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vendredi 1 août 2025

Monsieur le fagot d'épines

 


Mouoré de te pas veïré. La liberté ou la mort. Le cœur me bat, mais sans répondre, je respire régulièrement comme une femme couchée dans les rêves.

« C’est à moi, cette bouche ! à moi seule ! Y en a-t-il une plus belle au monde ? Ah ! mon bonheur, mon bonheur ! C’est à moi ces bras nus, cette nuque et ces cheveux... »

Je connais des moments de liberté. Je dis liberté, ce n'est pas un mot qui décrit bien la chose, mais pour l'instant, je n'en vois pas d'autres. Ils sont très rares, ces moments. Ils surviennent inopinément et sont toujours liés au travail, à l'accomplissement, à la découverte soudaine et sans raison de la possibilité de faire telle ou telle chose, quand je pensais ne jamais pouvoir, de jamais savoir. Un jour, à une heure bien précise, une minute, souvent, je sais que je peux écrire, composer, peindre ou dessiner de telle manière, d'une manière que je n'aurais jamais crue possible avant cela. Une fenêtre s'entrouvre dans la muraille, une porte s'entrebâille. C'est un sentiment merveilleux, d'autant plus merveilleux qu'on est certain de ne pas le mériter, de ne pas avoir conquis cette liberté qui nous vient gracieusement et comme par hasard.

Bien qu’elle ait une peau très brune, et que son cul Soit énorme, et que sa lourde mamelle tombe, Elle épate en blason déchiré sur l’écu Un grand con d’or triangulaire qui surplombe.

Beaucoup rêvé, cette nuit. Rêves en cascades, en rafales. Les pieds de Marie-Hélène ! L'assassinat d'Emmanuel qui avait violé et poignardé Isabelle. Et cette rencontre inopinée avec Paco dans le restaurant. Il se fout de moi, comme d'habitude. Il n'a plus ses trois Ferrari ? Je cherche les toilettes. Je descends très profond, c'est facile, je vole de palier en palier, mais au fond du fond les toilettes n'y sont pas, et quand je veux remonter, il faut le faire à la force des bras, en croisant les descendants sur les barreaux d'une échelle multicolore. C'est épuisant. Moment de douceur érotique avec Marie-Hélène. Quelle surprenance ! Les pieds de France, ceux d'Isabelle. Ceux de Christine… elle avait une mycose au gros orteil, la pauvre. Est-ce pour cela que nous allâmes à Myconos ? Comme il est doux de masser les pieds d'une femme. 

Il lui envoie des dessins de sexes qui éjaculent. On entend des chants africains. Tu trouveras chez elle un bon lit, des figues fraîches, du lait, du vin, et, s’il fait froid, il y aura du feu.

J'ai écrit à l'éditeur. Sade. La Yougoslavie. Mme X croisée au Carrefour Contact, elle en sort alors que j'y entre, elle porte une robe à fleurs, elle tient une jeune demoiselle par la main (fille ou petite-fille ?). Elle me sourit à sa manière. 

Il s’enfonce, mon doigt pénétrant, il te perce. Ton vagin vorace et vallonné qui s’exerce, Intarissablement liquide autour de lui, Tête et gargouille, bouche encore puérile, Et trompe avec mon doigt consolateur l’ennui De la trêve imposée à la vigueur virile. 

Si je suis fatigué, c'est entièrement de ma faute. « (…) et je te pardonnerai d’être moraliste quand tu seras meilleur physicien. » Marie-Dorothée de Rousset. Monsieur le fagot d'épines. Les heures sont lentes. Un aigle passe dans le ciel. Nous reposons, les yeux fermés.

