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dimanche 24 novembre 2024

Heureux

 

Heureux les heureux, ce titre à la symétrie heureuse, donné par Yasmina Reza à l'un de ses livres, m'a toujours semblé très heureux. Il opère un décollement étonnant entre les deux adjectifs, dont le second est substantivé, comme si l'état de bonheur s'était définitivement établi en une réalité prouvée par elle-même — presque en une substance. Mais si les Heureux peuvent être heureux, c'est qu'ils peuvent aussi ne pas l'être. À moins, tout au contraire, que la nature des Heureux les condamne au bonheur, ce qui est peut-être plus conforme à la réalité observable, mais moins littéraire et moins intéressant. On voit que les deux occurrences du même mot se questionnent l'une l'autre, se cherchent des poux dans la tête et des contradictions dans les poches, et c'est ce qui donne à ce titre une qualité à la fois comique et profonde. 

La langue est un cancer : ses cellules se développent selon un agenda et une organisation qui nous restent obscurs, même si nous en pressentons la logique, venue de très loin. Les écrivains sont des gens qui placent entre les mots des liaisons dangereuses, dont les effets ne se font sentir qu'après coup, quand le chant de la phrase s'est tu et que cette dernière laisse retomber la poussière radioactive qu'elle a soulevée en nous. 

Les heureux sont-ils assignés à leur être-heureux ? J'aurais tendance à le croire. Comme je suis installé dans un état quasi permanent de non-bonheur (ce qui ne veut pas dire que j'ignore le bonheur, ou que je le méprise, mais qu'il n'est qu'un moment, un spasme), les Heureux me semblent domiciliés dans une nature que je ne peux observer que de l'extérieur, en touriste ou en voyeur. « Au fond, le seul bonheur, je crois, c’est d’être en paix avec soi-même », écrit Simenon, et je comprends mieux, le lisant, ce qui m'interdit d'être le citoyen de cette patrie un peu inquiétante. 

dimanche 16 juillet 2023

Nous étions heureux



« Les meilleurs vins, une table splendide, le jeu, 

la danse, les courses à cheval, rien n'y manquait. »


Nous étions heureux. 

Est-ce que vous osez encore contempler le visage de la France ? Pour ma part, je n'y parviens plus. Je préfère regarder ailleurs.

Je suis lâche, sans doute, mais je sais qu'il ne me reste que peu d'années à vivre, et le paradis des images me tend les bras. 

Ils se débrouillent très bien sans nous, les nouveaux-venus. On ne veut pas les déranger. Et puis on a essayé, de leur parler, on a essayé, de se faire comprendre d'eux, et l'on a dû se rendre à l'évidence. C'est impossible. Le monde qui s'avance et qui s'impose ne laisse aucune place au doute : il proclame notre défaite en hurlant, et nos paroles n'ont aucune chance d'être entendues. Les livres se sont refermés sur nous.

Nous étions heureux. Ça n'aurait dû déranger personne, pourtant. Nous habitions une petite niche calme et propre, qui nous semblait inoffensive. Paisible. 

Je revois le grand verger, au bout du jardin, qui nous séparait du monde. Je revois le grand pré, de l'autre côté, avec les vaches, avec les noyers. Un jour, ils furent vendus, et depuis, le monde s'est jeté sur nous. Il n'y avait plus rien entre lui et nous. Nous avons senti son souffle chaud et son haleine fétide.

Mes parents avaient acheté cette villa, qui se nommait « La Closerie ». Pour eux, pour nous, c'était le paradis. On n'y plantait pas des arbres « contre le racisme et l'antisémitisme ». Depuis mes deux ans jusqu'à mes cinquante ans, j'ai vu le paradis se défaire, petit à petit. Ce qui arrive à la France, je l'ai déjà vécu. Nous étions heureux et on nous l'a reproché. 

À la maison, on parlait de Cervantès, de Beethoven, du goût du lait frais et des amours d'été. Cela ne heurtait personne. Nous avions nos saints et nos femmes, nos rituels et nos névroses. Le temps était propice. On pouvait y disparaître comme on se baigne dans une eau fraîche. 

Il n'y avait guère que le Tour de France, qui nous donnait des nouvelles du reste du monde, si l'on excepte la lune et les combats de boxe. 

Avez-vous déjà mangé des noix fraîches ? Celles dont on enlève la peau qui est un peu amère ? Je ne connais rien de meilleur. Il faut les ramasser sous l'arbre, il faut les manger immédiatement, ça ne s'achète pas. 

Le visage de la France est tuméfié. Il a pris tellement de coups qu'on ne le reconnaît pas plus que les paysages. Où que se pose le regard, il ne voit plus que des hématomes et des plaies, des champs éventrés, des rivières saccagées, des bâtisses défigurées et des peintures de guerre. On voit bien que quelqu'un s'est acharné contre lui avec une brutalité qui étonne. Pourquoi ? On l'a torturé dans une cave sombre ? Non, cela s'est fait en plein jour, sous une joie mauvaise. Nos tortionnaires ont les dents blanches et le jarret musclé.

Nous sommes encore quelques uns dont la mémoire n'a pas été complètement effacée. Tout notre malheur vient de là. Nous étions heureux. La réinitialisation n'a pas fonctionné, pas vraiment. Nous portons nos derniers souvenirs comme on porte une croix de fonte. Elle nous signale de loin aux déracinés, c'est une odeur qui nous colle à la peau, c'est un stigmate, un chiffre indélébile. 

Entendez-vous le bruit des livres qui se referment sur vous ? Nous y sommes, à l'abri des regards, entre les pages, dans les phrases, dans les parenthèses, à la marge du monde des gueulards, de ceux qui plantent des arbres contre le racisme et qui sont prêts à tout pour abolir le Mal. Le vent de l'Histoire nous a épargnés mais il a fait de nous des naufragés inconsolables.

J'ai cru un temps que la musique allait me sauver. Elle m'a au contraire précipité dans l'œil du cyclone. Elle m'a tant appris que je suis devenu trop intelligent pour me comprendre, trop fidèle pour les aventures d'un soir. 

La Haute-Savoie n'était pas complètement française, et pourtant elle l'était plus que tout. Nos montagnes et notre patois nous rappelaient à l'ordre, inlassablement, quand nous prenions des airs. La République, c'était nos instituteurs et nos curés, les gendarmes à vélo, et la voix du général de Gaulle. Pour le reste, nous avions mille ans de retard — ou d'avance. Nous étions heureux. 

Nous n'avions pas soif d'une épée, mais d'un jardin, de caresses, de baisers, de geste flous et de parfums. Nous n'avions pas tellement besoin de poésie, puisqu'elle était là, entre deux portes, entre deux corps, entre deux lectures. Les nuits d'été ne nous apportaient pas la rumeur du monde, elles restaient des conquêtes simples et aimables, privées, elles nous arrangeaient comme on s'arrange entre amis, dans un jeu aux règles souples et changeantes. Nos jolis dévergondages étaient ingouvernables, aux yeux des Planétaires. Il y avait trop de sérénité, pour eux, de désinvolture. Leurs principales victimes ? L'érotisme, qui est une grammaire heureuse de la connaissance et de la délicatesse, et le silence, qui permet à la langue de se faufiler entre les jambes de la soldatesque espérantique. 

