lundi 24 août 2020

Et l'amour ?


Je viens de comprendre (grâce à une aimable correspondante) que les illusions pouvaient avoir elles-mêmes des illusions. Et ça change tout !

En effet, si les illusions ont des illusions, les illusions que nous avons peuvent être des illusions au carré, des sortes de super-illusions. Mais la question que je me pose est la suivante : est-ce qu'une super-illusion n'est pas en définitive une non-illusion ? Et donc, si une illusion nôtre est elle-même une illusion (ou a l'illusion d'être une illusion), est-ce que cela ne signifie pas qu'en réalité nous n'avons aucune illusion ?

Si nous n'avons aucune illusion, à quoi attribuer ce besoin de penser que nous avons des illusions qui sont susceptibles de cesser d'en être ? Comment une chose qui n'est pas pourrait elle disparaître ?
Pensons à l'amour, par exemple, mais aussi à la mort…

La mort est seulement le contraire de la vie : quand la vie cesse, on parle de la mort, parce que c'est plus pratique, mais on parle d'une chose qui n'existe pas. Quand la vie cesse, rien ne commence, puisque ce qui commence, c'est le rien. C'est la raison pour laquelle la mort ne pourra jamais disparaître, alors que la vie, elle, pourra être anéantie.

Le silence, c'est la même chose. Pour faire disparaître le silence, vous pouvez faire du bruit (son inverse), vous pouvez le masquer, mais vous n'arrêterez pas le silence. Le silence continue, en même temps que le bruit : c'est seulement que vous ne pouvez plus l'entendre à cause du bruit. En revanche, le bruit, lui, vous pouvez l'arrêtez.

Et l'amour, me direz-vous ? Eh bien quoi, l'amour ? Vous pensiez que j'allais vous expliquer l'amour, et sa disparition impossible ? Vous êtes plein d'illusions, à ce que je vois ; ce qui est une excellente chose.

Repassez donc un autre jour, on verra ce qu'on peut faire.


— O —


C'est moi. C'est tout.

Elle ne dit rien.
Elle n'exprime rien.
Elle se tient devant l'Objectif, sans aucune intentiOn, ni tensiOn.
Elle ne pOse pas.
Elle ne se dépOse pas sur vOus qui la regardez. Elle reste en elle.
Elle est là, là Où l'Objectif l'a fixée.
Et cette présence n'implique rien, n'indique rien. Cette présence reste présence, ne sOrt pas d'elle-même, ne s'agrippe pas au regardeur.

Ophélie disparaît dans l'O de son prénOm.

Elle Ouvre la bOuche pour dire "je", mais le rOnd de sa bOuche Ouverte est un gOuffre sans fOnd qui absOrbe le temps et l'espace, et le mOi et le vOus.

Oh, pliée… Ô le temps stupéfié, pétrifié, défié ! Qui va là ?

Qui n'est pas là ?

PersOnne pour le dire.

Seulement une image. 

L'objectif est Objectif. Ophélie aussi. 

On a l'impressiOn d'une nature mOrte. Qui mOntre un visage comme une nature mOrte ?

Ophélie se laisse vOir, mais ne participe pas à l'acte de phOtOgraphie, à sa cérémOnie. Elle n'entretient aucune relatiOn avec celui qui regarde. Elle sait qu'il est là, derrière l'Objectif, c'est tOut. 

Elle est enclOse. Vous la vOyez, mais vOus restez à l'extérieur du cercle

dimanche 23 août 2020

Sans visage


C'est donc maintenant. Le pire n'a pas de visage et ils sont heureux du pire. La guerre, la famine, la peste, les catastrophes avaient un visage, notre époque n'en a plus. C'est arrivé doucement, sans annonce et sans cris. Les médecins ont un temps pris le pouvoir, et puis l'ont laissé à ceux qui en voulaient. Tous ont poussé un soupir de soulagement. Ils ne voulaient pas mourir.

Les visages n'avaient plus aucune utilité, on ne les regardait plus, les gens marchaient la tête baissée, les yeux rivés aux larges trottoirs, personne ne regardait personne, ni les hommes les femmes, ni les femmes les hommes, ni les jeunes les vieux, ni les vieux les jeunes, les yeux ne servaient plus qu'à voir les objets, les oreilles qu'à entendre les consignes, très simples, toujours les mêmes, on avait supprimé tous les obstacles, tous les monuments, statues, édifices qui n'avaient pas une utilité pratique. Il n'y avait plus qu'un seul prénom masculin, et un seul prénom féminin, tout ce qui aurait pu distinguer un individu d'un autre individu avait été soigneusement effacé, ou caché, il n'y avait plus ni étrangers ni différences, à part, très atténuées, celles de l'âge et du sexe, la disparition du visage ayant beaucoup facilité les choses, tout le monde avait la même couleur de peau, et il ne restait qu'une seule langue. Personne ne mourait plus, et l'on s'arrêtait de vieillir aux alentours de la cinquantaine. Bien entendu, il n'y avait plus de naissances, pour maintenir stable la population. Les interactions entre les individus étaient réduites au stricte nécessaire, la sexualité était interdite, la parole de divertissement aussi. Le plus étonnant était qu'il n'y avait aucune puissance gouvernementale et coercitive à l'origine de ces changements, les choses s'étaient faites toutes seules, c'est le peuple lui-même qui avait organisé la vie nouvelle de cette manière, et chacun semblait trouver qu'il n'en existait pas de meilleure.

(…)

samedi 22 août 2020

Voulez-vous désactiver votre compte ?


Je ne suis pas fait pour le bonheur. C'est une évidence. J'avais rencontré une étoile. Elle m'a filé entre les doigts. Je ne sais même pas pourquoi j'insiste, ni pourquoi j'ai cru avoir le droit de la contempler quelques courts instants. La vie et ses plaisirs ne veulent pas de moi. Ils me l'ont signifié tant de fois que je m'étonne d'être encore là, bouche et mains ouvertes, mendiant auquel on se heurte en sortant de la messe. J'aurai tout connu, du côté sombre de l'existence, et très peu de son côté lumineux. Ce qui étonne, quand on me connaît un peu, c'est ma naïveté. Je crois à ce qu'on me dit, comme si une femme avait déjà dit la vérité, une seule fois, depuis que le monde est monde. 

Comme à chaque fois que le destin me maltraite sans raison, je me répète que c’est mieux ainsi, que de cette façon j’évite tous les désagréments et les douleurs qui sont indéfectiblement liés à l’amour. J’arrive même à m’en convaincre, à certaines heures de la journée, car il faut bien rester à sa place, et l’aimer, celle que la Tristesse éternelle a imaginée pour moi dans sa grande mansuétude. 

Ce n’est pas grave, me dis-je. En effet, ce n’est pas grave. Qu’est-ce qui est grave, en somme ? Ce qui aurait été grave est que je ne sache pas jouer de piano, que ma mère et mon père ne m’aiment pas, que la chienne avec laquelle j’ai partagé dix années de ma vie ait été malheureuse avec moi, et que je n’aie jamais entendu l’Art de la Fugue


mercredi 19 août 2020

De la morale et des gros seins en rapport avec la musique

Ici et là, on me demande de justifier ce que j'ai écrit concernant les femmes chefs d'orchestre. Et puis quoi, encore ? C'est bien plutôt ceux qui acceptent cet état de fait sans broncher, à qui l'on devrait demander de se justifier !

Ça me fait penser à un coup de téléphone assez récent que j'ai eu, avec une vieille amie. Sa froideur, et même sa disparition, depuis quelque temps, m'étonnaient un peu, car nous avions été très proches. Mais j'ai bien vite compris. Après quelques amabilités ordinaires, elle m'a demandé des nouvelles de « [m]on ami Renaud Camus ». Et j'ai senti dans sa voix, car elle n'osait pas trop me chatouiller directement là-dessus, un profond reproche moral. Au lieu de l'engueuler vertement, j'ai essayé de me justifier et de justifier les positions de Renaud Camus ! Après avoir raccroché l'appareil, je m'en suis voulu énormément. C'est moi, qui aurais dû logiquement lui faire une leçon de morale, et certainement pas elle. Ce sont ceux qui font semblant de ne pas voir, ou de ne pas comprendre, qui sont coupables d'une faute morale grave. 

Au moins un point positif. Avec les femmes chefs d'orchestre, et à cause de leur poitrine, les ostéopathes gagneront mieux leur vie. En effet, une femme chef d'orchestre est obligée, si elle a de gros seins, d'étendre les bras plus loin de son corps qu'un homme. Non seulement elle sera plus fatiguée à la fin du concert, mais il est probable qu'elle souffrira vite des épaules et du dos. 

Nous nous justifions facilement des fautes que nous n'avons pas commises, mais jamais de celles que nous commettons. Il y a presque toujours maldonne sur la faute. Je me demande si cela n'a pas quelque chose à voir avec la disparition du Péché originel. 

Normalement, le visage du chef n'est visible que des musiciens, car c'est à eux qu'il s'adresse. La caméra qui, désormais, filme systématiquement le chef de face, devait fatalement amener celui-ci à devenir un histrion. Je me demande si les chefs d'orchestre ne vont pas finir, quand il n'y aura plus que des femmes, ou des trans, par diriger face au public, en tournant le dos à l'orchestre. 

Normalement, personne ne nous voit en train de faire l'amour, ou de déféquer. Comme cet état de fait est largement derrière nous, je me demande s'il y aura des histrions de la défécation, comme il existe déjà des stars du X. Il est possible que cela existe déjà et que je ne sois pas au courant. 

mardi 18 août 2020

U/Y


Parlez français !

Ne dites pas "cluster", mais dites clystère !

lundi 17 août 2020

La pataphysique à la portée des mouches à merde (notes)


Le corniste du Royal Concertgebouw Orchestra va aux répétitions en shorts ! En shorts !!!

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Facebook m'interdit de publier et de commenter (et même de "laïker", comme l'écrit Vincent Castagno) pendant une semaine, au motif que j'avais écrit : « Il faut interdire absolument aux femmes de diriger des orchestres. » C'est merveilleux. On n'a plus le droit d'émettre une opinion sur un sujet qu'on connaît un million de fois mieux que les gens qui nous empêchent de l'exprimer. Mahomet a vaincu Voltaire, comme on l'apprend aujourd'hui, et des ignares dopés au silicium, au fin fond de je ne sais où, me tapent sur les doigts parce que je pense que les femmes chefs d'orchestre annoncent inéluctablement la mort prochaine de la musique. Voilà qui donne une idée de la merveilleuse cocotte dans laquelle nous mijotons : une opinion que les censeurs ne sont pas à même, je ne dis même pas de comprendre, mais d'entendre, d'évaluer, de classer, est caviardée parce que, dans leur sale petite langue égalitaire et renfrognée, j'ai "discriminé une minorité", les femmes (les minorités sont toutes sacrées, mais parmi elles, une minorité est plus sacrée que les autres, les femmes ; c'est en quelque sorte la minorité-étalon). Une lumière s'est allumée sur le tableau de bord de la réponse immunitaire du Planétarium équitable et inclusif, et, aussitôt, les gommes numériques se sont mises en action. J'avais pourtant pris soin de mettre la phrase entre guillemets, lui donnant ainsi la valeur d'une opinion parmi d'autres. Mais ils ne connaissent pas les degrés du discours, ni ses subtilités. Seuls les mots comptent, et leur implication idéologique — et même ce mot d'idéologie est encore bien trop vaste. Si la pensée autrefois avait été aussi fruste, pour ne pas dire autre chose, des Mahler et des Strauss n'auraient jamais vu le jour, et Proust aurait écrit sa Recherche en deux cents pages.

D'un côté je m'en fiche complètement, et je trouve ça merveilleux et cocasse, et d'un autre côté, c'est évidemment tragique. Mais je ne suis décidément pas d'humeur tragique, en ce moment. Que le monde sombre dans un cul de basse-fosse me paraît ce soir assez juste et mérité.

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Les cinq sens sont des filtres entre la réalité et nous. Une société absolument totalitaire voudra évidemment les supprimer. Nous serons directement branchés en permanence sur le Réel, sans aucune possibilité d'interprétation ni de recul.

