Affichage des articles dont le libellé est Notations. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Notations. Afficher tous les articles

dimanche 8 mars 2026

Mélanges et liaisons


Les douleurs physiques ont cette faculté de tenir en laisse les étourdis. Même les moins attentifs au temps qui passe, à l’incessante élaboration nerveuse, même les plus dévoyés de nous-mêmes sont ramenés à la chair qui se prononce sur elle-même. L’évasion spirituelle n’est qu’une parenthèse vite refermée dont le corps se venge en haussant le ton. L’arrogance de l’esprit a sa contrepartie. Qui détient la vérité ? Dieu ou l’homme, toi ou moi ?, nous dit le corps — il répond à cette question, mais il le fait dans une langue que nous ne parlons pas naturellement, qui n’est pas maternelle mais éternelle, et que notre inéducation le plus souvent recouvre d’un voile pudique. 


***


Jean Quatremaille a écrit un texte bouleversant sur un pauvre homme sans nez croisé à Bruxelles, une gueule cassée. Un Manant. Quatremaille me rassure. Il existe encore quelques humains de ce type. Il n’est pas qu’intelligence ; il voit, entend, sent, et invente une langue qui ne contredit pas ses sens (« je l’ai regardé et il m’a tout transmis »). Il transperce les phrases de son regard aigu, curieux et bon. Dix minutes avec Jésus, c’est souvent ce que je ressens à son contact. Il prend le temps d’être là, dans le monde, dans la foule. C’est rare. J’ai souvent l’impression de croiser des sourds-muets sans cœur et sans yeux, des êtres sans épaisseur et sans mémoire. Jean Quatremaille, c’est tout l’inverse : « une empreinte de son esprit est sur moi ».


***


Personne ne me soupçonnera d’aimer ou de vouloir défendre Mélenchon, mais le procès qu’on lui fait à propos de la prononciation d’un nom propre est grotesque. Qu’il entre dans cette volonté d’insister sur cette prononciation une dose d’antisémitisme est une chose que je peux très bien envisager, mais il me paraît tout à fait ridicule de lui chercher des poux dans la tête à ce sujet. Je prononce ce nom de la même manière que lui, sans que le moindre antisémitisme n’interfère avec mon dégoût de la prononciation “américaine”. Je suis français, je prononce « à la française », si l’on peut dire (le paradoxe est que la prononciation à la française est ici indexée sur l’allemande). J’ai toujours prononcé Einstein, jamais Einstine, ni Frankenstine, ni Bernstine. (De la même manière, je ne pourrai jamais prononcer Schwarzkopf Chouartskopf, même si c’est le nom d’un général américain.) Il faut cependant reconnaître que la prononciation des mots ou des noms d’origine étrangère a toujours été un casse-tête, dans notre langue. Quelqu’un qui comme moi a étudié l’allemand peut être tenté, ce fut le cas dans mon jeune âge, de prononcer Bach « Barr », mais c’est idiot. Certains de mes professeurs et des musiciens que j’ai fréquentés le prononçaient ainsi, à l’allemande, mais ils avaient l’excuse de ne pas être français. Le monde mondial (vitesse et exiguïté) a des exigences que la plupart des gens admettent plus facilement que je ne le fais, ce qui me constitue en paria, ou plus justement, en demeuré. La prononciation est un domaine dans lequel on se fait facilement des ennemis, des ennemis de classe, des ennemis culturels, des ennemis générationnels. Comme souvent, la langue sépare. Ici, en plus, elle rapproche abusivement. 


***


Que Brahms ait composé la musique du premier mouvement de sa deuxième symphonie et que l’humanité soit si bête est une chose difficile à admettre. 

(J’aurais sans doute dû éviter le mot « bête », qui est ici à la fois prétentieux, arrogant et… bête, et le remplacer par « médiocre ». Mais non, à la vérité, c’est bien de bêtise qu’il s’agit. Trouver le mot juste n’est pas toujours une bonne idée. Il y a une largeur de l’expression qui très souvent n’est pas réductible à l’exactitude. On pourrait s’expliquer longuement sur ce point, et faire disparaître complètement le trait sous son commentaire. C’est ce que je viens de faire.) 


***


J’ai parfois la sensation d’aller si loin, dans mes rêves, que je crois ne jamais avoir la force de revenir à l’autre réalité. C’est comme si le songe m’avait amené dans une région si proche de la conclusion qu’il serait insensé de reprendre un trajet ayant déjà atteint son terme. L’extraordinaire est qu’il y suffit d’une ou deux heures. On se réveille, on croit qu’il est six ou sept heures du matin, et on constate qu’il n’est même pas minuit. Cette nuit inachevée semble absurde… 

Le plus beau rêve et le plus vertigineux désespoir d’en avoir été l’acteur se croisent en un point sans durée ni direction. Et ce point nous exclut de l’ordinaire raison. 


***


Chaque matinée s’ouvre sur le Bulletin Général des Alertes-Apocalypse. Nous en sommes à une demi-douzaine d’alertes-apocalypse quotidiennes, et l’augmentation est exponentielle. Si vous croisez votre voisin à la boulangerie, il vous annoncera que d’ici la fin de la journée, la troisième guerre mondiale (ou la quatrième, ou la cinquième, je ne sais plus) sera déclenchée, qu’une météorite tombera probablement sur le village demain en fin de matinée, que le retour de la peste bubonique est pour la semaine prochaine et qu’un tsunami va recouvrir le Vieux Port et la Canebière avant l’été. Dans un cercle plus restreint, vos amis vous parleront de leurs traumatismes, du viol qu’ils ont tous subi, enfants, de la part de leur tonton ou de leur pépé — et qui vient de revenir à leur mémoire —, et votre compagne vous fera remarquer que votre emprise systémique, ça commence à bien faire, d’autant plus que vous ne faites pas suffisamment la vaisselle. Il faudra persister dans votre être en évitant un cancer de la prostate ou des testicules, une sclérose en flaques, une maladie de Sarko, un covid-long, une dépression sévère, une bipolarité résiduelle, les discours de Macron à la télé et l’augmentation du prix de l’électricité. Comme dirait l’autre, l’obéissance est ennuyeuse, la révolte impossible, et la lutte incertaine ; j’ajoute : surtout lorsque le contemporain est un apocalypsomane furieux, scrutant nuit et jour l’horizon électronique en quête de signes menaçants. Ils s’embellissent de leurs peurs et chacun se presse pour ajouter un trait au tableau de Noirceur. À moi qui suis un pessimiste notoire, cette frénésie des collapsophiles, ou collapsomaniaques, est irritante comme un liquide brûlant sur un nerf à vif. Je n’ai pas envie de consulter jour après jour le BGAA dont la fonction réelle m’échappe un peu (c’est un anesthésique paradoxal). Or, les réseaux sociaux ne sont plus que cela. Information et analyses sont devenus les deux termes les plus radioactifs du babil électronique normalisé. Tout le reste est recouvert d’un voile de grisaille. Il y a ce mot, qui m’est très rapidement devenu insupportable : « immersif ». Les contents-poreux sont immergés dans l’information, c’est leur sang, c’est leur nourriture, c’est le liquide amniotique dans lequel ils baignent du matin au soir. Nos parents consultaient la rubrique nécrologique dans leur quotidien imprimé. La science nécrologique du temps s’applique à dévoiler le cadavre du Long Terme, du temps qui prend son temps, de la vérité qui n’est pas constituée exclusivement du tissu de l’information commentée, analysée, déchiffrée, quand ce n’est pas, ô ! horreur, décryptée.


***


On nous annonce régulièrement que les Français sont « un million cent mille à écouter chaque jour France-Musique ». Un million cent mille ?! Bigre. Je ne sais comment ils s’y prennent pour nourrir leur recensement, mais je veux bien être pendu par les gardiens de la Démocratie si un million cent mille Français s’intéressent à la musique, même en considérant que France-Musique est devenue autre chose qu’une radio musicale, au sens où j’entends « le mot musique ». Il faut toujours en revenir à ses sens et son expérience réelle. Combien comptez-vous, parmi vos amis et connaissances, de mélomanes ? Si par extraordinaire vous arrivez à trois, alors il est possible que France-Musique ait raison. Mais je n’en suis pas là. 