Tes cheveux si noirs si longs si doux, liquides et flammes, tes innombrables yeux, tes seins débordants d'ébène et de lait, ton ventre fragile comme la plus fragile des soies, un peu gonflé de frissons précieux, tes cuisses de terre battue ensanglantée, tes rotules menues, jolis citrons noirs, tes mollets gorgés de vie, tendus et élastiques, mais cette peau, cette peau si fine, souple et dorée, d'une densité de mercure, ni lâche ni tendue, cette peau tambour qui partout te divinise et poétise, jusque sur le pied, dans le cou et au creux des bras, qui fait de tes fesses la maladie dans laquelle toute la volupté du monde s'est concentrée, parce que ta peau n'est pas seulement une enveloppe de chair, qu'elle est la chair et son avers, le plein et le vide, l'écorce et le nu enseveli en lui-même, église de la sensation multipliée par ce qu'elle cache aux yeux des profanes, fourreau coquille bourse toile feuille écran qui révèle et sublime l'orchestre ivre de tes muqueuses qui jouent sous la direction de ton con profond comme un iceberg. Te faire l'amour, c'était comme cuire au four dans la glace des pôles. 

Arpèges et filaments… Il faudrait n'écrire que dans ces moments-là, bien sûr. Éradication du désir mon cul !

samedi 22 juillet 2023

Sur les talons

Je suis le garçon, professeur de con. Je suis con, je suis cul, pas un saint. J'ai appris quelques chansons, des gestes et quelques caresses, ça n'a pas traîné. Dans le miroir, je vois un âne timide. Aplati. De grandes oreilles, un nez tragique, deux tristes yeux bien marrons, la peau assez jeune encore, peut-être trop pour l'âge. La bête se courbe mais n'a pas rompu. Si l'on regarde suffisamment on croit apercevoir l'ombre d'une joie, qui s'est enfuie comme la voleuse qu'elle était. Il y a des sons, aussi, dans cette figure. Je ne vous les ferai pas entendre. Pas tout de suite.

Si j'ai eu la frousse ? Et comment ! Toutes sortes de frousses. Des bien molles et des bien crevantes, des larges et des pointues, des retorses et des endormies. J'aime raconter des histoires mais je ne sais pas. Ça glisse sur moi, le récit, ça n'accroche pas. Je mets les pieds un peu partout, je salis le parquet, je me casse la figure dans les escaliers. Elles rient. Sans d'abord oser, puis très franchement. Je prends leurs seins dans mes mains, je mémorise pour le trépas. Il me faut des viatiques de chair ça au moins je l'ai su tout de suite. Je tourne les pages, ça me rafraîchit le visage. Je mesure, je goûte, j'enregistre, je pèse, je renifle beaucoup. Mon nez, c'est mon microscope. Jamais fini de faire mes gammes, même. Jusqu'au fond du couloir et retour, motifs, transpositions, anagrammes en perfusion, ponctuation suffoquée. Oxygène et odeurs, pestilence et regrets éternels. Je prends tout : l'instrument ne laisse pas de répit. 

Si chère de loin et proche, dans le creux de ses aisselles, oh les doux mensonges, humides et clos. Sa tête si légère, qui ne dit pas non. Un baiser, vertige dans ma bouche et peut-être dans la sienne. Je puise dans une mémoire fine comme une pâte à strudel ; elle se déchire souvent, c'est une muqueuse, translucide et pâle, et qui bat comme un tympan affolé. 

Voilà qu'elle me toise, le regard bien planté entre ses deux seins. C'est beau. Ses prunelles sont deux avions furtifs qui rasent le fond de la vallée — elle ira droit au but, c'est sûr. Je n'essaie même pas d'esquiver. Je suis la proie, c'est écrit. Nous écoutons Bill Evans. Les feuilles mortes. Je la ramasse à la pelle, elle se laisse porter, comme un péché. Son ventre a frémi, pourtant. Et peut-être pas en vain. Ils n'aiment pas mes images. C'est bien. Une honte de moins. Est-ce ? Ai-je ? Comment dire ? Dans ma poche, je sens des clefs, un mouchoir. Elle sort la tête du lit, comme d'une vague noire, m'attrape par la queue, et m'ordonne de rester là. J'ai à faire. Moi et moi. Nous avons à faire et à défaire. C'est du sérieux, avec la vie. La frousse et puis hop, j'oublie tout. On entrera dans l'éternité tout nu, la bite devant. C'est dit, Ma Vie. Elle me montre son triangle en regardant ailleurs. Je n'ai pas le cœur à me défiler. Je descends les Champs-Élysées sur les talons. La flamme derrière moi. Bouncin' With Bud. Comme ces après-midi d'été où je faisais du mur au tennis, près de la voie de chemin de fer. La balle revient toujours, si l'on sait s'y prendre. Avec qui joue-t-on, avec qui parle-t-on, avec qui dormons-nous ? Aimer, quel verbe ! Les symétries nous laissent muets et fiévreux. Nous découvrons, couillons, que les mots cachent d'autres mots, que les femmes cachent d'autres femmes. Vous n'avez rien appris parce que croyiez savoir. Vous avez préféré mordre dans les figues et vous éclabousser de leur jus. Ça ne pouvait pas durer, tout ce sucre. On se reverra, tu verras. Ton beau jardin est désert : c'est comme ça que je l'aime. Vous êtes sans indulgence, sans miséricorde, mais c'est dans son verger que poussent les fruits qui rachètent les instants et les gestes. La tristesse est si exaltante, quand elle a passé entre tes cuisses. Ceux qui n'en sortiront pas vivants auront été moins morts que les autres. Sourds et muets, comme des chiens abandonnés, je les regarde me montrer le chemin qu'il n'aurait pas fallu prendre. Leur regard en dit long. C'est le peuple des hommes, qui part, qui revient, depuis si longtemps. Trop c'est trop. La vérité, c'est que, riches ou pauvres, tous ont horreur de la solitude. Et de la beauté.