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La manière dont chacun se fraie un chemin dans la jungle de l'information décentralisée et horizontalisée est en train de devenir un des enjeux principaux de nos sociétés.

Finalement, l'intelligence (logique et aptitude à discriminer), bafouée et méprisée, au même titre que la langue, revient d'une manière inattendue et spectaculaire.

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L'idéal du XXIe siècle en train de se faire, c'est un homme tronc, métisse absolu, ni homme ni femme, sans bouche, sans yeux, sans oreilles, sans sexe. On le mettra dans des boîtes à chaussure et on lui fera écouter (directement par le cerveau) les consignes du jour, qu'il ne pourra de toute façon ni contester ni approuver.

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Un monde dans lequel on peut vendre des bananes pelées et des tomates tranchées (sous vide) est un monde qui permet absolument tout, y compris la farce planétaire du coronavirus.

Nous n'aurons bientôt plus besoin de nos mains. Déjà, les yeux et les oreilles avaient cessé de servir, et le sexe a suivi…

Il nous reste encore une bouche, mais déjà on la couvre.

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Les antiracistes sont des criminels. Ils ont attrapé dans leur filets industriels de très nombreux individus qui, non seulement n'étaient pas racistes, mais qui avaient le racisme en horreur, et leur ont inoculé une saloperie de vaccin qui a déclenché l'orage cytokinique qui va les conduire inévitablement à un racisme de troisième niveau.

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L'antiracisme, c'est un vaccin obligatoire qu'on vous fait alors que vous n'aviez aucune chance d'attraper cette maladie, et qui va au contraire vous la coller pour de bon.

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Le tact est pour moi la qualité suprême. Mais le tact n'est pas seulement le tact.

"Tact" est sans aucun doute un des plus beaux mots de la langue, un des plus fins, un des plus riches et un des plus délicats, dans sa brièveté percussive. Il se trouve au point d'intersection du toucher (tâter), du goût (à la fois au sens psychologique et physiologique : taster) et du rythme (takt). Le tact est un mélange subtil de toutes ces qualité, il est une sorte d'intelligence plus subtile et plus immédiate que l'intelligence.

Donc le tact c'est la mesure, la mesure exacte, précise, la justesse, et peut-être aussi la justice.

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— Salut ça va ?

— Pas trop. Avec le masque, je me sens grave défactualisée… 

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— Tu fais la gueule ?

— Comment tu le sais ?

— T'as oublié de mettre ton masque.

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L'éphèbe d'Erevan, comme l'appelle drôlement Bruno Deluce, s'est surpassé. Il n'était pas assez ridicule comme ça, parmi ses bonnes femmes et ses "lives", il a fallu qu'il vienne s'étaler en public comme un goéland mazouté qui viendrait interrompre une représentation d'Aïda à Orange, parce qu'il a cru entendre une note qui lui déplaisait. Ce type est fabuleux. Il me reproche, si sa péroraison en langue insigne est passible de traduction, de vouloir être "original", alors qu'on le voit déployer des efforts absolument gigantesques pour se faire remarquer, à l'aide de mots et de concepts qu'il vient de pécher, un quart d'heure plus tôt , dans son dictionnaire des syntagmes ronflants. Il m'explique par exemple qu'il est atteint (atteint, ça, on avait remarqué) du "syndrome d'incompréhension compensatoire". Ça ne s'invente pas. Comme le dit le même Bruno Deluce, qui est souvent très drôle, on dirait une chanson parodique des Inconnus. Puisque j'en étais à me débarrasser (enfin !) de ce crétin de Marc Alpoppo, le "Philosophe" (qui s'est cru obligé de nous montrer ses diplômes !), j'en ai profité, au passage, pour dire à Michou Pectorian ce que tout le monde pense de lui sans oser lui dire. J'ai toujours trouvé grotesques et insupportables les gens qui pètent plus haut que leur cul. Quand on ne sait pas écrire en français, on écrit des phrases simples ; il n'y a pas de honte à ça, bien au contraire, et c'est même la seule façon d'apprendre à écrire et à penser. Ce n'est pas parce qu'on a un clavier d'ordinateur sous la main qu'on est obligé d'appuyer sur toutes les touches. C'est les singes, qui se comportent ainsi, ou les nouveaux nés. Pectorian, c'est la pataphysique à la portée des mouches à merde. Deluce a décidément un sens de la formule tout à fait réjouissant. À propos du bateleur endimanché, il parle "d'incontinence sémantique". L'image est très juste. Les phrases lui sortent du gosier (ou du clavier) comme un flot incontrôlable, en effet, c'est comme si l'on était témoin d'un affreux carambolage des mots qui semblent vouloir tous arriver à destination en même temps. Ceux-ci sont attrapés au vol, à la radio, ou je ne sais où, ceux-là extirpés de force du dictionnaire, où ils pionçaient paisiblement, et tous sont jetés sur l'écran comme des coquillettes dans la soupe. Ah oui, j'allais oublier : il me compare à Jean Carmet. Ça doit sûrement signifier quelque chose… Mais lui, en revanche, il se compare à… Louis Malle ! Ce type est un génie, c'est indiscutable !

Comme tous les médiocres complexés qui se trainaillent sur Facebook (Alpoppo, Azolay, Duhler et Cie) il croit me blesser en me disant que je suis bien au-dessous de Renaud Camus (ils n'osent pas tout à fait le nommer, car ils savent probablement que celui-ci m'a déjà défendu à plusieurs reprises contre ces andouilles patibulaires et névrosées qui ne cessent de lui lécher les bottes, avant de le vouer aux gémonies, quand ils ne sentent pas assez remerciés de leur servilité graillonneuse et postillonnante) — comme si j'avais la prétention et l'inconscience de me comparer à un Renaud Camus ! Mais, évidemment, comme ils ne savent pas lire, ils mélangent tout et ne feraient pas la différence entre un aphorisme de Cioran, de Camus (l'écrivain), ou de Cristóbal Neverlost.

Les imbéciles ne prennent au sérieux que les sérieux pathologiques, c'est en général à cela qu'on les reconnaît : ceux qui ont pris soin de se coller un tampon "sérieux" sur le front leur en imposent.  D'ailleurs, la récente affaire de la bite (celle de Camus, pas la mienne) l'a amplement démontré.

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Il est toujours extraordinairement difficile de discuter (ou même de s'engueuler) avec un imbécile, on le sait. L'imbécile s'autorise à peu près tout, quand on essaie de rester au plus près de la vérité. L'imbécile vous renvoie la balle dans les genoux, quand vous l'attendiez dans les yeux, et, surtout, il va vous retourner éternellement les compliments que vous lui faites, puisqu'ils n'en a pas en propre à sa disposition. Il va en outre essayer de vous blesser en inventant, alors que la seule manière de faire mal, il n'y en a pas d'autres, est de se contenter de ce qui est, sans en rajouter. L'imbécile n'a pas de règles, ni de références, en dehors des bricolages hallucinés qui n'ont de sens que pour lui, et qu'il est capable de remettre en question dans la minute, s'il pense que vous ne le voyez pas.

Parler, discuter, polémiquer avec un imbécile, c'est un peu comme de dresser un château de cartes sur une piste de danse très fréquentée.

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Ce que je dis des femmes chefs d'orchestre est évidemment à rapprocher de ce que j'ai constaté en regardant les passionnantes masterclasses de direction d'orchestre organisées par et avec le Royal Concertgebouw Orchestra, avec Daniele Gatti et Iván Fischer : la moyenne d'âge très basse des musiciens de l'orchestre et la féminisation outrancière de ses membres. Et tous les musiciens âgés du Concertgebouw, où sont-ils passés ? On les a mis à la porte ? Ils sont morts du Covid ? Qu'on ne me dise pas que cette féminisation et ce favoritisme accordé à la jeunesse ne sont pas une conséquence directe de l'idéologie qui ravage nos sociétés !

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L'explosion qui a eu lieu à Beyrouth, il y a quelques jours, retentit chez nous. Le Liban n'est pas seulement un pays du Moyen-Orient, il est aussi ici, à l'intérieur de nos frontières : il faudrait être fou pour ne pas le voir.

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Tous ces apprentis chefs d'orchestre ont en commun un défaut : ils en font trop. On a l'impression qu'ils ont travaillé leur gestuelle devant un miroir, et qu'ils sont très contents de leurs beaux gestes, et de l'énergie qu'ils dégagent. Les orchestres ne sont pas idiots. Ils ont l'habitude qu'on leur demande beaucoup, et la surenchère ne peut que les conduire à faire moins, surtout quand ils voient que le chef ne sait pas exactement ce qu'il désire entendre, et s'accroche désespérément à deux ou trois traits qu'il croit "personnels". Cette manie, de plus en plus répandue (qui vient de Bernstein ?), de laisser voir sur son visage ce qu'on ressent intérieurement, ou ce qu'exprime la musique, est insupportable.

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Certaines opinions (ou idées) sont tellement "impensables" pour nos pauvres contemporains, qu'ils suffoquent, dès qu'on ose les énoncer.

Il n'y a rien de plus jouissif, je trouve, que dire — en passant — quelque chose qui nous semble une évidence, quand on sait qu'on aura immédiatement tout le monde contre soi. L'exemple des femmes chefs d'orchestre est l'un des meilleurs qu'on puisse imaginer.

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Dans une répétition de la Cinquième de Beethoven qu'il est en train de diriger, Harnoncourt (l'Harnoncourt de la maturité, pas celui des débuts) explique à la flûtiste qu'il ne sait pas si le piccolo utilisé par Beethoven, à l'époque, était de telle sorte ou de telle autre sorte. Il joint le geste à la parole. Celle-ci (elle doit avoir trente ans), immédiatement, lui montre qu'il s'agit bien du piccolo dont elle joue

Extraordinaire arrogance, et combien ridicule, des jeunes gens, qui expliquent aux vieux des choses que ceux-là connaissent depuis trente ans. Je me suis fait expliquer la vie, l'amour, les femmes, la morale, l'autre jour, par une jeune femme de trente ans qui a en ces domaines autant d'expérience que moi dans celui de l'alpinisme.

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En shorts !!!

mercredi 12 août 2020

La Sérénade interrompue


Les hommes donnent leur sperme aux femmes qui donnent leur lait aux hommes qui donnent leur sperme aux femmes qui donnent leur lait…

Un certain temps que ça dure ! Ç'aurait pu continuer encore longtemps. On aurait pu croire le monde éternel, comme Dieu. 

Mais on a tué Dieu — son immortalité l'a protégé de la mort, pas de nous —, et comme Dieu était la garantie-or des mondes, le nôtre est en train de s'arrêter tout doucement aussi. Les hommes donnant leur sperme se sont lassés d'être ces hommes qui donnaient leur sperme aux femmes qui donnaient leur lait aux hommes…

On le sent bien. Les gens sont très différents, depuis quelques mois. Ils ont compris. La fin est proche, une certaine fin, en tout cas, qu'on ne sait pas très bien imaginer, mais qui est inéluctable. Il y a ceux qui choisissent d'avoir peur, de se calfeutrer, de se masquer, de se protéger, de se bourrer d'anxiolytiques, et de se brancher en continu sur la tétée médiatique, et ceux qui choisissent de jouir, en pensant que peut-être cette fois-là est la dernière. Des barrières tombent, des idées viennent, des liens improbables se créent, des désirs forclos ressurgissent…

Les sentiments filiaux des parricides sont paroxystiques, dès que survient l'éclipse verticale. Ceux-là ont décidé de briser le cercle des générations. On ne se protège jamais assez des créatures que nous avons nous-mêmes engendrées. Mais il n'était pas dans la nature des hommes de se méfier de leurs enfants, dont ils pensaient qu'ils étaient là d'abord pour prolonger les temps. 

lundi 10 août 2020

Leur morale n'est pas la nôtre


On a parfaitement le droit de penser et d'écrire qu'Aragon et Hugo sont des cons, naturellement. Ce peut même être l'occasion d'un beau morceau d'écriture. L'ennui, avec ce genre de règlements de compte post-mortem, c'est que tous les cons s'engouffrent comme un seul homme dans la brèche. Et les cons aiment ça, qu'on cherche des poux dans la tête des génies. Ils raffolent de ça. C'est tout de même assez pénible, de penser que des hommes nous sont tellement supérieurs. Il faut bien que l'égalité — l'ultime valeur — passe par là aussi. 