***


On a longtemps cru que le tourisme serait une forme de connaissance, ou du moins d’éducation, et par conséquent de compréhension entre les différents peuples et cultures. Ce n’est absolument pas le cas… « Bien sûr ! », dira-t-on aujourd’hui avec l’arrogance qui nous caractérise (mais la chose n’allait pas de soi avant le raccourcissement des distances et la folle démocratisation du tourisme). Les voyages forment la jeunesse et le tourisme la déforme… 

Le désir de l’autre n’a jamais été aussi faible, puisque l’étranger n’est envisageable, ou aimable, que comme notre double, ou notre semblable. Moins les cultures lointaines nous sont inconnues, moins nous les comprenons (on peut tout à fait renverser la proposition). Il y a là un mécanisme qui s’applique à peu près à tout. On pourrait l’énoncer d’une formule provocante : les analphabètes sont préférables aux illettrés. Les ignares sont moins bêtes que les demi-savants. (L’analphabète sait qu’il lui manque quelque chose, il ne peut que le constater quotidiennement, quand l’illettré se complaît dans l’illettrisme, ce dernier n’ayant pas beaucoup d’incidence sur son existence ordinaire. Dans le meilleur des cas il ne lui manque rien, dans le pire, il se sent supérieur à celui qui en passe par les textes, il méprise volontiers le littéraire qui en est réduit à médiatiser sa connaissance.) Pour comprendre un être, une œuvre, une culture, un pays, il faut impérativement commencer par savoir qu’ils nous sont étrangers et qu’il va donc falloir se mouvoir vers eux (et accepter qu’en définitive ils nous restent étrangers, même lorsqu’on approfondit la connaissance que nous avons d’eux). Le touriste vient rencontrer son semblable, même et peut-être surtout quand il se grise de dépaysement ou d’exotisme. Le voyageur était bien autre chose. Il faut du temps, pour voyager. Passer d’un monde à l’autre en trois heures n’est pas possible. C’est ce qui nous fait détester tous les moyens de transport modernes, qui ne tendent qu’à une seule chose : raccourcir la durée du voyage, et donc de la distance. Ne pas éprouver physiquement l’intervalle qui sépare deux pays, qui les met à distance, qui les protège (les protégeait), revient à nier ce que durant des siècles on a appelé voyager. Le touriste ne voit que deux choses : le point A, d’où il vient, et le point B, où il se rend. A et B n’ont aucun point de contact. L’intervalle est supprimé. Il n’y a donc pas de voyage, au sens profond du mot. Le voyageur voyage parce qu’il lui manque quelque chose. Il ne manque rien au touriste ; il ne fait que se délasser de lui-même, il ne cherche qu’un plaisir qui le ramène à lui, alors que le voyageur veut s’augmenter de quelque chose qu’il n’est pas en se débarrassant d’une part profonde de lui-même. Le touriste ne se débarrasse que de ses papiers gras et de quelques euros. De lui, jamais, puisqu’il EST le monde. 

La culture est un véritable voyage, l’industrie culturelle n’est qu’une forme de tourisme intérieur de masse. Le touriste abolit la distance, le voyageur l’aime et la respecte. Le touriste veut gagner quelque chose, le voyageur sait qu’il est perdant : il perd (il donne) de son temps, il perd (il donne) de sa personne, il perd de son soi-même. Le touriste veut être lui-même, en toute circonstance, et ne veut surtout pas voir de quoi il a l’air, vu de l’extérieur. Le monde tourne autour de son œil. Le monde du voyageur est toujours plus ancien que lui, celui du touriste est son exact contemporain, son égal. Personne n’est au-dessus, au-dessous, avant ni après. Il n’existe qu’une infinie et désespérante horizontalité géographique, culturelle, psychologique, ontologique et historique. 

Péguy disait du métro qu’« il rend trop de services ». On peut se poser légitimement la question des services rendus par les inventions technologiques, mais quels services a rendus le tourisme, à part défigurer le monde, à part faire de chaque contrée le clone un peu raté de sa voisine de l’autre bout du monde, à part détruire des cultures, des mœurs et des langues, les dissoudre dans une bouillie universelle sans goût ni grâce, à part favoriser une vulgarité planétaire qui se sent partout chez elle ? Quels services ont rendus ces trains qui roulent à la vitesse d’un avion, ces avions qui annulent l’océan atlantique, et ces voitures qui roulent à trois fois la vitesse maximale autorisée sur l’autoroute, à part rendre fous et stupides des gens qui l’étaient déjà ? Est-ce que ça vous excite vraiment, de lire À la Recherche du temps perdu en une matinée et Les Rougon-Macquart en une après-midi ? Demandez à ChatGPT, il vous fera un digest de Balzac et de Zola qui tiendra sur une page, et vous fera entendre la Tétralogie en un quart d’heure et l’intégrale des sonates de Beethoven en une heure. Le temps gagné, vous pourrez le dépenser à vous faire bronzer sur une plage à l’autre bout du monde, les oreilles et les yeux vissés sur les analyses des spécialistes de l’apocalypse redondante annoncée. 


***


Les chats sont dingues. Ce sont de petites femmes tyranniques et poilues qui nous menacent en permanence d’une crise de nerfs dont l’origine est cachée dans l’esprit d’un dieu fou. 

Depuis quelque temps, un chat gris d’origine inconnue me fait les honneurs de sa visite quasi quotidienne. J’ai mis quelque temps à l’amadouer, mais dorénavant, il vient volontiers se faire caresser, et nous bavardons quelques instants dans l’après-midi. Il me raconte les potins du quartier, puis repart dans un monde inconnu de moi. J’ai voulu lui faire plaisir, et lui offrir quelques présents comestibles, pour sceller notre amitié. Il inspecte très longuement la nourriture, tourne autour, la renifle avec un soin maniaque, l’observe de près, de loin, d’un air étonné et suspicieux, puis, invariablement, devient comme fou, et donne des coups de pattes furieux, saccadés et violents dans les morceaux de pâté ou de fromage, les envoyant promener à l’autre bout du jardin ! « Si tu n’aimes pas ça, n’en prive pas les autres, espèce de cinglé, si tu es trop nourri, pense à ceux qui meurent de faim ! » Peine perdue, il se fiche pas mal de mes objections morales et je finis par le chasser, furieux moi aussi de cette inconduite ingrate. « Les malentendus entre les êtres ne manquent pas, je le sais, tu n’as pas besoin de venir me le rappeler. »


***


Il existe une merveilleuse vidéo dans laquelle on voit Glenn Gould en tête à tête avec Humphrey Burton, et au piano, dans un entretien du 22 mars 1966 au sujet de Beethoven et de l’interprétation. J’ai utilisé les sous-titres français créés automatiquement par Youtube, car je ne comprendrais sinon que la moitié de la discussion. Seulement, les sous-titres français sont assez loufoques, comme souvent, et l’on doit tant bien que mal se débrouiller en opérant un tri entre des phrases sensées et d’autres qui sont aberrantes. L’exercice est à la fois amusant (certains déraillements du traducteur sont hilarants) et exaspérant (car il faut jongler en permanence entre le vrai et le faux, au rythme de la parole). Pourtant, cette traduction très approximative est fructueuse, en un sens. Nous sommes pris entre trois voies de signification : la langue anglaise, dans les moments où on pense la comprendre, la traduction instantanée mais partielle, et les incartades de la machine, qui sont autant d’écarts et de dévoiements qui, par contamination avec ce que nous comprenons du thème traité, nous fait entendre la conversation d’une façon plus riche, plus inventive et plus large. On pense à cette formule de Gould : « La charité de la machine ». Au temps de l’Intelligence Artificielle, cette formule prend un sens qu’il conviendrait de creuser. 


