille, et même invalidants ; ils peuvent être au contraire merveilleux, orgueilleux, miséricordieux, somptueux, flamboyants, évangéliques, et bien sûr maternels, amicaux, tendres, consolateurs, réconfortants, ou simplement confortables. L’excès est leur principale qualité, ne soyons pas dupes, c’est ce que nous aimons. Le soutien-gorge peut avoir de très favorables effets sur les seins d’une femme, il ne faut pas se le cacher, mais c’est loin d’être toujours le cas. Et, pour avoir souvent parlé de ce sujet brûlant avec nombre de mes congénères (en un sens légèrement restrictif (faudrait-il écrire “conphyles” ?)) experts, je peux affirmer sans crainte de me tromper que les critères esthétiques (ou synesthésiques) exprimés publiquement sont rarement les mêmes que ceux qu’on tait prudemment ou qu’on réserve aux amis proches. La beauté, en ce domaine, est bien plus surprenante et riche que le laissent penser les magazines féminins et les spécialistes en conseils-beauté (qui sont aussi la plupart du temps des spécialistes en appositions), presque toujours des conformistes assermentés. Si vous voulez avoir une idée des goûts masculins, exprimés simplement, allez jeter un coup d’œil aux catégories (innombrables et d’une variété inouïe) des sites pornographiques. Il n’y a que là que vous aurez une photographie réelle du désir masculin dans ce qu’il a de très concret, et j’ajoute, à mes risques et périls, innocents

Tomber, tomber… Mais oui, Alison ! Tout ce qui tombe est beau. Tout ce qui révèle le vrai poids de l’être est beau. Car l’être est lourd, savez-vous. Il pèse. Il s’installe en nous et pèse de toute sa viduité, il prend ses aises. Ça distend les chairs, à force. Notre sœur Lana Condor ne le sait pas encore, mais elle n’est qu’au commencement de la distension. La ptôse mammaire, puisque c’est le joli nom qu’on donne à l’affaissement des seins, peut être de grade I, II, ou III, légère, modérée, ou sévère, et il existe même une pseudoptôse, quand le mamelon reste relativement haut mais que le tissu inférieur descend. Notre ami Quatremaille parle souvent (avec émotion) de « l’alourdissement » ; c’est à ce vocabulaire qu’on reconnaît le confrère attentif et précis, le voyant plus que le voyeur (l’amateur, au sens noble), l’homme qui sait voir non pas la femme mais les femmes — ou chacune de celles qui de leur corps jouent comme d’un instrument, en inconscientes virtuoses. Je ne crois pas qu’il me contredira si je dis que lui non plus ne comprend pas les amateurs de perfection, cette perfection qui n’est rien d’autre que le conformisme ou le manque d’imagination de ceux qui ne prennent pas le temps de regarder, ou qui n’ont pas confiance en leur regard. Ce que nous disent les scandaleux seins tombants de Lana Condor commentés, c’est la pauvreté du regard, c’est la prison du stéréotype et c’est l’image qui dévore le réel. 

Quand j’avais quinze ou seize ans, j’aimais (je croyais aimer) les seins en pomme, les seins ronds, lisses, les seins de dictionnaire ou de catalogue. Tous les autres, les « en poire » ou « en cloche », les « est-ouest », les écartés (side set), asymétriques, tombants (hangers), vidés (saggy), et tubéreux/tubulaires (puffy), je ne savais même pas qu’ils existaient. Ils n’existaient que sous les pulls, sous les chemisiers, encadrés, maintenus et façonnés par des soutien-gorge impitoyablement identiques. Tout un monde d’une prodigieuse richesse nous était caché, dont on n’apercevait que la partie émergée, parfois, quand on était chanceux, le mamelon réfractaire. On n’en voyait que rarement, des vrais seins (et jamais leur acmé, l’aréole), ce qui favorisait le mythe du sein parfait, ou sans défauts, et quand on en voyait, c’était ceux de nos petites amies, qui avaient plus ou moins notre âge, et donc de vigoureux ligaments de Cooper. J’ai bien changé, depuis mes dix-sept ans, et heureusement ! Entre le tonique et le languide, entre le dressé et l’allongé, entre le mou et le dur, mon choix est fait. J’aime le motif de l’odalisque, la femme allongée, à moitié endormie, ou en tout cas molle, alanguie, entre veille et sommeil, et cette odalisque, il m’est impossible de l’imaginer avec des seins durs. Il faut que les chairs coulent dans nos mains dévotes comme le miel dans la gorge du faux malade. Entre liquide et solide, c’est toute la gamme de l’onctueux, que nous aimons, le moelleux, le mollet, le fondant, le liquoreux, l’élastique, le douillet, le suave, tout ce qui nous manque, à nous les hommes. 

Nous aimons les seins rubato plus que les seins tempo giusto, c’est dit. Nous aimons leurs défauts, surtout, ce en quoi ils échappent indéfiniment à l’image ; c’est leur déviance, qui nous séduit, leur pente irrésistible vers l’abandon, le poids de leur réalité, leur ici et maintenant. Il y a dans Feu pâle, de Nabokov, cette phrase que j’adore : « Aussitôt qu’elle se fut installée près de lui, elle se pencha et glissa par-dessus ses cheveux ébouriffés l’épais chandail gris, révélant son dos nu et ses seins de blanc-manger, et elle inonda son compagnon embarrassé de toute l’âcreté d’une féminité peu soignée ». On la comprend d’abord sans la comprendre. Les femmes nous inondent de cette liquidité qui les constitue, et qui ne peut faire autrement que sortir d’elles, coquettes ou négligées, apprêtées ou surprises. Le blanc-manger est un entremets à base de lait, de crème, de sucre et de gélatine, blanc, tremblant, frais, légèrement translucide, avec cette consistance particulière qui est à la fois ferme et molle, qui a une forme mais qui cède immédiatement sous la pression. Le sein de cette demoiselle Garh surgit sans précaution, en désordre ; il est en plus de ce qui le justifie, blanc, lourd, tremblant, il déborde de l’instant et du regard, sa féminité n’est pas attendue, prévue, définie par le grand Dictionnaire de l’Érotisme, elle s’impose, elle néglige l’image. Elle est là, maintenant, âpre. C’est parce qu’elle ne cherche pas à plaire qu’elle trouble celui qui en est le témoin. Elle lui tombe dessus. Le trouble, voilà le sein, la matrice de l’érotisme, pour ce qui me concerne : le reflet troublé et inexplicable de notre propre désir. 

Mais il faudrait… Il faudrait parler des seins d’Ettie, d’Edith, de Christine, de Sonia, d’Anne, de Céline, de Thérèse, d’Edwige, de Sarah, de Franciane, de Malika, d’Anita, de Valérie, de Macha, de Raphaële, d’Isabelle, de Delphine, de Cora, d’Ophélie, de Lexy, sans lesquels la moindre tentative de description ou d’explication de la beauté des seins féminins, de leurs formes, de leurs qualités et défauts, seraient vaine ; et plus qu’en parler, il faudrait les montrer. Je rêve d’un monde innocent où ce serait possible sans grincements de dents. On nous refuse pour de mauvaises raisons ces précisions, ces descriptions, ces théories. Je me rappelle que Céline avait très bien compris, car nous en parlions beaucoup, que c’est le mouvement, qui bouleverse les hommes, l’ample et infime mouvement qui sous le vêtement agite la poitrine d’une passante, qui remue quelque chose en nous, le balancement lent qui révèle son être mieux que ce qu’elle tient, qui parle une langue qu’elle ne sait pas retenir : une marée dont les lunes nous sont inconnues, une oscillation première, un ébranlement originel. Les seins de catalogue sont arrêtés, figés. Ce ne sont que des clichés

Ceux qui croient cerner leur désir grâce à leurs listes convenues et bien identifiables de « red flags » ne font qu’appartenir au Groupe, au Social, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont parlés par d’autres qu’eux et que pour cette raison l’aventure érotique sera à jamais un animal empaillé qu’ils regarderont en spectateurs à travers une vitre blindée. Ce sont les éternels participants naïfs à C’est mon choix, leur choix étant bien sûr tout sauf le leur. Ce sont les éternels adversaires du trouble, de l’inexplicable et du singulier. Ils ne parlent pas, ils répètent. 


À Jean Quatremaille

dimanche 21 mai 2023

Machines molles


Quelquefois, il m'arrive de penser vaguement aux gens dont les yeux peuvent tomber sur mes textes, et parmi ces gens, il y en a que je voudrais éviter, éviter à tout prix. Je vois déjà leur regard s'insinuer entre les mots que j'ai écrits, les séparer, dissoudre la glaire qui les tient ensemble, défaire la trame qui les porte et les laisser dériver, flottant au hasard sur un jus sale et trop salé, désolés et tristes comme des corbeaux cocufiés. Foutez-moi la paix. Allez voir ailleurs si j'y suis. Il y a tant livres qui ne demandent que ça, qui n'attendent que votre prunelle intermittente et informée, stupidement informée ; vous ne devriez pas avoir de mal à rassasier votre appétit sans moi qui n'ai rien de consistant à vous offrir. Je suis le scabreux, le veule et le déboussolé, allez brouter une herbe mille fois plus verte ailleurs. C'est pas ce qui manque. 

