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lundi 12 mai 2025

CECI N'EST PAS UN TEXTE


 

Il y a quelques jours est arrivée une catastrophe prévisible et prévue. Mon ordinateur, un Mac Book Air de sept ans d'âge, m'a lâché brutalement. Il est impossible de le recharger, et un ordinateur portable dont la batterie est à plat s'éteint, tout simplement. Je savais que cela arriverait, puisqu'il m'était de plus en plus difficile de le recharger, mais quand on est pauvre, on repousse constamment le moment de changer d'appareil, car les moyens d'en acheter un nouveau font défaut, et l'on se dit que la chance va continuer à nous sourire. C'est idiot mais c'est compréhensible. La machine n'est pas réparable, où à un coût exorbitant qui rendrait la réparation ridicule. Il a donc fallu le remplacer. Comme je n'avais pas cet argent, j'ai dû l'emprunter, emprunt qui s'ajoute à mes dettes. 

Oserais-je penser qu'il n'est pas tout à fait déraisonnable d'espérer de mes lecteurs une petite contribution à cette dépense somptuaire (somptuaire pour moi) de 1200 euros, auxquels s'ajoutent les frais versés au technicien chargé de récupérer une partie de mes données restées sur l'ordinateur défunt ? Après tout, j'offre ici gratuitement depuis des années des textes inédits auxquels certains ont la bonté de trouver de l'intérêt. Je sais bien que quelques uns d'entre eux ont déjà par le passé contribué financièrement à la survie de ce blog improbable, et c'est une occasion de les en remercier encore, mais ici, c'est dans l'urgence que je fais cette demande pour ceux qui pourraient se sentir concernés par les malheurs d'un écrivain sans éditeur et sans argent. Même une petite contribution serait grandement appréciée. 

Puisque nous sommes dans les histoires d'argent et que je révèle mes secrets de cuisine, j'en profite pour signaler que je me sépare de beaucoup de choses, dans l'espoir de gagner quelque argent. On ne sait jamais, peut-être se trouve-t-il parmi mes lecteurs des personnes qui pourraient être intéressées par tel ou tel de ces biens. 

***

Je commence par le plus important et le plus douloureux. Je vends mon piano. Un Feurich allemand de 1985, un ¾ de queue (220 cm). Magnifique instrument pour un pianiste professionnel ou un amateur éclairé. Il est actuellement en vente au prix de 30 000 euros. Vous pouvez en voir des photos sur le Bon Coin.

Je vends un très beau violon du XVIIIe, probablement de l'école flamande ou hollandaise, au prix de 5000 euros. Il s'agit d'une pièce rare. 

Je me sépare en outre de beaucoup de matériel audio et vidéo professionnel, dont la liste serait ici trop longue, que je tiens à la disposition de qui m'en fera la demande. 

Je vais sans doute être obligé également de vendre des livres et des disques, dont certains sont rares et précieux. Là encore, je ferai une liste pour ceux que ça pourrait intéresser. 

Et je finis par mes tableaux, que certains connaissent déjà, dont il me reste une trentaine de pièces au moins. J'ai la prétention de croire que certains sont assez beaux et originaux. 








Pour ceux qui veulent m'apporter une aide financière, je dépose ici deux liens (Leetchi et GoFundMe) à leur convenance.

samedi 22 juillet 2023

Sur les talons

Je suis le garçon, professeur de con. Je suis con, je suis cul, pas un saint. J'ai appris quelques chansons, des gestes et quelques caresses, ça n'a pas traîné. Dans le miroir, je vois un âne timide. Aplati. De grandes oreilles, un nez tragique, deux tristes yeux bien marrons, la peau assez jeune encore, peut-être trop pour l'âge. La bête se courbe mais n'a pas rompu. Si l'on regarde suffisamment on croit apercevoir l'ombre d'une joie, qui s'est enfuie comme la voleuse qu'elle était. Il y a des sons, aussi, dans cette figure. Je ne vous les ferai pas entendre. Pas tout de suite.

Si j'ai eu la frousse ? Et comment ! Toutes sortes de frousses. Des bien molles et des bien crevantes, des larges et des pointues, des retorses et des endormies. J'aime raconter des histoires mais je ne sais pas. Ça glisse sur moi, le récit, ça n'accroche pas. Je mets les pieds un peu partout, je salis le parquet, je me casse la figure dans les escaliers. Elles rient. Sans d'abord oser, puis très franchement. Je prends leurs seins dans mes mains, je mémorise pour le trépas. Il me faut des viatiques de chair ça au moins je l'ai su tout de suite. Je tourne les pages, ça me rafraîchit le visage. Je mesure, je goûte, j'enregistre, je pèse, je renifle beaucoup. Mon nez, c'est mon microscope. Jamais fini de faire mes gammes, même. Jusqu'au fond du couloir et retour, motifs, transpositions, anagrammes en perfusion, ponctuation suffoquée. Oxygène et odeurs, pestilence et regrets éternels. Je prends tout : l'instrument ne laisse pas de répit. 

Si chère de loin et proche, dans le creux de ses aisselles, oh les doux mensonges, humides et clos. Sa tête si légère, qui ne dit pas non. Un baiser, vertige dans ma bouche et peut-être dans la sienne. Je puise dans une mémoire fine comme une pâte à strudel ; elle se déchire souvent, c'est une muqueuse, translucide et pâle, et qui bat comme un tympan affolé. 

Voilà qu'elle me toise, le regard bien planté entre ses deux seins. C'est beau. Ses prunelles sont deux avions furtifs qui rasent le fond de la vallée — elle ira droit au but, c'est sûr. Je n'essaie même pas d'esquiver. Je suis la proie, c'est écrit. Nous écoutons Bill Evans. Les feuilles mortes. Je la ramasse à la pelle, elle se laisse porter, comme un péché. Son ventre a frémi, pourtant. Et peut-être pas en vain. Ils n'aiment pas mes images. C'est bien. Une honte de moins. Est-ce ? Ai-je ? Comment dire ? Dans ma poche, je sens des clefs, un mouchoir. Elle sort la tête du lit, comme d'une vague noire, m'attrape par la queue, et m'ordonne de rester là. J'ai à faire. Moi et moi. Nous avons à faire et à défaire. C'est du sérieux, avec la vie. La frousse et puis hop, j'oublie tout. On entrera dans l'éternité tout nu, la bite devant. C'est dit, Ma Vie. Elle me montre son triangle en regardant ailleurs. Je n'ai pas le cœur à me défiler. Je descends les Champs-Élysées sur les talons. La flamme derrière moi. Bouncin' With Bud. Comme ces après-midi d'été où je faisais du mur au tennis, près de la voie de chemin de fer. La balle revient toujours, si l'on sait s'y prendre. Avec qui joue-t-on, avec qui parle-t-on, avec qui dormons-nous ? Aimer, quel verbe ! Les symétries nous laissent muets et fiévreux. Nous découvrons, couillons, que les mots cachent d'autres mots, que les femmes cachent d'autres femmes. Vous n'avez rien appris parce que croyiez savoir. Vous avez préféré mordre dans les figues et vous éclabousser de leur jus. Ça ne pouvait pas durer, tout ce sucre. On se reverra, tu verras. Ton beau jardin est désert : c'est comme ça que je l'aime. Vous êtes sans indulgence, sans miséricorde, mais c'est dans son verger que poussent les fruits qui rachètent les instants et les gestes. La tristesse est si exaltante, quand elle a passé entre tes cuisses. Ceux qui n'en sortiront pas vivants auront été moins morts que les autres. Sourds et muets, comme des chiens abandonnés, je les regarde me montrer le chemin qu'il n'aurait pas fallu prendre. Leur regard en dit long. C'est le peuple des hommes, qui part, qui revient, depuis si longtemps. Trop c'est trop. La vérité, c'est que, riches ou pauvres, tous ont horreur de la solitude. Et de la beauté.

Mais encore… Mais encore dans la voix du matin, il aurait fallu être attentif et précis, noter et noter encore, parler bas quand les heures laissent entrer les petites joies si douces si calmes si paisibles, quand on sent la pulsation de la Terre, quand bat le cœur juste et bon, accordé à des phrases dépassant tout juste du silence, tièdes et palpitantes et qui ne s'imposent pas. « Soyons désobligeants pour les femmes et les éditeurs ! » me dit-il à l'oreille. Oui, bien sûr, mais comme il est dommage de devoir toujours aller à contre-sens, comme nous aimerions être simplement, simplement être, poser notre main sur son ventre et laisser le temps filer entre les précipices dans la paix de l'aube. Lassitude de devoir dire non encore une fois, une fois de trop. Revenir à Bach, en somme. L'aurore est éternelle. Les âmes endormies reposent, couchées auprès de leurs sœurs. Le péché veut les réveiller. Ne le laissons pas faire. Encore un instant de répit, avant le tumulte.

Prépare-toi, mon âme. Pour ton bien, tu seras abandonnée. Alors de ses yeux reviendront des amours qu'elle ne sait même pas, le temps du diable oublié, le sarcasme et la peur, et toutes les heures perdues éclateront comme des bulles de savon. Il y avait de la sainteté dans ces folies et tu ne le voyais pas. Un souffle puis un autre, une hésitation, la voix qui se brise, mais quand-même, c'était beau, le désir. 

mercredi 14 juin 2023

Pas moi

Ils préfèrent Françoise Gilot à Picasso, Camille Claudel à Rodin, les céréales à l'entrecôte, Camille Pépin à Luciano Berio, Khatia Buniatishvili à Benedetti Michelangeli, Albertine à Marcel, le chat au chien, les vallées aux montagnes, Colette à Jules Renard, Le Clezio à Céline, Anaïs Nin à Henry Miller, Barbara à Ferré, le sirop à l'alcool, le Bien au Mal, Stan Getz à Lee Konitz, l'écran au crâne, Hildegarde de Bingen à Guillaume de Machaut, le chaud au froid, le sucre à l'amertume, Camille fille à Camille garçon, la chèvre au chou, l'érotisme à la pornographie, le parfum à l'odeur, le glabre au pileux, la maman à la mère, l'à point au saignant, Albert à Renaud, l'indicatif à l'impératif, Jorge à Georges, Jung à Freud, le cercle au triangle, Clara à Robert, le lointain au proche, Tsvetaïeva à Toulet, le ciné au cinéma, le décontracté à la tenue, le Doliprane au jeûne, Satie à Berg, la gamme pentatonique à la gamme chromatique, le sympa au sympathique, la culture à l'art, l'immédiat au médiatisé, l'élève au maître, le plein au vide.

Pas moi. 

dimanche 23 avril 2023

NON

C'est l'histoire de ma vie. J'ai arrêté le piano parce que je n'étais pas assez bon. J'ai arrêté la composition parce que je n'étais passez bon. J'ai arrêté la peinture parce que je n'étais pas assez bon. Je vais sans doute arrêter d'écrire parce que je ne suis pas assez bon. J'aurai beaucoup arrêté, dans l'ensemble. Il ne me reste plus maintenant qu'à arrêter de vivre, parce que je n'ai pas été assez bon dans cet exercice — et là, c'est indiscutable : j'ai toutes les preuves. 

