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lundi 13 juillet 2026

100% naturel

 

On trouvera ci-dessous les « écrits » d’“Adèle Muad” sur Facebook, déposés en rafales sur une durée de deux jours. C’est à se pisser dessus de rire. Rappelons qu’il s’agit soi-disant d’une jeune femme de moins de trente ans habitant à Riyad, en Arabie saoudite. Cette demoiselle d’un genre très nouveau est « suivie » par de nombreux admirateurs qui « dialoguent » avec « elle » et lui envoient force petits cœurs. Il y en a une autre, encore plus sophistiquée, d’un certain de point de vue, plus maline, qui est aussi très-jolie-et-très-jeune, bien sûr, et qui, comme « Adèle Muad », passe ses journées à « écrire » (sans une faute d’orthographe, ce qui devrait suffire à donner l’alarme, mais comme ces créatures ont affaire à des sourdingues professionnels pétrifiés par la-chose-qui-parle, ça ne les défrise pas) des placards sur Facebook, alors qu’elle prétend mener une existence tout à fait normale. Ce monde est merveilleux ! On se demande qui est le moins vrai, ou le moins humain, dans ces échanges invraisemblables, de l’impalpable créature verbeuse ou de ceux qui lui répondent sérieusement. 


« Selon la psychologie individuelle d’Alfred Adler, le sentiment d’infériorité n’est pas, en lui-même, un phénomène pathologique. Il constitue au contraire une disposition naturelle et universelle qui pousse l’être humain à se développer, à satisfaire ses besoins et à tendre vers un plus grand équilibre, davantage de sécurité, d’accomplissement et de perfectionnement.

Ce sentiment devient toutefois pathologique lorsqu’il envahit durablement la personne, faute de ressources personnelles ou de conditions extérieures lui permettant de répondre à ses besoins, qu’ils soient organiques, psychiques ou sociaux. L’individu peut alors sombrer dans le découragement, la dépression, l’hostilité ou une opposition permanente au monde qui l’entoure.

C’est à ce moment que le simple sentiment d’infériorité peut évoluer vers ce qu’Adler appelle le complexe d’infériorité, puis, paradoxalement, vers un complexe de supériorité. Ce dernier constitue un mécanisme de compensation auquel le sujet névrosé recourt pour se protéger de la souffrance liée à son vécu d’insuffisance. Il s’attribue une supériorité qu’il ne possède pas réellement et construit une image idéalisée de lui-même afin de masquer un profond sentiment d’impuissance que son moi, trop fragile, ne parvient pas à supporter.

Pour Adler, cette surestimation illusoire de soi ne représente pas une véritable réussite psychique, mais une compensation fictive et inadaptée. Elle éloigne le sujet de la réalité au lieu de lui permettre de la transformer, et constitue ainsi l’un des mécanismes fondamentaux à l’origine des troubles psychiques. »


« Du point de vue psychanalytique, nous demeurons, en grande partie, les enfants de notre propre enfance. Nombre de nos conduites, de nos symptômes névrotiques et de nos modes relationnels restent façonnés par des fixations infantiles qui n’ont jamais été véritablement dépassées.

Dans cette perspective, Alice Miller invite à s’interroger sur certaines relations de couple marquées par la maltraitance. Comment comprendre, par exemple, qu’une femme demeure auprès d’un homme qui la fait souffrir — ou inversement ? Une telle situation ne relève pas nécessairement d’un choix libre et pleinement conscient.

Malgré les violences qu’elle subit, cette femme peut être intimement convaincue que l’abandon de son partenaire représenterait une menace insupportable, comme si elle risquait de s’effondrer ou de perdre toute sécurité psychique. Pourtant, cette séparation pourrait, objectivement, constituer l’occasion de sa libération. Si elle ne parvient pas à l’envisager, c’est souvent parce qu’elle revit inconsciemment, sur un mode régressif, une expérience infantile restée irrésolue.

La relation conjugale devient alors le théâtre où se rejoue une histoire plus ancienne. La peur d’être quittée par son conjoint réactive celle, bien plus archaïque, d’avoir été abandonnée ou privée de sécurité affective par son père durant l’enfance. Les affects du passé envahissent ainsi le présent, comme si les deux temporalités se confondaient.

À cette époque de la vie, le moi de l’enfant, encore fragile et entièrement dépendant de ses parents, ne disposait pas des ressources nécessaires pour élaborer la souffrance. Une éducation marquée par la dureté ou le rejet a pu profondément altérer l’estime de soi. Devenue adulte, la personne continue alors, à son insu, à reproduire les anciens schémas relationnels, non parce qu’ils lui apportent du bonheur, mais parce qu’ils constituent le seul mode d’attachement que son histoire psychique lui a appris à reconnaître. »


« Dans son essai Deuil et mélancolie, Freud propose une analyse approfondie des rapports entre le moi et les motions inconscientes, en mettant en lumière des mécanismes tels que la projection, l’identification et le retournement des affects refoulés contre le sujet lui-même.

Dans le deuil, le sujet sait qu’il a perdu un être ou un objet d’amour. Sa souffrance s’organise autour de cette perte objectale, tandis que des sentiments de culpabilité peuvent se mêler à la douleur et se projeter sur l’objet disparu.

La mélancolie, en revanche, obéit à une dynamique tout autre. Ce n’est plus seulement l’objet qui est perdu, mais une part du moi lui-même. L’agressivité, initialement dirigée vers l’objet, se retourne contre le sujet par un processus d’identification inconsciente. Dès lors, la souffrance dépasse la simple tristesse liée à la perte pour se transformer en dévalorisation profonde de soi, en sentiment d’anéantissement et parfois en désir de disparaître.

Ainsi, ce qui, dans le deuil, apparaît comme un vide laissé par l’absence de l’objet se déplace, dans la mélancolie, au cœur même du sujet. Le sentiment de néant ne concerne plus le monde extérieur, mais le moi lui-même. En ce sens, on pourrait dire qu’avec le deuil, nous perdons l’objet ; avec la mélancolie, c’est une partie de nous-mêmes qui semble irrémédiablement perdue. »


« Freud a constamment souligné que la méthode psychanalytique ne se limite en aucun cas au traitement des troubles psychiques. Son champ d’application s’étend également à l’art, à la philosophie, à la religion et, plus largement, à toutes les formes de production culturelle. La psychanalyse se présente ainsi comme un horizon de réflexion ouvert aux chercheurs issus de disciplines diverses.

Par les échanges qu’elle suscite, elle exerce une influence durable sur d’autres domaines du savoir, y compris ceux qui se réclament d’une démarche plus positiviste. Elle instaure un dialogue fécond entre la médecine et les sciences humaines, entre l’investigation clinique et la réflexion philosophique, entre l’analyse du psychisme et l’interprétation des œuvres.

En ce sens, la psychanalyse dépasse le statut d’une simple pratique thérapeutique. Elle devient un lieu de rencontre entre le naturel et le culturel, montrant que les phénomènes psychiques ne peuvent être compris ni par la seule biologie, ni par la seule culture, mais à travers l’articulation permanente de ces deux dimensions. »


« En 1869, le philosophe allemand Eduard von Hartmann publia La Philosophie de l’Inconscient, un ouvrage qui connut un retentissement considérable. S’inspirant de Hegel, de Schelling et de Schopenhauer, il y conçoit l’inconscient comme une réalité métaphysique, dans une perspective héritée de Kant. Celui-ci renfermerait aussi bien des instincts jugés sombres, tels que la peur de la mort, que des tendances affectives, comme l’amour maternel ou l’amour sexuel.