Les pas légers dans les couloirs déserts, la nuit, le chuchotement de nos maîtresses, leurs jambes lisses, leurs croupes blanches et moites, les hésitations, les abandons, les interruptions, mais surtout la patience dolente qui compose heureusement les heures, même dans les moments de chagrin, tout cela nous était favorable, offert, et nous semblait naturel. J'entends encore ces voix, ces accords suaves, ces respirations et la pluie d'été. Quand nous allions au piano, c'était avec une confiance que rien ne justifiait : nos corps s'ennuyaient très tranquillement et ne connaissaient pas le vertige de l'imposture. Nos instruments et nos maîtresses étaient nos maîtres et nos amis ; on les confondaient souvent. 

Pourquoi avons-nous choisi le malheur ? D'où vient ce vice qui prend le masque de la vertu ? La vie semble nous avoir désertés, comme si elle se tenait tout entière dans nos mémoires, ces mémoires qui nous font honte, ces phrases que l'on saccage, ces pages que l'on arrache, l'histoire méprisée et toutes les limites que la vie avait sagement disposées à l'intérieur de nos récits. Nous étions heureux ; est-ce honteux ? Nos blessures et nos folies étaient si douces, si on les compare à la Vertu sans grâce qui partout confond l'infâme et l'homme et les écrase de son triomphe obscène. 

jeudi 1 juin 2023

Studio


 

Machin machine. Oui et non. Je n'ai jamais été aussi heureux que lorsque j'avais un studio. Cette pièce, que j'ai aménagée dans toutes les maisons que j'ai habitées, dans laquelle se trouvait mon piano et mes machines. Des instruments. J'étais Machin avec mes machines, et je machinais. Travailler, c'était ça : machiner. Le studio, ça remonte à l'enfance. À la maison, il y avait cette pièce qu'on appelait « le studio », qui était en réalité une sorte de petit salon, un salon bis dans lequel mon père écoutait de la musique. Il y avait ses violons, et il y avait une chaîne Hi-Fi, et un magnétophone, plus tard un orgue. Vivre parmi des instruments, ç'a été le grand fantasme de ma vie, toujours. À Chavanod, à Maclamod, à Valliguières, à Paris, puis à Rumilly, puis à Vézénobres. Les machines et l'homme. Il y avait eu le studio de l'X-Tet, à Thônes, dont j'ai encore les odeurs en tête : les instruments attendant que les membres de l'X-Tet viennent les prendre. Cette pièce qui symbolisait le bonheur. Des petites femmes attendant que les hommes viennent les prendre. On allumait les amplis, on branchait les micros, on s'assoyait au milieu de cette forêt de corps chantants. On pouvait y aller n'importe quand, dans l'après-midi ou en pleine nuit, le matin. Se mettre devant la batterie, devant le piano, devant les machines, et chercher. Le salon et le studio, un aller-retour permanent. J'ai encore un studio, ici, mais je n'y mets plus les pieds. Je travaille au lit, ou dans mon bureau, ou au salon. Les machines dorment. Je travaille avec un cahier et un stylo, ou avec un ordinateur portable. Solitude, toujours. Mais elle a changé de visage. Il n'y a plus que les mots, je n'ai plus que les mots et la page à ma disposition, alors que j'avais des tonnes et des tonnes de claviers, de synthétiseurs, d'échantillonneurs, de bandes magnétiques, de patchs, d'écrans, d'interfaces, de câbles, de baffles, de casques, de caméras, d'appareils photos, d'objectifs, de banques de sons, de micros, de traités, et les quatre bibliothèques, la musicale, la médicale, la psychanalytique et la poétique. Je me rends compte que dans le studio, il y avait (il y a encore) la musique, la médecine et la poésie. Le corps et les mots. Et la solitude, bien sûr, sans laquelle rien de tout cela n'aurait été possible. Dire « je ». Pour pouvoir dire « je », il faut passer par l'absence, il a fallu passer par les machines, par cet éloignement, par ces abstractions, par les traités, par les modes d'emploi. Et le café et la cigarette. Les partitions, les photos et les disques durs, les dossiers et les rames de papier — les armes. J'aurais aimé rencontrer une Anne-Marie Miéville. Oui et non. L'art et le dialogue, la vie et le visage. On oublie tout, on n'oublie rien. C'est ça, la vie, cette constante superposition à double vitesse de l'oubli et de la mémoire. D'un côté, on est au studio, seul, enfermé, et d'un autre côté, on a un corps qui vit de tous les autres corps qu'il a connus, rencontrés, pénétrés, aimés. Et l'on dit « je », plus ou moins tranquillement. Dans mon cas, pas beaucoup de tranquillité… Du monde me parviennent les bruits, assourdis, filtrés. C'est ce que j'ai aimé dans la musique concrète : un manuel érotique pour les moments où les mots doivent rester à leur place. Il y a eu un antécédent au studio, c'est le labo. Le labo de mon père, à la pharmacie, ce lieu que j'aimais tant, c'était la pré-histoire du studio. Ce n'était pas les sons, ni les mots, qui ici se confrontaient à mon corps, mais les substances chimiques et les objets, ce n'était pas le magnétophone mais le microscope et le bec Bunsen. Oui, c'est ici, c'est la première expérience de la solitude appliquée à la recherche. Et puis, assez vite, il y a eu le labo photo, au sous-sol de la maison, les images qui émergent du révélateur, et qui sèchent sur des fils. Par les produits chimiques, nous étions passés aux images, avec la formidable irruption du nu, qui lui aussi avait l'air de sortir d'une révélation. La nudité a sans doute été la plus extraordinaire révélation de mon adolescence, celle dont je ne me suis jamais remis. Sous le réseau des expérimentations artisanales, chimiques, visuelles, sonores, puis textuelles, il y aura toujours ça : la nudité. C'est le substrat muet mais fondamental. Et l'on dit « je », d'abord en se cachant, bien sûr, puis en se cachant de moins en moins. J'ai envie de leur tendre un miroir, à ceux que je croise, mais je vois bien que ça ne les tente pas. La nudité ça ne les regarde pas, dirait-on. Ils sont constamment habillés d'eux-mêmes (habillés, pas habités). Ils traversent la vie sans s'arrêter sur leurs rêves. Tout leur est volé et ils n'ont pas l'air de s'en émouvoir. Ils continuent d'avancer jusqu'au précipice, sans mesurer les distances ni écouter le temps présent. C'est bien ce qui me frappe le plus, ça, qu'ils n'écoutent pas, jamais, qu'ils passent à travers sans entendre. Ils se consolent en faisant des enfants, ils espèrent sans doute que l'enfant écoutera pour eux, mais l'enfant est comme eux, exactement comme eux, il n'a pas plus de temps, et de moins en moins. Les gens ont un trou dans le visage, et il y a des paroles qui en sortent, mais ces paroles, le plus souvent, ne leur appartiennent pas, ou alors la nuit, dans la douleur et la solitude, quand on n'y est pas. Je suis un homme fini qui n'a pas encore commencé : Machin machine dans le temps. Ça fait des boucles et des phrases, et puis des sons que personne n'entend. Montrer l'incroyable. Dès qu'on pense qu'on a compris une fenêtre se ferme. Montrer et monter. Il y en a qui disent : « J'ai bien dormi. » quand on pourrait dire : « J'ai bien écrit. » J'ai des silences dans la bouche, et même des doubles-silences. Dormir la bouche ouverte de silences, et ça s'écrit tout seul, ça sort des trous. L'histoire n'est faite que de ruines et de corps nus travestis en personnages. Un siècle après l'invention du cinéma, il aurait fallu y renoncer, mais comme toujours on s'est obstiné dans la platitude et on a continué à fermer des fenêtres : c'est la règle. Les studios ont été pris d'assaut par des imbéciles sans mémoire, ils en ont expulsé les poètes, et ils ont prétendu qu'ils étaient l'exception. C'est encore la règle. Les gens ont un trou dans le visage. Ils se laissent voler leur vie, et même leur absence, et même leur sexe. Oui et non. C'est toujours le temps de l'énigme, plus que jamais. Il faut tout recommencer encore une fois. Elle m'envoie un petit film où elle fait un strip-tease sur une chanson de Jean-Louis Murat. Il faut tout recommencer à zéro, ou presque. C'est splendide. Plus tard aussi les espérances s'embraseraient de nombreuses fois.