Mais encore… Mais encore dans la voix du matin, il aurait fallu être attentif et précis, noter et noter encore, parler bas quand les heures laissent entrer les petites joies si douces si calmes si paisibles, quand on sent la pulsation de la Terre, quand bat le cœur juste et bon, accordé à des phrases dépassant tout juste du silence, tièdes et palpitantes et qui ne s'imposent pas. « Soyons désobligeants pour les femmes et les éditeurs ! » me dit-il à l'oreille. Oui, bien sûr, mais comme il est dommage de devoir toujours aller à contre-sens, comme nous aimerions être simplement, simplement être, poser notre main sur son ventre et laisser le temps filer entre les précipices dans la paix de l'aube. Lassitude de devoir dire non encore une fois, une fois de trop. Revenir à Bach, en somme. L'aurore est éternelle. Les âmes endormies reposent, couchées auprès de leurs sœurs. Le péché veut les réveiller. Ne le laissons pas faire. Encore un instant de répit, avant le tumulte.

Prépare-toi, mon âme. Pour ton bien, tu seras abandonnée. Alors de ses yeux reviendront des amours qu'elle ne sait même pas, le temps du diable oublié, le sarcasme et la peur, et toutes les heures perdues éclateront comme des bulles de savon. Il y avait de la sainteté dans ces folies et tu ne le voyais pas. Un souffle puis un autre, une hésitation, la voix qui se brise, mais quand-même, c'était beau, le désir. 

dimanche 12 février 2023

Si j'étais mort…

« La grande vogue du roman est due en 
première ligne à la haine de la vérité. 
L'homme n'est pas seulement de glace aux 
vérités, il a contre elles une aversion furieuse. » 
(Marcel Lévy — La Vie et moi)

Si j'étais mort, tout irait bien.