***


J’aime lire à haute voix et j’ai de plus en plus de mal à lire silencieusement. Il faut rappeler que durant des siècles, lire a signifié prononcer. Une question me taraude, ou peut-être seulement un constat, à ce propos. Quand nous parlons, quand nous lisons un texte à voix haute, se pose la question des liaisons. En lisant, nous avons vue sur les mots écrits, et il est donc facile de jeter un bref coup d’œil à leurs terminaisons, afin de savoir si liaison il y a avec le mot suivant, mais lorsque nous parlons, nous devons constamment anticiper, nous devons avoir intérieurement une image mentale des mots que nous allons prononcer, tels qu’ils s’écrivent, si nous voulons faire les liaisons qui s’imposent — et Dieu sait que je déteste qu’on n’en fasse aucune. Mais si nous avons une vue mentale de la graphie des mots qui sont à venir dans la conversation, c’est que la grammaire nous la désigne sans ambiguïté. J’ai toujours eu le pressentiment que la disparition des liaisons en français parlé signalait quelque chose de profond, ou l’annonçait. La suite logique était la disparition des accords, qui est le phénomène le plus spectaculaire à l’heure actuelle. Tout ce qui tient la langue est en train de se défaire, petit à petit. Rien n’est un détail, dans la langue, rien n’est subalterne. Les liaisons sont les notes de passages du Texte : La consonne ne clôt plus le mot, elle ouvre la syllabe suivante. 

Les musiciens gagneraient à lire plus de livres, c’est évident, mais les littéraires gagneraient encore plus à apprendre à écouter la musique. 

On peut établir un rapport avec ce que l’on nomme la lecture à vue, en musique. Quand nous déchiffrons une partition, l’œil est en avance sur ce qu’on joue. C’est même la seule manière de parvenir à jouer une partition qu’on lit pour la première fois. Les bons déchiffreurs ont beaucoup d’avance, une mesure, une ligne, voire plus, les mauvais restent collés au présent. Le déchiffrage musical consiste donc à superposer deux actions différentes : le jeu et la lecture, chacune s’appuyant sur une temporalité différente. La lecture est un futur proche, le jeu est un présent, et pourtant, les deux doivent coïncider harmonieusement. Il y a de ça, dans la langue, dans la lecture : plusieurs temporalités qui se superposent et qui donnent au discours une épaisseur plus ou moins grande. Les bons lecteurs ont une vue large de la phrase, ils ne restent pas collés aux mots, ni au sens. Ils se glissent entre les différentes strates qui courent dans l’énoncé, ils ne sont ni tout à fait ici, ni tout à fait , ils avancent avec un rythme qui est un sens par lui-même, qui enrichit les autres sens. 

Pour faire les bonnes liaisons en français, il faut connaître le mot postérieur à celui qu’on est en train de prononcer, et ce mot-là est toujours en rapport avec celui qui le suit encore. Il y a donc bien, comme dans le déchiffrage musical, la nécessité d’être constamment en avance sur le présent de l’énonciation. Il n’y a pas d’autre possibilité que de se glisser dans une chaîne temporelle ininterrompue, dans un mouvement. Si la langue contemporaine donne l’impression de se défaire, c’est aussi en raison de la disparition du temps (et des temps). Une époque pour laquelle tout se réduit à un éternel présent ne peut plus se projeter dans une phrase qui est tirée en avant par sa conclusion. Il y a les mots et les sons attendus, et il y a le sens en train de se construire. Les deux choses sont souvent homogènes, mais pas toujours. Le son présent, la syntaxe anticipée, le sens global en construction, tout cela est donné du même mouvement à celui qui sait lire, qui sait parler, qui sait entendre. 

La musique est l’art du temps. Il est impossible de sauter un passage, quand on écoute une sonate ou une symphonie, alors que c’est possible quand on lit un livre (de même qu’il est possible de relire deux fois de suite le même paragraphe, chose impossible dans une œuvre musicale, dans laquelle il est inconcevable de ralentir une mesure, de revenir trois secondes en arrière, d’examiner un accord isolément). La musique nous impose une forme de mémoire immédiate active sans laquelle il n’est pas d’écoute possible, et cette mémoire doit s’appliquer en chaque point du discours, ce qui demande une attention soutenue. Bien sûr, dans la pratique, il est irréalisable d’être présent à chaque mesure d’une œuvre musicale, on le constate facilement à la réécoute, puisque chaque écoute nouvelle nous fait entendre des éléments restés inaperçus jusque là. Il n’y a donc pas de véritable continuum, alors même que c’est l’impression que nous donne spécifiquement la musique. Les trous sont comblés par l’esprit, seulement ils ne se situent jamais aux mêmes endroits. C’est une des raisons pour lesquelles on peut entendre cinq-cents fois la même symphonie, alors que personne ne relit cinq-cents fois le même livre. Peut-être que la musique, plus que l’art du temps, est l’art de la durée intimement mêlé à celui de l’évanescence. 

Paul Valéry remarquait que le français tend naturellement à effacer les heurts consonantiques pour produire une continuité presque musicale. Les liaisons et l’amuïssement de la langue participent de ce même désir, même si les deux phénomènes peuvent paraître contradictoires ; la liaison ajoute une note de passage, alors que l’amuïssement retire certaines lettres de la prononciation, entre autres les consonnes finales. Pourtant les deux principes rendent le tissu phonétique plus doux. Ces fameuses lettrequiescentes sont en train de revenir : de plus en plus, on prononce toutes les lettres du mot. Gersss, Aoûttt, Vingttt, Disss… À quand Parisss ? Quand les règles de prononciation deviennent incertaines, certains locuteurs préfèrent trop prononcer plutôt que pas assez : il s’agit d’une sorte de relecture phonétique de l’orthographe. C’est que l’unité du langage n’est plus le mot mais la lettre, que l’unité de la langue n’est plus la phrase mais le mot. 


***


Il est amusant de constater que les gens qui nous parlent toute la journée avec un air horrifié de la très méprisable « idéologie », porteuse de tous les maux du ciel et de la terre, sont les mêmes que ceux qui emploient consciencieusement toutes les scies du temps, ces mots et expressions nourris presque exclusivement de slogans et de vieilles idées recyclées et remises au goût du jour, cachant leur platitude et leur banalité sous le masque de l'innovation. Employer des mots inventés la semaine dernière leur donne le sentiment exaltant de découvrir la roue chaque matin, d’inventer ou de découvrir des catégories morales, psychologiques, humaines. Non seulement ils n’inventent rien, mais neuf fois sur dix ils abâtardissent des idées qui existent depuis toujours. On ne remplace pas les mots impunément, ne parlons même pas d’en inventer…



À Olivier Causte

dimanche 4 mai 2025

Je suis moins furieux que Toscanono

 


Oublier est souvent une manière de faire comprendre à autrui que nos certitudes ont vacillé. Est-ce heureux, malheureux ? Mais justement, on a oublié la signification de ces deux mots. 

*

Comme tout est horriblement difficile, y compris de savoir ce qui l'est et la raison pour laquelle on le pense, alors qu'il serait si simple de croire le contraire. 

*

Il faut que je sois efficace, je n'ai pas le choix. Je n'arrive même pas à répondre à ces quelques malheureux mails en souffrance, mais aujourd'hui, tout va changer, tout doit changer, tout pourrait changer, si seulement je trouvais la porte dont rien ne la distingue du mur. Tout aurait pu changer, si seulement je n'étais pas moi ; si seulement la musique n'existait pas, qui me conforte dans la conviction douloureuse que j'ai raison de ne pas trouver d'issue à mon impuissance ; si seulement le café n'avait pas le goût qu'il a ; si seulement nous en avions, des certitudes ; si seulement je n'étais pas abruti de somnifères ; si seulement il y avait un peu de soleil et une voix aimante, dans la pièce. 

*

Il aurait fallu. 