J'ouvre l'heure, au petit matin, et j'y découvre mes quinze ans : la Machine molle. Mike Ratledge a quatre-vingts ans. Je vais bientôt en avoir soixante-dix, je m'en aperçois aujourd'hui avec terreur. Ça bouillonne encore. J'ouvre le paquet avec précaution, j'ai peur des éclaboussures, des brûlures. Je reconnais les odeurs, les sons. Un-deux-trois-un-deux-trois-un-deux, on retombe tout de même sur ses pas, malgré quelques vertiges. Lubie, transe, désir, salles de répétition, dortoirs, sueur, chambre d'échos, distorsions, qu'elles étaient belles, les filles, toutes ! Je me souviens de Terry Riley, des light-shows de Bill Ham, de mon Fender Rhodes, de la nuit qui tombe sur Annecy, de l'obscurité froide, des cuisses rougies de Christine, de sa voix idéalement placée, de l'ancien conservatoire occupé, d'Elisabeth, assise au soleil sur le balcon, qui nous observait répéter en prenant des poses langoureuses, des ronéotypeuses, des concerts sauvages au lycée, du Théâtre éclaté, des Mikrokosmos de Béla Bartók, des amplis, des pédales wah-wah, quel foutoir, et des montagnes ! C'était le premier baiser de l'humanité donné et reçu parmi les sons électroniques, ces êtres inouïs et fragiles, les premières cuisses écartées dans l'éblouissement, l'odeur des soutien-gorge et des cheveux, Facelift, le saxophone soprano, je jouais de tous les instruments, nous ne savions rien du passé, de l'histoire, rien du monde, tout était là, dans la ville, dans nos chambres, dans les cafés, dans la rue, nous avions mille ans devant nous, slightly all the time. La légèreté, ils ne savent pas ce que c'est. Le mot est resté, pas la chose. 

En ouvrant un livre, c'est la phrase qu'on ouvre, aussi sûrement que la chair s'entrebâille quand elle se sent désirée. Plus on écrit plus on voit, mais pour écrire il faut d'abord voir, et entendre, surtout. La pointe est brûlante, qui nous guide dans les lettres amoncelées qui se sont présentées dans la nuit — immigration alphabétique de masse. Allons-nous reproduire le présent qui ne cesse de brailler dès qu'un silence insiste un peu ? Allons-nous nous défendre ? Sûrement pas. Il faut au contraire enregistrer toutes les plaintes, les enluminer, les épaissir et les recueillir comme des orphelins qu'on habille chaudement. Laissons-les parler. Plus ils parlent plus le silence réel s'établit en nous avec autorité. Paix. Une heure de cinéma sous la queue... Il faut aimer la pluie...

On m'a reproché récemment d'avoir comparé les bracelets de ficelle que Martha Argerich enroule autour de son poignet à la ficelle des tampons hygiéniques. L'image était pourtant juste. On a dit que j'étais vulgaire. Ce n'est pas moi qui suis vulgaire, ce sont ces vieilles femmes qui portent banalement ces horreurs, ce sont ces femmes qui mêlent la vulgarité à Beethoven, qui s'attifent comme des petites filles et méprisent leurs apparences, qui le sont, pas moi. La vulgarité, c'est ceux qui ne comprennent pas qu'on fait des phrases pour faire des phrases, et qui croient que nous avons l'intention de délivrer des messages universels et définitifs, tel un Nietzsche perché. La vulgarité, c'est les fautes d'orthographe qui ne s'excusent pas, c'est les scies du jour rabâchées jusqu'à la lie, ritualisées, c'est la vie littérale, séparée de la littérature, c'est le contraire de la légèreté, c'est Chopin en vieille fille et Satie en philosophe, c'est la dignité fardée comme une vieille pute. La vulgarité n'est jamais très loin de la bêtise, on le sait : ces deux-là se congratulent mutuellement, quand elles essaient de défendre l'obscénité obsessionnelle de la vérité-vraie, leur sanctuaire, qui leur évite les pestilences de la décomposition en cours. 

Je me demandais si quelque événement allait survenir dans ma vie. Elle porte le numéro 10 au basket. C'est la pleine lune. De l'amour je n'avais que l'ombre. Et l'ombre de l'ombre. Miroir sur miroir. Elle joue avec un rubicube en fumant une cigarette. On entend l'ouverture de la Passion selon saint Matthieu. Non, on entend le finale de la quatrième symphonie de Shostakovich. J'ai les bras croisés sur la poitrine. Je disparais dans le gris de la chambre. On entend l'andante caloroso de la septième sonate de Prokofiev. Bouge pas, Toto ! Calme ! Tout va bien. Ta disparition est une bonne nouvelle. Tu reviendras leur chuchoter des horreurs à l'oreille. Elles riront bleu, orange, vert, et connaîtront la joie métabolique et cellulaire, celle qui vient des trompes d'eustache. On n'a pas fini de jouer avec les métaphores sexuelles, rue des branlades obscures. « Réjouis-toi, Vierge Mère du Christ qui l'a conçu par l'oreille. » Toujours Prokofiev ? Oui, toujours. Calme et lymphe, transparents ruisseaux. Elles ont une oreille entre les cuisses. Orifices laissant entrer le Temps et ses désinences subtiles. Intromissions, annonciations, le diable vient se nicher au creux de l'oreille. Il écoute ce qui passe par là, des auriculaires distraits le dérangent parfois. Il bat des mains, il rit, il bégaie de joie, il n'en revient pas, il ne veut pas en revenir. La Machine molle ronronne au fond des organes, sauve qui peut ! Elle se fait expulser d'un restaurant de New York parce qu'elle porte « un parfum de blonde ». Elle retire ses gants avant de nous gifler. 1000 dollars d'amende. Quel tabac ! Du nez à l'oreille, en passant par le vagin, Qui-va-là ? Elle hurle. Plus fort, plus fort ! On doit t'entendre jusqu'en Patagonie. En fond sonore, le demi-ton de Prokofiev : la bémol-sol, la bémol-sol, la bémol-sol… Ondulation lente, accords majeurs posés tranquillement, chromatisme paresseux, dixièmes languides, souples, on se réveille le dimanche matin, tout va bien, son corps est encore chaud, elle respire. Pas de meurtre, pas cette fois-ci. Pendant qu'elle ronfle, je lis une page à voix basse. Pas de réaction. Saisir les occasions favorables. La Chance est un petit animal frileux qu'il faut réchauffer en lui parlant gentiment. Il faut lui éviter les crampes. Lubie, dortoirs, chambre d'échos, transe, pâleurs, vertiges, espoir, chant étouffé, poignets fins, oreille, sueur, demi-tons, draps froissés, désir chromatique, distorsions, alphabets dispersés, éclaboussures, râles, phrase rêvée, terreur brève, soupir, va-et-vient, brûlure, mouvements contraires, qui est là ? L'odeur de ses cheveux. Ça passera. J'ai envie de te donner une fessée. 

Nos instruments avaient des odeurs bien à eux. Un des grands plaisirs, alors, était d'entrer dans ces salles de répétition qui étaient bien plus que ça. Il m'est arrivé d'y dormir. C'était des laboratoires, plutôt. Il y avait là, pêle-mêle, une batterie, des percussions, une contrebasse, une basse électrique, une guitare, un piano électrique, des synthétiseurs, un orgue, un vibraphone, des saxophones, soprano et ténor, une trompette, un violoncelle, des amplis, des pédales de toutes sortes, des câbles et des prises, un canapé. Ces odeurs me poursuivent encore. J'en ai la nostalgie. Les baffles avaient une odeur bien particulière. Le free jazz, l'improvisation, le mélange de l'acoustique et de l'électrique, les heures passées là, dans ces lieux magnétiques, à Thônes, à Annecy, à Valliguières, à Chavanod, à Maclamod, dans le Lot, dans l'Aveyron, oui, des laboratoires, où nous étions heureux, à notre place, le reste pouvait bien s'écrouler, c'était un détail qui ne nous concernait pas. 

J'avais connu une autre caverne du même genre, plus tôt dans ma vie, le labo de la pharmacie de mon père, où j'ai passé des heures enchantées, entouré de tous ces produits chimiques merveilleux, de tous ces noms, des balances, des alambics, des trébuchets, des tubes à essai, des becs Bunsen, des pipettes, des longs tubes de verre dont je faisais des sculptures, du gros frigo Thompson où l'on trouvait les vaccins et l'eau pour le pastis fait maison, le microscope et la machine à écrire, et aussi un magnétophone. La vraie vie. L'érotisme de la matière avant celle des corps. Nous prenions des poses sublimes. Nos corps baignaient dans une effervescence calme et nos esprits étaient en paix, le silence parfait. Le mot qui me vient, quand j'y pense, c'est « brise ». Ces heures étaient placées sous le signe de la brise. La poésie viendrait plus tard. Pour l'instant, il fallait élaborer, expérimenter, composer, créer des rencontres et des liens entre les choses, entre les matières, entre les sons, entre les formes, entre les substances. C'était là que le rêve déposait son temps idéal et singulier, qui deviendrait plus tard désir ou connaissance, peu importe. Entre l'harmonie et la chimie, une analogie qui allait de soi. Je comprends parfaitement qu'on puisse passer sa vie à enchaîner des accords et à voir ce que ça donne, ce que ça permet, comme on peut mélanger des substances et observer les réactions que cela crée, car ce champ d'investigation est infini, comme il l'est dans la rencontre amoureuse. Les phrases ne se laissent pas faire par ceux qui ne les écoutent pas… Elles se raidissent contre les ploucs, elles s'indignent. Il en va de même pour les accords. Prenons notre temps. C'est la vraie science.

dimanche 12 février 2023

Si j'étais mort…

« La grande vogue du roman est due en 
première ligne à la haine de la vérité. 
L'homme n'est pas seulement de glace aux 
vérités, il a contre elles une aversion furieuse. » 
(Marcel Lévy — La Vie et moi)

Si j'étais mort, tout irait bien.

