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lundi 3 novembre 2025

Les caribous roses



Tout est trop long. La vie est trop longue, l’année, le mois, la nuit et la journée sont trop longs, le livre que je vais écrire ; même cette phrase est trop longue. Chacun des textes que j’écris est trop long. Même les fragments ont perdu les concours du fragment, ils ont pris l’eau, ils sont boursouflés, leurs parois s’effritent ou s’effondrent, elles rejoignent leurs sœurs délavées et digérées depuis longtemps par d’autres que nous. L’informe gagne toujours. C’est même la vie qui veut ça, ce n’est que de cette manière qu’elle peut perdurer. Elle nous regarde de loin, depuis les bords du fleuve du Temps. Nous passons, elle reste. Nous étions ; elle est.


L’attente de la mort, de l’amour, de la paix, c’est trop long. Attendre, c’est toujours entrer dans le « trop long », c’est toujours désespérer (il, elle ne viendra plus). C’est pénétrer dans cette zone de la vie qui s’appelle « trop tard ». Il y a ceux qui savent vivre à l’heure, qui sont tout-un dans leur temps, qui l’épousent, qui lui sont fidèles jusqu’à la mort, et il y a les en-retard/en-avance, comme moi, ceux qui ne coïncident pas, les oubliés de la concordance des temps, qui vivent leur enfance à soixante-dix ans et qui ont été vieux à quinze ans. La durée est un poison qu’ils avalent en le prenant pour un élixir qui leur fait confondre instant et éternité. Sur ma tombe, il serait écrit : « Point d’orgue », ou bien : « Tacet ». 


On ne sait plus quand ça commence, quand ça finit. Auto mal réglée, dont le moteur tourne trop vite ou pas assez vite, qui menace de caler à chaque montée, je dyslexise mes changements de directions, je provoque des incidents, peut-être des drames que je ne vois pas, on va m’enlever le permis, c’est sûr. Point par point, la phrase s’efface. C’est une course entre elle et moi : arriver au point, vite, avant la disparition, l’évanouissement. Je veux encore voir le prochain carrefour. Mes phrases sont des comprimés effervescents jetés dans un puits sans fond. Quelqu’un a mal à la tête ? Mes pensées ont des trous que je comble avec des mots, petits, gros, malingres, usés, retournés comme des gants. Mes grands mots ont des trous dans lesquels j’essaie de m’infiltrer comme je peux, mais la plupart ne veulent pas de moi, ils sont déjà plein des autres ; obèses, ils ont le teint vitreux et jaunasse de ceux qui ont trop profité de la vie, qui sont fatigués d’avoir trop parlé sans être écoutés. 


Elle ne viendra pas, elle ne viendra plus, c’est trop tard. Aurait-elle encore la force ? A-t-elle encore suffisamment d’ouïe pour seulement entendre que je l’appelle ? La seule promesse, c’est : « Il n’y a rien qui tienne ses promesses ». Rien ni personne. Autant parler à sa tombe, c’est bien la seule oreille dont la patience est sans défaut. Moi qui m’étais promis au monde, sortant de mon cirque profond et glacé, j’avance au pas des cueilleuses de lentisques, au bord du précipice, et je ne vois rien sur quoi appuyer mon bras, sinon cette grande brêle toujours là quand on l’espère ailleurs : Absence. Absence, sœur au cœur vide, aux grand bras maigres faits de courants d’air durcis, là-bas, vers l’église, qu’on va retrouver faute de mieux, avec laquelle on paie tribut au désespoir qui nous suit à la trace autant qu’il nous devance.


J’entends vaguement une voix venue de loin, qui chante « Tout gai ! », sur les batteries du piano, mais c’est si bref qu’on pense avoir rêvé. J’avais accompagné une soprano, une Chinoise dont j’aimais beaucoup la voix, dans les Cinq chansons populaire grecques de Maurice Ravel, et j’avais choisi un Steinway au clavier léger, si léger qu’un rien suffisait pour que la touche s’enfonce. Dans la quatrième pièce, la Chanson des cueilleuses de lentisques, ma veste a effleuré le clavier et a produit une fausse note. Comme il y a très peu de notes, dans cette musique, des notes éloignées les unes des autres, et beaucoup d’espace résonant, l’erreur s’est entendue très distinctement comme fausse-note, à ma grande honte. Ça m’a troublé, je m’en suis voulu, mais finalement, cette fausse note sortie de nulle part (et qui n’était pas produite par mes mains) était merveilleusement à sa place, et quand j’ai récouté le concert qui avait été enregistré, il m'a paru que l’intervention de ma veste avait été un coup de génie (que Ravel me pardonne). Bien sûr, on n’est pas là pour se faire remarquer, quand on interprète la musique d’un compositeur, mais il y a toujours de ces minuscules fissures par lesquelles le corps trouve le chemin de l’imprévu, du non-écrit, et se dresse entre le soi et le moi, entre la durée de la musique et l’instant du ça et du là. L’accident fait partie du trajet, qui annonce l’Accident terminal et y prépare. Quoi qu’on fasse, tout est toujours déjà là, même l’impensable. 