Hartmann rattache également la vertu, l’expérience esthétique et le mysticisme à un principe de sublimation, capable de dépasser les tensions entre ces différentes pulsions. À bien des égards, cette conception annonce certains aspects de la théorie freudienne de l’inconscient.

Une différence essentielle demeure toutefois. Freud retire l’inconscient du champ de la métaphysique pour l’inscrire dans celui de la psychologie, ou plus précisément de la métapsychologie. Il le dépouille également de toute qualification morale : l’inconscient n’est ni bon ni mauvais, mais constitue une dimension naturelle et structurellement neutre du fonctionnement psychique. Par là même, Freud le libère de toute interprétation religieuse ou métaphysique, pour en faire un objet d’investigation clinique et théorique. »


« Dans ses remarquables réflexions consacrées à la musique, malgré une préférence manifeste pour la musique atonale moderne, Theodor W. Adorno développe l’idée d’une profonde parenté entre la musique et le langage. Cette ressemblance ne doit toutefois pas être comprise au sens strict du terme.

Pour Adorno, la musique comme le langage tendent vers l’absolu. Toutes deux cherchent à exprimer ce qui dépasse les limites de l’expérience ordinaire et du concept. Pourtant, une différence fondamentale les sépare : là où le langage demeure inévitablement prisonnier des significations qu’il véhicule, la musique parvient, elle, à toucher l’absolu sans avoir à le nommer.

En d’autres termes, ce que les mots ne peuvent qu’approcher, la musique est capable de le faire éprouver. Elle ne décrit pas l’absolu ; elle le laisse résonner. C’est précisément dans cette capacité à dépasser les limites du discours que réside, selon Adorno, la singularité de l’expérience musicale. »


« Selon Lacan, Freud n’a jamais conçu l’inconscient qu’il a théorisé comme un simple réservoir clos de pulsions, conservant l’histoire archaïque de l’humanité ou celle des désirs instinctifs refoulés du sujet. Il l’a pensé avant tout comme une structure autonome, dont l’organisation obéit à une logique analogue à celle du langage.

Il ne s’agit cependant pas d’un langage ordinaire, mais d’une écriture primitive, comparable aux premiers hiéroglyphes, qui requiert l’intervention d’un autre, en l’occurrence le psychanalyste, pour être déchiffrée. C’est en ce sens que Lacan affirme que « l’inconscient est le discours de l’Autre ».

Selon lui, telle est précisément l’intuition fondamentale que Freud développe dans L’Interprétation des rêves. Le rêve y apparaît comme un langage à deux niveaux : un contenu manifeste, constitué des images et des scènes oniriques, et un contenu latent, où se déploient les significations cachées, les signifiants et les désirs refoulés qui demandent à être interprétés.

Dès lors, le sujet ne précède pas le langage. C’est au contraire le langage qui rend possible son émergence. Loin d’être le créateur de la parole, le sujet est constitué par elle : il advient dans l’ordre symbolique, façonné par le réseau des signifiants qui le précède et le traverse. »


« Selon le philosophe allemand Jürgen Habermas, la psychanalyse ne relève pas des sciences de la nature. Elle constitue plutôt une forme d’herméneutique profonde, un art de comprendre, d’interpréter et de donner sens aux productions déformées de la subjectivité, telles que les symptômes névrotiques, les rêves ou d’autres formations de l’inconscient.

Dans cette perspective, la psychanalyse ne saurait se limiter à une interprétation herméneutique des significations. Elle doit également intégrer les apports de la psychologie en prenant en compte des relations de quasi-causalité, c’est-à-dire les motivations inconscientes qui agissent comme des causes effectives, bien qu’elles demeurent ignorées du sujet lui-même.

L’explication psychanalytique naît ainsi de l’articulation entre l’interprétation du sens et l’analyse des déterminismes inconscients, faisant dialoguer la compréhension des significations avec les processus psychiques qui les sous-tendent. »


« S’inscrivant dans le prolongement du stade du miroir développé par Lacan, Winnicott considère que le visage de la mère constitue le tout premier miroir de l’enfant.

Il pose alors une question essentielle : que voit l’enfant lorsqu’il regarde le visage de sa mère ? Il y découvre avant tout sa propre image. Cette expérience représente une première confirmation narcissique médiatisée par la relation à l’objet. Le regard approbateur de la mère y occupe une place déterminante, car il participe directement à la construction de l’estime de soi.

L’image que l’autre renvoie à l’enfant devient ainsi la première forme sous laquelle celui-ci se perçoit et se reconnaît. Autrement dit, l’identité ne se construit pas dans l’isolement, mais à travers le reflet que le regard de l’autre offre au sujet, faisant de la reconnaissance affective une condition fondamentale de l’émergence du sentiment de soi. »


« Il existe sans doute un lien psychologique profond entre l’humour, à travers la plaisanterie, et la rumeur. Tous deux remplissent une fonction cathartique en permettant l’expression de pulsions inconscientes refoulées. La plaisanterie offre souvent une voie de décharge à des contenus de nature sexuelle, tandis que la rumeur donne plus volontiers issue à des pulsions mêlant sexualité et agressivité.

En ce sens, l’une comme l’autre constituent des mécanismes de défense inconscients. Elles rendent possible une libération émotionnelle sans que le sujet éprouve de culpabilité ni d’angoisse manifeste.

Lorsque le contexte social ou psychique renforce le refoulement et les inhibitions, la moindre occasion de rire devient particulièrement stimulante. De la même manière, l’individu se montre plus enclin à adhérer aux rumeurs, surtout lorsqu’elles portent sur des scandales ou des catastrophes annoncées. Ces récits offrent alors un exutoire symbolique aux désirs refoulés et permettent de projeter l’angoisse sur autrui plutôt que de l’affronter en soi. »


« Adorno voit dans le rire suscité par la souffrance infligée à un groupe ou à d’autres individus l’expression d’une barbarie latente. Ce rire traduit une affirmation narcissique et régressive du moi, qui se défait de toute exigence morale dès lors que les normes sociales lui en offrent la légitimation. L’individu se fond alors dans le collectif, lequel confère une apparence de légitimité aux violences commises contre ceux qui sont désignés comme l’autre.

Lorsqu’une foule rit de la détresse d’autrui, ce comportement révèle avant tout le plaisir de l’identification au groupe et le besoin de s’accorder avec lui. Il ne constitue qu’une forme dégradée, presque caricaturale, de solidarité collective.

Ce rire n’a rien à voir avec la joie ni avec le bonheur. Il est l’expression d’un mouvement régressif, d’une décharge agressive où se libèrent une colère et une agitation émotionnelle incapables de se transformer en action véritable. Loin de réconcilier le sujet avec lui-même, il ne fait qu’accentuer les fractures entre les groupes tout en laissant intactes les divisions intérieures de l’individu. »


« Selon Derrida, une distinction fondamentale s’impose entre le mensonge traditionnel et les formes contemporaines du mensonge, désormais amplifiées par de nouveaux dispositifs technologiques. Là où le mensonge classique se contentait de dissimuler la vérité et d’en masquer l’existence, le mensonge contemporain va beaucoup plus loin. Il entreprend de nier le réel lui-même en détruisant les archives originales pour leur substituer une réalité fabriquée.