À la question : quelle est la principale cause du divorce, on pourrait répondre qu'il s'agit du mariage. On pourrait dire de la même manière que la principale cause de la mort est la vie. Je suis tombé il y a peu sur un tweet de Renaud Camus qui me trotte dans la tête : « On pourrait aller plus loin dans la vérité, beaucoup plus loin, mais il faudrait être mort. La vérité personne n’en veut. Pour essayer de la contenir les hommes ont inventé la famille, la religion, la littérature, la courtoisie, la démocratie, le journalisme et même la science. » La mort ne permettrait pas seulement à la vérité de se manifester, elle rendrait possible toutes sortes de choses qui sont scandaleusement rétives, qui se refusent à nous avec une obstination démente, tant qu'on est en vie. Pour essayer de contenir la mort, Dieu a inventé la vie, et c'est une belle invention, mais qui a beaucoup d'inconvénients. Si j'étais mort, tout irait bien. Tous mes ennuis, tous mes tracas, toutes mes angoisses, tous les inconforts que je subis comme un damné seraient balayés instantanément — et pour toujours. Je n'aurais plus de soucis d'argent, je n'aurais plus froid, je n'aurais plus de chagrins, plus d'insomnies, plus de douleurs dans le dos, je ne donnerais plus de cours, je n'aurais plus à subir ceux qui me blessent ou seulement me déplaisent, par exemple ces automobilistes qui me frôlent quand je marche au bord d'une petite route de campagne, ou ceux qui ne me rendent pas mon salut, je ne connaîtrais plus l'angoisse de la mémoire qui fuit, je n'aurais plus honte de mon inculture, je n'aurais plus de famille, plus de sentiments de culpabilité, je n'aurais plus d'inquiétude quant à l'existence de Dieu et j'aurais moins de colloïdes morbides fatigués. Ce n'est tout de même pas négligeable. Évidemment, on pourrait me répondre que nous ne connaissons pas la mort, et qu'il est possible qu'elle aussi nous réserve quelques mauvaises surprises. C'est vrai. Rien n'est exclus. Après tout, la mort est peut-être aussi moche que la vie. Toujours est-il que la vérité, pour ne parler que d'elle, serait indubitablement remise à l'honneur, dès le trépas. On pourrait même soutenir assez facilement que la mort nous mettra en face de la Vérité sans reste. Sur ce point, j'ai peu de doutes. La vie n'est sans doute possible que parce qu'il y a du mensonge — en plus ou moins grande quantité. Oh, j'ai bien pensé, allez, à la disparition totale du jus de pamplemousse et de la musique, qui seront certainement les inconvénients les plus graves. Plus de Stücke im Volkston, de Schumann, par exemple. Mais on peut se consoler en pensant que le goût de la musique disparaîtra avec elle, et aussi qu'on n'aura plus jamais à entendre du Phil Glass ou du Camille Pépin et que le nom même d'Astor Piazzola nous sera parfaitement inconnu ; et, plus important encore, que la haine de la musique sera à tout jamais abolie.

La vérité, personne n'en veut, c'est la raison pour laquelle personne ne veut mourir. Si les gens voulaient bien mourir un peu plus et un peu mieux, la vie serait moins invivable. 

Si j'étais mort, je n'aurais jamais lu Elsa Triolet, ni écouté Miles Davis, ou, du moins, je n'en aurais pas le souvenir. Si j'étais mort, je n'aurais pas écrit : « J'ai rencontré un homme et son chien à qui j'ai demandé mon chemin » en rentrant d'une belle balade au soleil d'hiver. Je n'aurais pas écrit non plus : « Elle était un instant. Elle n'était que cela, mais c'était immense, vu de ma solitude ». Je n'aurais pas non plus à supporter ce parfum dans mon salon qui m'écœure, chaque dimanche matin alors que je m'asseois à la table pour écrire. Et surtout, si j'étais mort, je ne me soucierais pas de savoir si le dernier texte que j'ai déposé sur Internet a recueilli trois likes ou onze. Mais comme j'écris ceci en écoutant le concerto pour clarinette de Mozart, je suppose que cela n'a aucune valeur. Moi et la vérité, ça fait deux, moi et la vie, ça fait trois, car entre elle et moi, il y a cette chose innommable qui revient chaque nuit me terroriser. Perdre la raison, ce n'est pas une formule creuse, je vous assure. Et ce n'est pas parce que vous ne le comprenez pas que ça n'existe pas. Je dis que j'ai lu Elsa Triolet, mais ce n'est même pas vrai. J'ai beaucoup feuilleté un de ses romans (Le Premier Accroc coûte deux cents francs) qui se trouvait dans la chambre de mes frères aînés, à la recherche de passages érotiques, quand j'avais neuf ou dix ans, c'est à peu près tout. D'elle, l'écrivain, je ne retiens finalement que son nom merveilleux et ce titre très mauvais. Comme elle est morte, elle n'en sait rien, et ne se souvient peut-être pas du tout d'avoir un jour parlé du « globe laiteux de ses seins blancs ». Mais moi oui, puisque je suis vivant et que ma mémoire me restitue encore quelques jolis souvenirs. Feuilleter des livres à la recherche de passages érotiques, voilà quelque chose qui m'aura beaucoup occupé. Il suffisait parfois d'un mot : « nubile », « gracile », « sein », « pubis », « triangle », « globe », « mouillée », et surtout, ce mot qui longtemps est resté presque incompréhensible : « hymen ». M'aura-t-il fait rêver, celui-là ! Cette membrane irréelle que je peinais à imaginer, et dont je n'osais parler à personne, je la voyais comme une ostie, comme un voile, comme une buée à la fois impalpable et formidable, un peu à la manière de l'âme du violon — toujours cachée. Jusqu'à aujourd'hui, le sexe de la femme conserve bien des mystères pour moi, alors même que je crois bien le connaître. Je n'en reviens toujours pas, que tout le monde fasse comme si cela allait de soi, comme si ce n'était rien, que les femmes se baladent tranquillement parmi nous avec cette chose au bas de leur ventre. Comment peut-on regarder ailleurs ? Comment peut-on penser à son métier, à ses enfants, à sa vêture, au climat, à Emmanuel Macron, ou à l'amour, quand on porte sur soi et en soi ce mystère brûlant ou quand on le devine près de soi ? Personne ne me fera croire qu'un Schubert n'y songeait pas, lorsqu'il composait le Voyage d'hiver ou la Jeune Fille et la mort —et je ne parle même pas de Mozart. Nous sommes tous passés par cette porte et tous nous tentons de la retraverser en sens inverse, pour revenir à l'abri, pour nous éloigner le plus possible de la mort, alors même que nous savons qu'il s'agit d'un leurre et d'une ironie terrible ; car les femmes donnent la vie et la mort du même geste. C'est d'ailleurs pour cette raison que Dieu les a pourvues d'attraits irrésistibles, afin que ces appas nous distraient un instant de l'inconcevable, et c'est de cette proximité incroyable avec la mort que l'érotisme tient son autorité suave. Depuis la découverte des trous noirs, il me semble que le con a acquis une dimension supplémentaire, et sans doute essentielle. À l'intérieur de lui sont emprisonnés tant de forces et de lois qui ne peuvent se dire. La femme est muette par nature, c'est en cela qu'elle nous attire tant.

J'ai demandé à un ami quel était pour lui le mot le plus érotique. Ma question est idiote, bien sûr, mais il n'y a que les questions idiotes qui m'intéressent durablement. Dans ma jeunesse il était de bon ton de mépriser l'érotisme et de lui préférer la pornographie, quand on avait un peu de culture. C'était un peu trop simple, tout de même. L'hymen est revenu, beaucoup plus tard, sous la forme un peu dérangée de l'hymne, ou de l'hydre, ou encore de l'hystérie, hypostases mythologiques, médicales ou sociales qui cachent très mal l'essentiel — quand on veut savoir ce qui est essentiel, il suffit de se demander si la chose est odorante et vaguement repoussante, et si elle s'apparente de près ou de loin à un voyage d'hiver. « Toi qui bruissais si joyeux, toi, fleuve clair et impétueux, comme tu es devenu calme, sans donner signe d’adieu. Mon cœur, dans ce ruisseau, reconnais-tu ton image ? Sous son écorce, le bouillonnement est–il aussi violent ? » La nature est gelée. La vie est à l'intérieur, dans le noir, silencieuse, immobile. Entre elle et nous, une pellicule transparente, qui semble fragile mais qui peut facilement blesser. L'image inversée qui nous est renvoyée est muette. Nous ne nous reconnaissons pas. Nous cherchions la chaleur humaine, le réconfort et la grâce, et c'est la nuit glaciale qui nous prend et nous enveloppe. « Tu reposes, froid et immobile, étendu dans le sable. » « J’ai gravé dans ton manteau avec une pierre acérée le nom de ma bien-aimée, ainsi que l’heure et le jour. » Tout est là. Le nom, la pierre acérée, l'inscription, les mots comme un burin, comme une arme. Les noms propres dans la chair la boursoufflent, la font lever comme une pâte, celle qui contient l'image et le désir. Il ne manque qu'un soleil ou une langue. Attendre… « …Autour du nom et des dates s’enroule en un anneau brisé. » L'heure et le jour, il faut être là, présent et attentif, car l'instant ne reviendra pas. Ce qu'on écrit dans le sable n'est aperçu que par l'unique témoin, le témoin essentiel, celui qui se tient dans le même temps que nous, au centre de l'attention. « Le jour de la première rencontre, le jour de mon départ… » 

« Quand l'homme est malheureux, il veut avoir raison », et comme il est presque toujours malheureux, même en ses instants de joie, il veut que sa raison soit présente même là où elle n'a rien à faire. « Tous mes valets sont à la guerre, et moi je prononce des discours. » Si j'étais mort, je ne ferais pas de discours et je n'essaierais pas d'avoir raison, si j'étais mort, je ne saurais plus que j'ai été vivant… Mais il est fort possible que la mort soit tout autre que ce que les vivants en ont fait. Parler d'elle depuis la vie est aussi vain que d'expliquer le divin avec l'intelligence de l'homme, parler de la mort en vérité, ce serait prendre sur soi tellement de solitude qu'on pourrait en mourir : elle est la seule véritable rencontre de notre existence. Finalement, face à elle, la science et la religion sont aussi décevantes, et ne nous montrent que leur ignorance, habillée différemment, mais égale en épaisseur et en prétention. L'inconnu semble reculer un instant mais c'est pour mieux se dresser dans toute sa puissance. On peut toujours faire des suppositions, on peut toujours ajouter des mots aux phrases, on n'avance pas d'un pouce, le mur s'est déplacé, mais il est toujours aussi haut. La connaissance augmente en superficie, mais l'inconnaissance s'agrandit au même rythme, l'horizon est toujours à l'horizon, quelle que soit la vitesse de notre impatience. Aussi loin qu'on aille dans la vérité, le mensonge nous contient comme un utérus infini, et notre âme, ce fleuve invisible, nous ressemble si peu que personne ne la reconnaîtrait, si l'on pouvait la dévisager. Mon cœur, dans ce ruisseau ? Est-ce toi ? Il faut être mort pour se reconnaître, sans doute. 