La seule chose qui pourrait contredire un peu cet état des lieux est que ce que je vois autour de moi n'est pas très bon non plus, très loin de là. C'est même assez mauvais, dans l'ensemble. Il y a bien sûr quelques notables exceptions, que tout le monde connaît, ce n'est pas la peine d'y insister, mais dans l'ensemble, encore une fois, le niveau est assez catastrophique, parmi les publiés et les exposés (à tous les sens du terme). J'en ai quotidiennement des dizaines d'exemples, il suffit d'allumer la radio ou de lire quelques extraits de ce qui se publie de nos jours pour en être convaincu. Mais est-ce une raison ? Est-ce parce que les autres sont mauvais qu'on devrait avoir le droit et même le devoir de se faire publier ? Non, bien sûr. C'est seulement un tout petit peu rageant tout de même. Quand on fait lire ses petits machins, on est très exposé, figurez-vous. Les réactions, ou les absences de réaction sont tellement parlantes, tellement signifiantes, comme on disait dans ma jeunesse ! À elles seules, elles suffisent à nous donner l'envie pressante de baisser les bras, d'« arrêter les frais ». Tout cela est si ridicule… Toutes ces nanas (car il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes, comme par hasard) qui sont aujourd'hui invitées à la radio ou à la télé pour parler de leur livres nous donnent un avant-goût très puissant de l'enfer de médiocrité arrogante dans lequel nous sommes invités à planter nos crocs émoussés. Comment peuvent-elles, comment peuvent-ils ? Voilà ce qu'on se dit à chaque instant. Comment est-ce possible ? Comment peut-on décemment penser qu'on a le droit de publier des textes aussi misérables, aussi convenus, aussi soumis à l'esprit du temps et à sa langue, aussi peu exigeants ? Ah, on peut dire qu'elles nous épatent, ces inconscientes, que leur absence totale de vergogne et de lucidité nous en bouche un sacré coin ! Toutes-et-tous, elles-et-ils n'ont pas le moindre doute : ils sont légitimes. Ils peuvent être pianistes, compositeurs, peintres, écrivains ; c'est tout naturel, pour eux. Nadia Boulanger, elle, demandait à ses étudiants de connaître par cœur tous les préludes et fugues du Clavier bien tempéré. Pour ceux qui ne le sauraient pas, il y a quarante-huit préludes et fugues dans les deux livres du Clavier bien tempéré. Dans l'édition Henle, cela représente 259 pages. Et non seulement ça, mais elle leur demandait en plus de connaître chaque voix individuelle de chaque fugue (il y en a jusqu'à cinq par fugue) et d'être capable de reconstituer de tête la fugue en question à partir d'elles ! Autant dire que des étudiants comme ceux-là n'existent plus aujourd'hui. Yvonne Loriod demandait à ses élèves de savoir jouer l'intégralité du Clavier bien tempéré (c'est déjà beaucoup moins difficile) et les trente-deux sonates de Beethoven (l'ancien et le nouveau testament). Voilà ce qu'il y a peu encore on considérait comme le minimum. Ça ne vous octroyait pas le moindre talent, bien sûr, mais au moins vous aviez une tête bien faite, et c'était un préalable indispensable. Ces exigences feraient rire, aujourd'hui, on bien les considérerait-on comme des résurgences malvenues d'un nazisme culturel qui ne dit pas son nom. 

On devrait féliciter les artistes qui produisent une non-œuvre, ou ceux qui non-produisent des œuvres. Ce sont eux, les grands héros de notre temps ! Ceux qui s'abstiennent. Ceux qui évitent la publication, le public, la publicité, la bien nommée renommée de ceux qui désirent être nommés deux fois, une fois par leurs parents et une fois par la rumeur, une fois par le sang et une fois par l'image. Mais, à ceux-là, personne ne songe à rendre hommage, bien entendu. Ils sont les oubliés définitifs, ils sont le terreau négatif qui donne à la lumière le pouvoir de sculpter les figures graves et satisfaites des œuvres positives. Ils sont morts avant que d'être nés, et c'est leur mort qui permet aux vivants de se réjouir de ne pas encore disparaître dans le tombeau. On ne les estime pas, et ce n'est pas qu'on les mésestime, c'est que l'estime ne se lève jamais sur leur horizon. À ce calcul approximatif, ils sont déclarés en découvert, leur solde est négatif ; le commodore a beau tourner le gouvernail en tout sens, il ne rencontre que vents contraires — aucune voie ne s'ouvre dans les flots gris qui sont autant de murs infranchissables. Il n'y a que leur mort réelle et définitive qui puisse parfois apporter quelque sens à une existence qui en manque absolument — c'est dans l'oubli éternel qu'ils espèrent un regain d'affection, ou seulement d'attention. Leur opacité est leur seul bien tangible, ils s'y accrochent comme à une main tendue sortie de nulle part. Les prend-on en photo que le cliché est flou, raté, sous-exposé, inutilisable, impubliable. Alors dans la solitude ils écoutent la voix lumineuse d'une Barbara Schlick, et rêvent qu'ils sont portés eux aussi dans l'ardeur de l'astre de vie par la grâce furtive d'un avantage indu, d'un malentendu loufoque. Ils avancent ainsi, de rêve en rêve, jusqu'au monde des opinions, qu'ils observent du dehors, prudemment, dont les roucoulades nacrées leur parviennent par bribes merveilleuses comme nous parvient la lumière des étoiles mortes depuis longtemps, ces noms brûlés déposés dans le ciel. Car les hommes n'apprennent rien, ils ne savent que mal servir les morts, ils n'existent réellement que dans le temps où il est trop tard, ils s'éveillent quand il est celui de dormir, comme des assoiffés qui se sont gavés de sucreries ; ils se croient immortels quand ils ont le sang déjà aigre et ils se plaignent de l'abîme quand la vie les traverse de part en part. Il faut dire une messe pour eux, ceux qui pleurent sans savoir pourquoi, ceux qui se réveillent à l'aube d'un dimanche ensoleillé avec l'envie de remonter à la source, à l'introuvable source du désir, ce désir qu'ils ont piétiné de fureur parce que leur regard ne rencontrait que des phrases vides et des grimaces. 

Les publiés d'aujourd'hui sont avant tout des gens pour qui la publication (la notoriété et la petite gloire qui l'accompagne) est l'essentiel. On n'écrit plus pour écrire, ou parce qu'on a quelque chose à dire, on écrit pour être publié. Cette perversion, ou sa version paroxystique, date vraisemblablement des années 80 du siècle dernier (années où la publicité est passée sans vergogne sur le devant de la scène, poussant dans les coulisses ceux qui la tenaient comme on pousse les vieux restes d'un repas à la poubelle), mais, depuis une ou deux décennies, elle a pris une ampleur qui ne laisse aucun doute sur sa féroce tyrannie. Tous les artistes et tous les écrivains ont toujours eu un besoin impérieux de se faire connaître et reconnaître, certes, mais ils avaient jusque là le souci, plus ou moins marqué, plus ou moins délibéré, plus ou moins innocent, de dissimuler ce vice infect sous l'éclat des œuvres qui les rachetaient un peu

La vitrine… Il n'y a que ça qui les fait mouiller. La littérature n'a pas toujours été pur prosélytisme pour soi-même enrobé de sucre et d'égards malsains pour la cité, ou bien si ? Je l'ignore. Je n'aime plus la littérature. Commençons par plonger madame Yamilah dans un état hypnotique et demandons-lui son avis sur la question. Madame Yamilah a la tête qui lui sort par les yeux, le sang qui bout, elle voit Jack Lang, un verre de champagne à la main, qui roule une pelle à la Culture et à la Presse, elle veut fuir cette orgie mais toutes les issues sont murées par des écrans géants qui trépignent en cadence jusqu'à l'assourdissement. Il y a longtemps que je n'avais pas pleuré autant. Je monte le volume de la Messe en si, je ne veux plus entendre mon cœur. Mais cette église, là, était-elle aux normes ? La poésie ne doit pas être l'écume du cœur, vous en êtes sûrs ? C'est déjà pas si mal, c'était, qu'on la recueille précieusement, celle-là, comme on éclaircit un bouillon dont l'aspect est bien moche. Victor Hugo, ou Flaubert ? Nous tournions entre la folie et le suicide. Flaubert, sans hésiter. Madame Bovary pour cinq cents francs, quand Hugo vendait son roman (son opus, comme dirait Arnaud Laporte) pour trois cents mille francs — il avait déjà les funérailles nationales en tête : Le BTP ne désarme jamais, Bernard Arnault ne dort que d'un œil, ses collections enflent comme une tumeur, comme une rumeur, les grands sentiments font les grandes réussites, dès lors qu'on sait en faire la réclame, tout est sur le visage et la nature morale a horreur du vide, elle doit constamment s'observer dans le miroir, se tâter le muscle et vérifier que le courant passe, c'est sa mesure — c'est ainsi que les vies vont à l'enflure : les mains sales ont les gants plus blanc que blanc, la vocifération ouvre la voie, les rhinocéros passent en convoi et les prudents s'écartent, gênés autant qu'intimidés. La gangrène par en-dessous ne dérange que les odorats trop sensibles. On peut rire, bien sûr, mais on rit seul. Quand je pense qu'on naît, qu'on meurt, qu'on se réjouit, qu'on s'afflige, qu'on travaille à toute sorte de métiers, qu'on est très occupé… Très occupé… Trop sans doute pour entendre. Les sourds ont des mines sérieuses, parce qu'il faut être sourd pour être sérieux, il faut s'occuper à réussir, et à le faire savoir, il faut en être, il faut influencer, c'est un métier, il faut être du bon côté de l'écran. Que c'est bête, bon dieu, que c'est bête ! La solitude, c'est le vide, c'est la torture du plaisir sans limite, c'est le rire incarné qui se retourne dans la chair, la solitude est aussi inhabitable que les larmes, qu'un paradis d'où seraient chassés tous ceux qu'on a aimés. Moi aussi j'ai eu vingt ans vous savez ! Moi non plus je n'ai pas eu le temps — et je ne l'ai plus non plus. Je suis enterré vivant mais ma tête dépasse et je vois les mollets des femmes. C'est beau mais elles passent trop vite. Elles sentent l'iris, le mimosa, les genêts et le lilas, l'herbe coupée, le foin et la sueur, il aurait fallu ne rien dire, ne rien voir, et surtout ne pas entendre leurs voix et ne pas les croire, mais la poésie est un maître tyrannique ; vivre sans elle ne nous a pas semblé possible. Je dis “poésie” par pudeur (et surtout par prudence). 

Regardez-les, un verre de vin et un cigare à la main, autour de deux jolies femmes. Mais pourquoi donc font-ils tous exactement la même chose ? Elle a la bouche pleine de dents mais ne sait pas enflammer son allumette, la péteuse. On l'a mise en vitrine et elle se régale ; on n'a même plus besoin de les rétribuer, ces connasses. C'est toujours ça de pris, semble-t-elle se dire. De quarts d'heure de télé en quarts d'heure de radio, il faut occuper le terrain. C'est l'interminable guerre du dégoût, jusqu'à saturation. Tout peut arriver… même rien. Nous y sommes. Alors on peut en venir à aimer la guerre et le massacre, seulement pour entendre un autre son, une autre musique, des paroles moins convenues, ou au moins pour en avoir l'illusion un instant, pour oublier un peu les vitrines des libraires et le sale boniment moral. Il n' y a pas grand-chose entre la Messe en si et le vacarme, entre la haine pure et la sainteté, et ce pas grand-chose, c'est encore trop. 

Je suis frappé, comme souvent, de constater que la langue française nous offre avec constance une carte très précise du sens tel qu'il s'entend chez les parleurs innocents : lourds et sourds peuvent très souvent s'échanger leurs effets, sans dommage pour la vérité. À une lettre près, ils disent la même chose, et ce rapprochement des deux signifiants est en lui-même un autre signifiant, terriblement sonore dans son mutisme apparent. Céline nous disait : « Ce qu'ils sont lourds ! », et moi j'entends : « Ce qu'ils sont sourds ! ». Depuis que je suis enfant, je souffre de cette affection, qui est ma plus tenace malédiction : on me met (ou je me mets) toujours face à des gens qui n'entendent pas, et je ne comprends pas qu'ils n'entendent pas, ou qu'ils n'écoutent pas. Je voudrais savoir pourquoi. Qu'ont-ils donc à craindre ? Que redoutent-ils d'entendre ? Eux-mêmes ? Car notre parole, lorsqu'on parle, fait surgir la voix de l'autre ; c'est comme un écho qui atteste de la présence : il y a un inévitable retour. Nous ne sommes pas seuls. 