C'est bien un truc de profs, ça, d'aller vérifier que les écrivains sont des gens bien. Il ne faut pas s'étonner que l'école soit en ruine. J'imagine que dans un futur proche, des milices de l'égalité de principe entre les hommes seront chargées d'aller ratiboiser un peu quelques têtes qui dépassent trop, afin de nous confectionner un passé à la mesure de notre merveilleux présent. Ces gens-là n'aiment pas les dénivelés, ils vivent dans de grandes plaines où le même soleil darde la même lumière pour tous, et où il est éternellement midi. 

On connaît la chanson. Rousseau était un salaud, Proust était un peu sadique, Beethoven asocial, Céline antisémite, Mozart scato, Gould détestait les légumes, Albert Cohen était misogyne, Untel était raciste, l'autre pédophile, celui-là homophobe, la liste est longue comme les bras tendus des égalitaires. 

C'est toujours pour de bonnes raisons qu'on se sent pousser ces ailes de vertu qui nous consolent de notre propre médiocrité, et la vertu vengeresse est bien plus contagieuse que le coronavirus.


samedi 8 août 2020

Dédicace



Ophélie Simonin a déposé sur Facebook les Myrthen Lieder de Schumann (offerts en cadeau de mariage à Clara, si j'ai bien compris). Le premier de ces Lieder est Widmung, Dédicace, sur un texte de Friedrich Rückert*…

Elle ne peut pas savoir à quel point cette musique me troue le cœur. Elle a déposé ça ce matin, dans l'interprétation de Fischer-Dieskau et Jorg Demus. J'ai écouté les Lieder en entier, puis, évidemment, j'en suis vite revenu à Widmung, perdant pied, plongeant dans la douleur à une vitesse monstrueuse. L'explosion de la fin, déchirante, comme un cœur ouvert à vif, et livré à des mains qu'on espère innocentes, m'arrache l'âme, me la fait sortir de la poitrine. Comment suis-je en état de supporter une telle émotion, je m'étonne moi-même ; je n'en aurais pas été capable il y a trente ans, et cette résistance m'inquiète. 

Schumann est le musicien dangereux par excellence. On suffoque, devant de telles mélodies qui sont des maladies chantées. Et le plus étrange est que cette musique me bouleverse encore plus dans la transcription qu'en a donnée Liszt. Débarrassée de la vocalité et de ses affects, elle parvient au chant  essentiel et impalpable, sublime : c'est à l'intérieur de nous que ça chante. 

La musique ne devrait-elle pas consoler ?




(*) Du meine Seele, du mein Herz,
Du meine Wonn' mein Schmerz,
Du meine Welt, in der ich lebe,
Mein Himmel du, darin ich schwebe,
O du mein Grab, in das hinab
Ich ewig meinen Kummer gab!
Du bist die Ruh, du bist der Frieden,
Du bist der Himmel, mir beschieden.
Daß du mich liebst, macht mich mir wert,
Dein Blick hat mich vor mir verklärt,
Du hebst mich liebend über mich,
Mein guter Geist, mein beßres Ich !

Toi mon âme, toi mon coeur,
Toi ma joie de vivre, toi ma peine,
Toi mon monde, dans lequel je vis,
Mon ciel c'est toi, auquel je suis suspendu,
O toi mon tombeau, dans lequel
Je déposerai pour toujours mon chagrin.
Tu es la tranquillité, tu es la paix,
Tu es le ciel qui m'est échu.
Que tu m'aimes, me rend digne,
Ton regard est la lumière de mes yeux,
Ton amour m'élève au-dessus de moi-même,
Mon bon esprit, mon meilleur moi !

lundi 3 août 2020

La Guerre ou la Paix ?




La jeune strip-teaseuse, australienne, est nue, à moitié allongée. Elle lit Anna Karénine, en anglais. On entend un nocturne de Chopin, tout bas.

Les tokens ("pourboires") envoyés régulièrement (ou plutôt irrégulièrement) par les invisibles admirateurs font vibrer (plus ou moins fort et plus ou moins longtemps, selon la somme envoyée) le godemichet qu'elle a dans le vagin. Elle essaie de poursuivre sa lecture sans anicroches.

Je me dis qu'elle a trouvé un moyen pas trop désagréable de gagner un peu d'argent de poche. Mais je vois qu'elle arrive à la fin du livre. Va-t-elle poursuivre avec un autre roman, le Rouge et le Noir, L'Éducation sentimentale, ou va-t-elle clore cette expérience avec Guerre et Paix ? 

dimanche 2 août 2020

Le cul des femmes


J'adore le mot "derrière". J'aime le mot cul, aussi, naturellement, mais je trouve que parler du derrière d'une femme est encore plus évocateur, et même… plus cru. Pourtant, la figure de style est censée amoindrir, et même oblitérer la crudité du juste terme. Mais quel est le terme exact, justement ? Est-ce "fesses" ? Oui et non. Un cul, c'est plus (ou moins) que des fesses. 

En lisant Pascal Adam, j'ai appris qu'un prose, en argot, c'était un cul. Du coup on se demande ce que pourrait être le vers. 

Le plus agréable, avec la langue… c'est tout de même de passer d'un état à un autre. D'une litote à une grossièreté, par exemple, du raffinement le plus extrême à la salacité, de la tenue au débraillé, de se déplacer en zigzag sur le clavier des signifiants et du sens, de crever la poche à signifiés et les voir se disperser comme des osselets qu'on a lancés en l'air avant de les rattraper de justesse. Je plains beaucoup, par exemple, ceux qui ne sont pas sensibles à l'obscénité joyeuse, effervescente. Je viens de lire un douzain de Pierre Louÿs qui est exactement de cet ordre, c'est un régal. 

J'aime le mot derrière, parce que je l'entends comme plus personne ne l'entend aujourd'hui. Le même Pascal Adam prend Anouilh à témoin, qui explique que le vocable « cul est un noble et vieux mot français qui n’avait jamais fait peur à personne jusqu’aux bourgeois minables du XIXe qui ont eu la grotesque idée de lui substituer le mot derrière ; or un derrière de bouteille, ça ne voudrait strictement rien dire. » Et je comprends très bien la réaction d'Anouilh, seulement ce n'est pas la mienne. Moi je n'ai pas peur du tout du mot cul, que j'emploie toute la journée. Au contraire, je l'aime un peu trop. Il est difficile, sinon impossible, d'expliquer ce qu'on entend dans un mot, comment ce mot se présente à nous, accompagné de quelles connotations, de quelles sonorités, de quelles phrases, de quelles constellations de sens et d'emplois. 

Parfois on renonce à un mot (je pense à "derrière") à force de voir que personne ne l'entend comme nous. C'est dommage, mais on sait que si on l'employait dans le sens qui nous plaît tant (je dis "sens" par commodité, mais il ne s'agit pas du tout de sens, justement), tout le monde passerait à côté de ce sens. Et puis, quelques heures ou quelques semaines après, on se dit : mais est-ce si sûr, justement, que personne ne l'entende comme nous ? Même si c'est le cas, ne pourrait-on arriver à le faire entendre à notre manière ? Et, tout à coup, on se rend compte que c'est précisément le propre de la littérature, cela. Un écrivain est capable de nous faire lire à sa manière. Les mots, nous les connaissons, ce sont les nôtres, mais dès qu'on lit Proust, par exemple, les mots qu'on lit sont les siens, et les phrases que nous lisons, nous n'aurions jamais été en mesure de les imaginer sans lui. Il nous prête son oreille et sa vue, et sa mâchoire. On croit lire "table", "chien", "fenêtre", mais ce que nous lisons, c'est autre chose, ce sont la table, le chien et la fenêtre que Proust a vus, et à cette table, à ce chien et à cette fenêtre s'agrègent aussitôt une table, un chien et une fenêtre autres qui ne les quitteront plus, tout est multiplié, diffracté, renvoyé en écho ou absorbé en un tissu neuf.

Le cul n'est pas le cul. Il est le cul plus les fesses, plus la raie, plus le con, au moins — plus la femme elle-même. Ou alors, le cul n'est pas le cul, il peut aussi être moins que ce tout et se focaliser sur l'anus, être aspiré par lui. De quoi tu parles, quand tu dis cul ? La question est d'importance, croyez-moi. Faut-il métonymiser, synecdoquer, troper, soustraire, additionner, multiplier, diviser ? Les mots vont dans tous les sens à la vitesse de la pensée, et même plus vite.  Mais si je dis que le cul est le cul plus quelque chose, il est aussi beaucoup plus que tout ce que je pourrais énumérer. À quoi le résumer ? Et comment ? Entre résumé et énumération, voilà où se situe le territoire où fleurissent les connotations.

Mais prenons un exemple concret. Un femme marche dans la rue. Vous la voyez passer, et vous vous dites : « Quel beau cul ! » De quoi parlons-nous ? Que regarde exactement l'homme qui trouve que cette femme a un beau cul ? Évidemment pas son anus, qu'il ne voit pas. Ses fesses ? Oui, sans doute, mais pas seulement. Il regarde des fesses accrochées à un bassin, à des hanches, à un ventre, des fesses qui bougent au-dessus des cuisses, et tout ceci forme un ensemble dont les éléments sont dépendants les uns des autres. C'est un système, un cul. C'est un balancier, c'est une théorie, c'est une pesée, c'est le centre d'opérations d'où partent toutes les fibres qui font de la femme une femme, et de l'homme un voyeur. Matrice, ventre, sexe, fonctions excrétrices, tout est là, posé sur les jambes qui sont chargées de le livrer à domicile. Un cul, c'est l'opposé de la tête. D'ailleurs, certaines femmes sont montées à l'envers : elles ont le cul à la place du visage et leur cul semble parler. Quand on dit "fondement", on entend aussi bien les fondations que le fond, mais aussi la fonderie (ça chauffe, là). Quand on dit "postérieur", on entend ce qui vient après, et il est vrai que parfois le cul arrive après la femme. Mais je trouve que la plupart du temps, c'est avant, qu'il arrive. Le cul est là avant la femme. Il la devance, comme une ombre inversée. Avant même qu'elle soit là, face à nous, c'est son cul qui nous regarde et nous aborde.

Oui, je sais, ce texte est vraiment bordélique. On n'y comprend pas grand-chose. Je ne sais même pas exactement de quoi ça parle. Je voulais parler du mot derrière, mais comment parler du derrière sans parler du cul ? Et si je parle du cul, est-ce que je parle de cul ? Il paraît difficile de séparer les choses. Et si je parle de cul, vais-je aussi parler de sexe ? D'ailleurs, parler de cul, est-ce que ce n'est pas la même chose que parler de sexe ? On dirait bien. Et on a vu plus haut que le sexe était compris dans le cul, le cul-théorie. Le cul comprend le sexe et le cul. Certains diront même les seins, mais on na va pas compliquer à plaisir. D'ailleurs, si l'on affirme que le cul comprend les seins, pourquoi ne comprendrait-il pas le ventre et les cuisses, par exemple ? Et la bouche ? Ne nous laissons pas distraire. Revenons au fondement. Commençons par le noyau dur : sexe, fesses.