jeudi 18 août 2022

Un autre rêve

Je suis avec une bande d'amis, assez nombreux (six, sept ?), jeunes, disons entre trente et quarante ans, nous nous amusons bien. Nous sommes en ville, dans des cafés, sans doute, ou au restaurant, et la conversation est spirituelle, enjouée, légère, très vive et stimulante. Et puis il y a soudain trois femmes, ou deux, mais plutôt trois, un peu plus âgées, mais pas beaucoup, très bourgeoises et très élégantes, auxquelles nous décidons de jouer un tour. En réalité il ne s'agit pas vraiment de leur jouer un tour, mais de s'en moquer gentiment. Le jeu se déroule à merveille. Ça prend. Elles s'intéressent à nous et ne se rendent pas compte qu'elles sont manipulées. Mais les choses vont un peu trop loin, et elles se rebiffent. Je suis le plus impliqué de tous. Petit à petit, les choses se retournent, et je sens que je me prends d'amitié pour elle, et j'ai honte de ce jeu gratuit et un peu cruel. Alors, tout en jouant ma partition avec virtuosité, je commence à me retirer d'elle, à l'interpréter. Je mets de la distance entre moi et moi. Mais le ton monte. Nous sommes accusés assez violemment. Des tiers s'en mêlent. Les discussions sont âpres, je dois me sortir de la nasse. Je parle énormément, avec un brio qui m'étonne moi-même, et m'étourdit presque. C'est comme de conduire à grande vitesse une voiture de sport. Je crois que je réussis (presque ?) à les convaincre de ma bonne foi. Mes amis sont plus loin, ensemble, et moi je suis avec les trois femmes, au café. Et plus ça va plus je sens que je suis de leur côté mais sans pouvoir leur dire. Je les aime. Mais j'aime aussi mes amis. Ma position est très délicate. Je ne veux trahir personne. Je vois en particulier une blonde, assez grande, fine, très élégante, qui se penche au-dessus de moi, et je peux sentir son parfum et la courbure de son corps qui m'émeut tout particulièrement. Je me sens de mieux en mieux mais ma position est de plus en plus délicate. Je veux les défendre, mais de manière à ce que mes amis pensent que c'est encore un jeu à leurs dépens (aux dépens des femmes). Je m'en tire à merveille et en retire une jouissance incomparable. Quand je retourne vers mes amis, il y a un moment délicat. Ils m'accusent de collusion avec les femmes, mais, là non plus, nous ne savons pas si c'est joué ou si c'est réel. Je me prends sincèrement de bec avec eux et à la fois, sans qu'il semble y avoir la moindre contradiction, nous nous congratulons secrètement. Pourtant mon cœur est avec les femmes. 


Il y avait dans ce rêve une qualité de suavité et d'esprit mêlée à un érotisme léger mais entêtant qui le rendait incomparable. C'était comme un grand vin blanc. Léger, mais puissant et enivrant. Une fête des sens et de l'esprit. Peut-être que je ne suis jamais aussi heureux que lorsque je suis partagé… C'est vrai mais ce n'est pas ça non plus. Je ne saurai sans doute jamais d'où provient ce bonheur. Si je devais lui donner un titre, le seul qui me paraît adapté serait "ivresse", alors même que ça ne dit rien de l'histoire. Mais j'étais sur la pointe des nerfs et de l'esprit, sans aucune douleur. « Dans l'Orient désert quel devint mon ennui ! » Non, c'est là qu'il me faut être, au creux de la modernité, à Paris ou dans une grande ville de province. À la rigueur dans l'Orient-Express. Il faut que dans ma mémoire flottent quelques bribes de Blue in Green, de Bill Evans. Il n'y a que le jazz qui sache parler de ces états, ces états où la conversation, le jeu, la sexualité, l'intelligence et la séduction nous font vibrer à une fréquence rare, si précieuse. La vie dans ce qu'elle a de plus fin, subtil, aigu, aérien, inventif. La vie, quoi ! C'est peu mais c'est énorme. 

mardi 31 mai 2022

Le moi lacté

 Le moi lacté.

Sophie, en slip, ses cheveux noirs déployés au maximum, le pied sur la chaise, la tête renversée en arrière. Elle sourit de tout son corps, en mangeant ses corn flakes, elle a encore ses lunettes, pas encore ses lentilles.

Sarah est déjà habillée, elle a déjà ses lentilles, elle est concentrée sur son bol, le corps ramassé, tassé en avant. Elle porte les cuillères de corn flakes à la bouche dans un enchaînement rapide, presque ininterrompu, le visage tendu. On dirait qu’elle ne respire pas. La tâche l’occupe entièrement. La cigarette qui fume dans le cendrier posé à côté de son bol a l’air, seule, de pouvoir distraire Sarah de son occupation, pour un bref instant. Elle la prend, de la main droite, tire une bouffée, regarde devant elle, tire une deuxième bouffée, plus courte, et repose sa cigarette en détournant légèrement son regard, ses yeux se plissant en un sourire. Mais déjà elle a repris sa cuillère, et le rythme des bouchées me semble encore s’accélérer. Je pense, en la voyant manger ainsi, à sa manière de me parler, au téléphone, ses phrases, enchaînées sans presque reprendre son souffle, et ses fréquents : « Ne raccroche pas ! »

Sophie, elle, me parle, en prenant son petit-déjeuner ; il n’est là que pour accompagner cette parole. Elle ne fume pas, elle est toute dans sa présence à moi, elle minaude, elle s’assure que je suis bien là, à côté d’elle, que je la regarde, que c’est bien elle qui est à côté de moi, elle rit à gorge déployée, en me montrant ses seins dont elle est si fière. Elle me dit, attends, je vais te faire ton jus de pamplemousse, elle adore s’occuper de tout, qu’est-ce que tu veux comme musique, le trio de Cosi ? Et elle se met à chanter, prenant une voix enfantine et perverse. Ses grands airs de femme du monde, elle les garde pour le dehors, elle fait tout à fait la différence entre tous les mondes qu’elle traverse avec brio. Ce qui l’intéresse, dans son intimité avec moi, c’est ce qu’elle nomme « discuter avec toi ». Quand elle est aux toilettes, elle m’appelle : « Doudi, tu viens discuter avec moi ? » (Elle est souvent constipée, donc ces conversations-là ne sont pas des brèves de comptoir...) Sophie est là, près de moi, en tout cas elle fait tout pour m’en donner l’impression. « Je m’ennuie, sans toi. »

Sarah a toujours l’air d’apparaître. Elle ne fait aucun effort pour être là, elle sait d’instinct qu’elle va ressurgir, comme une source fraîche, cachée un instant sous la terre. Sa fraîcheur est éternelle. Sans doute ne sait-elle pas qui elle était, hier encore.