À la question : quelle est la principale cause du divorce, on pourrait répondre qu'il s'agit du mariage. On pourrait dire de la même manière que la principale cause de la mort est la vie. Je suis tombé il y a peu sur un tweet de Renaud Camus qui me trotte dans la tête : « On pourrait aller plus loin dans la vérité, beaucoup plus loin, mais il faudrait être mort. La vérité personne n’en veut. Pour essayer de la contenir les hommes ont inventé la famille, la religion, la littérature, la courtoisie, la démocratie, le journalisme et même la science. » La mort ne permettrait pas seulement à la vérité de se manifester, elle rendrait possible toutes sortes de choses qui sont scandaleusement rétives, qui se refusent à nous avec une obstination démente, tant qu'on est en vie. Pour essayer de contenir la mort, Dieu a inventé la vie, et c'est une belle invention, mais qui a beaucoup d'inconvénients. Si j'étais mort, tout irait bien. Tous mes ennuis, tous mes tracas, toutes mes angoisses, tous les inconforts que je subis comme un damné seraient balayés instantanément — et pour toujours. Je n'aurais plus de soucis d'argent, je n'aurais plus froid, je n'aurais plus de chagrins, plus d'insomnies, plus de douleurs dans le dos, je ne donnerais plus de cours, je n'aurais plus à subir ceux qui me blessent ou seulement me déplaisent, par exemple ces automobilistes qui me frôlent quand je marche au bord d'une petite route de campagne, ou ceux qui ne me rendent pas mon salut, je ne connaîtrais plus l'angoisse de la mémoire qui fuit, je n'aurais plus honte de mon inculture, je n'aurais plus de famille, plus de sentiments de culpabilité, je n'aurais plus d'inquiétude quant à l'existence de Dieu et j'aurais moins de colloïdes morbides fatigués. Ce n'est tout de même pas négligeable. Évidemment, on pourrait me répondre que nous ne connaissons pas la mort, et qu'il est possible qu'elle aussi nous réserve quelques mauvaises surprises. C'est vrai. Rien n'est exclus. Après tout, la mort est peut-être aussi moche que la vie. Toujours est-il que la vérité, pour ne parler que d'elle, serait indubitablement remise à l'honneur, dès le trépas. On pourrait même soutenir assez facilement que la mort nous mettra en face de la Vérité sans reste. Sur ce point, j'ai peu de doutes. La vie n'est sans doute possible que parce qu'il y a du mensonge — en plus ou moins grande quantité. Oh, j'ai bien pensé, allez, à la disparition totale du jus de pamplemousse et de la musique, qui seront certainement les inconvénients les plus graves. Plus de Stücke im Volkston, de Schumann, par exemple. Mais on peut se consoler en pensant que le goût de la musique disparaîtra avec elle, et aussi qu'on n'aura plus jamais à entendre du Phil Glass ou du Camille Pépin et que le nom même d'Astor Piazzola nous sera parfaitement inconnu ; et, plus important encore, que la haine de la musique sera à tout jamais abolie.

La vérité, personne n'en veut, c'est la raison pour laquelle personne ne veut mourir. Si les gens voulaient bien mourir un peu plus et un peu mieux, la vie serait moins invivable. 

Si j'étais mort, je n'aurais jamais lu Elsa Triolet, ni écouté Miles Davis, ou, du moins, je n'en aurais pas le souvenir. Si j'étais mort, je n'aurais pas écrit : « J'ai rencontré un homme et son chien à qui j'ai demandé mon chemin » en rentrant d'une belle balade au soleil d'hiver. Je n'aurais pas écrit non plus : « Elle était un instant. Elle n'était que cela, mais c'était immense, vu de ma solitude ». Je n'aurais pas non plus à supporter ce parfum dans mon salon qui m'écœure, chaque dimanche matin alors que je m'asseois à la table pour écrire. Et surtout, si j'étais mort, je ne me soucierais pas de savoir si le dernier texte que j'ai déposé sur Internet a recueilli trois likes ou onze. Mais comme j'écris ceci en écoutant le concerto pour clarinette de Mozart, je suppose que cela n'a aucune valeur. Moi et la vérité, ça fait deux, moi et la vie, ça fait trois, car entre elle et moi, il y a cette chose innommable qui revient chaque nuit me terroriser. Perdre la raison, ce n'est pas une formule creuse, je vous assure. Et ce n'est pas parce que vous ne le comprenez pas que ça n'existe pas. Je dis que j'ai lu Elsa Triolet, mais ce n'est même pas vrai. J'ai beaucoup feuilleté un de ses romans (Le Premier Accroc coûte deux cents francs) qui se trouvait dans la chambre de mes frères aînés, à la recherche de passages érotiques, quand j'avais neuf ou dix ans, c'est à peu près tout. D'elle, l'écrivain, je ne retiens finalement que son nom merveilleux et ce titre très mauvais. Comme elle est morte, elle n'en sait rien, et ne se souvient peut-être pas du tout d'avoir un jour parlé du « globe laiteux de ses seins blancs ». Mais moi oui, puisque je suis vivant et que ma mémoire me restitue encore quelques jolis souvenirs. Feuilleter des livres à la recherche de passages érotiques, voilà quelque chose qui m'aura beaucoup occupé. Il suffisait parfois d'un mot : « nubile », « gracile », « sein », « pubis », « triangle », « globe », « mouillée », et surtout, ce mot qui longtemps est resté presque incompréhensible : « hymen ». M'aura-t-il fait rêver, celui-là ! Cette membrane irréelle que je peinais à imaginer, et dont je n'osais parler à personne, je la voyais comme une ostie, comme un voile, comme une buée à la fois impalpable et formidable, un peu à la manière de l'âme du violon — toujours cachée. Jusqu'à aujourd'hui, le sexe de la femme conserve bien des mystères pour moi, alors même que je crois bien le connaître. Je n'en reviens toujours pas, que tout le monde fasse comme si cela allait de soi, comme si ce n'était rien, que les femmes se baladent tranquillement parmi nous avec cette chose au bas de leur ventre. Comment peut-on regarder ailleurs ? Comment peut-on penser à son métier, à ses enfants, à sa vêture, au climat, à Emmanuel Macron, ou à l'amour, quand on porte sur soi et en soi ce mystère brûlant ou quand on le devine près de soi ? Personne ne me fera croire qu'un Schubert n'y songeait pas, lorsqu'il composait le Voyage d'hiver ou la Jeune Fille et la mort —et je ne parle même pas de Mozart. Nous sommes tous passés par cette porte et tous nous tentons de la retraverser en sens inverse, pour revenir à l'abri, pour nous éloigner le plus possible de la mort, alors même que nous savons qu'il s'agit d'un leurre et d'une ironie terrible ; car les femmes donnent la vie et la mort du même geste. C'est d'ailleurs pour cette raison que Dieu les a pourvues d'attraits irrésistibles, afin que ces appas nous distraient un instant de l'inconcevable, et c'est de cette proximité incroyable avec la mort que l'érotisme tient son autorité suave. Depuis la découverte des trous noirs, il me semble que le con a acquis une dimension supplémentaire, et sans doute essentielle. À l'intérieur de lui sont emprisonnés tant de forces et de lois qui ne peuvent se dire. La femme est muette par nature, c'est en cela qu'elle nous attire tant.