Je suis au lit, assis, la mère qu’on ne voit pas, à côté, son bras sur le montant du petit lit qui jouxte le sien. J’ai un grand livre ouvert sous les yeux et une mèche de cheveux bouclés qui me barre le front. Sur la page de droite, une illustration, sur la page de gauche, du texte. J’ai l’air heureux. Je souris. Toute la joie de ma vie est là, concentrée en une seule image. Il ne peut rien m’arriver, dans ce temps-là, dans ce temps immobile et silencieux qui diffuse jusqu’à moi par une voie secrète la présence parfaite qui inonde la pièce dans laquelle nous nous tenons, ma mère et moi. J’y suis. Ici et là-bas, dans le même temps. Rien d’autre ne compte. Maman, le livre, le lit, la chambre, les tons de gris et d’argent, le silence, l’heure qui ne passe pas, qui ne passera jamais. Je pense que nous étions alors au-dessus de la pharmacie, pas encore dans la nouvelle maison de la Fuly. Je ne suis sûr de rien, mais je pense à un livre, un livre magique qui résume toute mon enfance, un livre que j’adorais. La musique que j’entends, en regardant cette image, c’est la Chanson triste, de Duparc, dans sa version soprano et piano (Margaret Price et James Lockhart, idéalement) : Un enveloppement d’une douceur infinie, d’une profondeur telle que le moi se dissout en lui-même, sans avoir besoin d’image, sans se heurter à des limites. Je ne sais plus comment s’appelait ce livre, peut-être n’a-t-il jamais existé, mais j’ai envie de le nommer La Forêt de cristal. C’est l’histoire d’une horde de caribous, de caribous roses, qui sont prisonniers d’un cirque glaciaire très profond (mais qui, contrairement à un cirque glaciaire, serait circulaire), dont il leur est impossible de s’échapper, jusqu’à ce que les mâles adultes décident de se battre entre eux afin de perdre leurs bois, dont ils feront une sorte d’échelle gigantesque et merveilleuse accolée à la paroi, qui permettra à tous les caribous de grimper et de sortir enfin de la nasse. Dans mon souvenir, les parois de ce cirque sont d’énormes cristaux allongés de glace tranchante, reflétant le rose des animaux et le bleu du ciel inaccessible. 


Je voudrais retrouver ce livre, ces bêtes, cet instant, la glace tranchante et le ciel de la Haute-Savoie. Je voudrais retrouver la grâce et la présence. Non pas la jouissance ou le plaisir, mais le comblement. La paix. Pouvoir et savoir les dire en trois lignes, sans emphase ni métaphore. L’exaucement. L’enchantement. Le grand calme de la joie paisible, sans aucune hystérie, sans démonstration, sans effets, sans extérieur et sans mots, ou au moins sans discours. Tacet ! Juste la chaleur d’une main et la confiance absolue, infinie. J’ai encore ta voix, heureusement. L’instant où l’âme nue n’est pas effrayée par le monde et ceux qui le peuplent, où elle peut être là, simplement vivante, sans exigence autre que la paix et la douceur. 

dimanche 16 juillet 2023

Nous étions heureux



« Les meilleurs vins, une table splendide, le jeu, 

la danse, les courses à cheval, rien n'y manquait. »


Nous étions heureux. 

Est-ce que vous osez encore contempler le visage de la France ? Pour ma part, je n'y parviens plus. Je préfère regarder ailleurs.

Je suis lâche, sans doute, mais je sais qu'il ne me reste que peu d'années à vivre, et le paradis des images me tend les bras. 

Ils se débrouillent très bien sans nous, les nouveaux-venus. On ne veut pas les déranger. Et puis on a essayé, de leur parler, on a essayé, de se faire comprendre d'eux, et l'on a dû se rendre à l'évidence. C'est impossible. Le monde qui s'avance et qui s'impose ne laisse aucune place au doute : il proclame notre défaite en hurlant, et nos paroles n'ont aucune chance d'être entendues. Les livres se sont refermés sur nous.

Nous étions heureux. Ça n'aurait dû déranger personne, pourtant. Nous habitions une petite niche calme et propre, qui nous semblait inoffensive. Paisible. 

Je revois le grand verger, au bout du jardin, qui nous séparait du monde. Je revois le grand pré, de l'autre côté, avec les vaches, avec les noyers. Un jour, ils furent vendus, et depuis, le monde s'est jeté sur nous. Il n'y avait plus rien entre lui et nous. Nous avons senti son souffle chaud et son haleine fétide.

Mes parents avaient acheté cette villa, qui se nommait « La Closerie ». Pour eux, pour nous, c'était le paradis. On n'y plantait pas des arbres « contre le racisme et l'antisémitisme ». Depuis mes deux ans jusqu'à mes cinquante ans, j'ai vu le paradis se défaire, petit à petit. Ce qui arrive à la France, je l'ai déjà vécu. Nous étions heureux et on nous l'a reproché. 