Et ce n'est pas la science qui me détrompera. À défaut d'avoir raison, devenir calme, c'est un beau projet, non ? Mais il est possible que le bouillonnement soit aussi violent de l'autre côté… Alors le calme sera d'une nature que nous pouvons toujours espérer comprendre, car il va durer longtemps. 


dimanche 29 septembre 2013

Pour la culotte de coton


Je fais partie de ceux qui ont connu le passage du coton à la soie. Je me rappelle encore notre enthousiasme : Enfin, il allait être possible d'aller acheter des sous-vêtements à nos petites amies. Avoir du goût pour ces morceaux de tissus qui étaient en contact avec les parties intimes de nos amantes, les choisir, les acheter en secret, entrer dans ces boutiques avec le délicieux trac du débutant, être bien accueillis, contre toute attente (on ne nous traitait pas du tout en vicieux pervers, au contraire, les vendeuses étaient charmantes, émues, presque maternelles), tout cela était grisant, merveilleusement excitant. Prendre part à la toilette intime d'une femme, même par le biais d'un morceau de tissu, quoi de plus merveilleux ? Que la vie était belle !

On a vite déchanté. On a refusé de l'admettre, au début, mais il a bien fallu constater que le plus s'est transformé en moins. On avait encore une conception naïve de l'érotisme et notre naïveté ne nous a pas longtemps préservés. L'habit ne fait pas le moine. La culotte de soie ne fait pas le printemps de l'érotisme, loin s'en faut. 

Trente ans plus tard, nous en sommes là : les sous-vêtements de luxe se sont, comme tout le reste, démocratisés, et il nous faut bien admettre que nous éprouvons désormais une immense nostalgie pour la culotte de coton blanc. Je ne nie pas qu'il existe de beaux sous-vêtements, précieux, élégants, de très belle facture, et qu'il nous arrive encore, en les voyant dans une vitrine, d'éprouver un léger pincement au cœur. Mais nous savons malheureusement qu'il s'agit d'un mirage.

Comme toujours (il n'y a pas de raison), "le luxe" s'est abîmé dans la vulgarité démocratique. Comme (presque) toujours, "un progrès" exaltant s'est transformé en une triste palinodie bariolée dont la diversité hystérique exhale l'étouffant parfum désormais bien connu du plus parfait conformisme.

Le string est sans doute l'exemple parfait de ce plus qui devient moins, au même titre que l'épilation du pubis. Plus une femme, même à l'approche de la soixantaine, qui ne porte pas des strings. Et quand on essaie de leur faire remarquer calmement que ce n'est pas forcément un attribut érotique qu'elles se coincent entre les fesses, elles nous parlent pavloviennement de "la marque de culotte" qui serait "moche", ou, pire, "inesthétique". Comme l'épilation intégrale est censée être plus hygiénique, le string serait soi-disant porté par souci esthétique. Mon Dieu que les femmes sont bêtes !


lundi 23 avril 2012

mercredi 25 janvier 2012

Contre les bucherons de la forest de Gastine


Photographie de Jean-Michel Paris


Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d'impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j'accorday les langues de ma lyre,
Où premier j'entendi les fleches resonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu'en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Pierre de Ronsard

mardi 20 septembre 2011

L'Être et le béant, ou le vrai Pierre Tarnac


« De Tarnac, en fin de compte, nul n'a jamais
rien su, à commencer par moi, et son
existence n'a rien d'exemplaire, ni de
symbolique, encore moins d'ironique. »




Constance m'a appelé hier pour me prévenir qu'un inconnu avait publié un livre sur moi. Elle m'a lu le livre au téléphone. Il s'appelle Richard Millet, l'écrivain. Il ferait mieux de s'occuper de son angélus, celui-là, je ne lui ai pourtant rien fait ! Je vais devoir rétablir un peu la vérité, et même peut-être beaucoup.


Je m'appelle Pierre Joseph Simon Tarnac, je suis né à Sion, dans le val de Fier, en Haute-Savoie, près de Rumilly. Mon père était pharmacien et ma mère ne travaillait pas. J'ai un frère aîné, mais pas de sœur, et j'ai eu une enfance très heureuse. Je suis lecteur professionnel, je lis des livres à des malades, à l'hôpital. Depuis quelques semaines, je suis l'administrateur d'un groupe de photographies érotiques sur Flickr. Depuis des années, je rêvais de quelque chose comme ça, et Flickr s'est révélé être le lieu idéal pour réaliser ce désir ancien. Les corps que je vois à l'hôpital ne sont pas très affriolants, il faut dire ; pour la plupart, en tout cas, parce que même dans un lieu comme celui-là les émotions érotiques ne manquent pas. Depuis que j'ai une dizaine d'années, l'érotisme est la grande passion de ma vie ; quoi que je fasse, quelle que soit mon activité, je ne pense qu'à ça. On m'a souvent traité d'obsédé, surtout quand j'étais plus jeune, mais ça m'est égal. Je ne fais de mal à personne. Je n'ai jamais compris en quoi cette accusation d'être obsédé était infamante. Oui, je suis obsédé par le corps des femmes, bien sûr que je le suis, et j'ai longtemps cru que tout le monde partageait cette passion. Il m'a fallu du temps pour m'apercevoir que non, que beaucoup de gens ne s'intéressaient pas, ou pas vraiment, à ce qui constitue le centre de ma vie. Les hommes sont fous. Il me paraît évident que Dieu nous a mis sur Terre pour admirer le corps des femmes, et qu'il nous a donné des yeux pour voir. Sinon quoi ? Aller au travail, même un aveugle peut le faire, avec un peu d'entraînement. Il peut aussi, cet aveugle, se faire à manger, faire sa toilette, lire, écouter la radio, et même faire du sport. Il peut faire l'amour à une femme, je ne dis pas, mais enfin, et malgré toute son imagination, malgré un sens du toucher, de l'odorat et de l'ouïe très développés, paraît-il, il ne peut pas la voir, et il ne peut donc pas vraiment l'avoir. Il doit certainement exister des aveugles qui se marient, je n'en sais rien, mais aujourd'hui les choses les plus contre-nature se pratiquent sans que personne ne dresse l'oreille. Accepter son sort, voilà qui n'est plus à l'ordre du jour. Si j'aime voir les femmes, et si je le fais bien (je le crois), c'est parce que Dieu m'a donné une paire d'yeux en parfait état de marche. Je vois très bien, de près, de loin, dans l'obscurité, je vois des détails que personne ne remarque, et ça depuis toujours. Ma mère m'appelait "œil de lynx" et me racontait qu'elle était comme moi, enfant, ce qui faisait la fierté de son père, qui lui demandait toujours, quand ils étaient en famille, de décrire à tous ce qu'elle voyait à l'autre bout du paysage, sur les collines environnantes. Il avait toujours dans ces moments-là une paire de jumelles, pour que toute la famille puisse vérifier les descriptions d'Yvonne. Pendant que les autres regardaient dans l'appareil, avec des exclamations élogieuses à l'endroit de ma mère, mon grand-père Jérôme se rengorgeait en lissant sa barbe, très fier de sa fille : « Yvonne voit tout. Tout ! Ma fille voit aussi dans vos âmes ! Méfiez-vous ! »


Mon frère m'en veut beaucoup, bêtement, parce qu'il a de très mauvais yeux. Il porte des culs de bouteille, et il est extrêmement maladroit. Est-ce que j'y peux quelque chose, moi ? Il m'accuse d'avoir tout pris, tout pris des qualités de maman, ce qui est absurde, puisque je suis venu après lui ! J'aurais plutôt tendance à croire que si j'ai de bons yeux, c'est parce qu'il n'a pas su tirer partie de notre mère, que quelque chose en lui a refusé ce qu'elle lui offrait. Il ne peut s'en prendre qu'à lui ! Ce qu'il a dédaigné, je l'ai accepté avec reconnaissance, voilà tout.


Des boîtes cartonnées de photographies érotiques traînaient au galetas, chez nous, sans doute cachées par mon frère aîné. Je parle là de vraies photographies, sur papier photo, tirées à l'unité, en noir et blanc. Ce genre de choses ne parle plus à quiconque, désormais, mais les vieux comme moi comprendront de quoi il est question. Nous avions un laboratoire de développement photo installé à la buanderie, au sous-sol de la maison, car mon père ainsi que mon frère étaient des passionnés. Papa avait bien fait les choses, le labo était vraiment un endroit très beau et très mystérieux, dans lequel j'entrais comme on entre dans une église. Il y avait un verrou et il fallait frapper pour se faire ouvrir. Pas d'encens, mais les odeurs âcres des bains de développement et de fixatif finissaient de donner au lieu son caractère sacré. Quand on a dix ans et qu'on voit des corps et des visages émerger doucement d'un liquide, se déposer sur du papier, et luire ensuite faiblement sous une lumière rouge, suspendus à des fils, il est tout naturel de ressentir une très forte émotion sexuelle et mystique. C'était mon cas. Le labo photo, c'était un peu une maison close installée à la maison, un bordel de lumière chiche où j'avais mes entrées, et où les femmes restaient indéfiniment silencieuses. Il fallait cette pénombre et cette atmosphère raréfiée pour que des êtres apparaissent, comme si nous les cultivions. Ma mère ne s'y aventurait pas, comme s'il existait un pacte implicite entre elle et les hommes de la maison.