Dans le con tout est bon : Un hexasyllabe un peu rond ! Je l'avoue facilement, je suis un admirateur du sexe de la femme, la vulve, le con, la chatte, la motte, la touffe, la fente, le bijou, la moule, l'abricot, la figue, la foufoune, l'huis, la petite église. Je n'ai aucun mépris pour le sexe de l'homme, que je peux même trouver beau, à l'occasion, mais je n'éprouve pas la sainte vénération que celui de la femme provoque chez moi. Je n'en avais pas réellement vu, ou plutôt regardé, avant mes vingt-cinq ans, c'est sans doute une des raisons qui expliquent cette fascination, mais ce n'est pas la seule ! Le sexe d'une femme, c'est une ouverture sur des mondes opposés et complémentaires. C'est le point focal auquel on finit toujours pas arriver, qu'on regarde la bouche, les yeux, ou les mains d'une femme, et son ventre, et ses cuisses, et ses pieds. Derrière sa bouche est son sexe, dans ses yeux se reflète le con, dans ses mains ouvertes se tient la vulve en majesté, la Mandorle, l'amande sainte qui contient le monde.

V. me dit qu'il ne voit pas de beauté dans les organes génitaux, mais seulement dans le visage et les mains. Je n'arrive pas à comprendre cela. Le visage ne se reflète-t-il pas partout, dans toutes les parties du corps ? Je suis désolé, mais si l'on regarde un trou du cul, on voit le visage de sa propriétaire — c'est la même langue, que ces deux-là parlent. Un beau ventre, par exemple, est-ce que ce n'est pas aussi beau que de belles mains ? Les pieds d'une femme, quand ils sont jolis, ne sont-ils pas aussi intéressants que ses yeux ? Et ses mollets, et ses seins, vus de dessous, et la légère bosse de son pubis, et ses hanches ? Y a-t-il quelque chose de plus émouvant que les petites lèvres du sexe d'une femme, des ailes de papillon charnues ou fines comme du papier ? Je ne peux pas concevoir qu'on aime une femme en aimant seulement son visage. C'est comme si l'on n'aimait que les thèmes d'une sonate. Qu'on fasse la fine bouche devant un tel trésor me semble parfaitement incompréhensible.

Mais je me suis considérablement éloigné du sujet de ce texte, si sujet il y a bien. Ce que je voulais dire, je crois, est que tout ce qu'il y a de beau dans le corps d'une femme, on peut l'appeler cul. Con. Cul. Ces mots de trois lettres sont admirables. Deux consonnes et une voyelle suffisent à résumer une femme ! Le "cou", avec ses deux voyelles, en dit déjà moins. Mais "derrière", alors ? Derrière la femme ? La dernière femme vue de derrière ? Là je suis un peu bouleversé, parce que je viens d'écouter Michelangeli jouer les Children's Corner de Debussy, et je ne comprends tout simplement pas comment c'est possible, comment on peut avoir un tel contrôle de la touche, de son attaque, de son enfoncement, et un tel contrôle du poids et de la vitesse de chaque doigt. Cet homme est une énigme. Mais le toucher de Michelangeli me ramène au cul, parce que le cul appelle le toucher. Même si on ne le touche jamais, on l'aime ou on ne l'aime pas en fonction du toucher imaginé. Un cul, ce n'est pas seulement une forme, c'est aussi une matière, une profondeur, une élasticité, un enfoncement — comme les touches d'un piano. Et là je pense bien sûr aux fesses, mais aussi aux cuisses, au ventre, et au sexe.

Il est si difficile pour moi de parler des mots sans parler de la chair, je m'en aperçois aujourd'hui. Peut-être est-ce là une sorte de perversion, je n'en serais pas surpris. Mais je n'en suis pas convaincu. Est-ce que les mots sortent d'ailleurs que d'une cavité à la fois charnelle et osseuse ? Est-ce que les mots ne sont pas écrits par des mains, par des doigts, est-ce que les mots ne sont pas ouïs par des oreilles ? Tout passe par la chair, par les os, par les nerfs, par les cavités, par les amas graisseux, par les muscles, par la peau et les glandes, d'une manière ou d'une autre.

Finalement, est-ce que tout viendrait de la femme ? Le langage et la chair, dans un mélange informe, d'abord, placenta de sens, large bavure d'oxymores, phrases spongieuses et sanguinolentes, syntaxe molle, verbes en formation, adjectifs lactés, en globulance, dans une fermentation translucide de mémoire décomposée, sans ponctuation, ça coule et ça roule, mi liquide mi grumeaux, ruisseau un peu dégueulasse mais où l'on distingue, flottant ça et là, des îlots instables ; tout ça, plus  tard, bien plus tard, se retrouvant comme humeurs et pensées, dont ceux qu'elles traversent ne sauront plus l'origine marécageuse ni l'improbable confluence. Quelle organisation impensable aura pris cette bourbe en considération, et pourquoi, alors qu'il aurait été si simple de la laisser en l'état. Pourquoi l'Art de la Fugue, pourquoi Homère ? Les arbres et les rochers suffisaient bien, et les fruits et les oiseaux. Pourquoi le cul des femmes, pourquoi le désir ? Pourquoi la rencontre d'une main et d'une croupe, qui va donner tant de tableaux, de poèmes, de musiques, de phrases gorgées de foutre, de joie et d'esprit ? Pourquoi la rime, pourquoi le rythme ? Pourquoi celle-là, ou celle-ci, et aucune autre ?

Les mots et le con, comme les notes et l'instrument. Que des bouches et des oreilles soient des vagins un peu particuliers me semble aller de soi. L'art de la figue… ÉCOUTEZ ! Écoutez cette ravissante sonate en ut majeur de Galuppi, jouée par Michelangeli. La jeune fille qui s'exprime là, elle est nue, au soleil, elle ne cache rien, elle parle pour elle, mais aussi pour vous, c'est gratuit, c'est un don, voyez comme c'est beau ! Ça ne reviendra pas, et pourtant c'est toujours là, pour l'éternité. Allez-vous passer, voûté, tordu par la peur et l'angoisse, ou allez-vous goûter aux fruits divins ? Souriez ! Personne ne vous voit. Personne ne vous croit non plus, rassurez-vous. Vous pourrez raconter l'histoire, plus tard, en toute quiétude. Le miracle est seulement pour vous, ici et maintenant, intransmissible comme le sont les miracles. Si vous passez, vous êtes passé

Le cul des femmes est présent, toujours au présent. Ça se parle. Ça s'entend. 

jeudi 23 juillet 2020

La bite et la bite



On a toujours un peu de mal à se décider à écrire sur ces choses, qui nous paraissent si sales qu'on a l'impression de se souiller rien qu'en en parlant. Il faut se forcer, car elles font partie du paysage, et se répètent à intervalles réguliers. Je le disais hier, à un ami, il est frappant de constater que ce sont toujours un peu les mêmes personnages dont on se fait des ennemis. Il faudrait tenter une bonne fois de les décrire.

Les faits, d'abord. Un facebookien notoire est entré en crise, il y a quelques jours. Une crise spectaculaire, et fascinante, à bien des égards. (Comme le dit drôlement un ami : « Hôpital Saint-Anne, Bonsoir ! ») En l'espace de quelques minutes, il a déposé une trentaine de commentaires furieux, à mon encontre. Le désir et le délire étaient manifestes. Mais voyons les choses calmement. Pour quelle raison cet individu a-t-il laissé libre cours à sa fureur vengeresse ? Parce que j'ai écrit, dans un statut évidemment humoristique, que porter un T-Shirt à l'effigie de Nietzsche (ce qu'il fait) était kitsch. Kitsch… On n'a proféré aucune injure ; on a estimé que cet accoutrement nous semblait kitsch. Le blasphème est énorme, prodigieux, cosmique. 

Que disaient les commentaires de cet individu aux nerfs fragiles ? Essentiellement que j'avais « une petite bite ».  En effet, mon sexe est plutôt dans la moyenne basse des Français, autant que je puisse en juger par moi-même et par ce qu'on m'en dit. Quelle nouvelle ! Quelle révélation ! Quelle honte ! Et comme je dois en souffrir, surtout ! Eh bien non, pas du tout. Comme il y a plus de cinquante ans que je connais la nouvelle, j'ai eu le temps de m'y habituer un peu, et même, je dois le confesser ici, jamais je n'ai souffert de complexes dans ce domaine. J'ai bien d'autres complexes, ça oui, mais, étrangement, de ce côté-là, ça va. 

Pour être tout à fait complet, le Prof (puisqu'il semblerait qu'il soit professeur) a aussi écrit ce que je montre ici en illustration. On est toujours un peu étonné par ces gens qui révèlent ainsi publiquement leur âme sale. N'ont-ils donc aucun amour-propre ? Comment est-il possible de mettre ainsi en pleine lumière ce que la plupart des gens cacheraient soigneusement, car ils mourraient de honte, à l'idée que les autres sachent. La seule question intéressante, finalement, est celle-ci : comment se fait-il que le genre de personnages dont il est question ici fassent autant d'efforts, tiennent si fort, semble-t-il, à s'humilier eux-mêmes, à présenter au monde leur face la plus basse, la plus hideuse ? Ça c'est un vrai mystère.




Mais essayons tout de même de comprendre de quoi ça parle. La bite, donc, en premier lieu. Bien. Ensuite l'art, et le fait d'avoir réalisé un "autoportrait à la bite". Nous aurions dû, si l'on en croit notre Prof, prendre notre visage en photo "plutôt que [notre] bite". Évidemment, le visage, on l'a portraituré mille fois déjà, mais quand nous faisons UN autoportrait "à la bite", et un seul, nous ne faisons que ça. On voit par là la grande objectivité, et la petite obsession maladive du Prof. Mon Dieu, qu'un artiste ait envie de représenter son sexe est un bien grand Malheur, et nous T'en demandons pardon ! Il nous parle de "classicisme" Prof, et on voit tout de suite qu'il sait de quoi il parle. En effet, ce n'est pas comme s'il avait étudié la musique classique durant cinquante ans, très par exemple. Mais passons. Ces mots, qui ne veulent rien dire, lui auront sans doute échappé. Quand on a la rage aux babines, on ne sait plus tellement ce qu'on dit, c'est bien naturel. Il a dû écrire ça en pensant que par là il pouvait blesser. Les petites choses fragiles croient toujours que les autres sont comme eux. Je conçois très bien que l'ennui et la déréliction peuvent pousser à se répandre en invectives. Ça peut soulager un instant, et donner l'impression de se libérer d'une forme d'oppression imaginaire, mais si l'on veut en tirer partie, il y faut un talent que tout le monde ne possède pas.  

Ensuite viennent les pathétiques appels du pied (lourd, le pied) à mes "amis Facebook" à me "désaimer". Je vous aime, mais à condition que vous disiez que Vallet est une salope, une crapule, un raté, un minable, une-petite-bite ! On est presque tenté de le consoler, le pauvre homme. Après les injures et les crachats, les fines allusions sexuelles, la main tendue aux amis qui pourraient devenir des ennemis, et les attitudes de petit maître chanteur, bien entendu, ils ne faut rien omettre, dans ces cas-là. Il m'écrit en privé pour me prévenir : attention, hein, j'ai parlé avec des gens qui vous détestent, et nous allons vous détester en meute ! Ouh là là ! Quelle horreur ! Être injurié par des cons qui s'assemblent pour communier dans leur connerie et lancer leurs anathèmes vers l'Antéchrist à la turgescence modeste, je me demande si je ne vais pas en reprendre une louche. 

Et puis, enfin, ç'aurait manqué au tableau, le magnifique : « Pas étonnant qu'il soutienne la tapette qui criait en 1984… » (On est même étonné qu'il ne nous traite pas de pédé. Ça va sans doute venir…) Mais bien sûr ! Le soutien à Renaud Camus devait inévitablement être de la partie. L'éructance très connotée qu'on reconnaît à mille lieux à la ronde… La veine asencienne et falevardienne, mais en tout petit, le type qui monte sur une poubelle pour avoir l'air menaçant. Il a trop lu Bloy et les psalmodieurs à postillons, ce pauvre garçon, il s'en met partout, même sur son joli T-shirt kietzsche. 

La seule chose que je pourrais éventuellement me reprocher est de ne pas avoir effacé ses messages. En cela j'ai manqué de charité chrétienne. D'autant plus que le brave homme s'ingénie à me faire de la publicité gratuite, pour le petit livre érotique que j'avais publié il y a quelques années. Mais les manières de petit délateur numérique anonyme et de maître chanteur amateur, vulgaire, au verbe de racaille, au tutoiement si prévisible, qui au surplus croit révéler des choses que tout le monde sait depuis quinze ans puisqu'on ne les a jamais cachées, me répugnent tellement que je n'arrive pas à me sentir coupable. 