*

Il faudrait changer tous les noms. Intervertir les visages. Mélanger les situations et faire confiance à la Chance. Oublier ce qui nous a conduit à être celui que nous sommes, dont on pense sans doute à tort que cela nous fonde. Ne pas regretter cet oubli, surtout. S'en tenir au troisième mouvement du concerto pour violon de Beethoven. 

*

Ne pas lever une paupière à chaque malentendu, à chaque phrase écrasée ou défigurée par celle de l'autre.

*

Ne pas vouloir absolument aller au bout. Renoncer sans que cela se remarque. Terminer quoi que ce soit est impossible, et les commencements sont déjà loin. 


dimanche 6 avril 2025

En fur et sur mesure (notes)

Ça doit être terrible, d'être journaliste à la télé. Passer ses journées à couper la parole aux autres et ne faire des brimborions qui leur tombent des babines que des litanies de verbe mort touillées dans le grand chaudron médiatique de la platitude ressassante et autorisée. 

Quand je pense à mes morts, je n'ai pas le sentiment de regarder derrière moi, mais devant. Ce que nous laissons n'est pas un fardeau dont nous sommes soulagés mais une voie ouverte dans laquelle il faudra s'engager quoi qu'il arrive.

(Tristesse, op. 6) Il n'y a qu'un musicien aussi raffiné que Gabriel Fauré qui est capable de produire une mélodie aussi simple et brûlante, semblant improvisée, dans laquelle s'entend tout le génie français et son émouvante fragilité. On ne sait plus vraiment de quel genre il s'agit, le grand, le petit, le modeste, le très-subtil ou le plus recherché. Il y a quelque chose d'aristocratique, dans cette façon d'être simple, de laisser la mélodie aller et venir au sein de l'harmonie, d'y trouver sa place, qui semble de hasard. Ça pourrait être une chanson. C'est une chanson, précieuse comme un dernier souffle, si intime et si familière. 

Les seuls qui semblent ne pas vouloir nous couper la parole sont les pauvres invités, à la radio ou à la télévision. Mais on ne peut ignorer que s'ils se trouvaient en face de nous, ici et maintenant, ils se comporteraient exactement comme les bourreaux médiatiques qui les torturent sans qu'ils se départissent de leur bon sourire de victimes consentantes. Que vient-on chercher, en ces lieux, si ce n'est la punition qui accompagne nécessairement le faux privilège d'être placé au centre d'un écran qui cache autant qu'il montre, et qui, dans presque tous les cas, ne laisse passer que des vérités défuntes ou inoffensives. 

Il faut donc que je reproduise des imbécilités (sur Facebook) pour que le monde rapplique en masse chez moi, et encore, en pratiquant la méprise d'une manière si caricaturale qu'on se prend à douter de son sérieux… Sacrée leçon d'humilité ! Ce que l'on écrit ne compte pas, n'intéresse pas, ne plaît pas. Ce qui compte, c'est à qui l'on parle, de qui ou de quoi l'on parle, et, surtout, c'est de tenir compte du lecteur et de ses obsessions, au premier rang desquelles la sacro-sainte Actu tient le rôle du Maître tyrannique. Il faut bégayer en chœur partout où c'est possible, puisqu'on ne le fait plus à l'église. 

Ça y est, on nous explique maintenant que Val Kilmer est un immense acteur et que Heat est le plus grand polar de tous les temps… Ça ne s'arrêtera donc jamais. Ils adorent la médiocrité, ou ils ne connaissent que ça, je ne sais pas. 

Une dame écrivait ce matin une chose très juste, sur Facebook. Certaines manières d'écrire rendent les guillemets inutiles. On n'a pas besoin d'eux, quand on cite certains de ceux qui croient indispensable de nous donner leur opinion sur la littérature (ou sur la musique). Leur graphie, l'état de leurs phrases, de leur ponctuation, la forme de leur prise de parole, leurs fautes d'orthographe et de français sont un drapeau qui les identifie sans risque d'erreur. Pourtant, erreur, il y eut bien, et de manière cocasse, puisque beaucoup de ceux qui passaient par là m'ont attribué les quelques phrases que j'avais trouvées sur Twitter et qui dénigraient l'un des livres que je préfère dans toute la littérature connue de moi : L'Éducation sentimentale. On connaît les arguments par cœur : c'est trop long, il ne se passe rien, on s'ennuie. Inutile de s'attarder sur ces attardés. Ce qui est remarquable, en revanche, c'est tout ce qui entoure la « critique ». Comme le dit une autre personne ayant participé à la discussion, il y en a même qui croient nécessaire de réhabiliter ou de défendre Flaubert, et c'est bien entendu le pire. Ne pas aimer le bel ennui, et les prétendues longueurs, c'est se fermer à jamais la porte de la littérature. 

Après tout, qu'est-ce que cela peut bien nous faire, que les gens n'aiment ni la littérature ni la musique. Ressemblent-ils à ceux qu'on croise à la caisse du supermarché, tatoués, le caddie plein de cochonneries et la parole pleine de vulgarités ? Et alors ? Voudrait-on les persuader de lire Pessoa ou d'écouter Gesualdo ? Certainement pas. On n'aimerait pas plus les croiser à un récital de Maria Joao Pires. Le monde est donc bien fait, puisque nous écoutons la sonate de Berg sans trop de crainte d'avoir à en partager l'agrément avec ces épais morceaux d'humanité, Droite et Gauche confondues, faut-il le dire. Le bonheur, après tout, ne consiste-t-il pas à choisir ses contemporains, afin que ceux-là ne gâchent pas les rares réjouissances qui nous sont encore promises ? Il y a peu, j'ai regardé Alice et le maire, un film assez intéressant dans lequel une jeune femme très lettrée et vaguement parfumée de philosophie est recrutée pour « donner des idées » au maire de Lyon, joliment interprété par Fabrice Luchini. Il arrive dans ce film que les protagonistes, faisant tous partie du « staff de la mairie », reçoivent des invitations pour aller entendre (et voir) l'Or du Rhin à l'opéra. À la sortie, on demande à Alice, la jeune héroïne, ce qu'elle en a pensé. « Oui, c'est très beau. » Je ne sais si cette répartie a été imaginée comme LA répartie comique du film, mais elle m'a bien faire rire. Personne ne s'y est ennuyé, dans ce prologue de la Tétralogie qui dure deux heures et demie ? Ils n'ont pas trouvé qu'il y avait des longueurs ? Qu'il ne se passait rien ? Comme ce monde est merveilleux… Comme ce cinéma est sympathique… 

J'ai repris Les Onzes, de Pierre Michon, livre que j'avais lu, sans le terminer, il y a quatre ans. Cette fois-ci je l'ai lu d'une traite, avec beaucoup de plaisir et d'admiration. Il y a toujours cette déception, néanmoins ; il y a que je ne retrouve pas ce qui m'avait tant impressionné dans les Vies minuscules : l'inspiration. Une inspiration sans temps morts. La sensation que celui qui se tient devant la page se coule dans un souffle impossible à calmer et que cet état le met en phase avec ses phrases, irriguées d'autre chose que de volonté et d'intelligence. On pardonne tout à un texte inspiré, même l'érudition. Le sentiment de la langue, qu'indéniablement il possède à un degré très élevé, ne suffit pas ; Michon fait partie de ces écrivains dont on doit sentir qu'ils écrivent sous la dictée de quelque chose qui les dépasse, qui les traverse à ce moment unique qui ne reviendra pas. Leur seul impératif est la ponctualité. Quand ils y réussissent, c'est extraordinaire. Quelques unes des Vies minuscules sont ainsi portées à incandescence par le corps de l'écrivain qui vibre jusqu'au plus intime des phrases qui pénètrent en nous en maîtresses et nous rendent non seulement apte à les assimiler, mais surtout à ne pas désirer d'autres phrases que celles-là, pas d'autre construction, pas d'autre rythme. Michon aime la densité. Il aime aussi nous soumettre. (Il y a des corps de femmes, comme ça.) On peut se mettre cent fois devant une table, devant un piano, devant une toile, et quatre-vingt dix-neuf fois n'être pas à sa place, pas à son heure. Si l'on cherche ce degré de maîtrise, cette température des idées, cet arrangement indiscutable des formes, il faut admettre que le déchet sera énorme. À moins de se nommer Jean-Sébastien Bach. Et puis la fantaisie… Je crois qu'il faut donner aux écrivains en herbe des exercices de contrepoint et de transposition. 