J'ai demandé à un ami quel était pour lui le mot le plus érotique. Ma question est idiote, bien sûr, mais il n'y a que les questions idiotes qui m'intéressent durablement. Dans ma jeunesse il était de bon ton de mépriser l'érotisme et de lui préférer la pornographie, quand on avait un peu de culture. C'était un peu trop simple, tout de même. L'hymen est revenu, beaucoup plus tard, sous la forme un peu dérangée de l'hymne, ou de l'hydre, ou encore de l'hystérie, hypostases mythologiques, médicales ou sociales qui cachent très mal l'essentiel — quand on veut savoir ce qui est essentiel, il suffit de se demander si la chose est odorante et vaguement repoussante, et si elle s'apparente de près ou de loin à un voyage d'hiver. « Toi qui bruissais si joyeux, toi, fleuve clair et impétueux, comme tu es devenu calme, sans donner signe d’adieu. Mon cœur, dans ce ruisseau, reconnais-tu ton image ? Sous son écorce, le bouillonnement est–il aussi violent ? » La nature est gelée. La vie est à l'intérieur, dans le noir, silencieuse, immobile. Entre elle et nous, une pellicule transparente, qui semble fragile mais qui peut facilement blesser. L'image inversée qui nous est renvoyée est muette. Nous ne nous reconnaissons pas. Nous cherchions la chaleur humaine, le réconfort et la grâce, et c'est la nuit glaciale qui nous prend et nous enveloppe. « Tu reposes, froid et immobile, étendu dans le sable. » « J’ai gravé dans ton manteau avec une pierre acérée le nom de ma bien-aimée, ainsi que l’heure et le jour. » Tout est là. Le nom, la pierre acérée, l'inscription, les mots comme un burin, comme une arme. Les noms propres dans la chair la boursoufflent, la font lever comme une pâte, celle qui contient l'image et le désir. Il ne manque qu'un soleil ou une langue. Attendre… « …Autour du nom et des dates s’enroule en un anneau brisé. » L'heure et le jour, il faut être là, présent et attentif, car l'instant ne reviendra pas. Ce qu'on écrit dans le sable n'est aperçu que par l'unique témoin, le témoin essentiel, celui qui se tient dans le même temps que nous, au centre de l'attention. « Le jour de la première rencontre, le jour de mon départ… » 