Sans doute ai-je toujours eu peur d'être abandonné. Mon plus ancien cauchemar est un rêve dans lequel je suis sous l'eau, dans une rivière transparente qui me montre avec une clarté cruelle ma mère tranquille en train de ratisser le gravier du jardin. Il fait beau, c'est l'après-midi. Les formes sont parfaitement dessinées, d'une main très sûre. Et je crie pour appeler ma mère qui bien sûr reste imperturbable, affairée bêtement à une tâche qui me paraît aussi familière qu'absurde. Non seulement elle ne comprend pas ce que je dis, mais surtout elle semble ne pas l'entendre. Rien dans sa physionomie ne montre que ma voix porte. De quoi est faite cette eau qui nous éloigne des autres, qui nous tient enfermés en nous-mêmes ? Je crois que ceux qui aiment sincèrement la musique ont éprouvé cette terreur, car elle seule, la musique, peut nous faire sortir de cette prison, dans l'instant qu'elle advient. Au moment où j'écris ces lignes, une magnifique pie vient tout près de moi, qui resplendit dans le soleil. Elle ne fait aucun bruit, elle qui peut en faire tant quand elle s'avise de pérorer. Elle aurait pu me dire tout ce qu'elle avait sur le cœur : par exemple que le ciel est orange, ou vert, ce que personne ne voit, que les champs autour du village sont recouverts d'un voile qui l'empêche de s'y reposer, que les parfums des chemins au printemps la rendent folle, et qu'elle doit voler très haut pour ne pas raconter tout ce qu'elle sait des hommes. Elle aurait pu me parler, et je l'aurais écoutée, mais elle sait que moi non plus je n'ai d'oreilles qu'au dedans de moi et qu'elle perdrait son temps. « Ce qu'ils sont sourds ! » pensent des hommes tous les animaux. Pour ma pie, je ne suis qu'un homme parmi les autres ; je peux, au mieux, écouter Bach ou Albeniz, mais je suis sourd à tout le reste. La réalité est infiniment plus grande que nos sens, et notre clavier est si pauvre qu'il nous impose de faire intervenir la Science pour décrire ce qui nous entoure, preuve absolue de notre infirmité. Le silence des bêtes, par moment, quand nous parvenons à faire taire notre lancinant babil, nous laisse entrevoir la parfaite complexité de l'univers. 

La mauvaise littérature est affaire de conviction, elle manque de silences et d'effroi dans ses phrases, tout est rempli, comme les prosélytes ont l'esprit rempli de vérité, tous les embranchements sont déjà inscrits sur la carte, la signalisation est très claire, les balises clignotent et parlent haut. C'est sans doute ce qui la pousse à vouloir être très-visible, car l'image comble ceux qui en sont avides. La mauvaise littérature est imperturbable car elle sait à l'avance ce qu'elle doit entendre, et donc ce qu'elle peut dire. Nous n'avons avec elle aucune conversation réelle. Elle parle toute seule, elle vit dans un milieu stérile, à l'abri des bactéries et des virus dont elle se croit menacée. Tous les fleuves du monde, tous les vents, tous les océans, toutes les bêtes et tous les poèmes l'observent de loin, comme un monument sans fenêtres qu'il vaut mieux éviter, mais rien n'entame son aplomb de plomb. Elle a le nombre et la publicité pour elle, et la télé, et la statistique, et la rumeur, et la renommée, et la puissance de l'autorité rassurante. La mauvaise littérature est tout entière dans le « live », dont ils raffolent tous, qui à l'envers se lit « evil », le mal, elle colle à la vie comme le sparadrap à la plaie, le sparadrap qui prétend empêcher le mal alors qu'il ne fait que le recouvrir. Ils veulent être vaccinés, ils veulent traverser l'art sans une égratignure, en continuant de penser ce qu'ils pensent, en continuant de vivre comme ils vivent, ils veulent rester moraux jusque dans la lecture, ils veulent être préservés et innocents. Nous avons lu pour nous faire du mal, et c'est bien ce qui est condamné aujourd'hui. Je ne vois pas comment un véritable écrivain pourrait aujourd'hui ne pas s'autocensurer. Il sait que sauver l'humanité n'est pas de son ressort et que ceux qui s'en vantent sont des assassins en pantoufles ; il est irréconciliable, ce qui rend sa parole presque impossible : il ne peut pas parler librement, il est trop seul pour cela. Il n'a de refuge qu'en lui-même et ses phrases — autant dire qu'il est nu comme un nouveau né. Tous ceux qui parlent en meute sont protégés par elle mais ont les jarrets coupés et des mains d'automate, car leurs phrases sont déjà écrites à l'avance (elles s'écrivent toutes seules) : on les voit venir de loin, tenus serrés par l'image et la bouillasse éditoriale. En cour, ils sont aussi interchangeables que des secrétaires d'État ventriloques : quel que soit le remaniement ministériel du jour, leur dialecte pasteurisé et veule aura le goût de l'industrie, tous ils parlent depuis leur filière ; on a l'impression qu'ils n'ont pas vu la lumière du jour depuis leur naissance, et que leur étable sonorisée est le seul monde qu'ils connaissent. Ce qu'ils prennent pour la morale est l'ensemble des règles que leurs chefs-produit ont édictées durant leur dernière réunion marketing. 

La mauvaise littérature est avant tout affaire d'oreille, ou plutôt d'absence d'oreille. Et comme l'absence d'oreille est le signe distinctif essentiel de notre époque, il est parfaitement normal que nous vivions dans une société post-littéraire. Un des signes les plus patents de ce manque d'oreille est la sensibilité (ou plutôt l'insensibilité) aux scies langagières, ce venin sucré. Je le remarque quotidiennement. Les rares personnes qui font état de leur allergie aux scies de la parlure contemporaine le font toujours avec un retard considérable. Quand elles prennent conscience d'une de ces horribles rengaines, on peut être certain que celle-là a déjà deux ou trois ans d'âge. Durant ces deux ou trois années, ces gens sont restés complètement sourds. À chaque fois que j'ai pointé une nouveauté en ce domaine, on m'a répondu par des exemples complètement hors d'âge. C'est un peu comme si, aujourd'hui, quelqu'un s'avisait soudain qu'on dit beaucoup (peut-être même exagérément) « c'est vrai que ». Pour en revenir à la musique, je suis très frappé de voir qu'il est devenu impossible d'affirmer tranquillement (par exemple) qu'un Thomas Enhco est une nullité caractérisée. Essayez, vous verrez quelle levée de bouclier vous allez susciter. Il y a encore trente ans, la question ne se serait même pas posée. Aujourd'hui, on va vous demander des preuves de ce que vous avancez. Mais quelles preuves pourrait-on apporter à des sourds ? Si je leur dis qu'ils sont sourds, ils vont hurler au fascisme. Alors je ne dis rien. C'est le fait même de devoir en parler, qui est extraordinaire ! C'est le fait d'avoir à prouver que le ciel est bleu, qui devrait faire dresser les cheveux sur la tête ! Sans doute vivent-ils dans un monde dans lequel le ciel a cessé d'être bleu, et c'est moi qui suis en retard. 

Ce qu'il faut, c'est dire NON. Mais ce n'est pas facile, de dire non, quand on veut tellement que les autres nous disent oui. J'ai beaucoup écouté Federico Mompou, depuis quelques jours. Il m'aura fallu soixante ans pour être capable d'aimer cette musique qui, il y a trente ans, me paraissait trop simple, pas assez composée. La vie est compliquée. Mes goûts ont changé, mais finalement pas tant que ça. Au-delà des spectaculaires volte-face et reniements, il me semble que le fond est resté assez stable, heureusement. Mompou était là depuis longtemps, mais un surmoi tyrannique me retenait. À lui je ne veux plus dire non. Je me retrouve tellement dans cette manière d'improviser. Où sont passées toutes ces centaines d'heures (ces milliers !) passées à improviser ? Qu'en ai-je fait ? J'ai jeté toutes les bandes magnétiques qui en avaient gardé la trace. Dommage. C'est fou tout ce que j'aurais jeté ! Arrêté. J'aurai passé ma vie à dire non. D'ailleurs ma mère m'appelait « Monsieur Non », quand j'étais enfant. Plutôt mort que sympa… Ça ne rend pas la vie facile, je vous assure. Il me semble que lorsque je serai mort il ne subsistera rien de moi. Aucune trace. Tout à fait comme si je n'avais jamais existé. Ci-gît l'Absent. Le non-advenu. Sur ma tombe : rien. C'est trop simple, d'aimer. Ou alors c'est beaucoup trop compliqué. On verra ça après la vie. 

Ma voix ne porte pas. — C'est un constat. Je n'aime pas les gueulards. 


dimanche 19 mars 2023

Écran

Après un bref engouement, surprenant et très passager, plus personne ne s'intéresse à ce que j'écris, y compris chez mes plus proches amis. Je m'y attendais. C'est tout à fait normal. J'ai pu faire illusion un certain temps, mais ce genre de chose ne dure jamais longtemps. La poésie ? Ridicule. La prose ? Médiocre. Le roman ? Rien. L'essai ? Incapable. Je ne suis même pas foutu d'écrire une nouvelle digne de ce nom. Je ne parviens pas à aller au bout d'une idée, d'un texte, d'un canevas, d'une intrigue, et même mes phrases sont le plus souvent bâclées, bancales, imparfaites, lourdes et gauches. 

J'en reviens donc nécessairement aux origines de tout cela : écrire pour quoi faire ? Pour séduire ? Pour passer le temps ? Pour faire mal ? Pour se venger ? Pour trouver un substitut à la musique ou aux coups ? Pour avoir le plaisir d'utiliser le point-virgule ? Pour avoir tout de même un semblant de discipline (je n'ose pas parler de but ; et quant à l'infâme projet, je ne suis tout de même pas tombé si bas) ? 

Comme tous les ratés, j'ai cru qu'en inventant de nouvelles catégories d'écriture (je n'ai tout de même pas l'inconscience de parler de "formes") mon incapacité foncière serait moins apparente, ou moins cruellement mise en lumière. Hélas ! Je me demande aujourd'hui si cela n'a pas eu l'effet contraire. 

C'est le Clavier bien tempéré de Bach (joué au piano par Pierre-Laurent Aimard), que j'écoute ce matin en écrivant, qui me ramène à la simple et implacable réalité. Cette musique est d'une parfaite humilité, ce qui ne l'empêche pas d'être géniale. Il me fallait bien cette leçon, aujourd'hui.

Je pense à Keith Jarrett qui, dans une interview, comme toujours passionnante avec lui (quelle différence avec ses confrères !), explique que si l'on veut avoir une petite chance de savoir jouer du piano, il faut pratiquer cet instrument à l'exclusion de tout autre (il fait allusion aux pianistes qui sont passés au piano électrique ou au synthétiseur, et qui sont revenus au piano acoustique), durant tout une vie (il parle même de plusieurs générations…). La construction d'une discipline (et d'une langue propre, car les deux choses sont intimement liées) est extrêmement longue ; elle se déploie dans le temps et il n'existe pas de raccourcis, sauf pour quelques génies que personne n'est heureusement en mesure d'imiter. 

Ce n'est pas un hasard si, pour beaucoup de pianistes (et, au-delà, pour beaucoup de musiciens), la lecture et la pratique du Clavier bien tempéré est un geste quotidien, effectué tout au long de la vie sans la moindre lassitude. La discipline, dans la musique, est la moindre des choses. On ne peut en faire l'économie. 

Il est possible d'imaginer un écrivain qui n'écrirait qu'un seul livre, et qui n'écrirait qu'exceptionnellement. Ça me paraît difficile, mais pas inconcevable. Dans le domaine de la musique, c'est rigoureusement impossible. On ne compose pas de musique, on ne joue pas d'un instrument, sans avoir une grande familiarité avec l'instrument et les partitions et les œuvres— les connaître par cœur est très loin d'être suffisant. C'est tout le corps qui doit être en phase. Et c'est l'histoire d'une vie.

Ma vie a été coupée en deux. Tant que j'ai travaillé mon instrument (jusqu'à la fin du siècle dernier), tant que cette discipline a été là, chaque matin, chaque jour, chaque mois de l'année, mon corps a été en équilibre, ou, du moins, savait comment revenir très vite à l'homéostasie : il connaissait le chemin. Quand un muscle n'est plus utilisé, il s'atrophie jusqu'à disparaître. Je le constate chaque fois que je pose mes mains sur un piano. C'est horrible, car je pensais naïvement que ce savoir était là pour toujours. J'ai préjugé de mes forces et j'ai mal jugé mes instincts morbides. 