On leur parle prépositions, ils répondent taxes de douanes. On leur parle de la Présence, ils répondent « être au rendez-vous ». L'humour dans la littérature ou dans la vie ne se trouve jamais là où l'autre l'attend ; à chaque fois il nous sépare de cet autre d'une manière déplaisante ou drôlatique. On se croyait avec et on est sans. Ça va finir par un « en fur et sur mesure »…

Oubliez un peu la sémantique, portez votre attention sur tout ce qui ne signifie pas, ou presque pas, ou plus. Le sens vous le rendra au centuple, s'il ne s'est pas endormi. 

Travailler le seul jour où l'on devrait se reposer, se reposer tous les jours où il convient de travailler. Ce n'est même pas un blasphème. Ni une révolte. C'est une méthode. La seule qui convienne à celui qui remonte le courant parce qu'il a oublié quelque chose en cours de route. Quand on a tout essayé pour se conformer au pluriel et que l'on fait semblant d'accepter d'être singulier, malgré le ridicule et l'herbe trop haute dans le jardin.

Cet imbécile de journaliste télé qui demande à Bruno Monsaingeon si Gould était « sympa »… Et pourquoi pas s'il était « cool », ou « zen »… Pauvre andouille ! Si au moins il ne le connaissait pas du tout, s'il venait d'en entendre parler pour la première fois dix minutes avant son interview, on pourrait passer sur l'ignominie de ce vocabulaire, mais non, il le connaît bien, il est capable d'en parler, il a des références… C'est désespérant. C'est foutu. « C'est mort », comme je crois qu'il faut dire. 

Il faut bien reconnaître que nous préférons presque toujours l'analphabétisme à l'illettrisme. On peut parfois négocier avec le premier, jamais avec le second. 

La Messe en Si est peut-être le plus mystérieux de tous les grands chefs-d'œuvre de la musique occidentale. Elle ne semble pas d'un accès difficile, pourtant, elle est même séduisante en maintes occasions, mais cette œuvre, formée à partir d'œuvres beaucoup plus anciennes au soir de la vie de Bach (1724-1749), est une prodigieuse opération de synthèse et de reprise. Dans la reprise, on mêle l'ancien et le nouveau (qui se transforment l'un l'autre), on ne répète pas, et c'est sans doute le geste le plus important de Bach durant toute son existence créatrice (existence créatrice est ici un beau pléonasme). Ce n'est pas un révolutionnaire au sens où il n'y a pas de table rase, chez lui, mais la constante et géniale reprise de techniques et de matériaux qu'il est capable d'amener plus loin, plus profond, avec un lyrisme qui semble évident, qui emporte tout et donne cette physionomie si aimable et si familière à toute sa musique. Dès lors, elle peut s'adresser à tous, combler le savant et l'ignorant, le snob et le solitaire. 

La Messe s'est dévoilée à moi à Athènes alors que j'avais seize ans. Ettie, que j'avais rencontrée quelques jours auparavant, m'avait traîné plus ou moins de force dans un magnifique théâtre antique où cette œuvre était donnée par l'orchestre et les chœurs de Karl Richter. Oh, je l'avais déjà dans l'oreille, cette messe que mon père vénérait, mais enfin je crois bien que je ne l'avais jamais écoutée in extenso, et encore moins au concert, et avec cette qualité acoustique si particulière. L'éblouissement que j'ai ressenti ce soir-là est resté gravé en moi jusqu'à aujourd'hui où j'entends à nouveau cette messe, ce matin. C'est donc 53 ans plus tard qu'elle se fraye à nouveau un chemin en moi, et je revois encore les choristes, dont cette soprano que je fixais tout du long sans pouvoir détacher mes yeux de ce visage dont je tombai immédiatement amoureux. Je crois bien que c'est ce soir-là qu'un lien indéfectible s'est instauré entre l'amour et la musique. Dans un monde parfait, on ne distinguerait pas Son et Visage. 

Pour lui, je suis et resterai « ampoulé », quoi que je fasse. J'ai tellement entendu cette critique, elle était tellement fréquente et même un peu automatique, dans ma jeunesse, que l'accusation qui en découle se dresse en permanence devant les onze Inflexibles de mon comité intérieur. Cette maudite ampoule ne s'éteint jamais, malheureusement. Et je sais bien qu'elle n'éclaire pas toujours ma chaste nuit sans raisons. 

L'intelligence, c'est toujours un degré de plus dans la spirale du sens. Tel qui est arrivé là où il est arrivé pense qu'on ne peut pas aller plus loin, bathmologiquement parlant, qu'il a fait le tour de la question (qu'il a gravi tous les échelons). Or, un autre arrive, et va un degré plus loin, ou plus haut, ou plus profond. De là où il est, il trouve que son prédécesseur est bête, car de son point de vue, même s'il n'a progressé qu'à peine, il voit les choses tout autrement. L'un voit un ciel blanc, l'autre un ciel noir, alors qu'un millimètre les sépare.



mardi 20 juin 2023

Il se dit que si la porte était fermée, il aurait plus chaud [journal]

Ce qui coule, avec les larmes, ce sont les nerfs dissous par la pitié de soi. 

Si nous comprenions vraiment notre vie, le suicide aurait un prestige tel qu'il nous serait impossible d'y avoir recours. 

À chaque fois qu'une femme s'exprime, il faut observer le mouvement de ses seins pour savoir de quoi elle ne parlera sous aucun prétexte. 

» « Il se dit que si la porte était fermée, il aurait plus chaud. » «

C'est du silence des organes que sourd la musique de Gurdjieff — et elle revient à notre conscience en parcourant la surface de notre dos. 

Je ne m'aime pas mais j'ai pitié de moi. 

Je bois du thé vert.

Sur la table, devant moi, sont ouverts : La Vie sexuelle, de Freud ; Divagations, de Cioran ; Retour dans la neige, de Robert Walser ; Visions à New York, de Philippe Sollers ; Natacha, de Nabokov ; La Femme couchée par écrit, d'Alain Fleischer ; La Langue d'Anna, de Bernard Noël ; Venises, de Paul Morand ; le Dictionnaire des Citations françaises, de Pierre Oster, aux éditions du Robert ; le deuxième tome (Cir/Ery) du Grand Larousse de la langue française ; la partition des Drei kleine Stücke, pour violoncelle et piano, op. 11, d'Anton Webern ; Air To Water Heat Pump, User Manual ; Cahier de bouillons.



Oui, bonsoir Stéphanie, bon ben si j'suis là ce soir c'est pour essayer qu'on s'remette ensemble et tout et surtout ben j'voudrais que t'essaies de m'pardonner même si c'que j't'ai fait ben ç'a été très dur et tout. Depuis qu'on est séparés ben j'me suis un peu remis pas mal de sujets en question et euh je sais que pour toi Laura ce qu'elle représente et tout et euh j'veux dire je sais pas quel moyen pour que j'revienne dans ton cœur et pour qu'on ressaie de reconstruire quelque chose tous les deux, mais c'est vrai depuis maintenant trois mois que chacun on vit de notre côté ben c'est une histoire assez dure à vivre pour moi et euh, tout ce que tu me demanderais ben je serais capable de le faire. Maintenant, bon ben c'est à toi de choisir et j'te forcerai pas la main si tu décidais de me redonner une chance. C'que j'me rends compte que Laura a autant besoin d'son papa et d'sa maman et euh maintenant le projet que j'ai c'est Stéphanie c'est d'te d'mander en mariage et euh voilà de savoir si tu voudrais m'épouser. C't'un projet qu'on avait parlé et euh j'en ai beaucoup réfléchi et euh c'que j'serais heureux c'est qu'notre petite fille ben elle nous accompagne ben chacun une main dans la sienne et qu'elle voye que ses parents y sont heureux.