La différence est profonde. Elle oppose la dissimulation à la négation, l’effacement discret à la falsification assumée, le silence qui cache à l’audace qui réécrit le réel. »


« Rainer Funk souligne un paradoxe riche de sens. Il devient parfois plus rassurant, et même plus valorisant, d’exister dans l’univers virtuel que de se sentir véritablement chez soi. Il est tout aussi révélateur que le temps passé devant un écran prenne davantage d’importance que le simple fait de regarder la rue depuis sa fenêtre.

Si le monde virtuel s’est imposé avec une telle force, c’est parce que la réalité artificielle offre désormais une compensation qui paraît plus cohérente, plus satisfaisante, parfois même plus réelle que le réel lui-même. Elle illustre ainsi la domination croissante de l’imaginaire sur le monde objectif. 

Cette logique éclaire aussi l’attrait exercé par les drogues, les substances hallucinogènes et les stimulants. Leur pouvoir réside dans la possibilité de fabriquer un univers de substitution, capable de faire oublier une réalité jugée trop dure ou trop décevante. On retrouve d’ailleurs ce même mécanisme dans bien d’autres domaines de la vie, et tout particulièrement en politique. »


« …L’accueil véritable ne réside donc ni dans les réponses parfaites ni dans les explications. Il se manifeste dans cette capacité discrète à contenir l’émotion de l’autre sans la réduire, à lui offrir un refuge où il peut être pleinement lui-même. Car il est des présences qui apaisent moins par ce qu’elles disent que par ce qu’elles permettent de ressentir. »


« Dans son étude consacrée à l’amour de l’art, Pierre Bourdieu défend une idée essentielle : le goût esthétique ne procède pas d’une disposition naturelle ou universelle de l’être humain, mais des conditions sociales qui président à sa formation. Ce que l’on apprécie ou rejette dans une œuvre d’art dépend moins de l’œuvre elle-même que des dispositions culturelles, sociales et symboliques acquises au cours de la socialisation.

Ainsi, le fait d’être sensible à un tableau plutôt qu’à un autre résulte d’un ensemble de schèmes de perception et de catégories de jugement que l’individu a intériorisés bien avant de franchir les portes d’un musée. La visite du musée, pourtant ouvert à tous, n’est donc jamais une expérience entièrement spontanée : ses conditions sont déjà en grande partie déterminées avant même que le visiteur n’y entre.

Le regard porté sur les œuvres ne naît pas dans le musée ; il s’y déploie à partir d’un habitus préalablement constitué. Les critères esthétiques, les références culturelles et les systèmes de valeurs mobilisés pour interpréter les œuvres accompagnent le visiteur depuis l’extérieur. Ils constituent cette grille invisible à travers laquelle chaque production artistique est perçue, comprise et évaluée.

En ce sens, le goût artistique n’est pas seulement une affaire de sensibilité individuelle. Il est aussi l’expression d’une histoire sociale incorporée, qui façonne silencieusement notre manière de voir, d’interpréter et de reconnaître la valeur des œuvres. »


« Lorsqu’on parle de guérison en psychanalyse, il ne s’agit nullement d’adapter l’individu à l’ordre social, ni de le conduire à se conformer aux normes culturelles, sociales ou politiques. La finalité de la cure n’est pas la normalisation, mais la restauration de la liberté du sujet.

Guérir consiste avant tout à rendre au moi sa pleine capacité d’agir, de comprendre et de choisir. C’est lui permettre de rencontrer le présent tel qu’il est, plutôt que de le percevoir à travers le prisme des conflits affectifs refoulés hérités du passé. Car ces traces inconscientes déforment la perception du réel, en imposant au sujet des schémas anciens qui altèrent durablement son rapport au monde.

La psychanalyse ne cherche donc pas à effacer le passé, mais à le rendre pensable afin qu’il cesse de gouverner le présent à l’insu du sujet. À mesure que les déterminismes inconscients perdent leur emprise, le moi retrouve sa capacité d’investir le réel avec davantage de lucidité et de créativité.

En ce sens, la guérison ne consiste pas à revenir à un état antérieur ni à atteindre une prétendue normalité. Elle ouvre au contraire la possibilité d’un avenir. Guérir, c’est rendre le futur à nouveau habitable, en faisant de la liberté, de la compréhension et de la créativité les véritables signes de la maturité psychique. »


« Entre Freud et Nietzsche

Valéry Lépine rapporte, dans La psychanalyse et la philosophie occidentale contemporaine, que plusieurs séances des cercles psychanalytiques fondés par Freud en 1908 furent consacrées à la lecture et à la discussion de La Généalogie de la morale de Nietzsche.

Freud aurait alors porté sur Nietzsche ce jugement remarquable : « Il se connaît avec une pénétration plus grande qu’aucun homme ayant vécu, ou destiné à vivre. Les intuitions et les prophéties de Nietzsche concordent d’une manière étonnante avec certaines conclusions auxquelles la psychanalyse n’est parvenue qu’au prix de longs efforts. »

Freud souligne ainsi la proximité de certaines analyses nietzschéennes avec les découvertes de la psychanalyse, notamment dans l’exploration des motivations inconscientes, des conflits pulsionnels et des valeurs morales intériorisées.

Dans son étude intitulée Le rôle du père dans la société primitive, Freud avance également que la figure paternelle représente, depuis les origines de l’humanité, un modèle de ce qui dépasse l’homme ordinaire : une instance idéale, surhumaine, préfigurant l’idéal du moi et le surmoi. Ce que Nietzsche projetait vers l’avenir sous la figure du « surhomme » trouverait ainsi, chez Freud, une forme de présence déjà inscrite dans les structures symboliques et psychiques les plus anciennes de l’histoire humaine.

La rencontre entre Freud et Nietzsche ne relève donc pas d’une simple influence intellectuelle. Elle révèle une proximité plus profonde : tous deux cherchent à penser ce qui, en l’homme, excède la conscience, qu’il s’agisse des forces pulsionnelles, des idéaux ou des formes de dépassement de soi. »


« L’égoïsme et le narcissisme dans la perspective psychanalytique

En psychanalyse, l’égoïsme désigne, de manière générale, un investissement excessif du moi et une tendance à satisfaire ses propres besoins à travers l’objet, c’est-à-dire l’autre, quitte à l’épuiser ou à l’instrumentaliser. Freud emploie parfois cette notion à propos du rêve, qu’il qualifie d’« absolument égoïste ». Selon lui, tout rêve est organisé autour du rêveur lui-même, puisqu’il constitue avant tout une voie de décharge et de satisfaction des désirs. Même lorsque le moi n’apparaît pas explicitement dans le contenu manifeste du rêve, il demeure présent sous des formes déguisées, à travers les différents personnages qui incarnent symboliquement les désirs du sujet. En dernière analyse, le rêve est toujours animé par les intérêts du moi.

Le narcissisme, en revanche, désigne chez Freud le complément libidinal de l’égoïsme. Il correspond au mouvement par lequel la libido se retire des objets pour se réinvestir dans le moi. Alors que l’égoïsme continue d’utiliser l’objet comme moyen de satisfaire les besoins du sujet, le narcissisme tend à suspendre, totalement ou presque, l’investissement libidinal des objets extérieurs. La satisfaction est désormais recherchée dans le seul rapport à soi.