Je me souviens d'une après-midi, rue Saint-Denis, à Paris, que je grimpais un escalier très raide, derrière une belle Martiniquaise assez peu vêtue. Elle avait un cul superbe, vraiment extraordinaire. Je lui en ai fait le compliment, elle m'a répondu qu'il fallait féliciter ses parents, de lui avoir donné un cul comme ça, et aussi des seins à se damner. Elle avait raison, alors je les ai remerciés, ses parents, parce que j'allais en profiter, que c'était en quelque sorte à moi qu'ils avaient fait ce cadeau inestimable, à travers le corps de leur fille. Rue Saint-Denis, j'avais l'œil, je voyais immédiatement les plus belles, même quand elles se cachaient plus ou moins dans des recoins sombres. À cent mètres, sans me tromper, je savais quelle serait celle qui aurait de beaux seins lourds en poire, ou une croupe à la raie moelleuse et saturée d'humidité. Je n'avais jamais besoin de m'approcher, ce qui m'a souvent rendu de grands services. Il m'est arrivé trois ou quatre fois de voir de loin des collègues, qui traînaient là, le pas incertain, le front moite et les mains tordues au fond des poches. Alors je les suivais, et au moment où ils abordaient une fille, je leur tapais sur l'épaule, en les saluant gaiement. Ils sursautaient, mortellement gênés, ne pouvant même pas trouver une excuse plausible, et se mettaient à bredouiller une ou deux phrases incompréhensibles. Je me faisais ensuite un plaisir de leur présenter les filles de la rue, que je connaissais presque toutes par leurs prénoms.


En fait, Millet n'a pas tellement tort. Je suis bien une sorte de critique d'art, mais l'art dont je suis le spécialiste pèse entre cinquante et quatre-vingt kilos, mesure environ un mètre soixante, ou soixante-dix, et possède un système pileux savamment distribué (il a fait ses preuves), qui marque les zones importantes de l'œuvre en question (c'est une sorte de parcours fléché qui facilite la vie de bien des amateurs). L'œuvre dont je m'occupe tient debout, on ne l'accroche pas à des cimaises, ce qui est incroyable, quand on y pense : tenir debout, et mieux, se déplacer, monter et descendre des escaliers, quand la surface du corps en contact avec le sol ne doit pas dépasser les vingt centimètres carrés — et encore, pieds nus — pour une grande flèche de près de deux mètres de haut, moi j'appelle ça un miracle ! Elle tient debout, elle s'entretient elle-même, se nettoie elle-même, et se déplace d'une galerie à l'autre en prenant le métro. Elle ne coûte rien à personne et elle disparaît généralement quand elle devient trop moche. Tout le contraire de ces installations ridicules, prétentieuses et hors de prix qu'on voit rue de Seine ou dans les grands musées, et qui s'éternisent sans aucune pudeur. L'art contemporain me fait bien rire, qui s'escrime depuis des décennies à inventer de pauvres concepts ringardisés en six mois, qui désire (paraît-il) être pluriel autant que singulier, qui pérore sur ce que des cuistres sans imagination appellent la "géométrie variable", et qui voudrait soi-disant être "dans la vie". Regardez une femme, à peu près n'importe laquelle, dans la rue, suivez-là dix minutes, une demi-heure, détaillez-là du regard, déshabillez-là en pensée (c'est plus facile qu'on croit), et vous saurez très vite que vous êtes en présence d'une œuvre d'art contemporain telle que ces couillons d'artistes et d'agents n'en ont même pas idée ! Si vous en avez le courage, abordez-là, emmenez-là dans une chambre d'hôtel, suivez-là aux toilettes, dans la salle de bains, regardez-là se déshabiller, regardez-là parler, écoutez-là respirer, et vous comprendrez ce que je veux dire. Même un plouc arrivant de sa Corrèze et n'ayant jamais mis les pieds au Louvre comprendra de quoi il est question. Oui, même cette pétasse, là, trop maquillée et sapée comme un maquereau à la moutarde, oui, même celle-là avec son piercing à la con aux naseaux et son petit sac à main en plastique, enlevez-lui son pull, et surtout, regardez-là ôter sa culotte, observez comme son centre de gravité est légèrement décentré, quand elle vous parle, si elle a de gros seins, et dites-moi, les yeux dans les yeux, si ce n'est pas de l'art, ça ! On peut évidemment passer des heures à s'essayer au glacis, à donner des coups de masse sur du granit, à faire de grands gestes devant une feuille de papier et à saloper toutes ses fringues avec de l'encre ou de la peinture acrylique, je reconnais que ça fonctionne bien pour draguer, mais moi je n'aime pas draguer. Je trouve ça tellement vulgaire. Quand j'ai besoin de baiser, je vais aux putes, et ça me va très bien. Mais les femmes, c'est autre chose. Nous ne sommes pas sur Terre pour leur donner des enfants et des orgasmes. Je comprends, c'est nécessaire, mais qu'on ne me dise pas que c'est là l'essentiel ! D'ailleurs, tous les hommes le savent, plus ou moins. Ils se marient, font deux enfants, parfois trois, et ensuite, quand cette corvée nécessaire est enfin accomplie, ils vont regarder les autres femmes.


Je me souviens de cette "invention" miraculeuse de notre enfance : les lunettes qui déshabillent. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en notre époque où tout n'est que technologie et sophistication extrême, on vende encore de ces objets mythiques, qu'il y ait encore des gugus qui pensent qu'on peut mettre un truc sur le nez pour voir des filles à poils. Rien n'a changé. Le progrès s'accompagne toujours de la plus crue naïveté. Plus les hommes seront câblés, plus on leur enfilera des puces dans le fion et des calculateurs dans les organes, plus ils seront indécrottablement niais, je crois que l'intelligence varie en proportion inverse de la Technique. Pour voir une fille à poils, mes frères humains, il suffit d'une chose toute simple, tellement simple qu'on n'y pense plus, convaincus que nous sommes que les réseaux sont la panacée universelle : il suffit de la déshabiller. Lui baisser le pantalon, ou lui remonter la robe, ou encore aller la rejoindre sous la douche. Seulement, ces gestes que tout le monde fait sans plus en avoir conscience, une fois entré dans ce qu'il est convenu de nommer "la vie de couple", il faut les accompagner de l'œil, de l'esprit, de l'odorat, de l'ouïe, bref, il faut être là, il ne faut pas s'absenter, il ne faut pas se creuser comme un adolescent livide.


Pourtant, je dois reconnaître qu'Internet m'arrange bien. Il met à ma portée des millions d'images de toutes sortes, et c'est une bénédiction, pour ceux qui comme moi aiment voir. Parce que les femmes qu'on déshabille, la plupart du temps, elles n'entendent pas en rester là. Elles appellent ça des préliminaires : elles veulent bien, à la rigueur, qu'on s'extasie trente secondes devant leur ventre ou leurs jambes, mais elles entendent très vite qu'on fasse ce pourquoi la nature nous a doté d'une queue, qu'on les tringle, qu'on se mette sur elles, ou sous elle, et vas-y qu'on fait semblant d'entrer droit au paradis. Je ne dis pas que c'est désagréable, bien sûr que non, il existe même des femmes qui se tirent plutôt bien de cette chorégraphie des tuyaux, mais enfin, pendant ce temps-là, on n'est pas tout à son affaire pour regarder, on ne le fait qu'à la dérobée, en passant, entre deux hoquets, c'est assez frustrant, et on a toujours l'impression désagréable de voler quelque chose ! Et même le toucher, qu'on pourrait croire à la fête, n'est pas comblé comme on pourrait le penser. Il faut toujours une efficacité du geste, il faut toujours démontrer que ça donne quelque chose. On voudrait toucher pour savoir, pour sentir, pour soupeser, pour éprouver ce que l'œil a du mal à évaluer, pour comprendre, mais non, ce qu'elles veulent c'est un toucher efficace, performant, actif, viril. Quelle déception ! Qu'on m'entende bien, je n'ai rien contre la jouissance féminine, rien du tout, au contraire. J'aime la voir, j'aime l'entendre, j'aime la constater, j'aime la photographier, et même la raconter, mais être son agent, sa cause, son instrument, non, très peu pour moi. Vive les godemichets, les amis prêts à rendre service, les gigolos, les vidéos X, pourvu qu'on soit là, en chair et en os ou derrière un écran.