Je me rappelle très bien le jour où j'ai découvert la plaisir de dessiner, de peindre, d'imaginer des formes, de les superposer, de les modifier, encore et encore, mais surtout, surtout, de tenir un crayon ou un pinceau — l'outil, l'instrument, encore. C'était à l'évidence une autre forme de discipline, mais une discipline infiniment plus douce, plus calme, moins contraignante et moins brutale que celle de l'instrument (qui, elle, fait intervenir un nombre considérable de paramètres, de savoirs, de facultés, de mémoires). J'aurais dû continuer, car ce plaisir et cette sérénité au moment de l'acte me faisaient un bien fou, qui compensait, au moins en partie, l'absence douloureuse de la discipline instrumentale, absence que je m'étais infligée volontairement comme une autre sorte de discipline (ou de punition). Ma vie aura été une succession d'abandons, de renoncements. Tout ce qui aura compté, j'ai senti très vite qu'il fallait que je l'abandonne, que je le laisse derrière moi, avec le très vague fantasme que sa reprise serait le moment le plus favorable, le plus déterminant, le plus signifiant, de la même manière que la réexposition est le geste le plus important d'une sonate. C'est toujours le retour, par quoi la vie vaut d'être vécue, d'avoir été vécue. 

Je dis fantasme car, justement, j'ai fait en sorte de ne pas pouvoir reprendre. Je me suis conduit de telle manière que les chemins soient interrompus sans qu'on puisse en retrouver trace. La végétation (la vie) a tout recouvert. La vie a recouvert la vie, le plein a recouvert le vide. Ma mémoire insuffisante, insuffisamment préparée, mal ensemencée, indisciplinée, indomptée, ne me permet pas de soulever le vif exubérant qui s'est jeté sur ces voies abrégées pour les recouvrir de sa masse vigoureuse et intransigeante. Je ne perçois que le murmure d'un ruisseau souterrain, mais je n'y ai pas accès, je ne peux m'y abreuver. Cette impossibilité me blesse terriblement, me torture jour et nuit. J'ai laissé mourir des morceaux de moi, et leur absence vient me hanter chaque jour comme un membre amputé ne nous laisse pas tranquille. Toutes les blessures sont encore là, et les douleurs sont encore plus douloureuses de ne plus avoir de support auquel se rattacher, de membres qui leur donneraient un sens, ou, au moins, un contexte. 

On dit « brûler ses vaisseaux »… Mais dans mon cas, ce n'est même pas de ça qu'il s'agit. C'est plutôt que j'ai gaspillé mes cartouches sur des cibles qui n'étaient pas les miennes. Combien de fois avons-nous tiré sur la bonne cible ? Une fois ? Deux fois ? Ça se compte sur les doigts d'une main, en tout cas. Je pense en particulier à une courte pièce que j'avais composée pour mes élèves, du temps que j'étais au conservatoire. Il s'agissait d'une composition très modeste, pour violon, violoncelle, piano, et peut-être un instrument à vent (hautbois ?), je ne sais plus. Et même le terme de composition est presque un abus, puisqu'il s'agissait d'une libre adaptation de l'un des Mikrokosmos de Bela Bartok. Je n'ai pas gardé trace de cette courte page, et je le regrette beaucoup, car je crois vraiment que c'est ce que j'ai écrit de mieux dans ma vie. Il y avait là une parfaite adéquation entre l'écriture et le sens, entre la forme et les moyens, et, comme toujours dans la musique, ça s'entendait sans l'ombre d'un doute. J'en avais été le premier surpris. Je n'aurais pas pu changer une virgule à ce que j'avais noté. Cette minuscule anecdote, ce fait presque insignifiant m'est resté comme une leçon bien adaptée à son objet reste pour la vie. Il n'y en a pas tant que ça. La modestie de cette composition était loyale, sans feinte. Pour une fois, je ne m'étais caché de rien, aucune fumisterie, aucune embrouille, aucun détour, et j'avais mis mon métier à l'épreuve de la matière sonore avec une économie parfaite. Nous recevons dans l'existence beaucoup de leçons, qu'elles viennent des autres ou de la vie elle-même, mais très peu d'entre elles ont un sens clair et indiscutable : celles-là nous marquent à jamais, car elles nous font toucher du doigt ces vérités incontestables qui sont les points cardinaux de nos existences.

Si ce que j'écris n'intéresse personne, c'est sans doute parce que je n'y suis pas. Oh, j'y suis par moment, bien sûr. Il arrive ça et là que mes phrases ne soient pas complètement dénuées d'être et de nécessité, mais c'est si rare que sur la longueur, on ne perçoit que l'absence et la vacuité. Il suffit d'écouter n'importe quelle page (je dis bien n'importe laquelle !) prise au hasard dans le Clavier bien tempéré pour savoir ce que c'est qu'une phrase pleine d'être et de nécessité. Bach n'écrit jamais en vain. Il n'a que faire du son ! Je veux dire du son qui n'est pas relié à l'être, qui n'en est pas empli. Un son-sans-être est un son mort. 

Je me souviens d'avoir ressenti cette chose-là avec beaucoup de force, alors que j'habitais, seul avec mon chat, une grande maison dans un minuscule village bourguignon, au début des années 80 du siècle dernier, et que je travaillais les suites françaises de Bach, en hiver. Le paysage était austère, la maison inconfortable, les hivers longs et impitoyables, mais jamais je n'ai connu une solitude d'une telle nature. Jamais non plus je ne me suis senti aussi libre. Dans la sarabande de la suite en si mineur, j'avais partout la sensation de me trouver sur le plus haut sommet de chaque note, là où la voix de la note porte au plus profond de nous-même, où elle atteint sa cible avec une précision jamais mise en défaut, comme si elle nous connaissait mieux que nous-même. De là vient une exaltation d'une qualité insurpassable. Quand on a fréquenté de tels vertiges, il est difficile de s'accommoder du médiocre. 

La plupart des actions faites par notre corps le sont à notre insu. Si l'homme devait décider de lui-même de chaque processus métabolique, chimique, électrique ou hormonal de son organisme, il passerait sa vie à ne penser qu'à ça, et cela l'empêcherait de vivre. Qu'on songe seulement à la respiration… C'est la vie elle-même qui s'organise de manière spectaculairement efficace, sans que nous ayons à y penser. Dès que l'homme met les mains dans cette fabuleuse machine qu'est un corps, il dérègle le système en croyant l'améliorer, par méconnaissance et manque d'humilité (l'homme est un grand dérangeur). Écrire, c'est un peu la même chose. La langue sait bien plus et bien mieux que nous comment elle doit s'y prendre pour que sens et son enfantent d'une manière satisfaisante, ne s'agressent pas, ne s'annulent pas mutuellement, laissent le singulier venir à la conscience que nous partageons avec les autres. La difficulté est donc de ne pas trop la déranger, de l'accompagner, plutôt que de vouloir la commander, de ne pas faire écran à ce qu'elle dit à travers nous, de la laisser parler.

Je suis lourd et gauche, moi qui voulais être adroit et léger. À qui la faute ? Mes parents m'ont fait ainsi, et mon temps, et les morts avant moi, et les astres, et Dieu et mes désirs. J'ai cru un temps pouvoir être acteur, alors que je ne suis que spectateur, mais ce n'est pas faute d'avoir souvent et mal joué la comédie. Mes mains conversent le souvenir de bien beaux moments, mais ces souvenirs sont de plus en plus évanescents, inconsistants et aléatoires. Ils viennent encore troubler mon sommeil et sont parfois si cruels que je leur en veux. Je ne devrais pas, car le grand sommeil aura tôt fait de tout emporter, et alors, sans doute, je les regretterai. Car même cette cruauté est aimable, si on la compare à l'oubli définitif. 

Dans le fond, je devrais être content. C'est seulement lorsque ce qu'on écrit n'intéresse plus personne que l'on peut écrire vraiment, c'est-à-dire dans la liberté et la solitude inconditionnelles.

mardi 30 novembre 2021

Là où j'en suis


Tant qu'un homme n'est pas mort, on peut dire qu'il n'a pas vécu. Ayant vécu, je suis mort. C'est vérifiable. Je vois bien que le monde se comporte tout à fait comme si je n'existais plus, et même comme si je n'avais jamais existé. C'est en cela que réside ma chance. Il se peut aussi que le monde m'ignore parce que lui et moi ne nous trouvons pas dans le même plan de l'univers (ce que je prends pour le monde ne serait alors qu'un reflet inversé de mon absence). Cette hypothèse est à envisager sérieusement. 

Il m'a donc fallu attendre le trépas pour commencer à raconter la vie que j'ai empruntée pour arriver là où j'en suis. Cette vie — dont personne ne voulait, il faut bien le dire — n'était pas la mienne, mais il a pourtant fallu faire comme si. J'ai su donner le change. Dans ce domaine, au moins, c'est un sans-faute. Même mes plus proches amis ne se sont aperçus de rien. Ils continuent comme si de rien n'était de m'appeler Georges. Georges par-ci, Georges par-là, Georges a fait ci, Georges n'a pas fait ça, Georges aurait dû, Georges a tout raté, Georges était plus ou moins ce qu'il aurait voulu être, Georges pensait que, Georges ne manque à personne… Ils sont persuadés de m'avoir connu et d'avoir croisé une vie, une trajectoire inscrite dans le temps qu'ils appellent une vie, ma vie, une vie qui se serait croisée avec la leur, une vie qui aurait été contaminée et infléchie par la leur. Ils n'en démordent pas : nous nous sommes connus. Nous avons été des amis, des frères, des parents, des cousins, des relations de travail, des amants, des compatriotes, des contemporains. Nous avons interagi, comme ils aiment à le dire. Nous nous sommes parfois disputés, brouillés, détestés, et même aimés, nous nous sommes perdus de vue, puis retrouvés, puis reperdus, nous nous sommes oubliés, entendus, compris, ou méprisés. Bref, nous avons, selon eux, expérimenté ce qui fait qu'une vie humaine est une vie humaine, nous avons échangé des numéros de téléphone, des billets de banque, des gnons, des affects, des pensées, des idées, des sentiments, des souvenirs et des moments, et même quelques fluides et bactéries. Certains vont jusqu'à parler de gènes, mais cela dépasse mes compétences. 

Il paraît que le Georges qui écrit ces lignes aurait eu cinq frères et une sœur (c'est lui qui le pense, ou qui le croit, et c'est ce qui est inscrit dans l'état civil). Dans une autre version de l'histoire, il aurait eu six frères, ou même sept. Laissons ces détails de côté pour le moment. Disons qu'à l'heure où nous parlons il aurait cinq frères, puisque la sœur est morte, ce qui semble indiquer qu'elle aussi a vécu, contrairement aux autres qui ne se sont pas encore prononcés sur ce point. Auront-ils vécu ? Auront-ils croisé d'autres vies que les leurs ? Nous le saurons bientôt. À ce point de l'histoire, on pourrait se demander aussi s'il doit être fait mention de l'Histoire, ou si nous devons l'ignorer autant qu'elle nous a ignorés. Les romans en général font entrer cette donnée dans leurs équations, mais avec quel bénéfice ? La question se pose. Je dirai seulement pour l'instant que l'Histoire et l'histoire ne sont pas seules à se croiser, qu'il faudrait tenir compte également des bêtes, des paysages, des forêts, des températures et des odeurs, de la qualité des sols et des coucheries de François Hollande. Si rien ne devrait être laissé de côté, il va de soi pourtant qu'on ne pourra pas complètement négliger certaines contraintes techniques ou physiologiques, comme le nombre de pages du volume et la santé du rédacteur. Il faut rester réaliste. 