« Tu te rends compte, Doudi, que lorsqu’on voyage en train, on passe toujours exactement au même endroit, au centimètre près ! Tu peux faire le voyage cent fois, eh bien, tu repasseras toujours sur le même bout de terre, tu n’en dévies pas d’un pouce. Tu ne trouves pas ça incroyable ? Même à la maison, dans notre appartement qui n’est pourtant pas bien grand, on ne fait jamais exactement le même trajet ! Chaque jour, chaque heure, on fait des variations autour d’un thème, tu trouves pas ? » Elle mord dans mon croissant, puis m’embrasse le ventre : « Miam, miam, je peux te manger, Doudi, non ? Laisse-toi faire, hein, sinon tu sais ce qui t’attend ! » et elle me montre son petit doigt d’un air entendu...

Sarah n’a pas de théories sur la forme de ses crottes ou le bruit de ses pets, non, disons que, par certains côtés, elle est moins poétique que Sophie, ou plus désinvolte... Mais tout de même, si j’ai moins ri avec elle, je pouvais cependant, interrompant l’office religieux de ses corn flakes du matin, tremper tout à coup ma queue dans son bol de lait, elle levait alors les yeux vers moi, souriante mais n’ayant nullement l’air surprise, et se mettait à me sucer avec la même application qu’elle avait mis à mâcher ses pétales de maïs. Elle avalait mon foutre tout aussi naturellement qu’elle avait pris son petit déjeuner ; pour un peu, on se disait qu’il en fait partie. Elle s’est simplement allumé une autre cigarette, est allée se servir un verre d’eau, et s’est rassise près de moi avec un grand sourire : la journée pouvait commencer.

Sarah, mon amour, j’ai toujours envie de te DÉVISAGER ! De t’arracher le visage ? Non, de rester là, dans son surgissement. Tu m’énerves quand tu me parles d’authenticité ; je suis désolé que tu me serves ce discours à la con ; mais à vrai dire peu importe. La plupart des gens parle ce langage, et, comme une forêt est dévastée par une tempête, on est effaré de voir ce désastre de bêtise, mais enfin, c’est la vie, c’est la saison, passons ! De ce désastre chez toi, je ne retiens pas les arbres cassés, les troncs saccagés, mais le vent, la puissance de ce vide qui te traverse tout à coup lorsque tu apparais dans ce monde déserté, sidéré de sa propre immobilité, de son propre mutisme ! À qui en parler, en effet, et de quoi, surtout, lorsque la seule évidence (et c’est bien « d’évider » qu’il s’agit !) est de se sentir exister, encore et encore ? « Tout ce qui vit est mort » me dit-elle avec un clin d’œil...

« Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ?

— Egon Schiele, mon petit chéri... »

Je la vois attraper la grosse boîte noire de son violoncelle, elle approche sa tête de la mienne, et me dit, à voix basse : « Je t’aime, salaud ! »

Elle dévale l’escalier.


samedi 14 mai 2022

Tes yeux

Les yeux bleus ont un grand inconvénient : on s'arrête souvent à leur surface — leur beauté nous aveugle. Il faut du temps et de l'attention pour crever cette surface réfléchissante. 

Je n'ai pas assez regardé tes yeux. J'ai regardé ton ventre (ah, ton ventre…), j'ai regardé tes pieds, j'ai regardé tes mains, j'ai regardé ta bouche, j'ai regardé ton sexe, j'ai regardé tes cuisses, j'ai regardé ton cul, avec attention, je crois, et amour, et désir, et timidité, et j'ai vu tes yeux regarder, et me regarder, mais je ne les ai pas assez regardés pour eux-mêmes. 

Les yeux sont la première chose qu'on voit, du visage et du corps d'un être aimé, ils sont toujours là, toujours présents, toujours actifs, car ils nous regardent, mais nous ne les regardons pas assez pour eux-mêmes, parce qu'il est difficile de regarder quelque chose qui nous voit. Les yeux sont en avance sur le corps qui les porte, ils entrent en nous avant que les nôtres se portent à la rencontre de celui qui nous saisit. Qui voit le premier a l'avantage et éblouit l'autre : c'est comme d'avoir les blancs aux échecs. (Nous ne voyons le plus souvent dans les yeux de l'aimé que l'amour que nous cherchons en vain en nous-mêmes.) 

Je les ai vus sans les regarder, ou je les ai regardés sans les voir. Je les ai vus me voir, ça oui, mais je n'ai pas vu ce qu'ils voyaient, je n'ai pas su déchirer le voile que mes yeux ont mis à tes yeux, et même si je les ai vus me voir, je n'ai pas compris ce qu'en moi ils venaient chercher. Tes yeux m'ont vu et ne m'ont pas vu, sans doute, mais je ne puis te le reprocher, moi qui n'ai pas su les voir. 

Tes yeux sont une chaconne de feu. En eux passe et repasse une basse vibrante et obstinée que les heures se chargent de varier. Il faut du temps pour que leurs motifs se révèlent à nous sous la forme de contrepoints escarpés et sibyllins : tu donnes, tu reprends, tu évites, tu fuis, tu contournes, et le reste nous est donné comme un fulgurant hiéroglyphe. 

Je n'oublierai pas ce premier soir où, depuis ta petite voiture bleue, tu avais jeté ton regard comme un harpon, sur moi, à travers le pare-brise et le portail de la maison. C'est le tout premier don que tu m'as fait, c'est la toute première entaille qui s'est faite en moi, qui s'est frayée un chemin jusqu'au plus profond de mes humeurs. Elle y est restée. Cela, tu ne pouvais pas le reprendre. 

lundi 10 septembre 2018

Petit portrait en prose (16)


Avec elle c'était toujours l'après-midi. Une fille de la sieste, une fille allongée, une fille avec juste ce qu'il faut de mollesse pour qu'on aime être un homme. À moitié suisse, à moitié mexicaine, avec des fesses amples et mates. Elle parlait lentement, elle faisait l'amour lentement, elle jouait du piano lentement. Je posais ma tête entre ses cuisses, ma nuque sur son pubis très fourni, et j'entendais couler le temps, comme si elle avait pissé du temps sur moi, un temps aux arômes de lavande et de savon, un temps d'été interminable. Elle nous préparait du thym au caramel et venait me rejoindre sous la douche ; je collais ma queue contre son ventre un peu rond, je la prenais dans mes bras, et on laissait couler l'eau sur nous, comme une éternité jaune. Après, je la lavais, j'aimais laver ses fesses, son ventre, ses pieds. Elle prenait son sein à deux mains, le pressait en le regardant et le mettait dans ma bouche ; je me laissais étouffer paisiblement.

Quand on assistait aux conférences que Boucourechliev consacrait à Tristan et Isolde, je glissais ma main dans sa culotte, par derrière son dos, et j'enfonçais un peu mon majeur dans son cul. On faisait ça si calmement qu'on croyait vraiment que c'était le prélude de Tristan qui naturellement nous faisait bander, mais une bandaison sereine, sans tension, sans aucune projection vers l'acte sexuel. En ce temps-là on avait tout notre temps. Parfois, je sentais ses fesses se contracter un peu, sans plus. Elle avait le cul souriant, Anne, toujours. 

Elle habitait à Carouge, près de Genève, avait un petit côté Marilyn, dans la manière de mouvoir son corps, semblant se faufiler entre d'invisibles nuages. Entre les mots qu'elle prononçait et sa gorge, il y avait comme un retard, ou un écho. Je revois bien son derrière élastique mais je me rappelle mal son visage. Son con sentait le croissant tiède. 