Quelqu'un m'a dit, après être allé jeter un coup d'œil à mon groupe de photos érotiques sur Flickr : « Oh, moi, vous savez, le nu pour le nu… » Le nu pour le nu ??? Mais le nu pour quoi, alors ? Si ce n'est pas pour voir des femmes nues, pourquoi aller regarder des photographies érotiques, je vous le demande ! Si l'on n'aime pas voir des cuisses, des dos, des fesses, des cons, des seins, des pieds, des lèvres et des cheveux, que va-t-on faire dans cette galère ? On me répond que l'esthétique, que les couleurs, que les formes, que les matières, que les rouges, que les noirs, on me répond que l'amour, que la tendresse, que la générosité… Elle est bonne, celle-là ! Ça me fait penser à ces metteurs en scène à qui les journalistes, pour les féliciter de leur soi-disant travail, ne trouvent à dire que « on voit que vous aimez vos acteurs, Pierre-André Gérard ! » ! Un metteur en scène qui n'aime pas ses acteurs, un écrivain qui n'aime pas ses personnages, un peintre qui n'aime pas son modèle, j'imagine qu'ils finiront bientôt en taule, à moins que, tout simplement, et de manière beaucoup plus radicale, on n'en entende plus parler, car ce sont les journalistes qui font la loi, et bientôt les lois. Est-ce qu'une Juliette Binoche, par exemple, pourrait "travailler avec un metteur en scène qui ne l'aime pas" ? Juliette, qu'en dites-vous ? (Elle a bien un avis sur la Palestine, elle doit en avoir un sur cette question brûlante !) Ces acteurs ne doivent pas être assez aimés, dans la vie, ou bien leur mère les a ignorés, je ne sais pas, mais ils ont quelque chose qui ne va pas, c'est sûr. Mais je l'emmerde, l'esthétique ! Non, ce n'est pas vrai, je ne l'emmerde pas tout à fait, je n'y parviens pas complètement, mais enfin, l'émotion qu'on ressent devant un corps nu, cette commotion cérébrale, ils l'ont tous oubliée ? En 1978, ou 1979, je me revois entrer dans une librairie ésotérique, sur le boulevard de Clichy, à Paris. Il y avait une odeur particulière, dans ce lieu, quelque chose vous y attirait, en tout cas m'y attirait. Au fond de la boutique, tout en longueur, en profondeur, plutôt, se trouvait une sorte de rideau, qui cachait, très mal bien sûr, des tables sur lesquelles étaient disposés des livres et des magazines érotiques (pornographiques serait peut-être plus conforme à la réalité, mais je n'en suis pas sûr). À l'entrée, l'ésotérisme, au fond, l'érotisme… Étonnez-vous après cela que certains soient dyslexiques. Dans je ne sais plus quel livre de Barthes, il était question de cette fameuse et interminable affaire, l'érotisme et la pornographie. L'érotisme serait un détour, un écran, un tissu, un masque, déposé sur la crudité de la chair, ou quelque chose comme ça. J'étais tout prêt à croire Barthes sur parole. N'empêche que ce jour-là, dans cette boutique où des images d'une grande crudité, comme on dit, me sont tombées sous les yeux, j'ai reçu un sacré choc ; et ce choc, cette décharge physiologique qui vous monte à la tête comme un poison délicieux, j'ai aimé ensuite la retrouver. Au diable l'érotisme et les détours de Barthes. Je voulais aller droit au but. Ça doit être à peu près à la même époque, ou juste après, que j'ai vu le film de Jean Eustache, une Sale Histoire. Il était question d'aller droit au but, là aussi, c'est-à-dire de court-circuiter les préliminaires, la drague, le visage comme préliminaire. Le personnage du film est un voyeur, et la première chose qu'il voit d'une femme, et parfois, c'est la seule, c'est son sexe. Normalement, le visage est premier, qui nous attire ou nous repousse, et après vient le sexe, à la fin des fins, pourrait-on dire. Et d'ailleurs, maintenant que j'y pense, à l'époque de mon adolescence, il me semble qu'on ne regardait pas le sexe de la fille avec laquelle on couchait, ou très peu, très vite, en douce. Une femme, dans ces années-là, c'était un visage, des yeux, des seins, des jambes, des mains, une chevelure. Le reste, on ne s'y attardait pas. Ça restait dans la salle de bains, dans le meilleur des cas.


Les pieds, par exemple, il me semble qu'on les regardait très peu. Quand par hasard, dans la position du soixante-neuf, entre autre, notre nez approchait de l'anus de la fille, je me rappelle de la gêne qui s'emparait de nous (c'était donc aussi ça, une femme ?) : nous n'avions pas choisi d'être là, mais notre morphologie ne nous laissait guère d'autre possibilité. Mon frère m'a raconté une conversation avec son beau-père qui lui parlait des femmes, en tête-à-tête, entre hommes. Il approchait de la fin de sa vie et avait besoin de se confier, à propos des grandes questions de l'existence. Il lui a expliqué qu'il lui était impossible de croire en un dieu qui aurait fait la femme en lui mettant l'anus à cinq centimètres de la vulve. Vieux crétin ! Mais c'est précisément ça, l'idée de génie ! Je reconnais que j'ai mis moi aussi un certain temps à comprendre, mais c'est devenu depuis quelques années une évidence tellement forte que je ne sais plus comment j'ai fait pour l'ignorer tout ce temps. Il n'y a qu'un Dieu omniscient et d'une lucidité sans faille, et poète, qui pouvait penser de cette manière ! L'homme aura le nez sur l'anus de la femme jusqu'à la nuit des temps parce qu'il vient de la Nuit. Nous ne pouvons pas faire l'amour sans l'ignorer, sans ignorer que l'amour et la mort sont les deux faces d'une même médaille, la merde et le foutre sont les deux substances qui nous rappellent constamment que nous sommes à la fois mortels et divins, que devenir ce que l'on est ne peut que passer par cette fraternité avec l'excrément dont nous sommes faits et que nous expulsons de nous chaque jour que Dieu fait sans jamais pouvoir nous en débarrasser. Faire l'amour, c'est précisément comprendre cela. L'homme est un animal divin promis à une mort qui le libère de ses besoins, c'est bien quand on baise qu'on en prend conscience. Et quand je dis comprendre, c'est bien comprendre que je veux dire : le mot "con" le dit assez. C'est dans la gloire et l'excrément que nous naissons et c'est par le déchet que nous allons vers la gloire. Faire l'amour n'est qu'une répétition, au sens musical du terme : on reste en contact avec la main de Dieu qui nous traverse de part en part, cette main qui a fouillé la glaise, et qui pourra ensuite nous lâcher, si nous avons appris à jouer avec adresse. J'ai réalisé ça le jour où j'ai compris qu'il fallait que je sois vraiment amoureux pour aimer enculer une femme. Ce jour-là a été à la fois le plus gai et le plus triste de ma vie. J'avais compris l'essentiel, mais je ne pratiquerai plus jamais la sodomie : Aimer, j'ai su ce que cela signifiait lorsque j'ai compris que plus jamais je n'éprouverai ce sentiment. Sans l'anus des femmes, pas de passion sexuelle. Je le crois vraiment. Les hommes qui en ont peur n'aiment que des moitiés de femme, ils sont hémiplégiques, ils sont, au sens strict, maladroits, donc sinistres. Ils me font penser à ces gens qui n'aiment que le sucre, ou à ces mélomanes qui n'aiment que les mouvements lents. J'adore le sucre, j'adore les mouvements lents, mais sans les mouvements rapides, nerveux, qui les entourent, ceux-ci deviennent inintéressants et morbides, écœurants et de mauvais goût. Même dans la pâtisserie on utilise le sel, même dans ou à côté des couleurs les plus chatoyantes il faut du noir, et les meilleurs nez incluent dans leurs compositions des notes de merde ou de transpiration, sans lesquelles leurs parfums seraient fades et vulgaires. En musique, la dissonance est cette note, indispensable pigment et moteur secret. L'adresse d'un grand musicien réside dans l'équilibre souverain entre tension et détente, entre consonance et dissonance, grâce auquel sa musique avance avec bonheur vers la bonne destination.


Le merveilleux, sur Flickr, c'est que vous avez tout, absolument tout. Les groupes sur les pieds des femmes, les groupes sur les femmes nues en train de faire la cuisine, les autoportraits dans le bain, les groupes où des hommes photographient leur femme du matin au soir : qu'elle soit moche, grosse, vieille, qu'elle perde ses cheveux, qu'elle ait les seins qui tombent, qu'ils ne sachent pas se servir d'un appareil photo, qu'ils prennent leurs photos dans des décors absolument hideux, sales, tout ça n'a pas la moindre importance, ils sont fiers de montrer Bobonne au monde entier, ça les excite, j'imagine, et elle aussi, sinon, elle refuserait de se montrer dans les postures les plus ridicules, humiliantes ou grotesques. Toutes les spécialisations existent : gros seins, petits seins, rasées, très poilues, vieilles, jeunes, blondes, brunes, rousses, seins refaits ou seins naturels, photos posées ou photos volées, séances sexuelles à plusieurs, le foutre, l'échangisme et le SM bien sûr, les besoins naturels, la sodomie, chaque partie du corps pouvant avoir ses adorateurs compulsifs. Mon groupe préféré est sans doute celui qui s'intitule à peu près (je traduis de l'anglais) : "Et toute la journée nous sommes derrière", un groupe dont le sujet est la croupe des femmes, bien entendu, mais c'est plus que ça. Ce "derrière" prend alors un sens métaphysique qui m'enchante. L'homme ? Celui qui est derrière la femme. L'homme entre dans les lieux publics en précédant sa femme, mais en réalité, c'est bien le seul moment où il est devant.


À vingt ans, j'avais offert à mon amie de l'époque un petit livre d'occasion, trouvé sur le marché Guy Mocquet. Le titre en était : "Les Seins parfaits." On y voyait des seins, toutes sortes de seins, bien sûr. Je n'ai plus aucune idée du texte, qui n'avait sans doute pas grande importance, mais je me souviens cependant de ceci : « Le sein parfait a une aréole qui a la taille d'une pièce de cinq francs. » Je crois même que c'est la raison qui m'a poussé à offrir ce livre à mon amie, parce qu'elle avait des aréoles dont la taille était justement celle d'une pièce de cinq francs, ce que j'aimais beaucoup. J'adore ce mot : "aréole", et j'adore la chose qu'il dit. Eh bien sur Flickr, vous pouvez mettre vos goûts et vos connaissances à l'épreuve du nombre, et ceux-ci prennent alors un autre sens (vos goûts et vos connaissances). Il existe évidemment des groupes pour les aréoles, les petites, les grosses, les très grosses grumeleuses, les sombres, très sombres, les brunes chocolat, les noires ébène au velouté "ciré", ou au contraire les rose tendre, et même les aréoles qui disparaissent dans la texture du sein, soit qu'elle sont tellement grandes que la partie se confond avec le tout, soit que sa pâleur et son subtil dégradé en rende les limites indiscernables. Je suis un grand spécialiste des aréoles, même si mon savoir érotique ne s'arrête pas là, et que j'ai tendance, je l'admets, à mépriser un peu ceux qui n'ont qu'une spécialité, fût-elle la plus rare ou la plus originale. D'ailleurs, cette question de l'originalité est centrale dans le domaine qui est le mien. Il est assez vulgaire de désirer à tout prix se distinguer, c'est en tout cas ma religion. Non, je crois qu'il ne faut pas avoir peur d'être banal, d'aimer par exemple les gros seins et les "culs de déesse", comme dit Al Pacino dans Heat. Il n'y a rien de plus bête que ces hommes qui veulent à tout prix qu'on les prenne pour des originaux : si vous voulez vraiment être original, vous pouvez adorer les culs de jatte ou les naines ou les gueules cassées, ça ne me dérange pas plus que ça, mais ne venez pas me dire qu'on doit se pâmer dans vos musées immondes. Je dis ça, mais après tout, ça n'a aucune importance, puisque l'avantage incomparable de Flickr (et de l'informatique) est que vous ne voyez que ce que vous avez envie de voir. Le reste, eh bien, vous tournez le bouton, et vous revenez à vos aréoles. Ce n'est que le reste. Les seins parfaits n'existent pas plus que les fesses parfaites ou que les bouches parfaites, bien entendu, mais il est tout de même très émouvant que nous soyons toujours à la recherche de cette soi-disant perfection, et que tant d'hommes nous montrent leur femme, qui à l'évidence n'a rien de parfait, qui se montre comme si c'était bien le cas. Le plus étonnant est peut-être les commentaires presque toujours élogieux et bienveillants qui accompagnent ces photographies. Personne ne dit jamais : « Mais quel monstre ! » Il y a là une solidarité du regard et de la chair qui est infiniment touchante.