Pourquoi du piano, encore ? Ou même, plus simplement, pourquoi de la musique ? 

Nous avons sombré au même temps, tous les deux, lundi de la semaine dernière. 

Quand je vais très mal, j'aime écouter des accords majeurs. 



« Nous voici à aujourd'hui : les chevelures en saule pleureur, le pantalon à pattes d'éléphant dépassant sous le ciré, une robe taillée dans de vieux rideaux balayant la crotte, la sandale, le pied nu, le sac de couchage en bandoulière, le pèlerinage aux sources. C'est l'heure du laisser couler, du “couchons-nous ici, inutile d'aller plus loin”. »



Hauts et bas, mollusques et fontaines, arches et soupiraux, langue et dents, Bataille et Fontaine, clefs et couteaux, bananes et concombres. Il faut que j'aille faire des courses, je n'ai plus rien à manger. 

On peut dire qu'on aura été seul. Ça au moins, c'est réussi. 

mardi 24 mai 2022

Notations (4)

— Comme vous n'êtes pas très vivant, peut-être que vous n'allez pas être très mort ?

***

Les scies langagières, c'est un peu comme la chute du niveau à l'école, ils ne commencent à s'en aviser que lorsqu'elles ont dix ou vingt ans d'âge.

***

À part les misogynes, qui aime réellement les femmes ?

***

La grande ennemie de l'art et de la finesse (et de la littérature), aujourd'hui, c'est la culture. La culture est le médicament qui est en train de tuer le malade.

***

Pour comparer une éolienne à un moulin, il faut avoir un cul-de-basse-fosse à la place du cœur et du céleri-rémoulade à la place du cerveau !

***

L'érotisme n'est que le plaisir de la connaissance démultipliée et réverbérée par le regard et les muqueuses.

***

Le cancer agressif de la publicité ne cesse d'agrandir son territoire, de lancer ses métastases à l'assaut de tous les organes de la réalité visible : sur le filet des courts de tennis de Roland-Garros, Renault imprime sa marque. Un jour, même l'air qu'on respire sera marqué.

***

La vie est aussi fausse que le cinéma mais au moins on en crève.

***

Je ne suis pas le poète ni le musicien que je voulais être. Je ne suis pas l'homme que j'aurais voulu être. Je ne vis pas dans le monde que j'aurais voulu habiter. Je n'ai pas le visage que j'aurais voulu avoir. Et pourtant je ne voudrais surtout rien changer à ma vie.

***

On reconnaît l'inculture à ce qu'elle exige de l'écrit qu'il réponde précisément et définitivement aux questions qu'elle ne se pose pas. Elle exige une pensée qui soit superposable à la sienne, qui ne la déborde pas.

***

Être loin de chez soi, quelle souffrance ! Mais être chez les siens, c'est pire que tout !

***

Tout a commencé par les puces des chiens.

***

Le journalisme est aujourd'hui l'écran le plus opaque dressé entre la réalité et nous. L'épaisseur de cet écran est telle qu'il arrive que les journalistes, de bonne foi, le confondent avec la réalité.

***

Je ne voudrais pas être exagérément rabat-joie, mais il faudra bien un jour que les gens comprennent que Twitter n'a été inventé que pour une seule raison : permettre aux hommes de voir les seins de parfaites inconnues avec lesquelles ils discutent de philosophie ou de virologie.

***

Les femmes ne veulent pas montrer leurs seins car elles pensent en être propriétaires. Peu d'hommes osent les détromper car alors leur plaisir à les voir en serait amoindri.

***

François Alu (danseur étoile) : « Je m'imprègne beaucoup de la culture hip-hop quand je fais de la danse classique ». 

Mouss Plastic (anus étoilé) : « Je m'imprègne beaucoup de la sonate Hammerklavier de Beethoven quand je fais du rap. »

***

Quand les compositeurs veulent nous faire croire à l'Amérique, ou à la Chine, ils utilisent généralement la gamme pentatonique, comme si ôter deux notes à la gamme diatonique suffisait à signifier que nous sommes parvenus aux deux extrémités du monde.

***

Je suis passé brutalement du quintette pour clarinette de Brahms à Miles Davis. Le jazz m'aura sauvé bien des fois.

***

Victor Hugo a écrit L'Homme qui rit ; il ne me reste plus qu'à écrire "jaune".

***

J'ai eu raison de rater ma vie. C'est ma seule réussite incontestable.

***

Ceux qui travaillent peuvent se dire, de temps à autre : aujourd'hui je ne fais rien. C'est un bonheur que je ne connais pas.

***

J'en connais qui sont nés le même jour que Nerval, ou Wagner, ou Mozart, ou Proust. Moi je suis né le même jour qu'Évelyne Thomas.

***

Écrire "avoir torD" (la faute que tout le monde fait sur Internet), c'est un peu comme de confondre Dupont et Dupond.

***

Pour 98% des gens, l'art n'est qu'un alibi. Ils n'en parlent jamais autant que lorsqu'il n'en est pas question. Quand les œuvres sont là, simplement là, à leur disposition, sans émettre de signes extrinsèques (scandaleux, politiques ou commerciaux), ils ne les voient pas. Ils ne consentent à en prendre connaissance que lorsque cela les valorise, quand la position qu'ils adoptent à leur égard peut leur donner le statut éphémère d'amateur d'art et d'homme cultivé, ou bien quand elles permettent de parler d'autre chose qu'elles-mêmes.

***

Si vous aussi vous croyez qu'il y a une guerre en Ukraine, ainsi qu'une pandémie mondiale, débranchez-vous de Twitter et Facebook. Vous verrez l'illusion se dissiper comme par magie.

***

J'aime presque tous mes défauts, surtout ceux qui font monter la fièvre. On peut même me voir parfois de grand appétit devant une saucisse.

***

On ne devrait publier des textes qu'accompagnés d'une date de péremption. Les miens ne sont en général pas susceptibles de dépasser une quinzaine de jours, sous peine de grave empoisonnement.

***

La vie est faite de tiroirs qui ne s'ouvrent qu'à certaines heures, programmés dès l'origine pour ne livrer leurs secrets que durant un laps de temps déterminé. Il ne sert à rien de s'acharner sur un livre ou un amour, quand ce n'est pas le moment. L'essentiel est la ponctualité.

***

Longtemps je me suis touché de bonheur.

***

Le moment le plus humiliant de ma vie fut ce soir de 1993, à Paris où, sortant de la création de Vent d'Est, Anne-Sophie m'a pris le bras, dans la rue, et m'a dit : « Je suis fière de toi. »

***

La négligence : cette saleté de l'âme.

***

Supporter sa propre voix, c'est la même chose qu'aimer danser.

***

Si j'étais courageux, je serais méchant.

***

Y a que la vérité qui décompte.

***

La meilleure manière d'être parfaitement seul, c'est encore d'aimer la musique.

***

Les écrivains ne sont pas spirituels, leurs réparties sont toujours réchauffées, de seconde main, la main qui écrit étant seconde par rapport à la main qui parle. Ou, plutôt que réchauffées, leurs réparties sont cuites, alors que celles de l'homme d'esprit sont crues.

***

Très régulièrement, je suis submergé par un formidable dégoût pour la musique populaire. On peut dire que Denisa Kerschova, de France-Musique, y aura beaucoup contribué.

***

Je scrute les listes de noms propres trouvés sur Trombi.com, comme un drogué cherche sa came dans la rue, la nuit. Je n'y suis nulle part. Ni sur les photos. Je croyais pourtant avoir existé. J'avais même des souvenirs.

***

Si je ne devais en retenir qu'une seule, de ces qualités qui pour moi sont l'apanage de la petite-bourgeoisie triomphante et inclusive, ce serait l'éclectisme, sans nul doute.