(J'aimerais manier les guillemets comme on pavoise, comme on porte haut les oriflammes, comme enfin on habille sa maîtresse, j'aimerais citer sans relâche, pour porter ma voix parmi les nombres, j'aimerais me frayer un étroit chemin à travers les ombres et trouver là un peu de la lumière dont l'absence me brûle, j'aimerais ouvrir la bouche pour laisser parler les autres, rapporter, faire écho, laisser entendre, m'instruire enfin dans le bourdonnement infini de la conversation des écrivains, être l'oreille qui se fait bouche, être le mot de passe, la phrase de passage, la fenêtre ouverte sur l'intelligence.) 

Un tableau vivant nécessite des personnages, de la psychologie, des anecdotes, une certaine chronologie (qui peut éventuellement être retournée ou défaite), un rythme, une ou des intrigues, des descriptions, et une composition. Certains ajouteraient une direction, ou un terme, mais c'est précisément ce que nous voudrions éviter, sans savoir si la chose est possible. Ah, j'allais oublier le sens, mais de cela nous ne sommes pas comptables. S'il devait arriver que des lecteurs en trouvent dans ces pages, nous devrions décliner toute responsabilité, et renvoyer ces lecteurs à leur propre désir, ce qui ne devrait pas être très difficile, puisqu'ils ne connaissent que cela. Les lecteurs de romans sont bien trop silencieux. Ils devraient hurler à chaque page. 

On devrait peut-être se demander si le roman est bien le genre qui convient ici, mais j'aime bien ce vocable de "roman", et son grand avantage est de recouvrir aujourd'hui une somme considérable de formes. La cérémonie du roman nous séduit, même quand elle se réduit à un mot imprimé sur une couverture. Les apparences seront avec nous quoi qu'il arrive. 

Mais, me direz-vous : là où j'en suis, où est-ce ? C'est que je ne le sais pas très bien. Les choses ne sont pas si claires. Je suis ici, indubitablement, mais, tout à la fois, je n'y suis pas du tout. Ne croyez pas que j'essaie d'embrouiller volontairement la situation, afin d'échapper à mes responsabilités. Il n'est nullement question de cela, en vérité. C'est même tout le contraire. C'est justement parce que je veux être exact que je dois exposer la situation dans son paradoxe apparent. Écrivant les phrases qui précèdent, je ne peux nier que je suis là, puisqu'il faut être quelque part pour agir, mais tout en moi se révolte dès que j'écris que c'est moi qui écris. Et si ce n'est pas moi qui écris, où suis-je quand ce qui s'écrit ici s'écrit ?

Tout livre doit hurler à son lecteur… Eh bien, hurlons ! Le lecteur se tait, profitons-en pour parler plus fort que lui. C'est dur, de vieillir, vous savez ! Toute une vie pour en arriver là… Vraiment, si on avait su… Toute une vie pour apprendre ce qu'on savait déjà et ce que tout le monde sait dès l'origine. Quel temps perdu ! À chaque fois, recommencer à faire semblant de découvrir… Creuser derrière les apparences, en faisant mine de trouver ce qui est en peine lumière… Nos cris ne font peur à personne car tout le monde crie, nos paroles n'intéressent personne car tout le monde parle en même temps, chacun dans son tunnel. De temps en temps, une femme jouit avec grâce et nous croyons au bon dieu. Ça ne dure pas. On croit écrire une grande histoire, un roman fabuleux, mais nous trouvons dans le journal du matin la même histoire, le même roman, avec plus de détails, et qui semblent plus vraie et plus réussi. À quoi bon ? Alors le hurlement nous reprend. Quand on n'a rien à dire d'important, il faut crier, il faut barbouiller les murs de merde, il faut invectiver, étonner, surprendre, insulter, il faut chanter plus vite que la voix, il faut parler plus loin que le sens. Alors nous convoquerons la saleté, la trahison et le délire, le rire de l'idiot et la beauté ineffable, nous blasphémerons et nous profanerons ce que nous avons de plus précieux, bien sûr, comme à chaque fois que l'autre plonge son pieu dans notre cœur. 

On ne nous a pas appris à aimer. 

(…)

À Jean Quatremaille, fraternellement

vendredi 19 mars 2021

Très peu

J'ai très peu à dire. Je passe mon temps à essayer de le cacher, mais plus je le cache plus c'est manifeste. Essayant d'écrire le vingtième fragment de mes petits textes sur Paris, je suis confronté à ma nullité. Il est ridicule de croire que je peux faire illusion. Il me suffit d'écouter deux minutes de la musique composée par Franz Schubert pour sentir que mes efforts sont dérisoires et vains. Il n'a rien à cacher, lui. Il dit ce qu'il a à dire, sans une note de plus, sans une mesure inutile. Ses phrases sont parfaites. 

La plupart des écrits ne sont que de maladroits camouflages. Les nôtres révèlent qu'on ne devrait pas écrire. Une phrase conduit à une autre phrase, et peut-être parfois avec une certaine élégance, mais cela ne suffit pas à masquer le vide. On montre qu'on cache, quand on veut cacher qu'on montre. 

Le très peu est déjà trop. C'est quand le désir d'écrire simplement s'impose que l'impossibilité de le faire impose le silence. 

mardi 1 octobre 2019

Plutôt mort que sympa

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mardi 5 septembre 2017

Les mots et les sons




Il m'aura fallu quarante ans, presque, pour commencer à entendre ce qu'on me disait. Enfant, j'étais atteint de plein fouet par les sensations, par les sons, par les mots. Je ne les comprenais pas. Quand j'écoutais de la musique, je ne la comprenais pas, car j'étais incapable de la moindre analyse. Tout entier dans la synthèse (et ce mot dit encore trop), j'étais incapable de l'appréhender. Elle m'arrivait comme un tout sans éléments, sans coutures, sans porte d'entrée, d'un seul bloc, elle me tombait dessus comme une montagne, c'était terrifiant. Elle me faisait mal, comme j'imagine qu'un enfant est blessé par les paroles qu'il entend (avant de parler), car ces paroles disent beaucoup plus que ce que ses parents, plus tard, vont lui apprendre. Le sens, c'est d'abord un effeuillage des mots, une simplification par rapport à ce que l'enfant comprend. Au fur et à mesure qu'on lui apprend le sens des mots, ces mots perdent en épaisseur, en poids, en complexité, mais surtout en plénitude. Le plein va se fendre, se morceler, se diviser — mais aussi se ramifier. 

Ma mémoire a beaucoup souffert de cette manière d'appréhender (si l'on peut dire) les sons et les paroles. On ne peut retenir que ce qu'on peut décomposer, et tout m'arrivait dans un état tel que ces choses étaient absolument indécomposables. Il n'y avait rien entre les choses et moi, par de médiation. J'étais un idiot. Je les prenais en pleine figure, ou plutôt en plein cœur. Il m'a fallu faire un énorme détour pour parvenir au sens. Les mots restaient des mots, des signifiants purs qui ne traînaient avec eux leurs pauvres signifiés que du bout des lèvres, des lèvres closes, qui ne savaient s'ouvrir, rarement, que sur le vide et le silence de la pensée interdite. J'entendais mes frères et sœur prononcer des mots qui ne débouchaient sur rien de concret, c'était de pures sonorités, étranges et étrangères, comme des sortes de divinités secrètes d'une religion dont j'ignorais tout enfouies dans une terre lourde et grasse. 

Quand on entend à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que les autres, on ne peut être que profondément meurtri par ce qui nous entre dans la chair. Quelle cruelle déception de comprendre que les mots ne disent que ce que tout le monde s'accorde à comprendre ! Mais quelle mortification de réaliser qu'on était dans le malentendu ! Je n'oublierai jamais ce jour où ma sœur aînée s'était moquée de moi parce que je lui disais qu'elle était "con", et où elle m'avait laissé entendre que le mot "con" ne signifiait pas ce que je croyais. Elle m'a "laissé entendre", elle m'a permis de comprendre… que les mots n'avaient pas une seule signification — et que dans ce faisceau de significations, très souvent, se cachait du sexuel, comme un point noir et luisant. Et puis il y avait ces albums de Tintin et ces mots anglais (par exemple) que je prononçais mal parce que personne ne les avait prononcés devant moi. Les mêmes lettres pouvaient donc produire des sons différents ? Quelle révélation ! Le même mot pouvait dire à la fois une insulte, banale, et cette chose si mystérieuse qu'il fallait la recouvrir d'un mot disant tout autre chose ? Quelle merveille ! De glissement en glissement, d'imprécision en imprécision, de malentendu en malentendu, on en arrive à partager avec les autres une espèce de langue commune qui paraît aller de soi, celle qu'on appelle langue maternelle. 

S'exprimer ? Je viens d'un monde où ça n'allait pas de soi du tout. C'était même plutôt mal vu, chez nous. L'expression ne pouvait être qu'une obscénité, une vulgarité, une chose à la fois inutile et grossière. Mon père parlait peu mais il exigeait qu'on parle bien. Comme je ne m'en sentais pas capable, je me suis tu, très longtemps. Parler c'était s'exposer à la réprimande et au ridicule, alors que se taire c'était passer pour quelqu'un de potentiellement intelligent. Si l'expression n'était pas mon fort, l'impression, en revanche était ce qui me constituait. J'étais très impressionnable. 

Ceux qui sont mal à l'aise avec le sens sont souvent les plus profondément touchés par la poésie car il reste en elle cette impasse enfantine, cet en-deça du sens, ou ce sens qui n'a pas encore complètement pris, qui est toujours encore en train d'éclore, qui n'est pas stabilisé, qui tremble, qui est une intermittence du sens, mais c'est la totalité insécable de l'enfance retrouvée que la poésie s'évertue à rendre sensible. La grande poésie se donne tout entière, d'un seul mouvement, elle est inanalysable et d'une certaine manière incompréhensible. C'est un talisman en action. Comme la musique. Il y a ce quelque chose à quoi rien ne résiste (mais qui résiste à tout), ni l'âme, ni le cœur, ni les tripes, ni l'esprit et qui surpasse l'intelligence la plus aiguë. La cantate BWV 73 de Bach, son premier morceau, « Herr, wie du willt, so schicks mit mir » est comme ça. Ça guérit, et ça donne la vie, tout simplement, et ça vous emporte d'une manière injustifiable, inqualifiable, vous passez derrière le rideau du mensonge. Tout est dans l'ordre, à nouveau, pour quatre minutes et dix-sept secondes. La joie est précisément à sa place, le mouvement est agile, léger, ouvert, les odeurs de lavande aident à respirer et l'infini est à portée de regard. 

Vue sur les Alpes… 

Quoi ? C'est un thème ? C'est un développement ? C'est une modulation ? Mais de quoi me parlez-vous ? C'est de la musique. Ce n'est même pas de la musique, c'est LA musique, le son. C'est la chose qui me ravit et me terrorise, qui me fait du bien et du mal, c'est le glas frais et l'onde sinistre, c'est la chair de la mère et c'est le souffle du père, la caresse du soleil, l'après-midi, au jardin, l'ombre et la solitude près du piano, c'est la phrase infinie de l'amour qui n'a pas encore de nom. J'écoutais comme un dément. Et quand on me demandait ce que j'avais entendu, j'étais muet, dans une sorte de terreur. Je n'avais rien entendu. J'étais dedans, complètement dedans, et aucun mot, aucune idée ne pouvait rendre compte de cette sensation-là, de ce monde à côté du monde, ou au-delà. Mais c'était triste, gai ? Aucune idée. Cet enfant est idiot. Peut-être est-il sourd ? Tu crois que ce serait les vaccins ? Tu sais qu'il a encore eu des hallucinations, cette nuit ? Il caresse son chat, laissons-le… 

Pleins et opaques étaient les mots, les musiques, les êtres, à la fois complets et insignifiants, qui m'accueillirent dans le monde — ils n'avaient pas encore créé de liens entre eux, chacun d'eux était un monde en soi, une île perdue, cernée par la nuit. Ils ne s'exprimaient pas, eux non plus, ils étaient, et il fallait trouver une manière d'être à côté d'eux, sans se faire écrabouiller. Tout cela est si ancien déjà qu'on peine un peu à en retrouver la vérité, et pourtant c'est bien plus important, en quantité et en importance, que tout ce qu'on a cru comprendre, et vivre, après.


mardi 8 août 2017

Bénédiction



Souvent malade, et très heureux de l'être. Un romantisme des muqueuses. Hallucinations, terreurs, temps long, ennui, visions, le jardin, la chambre, les bruits de la maison. Les biscottes avec le miel. Les chats. Les livres. La neige sur les collines. Le bonheur est un péché vibrant. 