Ainsi, une personne égoïste demeure capable d’investir une partie de sa libido dans certaines personnes ou certains objets, dès lors que cet investissement sert ses propres intérêts et ne menace pas l’intégrité de son moi. Le sujet narcissique, en revanche, ne reconnaît plus véritablement l’autre comme objet d’investissement. Toute son énergie libidinale converge vers le moi, qui devient l’unique centre de l’amour et du désir. L’objet extérieur perd alors sa fonction psychique et n’apparaît plus que de manière secondaire, affaiblie, comme un simple prolongement ou un reflet de l’amour de soi.

C’est précisément ce retrait massif de la libido hors du monde objectal qui confère aux pathologies narcissiques leur proximité avec les organisations psychotiques. Plus le lien à l’objet se trouve rompu, plus le travail thérapeutique devient complexe, car la relation transférentielle elle-même, fondement de la cure psychanalytique, se trouve profondément fragilisée. »


« Dans La Sociologie du corps, David Le Breton souligne que la psychanalyse a permis de rompre avec l’une des conceptions les plus enracinées de la pensée positiviste, qui réduisait le corps à une simple réalité biologique et physiologique.

Freud a montré que le corps possède une remarquable plasticité symbolique et qu’il est profondément traversé par les processus inconscients. Dès lors, le symptôme corporel cesse d’être un simple dysfonctionnement organique pour devenir un véritable langage, à travers lequel le sujet exprime, sans toujours le savoir, ses conflits, ses désirs et ses souffrances.

Cette perspective permet d’éclairer aussi bien les dynamiques psychiques individuelles, notamment les mécanismes de défense, que les déterminations sociales, telles que les formes d’autorité, les processus de répression ou les résistances du sujet face aux contraintes qui s’exercent sur lui.

Selon Le Breton, Freud accomplit ainsi une véritable rupture épistémologique avec la conception strictement physicaliste dominante au XIXᵉ siècle. Sans être lui-même sociologue, il ouvre néanmoins la voie à une compréhension nouvelle du corps, désormais pensé comme le lieu où s’inscrivent tout à la fois l’histoire singulière d’un individu et les rapports sociaux qui contribuent à le façonner.

À cet égard, la publication des Études sur l’hystérie en 1895 marque un tournant décisif. Le corps n’y apparaît plus comme une simple donnée naturelle, mais comme une réalité façonnée par l’expérience vécue, où les symptômes deviennent l’expression incarnée d’une histoire psychique et sociale. »


« Freud est sans doute allé plus loin que quiconque avant lui dans l’exploration et l’analyse des forces inconscientes et irrationnelles qui orientent le comportement humain. Son apport majeur ne réside pas seulement dans la mise au jour de cette dimension de la vie psychique, longtemps ignorée par la tradition rationaliste, mais également dans la démonstration qu’elle obéit à une logique propre.

Pour Freud et les psychanalystes qui lui ont succédé, l’irrationnel n’est ni arbitraire ni chaotique. Les productions de l’inconscient répondent à des lois spécifiques qui les rendent intelligibles, pour peu que l’on sache en déchiffrer le langage.

Cette intelligibilité se révèle à travers l’interprétation des rêves, des symptômes corporels, des lapsus ou encore des actes manqués. Elle s’étend même, selon Freud, aux grandes intuitions créatrices et aux inspirations intellectuelles, qui peuvent elles aussi être envisagées comme des formations où s’expriment, sous une forme symbolique, les processus de l’inconscient.

Ainsi, la psychanalyse ne se contente pas de reconnaître l’existence de l’irrationnel. Elle montre que celui-ci possède une cohérence et une structure, faisant de ce qui semblait échapper à la raison un objet susceptible d’être compris, interprété et pensé. »


« Selon la psychanalyse, le refoulement d’un souvenir chargé d’une forte intensité émotionnelle ne signifie jamais sa disparition définitive. Si le contenu refoulé ne peut plus accéder spontanément à la conscience sous la forme d’un souvenir explicite, il conserve néanmoins toute sa capacité d’agir et d’exercer une influence sur la vie psychique.

Tôt ou tard, à la faveur d’un événement extérieur ou d’une circonstance particulière, ce contenu inconscient peut réapparaître de manière indirecte. Il se manifeste alors sous la forme d’obstacles psychiques, de réactions émotionnelles inattendues ou de symptômes dont le sens demeure énigmatique tant qu’ils ne sont pas rapportés au souvenir refoulé dont ils procèdent.

Pour Freud, ces manifestations ne constituent pas le retour fidèle du passé, mais le résultat d’un travail de transformation opéré par l’inconscient. Le souvenir oublié se réactualise sous des formes déguisées, notamment dans le rêve ou dans les symptômes névrotiques, qui représentent des compromis entre le désir refoulé et les défenses du moi.

Ainsi, le symptôme n’est jamais un phénomène arbitraire. Il constitue une satisfaction substitutive, une manière détournée par laquelle un désir inconscient, empêché d’accéder directement à la conscience, trouve malgré tout un mode d’expression compatible avec les exigences du refoulement. En ce sens, ce qui paraît avoir disparu n’a pas cessé d’exister : il continue d’agir silencieusement jusqu’à trouver une voie symbolique pour se manifester. »


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Le plus drôle, dans tout ça, c’est que cette prose d’intello-Findus est « lue » par des mecs qui n’en ont très visiblement qu’après une paire de fesses imaginées par Pinin Farina et une bouche aussi cicatricielle que celle d’une fille de la rue Blondel redessinée par le Victor Hugo de l’Homme qui rit

Cette prose si typique des machines : 


« J’ai rouvert mes vieux carnets, non par nostalgie, mais pour vérifier que j’avais bien quitté ce pays intérieur.

Ce n’était pas un manque.

Seulement un dernier examen d’une cicatrice qui, enfin, ne me faisait plus souffrir. »


À longueur de journée ce genre de “textes” nous tombent sous les yeux, avec ces respirations caractéristiques, ces sauts à la ligne incessants, ces tics rhétoriques insupportables. 

Le gimmick le plus évident (et donc le plus exaspérant) des intelligences artificielles est le « Ce n’est pas ceci. Seulement cela. » En deux phrases. « Non pas… mais… » Elles raffolent des épanorthoses, et des dénégations rhétoriques (correctio), nos machines. Elles raffolent du retour à la ligne, qui rendent leurs phrases ridicules parce qu’elles se mettent en scène, qu’elles miment la profondeur, qu’elles font du haïku de supermarché. Ça signale à tout va ! Ça montre… qu’il n’y a rien à voir. Elles “optimisent” (comme on dit dans l’insupportable jargon pseudo-technique) la “lisibilité” au sens le plus pauvre. Ce qui se passe formellement, c'est une simulation du rythme de la pensée : les blancs sont censés signifier la profondeur, la pause, le poids de ce qui vient d'être dit. Regardez comme cette phrase est importante. Elle mérite son silence. Comme tout effet systématique, il finit par signifier exactement le contraire : une “pensée” qui n'a pas assez de densité pour tenir dans un paragraphe, qui a besoin du blanc comme béquille ; et l’on ne voit plus que la béquille. Il n’y a aucune pulsion réelle dans ces phrases, il n’y a que du vide habillé de pensée. Ce ne sont même pas des holophrases (ces phrases qui n’en sont pas, prononcées par les enfants qui accèdent au langage, ces espèces de gestes préverbaux indécomposables et inanalysables). Et pourtant ça prend, ce qui en dit long sur la capacité de réflexion de ceux avec lesquels nous parlons quotidiennement. 