Dans le groupe qui est le mien, et pour lequel je suis seul à choisir les photographies, je m'enorgueillis de montrer à la fois de très belles photos, très bien réalisées techniquement, avec de beaux modèles, jeunes, bien payées, et ravies de se montrer, mais aussi des photos à la technique dégueulasse, avec des poils qui traînent sur le négatif, mal cadrées, prises avec des appareils jetables ou des téléphones, des femmes jeunes, belles, maquillées, bronzées, aux ongles faits, mais aussi de vieilles épouses aux ventres flasques et aux seins tombants qui portent des sous-vêtements d'un goût atroce, et dont certaines n'ont pas même les ongles propres. Je sais bien que la plupart de mes visiteurs vont faire la grimace et ne vont pas comprendre. Tant pis. Ça fait quarante ans que j'attends ce moment, je l'ai bien mérité ; si vous n'êtes pas contents, les groupes ne manquent pas ! Les femmes m'intéressent, même quand elles sont dans des moments comme ceux-là, pas vraiment au faîte de leur gloire, si vous voyez ce que je veux dire. Les peaux fripées, marquées, les traces du soutien-gorge, des draps, les poils qui dépassent du slip, tout ce dont une femme a honte, en général, moi ça me trouble, ça m'émeut, et parfois ça m'excite. Pourquoi se limiter à quelques traits, toujours les mêmes, quand on peut facilement avoir l'intégralité de la palette ? Les amis qui me parlaient de "leur type de femme", quand nous étions adolescents, ont toujours suscité une totale incompréhension chez moi. Un type de femme, je ne sais pas ce que c'est. Enfin si, je sais ce que c'est, mais je ne comprends pas pourquoi on devrait se contenter d'un type. Une grande, une petite, une mince, une grasse, une brune, une blonde, l'une aux cheveux très longs, l'autre à cheveux courts, une jeune, une plus âgée, une timide et complexée, une exhibitionniste qui se balade toute la journée à poil, une à la peau très mate, ou laiteuse et translucide, une Noire, une Japonaise au pubis aigu, une rousse qui sent fort, celles qui sentent toujours bon, en toute circonstance, et celles qui doivent porter des parfums très fort, car on se demande toujours si elles ont leurs règles… Toutes m'intéressent, toutes me plaisent. Mêmes les moches ont leurs attraits, il serait dommage de le méconnaître. "Elle a les seins qui tombent" entend-on parfois, comme si ce fait devait vous dégoûter de la fille en question. Et alors, les seins qui tombent… Les seins ne sont-ils pas faits pour tomber dans les mains des hommes et dans le regard des sourds ? Je dois d'ailleurs reconnaître une légère préférence pour les seins qui tombent, les seins durs m'ont toujours paru suspects, et depuis la mode des prothèses, plus encore. Rien de plus affreux que ces machins qui prennent des formes étranges au moment où on s'y attend le moins. Quand j'avais treize ou quatorze ans, et qu'avec mes camarades nous étions plus ou moins amoureux de toutes les filles qui passaient, Paul me disait, afin de calmer une ardeur qu'il devinait excessive : "Quand t'es trop amoureux d'une nana, imagine la en train de chier, tu vas voir, ça te calme tout de suite." Eh bien non, son truc ne fonctionnait pas. Je n'avais aucun plaisir à imaginer cela, c'est vrai, mais ça ne modérait pas non plus mon exaltation amoureuse. Rien ne me calme, dans ces moments-là. Je me souviens d'Edith et de ses jambes poilues, que Serge moquait volontiers, quand elle n'était pas là. Mais quel con ! Moi je les adorais, ses jambes poilues, qu'elle épilait soigneusement pour plaire à son amoureux stupide. Je l'aimais d'avoir des jambes poilues, et je l'aimais aussi de les épiler pour plaire à ce crétin. Le moment le plus émouvant était celui où ses poils avaient un peu repoussé, et où elle se trouvait alors sur une inhospitalière frontière : jusqu'à quand pourrait-elle repousser le moment de s'épiler ? Est-il bien raisonnable de s'épiler à quinze ans ? Allait-il se moquer d'elle, devant nous, parce qu'elle avait juste un peu trop attendu ? L'aimerait-il malgré ça ? Nous avons tous envie d'être aimés malgré nous. Malgré nous dans le sens de malgré ce que nous sommes, malgré notre corps, malgré notre esprit, mais aussi malgré nous, c'est-à-dire contre notre volonté ou indépendamment d'elle. Il faut que ça advienne, tout simplement, comme la grâce, sans raisons, et presque sans raison. Elle n'est pas parfaite, loin de là, et pourtant c'est elle. Je pourrais trouver plus intelligente, plus belle, plus jeune, plus agréable à vivre, oui mais quand-même. J'ai souvent tenté dans ma vie d'être désagréable avec ceux qui disaient m'aimer, pour voir s'ils continuaient de m'aimer quand-même, et j'ai malheureusement trop bien réussi. On parvient toujours à décourager même les meilleures volontés. C'est bien ça le hic : si l'on parvient à décourager une femme de vous aimer, c'est qu'elle ne vous aime pas. Mais j'entends déjà mes amis psys qui vont me parler de l'amour maternel, et d'une fixation névrotique… Ils ont sans doute raison. Moi aussi, j'ai raison.


La grande question de l'amour et du désir est bien entendu ce "malgré". Est-on aimé malgré soi, malgré le petit bonhomme un peu minable qu'on est tous, malgré nos poils aux jambes ou dans les oreilles, malgré nos ronflements, malgré notre ventre ? Les femmes qui ont un peu de ventre sont extraordinairement émouvantes, et quelquefois je ne suis pas loin de penser qu'un ventre plat, pour une femme, est un tue-l'amour très efficace. Le ventre est la partie la plus fragile d'une femme, surtout après la grossesse bien sûr. Rien n'est plus troublant que ces ventres de femmes qui sont un peu comme du lait qui vient de bouillir, comme un papier très fin, qui peut se déchirer à tout instant. Trop de gras masque cet état de perfection, mais un ventre musclé et dur en est également l'exacte antithèse. On pense aux cloisons japonaises qui séparent sans masquer, qui sont comme le tympan qui nous sépare de l'autre mais nous le rend pourtant intelligible. Mais le "malgré" est aussi un soulagement : elle n'est pas trop différente de nous, elle a aussi ses petits défauts, ses petits problèmes, donc elle peut éventuellement nous comprendre, la difficulté étant de trouver la bonne distance. Le désir ne se mesure pas avec un décamètre mais avec un pied à coulisse ; ça demande beaucoup de précision, d'adresse. C'est Paul Morand, je crois, qui dit ça le mieux : l'amour n'est pas un sentiment, l'amour est un art.


Je n'ai jamais rencontré de femme qui sache manier le pied à coulisse. Contrairement à ce qu'on prétend, je trouve que les femmes, en ce domaine, sont plutôt des conductrices d'engins de chantiers. Pour cette raison je préfère être seul. Voir est un bonheur entier, qui m'occupe à plein temps, ou presque. Je lis pour les autres et je regarde pour moi-même. C'est une stupidité de traiter les gens comme moi de voyeurs, nous ne sommes pas des voyeurs, mais des voyants. La photographie m'a appris une chose essentielle : la profondeur de champ. La première question qu'il convient de se poser est : sur quoi voulons-nous faire la mise au point ? Ensuite, quel degré de profondeur accorder au sujet ? Jusqu'où remonter, jusqu'où aller, et avec quel degré de netteté, avec quelles gradations ? Voilà des questions essentielles. Comme dans ces merveilleux livres d'anatomie où le regard descend, de plus en plus profond, à travers les chairs, par paliers, jusqu'au tréfonds des organes. Avant de prétendre voir une femme, il faut commencer par voir son corps. Comme la quasi-totalité des hommes en est incapable, ça commence très mal. Qu'est-ce qu'un corps, sinon l'impossible imposture dont Dieu nous a institués les gardiens bavards et désinvoltes ? Moi, Pierre Tarnac, je ne prétends pas voir les âmes, comme la fille de mon grand-père, mais je sais que je peux voir et savoir les corps des femmes, et ça suffit à mon bonheur. Je pense que voir l'âme des humains est réservé à Dieu et que c'est un sacrilège d'aller sur ce terrain. Nous devons cultiver notre jardin, et le faire le mieux possible. Le reste c'est le reste.