***

Tout honnête homme devrait être tiraillé entre le désir d'écrire des lettres d'amour et celui d'étudier des ouvrages de stratégie militaire.

***

Il faudrait une vie pour être amoureux, une autre pour être érudit, une troisième pour être riche, et une autre encore pour être beau. Le drame est que nous sommes obligé de tout mélanger. 

***

Une sonate de Bach ne dure qu'un quart d'heure. Il ne pouvait pas faire mieux, Bach ? Un quart d'heure à nous empêcher de mourir, ce n'est vraiment pas grand-chose !

***

Quand vous parlez de Jacques Attali, n'oubliez jamais sa manière de diriger Mozart.

***

C'est quand-même génial, la musique. On peut écrire un chef-d'œuvre, même en étant antiraciste.

***

Choisir, c'est mourir beaucoup.

***

Il est amusant de constater que ce sont presque toujours des bourrins qui nous accusent de manquer de sens de la nuance. 

***

De l'armée des ombres est sortie l'armée des nombres.

***

— Quand j'arrive quelque part, personne ne me remarque !

— Tout à fait comme Dieu.

***

Je crois que Flaubert aurait adoré ceux qui aujourd'hui n'ont que les mots de conspirationnisme ou de complotisme à la bouche.

***

Si vous voulez pécho, aujourd'hui, écrivez un livre sur le COMPLOTISME. En six mois, votre fortune est faite. D'ailleurs il y a un signe qui ne trompe pas, Christophe Bourseiller vient d'en publier un.

***

Finalement, j'aurais dû être fou. Là, au moins, j'aurais été le meilleur.

***

La Maladie est une manne inépuisable et l'une des plus généreuses au monde. Pourquoi voudriez-vous qu'on essaie de s'en débarrasser ?

***

Je pensais n'avoir pas vécu, jusqu'à ce que j'ouvre un compte Twitter.

jeudi 30 décembre 2021

Notations (3)

 Ce qui m'étonne le plus, depuis quelques semaines, c'est de voir que certains arrivent à parler de « la pandémie » sans s'étouffer de rire.

***

Les hypocondriaques représentaient grosso modo 15% de la population ; désormais, ils sont 85% (en quelques mois, on a appris au peuple français à être fièrement hypocondriaque — c'était très nécessaire aux profits de quelques uns). Quand l'État veut être pédagogue, il le peut.

***

Il est à peu près constant que les admirations de nos admirateurs sont terriblement déprimantes.

***

Les gens sont d'un optimisme extraordinaire ! Ils continuent à vivre, alors que leurs chances de survie au terrible virus ne sont que 99,98%. Jamais je ne les aurais cru capables de tant de foi et de courage.

***

L'une a trop de cheveux, l'autre pas assez. Elles se partagent le clavier, comme deux petites vieilles qui vont faire leurs courses ensemble. Mais c'est Mozart, et pas des poireaux, qu'elles rapportent dans leur cabas.

***

Il y avait déjà un moment que les Bouffons avaient pris le pouvoir, nous le sentions bien, mais c'est  grâce au Covidisme que nous en avons eu la preuve.

***

Il n'est jamais trop tard pour désapprendre à jouer du piano.

***

Je me demande bien ce qu'on attend pour inscrire l'obligation du port du masque dans la Constitution !

***

Les goûts musicaux ne laissent rien dans l'ombre. Ils éclairent ceux que nous lisons d'une lumière impitoyable.

***

Internet est la forme que les modernes ont imaginée pour se substituer au Tombeau, infréquentable car trop silencieux. La mort était trop étrangère et trop profonde pour ceux dont l'horizon mental ne dépasse pas quelques heures et quelques fugitives affections.

***

Les bonnes raisons que nous avons d'écrire sont certainement les pires de toutes.

***

J'aimerais savoir écrire comme Clara Haskil joue du piano.

***

Tout ce que je réussis me pousse vers le précipice.

***

La liste de nos désaccords est si longue que son commencement ne peut que se situer avant ma naissance.

***

On peut se fâcher avec tout le monde, sauf avec Georges Bizet.

***

Quel dommage que Liszt n'ait pas été mon ami, sur Facebook. Je lui aurais donné quelques conseils sur l'harmonie.

***

Je crois vraiment que mon seul talent littéraire, si tant est que j'en aie un, est de "déciter" — je veux dire de prendre la phrase d'un autre pour la re-produire mal, comme si je l'avais mal-entendue.

***

Il faut toujours demander conseil mais jamais n'en tenir compte.

***

Quand j'écoute le début de la Messe en si de Bach, j'ai l'impression de naître, mais cette naissance me semble si proche de la mort que je dois faire un effort pour continuer à écouter, comme si cette musique aspirait tout le superflu de la vie, la vie même, le temps, l'être-là.

***

J'aurais pu avoir le nez de Lipatti et la cravate de Picasso, je n'en aurais pas été moins damné.

***

Il nous faudrait quatre ou cinq vies, mais si nous les avions, nous n'en ferions rien. Il faudrait que nous soyons riches pour être  heureux, mais si nous l'étions, nous ne saurions pas l'être. Pour réussir sa vie, il vaut mieux ne pas vivre.

***

L'amour non contrarié n'existe pas.

***

Il y a tellement de choses que je ne comprends pas, sur Twitter, que j'ai l'impression d'être dans le monde réel.

***

Il y a ce mot ("ordures"), que je trouve bien commode, car il désigne à la fois ce qu'on mange et ceux qui nous font manger ce qu'on mange.

***

Tout compte fait, je m'aperçois que je regarde plus de recettes de cuisine que de vidéos pornographiques, sur Internet.

***

V. m'apprend avec beaucoup de charité que j'ai raté ma vie. Je le savais déjà, mais on n'est jamais trop sûr d'avoir raison.

***

S'il n'y avait pas eu les filles, j'aurais consacré ma vie au contrepoint, c'est certain.

***

Je suis un bon à rien, la chose est entendue. Même moi je l'entends. La rumeur vient de la pièce qui se joue à côté de la mienne.

***

Il est tellement agréable de ne pas se souvenir de ce qu'on pense de soi qu'on serait prêt à aimer son prochain plutôt que de recouvrer la mémoire.

***

Tous, nous voudrions que l'amour soit une chose simple, univoque, sans contradiction, mais ce n'est pas le cas, bien sûr, sauf quand, comme Tristan et Isolde, on a bu un philtre qui nous débarrasse de l'encombrant nous-même.

***

Jamais l'impuissance ne s'était aussi bien portée. Chaque jour, on nous enlève une fonction, une liberté, une prérogative, un désir, et la masse applaudit, soulagée. L'hémiplégie sera bientôt considérée comme le summum de l'autonomie.

***

Il faut relever et se relever. Écrire, c'est relever ce qui est tombé, ce sur quoi nous marchons sans même y prêter attention. Il faut relever pour ne pas tomber en même temps que ce qui en nous tombe et fait le lit de notre tombe.

***

— L'auteur qui vous a le plus influencé ?
— Tante Glyne.

***

Nous aimons bien être cons, à certains moments. Ça nous donne l'air plus humain.

***

La crainte du public féminin est sans doute la plus grande qui soit, parmi les frayeurs de celui qui écrit.

***

Il y a des phrases qui gagnent à être séparées du texte qui les a vu naître, et d'autres, au contraire, qui perdent tout éclat, une fois extraites de leur gangue.

***

La seule vraie fidélité, c'est l'indispensable trahison que l'on se doit à soi-même.

dimanche 28 juin 2020

Notes éparses du 28 juin 2020


Quand on veut créer quelque chose, dans un domaine artistique, il n'y a que deux attitudes qui permettent d'arriver à un résultat qui ait un sens. Soit on travaille d'arrache-pied, œuvre après œuvre, esquisse après esquisse, et l'on s'améliore petit à petit, avec le temps. Ça prend des années. Soit on se met directement face au chef-d'œuvre. Cela implique de se placer dans des dispositions d'esprit bien particulières. Il y a cette énergie radicale, qui n'a rien à voir avec le talent ni avec la connaissance (elle est plus proche de la décision d'aimer), en chacun de nous, mais bien peu en ont conscience. C'est tout à fait différent, presque l'inverse, en fait. L'une et l'autre méthode peuvent bien sûr coexister chez un même artiste.