« Quand l'homme est malheureux, il veut avoir raison », et comme il est presque toujours malheureux, même en ses instants de joie, il veut que sa raison soit présente même là où elle n'a rien à faire. « Tous mes valets sont à la guerre, et moi je prononce des discours. » Si j'étais mort, je ne ferais pas de discours et je n'essaierais pas d'avoir raison, si j'étais mort, je ne saurais plus que j'ai été vivant… Mais il est fort possible que la mort soit tout autre que ce que les vivants en ont fait. Parler d'elle depuis la vie est aussi vain que d'expliquer le divin avec l'intelligence de l'homme, parler de la mort en vérité, ce serait prendre sur soi tellement de solitude qu'on pourrait en mourir : elle est la seule véritable rencontre de notre existence. Finalement, face à elle, la science et la religion sont aussi décevantes, et ne nous montrent que leur ignorance, habillée différemment, mais égale en épaisseur et en prétention. L'inconnu semble reculer un instant mais c'est pour mieux se dresser dans toute sa puissance. On peut toujours faire des suppositions, on peut toujours ajouter des mots aux phrases, on n'avance pas d'un pouce, le mur s'est déplacé, mais il est toujours aussi haut. La connaissance augmente en superficie, mais l'inconnaissance s'agrandit au même rythme, l'horizon est toujours à l'horizon, quelle que soit la vitesse de notre impatience. Aussi loin qu'on aille dans la vérité, le mensonge nous contient comme un utérus infini, et notre âme, ce fleuve invisible, nous ressemble si peu que personne ne la reconnaîtrait, si l'on pouvait la dévisager. Mon cœur, dans ce ruisseau ? Est-ce toi ? Il faut être mort pour se reconnaître, sans doute. 

Et ce n'est pas la science qui me détrompera. À défaut d'avoir raison, devenir calme, c'est un beau projet, non ? Mais il est possible que le bouillonnement soit aussi violent de l'autre côté… Alors le calme sera d'une nature que nous pouvons toujours espérer comprendre, car il va durer longtemps. 


mardi 1 novembre 2022

Vieux

 

Un jour nous sommes vieux. Alors nous devons être vieux. Nous devons nous adapter à notre nouvel âge (nouvel âge, vraiment ?). Nous devons dormir comme un vieux, marcher comme un vieux, respirer comme un vieux, parler comme un vieux, et même penser comme un vieux. Karajan n'a pas toujours été vieux. Il a été jeune, on l'a connu jeune, on l'a vu jeune, on a des images, on a des films, on a sa voix de jeune homme bien dans l'oreille, ce son un peu métallique au fond des tripes qui le rend un peu moins effrayant. (Même Elizabeth Schwarzkopf a été jeune. (Même moi.))

Nous devons nous conformer à notre état de vieux. Nous devons faire coïncider notre âge et notre aspect, notre âge et notre voix, notre âge et nos pensées, notre âge et notre démarche. Nous devons être cohérents avec notre carte d'identité. Par exemple en développant un petit cancer de la prostate, ou un commencement d'Alzheimer. Boulez n'a pas toujours été vieux. Je l'ai entendu parler quand il avait vingt-cinq ans. Rodin aussi a dû être jeune, mais je ne l'ai jamais entendu parler, ni vu en photo quand il avait vingt ans, ni croisé en allant faire mes courses à Alès. Jésus n'a jamais été vieux (ni Schubert). Serait-il revenu sur ses théories, s'il avait atteint quatre-vingts ans ? Je me demande souvent si Glenn Gould aurait joué la sonate en la majeur de Mozart différemment à soixante-dix ans. 