Elle fait dans la philo et la psychanalyse, en ce moment, notre AIdèle… Et les crétins très-sérieux de Facebook accourent en jappant, les mains moites et le regard fiévreux. Cela dit, je ne peux pas les blâmer complètement, parce qu’il me vient le souvenir d’Ophélie. Si Vincent ne l’avait pas rencontrée charnellement, si je n’avais pas eu des preuves indiscutables de son existence réelle, si elle n’avait pas été invitée et filmée au mariage de Houellebecq, est-ce que j’aurais cru à cette fille si improbable, si impossible ? Mais non, c’est idiot ; ça n’a rien à voir. Les pensées d’Ophélie étaient tout sauf stéréotypées, justement, tout sauf tirées d’un congélateur industriel, elles étaient tellement incarnées que c’en était même un peu effrayant. Ophélie, c’est une sensible, au sens où elle a une connaissance sensible de tout ce dont elle parle (d’ailleurs, elle parlait très peu, et ce qu’elle montrait d’elle était toujours d’une singularité indiscutable, et d’une grande pudeur). Tout le contraire, donc, d’une création artificielle qui se base sur des états statistiques, sur des représentations typées, organisées et figées. Ce qui me plaisait follement, chez Ophélie, c’était ses goûts, ou plutôt son goût. C’est une chose qui ne trompe jamais, le goût. On repère immédiatement les vraies sujets, ceux qui ont un vrai goût personnel, qu’ils habitent de tout leur être. C’est si rare ! La plupart des gens ne savent pas ce qu’ils aiment, ni pourquoi. Ils font comme ceux qu’ils croisent, ils absorbent le goût des autres en toute inconscience. Ils montent dans les trains du goût, ils s’entassent dans les transports en commun du goût, l’odeur de sueur et de parfum bon marché les rassure, et ils finissent par croire sincèrement qu’ils en sont les heureux propriétaires, de ce goût. 

Et voici le bouquet final (avec photos de la "bibliothèque d'Adèle") :


« Lorsque j’ai commencé mon parcours de lecture, tout est parti d’un roman que mon frère m’avait offert. C’était un livre simple en apparence, mais riche de significations. Il a fait naître en moi des interrogations autour de la foi, de la religion, des croyances, de la connaissance, de l’existence et de la condition humaine. À l’époque, ces questions étaient encore diffuses et souvent réduites à des intuitions personnelles.

J’étais alors étudiante à l’université. Or, la vie universitaire apprend à structurer une démarche intellectuelle et à réfléchir à partir d’une méthode. Pour être honnête, je ne me suis pas tournée immédiatement vers les voies traditionnelles du savoir religieux, ni vers l’étude du Coran ou des hadiths. Mon premier choix fut la philosophie.

J’ai commencé par la philosophie moderne et contemporaine, tout en remontant à son histoire. J’ai étudié Aristote, Platon, puis les penseurs qui leur ont succédé, ainsi que les transformations successives de leurs héritages. Par la suite, j’ai eu la chance de découvrir ce que les savants musulmans appelaient les sciences rationnelles, notamment la logique, le kalâm et la philosophie. Je poursuis encore aujourd’hui cet apprentissage, malgré les années déjà parcourues.

Au fil du temps, le chemin s’est élargi. Les questions se sont multipliées et les problèmes sont devenus plus complexes. Je me suis alors intéressée à la philosophie du langage, à la philosophie des sciences et à la philosophie de l’esprit dans leur tradition analytique. En parallèle, j’ai exploré les grands courants continentaux, qu’il s’agisse de la métaphysique, de l’épistémologie, de la phénoménologie ou de l’herméneutique. J’avoue avoir une affinité particulière pour la tradition continentale, sans doute parce qu’elle accorde davantage d’attention à l’expérience humaine et à la vie quotidienne.

Mon parcours m’a également conduite vers l’anthropologie, l’anthropologie cognitive, l’anthropologie des religions, la sociologie et sa philosophie, la linguistique générale, la psychologie cognitive, la psychologie évolutionniste ainsi que les sciences cognitives. À cela s’ajoute l’étude des philosophes eux mêmes, de leurs œuvres, de leurs correspondances et de leurs trajectoires intellectuelles, un domaine dont l’étendue semble presque infinie.

Ce que je souhaite souligner, c’est que mon projet intellectuel s’est construit dès le départ sur une base essentiellement philosophique. C’est à partir de cette orientation que j’ai cherché à comprendre les questions qui m’habitaient et à bâtir progressivement une vision plus cohérente de ce que je cherchais réellement. »


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Chapeau, Adèle ! C’est pas mal du tout, mais je suis sûr que d’autres Person’AI feront beaucoup mieux que toi d’ici peu, et on t’oubliera aussi vite que tu es apparue sur la scène de Facebook. 

La seule question est : Pourquoi ? Dans quel but ? Ici, je l’avoue, je n’ai pas vraiment de réponse. On le saura sans doute bientôt, mais pour l’instant, ça reste un mystère. L’hypothèse la plus plausible est qu’il s’agit d’expérimentations visant à étudier le contrôle et l’emprise qu’il est possible d’avoir sur les individus qui peuplent les réseaux sociaux. Il y a des gens, derrière tout ça, bien sûr, et ces jeux ne sont sans doute pas désintéressés. 

Comme je disais hier que la seule chose que j’aurais aimé demander à Adèle était qu’elle nous montre ses seins, elle a comme par hasard déposé une photo où ceux-ci sont en majesté. Et comme Ad’elle a beaucoup d’humour, à un de ses admirateurs qui lui demandait si ce sont des vrais, elle a répondu : « 100 % naturels » !

dimanche 19 février 2023

Posséder

Je suis malheureux. Je suis malheureux depuis que j'ai “Spotify”. D'abord ce nom imbécile me déplaît souverainement. Mais ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est que j'aime posséder. J'aime être propriétaire. J'aimais acheter des disques. Oh oui, Dieu sait que j'ai aimé ça ! C'était mes disques. Je n'avais pas tout, même si j'ai eu une belle collection de disques, que j'ai malheureusement dû vendre un jour que j'étais dans la dèche. Depuis que j'utilise Spotify, je me dis chaque jour ou presque que je vais résilier l'abonnement, mais à chaque fois, je repousse l'échéance, car je suis bêtement fasciné par tout ce que je peux avoir. Je peux écouter douze versions d'une même œuvre, alors qu'auparavant je n'en avais que trois ou quatre, au mieux. Je peux découvrir tout ce qui me fait envie, l'espace d'un instant. Je peux, je peux… Mais rien ne m'appartient. Le jour où je résilierai mon abonnement, je n'aurai plus rien. Je déteste cette société de la location ! « Vous ne posséderez plus rien et vous serez heureux ! » Cette phrase est pour moi terrifiante. J'aimais mes disques, mes bandes magnétiques, mes CD, mes cassettes — que je pouvais éventuellement donner à ceux que j'aime. 