À la maison, on parlait de Cervantès, de Beethoven, du goût du lait frais et des amours d'été. Cela ne heurtait personne. Nous avions nos saints et nos femmes, nos rituels et nos névroses. Le temps était propice. On pouvait y disparaître comme on se baigne dans une eau fraîche. 

Il n'y avait guère que le Tour de France, qui nous donnait des nouvelles du reste du monde, si l'on excepte la lune et les combats de boxe. 

Avez-vous déjà mangé des noix fraîches ? Celles dont on enlève la peau qui est un peu amère ? Je ne connais rien de meilleur. Il faut les ramasser sous l'arbre, il faut les manger immédiatement, ça ne s'achète pas. 

Le visage de la France est tuméfié. Il a pris tellement de coups qu'on ne le reconnaît pas plus que les paysages. Où que se pose le regard, il ne voit plus que des hématomes et des plaies, des champs éventrés, des rivières saccagées, des bâtisses défigurées et des peintures de guerre. On voit bien que quelqu'un s'est acharné contre lui avec une brutalité qui étonne. Pourquoi ? On l'a torturé dans une cave sombre ? Non, cela s'est fait en plein jour, sous une joie mauvaise. Nos tortionnaires ont les dents blanches et le jarret musclé.

Nous sommes encore quelques uns dont la mémoire n'a pas été complètement effacée. Tout notre malheur vient de là. Nous étions heureux. La réinitialisation n'a pas fonctionné, pas vraiment. Nous portons nos derniers souvenirs comme on porte une croix de fonte. Elle nous signale de loin aux déracinés, c'est une odeur qui nous colle à la peau, c'est un stigmate, un chiffre indélébile. 

Entendez-vous le bruit des livres qui se referment sur vous ? Nous y sommes, à l'abri des regards, entre les pages, dans les phrases, dans les parenthèses, à la marge du monde des gueulards, de ceux qui plantent des arbres contre le racisme et qui sont prêts à tout pour abolir le Mal. Le vent de l'Histoire nous a épargnés mais il a fait de nous des naufragés inconsolables.

J'ai cru un temps que la musique allait me sauver. Elle m'a au contraire précipité dans l'œil du cyclone. Elle m'a tant appris que je suis devenu trop intelligent pour me comprendre, trop fidèle pour les aventures d'un soir. 

La Haute-Savoie n'était pas complètement française, et pourtant elle l'était plus que tout. Nos montagnes et notre patois nous rappelaient à l'ordre, inlassablement, quand nous prenions des airs. La République, c'était nos instituteurs et nos curés, les gendarmes à vélo, et la voix du général de Gaulle. Pour le reste, nous avions mille ans de retard — ou d'avance. Nous étions heureux. 

Nous n'avions pas soif d'une épée, mais d'un jardin, de caresses, de baisers, de geste flous et de parfums. Nous n'avions pas tellement besoin de poésie, puisqu'elle était là, entre deux portes, entre deux corps, entre deux lectures. Les nuits d'été ne nous apportaient pas la rumeur du monde, elles restaient des conquêtes simples et aimables, privées, elles nous arrangeaient comme on s'arrange entre amis, dans un jeu aux règles souples et changeantes. Nos jolis dévergondages étaient ingouvernables, aux yeux des Planétaires. Il y avait trop de sérénité, pour eux, de désinvolture. Leurs principales victimes ? L'érotisme, qui est une grammaire heureuse de la connaissance et de la délicatesse, et le silence, qui permet à la langue de se faufiler entre les jambes de la soldatesque espérantique. 

Les pas légers dans les couloirs déserts, la nuit, le chuchotement de nos maîtresses, leurs jambes lisses, leurs croupes blanches et moites, les hésitations, les abandons, les interruptions, mais surtout la patience dolente qui compose heureusement les heures, même dans les moments de chagrin, tout cela nous était favorable, offert, et nous semblait naturel. J'entends encore ces voix, ces accords suaves, ces respirations et la pluie d'été. Quand nous allions au piano, c'était avec une confiance que rien ne justifiait : nos corps s'ennuyaient très tranquillement et ne connaissaient pas le vertige de l'imposture. Nos instruments et nos maîtresses étaient nos maîtres et nos amis ; on les confondaient souvent. 

Pourquoi avons-nous choisi le malheur ? D'où vient ce vice qui prend le masque de la vertu ? La vie semble nous avoir désertés, comme si elle se tenait tout entière dans nos mémoires, ces mémoires qui nous font honte, ces phrases que l'on saccage, ces pages que l'on arrache, l'histoire méprisée et toutes les limites que la vie avait sagement disposées à l'intérieur de nos récits. Nous étions heureux ; est-ce honteux ? Nos blessures et nos folies étaient si douces, si on les compare à la Vertu sans grâce qui partout confond l'infâme et l'homme et les écrase de son triomphe obscène.