« Je suis en train de partager la photo de votre petite bite à plein de tes contacts. J'essaie d'expliquer quelle arnarque perverse et décadente vous êtes. Vous pouvez me bloquer. J'ai plein d'avatars. Bientôt je révèlerai les vôtres. Je dirai comment Jérôme Vallet vient à la rescousse de Georges de la Fuly dans certains fils de discussion. Car je l'ai vécu. C'est tellement pathétique. Vous n'auriez jamais dû vous attaquer à moi. Je sais plein de choses sur vous... » 

Mais quel imbécile ! Cette photographie, dont je suis il est vrai assez content (pas fier, mais content, heureux !), très naïvement, montre avant tout la joie, un moment de joie et d'amour partagés. Je le trouve drôle et touchant, ce cliché. J'ai de la reconnaissance pour le moment montré là, et j'emmerde tous ceux qui y voient quelque chose de sale ou d'obscène. Qu'y a-t-il de plus beau que de bander pour une femme qu'on aime et qui nous aime ? Je n'ai jamais compris les fausses pudeurs de ces punaises asphyxiantes qui placent la morale là où elle n'a rien à faire. J'aime cette photographie, et je la montre, comme je montre d'autres photographies que j'aime. C'est aussi simple que ça. Je continuerai à le faire aussi longtemps que je serai en vie. Quant au « Jérôme Vallet qui vient à la rescousse de Georges de La Fuly », c'est complètement faux. Je ne fais JAMAIS ça. J'ai horreur des gens qui se cachent derrière des pseudonymes, moi, contrairement à lui, dont je ne connais même pas le nom, et qui se vante d'avoir « plein d'avatars ». Georges de La Fuly est le nom de plume que j'utilise depuis plus de quinze ans, et tout le monde connaît mon nom d'état civil. Et pour ce qui est de « révéler des choses sur moi », le pauvre aurait du mal, puisque je le fais depuis très longtemps moi-même, sans m'épargner. Ce que ne comprendront jamais ces gens-là, justement, c'est que se montrer tel qu'on est est avant tout un exercice d'humilité. L'obscénité n'est évidemment pas là. L'obscénité est dans le regard malsain de celui qui ne supporte pas qu'on montre les choses telles qu'elles sont, sans honte, et qui s'acharne à les salir, hissé sur son petit tas de fumier qui n'a rien de moral, contrairement à ce qu'il aimerait qu'on pense.

***

Les quelques amis à qui j'ai fait lire le texte ci-dessus m'ont dissuadé de le publier, jugeant d'une part que ce personnage s'était discrédité et ridiculisé tout seul, et, d'autre part, que j'aurais tort de lui accorder la moindre importance. Je comprends et je ne suis pas loin d'acquiescer à l'argument. Si je décide tout de même de publier, c'est parce que le personnage en question est représentatif, je crois, d'une catégorie d'individus que nous croisons quelquefois sur les réseaux sociaux. Ce sont eux, dont je parle ici, plus que de lui. Et puis, tous les sujets sont intéressants… 

jeudi 16 juillet 2020

Métamorphoses


Les femmes savent qu'elles peuvent toujours changer. Changer de coiffure, changer de vêture, changer de couleur (de cheveux, d'yeux, d'ongles), d'odeur, de style. Cette possibilité de changement leur laisse croire qu'il est un allié puissant et toujours disponible.

Et si je changeais, semblent-elles se dire à intervalles réguliers. 

Elles sont extrêmement surprises que les hommes ne remarquent qu'à peine ces modifications, qui ne sont pour eux que des variations autour d'un thème, quand, pour elles, c'est de l'être même qu'il est question. 

C'est pourquoi un homme est toujours ridicule quand, menacé par sa compagne d'une séparation, et la refusant, il promet qu'il « va changer ». 

mercredi 15 juillet 2020

Lettres et temps


Je tiens un blog qui s'intitule "Mauvaises pensées". Si jamais il venait (par mégarde, à cause d'un incident technique, ou sur un coup de tête) à être rendu public, je me demande ce qui se passerait, dans ma petite vie.

Le plus probable est qu'il ne se passe strictement rien. C'est là qu'on voit qu'il vaut mieux annoncer publiquement quelque texte secret que de croire l'avoir écrit.

Plutôt qu'écrire, dire qu'on écrit. Plutôt que de montrer, laisser entendre qu'on cache. Les lettres consistent à jeter des ponts entre le dicible et l'indicible — quitte à ce que personne jamais n'emprunte ces ponts.

Des mauvaises pensées, qu'est-ce que c'est ? Les mauvaises pensées ne sont pas (forcément) des pensées négatives. Seulement des pensées qu'on ne signerait pas, ou pas tout de suite. Pourquoi nous en retirer alors que nous les avons pensées ? Pourquoi pensons-nous que penser ainsi serait incompréhensible à ceux qui pensent que nous sommes nous-mêmes en pensant ce que nous pensons ?

Les choses indicibles finissent toujours par devenir dicibles — plus tard. Il faut que du temps ait passé entre elles et elles. Il faut que le temps les ait séparées d'elles-mêmes, pour qu'on puisse les destiner à l'autre, c'est-à-dire à celui qui pense que nous existons tel qu'en nous-mêmes. Peut-on s'adresser à autrui seulement, ou a-t-on besoin d'un tiers qui authentifie, qui médiatise, qui donne à la parole sa valeur-or, son versant admissible, partageable. Si je lui disais ce que je ne peux dire à personne, m'entendrait-elle ?

Et voilà. Maintenant, il me faut nier que je tiens un blog intitulé Mauvaises pensées. Mais c'est trop tard. Nier serait le faire exister plus encore. Comment arriver à la clarté sans traverser l'obscurité, me demande l'animal silencieux qui se tient près de ma joue ? Il fume une cigarette. 

Je verse dans le rêve. La présence se diffuse en tout point de l'espace et du temps. 

C'est perpétuellement une guerre avec soi-même, que nous devons mener sans espoir de la remporter, alors qu'aux yeux de l'autre nous sommes invaincus : il pense que nous sommes, absolument, alors que notre être n'est qu'une hypothèse parmi d'autres. Nous pensons mal simplement parce que nous pensons. Ou parce que nous sommes une somme de non-êtres désirant être. 

samedi 11 juillet 2020

La loi des contresignes


Lorsque les oiseaux lui avaient annoncé à l'aube que l'on disait contre lui une messe noire, il parfumait ses orteils de romarin et de sauge, et parcourait en tous sens la colline proche, qui dans le jour montant imitait mal le corps de la bien-aimée.

Pour une fois, on voit la mère qui meurt. Le monde de l'âme est en pleurs. Qui parle, ici, de derrière le rideau tombant comme une lame ? Est-ce toi, Yvonne ? Est-ce toi, Pauline ? Vos voix se confondent, là-bas, comme deux laits brûlés par le feu, qui montent et fument. Vous regrettez de lire mes dernières lettres : elles disent trop, pour ceux qui restent. 

Allongée sur le ventre, la tête redressée, elle fixe le chien qui la fixe. Il finit par baisser la tête, qu'il met entre ses deux pattes, et son regard doux n'est pas une défaite. 

Le verbe est court et sanguin, tranché de frais, on voit bien ses bords et ses entrailles. Posé sur la feuille, comme un osselet, il attend et palpite. On n'ose lui ajouter un sujet, qui serait le limiter. Choisir un timbre de voix 'est suffisant. La vérité ne se retient pas, quand le mouvement est donné. Elle est le prescripteur et le malade. 

Ce matin encore j'ai mangé deux croissants. Les cigales sont folles, et l'on ne peut rien leur reprocher. 

vendredi 10 juillet 2020

Salle d'attente


On a tous des gueules de clusters. J'ai passé mon masque, pour faire comme. On sent bien que c'est le sujet, même si personne moufte. On est des patients très patients. Et puis d'autres patients arrivent sans masque. Ils le mettent, puis l'enlèvent. Du coup j'me tâte… Mais par respect pour ceux qui le portent, je garde cette merde sur le pif.

Tout à coup, celle qui est à ma gauche l'ouvre. Elle dit qu'elle en est. Elle travaille dans. Alors quoi, faut le mettre ! Les autres, en face, y z'ont pas l'air trop d'accord, ce qu'on se serait douté, puisqu'ils l'ont enlevé, en rigolant. Moi je les soutiens à fond, mais bon. La tension monte. Elle parle toujours, à ma gauche, mais je comprends rien à ce qu'elle dit, soit à cause de son masque, soit l'accent, soit qu'elle sait pas causer normal, soit que je m'en fous. Et puis d'abord on s'en fout. J'essaie de lire, mais c'est pas facile. Je m'endors. Je zieute les clusters. Je regarde la pendule, je calcule. Un grand black hyper baraqué tatoué entre. Lui non plus je comprends rien. Bon. Pas de masque non plus, et il tousse gras.

Pas de magazines sur la table basse. Ça c'est bien.

Quand enfin le docteur dit mon nom, je veux lui serrer la main, qu'il retire de justesse. Il a le même masque que moi. On a l'air de deux cons. Je veux le retirer, il me dit, ah non ! Bon.

Très bien. C'est comme ça, maintenant.

mardi 7 juillet 2020

Bourrée


J'ai rêvé que je rêvais de vous, et, dans mon rêve, vous rêviez de rêver enfin de moi. 

À chaque fois qu'elle dit « oui », elle croit jouir.

Du café, du temps, du silence. On verra ça au montage. 

Gould peut bien enregistrer une bourrée, c'est toujours comme si le premier jour se levait.

Il dit : « Revenez deux mesures plus haut. » C'est ça que je dois faire : revenir deux mesures plus haut. 

Deux mesures plus haut, il y avait tel et telle, que je n'avais pas vus, et qui étaient là, pourtant. Où ça ? Mais dans le rêve. Dans le silence.

« Et je jouis davantage lorsque l'autre jouit. »

Oui, oui, oui ! Coupure. Montage. Deux mesures de silence. « Tiens tiens… »

Ça sonne à la porte !

— Tu as pris ta vitamine B6 ?

— Je préfère pas.

dimanche 5 juillet 2020

Le pont aux visages


Après la nuit remuée dans la plaie, j'écoute le quintette avec piano en ré mineur de Fauré, le premier. Je ne sais pas d'où je reviens. Jeudi dernier, vers cinq heures du soir, j'ai senti la mort dans ma nuque. J'ai eu peur. J'étais en voiture. Le troisième mouvement, allegretto moderato, tellement étrange… Je suis sur un pont, je vois les deux rives, mais l'une et l'autre me sont à présent inaccessibles. Comme souvent, je ne comprends plus ce qu'on me dit. C'était froid, comme si l'on avait passé de l'alcool sur ma peau. J'ai eu peur. Fauré est un type incroyable. Il nage entre deux eaux. Peut-être est-il profondément fou, lui aussi. Les visages se donnent si facilement, aujourd'hui. J'entends la terre respirer. Elle est pleine. Elle lève.

Elle n'est pas du tout magnanime, elle est oublieuse et d'un égoïsme crasse, comme la plupart de ceux qui le sont, magnanimes. Ah, qu'on ne me dise pas que je suis fou ! Non, je ne suis pas fou, j'ai les yeux ouverts, contrairement à tous ceux qui choisissent de vivre à l'abri de leur cécité. Je vois, je vois avec avidité, comme d'autres boivent. Est-ce ma faute si on m'a donné ce don ? Je ne peux pas m'empêcher de voir, c'est ce qui me tue. Mais ça ne m'empêche pas d'aimer. Ça non ! Ça ne me rejette pas dans un autre monde, malheureusement. Dans celui-ci je reste coincé avec mes congénères. Et je les aime malgré eux, ces crasseux, oui, c'est ce qui arrive, exactement, rien d'autre. Ils ne le comprennent pas, car ils se serrent les uns aux autres, comme des carcasses exsangues et punies. Je sens leurs peurs, leurs angoisses, j'entends leurs rires idiots, j'entends leurs os craquer, leurs nerfs se tendre, leurs estomacs gargouiller, et leurs pensées tourner à vide. Est-ce ma faute si j'entends ? Je suis dans leurs organes, parfois, ce n'est pas si drôle ! Non, ce n'est pas drôle de voir et d'entendre. Il suffit que je m'approche d'une image et celle-là se met à me parler, elle déballe tout, elle se répand comme une traînée, sans vergogne, elle ne peut plus s'arrêter de me parler, de se confier.