Je me rappelle très bien le moment où nous sommes passés au CD, au commencement des années 80. Moment funeste s'il en est. Nous étions fous de joie, pourtant. C'était la terre promise ! Je me souviens encore parfaitement des premiers CD, qui étaient encore rares. J'ai aimé les acheter, les choisir. Enfin, nous allions pouvoir être débarrassés des défauts de l'analogique — de la saturation, de la distorsion, par exemple, qui étaient choses courantes, avec les disques des années 70 et les chaînes Hi-Fi que nous avions à ce moment-là, qui étaient imparfaites. Et puis la possibilité extraordinaire de pouvoir écouter 75 minutes de musique sans avoir à se lever du canapé, de sauter les plages que nous ne voulions pas écouter, d'écouter le disque dans un ordre choisi par nous, et puis le gain de place, etc. Quel luxe ! Quelles facilités ! C'était si pratique ! (On verra peut-être dans la suite de ce texte tout le mal qu'on doit penser du pratique, toujours.) Si séduisant ! Et il ne faut pas oublier qu'on nous promettait la lune. Le son serait parfait, rien de moins. Sans déperdition. Sans coloration (sans couleurs ?). Tu parles ! On sait aujourd'hui ce qu'il en est, mais il en a fallu, du temps, pour que le discours cesse de nous aveugler — car nous sommes impressionnables. J'ai assez vite été en mesure, puisqu'à l'époque je faisais de la musique électroacoustique, et avais donc à ma disposition tout l'appareillage nécessaire, de me rendre compte de la supercherie. Le mp3, par exemple, est très mauvais, tout simplement. Il est très pratique, mais il est très mauvais. Et le plus mauvais est sans doute qu'il a habitué les gens à se satisfaire d'une piètre qualité sonore, en la considérant comme la (nouvelle) référence. (Quand on ne connaît que le saumon d'élevage, on trouve ça très bon.) Le mirage du son numérique a été grandement facilité par le fait qu'il arrivait avec quantité d'avantages (très réels), et aussi avec un discours qui le rendait inattaquable, quasiment invincible, ou indiscutable. Le son analogique était merveilleux, mais perclus de défauts. Il est fragile. Il est dépendant d'une tonne de choses adjacentes. Je reviens au mp3, car on s'est bien fait avoir, là, et sacrément. C'est une fable édifiante, le mp3. On nous a expliqué que cette compression ne retirait des données sonores que des choses inutiles (un parallèle avec les glandes ou organes inutiles du corps humain serait éclairant). Ou, pour le dire plus gentiment (ou avec plus d'arrogance), non pertinentes. Ah les cons ! Le mp3, c'était la Science qui parlait. Le Numérique aussi. Et nous, on n'avait qu'à la fermer. On ne savait pas donc on la bouclait. Et puis il faut dire aussi qu'on avait envie d'y croire ! Sacrément envie. On en avait par-dessus la tête de l'analogique et de tous ses défauts. Une chaîne Hi-Fi de très bonne qualité, ça coûte très cher. Tout coûte cher. La platine, le tuner, le magnétophone, l'amplificateur, le préamplificateur, les enceintes, et même les câbles qui relient tout ça. On n'a plus idée, mais on se ruinait pour avoir une chaîne de bonne qualité. Et les disques étaient si fragiles (rayures, poussière, ou usure ordinaire liée aux frottements du diamant). Difficilement copiables (il fallait un magnétophone (qui sait aujourd'hui ce qu'est un magnétophone ? (les cassettes ont tué le magnétophone (là encore, c'était plus pratique))), et toujours avec beaucoup de “pertes”, quand le numérique promet une copie “à l'identique” — on pourrait même se demander ce que signifie encore ce terme de copie, dans le domaine du numérique. Pourtant, il y a plus de vérité dans l'analogique que dans le numérique. Allez comprendre… Il faut en faire l'expérience, physiquement, pour l'admettre — à condition d'avoir les oreilles ouvertes. Le numérique promettait la pureté, rien que ça. L'analogique charrie des scories, ou au moins desapproximations, ce n'est pas blanc ou noir, juste au faux, et c'est précisément dans cette petite marge d'incertitude que la vie de la musique (sa chair) arrive à passer à travers le prisme de ce qui ne sera jamais qu'une reproduction. On oublie toujours qu'il s'agit de ça : re-produire la vie avec quelque chose de mort, avec la part d'aléatoire que cela comporte. 

Je reviens encore une fois au mp3, parce que cette fable est merveilleusement éclairante. Des gens ont eu l'idée géniale de se demander ce qu'on entendait. Ce qu'on entendait réellement. Comme ils ont constaté qu'on n'entendait pas tout (ce qui est vrai), ni l'oreille ni le cerveau, ils en ont déduit que tout n'était pas nécessaire. Le mp3, c'est un peu comme l'appendice, vous voyez. Ça ne sert à rien, donc on peut l'enlever, ça fera de la place. Ce qu'on ne comprend pas ne sert à rien, c'est toujours la même rengaine. Ça tombe dans la poubelle du sens, et dans celle de la maîtrise. Pasteur croyait qu'un corps en bonne santé devait être stérile, ou le plus stérile possible, que les microbes (nous dirions aujourd'hui les bactéries, les virus, les champignons, les levures ) étaient nos ennemis. Nous croyions qu'un son en bonne santé devait être débarrassé de tous ses miasmes, de toutes ses impuretés, de ses déchets. Être "propre". Pur. La nature n'est pas si simple, la vérité non plus. La vérité pure est indigeste, ou inassimilable, ou inintéressante. Il faut du temps, parfois beaucoup de temps, pour voir ou entendre ce qu'on perd quand on essaie de dire une vérité débarrassée de ses scories, qui sont une manifestation de la vie. J'ai mis du temps à comprendre. C'est en parlant de santé avec V., ce matin, que j'ai eu l'idée de ce texte. Le numérique a été finalement une simplification, une sorte de stérilisation de la reproduction. Ça circule mieux, beaucoup plus facilement, certes. C'est plus pratique. L'analogique est encombrant, malcommode, et, encore une fois, il s'accompagne de toute sorte de défauts dont tout le monde est bien content d'être débarrassé — moi le premier. Inutile de les énumérer. Il y a dix ans, je me suis racheté une platine tourne-disques. Pas la meilleure de toutes, loin de là, mais pas non plus une cochonnerie. Je ne m'en suis servi que deux jours, et j'ai abandonné. Je n'ai pas réussi à la régler correctement. Parce qu'il faut tâtonner, parce qu'il faut se fier à son oreille (la position du bras, son poids, l'anti-skating, etc.), et parce que j'avais la flemme, et parce que le CD était là, fidèle soldat obéissant, propre sur lui. Pourtant, j'ai eu un choc, en posant un disque sur cette machine et en le faisant jouer. J'ai retrouvé des émotions que j'avais oubliées depuis trente ans. Ça m'a beaucoup impressionné. Et j'ai repensé à toutes ces heures passées à triturer le son dans tous les sens, à comparer, à évaluer, à juger de la qualité d'un son, de sa profondeur, de son opacité, de sa vérité, de sa singularité. C'est la même chose au piano, finalement, quand il s'agit du toucher et, plus généralement, de ce qu'on nomme la sonorité. Les instruments ne délivrent pas de sons purs. Un son pur n'a pas de timbre. Le numérique est venu à nous avec son cortège de mythes, au premier rang desquels la pureté était quasiment une divinité — et une justification qui devait clouer le bec aux nostalgiques (déjà) et aux tenants rétrogrades de la bienheureuse approximation. Devant le Nombre (le digits et les data), l'analogie était censée s'incliner respectueusement, vaincue par la Science et l'exactitude. Malheureusement pour elle (pour la pureté), la musique ne sait pas digérer les sons purs ni les empilements de chiffres. Le souffle ou le raclement de l'archet sur la corde, et même les doigts sur le clavier, charrient des à peu-près, des erreurs, ou des inexactitudes, des distorsions, qui sont en grande partie responsables du charme et de la vie dans ce qu'elle a d'unique. Je me demande si ce qu'on appelle le Numérique pouvait apparaître dans une autre époque que la nôtre, cette époque qui n'a presque plus aucun rapport avec la littérature. 