Les chambres. La chambre de la sœur. La chambre du pigeonnier. La chambre aux deux lits. (Chambre est un mot étrange. Ambre à laquelle s'ajoute le ch de "chut".) Et la chambre des parents, avec son balcon, la seule chambre qui donne directement sur la salle de bains. 

Le père est silencieux. C'est la mère qui parle. Il parle, mais ailleurs, avec ses amis, avec ses maîtresses. À la maison, il est là pour signifier la loi, c'est tout. Il est là pour corriger les fautes de français et pour imposer le silence. Ou mettre de la musique. 

Au milieu de la nuit, un ami de mes frères ainés est descendu se cacher dans le cellier. Mon père descend, ouvre la porte, prend quelque chose à boire, et, au moment d'éteindre la lumière et de refermer la porte, dit très tranquillement, presque à voix basse et sans le regarder : « Bonsoir, Lalo. » 

Dans sa famille, les garçons portent des prénoms qui commencent par un "R". René, Robert, Roger. Il joue du violon au théâtre, le soir, pour payer ses études. 

J'entends ma mère me dire : « Tu es le seul avec qui il parle. » et aussi : « Tu es le seul qu'il ait jamais pris dans ses bras. » 

À quinze ans, j'ai voulu reprendre le piano. À ce moment-là le regard du père a changé. Ricanement général dans le reste de la famille. Il fera comme nous

Comment s'appelait le type qui l'avait escroqué ? Ah oui, Metzger. « Un franc-maçon ! », avait lâché mon père, à table, avec un mépris formidable. Un million quand-même. Pour lui, la parole était sacrée. J'ai compris ce jour-là qu'il n'en allait pas de même pour tout le monde. 

Hors de Gaulle, il n'y avait rien (ça n'a pas changé). Ma mère était plutôt du côté de Pompidou. Normal.

Les adultes sont des enfants ratés. Malheur, souffrances, plaies, ça ressort toujours un jour ou l'autre. Quand elle se met à crier comme une folle, imaginez-la enfant, dans sa chambre… 

« Le génie c'est l'enfance retrouvée à volonté. » CRAC ! L'autre imbécile de Faurisson qui "analyse" Rimbaud… On croit rêver ! Et la mémoire, vous y croyez, M. Vallet ?

Isabelle trouve que je rhapsodise trop. Moi que ce n'est pas assez, jamais assez. 

Dans la chambre de la sœur, il y avait un placard en deux parties. La partie basse servait de penderie, et la partie haute de placard. Elle y cachait les livres licencieux

Vaut-il mieux être un enfant raté ou un enfant gâté ? 

Quand il me donne cette gifle, nous sommes sur le perron, devant la maison. Puis il me prend dans ses bras. L'odeur.

Chambres, penderies, placards, bijoux, cheveux, parfums, odeurs, présences-absences. Après-midi… La maison pour soi seul.

Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, 
vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. 
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort.

Madame Bovary, 1856, l'année de la mort de Robert Schumann. Le dogme de l'Immaculée Conception date de 1854, Ineffabilis Deus. Cette histoire impressionnait beaucoup Flaubert.

Expérience intérieure : l'amande de l'angoisse extatique. Comment comment ? Angoisse ou extase, faudrait savoir ! Eh bien non, l'angoisse de l'abandon est indissolublement liée à l'extase. 

Faire des phrases qui nous acheminent vers la Parole, parce que tout à coup notre solitude est à son apogée, n'est-ce pas un peu la même chose que de procréer ? Se continuer dans un autre corps que le sien, est-ce toujours et forcément lié à un acte sexuel ? Être l'enfant de Dieu, est-ce être divin ?

Dans cette maison-là, dans ces après-midi-là, dans ce temps-là, c'était divin. Tiroirs, lingerie, livres, poussière, photographies, heures longues, longues, silence… Les six autres avaient vidé les lieux, je restais seul en pleine possession du royaume et entrais en communication directe avec les parents absents. Nul obstacle. Je peux faire pivoter mon regard comme un périscope temporel, je revois parfaitement les coins et recoins du galetas, dans lequel je passais des heures. La salle de bains, avec son immense œil de bœuf, avait un plafond surélevé par rapport au reste de la maison, ce qui faisait par contrecoup dans le galetas comme une sorte d'estrade, comme un ring de boxe, ou comme une scène.

Le fruit de vos entrailles… La sonorité de ces cinq mots, leurs résonances, mais surtout ces entrailles, le bruit des entrailles, sonnailles, failles, semailles, grenailles, mailles, éventail, le cru et le recuit des entrailles,  quel mystère ! Bruits et frottements… L'amande, la figue, l'âme, le noyau, et le corps entier. Pleine de grâce

J'ai rencontré la grâce, elle avait quinze ans et demi. Mais la grâce humaine fuit, très vite, elle s'échappe par tous les orifices du corps et de l'esprit. À quoi bon ressusciter ? Il y en a qui posent cette question sérieusement ! Posez-vous la question des entrailles, imaginez, bon dieu, imaginez ! Vous êtes là, dans la mère, les bruits, les sensations, les voix, déjà… Le balancement… Extase… Enstase… Ça commence déjà là, la musique. La caresse et la musique. C'est décidé, je serai un enfant gâté.

Mais j'ai entendu sa voix, la voix du père, à travers les membranes, à travers les muqueuses, et la voix du père était le souffle de l'âme entre les jambes de la mère. Violon, piano, voix, immédiatement.

Je ne peux plus supporter les « On ne les oublie jamais » (les morts). Quel infect baratin ! Bien sûr qu'on oublie. On oublie tout, même le plus important, même le plus brûlant, même le plus dramatique, même ceux qu'on a aimés avec le plus d'intensité et de vérité, même ceux qui ont donné leur vie pour nous. Les hommes sont des oublieux doublés de menteurs, d'abjects baratineurs qui ne cessent de se décerner des certificats de bonne conduite et de pleurer sur eux-mêmes. Écoutez-les mentir en toute bonne foi, avec des trémolos d'émotion dans la voix, cette sale émotion répugnante qui n'est jamais dirigée que sur eux ! Misérables bouffons !

On oublie tout mais on peut, aussi, se rappeler tout. Non pas se souvenir, mais se rappeler.  Rappeler l'enfant. Rappeler la musique. Rappeler l'odeur. Se rappeler dans l'enfant, se rappeler dans la musique, se rappeler dans l'odeur. On ressuscite, à condition de le vouloir. Regardez autour de vous, plus ils sont de vieux enfants ratés, moins ils ressuscitent. Ils n'ont pas cherché la clé, elle leur pend autour du cou. Ils n'appellent pas. Ils ont oublié les noms, les sons, les corps, leurs corps. Pour être heureux il faut avoir un corps multiple.

L'ange est face à Marie, il la salue. C'est lui qui parle, au commencement de la prière. Puis c'est vous, c'est moi, nous. On peut basculer de l'ange à soi, comme ça, simplement ? Bien sûr ! Il voit le fruit de ses entrailles, il voit à travers elle, parce qu'il écoute. Son salut est plus qu'une annonce, il la prend avec lui. Il la com-prend. C'est la cordialité. C'est la sympathie. Elle va se continuer dans un autre corps que le sien, un corps qu'elle a à la fois engendré et laissé passer à travers elle. C'est ce qu'il lui dit. Elle va continuer à vibrer à travers d'autres corps, d'autres cordes, d'autres souffles. Du cœur aux cordes vocales, l'âme prend la forme du corps. Ça chante.

De quoi es-tu fait ? Terre, cire, souffle, poussière, atomes, ombres, proportions, nombres, regrets, fonctions, vibrations, cordes, masques, mouvement, cri, phrases, hasard ? Entassement d'odeurs qui ont engendré une forme ? Bruits d'étoiles ? Vide ? Ce ré qui revient périodiquement dans la nuit, durée pâle qui parle seule, dans le désert du village endormi, pour qui, pour quoi ?

« La voix ne sort pas du corps, le corps est tout entier dans la voix. » Je suis toujours à la recherche de la voix de mon père, de la voix de ma mère. C'est très compliqué, de retrouver ces choses-là. Pas le souvenir de la voix, mais la voix elle-même, de la voix vraie, présente, actuelle (qui est un acte de présence). Il ne faut pas avoir peur. Ce ne sont pas des fantômes. Ils sont toujours là. Il faut seulement se mettre en disposition de les entendre, se rendre présent à leur absence, trouver l'angle, la tonalité, l'ouverture. Il y a les oiseaux dans le jardin, le coq, les voitures un peu plus loin sur la route, la rumeur générale, le souffle du vent, et puis, comme une fente verticale dans cela, une amande qui est là, qui attend, des entrailles qui palpitent. Il faut tout écouter en même temps, comme un contrepoint. Si le corps est tout entier dans la voix, entendre la voix suffit. C'est le seuil. La grâce. Grâce à la voix on peut tout, ou presque.


dimanche 29 novembre 2015

Comment je suis devenu un sale Français, blanc, hétéro et catholique


Oh et puis zut, vous ne le saurez pas. J'ai autre chose à foutre.

mercredi 4 novembre 2015

Souscription


Si vous voulez faire quelque chose pour ce blog, c'est le moment. Georges de La Fuly est en vente. Au moins son slogan : Plutôt mort que sympa, imprimé sur un T-Shirt, que vous pouvez vous procurer ici, au prix de 16 euros. Si nous en vendons 60 (au minimum), nous empochons les bénéfices. Sinon, ils iront dans la poche de Teezily. La souscription prend fin le 15 novembre prochain à minuit. 

Avec le T-shirt Georges de La Fuly, draguez les filles ! Résultats garantis. Avec le T-shirt Georges de La Fuly, vous êtes satisfaits ou remboursés. Avec le T-shirt Georges de La Fuly, faites tomber le gouvernement ! Avec le T-shirt Georges de La Fuly, ne passez plus jamais inaperçus ! Avec le T-shirt Georges de La Fuly, soyez enfin heureux ! 


jeudi 22 octobre 2015

Au suicide nul n'est tenu


La vie est si surprenante, surtout quand elle ne l'est pas, quand elle semble se conformer à des vues bien établies et déjà anciennes que nous avons sur elle. On dirait que, justement dans ces cas-là, elle est d'une ingéniosité qui surprend même les plus blasés d'entre les mois qui nous habitent. Comment le concerto (le deuxième) de Chopin pourrait-il encore nous surprendre, par exemple ? Et pourtant, il suffit d'un jeune pianiste polonais pour nous redonner l'illusion, trop vraie hélas, que nous ne connaissons rien ni à la vie ni à la musique (mais cela nous le savions déjà un peu). 

Je notais hier sur Facebook qu'il ne fallait négliger aucune occasion de se brouiller avec ses contemporains. Je le crois vraiment. Il n'y a finalement que dans les brouilles qu'un peu de vérité affleure, et que nous parvient (comme) un écho d'écho de la réalité qui fait de plus en plus défaut, effrayée qu'elle est elle-même par l'absence d'attention dont elle semble l'objet. Parlons de ce blog, par exemple. C'est après tout un sujet d'étude comme un autre, et je ne suis pas le plus mal placé pour en parler.