« Il faut aimer les sages quand ils sont jeunes. Passé un certain âge, on a tendance à prendre pour de la sagesse ce qui n’est que fatigue, indifférence, lassitude, extinction des passions. » Pour les sages, je ne sais pas, je n'en connais pas, mais pour les artistes, je les préfère vieux. Il nous vient parfois un dégoût d'écrire en songeant à la quantité de jeunes par lesquels on risque d'être lu, pourrait-on dire pour paraphraser Paul Léautaud. Je crois que cette idée qu'il existe des sages est une idée de jeunes. Et comme les jeunes sont cons…

Mais les vieux sont encore plus cons ! — Ah oui, c'est bien vrai, ça. — Surtout ceux qui s'imaginent être vieux. — D'accord, mais ils sont tout de même moins cons que les vieux qui se croient jeunes ! — Cela va sans dire, mon Coco.

Dans l'allegro ma non troppo de la sonate en la mineur de Schubert (D. 537) jouée par Arturo Benedetti Michelangeli, ce dernier est-il vieux, suffisamment vieux pour jouer cette musique composée par un jeune homme de vingt ans ? Je suis souvent troublé par le fait de penser qu'il aurait pu m'arriver de rencontrer Schubert et de le trouver con. Oui, j'en suis certain, c'est possible. C'est possible malgré tout ce que je pense d'un Schubert (ou d'un Beethoven). On peut bien sûr m'objecter que cela ne démontre qu'une seule chose : que je suis con. Et je serais bien en peine d'aller là-contre. Mais tout de même, cette explication n'est pas totalement satisfaisante. Et puis je vois bien qu'il m'arrive, pour parler de mes contemporains, de trouver con tel ou tel artiste que j'admire. 

dimanche 4 décembre 2016

Ta Chatte (lettre)

Ne sois pas offusquée, Très Chérie, ta vulve est un chef-d'œuvre, il est normal que je l'admire et l'adore. Jamais je ne m'en lasserai. J'écrirais des pages et des pages sur elle, si j'en avais le droit. C'est un trésor que je vénère. Mais plus encore que de la vénération ou de l'adoration, c'est de l'amour et de la tendresse. Merci d'exister, merci d'être qui tu es, merci de m'avoir donné ton corps.

Pour célébrer ta vulve et ses effluves, il faudrait écouter Im Abendrot, de Schubert, en boucle. Et Du bist die Ruh, du même Schubert. Tu es le repos, / La paix clémente, / Tu es le désir / Et ce qui l'apaise. « Mes yeux et mon cœur »… Entre en moi / Et ferme / Derrière toi / La porte. Comme je voudrais lire ces quatre vers à moi adressés, par toi !

En t'écrivant, j'écoute Asturiana et Nana, de Manuel de Falla, chantés par la très belle Teresa Berganza. 

Tu vois, c'est amusant, nous parlions hier de crudité du discours, et j'étais insatisfait de ce que je t'avais dit. J'aime la crudité du discours sexuel, oui, mais surtout quand elle est contrepointée d'un désir amoureux et d'une vénération sincère qui lui ôte son caractère vain et parfois ridicule. Les quatre musiques que j'ai choisies le disent à leur manière. On peut parfaitement désirer une femme, son sexe, sa peau et ses humeurs, et tous ses défauts, on peut même désirer la brutaliser, avec en fond cette qualité d'amour qui relève de la berceuse et du culte. J'aime la crudité lorsqu'elle est la vêture paradoxale d'un respect profond, un voile acide et joyeux qu'on dépose sur une tendresse vertigineuse. C'est dans le contraste entre la violence et la douceur que l'amour exhale ses parfums les plus forts. La crudité peut être de la pudeur majuscule.

Tu te trouves visiblement dans une configuration astrale particulière* qui attise tous les regards et qui te rend désirable à un point extraordinaire. Tu es belle comme jamais parce que tu brûles et que tu laisses s'ouvrir des portes qui peut-être n'avaient pas assez servi. Tu es dans le plein épanouissement de la fleur gorgée d'odeurs autour de laquelle ton être s'enroule depuis ta puberté. Je suis persuadé que tu dégages ce ce moment même des arômes puissants ; je peux presque les sentir d'ici. Tu sais que j'adore te manger le con et le cul, que toujours je me suis régalé de tes odeurs, et, ce matin, je crois en être cerné. C'est pourquoi je t'ai envoyé cette photo que j'adore. Ta chatte, au seuil de la vie et de la mort, ta chatte suave, délicate et onctueuse m'enivre comme un alcool fort ; je n'oublie pas. En écrivant ce mot, je bande. Je t'aime comme au premier jour. J'entre en toi et je ferme derrière moi la porte. Tu es ma Chérie et tu le resteras.