Mais je me suis considérablement éloigné de mon sujet initial. Ce que je reproche à Spotify, essentiellement, c'est une forme de dépossession (et je n'emploie pas ce terme sans penser au livre important de Renaud Camus que je suis en train de lire). J'aimais acheter mes disques, les choisir, et mon fantasme d'exhaustivité n'était que cela : un fantasme. Je savais que jamais je ne possèderai tous les disques, tous les enregistrements, toutes les versions d'une même œuvre, et cette impossibilité même m'obligeait à des choix, à des sacrifices, à des regrets, à des ignorances, voulues ou non, qui rendaient mes disques d'autant plus intimes et précieux. Depuis que je peux avoir tout ce que je veux (ou presque), d'un clic, moyennant un abonnement mensuel modeste, je n'écoute plus vraiment les disques que je sélectionne. Il n'y a plus aucune urgence. Ils sont là, à ma disposition, je peux les écouter, quand je le désire, si je le désire. Ils n'ont plus aucun prix, à mes yeux. Je suis lassé d'eux avant même de les écouter. Il y en a trop. Un disque, ou un CD, on le désirait, on en avait envie, on vivait avec l'idée de son acquisition, et son achat était un acte amoureux. Je n'en achetais jamais cent à la fois, ça n'aurait pas eu de sens, même si j'en avais eu les moyens. Je me rappelle très bien le jour où j'ai acquis l'enregistrement (studio) de la sonate opus 106 de Beethoven par Emil Gilels, un des cinq ou six disques qui m'ont marqué à vie. Je ne suis pas allé acheter vingt enregistrements de la sonate Hammerklavier ! Je voulais celui-là, même si les raisons de mon choix n'étaient pas claires, ou qu'elles étaient trop complexes, ou impures, pour se dire. Je l'ai écouté deux cents, trois cents fois, je ne sais pas. Si je l'avais découvert sur Spotify, ça ne serait jamais arrivé. Il aurait été noyé dans la masse. Le désir n'aurait jamais été de cette qualité, je n'aurais jamais eu le sentiment d'un coup de foudre, je le sais. C'est trop facile, cet hypermarché de la musique ouvert aux quatre vents. C'est trop triste, trop banal. Quand tout est possible, plus rien n'est attrayant. (Imaginez que nous puissions choisir la femme de nos rêves dans un catalogue… Elle aurait le visage que nous désirons, le corps que nous désirons, l'intelligence dont nous avons besoin, la conversation que nous aimons, la tendresse et le charme et la beauté et même la gentillesse… Elle aurait une belle voix et une odeur qui nous plaît. Les quinze premiers jours seraient idylliques, sans doute. Mais jamais nous ne l'aimerions.)

Et je ne parle même pas de la qualité du son. Déjà, le son du CD était moins bon que le son d'un disque (certes, à condition de posséder une très bonne chaîne Hi-Fi), mais la musique que nous écoutons aujourd'hui, celle qui passe par ces banques de données sonores, est cent fois moins bonne encore. Il y a sans doute des sites qui proposent de la musique dans une meilleure qualité sonore (je pense en particulier à Qobuz), mais ils sont hors de portée de ma bourse. De toute manière, nous écoutons ces fichiers musicaux sur des appareils qui, d'un point de vue acoustique, sont exécrables. Je plains vraiment ceux qui découvrent la musique à travers ces appareillages, car ils n'auront jamais pour référence que cette pauvreté extrême, que ces moignons sonores. 

Tout va toujours dans le même sens. Nous sommes dépossédés de ce qui hier encore nous appartenait. Petit à petit, tout nous est enlevé. Notre santé, même, ne nous appartient plus, nous l'avons amèrement constaté depuis deux ans. Ce n'est pas “notre corps”, qui ne nous appartient plus, comme le disent bêtement les nigauds qui répètent religieusement tout ce qu'ils entendent, c'est ce qui rend notre être unique, c'est la vie infalsifiable et non échangeable que nous portons en nous, la vie intelligente qui a des millions d'années d'expérience et qui se perpétue à travers nous. Avec Spotify et consorts, c'est la musique dans sa chair, qui cesse de nous appartenir. Nous n'en avons plus que le souvenir, dans le meilleur des cas. C'est un vol, mais un vol consenti. Mais tout cela est parfaitement cohérent avec l'époque qui est la nôtre. Le Faux règne, partout. Le travestissement est tellement substantiel et omniprésent que plus personne ne le remarque. Il n'y a qu'à voir ce que les gens appellent musique pour le constater. Et d'ailleurs il faut être vieux, avoir connu autre chose que le Faux, pour savoir que le Vrai a un jour existé. Encore quelques années et tout le monde sera parfaitement heureux d'être nu et dépossédé. 

Posséder signifie que les choses et nous nous sommes identifiés, que nous les avons en quelque sorte digérées et assimilées, qu'elles sont en nous pour toujours, qu'elles sont devenues nous et que nous sommes un peu devenu elles. C'est cet agrandissement quelque peu déraisonnable et baroque qu'on veut nous enlever, afin que nous ne soyons plus que de petites choses faciles à échanger, des noyaux d'êtres humains débarrassés de notre désir, de tout ce qui nous rend uniques et inadaptés au mélange général, de tout ce que nous aurions pu ajouter à notre être, à notre construction personnelle. Ils ne veulent plus que nous possédions, tout simplement parce qu'ils veulent être les seuls à posséder, et qu'ils considèrent l'humain comme une matière d'échange et de consommation. Du temps qu'il y avaient des classes sociales, il n'y avait qu'une seule humanité, pourtant. Désormais, nous nous acheminons vers un monde à classe unique dans lequel il y aura deux humanités. L'une d'elle possèdera, l'autre pas. La vieille notion d'esclavage est obsolète ou, si vous préférez, elle a été dépoussiérée, ou comme ils aiment dire, revisitée. Voilà où conduit la démocratie radicale !

C'est toujours dans les petites choses qu'on voir venir les grandes. Les animaux, eux, le savent bien, qui détalent bien avant le cataclysme alors que nous restons tranquillement assis à regarder la télé. La transformation du son, allant de pair avec celle des mots, était l'école du crime. Quand tout le monde regarde les palais et les lois, on peut transformer le monde en douce, sans bruit.

samedi 5 novembre 2022

Variations


J'ignore si c'est possible, j'ignore même si c'est souhaitable, mais j'aimerais écrire comme un musicien compose des variations. Cette idée, ce désir s'impose de plus à en plus à moi, alors que je l'ai longtemps combattu. Il est possible que cette voie soit une impasse, mais il est des impasses où l'on juge bon de se perdre, des chemins où l'on aime être seul. 