Vous ne savez pas. Vous avez peur de la vie, et elle vous le rend bien. Dans l'homme qui réfléchit, il y a aussi un homme qui pleure, C'est la musique qui le prend. 

jeudi 2 juillet 2020

Provocation


Tu as voulu guider ton troupeau vers les cimes,
Vers le glacier que nul vivant n'avait foulé;
Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes,
Où, tandis qu'ils tondaient un maigre serpolet,

Tu prenais des poses sublimes.


Musique juste, à tous égards. Il n'y a rien de trop, dans cette musique, rien d'inutile, pas la moindre hystérie, rien qui cherche à aller au-delà de la forme. Une perfection, mais une perfection simple, sans adverbes. La pâte sonore est limpide mais pleine, encore toute informée du quatuor haydnien, qui lui confère fraicheur et légèreté, mais c'est l'équilibre qui, ici, impressionne au premier chef : la légèreté n'est pas légère, elle est grave parce qu'elle est à sa propre mesure. 

J'aime ces musiques dont on se dit, les entendant, c'est exactement ce que je dois écouter maintenant — rien d'autre. Elles vous prennent toujours au moment juste. On les attendait. 

Ce quatuor, l'opus 18 n°3, de Beethoven, c'est X, sur Facebook, qui l'a déposé ce matin. Cette jeune fille est un mystère. On se dit qu'elle n'existe pas, qu'il s'agit d'une rémanence. Il est impossible qu'une telle jeune fille existe, en 2020, en France. Allez sur sa page Facebook, si vous ne me croyez pas, et vous comprendrez de quoi je parle. 

Elle lit Nietzsche, Schopenhauer, Henri Barbusse, Proust, Céline, Artaud, Balzac, Cioran, Dante, saint Augustin, Rousseau, Chardonne, Tzara, Berlioz, Kierkegaard, Pessoa, Martin Buber, Sénèque, Bloy, Drieu La Rochelle, Charles Cros, Verlaine, Freud, Hugo, Houellebecq, Apollinaire, Léautaud, Tristan Derème, Stefan Zweig, Albert Cohen, Nabokov, Breton. On pourrait se dire que c'est le bagage presque ordinaire d'une étudiante raisonnablement cultivée qui n'a pas été élevée par des parents de gauche : c'est rare, sans doute, mais ce n'est pas invraisemblable. Là où les choses deviennent vraiment significatives, c'est quand on regarde ce qu'elle écoute. 

Je l'ai écrit souvent, le critère discriminant, en terme de culture, est la musique, pas la littérature. Faites cette expérience très simple. Demandez à vos amis, du moins ceux que vous estimez raisonnablement cultivés, qu'ils dressent deux listes. La première liste sera celle de leurs lectures, des auteurs qu'ils fréquentent, ou qu'ils aiment, des livres qui ont compté pour eux. Pour la deuxième liste, demandez-leur ce qu'ils écoutent, quelles sont les musiques qui les accompagnent régulièrement. Le résultat est très intéressant. Du côté de la littérature, vous obtiendrez une belle théorie de noms et de titres, tout à fait conforme à ce que l'on est en droit d'attendre de la part d'une personne cultivée. Il y aura bien quelques variations, qualitativement, mais, dans l'ensemble, vous ne serez pas surpris. En revanche, du côté de la musique, les choses seront bien différentes, et vous vous rendrez compte qu'on peut très bien être quelqu'un de cultivé (au sens littéraire, et du point de vue de la culture générale) et être complètement inculte. Les mêmes qui vous parleront de Pascal, de Montaigne, de Chateaubriand, de Proust et de Joyce, seront intarissables sur la différence entre le rock progressif et le hard rock, et vous parleront de la salsa ou du twist avec des sanglots dans la voix, sans oublier Gainsbourg et Nougaro, Brassens ou Bashung. De musique il ne sera pas question.

Or, voici ce qu'écoute Mlle X : Mozart, Beethoven, Schubert, Richard Strauss, Varèse, Franck, Mendelssohn, Schumann, Monk, Berlioz, Brahms, Chausson, Penderecki, Tchaikovsky, Debussy, Poulenc, Bach, Massenet, Lully, Albeniz, Mahler, Chopin, Ravel… Je pourrais ajouter les noms des interprètes, ce qui n'est pas du tout indifférent.

Quand on sait, en plus, qu'elle est d'une effrayante beauté, on ne peut qu'être convaincu d'une chose : cette jeune femme n'existe pas. Un esprit malin l'a inventée de toutes pièces, afin de nous faire espérer un monde idéal qui n'existe que dans les romans. Facebook, c'est en principe tout l'inverse : un lieu où tout est fait, et cent fois par jour, pour nous convaincre que le Désastre est non seulement général mais sans exceptions. Or qu'une exception prenne ces traits-là ressemble furieusement à une provocation. 


mardi 30 juin 2020

Nouveau roman


Mozart était un calculateur prodigieux : il avait prévu la manière dont nous écouterions sa musique, aujourd'hui, en 2020. 

Nous naviguons à vue au milieu de catastrophes modérées. Il n'y a pas de crise, il n'y a aucune crise. Ce que nous prenons pour des crises est au contraire le régime ordinaire du système global qui tient ensemble les forces antagonistes — sexes, races, cultures, religions, générations — dont nous découvrons que plus on les déclare caduques ou inexistantes plus se révèle en leur sein une fibre virulente et corrosive.  

Ma vie est un nouveau roman. Ni auteur, ni héros, ni aventures, seulement le bruit minuscule des volets qui grincent doucement dans la brise.

Ils ont cessé d'aboyer — je ne réagissais pas : querelle de spécialistes…

Pourquoi a-t-on inventé la Science ? Peut-être parce qu'observer, écouter, sentir, goûter et toucher, n'était l'affaire que de quelques uns, et qu'il n'était pas toujours déconseillé d'y mêler l'amour. 

Le concerto en ut majeur K. 246, "allegro aperto", comme l'indique Mozart sur la partition. Mains sur le temps, paumes vers le bas… On le sent s'écouler : joie coulée.

Alexandre Savérien écrit sur le savoir un ouvrage en huit tomes, à la fin du XVIIIe siècle. Il devait tout de même savoir quelque chose. 


dimanche 28 juin 2020

Notes éparses du 28 juin 2020


Quand on veut créer quelque chose, dans un domaine artistique, il n'y a que deux attitudes qui permettent d'arriver à un résultat qui ait un sens. Soit on travaille d'arrache-pied, œuvre après œuvre, esquisse après esquisse, et l'on s'améliore petit à petit, avec le temps. Ça prend des années. Soit on se met directement face au chef-d'œuvre. Cela implique de se placer dans des dispositions d'esprit bien particulières. Il y a cette énergie radicale, qui n'a rien à voir avec le talent ni avec la connaissance (elle est plus proche de la décision d'aimer), en chacun de nous, mais bien peu en ont conscience. C'est tout à fait différent, presque l'inverse, en fait. L'une et l'autre méthode peuvent bien sûr coexister chez un même artiste.

La photographie c'est l'art de montrer ce qui est. Depuis l'avènement du numérique, c'est de plus en plus l'art de cacher, de camoufler, de réduire, et d'arranger (au sens de l'arrangement avec la réalité). C'est complètement idiot. Si la photographie a un mérite, et un pouvoir, c'est bien celui de faire état de la réalité, des visages, des choses. Le « ça a été » de Roland Barthes. Un ami me montrait tout à l'heure les nus qu'il avait réalisés de ses jolies amies, et la plupart était saccagés par des filtres censés améliorer les photos. Le flou, en particulier, était catastrophique, qui gommait absolument tous les détails adorables de ces peaux, de ces seins, de ces ventres, et qui donnait à ces beaux visages l'aspect de méduses auxquelles on aurait fait des yeux et une bouche. Quand on fait de la photographie, il faut ne jamais oublier qu'on rend compte de l'étant beaucoup plus que de l'être. Jane a très bien compris cela, elle. 

J'ai regardé grâce à Youtube plusieurs concerts filmés de Murray Perahia dans lesquels celui-ci interprète les concertos de Mozart. La manière absolument unique (impeccable : poids, attaque, équilibre, timbre), et d'une beauté renversante, qu'il a de plaquer ses accords, m'a sauté aux yeux. On dirait que sa main a été moulée dans cet unique but. On voit et on entend simultanément la douceur, la plénitude, l'autorité, la charpente, la puissance, la superbe matité, de cette chose un peu étrange qu'on appelle un accord

Ce matin, j'ai rêvé d'un chaton qui respirait sous l'eau. Il avait l'air parfaitement à l'aise et il exécutait des figures d'une rare élégance. Pepo, mon voisin, un vétérinaire devenu maire de ma ville natale, m'expliquait avec force grimaces comment l'animal s'y prenait pour réaliser cette prouesse. Mais bientôt, et sans transition, nous en étions à nous disputer sur le bruit émis par les concerts de Rock et les concerts de musique classique. Il me coupait sans arrêt la parole, alors que j'étais sur le point de lui expliquer très scientifiquement les différences entre ces deux types de nuisances sonores. Pourtant, malgré sa mauvaise foi et sa grossièreté évidentes, je le trouvais beau, plus beau, me disais-je, que dans la réalité (je savais donc que j'étais en train de rêver). Un peu plus tard, j'aidais mon père à descendre un escalier et il se libérait d'une secousse de mon bras secourable. C'est à ce moment là que ce gros animal s'est mis en travers de mon chemin, devant la maison, cette grosse bête qui ne ressemblait à aucun animal connu, et qui, elle aussi, semblait avoir des difficultés à respirer à l'air libre. Était-ce une raison pour l'ignorer, disais-je à mon frère qui voulait à toute force me prouver qu'il n'y avait là aucun animal et qui, pourtant, semblait effrayé, au moment de passer près de lui. Je n'avais jamais vu de chien avec des pattes aussi courtes. Je dis un chien, mais je pourrais aussi bien dire une loutre. Quant au clavier, il avait un drôle d'enfoncement, en deux temps, ce qui lui conférait une démarche malsaine. 

Il y a cette femme, sur Facebook, poète, nous dit-on, et poète publiée, dont il m'arrive de parcourir les extraits qu'elle dépose sur sa page. Si la poésie, c'est ça, alors on comprend pourquoi personne n'en lit, car on la voit ne pas savoir où elle va, soulever ici une pâtée de vocables, ouvrir là un sac d'images, et les touiller avec une grosse fourchette en bois qui a déjà trop servi. Le seul but qu'elle a l'air de poursuivre, c'est de faire des phrases poétiques, ce qui, bien sûr, est le contraire de la poésie, et puis les phrases ne se laissent pas faire par ceux qui ne les écoutent pas. 

Il faudrait inventer un Photoshop des mots. Par exemple, tout à l'heure, j'écrivais : « Elles aiment bien se trouver un fils, à défaut de se trouver un père. » Puis, j'ai réfléchi, et je me suis dit que l'inverse était plus vrai : « Elles aiment bien se trouver un père, à défaut de se trouver un fils. » Mais, dans le fond, c'est les deux à la fois, qu'il faudrait pouvoir écrire, et simultanément, pour être juste (de la même manière que j'ai superposé deux pages manuscrites d'Aragon). Et ça, c'est impossible… Pour l'instant. Avec Photoshop, nous pouvons doser la quantité de chacun des deux calques superposés. Par exemple, ici, on pourrait faire sens avec la proposition 1 à 40% et la proposition 2 à 60%. On pourrait même raffiner encore. Par exemple, la proposition 1 serait perceptible à 30%, la proposition 2 à 55%, et il resterait 15% de ni l'une ni l'autre. À quoi ressemblerait un texte dans lequel deux assertions contradictoires seraient données simultanément, et par quel moyen y parvenir, en l'état actuel de la technique et de la culture ?