Il y a quelques mois, j'ai décidé de le rendre "privé", ce qui était une autre manière de le fermer, mais cela je ne le savais pas encore. Le côté amusant de la chose est qu'il suffit que vous rendiez un blog "privé" pour qu'aussitôt tous vos lecteurs (c'est-à-dire quatre ou cinq personnes) se récrient en chœur. Pour les uns, c'est une idiotie (et en effet…). Pour les autres, il est scandaleux que vous n'ayez pas songé à les "inviter", c'est d'une grossièreté impardonnable. Nous aurions naïvement pensé quant à nous qu'il leur revenait après tout de faire le minuscule effort de vous demander à être invités comme lecteurs, demande à laquelle nous donnons très volontiers une réponse positive — après tout, quand on veut lire quelqu'un, on bouge au moins le petit doigt, sinon la main en entier. Non, il faudrait, en plus d'écrire gratuitement, aller tirer les lecteurs par la manche, les supplier de bien vouloir venir lire les fadaises qui vous passent par la tête. Toujours est-il que quelques uns se sont manifestés, à qui nous avons très simplement donné la combinaison de la porte blindée. Et c'est là que ça devient intéressant, puisque nous avons pu constater que ces mêmes lecteurs, à deux ou trois exceptions près, un peu froissés d'avoir dû demander la permission d'entrer, peut-être, ne venaient jamais, ou quasiment jamais, sur le blog en question. Tout doit être disponible, ouvert, gratuit, offert, depuis qu'Internet existe. Si vous avez la plus petite prétention à garder un tant soit peu de pouvoir (tu parles !) sur ce que vous produisez, vous êtes aussitôt ignoré, banni, laissé pour compte. Vous devenez invisible. Vous ne jouez pas le jeu. Vous ne parlez pas à l'époque avec sa langue, avec ses codes, avec ses réflexes de publicitaire, vous êtes out, à l'ouest de l'ouest. 

Bon, de toute manière, me direz-vous, pourquoi parler de ce blog qui n'intéresse personne et dont même l'auteur se désintéresse très souvent durant de longues semaines, ce qui, là aussi, constitue une entorse aux règlements édictés par le nouveau clergé ? En effet, la question se pose. C'est peut-être, allez savoir, parce que, comme me l'a fait remarquer récemment un correspondant sur Facebook, il m'arrive plus souvent qu'à mon tour de « tergiverser des plombes durant, à la Finkielkraut [sic], de valses-hésitations en valses-hésitations pour ne rien dire du tout ou presque ». Rien dire du tout, certes, mais il faut tout de même des mots, pour ne rien dire du tout… Ce n'est pas si simple, de ne rien dire du tout, c'est un idéal difficile à atteindre, et il faut parfois des montagnes de lettres ou de phrases pour y parvenir. D'ailleurs, on peut facilement soutenir, en ce domaine comme en bien d'autres, que je suis un débutant, ce qui devrait m'autoriser à accumuler les essais manqués et les silences tohu-bohuïques.

Je disais en commençant que les occasions de se fâcher avec nos contemporains et amis ne manquent pas, à commencer par la musique. Il y a quelques années déjà, j'ai décidé de ne plus toucher un piano, de ne plus le toucher professionnellement, je veux dire, ou sérieusement. Les raisons de cette décision me regardent, et surtout elles seraient trop longues (ou trop difficiles) à expliquer ici, même si je le voulais. Je croyais naïvement que j'avais le droit de la prendre, cette décision, et plus encore de m'y tenir, mais je m'aperçois qu'au contraire de ce que j'aurais pu penser, plus le temps passe et plus il est difficile de faire comprendre autour de moi mon "refus" de jouer (en réalité, je n'ai rien à refuser, mais les autres se chargent par leurs demandes parfois très insistantes de me mettre en situation de le faire). Je sens monter un reproche, souvent implicite, et parfois même très explicite. En réalité, il aurait fallu que je cache le fait de savoir (un peu) jouer du piano, car personne ne veut comprendre qu'on le puisse et qu'en même temps on décide de NE PAS LE FAIRE. C'est suspect. Il y a peu, j'ai vécu un moment très désagréable, où quelqu'un s'est cru autorisé, m'a-t-il semblé, à me faire passer une sorte d'examen. Oh, c'était bien sûr fait sur le ton de la plaisanterie, mais on sait bien que les plaisanteries servent le plus souvent à débusquer la vérité. J'en suis donc arrivé à un point où, pour avoir la paix, il faudrait que je mente, que je prétende ne jamais avoir fait de piano. Ce serait assez compliqué, car d'une part ce serait occulter toute une part relativement importante de ma vie, et, d'autre part, parce que, pour survivre, je donne des cours de piano, tout de même, et que je peux difficilement le cacher, cela. Mais c'est sans doute de ma faute : je manque certainement d'imagination, et n'ai pas réussi à trouver la langue qui convient pour parler de musique (car cette passion-là j'y tiens fort) sans parler de piano. La chose est difficile, certes, car l'instrument, comme son nom l'indique, est le meilleur moyen d'entrer dans la musique (je n'ai peut-être pas la forme d'esprit qui convient, car tout ce que j'ai appris, dans ma vie, je l'ai plus appris avec les doigts et avec les oreilles qu'avec mon cerveau bien déficient), mais elle ne doit pas être impossible. Ce qui rend les choses si difficiles, on l'aura compris, c'est que tout est lié, tout est relié, la musique, la littérature, la politique, la vie en société, les mœurs, la langue, les amours, les amitiés, les inimitiés, les désamours, le ressentiment, la jalousie, les principes, l'éducation, la mémoire, l'enfance, la dette, et même le désespoir. Ce qui rend le monde passionnant le rend détestable et effroyable. On n'a pas le choix : si l'on veut comprendre, ou à tout le moins essayer, il faut en passer par l'horreur, le malentendu et la trahison. Là où le sens se dresse croît la malédiction

Je suis bien placé pour le savoir. Entre ce qu'on écrit et ce qui est écrit, quel est l'écart, le jeu, l'articulation ? Une amie américaine souffre beaucoup de ce qu'elle a lu dans le journal de son amant. Elle n'aurait jamais dû le lire, ce journal, me direz-vous. Je l'avais prévenue, aussi, mais ça ne change rien. Le journaux intimes sont comme des nuages fantasques et élégants, vus de loin ; ils passent dans le ciel, au-dessus de notre tête, nous les trouvons beaux, majestueux et d'une imagination débordante, mais la pluie qu'ils délivrent est parfois glacée, acide, voire mortelle, quand c'est sur nous qu'elle tombe. Peut-on aimer en toute connaissance de cause ? C'est la question des questions. J'ai voulu croire que oui, et ça ne m'a pas réussi. Il m'est arrivé d'écrire des choses terribles sur celle que j'aimais. Ce qu'on écrit, pour soi, ou ce qu'on écrit pour tenter avec des mots d'y voir plus clair, n'est presque jamais lisible, compréhensible, pour la personne dont il est question. J'avais beau le savoir, je m'acharnais, je m'agrippais à ce désir de faire advenir un amour délivré du mensonge, un amour sachant, un amour volonté, un amour les yeux ouverts, un amour qui devrait tout à une forme de lucidité créatrice, mais ce jeu-là demande une intrépidité et une foi gigantesque, qui manque à tout le monde, ou presque. Qui déclenche les orages, qui crève les nuages, qui prend véritablement l'initiative de tirer sur le fil du visage qui immanquablement se défait alors — et c'est tout le désir qui vient avec lui, qui a tôt fait de se transformer en dégoût ? On ne sait jamais. Il y a toujours un antécédent, quelque chose qui a entamé le cycle maudit, qui l'a mis en train, et c'est toujours avant, en-deçà du geste qui paraît fatal, et plus on remonte dans l'enchaînement des gestes de la défaite plus on s'aperçoit que le commencement était le début même de l'amour. Ne jamais commencer ? Mais l'amour est précisément un commencement éternel. 

Dès qu'on écrit on écrit plus que ce qu'on pense, sinon ce n'est pas la peine d'écrire. On n'écrit pas pour les procureurs du réel, et pourtant, c'est bien la vérité qu'on cherche. On sait que cette vérité est au-delà des mots, sans doute, mais ce sont pourtant les mots seuls qui peuvent la faire sortir du bois et nous observer un instant de son masque grimaçant — parce que ce n'est pas nous qui observons la vérité, c'est elle qui nous contemple.

Peut-être qu'il s'agit d'une manie qui m'est propre, c'est possible, mais la brouille et la trahison sont pour moi parmi les instruments les plus efficaces de l'affection active. Je ne sais pas me contenter d'avoir des sentiments ou des affections, qui sont des choses qui nous arrivent, qu'on subit, comme des maladies, comme des états, je veux que ces affects aient une forme, une vie, qu'ils soient des créatures dont l'intelligence et l'imagination nous permettent de jouer comme on le fait avec des instruments de musique, pour aller plus loin dans la connaissance de l'autre, pour parvenir à une fidélité plus haute, plus exigeante, plus spirituelle, mieux accordée. C'est en ce sens que j'ai toujours compris la fameuse formule de Paul Morand : « L'amour n'est pas un sentiment, l'amour est un art. » Tristan et Isolde qui boivent le philtre de l'amour et Ève qui croque dans la pomme ne sont pas pour moi des gestes contradictoires mais les deux figures d'une même structure active : la connaissance. Il y a une sagesse de l'amour, mais elle semble réservée à bien peu. On peut la voir, l'entendre, et presque la toucher, dans la musique, et c'est ce qui rend cet art si précieux entre tous, et Chopin indispensable. 

Qu'est-ce donc qu'un blog, et celui-ci en particulier ? Un journal, un journal intime, un cahier de brouillons, une réserve d'amorces, une boîte à fiches électronique, une encyclopédie d'humeurs, un tiroir profond comme le néant, la chronique désespérée de la vie qui fuit par tous les bouts, des phrases sans queue ni tête, des paragraphes recomposés comme des familles post-modernes, la dénonciation de soi-même d'après l'ère du soupçon, un pense-bête intelligent, une escroquerie banale, un masque, une lettre d'amour qui ne sera jamais lue, et si par extraordinaire lue, jamais comprise, l'alibi qu'on se donne à ne pas faire ce qu'on a à faire, un écran posé sur le regard vide d'un squelette numérique, la preuve de notre bêtise, un crime sans cadavre et sans mobile, une déclaration de guerre, l'illusion qu'on se donne gentiment d'avoir la possibilité de parler de choses qui n'intéressent personne à des gens qu'on n'intéresse pas ? Peut-être dans le fond que c'est seulement la preuve en mots qu'on a tout raté et qu'on entend bien le faire savoir, mais ça c'est l'hypothèse optimiste.