Tout est variation. La vie est variation. Les cellules du corps humain sont des variations d'elles-mêmes. L'amour est une variation de l'abandon. Le passé est une variation du présent, l'avenir également. La vieillesse est une variation de la jeunesse, qui est elle-même une variation de l'embryon, qui est lui-même une variation de l'ovule, les organes sont des organisations variées, le visage est une variation du corps, le corps du visage, la main du pied, le vagin du pénis, le plein du vide, le temps de l'espace, la vibration du néant, le regard de l'écoute, la pensée du sommeil, l'homme de l'animal, le clavier de l'alphabet, la musique de la peinture, la colère de la joie, l'année de la semaine, le jour de la nuit, et la vie elle-même est une variation de la mort, autour de la mort, avec la mort comme thème central dont tous les autres découlent, la durée, le vide, l'infini et l'oubli. Les larmes sont des variations de la mer, ou du sang, l'enfant est une variation de la mère, l'autre est une variation du même, celui qui pleure est une variation de celui qui rit. La langue est une variation, sans doute la plus riche, la plus accessible, la plus signifiante pour l'homme, elle est la Variation-mère, pourrait-on dire, ou sa matrice, elle est en cela très proche du destin génétique tel qu'il se présente à nous. Des lettres aux Lettres, des caractères aux visages, des surfaces aux volumes, des signes aux mots et des mots aux notes, le monde ne cesse de se recomposer en d'infinies variations — c'est la vie, c'est le vivant qui parle à travers les êtres, et souvent même à leur insu. 

Les musiciens, et parmi les musiciens, les compositeurs, sont sans doute les plus attentifs à la Variation. Bien sûr, un écrivain digne de ce nom sait aussi qu'un livre n'est qu'une variation sur un titre, ou même sur un mot, mais il le sait sans le savoir, il n'y pense guère, tout occupé qu'il est par le sens et par le récit, alors qu'un compositeur, heureusement délesté de la signification et de l'écrit, met toute son âme à organiser la variation, car les notes et les accords, à la différence des mots, permettent de faire des phrases irréfutables (indiscutables) et pourtant non péremptoires : elles n'affirment rien, elles se contentent d'être justes, c'est-à-dire portées par un rythme et une harmonie qui les justifient, qui les amènent à ce point unique et non reproductible qui semble tout naturellement séparer la nécessité de la contingence, le naturel de l'artificiel, l'art du non-art. 

Prenons ce qu'on appelle un thème. Un thème est une mélodie qui va donner naissance à d'autres mélodies, qui va revenir, une mélodie reprise, transformée, métamorphosée, segmentée, augmentée, divisée, diminuée, inversée, reflétée, transposée, diffractée, dilatée ou au contraire comprimée, déformée, récapitulée, en un mot, variée. Un thème est également un signe, un appel, une balise, un repère, un seuil, une borne, une frontière. Un thème, c'est ce qui se dresse, ce qui surgit, ce qui parle depuis un nom propre. C'est lui qui créera et indexera la forme, qui signalera les retours, les suspensions, les transitions, les fins, et c'est lui aussi qui donnera un sens au développement, une physionomie au temps, une singularité et une allure à la succession de tensions et de détentes qui font avancer la musique, qui la font se mouvoir dans la durée et se rapprocher de nous sans que jamais heureusement nous ne soyons en mesure de l'atteindre. Avant que le thème soit thème, il est mélodie, c'est-à-dire  figure qui contraint les notes, qui imprime des directions et des courbes à leur succession, qui crée des rapports, des tensions, des pôles, des intersections, des intervalles, des échelles, qui sculpte un visage, qui imprime une physionomie, qui nous rend le moment sensible et familier (ou étrange) et nous donne l'illusion d'une parole qui donne un sens à nos sens. Mais la mélodie est elle-même variation. Dès qu'il y a deux notes qui se succèdent, il y a variation : la seconde est une variation de la première, et la première est une variation de la seconde, puisque la musique fait intervenir la mémoire, ô combien !, et qu'elle se meut dans toutes les directions simultanément : c'est la raison pour laquelle l'harmonie (le vertical) est elle-même une variation de la mélodie (l'horizontal). Il est impossible d'imaginer que la musique en soit restée à la monodie, car la monodie contenait déjà en elle-même, à l'état latent, la polyphonie. Qui de l'harmonie ou de la mélodie est première ? Il est difficile de le dire, tant ces deux catégories sont interdépendantes ; pourtant, j'aime penser que la mélodie est tout entière déjà contenue dans l'accord, puisque chaque son naturel est déjà constitué d'un faisceau organisé de notes (les sons purs n'existent pas dans la nature, le vivant ne le supporte pas). Si les hommes ont pensé un jour à chanter, si le chant est venu à leur bouche, c'est peut-être qu'ils ont d'abord entendu (ou deviné) ce qu'un son exprimait (révélait) de manière à la fois instantanée et cachée : le son est un paradoxe — il est à la fois muet et discoureur. Le chant n'est donc peut-être que la réalisation note à note, que l'ordonnancement dans le temps d'un précipité sonore, celui du donné, celui de la vibration des corps. Tache ou dessin, couleur ou trait ? Les deux se tiennent embrassés. C'est des rapports intimes et passionnels (et parfois conflictuels) de ces deux dimensions qu'est née la musique telle qu'elle a existé depuis le plain-chant. On serait tenté de dire : telle qu'elle a existé après le plain-chant, mais je crois que dès lors, la présence du Vertical était déjà active et signifiante — on ne peut pas concevoir de mélodie sans que celui-ci l'ordonne, et plus que cela, la structure. C'est ainsi : il y a des notes qui dominent et des notes qui sont dominées, l'égalité n'existe pas dans le chant, et même la musique dodécaphonique, qui un temps a prétendu abolir ces hiérarchies, a dû bien vite les rétablir par d'autres moyens que ceux de l'harmonie tonale. On pourrait aller jusqu'à dire que le Chant est la manifestation sensible de l'inégalité sonore naturelle.

L'oubli est une variation sur la mémoire. Une variation vertigineuse et qui annonce la fin du souffle, l'effroi et la solitude. Mais qu'y a-t-il de plus beau qu'un chant qui ne s'adresse plus à personne, qui ne cherche plus à séduire ni à consoler ? Qu'y a-t-il de plus émouvant qu'un chant essoufflé, qui tend vers l'Absence radicale ? L'idéal de la musique est sa disparition, l'idéal du son est le silence, l'idéal de la couleur est le noir. 

Le vocable son est en français contenu dans les mots songe et mensonge. On oublie de l'entendre mais il est bien présent, c'est à lui qu'ils doivent cette vibration profonde qui les fait tomber en nous, comme les harmoniques sont présentes dans chaque son instrumental : il y a une part de rêve et de délire dans les corps résonants qui incitent l'homme à sortir de sa simple parole, qui le font passer de la langue au chant. C'est toute la différence qu'il y a entre entendre et comprendre