(*) Uranus et Jupiter mondiales circulent dans sa maison V, maison des amours, et elles sont en harmonie avec Mercure et Saturne, la planète des rencontres et Saturne le maître de son ascendant, toutes deux recevant la conjonction de Saturne.

samedi 24 septembre 2011

"Didier Bourjon est un con"


Ce n'est pas moi qui le dis. C'est lui qui l'a cherché.

C'est le nouveau jeu à la mode au 3,14. Tapez dans Google la phrase : « X est un con. » Si X = Onfray, on arrive sur ce blog, ce que je déplore grandement, car bien sûr, Onfray n'est pas un con, même s'il lui arrive de l'être de façon carabinée. C'est bien, Internet : si par exemple, un jour, vous dites à votre petite amie : "Connasse, je vais te tuer !" ce qui évidemment n'est pas très malin, mais qui peut se comprendre parce qu'il lui arrive effectivement de se conduire comme une connasse et qu'il vous arrive conséquemment d'avoir envie de l'étrangler, bref, si un jour vous avez proféré des menaces de mort à l'encontre de quelqu'un, et même si ce quelqu'un et vous-même savez parfaitement qu'il ne vous viendrait jamais à l'idée de tuer votre connasse de petite amie, qui n'est d'ailleurs pas du tout une connasse, soit dit en passant, eh bien, ce jour-là, gros couillon de blogueur, tu peux finir en taule, au motif que "tu l'as dit". "Les mots sont des actes", comme le disent la psychanalyse et Facebook, dont Georges est mordu. Les mots sont même parfois des choses, ou la chose. En tout cas, ils consolent, de ça je suis certain.

Je pense que c'est arrivé à tout le monde, ou presque, une femme vous a dit, un beau jour : « Je t'aime. » N'essayez pas de me faire croire que avez eu envie de lui rétorquer : « Tais-toi, je t'en prie. » car je ne vous croirai pas. Non, tel que je vous connais, et je vous connais bien, vous avez dû lui demander de répéter, en faisant celui qui n'a pas entendu. Et là, avec la deuxième occurrence de ces trois mots usés jusqu'à la corde, vous étiez foutu, foutu, et foutu. Bien sûr vous ne le saviez pas, et vous ne le savez toujours pas, d'ailleurs. C'est vrai, vous n'aviez pas entendu, c'est la vérité vraie. Personne ne peut entendre ces trois mots, c'est comme ça. On voudrait se taire, on voudrait ne jamais avoir écouté quelqu'un qui vous dit ça, mais ça tombe dans l'oreille d'un sourd aussi sûrement que les pommes dans le jardin où se trouve Eve. Il n'y a même pas besoin d'un serpent pour tendre l'oreille, la cloche de bord sonne pour le lunch, et l'on ne sait plus où on en est, la machine se met en route, tic, tac, tic, tac, pourquoi la mémoire, Papa dit, dans le lit, le dimanche matin : « Et tout à coup… »

M'aurait-on dit 22000 fois que j'étais un con, ou qu'on m'aimait, enfin, que tu m'aimais, que cette chose n'arriverait pas jusqu'à moi, ne me dérangerait pas dans mes pensées. La femme est perdue, et même quand elle place ses mains entre les vôtres et prend cet air de fenêtre ouverte, il faut savoir qu'elle n'entend pas ce qu'elle dit, que ses paroles lui échappent, comme le râle du mourant, comme tous les vingt-huit jours un peu de sang épais vous donne envie de la poignarder sur le si interminable et lancinant de Wozzeck. Toutes les consolations sont aiguisées comme des vendettas. Elle voudrait se taire, cette femme qui vous dit "je t'aime". Elle ne le peut pas. Il faut qu'elle retourne ce poignard contre vous, préventivement en quelque sorte. C'est beau l'amour. On ne peut en être vengé.


Maintenant, vous êtes prêts pour taper dans Google : "Je t'aime, X." Mais ne venez pas pleurer ici, après. Les mots sont des actes, et qui cherche trouve.