Elle est repartie d'Aix-en-Provence en 4L, avec son amie Reine, petite blonde en sirop à la voix fraîche et étroite. Je les ai suivies du regard, on jouait à la pétanque. Ma Suissesse conduisait comme une reine sans protocole, elle n'était pas sentimentale, ni maladroite : église de chair qui glissait sur la terre. 

jeudi 14 avril 2016

Seuil



Il y a dans la vie de tout homme un moment très particulier où celui-là cesse d'éprouver le passage du temps comme la douleur essentielle d'être ; c'est la nuit qui en général nous révèle ce seuil inimidant, quand la terreur de l'insomnie laisse la place au plaisir pur d'être là, allongé, vivant, au cœur du monde, au cœur d'un monde dont le bruit et la fureur ne nous parviennent plus qu'étouffés et diffus, inoffensifs.

Jusqu'à une date proche, il me semblait entendre le grincement atroce du monde sur son axe, la Terre ne tournant sur elle-même que dans le but d'approcher mon être de la mort : bruit effroyable, terrorisant. Il s'est tu d'un seul coup.

Je ne sais ce qui a brisé les liens que le temps avait noués avec l'abîme à travers mon corps et je ne les ai d'ailleurs perçus que rétrospectivement, au moment même où ils ont cessé de me tenir sous leur emprise. 

lundi 6 juillet 2015

À mon enterrement


J'ai bien réfléchi. À mon enterrement, je ne veux personne. Quand je dis personne, je veux dire personne d'humain. À mon enterrement, je veux des vaches. Je n'en veux pas des centaines, rassurez-vous, je me contenterai de onze vaches. Si j'ai le choix, plutôt des génisses que des bœufs, mais, dans le fond, ça n'a pas tellement d'importance. Si, finalement, si, je préfère les vaches femelles, tout bien réfléchi. Mettez-moi des vaches femelles avec leurs lourdes mamelles majestueuses. Mettez un peu d'herbe sur la tombe, qu'elles puissent brouter un moment, pendant que je prends mon envol pour le long voyage. Un peu d'eau aussi, qu'elles puissent se rafraîchir, mes vaches. Et surtout laissez-les déambuler un peu dans le cimetière, manger quelques fleurs par-ci par-là, se promener tranquilles, qu'elles voient un peu à quoi ça ressemble, un cimetière, et qu'on leur foute la paix. Ah oui, si elles pouvaient avoir des cloches, mes vaches, ce serait vraiment bien, je serais heureux. Des cloches de montagne, évidemment, des grosses, graves, que ça me fasse un dernier concert avant le grand silence. 


mercredi 7 janvier 2015

Concert nocturne


On me donne une paire de mailloches. J'ai face à moi un mur de femmes ; sont-elles vingt-quatre, trente-deux, plus encore, je ne sais pas exactement. Elles sont groupées par quatre, parfois six, ou huit, sont parfois habillées, parfois en sous-vêtements, et le plus souvent souriantes, ravies d'être mon instrument. Mon solo dure une bonne heure et demie, peut-être deux heures, je me démène, je suis en très grande forme, je prends un plaisir inouï à jouer. Les parties en trémolo sont les plus agréables à administrer, par exemple en secouant les mailloches entres les seins ou entre les flancs, ou encore les glissandos sur six paires de cuisses qui résonnent comme un gamelan nacré. Je finis ma prestation en nage, je suis exténué, lessivé, mais heureux, je n'ai jamais aussi bien joué. 

Ah, la belle symphonie, quand les instruments répondent au doigt et à l'œil

Impossible de retrouver l'hôtel, et mon portable qui ne fonctionne pas à l'étranger ! J'erre dans les rues de cette ville inconnue, je suis célèbre et inconnu à la fois, euphorique, perdu, la vie est belle quand on est mort. 

mardi 30 septembre 2014

samedi 27 septembre 2014

Prophylaxie


La vie c'est quand-même bath. Si si, je trouve ça vachement bath. Par exemple, sur Facebook, je me suis trouvé une nana, mais alors je te dis pas… Je l'appellerai Mylène pour pas tout révéler d'un coup. Mylène elle est pas croyable. C'est une guerrière, la Mylène, une combattante de choc, genre les SAS, tu vois. Tellement bête que c'en est un chef-d'œuvre, une sorte de Chapelle Sixtine de la bêtise. Mais elle ne se contente pas d'être très bête, car ce serait assez banal, évidemment. Non, Mylène elle veut du grandiose, et elle y atteint, d'une certaine manière bien à elle. Presque à chaque phrase prononcée par la vestale on est estomaqué, cloué au sol, ou propulsé dans le cosmos, et souvent tout ça à la fois. Elle les débite au kilomètre, c'est pas imaginable. Une vraie machine-outil à connerie, genre l'excavatrice qui perce sous la Manche, tu vois, mais à l'envers : elle, Mylène, elle t'envoie dix tonnes de bêtise à la minute dans les mirettes, comme ça, sans même y faire attention. Une fille très généreuse. Chaque matin, évidemment, je vérifie qu'elle est bien là. J'ai bien conscience de la chance qui est la mienne. Je ne suis pas un ingrat. Je remercie le Ciel. Qu'il fasse beau ou dégueulasse, moi j'ai ma Mylène de Facebook, pour me remonter le moral et évacuer le mauvais cholestérol. Ma Mylène c'est mon médicament. Vous voudriez des exemples, hein ? Vous voudriez que j'apporte des preuves de ce que je dis là, que je vous les mette sous le nez, comme du crottin encore chaud ? Comptez pas sur moi. Chacun sa Mylène, moi c'est ce que je dis toujours. J'en ai une, je ne la partage pas. Je vous connais, vous seriez bien foutus de me la piquer. Vous avez qu'à vous en trouver une. D'accord, pour dénicher un oiseau de ce calibre, à mon avis, vous pouvez toujours vous brosser, mais c'est chacun sa merde, hein ! Je suis pas communiste, moi. Je n'ai plus assez d'argent pour m'acheter des remèdes à la pharmacie, alors je les trouve sur Facebook. Faut se bouger le cul, mon pote, si tu veux pas crever la gueule ouverte. Tu veux avoir le cancer ? Pas moi. Trouve-toi ta Mylène, mon gros, c'est un conseil d'ami. Prophylaxe au max, c'est tout ce que je peux te dire ! Le vélo d'appartement c'est bien mais Mylène c'est mieux. Moi je bois deux litres d'eau, je mange mes trois fruits et légumes, j'ai arrêté la clope, je mâche lentement, et dix fois par jour je m'enfile du Mylène par les mirettes. Bon, parfois un petit Lexo aussi, je dis pas, mais beaucoup moins qu'avant ! J'ai même arrêté la sophro et le Taï-Chi, t'as qu'à voir ! Du coup, j'ai plus de temps pour lire Mylène, et la boucle est bouclée, si tu vois ce que je veux dire, ça fait boule de neige et tout le bénèf est pour mésigue. Ajusté au poil, que je suis, depuis ma découverte. Alors ben du coup la Mylène je la bichonne, forcément. Je lui mets des likes à tour de bras, une douzaine au moins par jour. J'ai calculé que c'est le nombre idéal. Trop c'est louche, et pas assez c'est pas assez. On est devenus super potos facebook, évidemment. Elle a bien vu que je la soignais. Bon, j'en rajoute pas, non plus, faut savoir rester discret et tout, mais elle sait qu'elle peut compter sur moi, c'est ça qui compte, au final. Je dirais que c'est de l'entraide écolo. Et puis nous au moins on réchauffe pas la planète, j'ai envie de dire. 