Les histoires d'argent ont ceci d'intéressant qu'elles sont immédiatement éducatrices et permettent de partager facilement l'humanité sensible : d'un côté les généreux, de l'autre les pingres, qui trouvent toujours mille excellentes raisons à leur pingrerie. C'est une histoire vieille comme le monde dont nous aurions tous cent exemples à donner. Mes parents étaient des gens extrêmement généreux, trop sans doute, et qui, comme tous ceux-là, en ont été bien mal récompensés. Cette configuration familiale a sans doute joué un grand rôle dans ma vie. Puisque j'ai commencé ce petit texte en parlant de brouille, je ne peux pas, rouvrant ce blog, ne pas parler de l'expérience formidable qu'aura été pour moi mon "appel à l'aide" d'il y a quelques mois. Je m'étais réveillé un matin avec le coup de sonnette de mon propriétaire qui s'était déplacé (ce qu'il ne fait jamais, heureusement) car il devait avoir senti l'odeur du sang. En effet, la banque avait refusé d'honorer deux de mes chèques pour le loyer, et le brave homme devait commencer à s'inquiéter. Ce coup de sonnette, ou plutôt ces coups de sonnettes, car j'ai bien cru qu'il allait passer là toute la journée à attendre que je veuille bien lui ouvrir la porte, m'ont traumatisé, je le reconnais, d'autant qu'évidemment ils n'ont été que le prélude à un concert assourdissant de mauvaises nouvelles sur le front de la pécune. Ce n'était pas l'Or du Rhin, mais l'or du Rien, qui me faisait son grand prologue tonitruant. Comme l'amour (et ils sont presque toujours liés), l'argent est un instrument de connaissance, j'ai trop tardé à le comprendre. Il a fallu, devant le constat que les caisses n'allaient pas se remplir en claquant des doigts, ni même du bec, se résoudre à demander l'aumône, ce qui fut très pénible. Mais dans mon malheur est entré beaucoup de satisfactions, comme souvent. J'ai donc écrit à une quinzaine de personnes que je connaissais un peu ou beaucoup selon les cas, à certaines que je n'avais jamais rencontrées mais qui m'avaient montré de la sympathie et même de l'amitié en diverses occurrences. J'ai été soufflé de la grande générosité de certains qui me connaissaient très peu mais qui n'ont pas hésité à me prêter ou même à me donner de l'argent, comme ça, sur ma bonne gueule. Je ne m'y attendais pas et ce fut une très bonne surprise. La revers de la médaille, ce fut la réaction de trois personnes, dont deux que je connaissais assez bien. (Il va sans dire que parmi mes correspondants, beaucoup m'ont opposé une fin de non recevoir (si l'on peut dire), assortie ou non d'explications, et que l'affaire s'est arrêtée là, que nous sommes restés en très bons termes et que je ne leur en veux pas le moins du monde. D'autres n'ont pas répondu, ce qui est assez désagréable mais qui, étant prévisible et prévu, n'a donné lieu chez moi à aucune acrimonie particulière.) Les trois personnes dont je fais mention plus haut m'ont répondu, elles, et ce sont ces réponses, ou plutôt ces parodies de réponses, qui m'ont révulsé. Deux d'entre eux ont eu cette réplique que je trouve admirable : « Mais enfin, qu'est-ce qui te fait croire que je suis riche ? » Je dois préciser à ce point de mon récit que j'avais bien précisé dans mon appel au secours qu'on pouvait (évidemment !) me donner ou me prêter ce qu'on voulait (le contraire prouverait seulement que je suis fou), ce que tout le monde a parfaitement compris, sauf eux. Certains m'ont envoyé une petite somme, correspondant à ce qu'ils pouvaient, ou voulaient me donner, et j'ai trouvé ça très gentil. Une des deux personnes citées plus haut m'a en outre fait la morale comme à un vilain garnement qui passe son temps à se tourner les pouces, car il est bien entendu que faire de la peinture est un hobby pour rentier décadent qui ne sait pas comment tuer le temps… mais passons. Le cas de la troisième personne est encore plus intéressant. Dans un premier temps, il a répondu favorablement à ma demande, et m'a annoncé qu'il m'enverrait cent euros, ce dont je l'ai évidemment remercié. Puis, ne voyant rien venir, j'ai dû lui écrire pour lui demander s'il comptait toujours m'envoyer cette somme, car j'étais malheureusement dans l'obligation de prévoir un peu les choses, la banque ne me laissant pas beaucoup de temps pour réagir. C'est alors que cette personne m'a fait une véritable scène, m'accusant d'avoir voulu lui extorquer de l'argent (de, je le cite « l'avoir pris pour un tiroir-caisse »), et de l'avoir mis « dans une situation détestable » (sic) et l'obligeant par la même occasion à « se désinscrire de Facebook » (resic) ! Je n'ai évidemment rien répondu à ce délire, et j'ai tourné les talons. Furieux de voir que je ne répondais pas, sans doute, que je refusais d'entrer dans ses divagations, il s'est mis à faire dans le sarcasme moral et à insinuer que notre "amitié" n'avait « valu que cent euros ». Devant une telle preuve de saleté mentale, je l'ai supprimé de mes "amis" (c'était bien la moindre des choses), ce qu'il a bien sûr très mal pris et ce qui l'a autorisé à faire état, à sa façon, de ma démarche, dans des cercles d'où une réponse de l'intéressé était tout à fait exclue, bien entendu, puisque sans certains amis je ne l'aurais même pas su. Finalement, après réflexion, je me suis dit que cette aventure, ou mésaventure, m'avait apporté beaucoup : d'une part, elle m'a permis de rencontrer des gens généreux, et qui, sans cette "démarche", comme dit l'autre, seraient restés pour moi plus ou moins anonymes, et d'autre part elle m'a permis de mettre fin à des relations qui, et cela je l'avais deviné depuis un certain temps déjà, faisaient partie de ces relations que nous traînons comme des boulets. Le pire est sans doute ces gens qui, quand vous avez la tête sous l'eau, vous disent, en maîtres d'école soudain très sûrs de leur belle et bonne morale, que vous sortir la tête de l'eau « ne réglera rien sur le fond ». Comme si nous les avions attendus pour savoir que recevoir un peu d'argent de la part de bienfaiteurs ne règle jamais "le problème sur le fond", mais permet seulement d'espérer durer encore un peu, envers et contre toute raison. Comme toujours, ou comme 98 fois sur 100, nous savons toujours à quoi nous en tenir dès le début d'une relation sur celui ou celle qui se trouve en face de nous, mais, comme 98 fois sur 100, nous pondérons notre jugement par des considérations intellectuelles qui ont finalement peu à voir avec la réalité tangible et efficiente. C'est la raison pour laquelle je ne comprendrai jamais ceux qui ne veulent pas qu'on "juge sur le physique". Cette expression, "juger sur le physique", ou "critiquer le physique", est trompeuse, car le "physique" n'est pas (seulement) le physique, il est, dans 98% des cas, l'être tout entier, car l'être ne peut pas se dissimuler, contrairement à ce que l'on dit souvent. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir. On peut bien entendu amender l'être, le travailler, le perfectionner, le modeler, le redresser, mais il émet toujours les signes de ce qu'il est et du travail en cours, quoi qu'on fasse. Nous ne sommes pas autrui, et nous n'avons qu'un pouvoir restreint sur notre figure — encore une mauvaise nouvelle. D'ailleurs, pour quelle raison le visage aurait-il pris ce statut si particulier, si sacré, s'il n'était porteur d'autre chose qu'un masque pour l'être ?

Mon amie est bien malheureuse et je suis malheureux avec elle. Elle se sent prise dans une nasse ; j'ai connu ce sentiment terrible. Elle me demande si elle est vraiment moche. Nous sommes tous pris sous le regard des autres, moi comme elle, c'est un jeu terriblement cruel que d'avoir un visage et un corps, et j'en ai souffert plus souvent qu'à mon tour. "Pris sous le regard de l'autre" dit tout à fait ce dont il s'agit. Comprendre l'autre c'est justement faire échange de regards (et les regards peuvent être aussi des paroles, des écrits) pour le garder dans une proximité qui ait du sens. « Ne sommes-nous que cela ? » se désolent ceux qui n'ont qu'une image spéculaire à opposer à l'autre. C'est très curieux, tout de même, cette hantise de la mocheté. Je me suis trouvé moche toute mon enfance, et aujourd'hui que je regarde des photographies de ce temps-là, je me trouve plutôt joli garçon. On pourrait résumer la chose en disant qu'au présent on se trouve toujours moche, quand il s'agit de soi-même, mais il se pourrait bien que ce soit l'inverse en ce qui concerne les autres. J'ai pris l'habitude, depuis quelques années, de ne jamais voir une jolie fille sans l'imaginer avec dix ou vingt ans de plus. Il ne s'agit pas du tout de se consoler à bon prix de ne pas être en mesure "de l'avoir", non, cela m'est complètement égal et il s'agit de bien autre chose. J'ai enfin réalisé (il était temps !) que même le désir est pris dans une histoire, et qu'être amoureux consiste (aussi) à gérer, tant bien que mal, cette durée. J'ai d'autant moins d'excuses que la musique est par excellence un art du temps que l'on pourrait définir par la manière dont le son distribue le désir dans la durée. "Construit", plutôt que "distribue", car le désir n'est pas une chose donnée une fois pour toutes, justement. Je crois décidément de plus en plus que la musique et l'amour sont un seul et même phénomène qui a pris des formes différentes à cause de la surdité "naturelle" de la grande majorité des hommes. Comme l'amour, la musique m'aura brouillé avec tout le monde ou presque. Est-ce que je ne devrais pas plutôt parler du goût ? Ah non, ça suffit comme ça, on a fait assez de dégâts pour aujourd'hui. À chaque jour suffit sa brouille.


Tout le monde n'est pas Sarah. De retour à la maison, après une visite au médecin de ma mère, je l'avais trouvée confortablement installée dans mon bureau, en train de lire mon journal intime. Même si j'en ai eu envie, je n'ai pas réussi à me fâcher. Nous avons éclaté de rire tous les deux. Lire est toujours un risque, comme vivre. Elle avait (et a toujours, j'imagine) vingt ans de moins que moi, j'étais donc celui qui est exposé, du point de vue de l'âge, à la critique, au dégoût, à la moquerie. Je crois que cette habitude que j'ai prise d'imaginer une femme avec un ou deux cycles de vie en plus date de cette époque-là. Sarah a été un modèle irremplaçable, pour moi. La demande étant venue d'elle, je n'ai pas eu à exiger quoi que ce soit. Comme j'ai pu réaliser grâce à sa bonne volonté une grande quantité d'images d'elle, j'ai constaté qu'il était possible de faire sortir d'un corps d'autres corps, et parfois en très grand nombre. Tous ces corps sont déjà , bien sûr, on ne les invente pas, on ne fait que les amener au jour, et très souvent le modèle est le premier surpris, qui croyait être unique ou à peu près. Certaines personnes possèdent un ou deux corps de rechange, d'autres en ont des centaines. Et lorsqu'on met petit à petit en lumière ces corps, il devient assez simple d'imaginer les formes que prendront ces figures latentes, dans un avenir plus ou moins proche. Les femmes veulent très souvent, le plus souvent, que vous fassiez d'elles des portraits qui les rendent belles, ou plutôt qui les montrent belles, et l'expression "aimer ses modèles" (comme "aimer ses acteurs" pour un metteur en scène, ou "aimer ses personnages", pour un auteur) est devenu une des scies les plus pénibles : « On sent que vous aimez votre modèle, Brandon-Alphonse Bachardi ! » J'avoue que je ne vois pas très bien ce que ça peut vouloir dire, de montrer quelqu'un sous son meilleur jour. Comment quelqu'un qui se regarde dans la glace pourrait-il savoir quel est "son meilleur jour", puisqu'il ne voit qu'un reflet de l'image qu'il tente de faire coïncider avec ce qui en lui regarde cette image ? Un photographe, un peintre, un portraitiste serait censé lui aussi coïncider avec cette chimère ? Il ne peut au mieux que tenter de se conformer à ce qu'il croit comprendre du désir de celui qu'il représente. Est-ce vraiment le but d'un portrait ? Est-ce qu'un portrait peut aussi nous brouiller avec le sujet de celui-là ? « Tu n'aimes pas ton modèle, tu ne m'aimes pas ! C'est comme ça que tu me vois ? Alors je préfère que tu ne me regardes plus. » À chaque fois que j'ai tenté un portrait de Raphaële, elle l'a très mal pris. Pourtant je l'ai aimée, infiniment plus que j'ai aimé Sarah. Et je la trouvais belle, sur ces portraits qu'elle détestait, sur ces portraits où elle se détestait. Ce que les modèles détestent, je crois, c'est surtout un certain rapport à la vérité. Ils ont tellement peur que notre regard échappe à leur emprise, à leur regard, ou plutôt à ce non-regard dont ils veulent conserver précieusement le pouvoir, comme un trophée durement acquis, qu'ils prennent toujours très mal le fait qu'un autre s'autorise à montrer une figure qu'eux-mêmes ne voient pas. Les photographies sont très liées au journaux intimes, je l'ai souvent constaté, et pas seulement les photos de nu. On sait bien, même si c'est confusément, que se laisser photographier (ou portraiturer) c'est, qu'on le veuille ou non, une plongée dans notre intimité. Qu'est-ce qui est dehors, et qu'est-ce qui est dedans, on ne le sait jamais avant de voir le résultat. Ce qu'on croit cacher on le laisse voir et ce qu'on pense montrer on le dissimule, c'est précisément cela qu'on voit, sur un portrait réussi, cette image à front renversé, brouillée et surprenante qui n'appartient que très peu à celui qui est mis dans le cadre.