Est-ce que "j'aime les femmes" ? Je ne sais pas. Je ne crois pas, ou je ne crois plus. Selon le moment de la journée où l'on me posera la question, la réponse sera différente, sans doute… Mais que j'aime les voir, ça oui ! Ça fait plus de quarante ans que ça dure, et la force de mon désir ne faiblit pas, pas encore. Il est habituel d'affirmer que les peintres sont les meilleurs regardeurs des femmes. Je n'en suis pas certain, même si la plupart du temps je suis jaloux de leur regard et de la technique qui leur permet de rendre sensible ce regard. Il me semble que je suis toujours à la recherche du peintre ou du photographe qui saura voir les femmes aussi bien que moi, mais qui, en outre, saura me faire partager son regard. Combien ai-je vu d'images de femmes nues ? Des millions, peut-être des milliards. Il y a parfois de la lassitude, ce serait idiot de le cacher, quand on a l'impression de voir toujours les mêmes photographies, toujours la même laideur, mais je sais que dans ces moments-là, c'est moi qui suis fatigué, et que je ne distingue plus les milliers de détails qui rendent une femme unique et passionnante, même si elle sent mauvais. Il faut toujours un peu de laideur dans une photographie pour la rendre vraiment belle, comme il faut de la bêtise (un peu) pour faire une œuvre littéraire profonde. Je ne fais pas l'apologie de la laideur, pas du tout, ni des femmes laides, mais sans elle (la laideur), il n'y a pas de vraie beauté.


J'ai aimé photographier mes amies, et j'ai eu de la chance, car souvent elles n'étaient pas farouches, et parfois très belles. De plus en plus, ce sont elles qui me l'ont demandé. Tenir un appareil photographique dans les mains, quand on est face à un corps nu, est une expérience inouïe. Voir la fille dans ce cadre, la séparer — un instant — de la réalité, la séparer d'elle-même, faire la mise au point sur son sexe, savoir qu'elle le sait, que c'est ce qu'elle attend, l'entendre respirer, muette, être conscient des bruits ambiants, attendre le moment où elle va se débarrasser du décor qu'elle porte en elle, comme une seconde peau, car ce moment arrive toujours, mais il est parfois très bref, tout cela est une expérience qui engage l'être entier. J'ai évidemment beaucoup fréquenté les boîtes de strip-teases, à Paris, ça semblait tellement naturel. Je connais bien ce milieu, j'ai même eu une petite amie strip-teaseuse. J'y ai fait quelques photographies, mais surtout, j'y ai beaucoup appris, à voir, à attendre le bon moment pour voir, et la raison pour laquelle cette chose devient possible, ou pourquoi elle restera hors de portée. Il s'agit d'un marché de dupes, mais contrairement à ce qu'on pourrait croire, on peut duper la duperie. Les strip-teaseuses apprennent très vite à se vêtir quand elles sont nues. On dirait que c'est la première leçon qu'elles prennent en ces endroits. Il existe bien des manières de s'habiller quand on est nu. Le son, la musique, est le vêtement principal des strip-teaseuses. Elles viennent avec leurs sets de musiques, un set étant composé de trois chansons, une rapide, une modérée, et une lente, et elles tiennent beaucoup, pour la plupart, à ce que ce soit sur ces musiques qu'elles se déshabillent. Quand le type à la sono fait une erreur de manipulation, elles font la grimace, certaines même refusent de continuer. Ce ne sont pas des caprices, c'est toute leur technique qui est en jeu. Mais les moments toujours très intenses ont lieu quand il y a une panne de son. La fille se pétrifie, attend que ça revienne, mais quand le silence dure, elle est bien obligée de continuer à travailler, et alors elle est vraiment nue, et elle n'aime pas ça du tout. Cette sorte de nudité peut aussi provenir d'une personne qui se trouve dans les spectateurs. J'ai aimé faire ça, avec mon amie. J'allais la voir travailler, sans la prévenir, et quand elle m'apercevait dans la salle, elle devenait autre, elle perdait une partie de son voile, un peu comme la pulpeuse boulangère perd de sa superbe quand vous la rencontrez ailleurs que dans sa boutique, ou quand la blonde à la poitrine somptueuse que vous observiez depuis dix minutes se lève et qu'elle doit s'aider d'une canne pour aller aux toilettes. La lumière est importante, également, mais beaucoup moins que le son, qui est beaucoup plus global, et qui ne se remarque pas. Quand vous invitez une strip-teaseuse dans un salon privé, c'est encore plus ardu, car dans cet endroit a priori plus dangereux pour elle (vous êtes seul avec elle), elle a développé une technique beaucoup plus rigoureuse pour vous exclure de son intimité. Le rapport de force s'instaure immédiatement, brutal, nu. C'est elle qui mène le jeu, pas vous. Il faut la dérouter, lui demander de se rhabiller, lui dire qu'on veut parler, seulement parler, reprendre les commandes, lui faire perdre pied, parce que sinon, même à cinquante centimètres d'elle, vous ne verrez rien, et vous sortirez de là furieux d'avoir été assez con pour claquer cinquante euros pour rien du tout. Une chose étonnante est que les plus belles filles sont en général les moins sur leur garde, les plus faciles à déshabiller, il ne faut donc pas avoir peur d'aller tout de suite vers elles. Héléna, tu étais incontestablement la plus belle, tes courbes avaient la douceur tremblée des mélodies de Bellini, et même lorsque tu insérais ton majeur dans ton cul, on avait toujours l'impression d'être dans une chapelle où le sacré ne pesait pas, où il était léger comme la rosée qui coulait alors au bas de ton dos, et j'aimai à la folie ton air intrigué, quand nous nous fûmes retrouvés dans le minuscule salon privé, où tu remis ton pull en mohair bleu sombre en me regardant du coin de l'œil. Ta question : « Qu'est-ce que tu fais là ? » me bouleversa. Nous avions fumé une cigarette en silence, et tu avais déposé un léger baiser sur ma joue, avant que je parte et que tu poses la question professionnelle qui s'impose dans ce moment-là : « Tu reviendras ? »


Une des nombreuses questions que je me pose, aujourd'hui, est de savoir si regarder des centaines de milliers de paires de fesses peut à la longue avoir un effet d'addition ou de soustraction sur le concept "paire de fesses". Autrement dit, est-ce que plus on en voit moins on en voit, plus elles semblent toutes pareilles, moins les différences semblent pertinentes, plus le caractère unitaire et indifférencié croît, parce qu'après tout, les familles de formes de fesses sont limitées, comme les familles de formes de nez, comme les familles de formes de crânes, ou de seins, ou bien, au contraire, est-ce que plus on en voit plus il y en a, car il est impossible de faire entrer de manière réellement convaincante plus d'une seule paire de fesses dans une famille de formes de paires de fesses ? Est-ce que le cerveau humain peut réellement voir tout ça sans faire des coupes claires, sans en laisser des centaines et plus de côté, pour ne pas devenir fou, pour que le concept de paire de fesses reste valide ? C'est un peu comme les timbres des instruments. Chacun a le sien, qui est sa signature propre : la flûte a un timbre de flûte, la clarinette a un timbre de clarinette, il faut bien les distinguer l'une de l'autre. Mais chaque flûte, à l'intérieur de sa famille, possède son timbre propre ; pourtant, quand nous l'écoutons, nous savons immédiatement qu'il s'agit d'une flûte, et pas d'une clarinette. Ce n'est pas parce que chaque flûte a un son bien à elle que nous hésitons sur le fait qu'il s'agisse d'une flûte : les différences de timbre entre les différentes flûtes ne sont pas suffisantes pour que nous ne puissions pas les rassembler dans la famille des flûtes. Et pourtant, ce qui est troublant est que, parfois, dans certain registre, dans certaine intensité, dans certain contexte, il y a moins de différences entre le timbre d'une flûte et le timbre d'une clarinette qu'entre les timbres de deux flûtes différentes. Dans les photographies, c'est très visible : on peut facilement confondre les courbes d'une poitrine et les courbes des fesses, prises sous un certain angle, et l'on va en revanche savoir immédiatement qu'il s'agit des fesses de Céline et des seins de Pascale. Qu'est-ce qui rassemble, qu'est-ce qui divise, qu'est-ce qui ajoute, qu'est-ce qui retranche, à cette entité mystérieuse qui pour nous est un corps indivis ? La photographie est-elle la représentation au carré du corps, ou bien au contraire sa racine carrée ? Pour le dire encore autrement, dois-je continuer, pour d'autres raisons que le pur besoin compulsif et pour la simple performance scientifique, ou bien ai-je assez de matière en tête pour me retirer dans mon cabinet, me débrancher, et me crever les yeux ?


Au lieu de raconter des histoires à dormir debout, histoires qui n'intéressent personne, l'écrivain Richard Millet serait mieux inspiré de répondre à ces questions concrètes, et qui engagent la vie d'un homme, celle du véritable Pierre Tarnac. « Tarnac n'était rien, pas même le buste en granit, achevé fin juin (…) » Tarnac est quelque chose, Tarnac est quelqu'un, et n'aurait pas eu l'idée ridicule de se faire portraiturer, et dans le granit, encore ! Je n'ai pas l'esprit procédurier, et je ne vais pas intenter une action en justice contre cette piteuse calomnie dont le but m'échappe complètement, mais j'aimerais qu'on sache que Pierre Tarnac n'est absolument pas comptable, qu'il ne hante pas les vernissages comme un vulgaire pique-assiettes à la dérive, et qu'il n'a pas eu besoin de s'inventer un nom, fier de celui que ses parents lui ont donné. La précaire quiétude dans laquelle il a vécu jusqu'à présent a été le fruit d'une prudence constante, et il n'entend pas la sacrifier aux fins d'une célébrité de pacotille. Si Pierre Tarnac est comptable de quelque chose, c'est des milliers de corps de femmes qu'il a observés avec une exigence et une ténacité qui devraient au moins forcer le respect. Quand on ne sait pas, on se tait.