Je crois que son secret, à condition qu'il y en ait un, c'est l'absence totale de surmoi. Le clapet anti-refoulant, on lui a pas mis, à la naissance. Du coup ça sort comme d'un tuyau d'arrosage, en mode full open, avec les morceaux et toute la purée. T'en attrapes des bouts ou pas, c'est ton problème, mais Mylène elle dégorge à fond, sans réticence. Tu vois Jeff Koons ? Ça ressemble un peu à ça, mais avec plus de force. Elle veut laisser des traces, c'est sûr. En un sens, elle en laissera, ça j'en mets ma main au feu. Un peu comme les traces de pneus, sur l'autoroute, tu vois… Tu roules à cent-quarante et puis dans un virage tu vois les traces de freinage et les débris de pneus… Ça te fait tout drôle. Tu te dis, sans trop t'arrêter sur l'idée : j'aurais pu, moi aussi, foncer dans le décor… Et tu te sens tout chose, et tu frissonnes un petit coup. Mais tu remets la musique à fond, et t'accèlères pendant que Nicole elle ronfle, les pieds sur la boîte-à-gants. Et tu te sens vivant. Et tu bandes un peu, comme ça, l'air de rien dans ton futal Hugo Boss. Mais juste après tu penses aux radars et tu te sens encore plus vivant… Mylène, c'est encore mieux, et ça ne coûte pas de points sur le permis. 

vendredi 18 juillet 2014

Les bonnes nouvelles sont rares…


Je ne sais pas s'il s'agit d'une information vraie ou fabriquée, mais je m'en fiche ; elle est tellement belle qu'il faut absolument que j'en partage la teneur avec mes lecteurs.

Un type qui faisait chier les voyageurs d'une rame du métro parisien avec sa musique de merde diffusée par son téléphone a fini aux urgences avec son iPhone dans le derrière. C'est bien la première fois que je regrette de ne plus être parisien, moi… 

lundi 7 juillet 2014

Mi majeur


Une seule fois dans ma vie j'ai vu une danseuse qui comprenait la musique sur laquelle elle était en train de danser. C'était Susan Buirge, une élève d'Alwin Nikolais, qui dansait son propre solo sur Jésus que ma joie demeure, de Jean-Sébastien Bach (la version de Dinu Lipatti). C'était tout simple. C'était prodigieux. Enroulé, fluide, mais pourtant extrêmement précis. Nous devions être dans le début des années 1980. Évidemment, pas un des abrutis qui se trouvaient là ne s'en est rendu compte, mais ça ne les a pas empêchés d'aller tomber dans les bras de la danseuse après son solo.

Tombé à genoux devant la version du concerto en mi majeur par Anne-Sophie Mutter et les Solistes de Trondheim.

La tonalité de mi majeur a été faite pour les pianistes, pour la main des pianistes. Elle démontre qu'il existe un accord parfait entre Dieu et le corps des hommes, que l'incarnation n'est pas un vain mot. Tout était entendu, dès avant le commencement.

Maurizio Pollini




Il n'y a pas "d'actualité Pollini", il n'y a jamais "d'actualité Pollini", parce que Pollini, depuis cinquante ans, est toujours d'actualité. Maurizio Pollini a soixante-dix ans aujourd'hui, et, depuis que j'ai écouté ses études de Chopin, au début des années soixante-dix, je n'ai cessé de l'aimer, de l'écouter, de l'aimer encore, et toujours plus. S'il n'y en avait qu'un, je veux dire un pianiste, un seul, ce serait lui, et personne d'autre. C'est lui, et personne d'autre, qui nous permettait, étudiants pauvres, de nous retrouver au premier rang du Théâtre des Champs-Élysées, à Paris, pour l'écouter jouer les dernières sonates de Beethoven, parce que son programme, où figuraient les Variations opus 27 de Webern, à moins que ça ne soit la deuxième sonate de Boulez, avait fait fuir les dames en fourrures à l'entracte. C'est lui, et personne d'autre, qui nous a fait aimer Chopin de nouveau, parce que nous entendions subitement le classique à travers le romantique, qui nous a fait comprendre que Chopin, comme disait mon maître, était "une grosse tête", c'est-à-dire, traduit du mauvais français de mon Argentin de professeur, qu'il était un "vrai" compositeur, et un compositeur hors-pair (comme le démontrent suffisamment les études, entre autre) et pas un pianiste "pour vieilles tantes" un peu alcooliques. C'est lui qui nous a montré, tout naturellement, la filiation Beethoven-Webern-Boulez. C'est lui qui allie à des doigts d'acier un cerveau de musicien (et quel musicien!), c'est lui qui joue Bartok, Stockhausen et Schumann et tous les autres avec un respect profond pour les penseurs et pour les hommes qu'ils étaient, c'est lui, le géant, qui se fait tout petit devant les partitions, qui jamais ne se permettra un trait ébouriffant qui n'est pas dans la musique, pour plaire à son public, c'est lui qui, bien plus que tous les autres, pourrait faire le pianiste, quand l'honnêteté scrupuleuse qui est la sienne le cantonne à être l'interprète des compositeurs, c'est lui, et personne d'autre, qui est toujours, toujours, toujours habité par la musique, et qui la place au plus haut degré de la pensée humaine.

Je me souviens d'une bagatelle (la 3e de l'opus 126), que je découvrais sous ses doigts (un bis), comme un diamant brut, un diamant noir, plus profond que le désespoir, comme une irréelle résonance des Variations Diabelli qu'il avait jouées plus tôt, comme le mouvement oublié (par Beethoven) d'une des dernières sonates. Le silence, quand il s'est arrêté… Pas d'applaudissements, nous étions tétanisés, sur le bord des sièges. C'est ça, la musique ?

Son autorité, son humilité, sa fraternité, sa simplicité. Pollini n'est ni loin de nous ni proche de nous, il est celui qui ouvre la porte sur le Mystère. Aucun compromis, aucune complaisance, aucune pose. Il sait le faire, il le fait.

Je me souviens de lui, arrivant dans son appartement parisien, à minuit, en été, et se mettant au piano, pour jouer la Sonate en si mineur de Liszt, d'une traite, avant de fumer une cigarette, en regardant au dehors, seul, silencieux. Il devait la jouer deux jours plus tard à Pleyel.

Pas une star, Pollini, pas un pianiste qui fait rêver, pas un de ces musiciens qui défraient la chronique, dont les excentricités et les manies sont connues de tous, dont on parle dans la blogosphère. Même son ami Abbado, à côté de lui, aurait presque un petit côté hollywoodien. Le bon artisan, sage, consciencieux, patient dans le labeur, ne se prenant par pour autre que ce qu'il est et qui sait que la musique est l'affaire de toute une vie, quand ce n'est pas de plusieurs. On se demande, il m'arrive de me demander pourquoi, finalement, il est si précieux, si cher à mon cœur, absolument irremplaçable. Ni Horowitz, ni Argerich, ni Michelangeli, ni Richter, ni Gould, ni Cortot, ni Rubinstein, ni Perahia, ni Gilels, ni Lupu, ni Gieseking, ni Fischer, ni Brendel, ni même Kempff, peut-être, n'ont la largeur de palette que possède Pollini, n'ont cette force, cette plénitude, cette science, cet instinct, cette pudeur naturelle, cette musicalité qui doit tout au compositeur et très peu à l'interprète. Chacun des pianistes que j'ai cités a une personnalité, des dons, des fulgurances, une technique, une sonorité, une pensée, qui, ici ou là, ont produit des merveilles absolues, indépassables, il n'est pas question de leur retirer quoi que ce soit, il leur est même arrivé d'avoir du génie, mais Pollini, ni spécialiste, ni monstre, ni virtuose étincelant et fragile, ni animal de cirque, ni démiurge, me semble avoir atteint à d'autres rivages, qui sont ceux de l'art pur. Le seul pianiste du passé auquel par certains aspects il me fait penser est Wilhelm Backhaus, peut-être pour sa science innée de la construction et du discours, pour cette impression qu'on a, à les écouter, d'être cette force qui creuse, ce fleuve qui coule en élargissant notre âme, en lui annexant de plus en plus de territoires.