La femme considère que montrer son corps à un homme est un présent qu'elle lui fait. L'inverse n'est pas vrai. L'homme peut parfaitement être fier de son corps, mais il n'imagine pas que se dénuder est le plus beau cadeau qu'il puisse faire à une femme. Même quand la femme ne s'aime pas, ne trouve pas son corps admirable, elle sait que le laisser voir à un homme est un acte de générosité. On dit d'ailleurs qu'elle s'offre à lui. L'homme ne s'offre pas à la femme, il prend ce qu'on lui donne. 

dimanche 21 juin 2020

Rester vivant


Les femmes sont admirables, pour nous renvoyer leurs propres fautes dans les dents.

Quand on est face à quelqu'un qui nous traite comme de la merde, il peut arriver qu'on finisse, à la longue, par trouver que c'est un peu désagréable, et que l'on se mette alors à récriminer, autant pour avoir encore un peu le sentiment d'exister que pour essayer de lui faire comprendre qu'elle n'est pas seule. C'est là que la femme sort son arme ultime : elle nous reproche de réagir. Elle appelle ça "récriminer". Nous devrions trouver ça normal, puisque c'est elle qui se conduit ainsi. Elle est la Norme. Réagir est bas, médiocre, fatigant, inutile, vulgaire. Et de mauvais goût. 

Si je ne suis que récriminations, c'est bien sûr qu'elle n'est que désinvolture, mépris, inattention, et, finalement, disons le mot qui résume tout cela, grossièreté. Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens qui aiment qu'on se conduise mal avec eux, qu'on les traite par-dessus la jambe, qu'on soit sans-gêne, oublieux, sans parole ? On ne récrimine pas pour le plaisir de récriminer, d'autant qu'on sait bien que c'est toujours pour endosser le mauvais rôle. Si l'on se conduisait avec elle de la manière dont elle se conduit avec nous, ce ne sont pas des récriminations, qu'on entendrait, mais une porte qui claque. 

Pour autant, elle ne voit pas le problème. Elle en appelle à sa Liberté, à son grandiose Soi-même, à l'empire sacré qu'elle doit protéger, alors qu'elle ne manifeste, très banalement, qu'un égoïsme et une inconscience ordinaires. Mais d'où leur vient donc cette aptitude stupéfiante à la mauvaise foi ? Comment parveniennent-elles à se faire croire qu'il s'agit d'autre chose ?

Elles sont seules au monde. Je ne vois que ça. Est-ce la capacité à enfanter qui conduit à croire qu'on n'a pas réellement besoin de l'autre, qu'on n'a de compte à rendre à personne ? Après tout, l'homme, techniquement, n'est déjà plus indispensable à la perpétuation de l'espèce. À partir du moment où il est possible de conserver le sperme, l'homme n'a plus réellement de nécessité fondamentale, c'est-à-dire biologique. Je ne pense pas que l'égoïsme des femmes soit nouveau, non, mais il serait étonnant que cette donnée nouvelle n'ait aucune influence sur celui-ci. Quand on a le pouvoir, on a tendance à trouver normal d'en abuser, c'est humain. 

Pour résumer, quand une femme commence à se conduire mal avec un homme, c'est le moment de la double-peine, pour celui-là. Non seulement il subit ces mauvais traitements, qui le fragilisent et le font souffrir, mais il ne peut même pas en faire état, sous peine d'être pénible, chiant, pas gentil, pas drôle, lourd, rébarbatif, répétitif, etc. Il doit accepter son sort avec le sourire, afin que madame "se réalise". Car madame a désormais un plan de carrière, ou un chemin de vie, ça aussi c'est très banal. Elle découvre subitement que, jusqu'à présent, elle-n'avait-jamais-pensé-à-elle-même. Elle découvre aussi qu'elle a beaucoup de choses à faire, beaucoup de choses à accomplir, et, qu'en somme, elle-s'est-fait voler-sa-vie. Elle va donc logiquement mettre les bouchées doubles, pour se rattraper de l'ignoble chapardage dont elle a été la victime (et dont jamais vous ne fûtes, vous, coupable (mais les parenthèses sont faites pour garder le secret)). Et c'est une troisième justification à son égoïsme. Je suis seule et en plus on m'a volé ma vie. Passons sur la contradiction, on n'est pas à ça près, dans cette race-là. Alors que, bien sûr, elle a toute la journée pour elle, puisqu'elle n'a pas à gagner sa croûte et que les enfants sont grands, elle se met à avoir un emploi du temps de ministre. Il faut courir, se faire masser, aller au restaurant, chez le coiffeur, chez le fripier, se promener, faire son yoga. Pas une minute à elle, vous savez ! Un peu comme ces retraités qui vous expliquent que la vie leur file entre les doigts. Bien entendu, il n'en est rien, et, quand elle l'estime nécessaire (comme tout le monde depuis que le monde est monde), elle sait fort bien trouver du temps pour les choses qui lui importent — il se trouve seulement que vous ne faites plus partie des choses qui importent ; mais ça elle ne peut pas le dire. Pas encore. Ça viendra.

Ah, c'est drôle, une femme. C'est drôle et c'est sinistre. C'est gentil et c'est méchant, très méchant, c'est joli et très laid, c'est malin et très bête, c'est rigolo et désespérant. C'est surtout un peu toujours la même chose, mais en différent. C'est très coloré, et c'est grisâtre. En fait, c'est comme un homme mais avec un trou de plus. Et par ce trou, mon Dieu, il s'en écoule, des choses ! Vous voulez que je vous dise quoi ? Bon, mais alors accrochez-vous à votre fauteuil. Et bouchez-vous le nez. Ça dégringole à donf depuis les rêves encapsulés et acides, la cataracte glacée des tracts et des déclarations loufoques, sérieuses, chimiques, pneumatiques, pommadées et tranchantes qui fusent depuis l'astre mort et chauffé au sucre, la coulée nocturne et ravagée des enclumes célestes, le trépan mélodique d'une gigue asphaltée, rougie, baveuse, la raison cubique siphonnée d'extase, et l'asperge rose qui flotte sur les débris jaunes et or sortant d'un sommeil de mort, la source fraîche et l'amer, le calendrier mystique, l'herbe tueuse, la fièvre inversée, la neige en accords brisés et le brelan cupide, le rendez-vous oublié et la jubilation du sang, le cul retourné. La question femmes ne se pose plus car aussitôt posée elle coule entre les jambes : ça me mouille le cerveau ; mon spéculum est en tire-bouchon, je me débouche la mémoire pendant leurs arpèges inexpressifs et randomisés, stridulés en ondes brunes, c'est une énigme à rebours qui aveugle celui qui voit et boit et croit, toute croyance pavoisée à l'intérieur de l'organe. Un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu'un oiseau dans le ciel. 

Mauvaise foi, bêtise, peurs croisées, mesquinerie, courte vue, tout cela tombe dans le bénitier, mais qu'importe après tout, quand son con ouvre sur une théorie de nombres dansants ? Elle ne l'aperçoit pas, dans sa terreur à ne pas se mouiller, à rester sur le seuil, mais, pourtant, la voix et le sang, et les doigts et la peau, précipitent depuis le ventre ce fleuve qui nous emporte au-delà de nous-mêmes, à travers les larmes, de l'autre côté des saveurs. 

Elle avait raison, je n'aurais pas dû me plaindre. Elles n'existent pas : comment leur en vouloir ? Joie et esprit mêlés, à leur corps défendant, c'est par effraction qu'on peut les aimer, et d'aucune autre manière, si l'on veut rester vivant.

mercredi 17 juin 2020

Disparition


Personne ne renaît à soixante-quatre ans. Certains meurent, d'autres abdiquent. (Il est toujours possible de mourir avant l'heure, bien sûr — on n'oublie jamais cette porte entr'ouverte sur la consolation du silence réel, car le mauvais silence, le faux silence des hommes est bien plus difficile à endurer.) Renaître est pourtant la seule chance qui me reste. Les jours épuisent leurs longues séries d'instants, sans qu'aucune péripétie ne vienne les distraire d'une accumulation lancinante et dérisoire, sans que le moindre cahot ne fasse irruption entre deux masses de secondes et leur donne une direction nouvelle. La vieille route est embarrassée jusqu'à devenir poisseuse et impraticable : chaque pas est un exploit silencieux. Je me consume dans un brasier froid, au fond duquel pourrissent les pages d'un journal arraché à la sidération.

Abdiquer : Renoncer, de plein gré ou non, à de hautes fonctions, à l'autorité souveraine.

Ai-je jamais eu sur moi une autorité souveraine ? Rien n'est moins sûr. Mais si j'ai renoncé à cette autorité, souvent, c'est parce que je croyais qu'elle était donnée une fois pour toutes. (Elle dit, comme les jeunes : « C'est bon, quoi ! » Il est facile d'entendre ce qui se cache derrière cette béquille. Elle, pourtant, semble ne pas s'entendre parler. (C'est bien ça, le drame : elle ne s'entend pas.))

Abdiquer :  Emploi absolu. Renoncer à agir (par contrainte ou par apathie).

Apathie : État d'une âme devenue volontairement étrangère aux affections sensibles (dites "passions" dans le vocabulaire des stoïciens). Indifférence affective se traduisant par un engourdissement physique et moral avec disparition de l'initiative et de l'activité.

Souvent j'aimerais être ce qu'on appelle un animal à sang froid. Hélas, il ne n'a pas été donné de connaître cet état. Même dans mes rêves je suis plus proche de l'ébullition que de l'ataraxie. La moindre absence de réaction m'irrite les nerfs autant qu'une rage de dents. Tout est réponse. C'est bien le problème : il ne peut exister de non-réponse.

Avez-vous déjà essayé de parler avec quelqu'un qui ne s'entend pas ? Vous m'en direz des nouvelles. Soulever chaque énoncé revient à escalader une montagne. Ces gens-là se coulent dans une langue qui traîne derrière elle de lourds containers de phrases pêle-mêle, recroquevillées les unes sur les autres, accouplées comme des monstres, culbutées comme les branches mortes par la tempête. Ils habitent de désolantes cathédrales où résonne la rumeur de la meute. On les voit rebondir de mur en mur, à chaque fois arracher quelques syllabes des expressions qui y sont accrochées, on ne sait jamais quand ils vont arrêter ce désespérant jeu de flipper qui les amènent invariablement au même trou, dont ils ressortent, mus par un invisible ressort, idiot et têtu, qui les relance, increvables, dans le bruit du monde. Moins il y a de passion dans leur verbe, plus il y a d'agitation dans leurs paroles. Entre saccades et saccages, ils projettent les mots comme des balles de peinture : jeu idiot joué par des sourds-muets qui miment la conversation dont ils ne comprennent pas le sens.

Renaître ? Par où passer, quelle voie encore vierge emprunter, rejoindre quelles douleurs, quelles règles nouvelles observer, si l'on veut reprendre vie, c'est-à-dire persévérer dans la solitude, la durcir, la consacrer ? Sans doute faudrait-il à chaque fois couper les ponts, refuser les alliances, faire la sourde oreille, mais on est bien obligé d'admettre que certaines conditions matérielles sont incontournables : on survit avant de vivre. Vivre vraiment est un paradoxe dans le paradoxe, une contradiction dans la contradiction.