Pollini est un vrai musicien, mais c'est aussi, et à parts égales, vraiment un pianiste. Je pense que c'est cet équilibre finalement très rare qui se fait entendre, et voir, quand on a la chance d'assister à l'un des concerts de ce bouillant capricorne. Il y a chez lui un classicisme qui me ravit, qui me comble au-delà de ce que je suis capable d'exprimer. J'ai eu au cours de ma vie de multiples amours pianistiques, certaines étaient des passions, des révélations, des rencontres d'une nuit. Avec lui, ça fait quarante ans que ça dure, sans un nuage. Ça ne s'explique pas.

vendredi 4 juillet 2014

Des Claques


Le professeur qui m'a le plus intéressé a été la vieille dame qui m'a donné mes premières leçons. En fait elle n'était plus guère capable d'enseigner, ayant — si je ne m'abuse — quatre-vingt neuf ans. C'était une vieille demoiselle, relativement connue à Lemberg, et qui avait donné des cours à ma grand-mère et à ma mère. Il faut comprendre qu'à cette époque, les institutions sociales n'existaient pas et les personnes âgées pouvaient mourir de faim si personne ne s'occupait d'elles. Toute sa vie, cette femme avait donné des cours dans bon nombre de familles qui continuaient à lui envoyer leurs enfants pour lui assurer de quoi vivre. J'avais alors sept ans — c'était en 1902 ; elle était née en 1815. Elle avait été l'élève d'un fils de Mozart. Mozart avait deux fils ; l'un était négociant et vivait en Italie. L'autre était musicien et vivait à Lemberg. Il donnait des cours de piano et dirigeait des chœurs. Il eut, entre autres élèves, cette femme complètement sclérosée qui fut donc mon premier professeur. Un jour qu'elle voulait m'apprendre la clef de fa, elle dut demander à ma mère, qui m'accompagnait toujours, quelle note se trouvait sur la première ligne de la clef de fa. Elle ne pouvait rien raconter de sérieux sur Mozart ; elle était tout juste capable de me donner des claques. J'ignore si c'est dans la tradition de Mozart !

(…)

lundi 21 avril 2014

Sonatines


La Sonatine. Celle de Ravel. Par Claude Helffer. Cela doit bien faire quarante ans que je n'ai pas écouté ce disque, sans doute plus encore. Je l'ai retrouvé tout à l'heure sur Youtube. Merveille de la mémoire à long terme. J'ai reconnu Claude Helffer. Ce que j'ai reconnu ? Aucune idée, mais la magie opère encore, c'est un fait. Je tente de retrouver la voix (le son de la voix) de mon père, et je n'y parviens pas. C'est si loin. Quand je vois des photographies de Bill Evans et de Jascha Heifetz, en revanche, je le retrouve, je veux dire, son visage, son corps — et même son odeur. Ce mélange si particulier de raideur et de drôlerie, de brutalité et de douceur, la courbure, la pliure de son corps, sa timidité alliée à son autorité naturelle. Mes morceaux préférés, alors, étaient cette sonatine, le Menuet antique, et les Miroirs. J'aime beaucoup les sonatines, en général. Celle de Sibélius, par exemple, et celle de Bartok. De la musique pour timides. Pas du genre à vouloir jouer l'opus 110 encore jeune, on regardait cette partition sans la comprendre, et ne parlons même pas de l'opus 111. Mais Ravel a toujours été proche, si proche, si amical, si familier ! Lui aussi, maintenant que j'y pense, avait quelque chose du père. Debussy, c'était l'exotique, l'incompréhensible, celui qu'il fallait apprendre à aimer, en le jouant. Tout le contraire de Ravel. 

On avait entendu Helffer jouer l'opus 110, à la chapelle de la Sorbonne. Il avait également joué une pièce de Manoury, tout jeune alors, et peut-être Bouchourechlief, mais je n'en suis pas certain. J'étais seul, et, pour la première fois, je me suis surpris à penser que je pouvais comprendre Beethoven. Oh, de manière bien timide, bien partielle, très maladroite, mais ce fut un événement capital. Quand j'ai parlé de ce récital à Carlos, il m'a dit qu'Helffer était très mauvais. Oui, mais l'opus 110 ? Je ne pouvais pas lui parler de Ravel, ni de mon père. C'était lui, mon père. 

Cela me donne à penser qu'alors nous allions au concert pour apprendre. Pas tellement pour le plaisir, même s'il y en avait évidemment beaucoup. D'abord apprendre ; on verrait ensuite pour le reste. 

Quand le Feu follet est sorti au cinéma, j'avais sept ans. Je ne l'ai évidemment pas vu à cette époque-là. Mais ma sœur aînée, elle, l'avait vu, et s'est mise à jouer les Gnossiennes et les Gymnopédies de Satie. J'ai donc joué moi aussi les Gnossiennes et les Gymnopédies. On n'imagine pas, il est impossible d'imaginer, aujourd'hui, à quel point cette musique nous semblait étrange ! Et je ne parle pas seulement de l'absence de barres de mesure. Je n'avais pas encore été mis en contact avec la musique de la seconde école de Vienne, ni même avec Bartok. Quand je pense que Boulez avait déjà composé sa deuxième sonate, et que mon père grommelait quand on essayait de lui faire écouter Mahler… 

Dans le fond, il me faut bien admettre, même si je n'ai pas énormément d'estime pour la musique d'Erik Satie, qu'elle fut au minimum une des portes d'entrée dans celle de Debussy. Je pense par exemple aux Canopes, du deuxième Livre des Préludes. J'ai sans doute eu tort de tant mépriser Satie. Sa musique fait partie de ces musiques qui sont indissociables d'une époque, d'une société, de mouvements artistiques, et c'est en pénétrant ces milieux qu'on se met à entendre les grands compositeurs (dans lesquels je ne peux décidément pas le ranger) avec une oreille plus intelligente, plus reliée et plus "historique", et sans doute moins exclusivement musicale. Après avoir banni cette musique, je la redonne à jouer à quelques élèves. Quelle est la part de nostalgie, quelle est la part de pédagogie, quelle est celle de la démagogie, je ne sais, mais c'est en revenant sur ses pas, c'est en "avançant vers le fond", qu'on découvre encore du neuf, en soi. Et l'on ne peut rien transmettre si l'on ne découvre pas du neuf en soi, de ça je suis convaincu. La fidélité à l'enfance n'est pas une manière de rester le même, pas du tout, c'est au contraire la chance maintenue vive de chaque jour trouver une nouvelle porte à ouvrir, et ainsi de se poster sur le chemin de l'étranger qui nous habite. 

lundi 14 avril 2014

Le Roi Arthur


On aperçoit un portrait de Chopin, au mur. On entend un vieil homme qui parle parfois polonais, parfois anglais, et qui parfois chantonne. On voit un piano dans le fond de la pièce, la lumière est magnifique. Le vieil homme aux cheveux blancs est heureux, il est entouré de gens, dont certains portent caméras ou appareils photographiques. Il aime parler, il aime être entouré, il a "seulement quatre-vingt douze ans", dit-il avec un petit sourire malicieux. Et voilà qu'il me met à parler français : « Chopin me parle ma langue. » Un peu plus tôt, on l'a vu répéter un concerto, concerto qu'il a dû jouer déjà mille fois et qu'il joue comme si c'était la première fois, avec ses vieilles mains, en cravate, ici, à Varsovie, chez lui. Dès qu'il le peut, il baise les mains des femmes qu'on lui présente. Toutes. Il écoute une chorale folklorique polonaise. Elles lui font une haie d'honneur, il leur fait un petit signe de la main, la mélodie est charmante, à la fois joyeuse et tendre. Il va s'asseoir car la marche l'a fatigué. Les chanteuses se placent face à lui, elles sont en costume. Entouré de toutes ces femmes, il est aux anges. Le Grand Arthur ! « Tu es assis ici comme un roi sur son trône. » lui dit la femme en lui tenant les mains. « C'est un grand honneur pour nous et nous t'aimons tous ! » Les chanteuses viennent se rassembler autour de lui, tout près. « Les gens ici aiment acheter tes disques ! » Il se penche vers elle pour mieux l'entendre, les mains toujours entre les siennes. « Tu es un grand homme et nous t'aimons tous ! » On entend : TOUTES ! Alors il prend la parole : « Je suis très vieux, je ne suis pas un grand homme, mais je vous aime comme ma vie. Vous m'avez donné tant de joie ! Chaque fois que je vous vois, ma Chère Amie, des larmes de joie me viennent. Je suis né ici et je vous garde tous dans mon cœur. » Les chanteuses reprennent voix. Il est au milieu d'elles, comme le petit jésus dans la crèche. Ces filles sont belles, on a tous envie de pleurer. On comprend que la femme qui se tient près de Rubinstein est un professeur de piano. « J'ai fait étudier tes mémoires à mes élèves. J'essaie de leur inculquer la discipline, mais tu leur apprends tout le contraire ! » Des couples de danseurs en costumes paradent devant le Maestro en faisant la révérence. C'est le Roi Arthur qui se tient là, parmi ses sujets, au pays de Chopin.

J'ai croisé Rubinstein une fois dans ma vie, juste avant sa mort, c'était au théâtre de Saint-Denis, où Richter donnait un récital Schumann. Il jouait les Novelettes, entre autres choses que j'ai oubliées. Fabuleux récital qui m'a marqué à jamais. Jamais plus depuis ce soir-là je n'ai entendu ce Schumann. À l'entracte, Rubinstein, complètement aveugle et soutenu par sa femme, est allé saluer son ami dans les loges. Une fois dans ma vie, je me suis tenu à quelques mètres de quelqu'un qui parlait la langue de Chopin comme sa propre langue, lors du récital de quelqu'un qui parlait la langue de Schumann comme sa propre langue. Ça me suffit. Je ne sais pas si vous connaissez les Mazurkas par Rubinstein, mais si vous ne connaissez pas ça, vous ne connaissez rien. 

vendredi 14 mars 2014

Sopranos


Ah, les sopranos ! Les sopranos, les sopranos, les sopranos… Je suis capable de passer de journées entières à les regarder, à les écouter, et à les regarder encore. Les grosses, les maigres, les fines, les grasses, les énormes, les légères, les lourdes, les belles, les moches, les sexy, les monuments, les grandes, les toutes petites, les vulgaires et les classieuses, les nobles et les ignobles, les intelligentes et les idiotes, les brunes et les blondes, les blanches et les noires, les rousses, les Russes et les Néo-Zélandaises, les Texanes… Toute la gamme, des coloratures aux mezzos, les légers, les lyriques, les dramatiques, en passant par les Falcon et les wagnériens. Kiri Te Kanawa est l'une des plus belles, et qui reste merveilleusement belle encore aujourd'hui (c'est peut-être la seule à devenir de plus en plus belle au fur et à mesure qu'elle vieillit). Comme beaucoup, je ne l'oublierai jamais dans l'Elvira de Losey. Tout est venu par Callas évidemment, qu'on a entendue encore enfant, et redécouverte dans Carmen un peu plus tard, alors qu'on repeignait le portail de la maison familiale, l'après-midi, en été. Victoria de Los Angeles, Lotte Lehmann, Christa Ludwig, Rita Streich, Berganza, Caballé, Suzanne Danco, Lisa Della Casa, Flagstad, Leyla Gencer, Elisabeth Grümmer, Astrid Varnay, Tebaldi, Crespin, Gundula Janowitz, Renée Fleming, Mirella Freni, Sena Jurinac, Edita Gruberova, Pilar Lorengar, Janine Micheau, Birgit Nilsson, Lucia Popp, Leontyne Price, Mado Robin, Julia Varady, Leonie Rysanek, Jessie Norman, Barbara Hendricks, Renata Scotto, Elisabeth Söderström, Kathleen Battle, Teresa Stich-Randall, Joan Sutherland, Cecilia Bartoli, Anna Netrebko, Anne-Sofie von Otter, Irmgard Seefried, Angela Georghiu, et Schwarzkopf bien sûr… Vous imaginez, toutes ces femmes…! Toutes ces voix… Une quarantaine de noms, de noms et de visages associés à des voix, à des corps vibrants et chantants, mais aussi murmurants… J'en oublie quelques unes, je sais. Quelques unes involontairement, et quelques unes volontairement… Mais peu importe. Imaginez-les toutes, toutes celles que je viens de nommer, imaginez-les toutes, vivantes, vibrantes, là, chez vous, dans votre salon, en train de discuter entre elles, un verre à la main. Schwarzkopf étant définitivement à part, je crois que je ferais un sort à Angela Georghiu, dont le timbre me procure une sorte d'ivresse unique, que je ne saurais expliquer. Tebaldi, Callas, Sutherland, dans un coin, et Schwarzkopf qui les observe du coin de l'œil, pendant que Seefried lui raconte qu'elle a écouté Otter dans Berlioz, mais le rire de Lucia Popp vient crever les bulles du champagne. La Bartoli ne sait pas trop comment se tenir et se rue sur les petits fours tandis que Jessie Norman et Monserrat Caballé se jaugent d'un coin du salon à l'autre, incrustées dans des fauteuils profonds comme des tombeaux. Fleming pose ses yeux lourds sur l'assistance et reste étrangement silencieuse. Hendricks passe d'un groupe à l'autre, très à l'aise, dit à Netrebko qu'elle est encore plus ravissante que sur scène, puis va embrasser Leontyne avec une émotion non feinte. Je trouve que Lisa della Casa a un air de famille avec Georghiu, ça ne m'étonne pas, mais elle est encore plus belle. Elisabeth Schwarzkopf fait signe à Janine et à Gundula de venir les rejoindre, et… On sonne à la porte !

« Surtout n'allez pas ouvrir ! » me dit Kiri Te Kanawa en mettant sa main sur mon épaule… Je regarde par la fenêtre, et je ne vois que la mer, à perte de vue !

jeudi 6 mars 2014

Shéhérazade (1)


Nous écoutions Shéhérazade, de Maurice Ravel.