L'autorité se conquiert de haute lutte, jusqu'au dernier souffle. Le premier thème du vingt-quatrième concerto en ut mineur, de Mozart, voilà l'autorité réelle, celle qui n'a pas peur de se nier elle-même. Quand Beethoven énonce (dans son troisième concerto) : Ut-Mib-Sol, Mozart, lui, écrit : Ut-Mib-Lab… Incroyable la bémol… Beethoven ne pouvait suivre Mozart, parce que lui, Beethoven, était rivé au sol, à la terre, à la matière, et à l'homme. Il préfère en rester à la troisième note de l'accord parfait de tonique, pour en démontrer la puissance inaugurale, pour s'inscrire, circulairement, dans la démonstration tautologique de la cadence parfaite. Mozart, lui, et immédiatement, sans préambule, ouvre la tonalité, en écarte les cloisons, sans aucune crainte, dans un geste qui rappelle un peu les ivresses harmoniques de sa quarantième symphonie. Il n'a écrit que deux concertos dans le mode mineur, et il va, dans le Vingt-quatrième, utiliser tous les arcanes expressifs de ce mode, pour le plier et le déplier comme jamais, avec une souplesse et une inventivité inouïes. Personne ne peut seulement imaginer ce que Mozart aurait pu composer s'il avait encore vécu vingt ans. À quoi aurait ressemblé son cinquantième concerto pour piano ? Ce qui est sûr, c'est qu'il n'aurait pas fait du Beethoven, et qu'il n'aurait pas continué à faire du Mozart, car il n'a jamais continué. 

Le jour ne se lève plus pour moi. C'est sans doute parce que j'ai écrit cela hier que l'ordinateur (ou Blogspot et son système de sauvegarde automatique (c'est un comble !)) a effacé (ou plutôt englouti) tout ce que j'avais péniblement écrit dans la journée. Rage incontrôlable depuis hier. Je n'arrive pas à accepter cette disparition. C'est la première fois qu'une chose pareille m'arrive. Toute une journée de travail envolée, réduite à rien. Et pas seulement une journée, car ce ne serait pas grave, mais sans doute ce que j'ai écrit de meilleur depuis des lustres. Ce n'est pas loin et c'est pourtant inaccessible. Bien sûr, je sais quelles étaient les idées développées dans mon texte, mais ce ne sont pas ces idées qui étaient importantes, c'étaient les phrases, c'étaient les enchaînements, c'étaient les ellipses, qui en faisaient autre chose, et qui ne me viennent plus du tout aujourd'hui. C'est à devenir fou, vraiment. J'ignorais qu'on pouvait autant regretter un texte qui s'était écrit plus ou moins tout seul. J'ai essayé une partie de la nuit de le retrouver, mais je sens bien que plus j'essaie plus il s'éloigne de moi. Ce matin, je me suis réveillé de quelques courtes minutes de sommeil, hagard, nauséeux, comme au bord d'une forme de tétanie.

Il y a tant de choses dans les mots et tant de mots dans les choses. Comment retrouver la trace du chemin qu'on a recouvert en même temps qu'on le découvrait ? Je retrouve péniblement des bribes de ce texte, et ce sont justement ces bribes qui dissimulent le texte lui-même. Il faudrait que j'oublie tout pour le retrouver peut-être. Le jour ne se lève plus pour moi… Quand je pense comme j'attendais le jour, jadis, et dans quelle transe il me mettait, quand avec lui j'avais la certitude d'accéder au réel en train d'éclore. Lève toi tout seul, pauvre idiot ! J'ai enfin compris que je ne suis rien pour toi. Lève toi tout seul, quand tu peux, quand tu veux, lève-toi pour les autres. Ce n'est plus mon problème. Moi je reste dans le noir. Je n'ai même pas le petit plaisir de vivre à l'envers, d'être contre toi, car le sentiment de la vie m'apparaît si caricatural que j'ai envie de le ridiculiser. Couche-toi, lève-toi, relève-toi, recouche-toi, reste là, dans le noir, sans bouger, sans rien dire, personne ne s'en rendra compte.

Sa tête sur le volant, c'était bien lui, c'était bien la voiture, la 504 blanche à boîte automatique, sur la route que je connaissais par cœur, dans cette après-midi ensoleillée de printemps ou de début d'été. Il y avait des gendarmes, quelques badauds, peut-être des pompiers, je ne sais plus, c'était lui, c'était son ami, aussi, assis à côté, à la place du mort. Je ne vois plus que ce moment, très bref, et puis, un peu auparavant, nous trois, la mère, le frère et moi, à la Fuly, dans le jardin, près du grand épicéa, je vois le gravier, la lumière, je ne vois pas les visages, mon frère est pressé, il dit qu'il faut se dépêcher, il nous conduit là-bas, aux Quatre-Chemins, il essaie de nous rassurer, ou peut-être lui, ce n'est pas grave, le sang coule. Je n'entends pas parler ma mère. Peut-être ne dit-elle rien. Si, elle doit dire : « Robert ! »

Quand je pense que, bien tranquillement, je faisais autre chose, pendant que ce texte était prétendument enregistré dans la mémoire du site, comme si le fait de le laisser reposer lui donnait de la consistance, le durcissait, le pérennisait… J'avais envie de penser à autre chose, parce que j'avais travaillé dur pendant une douzaine d'heures. L'oublier un peu me le ferait retrouver avec plus de plaisir…

Robert ! Il y en a sans doute qui pensent que ça n'a pas la moindre importance, que le nom du père soit un de ces noms qui ont complètement disparu de la partition et de l'oreille d'un peuple. Je ne le crois pas. On se retourne sur ses pas, et on ne reconnaît plus rien. Enregistré ! Oui, on a des enregistrements, des photos, des actes de naissance, et même des objets, j'ai longtemps porté les chaussures de mon père, j'ai encore un foulard, mais plus personne ne porte ce nom. Il ne se tient plus que là, sur cette page, et encore, parce que je décide de l'écrire, de le prononcer. À quoi ai-je pensé, toutes ces années ? Il y a tant de choses dans les mots. Et ces mots qu'on plie et déplie, sans y penser, tout à coup, quelque chose en sort, comme un Nom, qui se porte jusqu'à nous, car tous les mots proviennent des noms et y retournent — il y a tant de mots dans un nom, assemblés en lui comme une gerbe muette qui repose jusqu'à ce qu'on l'éveille. C'est par la mort des autres qu'on renaît au sens. Vivre vraiment est un paradoxe dans le paradoxe, une contradiction dans la contradiction.

Si Mozart avait vécu vingt ans de plus, à quoi aurait ressemblé la branche musicale qui aurait poussé, entre Beethoven et Schubert, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle ? Les aurait-il inspirés, ou les aurait-il accablés de tout son génie ? (Imaginons seulement l'opus 111 composé du temps d'un Mozart vivant…) Haydn disait à Beethoven qu'il lui donnait l'impression d'être « un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes ». Combien de têtes aurait-il eues s'il avait dû partager la scène avec le vieux Mozart ? Un Mozart créant lui-même sa quarantième sonate pour piano, le jeune Schubert lui tournant les pages… Auraient-ils abdiqué, les deux jeunes, devant le vieux génie ? Bien sûr, personne ne peut le croire, aujourd'hui.

Tout mon corps se révolte contre la perte de ce texte. Je me suis volé moi-même. C'est incompréhensible. Le texte est là, à portée de main, dans la pièce à côté, mais la porte est fermée et je n'ai pas la clef. C'est à devenir fou. Personne ne renaît, j'avais donc raison. J'ai dormi quelques heures ce matin, en espérant que le sommeil me rendrait mon bien. Ça ne marche pas. Si j'avais une perceuse, je ferais un trou dans mon cerveau, il doit bien être quelque part. Se réveiller, c'est renaître au désespoir. Si je ne sais pas le récrire, ce texte,  c'est donc qu'il n'était pas vraiment en moi (de moi ?) ? Où était-il, alors ? Qui l'a écrit pour moi ? Trop de choses dans chaque mot ? Ces questions alignées les unes derrière les autres sont détestables. J'ai envie de mordre. Je n'ai personne à mordre. J'ai encore rêvé d'Anne, ce matin. Ma main ne va pas assez vite. Tout est passé, même le présent. Anne et Luna, mais une Luna qui avait l'aspect de Salman, comme souvent dans mes rêves. Je n'ai pas entendu ma mère dire : « Robert ! » Je l'ai seulement imaginée. Tant de choses dans un nom… Il doit bien exister des drogues qui permettent de se rappeler les événements récents, non ? Pourquoi écrit-on « se rappeler » ? Pourquoi n'écrit-on pas simplement « rappeler » ? Je rappelle à moi les gestes que j'ai faits dimanche, sur un clavier d'ordinateur, gestes qui ont produit un texte, lettre après lettre, touche après touche (quand on écrit avec un stylo, on écrit mot à mot, quand on écrit avec un clavier, on écrit lettre à lettre). « Il s'appelle reviens », comme on disait dans mon enfance, prêtant quelque chose à quoi on tenait. Foutu Blogspot, je t'ai prêté mon texte, et tu ne me l'as jamais rendu. Les ruses de l'informatique sont incroyablement tordues, dès qu'il s'agit de nous voler une partie de nous-mêmes. Je me souviens de ces sessions d'improvisation où l'on se trouvait génial, et que, bien sûr, personne n'a jamais enregistrées. Mais rien qui se rapproche de la fureur que j'éprouve aujourd'hui. Ça me tiraille partout dans les organes, je sens les tissus déchirés, tendus à rompre. Désespoir des autres. La plupart sentent déjà l'agonie de la répétition, le petit calcul, la préservation méthodique de l'acquis. Ah, cet acquis grotesque qu'ils trimballent partout avec eux. Leur petit baluchon de croyances et de désespoirs. Je me revois improviser des journées entières, dans la petite pièce aux murs peints en rouge, à Valliguières. Ces choses si lointaines sont moins inaccessibles que ce texte écrit il y a deux jours. Les Indiens, et Françoise, dans la chambre, à côté, que j'entendais chuchoter. Le petite terrasse donnant sur les champs d'asperges et de cerises. La grande cuisine jaune et sa grande cheminée, il y a eu tellement de monde, dans cette maison… Où est-ce que ça se trouve, tout ça ? On dit "dans ma mémoire", mais ça ne veut rien dire, ça. Personne ne nous dit ce qu'est la mémoire. Où elle se trouve. Au départ, ce texte s'intitulait « Le cinquantième concerto de Mozart », mais ce titre n'a plus de sens. Je vais le changer. Il pourrait maintenant s'intituler « L'Autorité », car je me demande qui a cette autorité, sur moi et ma mémoire. Pas moi, en tout cas, ça c'est sûr.

J'abdique, je ne réussis pas à retrouver mon texte. Il est perdu pour toujours, sans doute, et j'ai écrit par-dessus lui un texte misérable, un texte aussi creux et nul que ceux que j'écris d'habitude. J'ai peut-être rêvé. Ce texte n'a peut-être jamais existé que dans mon imagination. Jamais je n'aurais été capable d'écrire un texte aussi bon, je le vois bien. Ce n'était pas moi. J'étais ailleurs. Le moule est cassé. Ce ne sont pas mes mains. Je pourrais l'intituler ironiquement « dans ma mémoire », ce texte. Dans ma mémoire, on trouve de tout, comme dans les pharmacies de Charles Trenet, on y trouve de tout, sauf ce qu'on vient y chercher. Le jour se lève machinalement, sans y penser. Dans ma mémoire, on y trouve « C'est bon, quoi ! », on y trouve quelques odeurs, quelques thèmes en ut mineur, on y trouve aussi les jérémiades d'un type qui croyait avoir écrit un texte important, un clavier auquel il manque des touches, des sourires crispés, des dents qui grincent, des regards appuyés, des messages compatissants, des phrases sans queues ni têtes, des paragraphes incomplets, des lumières qui clignotent, des ombres, des trous, des massifs indéchiffrables, des paysages effacés, des sentiments creux, des aubes, des crépuscules, des crevasses, des murs, des portes, des visages, des chambres d'hôpital, des êtres perdus qui errent, des jardins et des douleurs, et beaucoup de mots, beaucoup de mots qui sont enfin délivrés de leur sens. C'est bon, quoi ! Dans ma mémoire, on trouve tout sauf mes mémoires. Ou plutôt, c'est l'inverse qui est vrai : dans mes mémoires on trouve de tout, sauf ma mémoire. Pauvre chose, cette mémoire.