La photographie c'est l'art de montrer ce qui est. Depuis l'avènement du numérique, c'est de plus en plus l'art de cacher, de camoufler, de réduire, et d'arranger (au sens de l'arrangement avec la réalité). C'est complètement idiot. Si la photographie a un mérite, et un pouvoir, c'est bien celui de faire état de la réalité, des visages, des choses. Le « ça a été » de Roland Barthes. Un ami me montrait tout à l'heure les nus qu'il avait réalisés de ses jolies amies, et la plupart était saccagés par des filtres censés améliorer les photos. Le flou, en particulier, était catastrophique, qui gommait absolument tous les détails adorables de ces peaux, de ces seins, de ces ventres, et qui donnait à ces beaux visages l'aspect de méduses auxquelles on aurait fait des yeux et une bouche. Quand on fait de la photographie, il faut ne jamais oublier qu'on rend compte de l'étant beaucoup plus que de l'être. Jane a très bien compris cela, elle. 

J'ai regardé grâce à Youtube plusieurs concerts filmés de Murray Perahia dans lesquels celui-ci interprète les concertos de Mozart. La manière absolument unique (impeccable : poids, attaque, équilibre, timbre), et d'une beauté renversante, qu'il a de plaquer ses accords, m'a sauté aux yeux. On dirait que sa main a été moulée dans cet unique but. On voit et on entend simultanément la douceur, la plénitude, l'autorité, la charpente, la puissance, la superbe matité, de cette chose un peu étrange qu'on appelle un accord

Ce matin, j'ai rêvé d'un chaton qui respirait sous l'eau. Il avait l'air parfaitement à l'aise et il exécutait des figures d'une rare élégance. Pepo, mon voisin, un vétérinaire devenu maire de ma ville natale, m'expliquait avec force grimaces comment l'animal s'y prenait pour réaliser cette prouesse. Mais bientôt, et sans transition, nous en étions à nous disputer sur le bruit émis par les concerts de Rock et les concerts de musique classique. Il me coupait sans arrêt la parole, alors que j'étais sur le point de lui expliquer très scientifiquement les différences entre ces deux types de nuisances sonores. Pourtant, malgré sa mauvaise foi et sa grossièreté évidentes, je le trouvais beau, plus beau, me disais-je, que dans la réalité (je savais donc que j'étais en train de rêver). Un peu plus tard, j'aidais mon père à descendre un escalier et il se libérait d'une secousse de mon bras secourable. C'est à ce moment là que ce gros animal s'est mis en travers de mon chemin, devant la maison, cette grosse bête qui ne ressemblait à aucun animal connu, et qui, elle aussi, semblait avoir des difficultés à respirer à l'air libre. Était-ce une raison pour l'ignorer, disais-je à mon frère qui voulait à toute force me prouver qu'il n'y avait là aucun animal et qui, pourtant, semblait effrayé, au moment de passer près de lui. Je n'avais jamais vu de chien avec des pattes aussi courtes. Je dis un chien, mais je pourrais aussi bien dire une loutre. Quant au clavier, il avait un drôle d'enfoncement, en deux temps, ce qui lui conférait une démarche malsaine. 

Il y a cette femme, sur Facebook, poète, nous dit-on, et poète publiée, dont il m'arrive de parcourir les extraits qu'elle dépose sur sa page. Si la poésie, c'est ça, alors on comprend pourquoi personne n'en lit, car on la voit ne pas savoir où elle va, soulever ici une pâtée de vocables, ouvrir là un sac d'images, et les touiller avec une grosse fourchette en bois qui a déjà trop servi. Le seul but qu'elle a l'air de poursuivre, c'est de faire des phrases poétiques, ce qui, bien sûr, est le contraire de la poésie, et puis les phrases ne se laissent pas faire par ceux qui ne les écoutent pas. 

Il faudrait inventer un Photoshop des mots. Par exemple, tout à l'heure, j'écrivais : « Elles aiment bien se trouver un fils, à défaut de se trouver un père. » Puis, j'ai réfléchi, et je me suis dit que l'inverse était plus vrai : « Elles aiment bien se trouver un père, à défaut de se trouver un fils. » Mais, dans le fond, c'est les deux à la fois, qu'il faudrait pouvoir écrire, et simultanément, pour être juste (de la même manière que j'ai superposé deux pages manuscrites d'Aragon). Et ça, c'est impossible… Pour l'instant. Avec Photoshop, nous pouvons doser la quantité de chacun des deux calques superposés. Par exemple, ici, on pourrait faire sens avec la proposition 1 à 40% et la proposition 2 à 60%. On pourrait même raffiner encore. Par exemple, la proposition 1 serait perceptible à 30%, la proposition 2 à 55%, et il resterait 15% de ni l'une ni l'autre. À quoi ressemblerait un texte dans lequel deux assertions contradictoires seraient données simultanément, et par quel moyen y parvenir, en l'état actuel de la technique et de la culture ?

La femme considère que montrer son corps à un homme est un présent qu'elle lui fait. L'inverse n'est pas vrai. L'homme peut parfaitement être fier de son corps, mais il n'imagine pas que se dénuder est le plus beau cadeau qu'il puisse faire à une femme. Même quand la femme ne s'aime pas, ne trouve pas son corps admirable, elle sait que le laisser voir à un homme est un acte de générosité. On dit d'ailleurs qu'elle s'offre à lui. L'homme ne s'offre pas à la femme, il prend ce qu'on lui donne. 

vendredi 10 janvier 2020

Méprise


Ils méprisent le désir parce qu'ils n'en comprennent pas la langue.

jeudi 30 mai 2019

Rire

Le rire qui sert à montrer qu'on est plus intelligent que celui qui ne rit pas est le signe indiscutable de la bêtise.

Danser

J'en ai fait, des choses humiliantes et dégradantes, dans ma vie, mais danser, jamais !

Allure

Les êtres ne nous approchent pas tous à la même allure. Certains se dévoilent immédiatement, livrent en quelque sorte tous leurs secrets d'un coup, alors que d'autres mettent du temps à se révéler.

Faire de la politique

Pour faire de la politique, il faut avoir quelques défauts, bien sûr, mais la seule qualité indispensable est l'absence de mémoire.


Réflexion

Après une nuit de réflexion, j'en suis arrivé à cette conclusion que je crois définitive :

Aux chiottes, le libre-arbitre !

mercredi 12 décembre 2018

Bruits



La musique que j'écoute ne me prive pas du silence. Elle le creuse, l'amplifie, le renverse. Elle lui donne une forme – car le silence, comme la solitude, peut tuer, s'il s'insinue en nous sans une syntaxe qui nous le fait entendre.

Mais à quoi bon le silence, si l'âme fait du bruit.

samedi 12 mai 2018

Notations (2)



Bon sang, encore un peu et j'aimais tout le monde ! Vivre est dangereux.

***

J'ai les idées froides, ce matin. Je devrais les réchauffer un peu avant de m'habiller. 

***

On ne peut pas « vivre avec son temps ». C'est une formule qui n'a aucun sens. La seule manière d'être vivant est de vivre contre son temps. Je ne vois pas comment on peut se tenir droit si l'on se couche dans l'époque – car l'époque est un tombeau. 

***

Être heureux consiste d'abord à ne pas chercher à l'être. Le bonheur disparaît aussitôt qu'on le cherche. 

***

L'époque est un tombeau parce que le temps est un tombeau. Un tombeau hermétiquement clos dont les parois sont d'autant plus infranchissables qu'elles n'existent pas. 

***

Si je m'étais levé un peu plus tôt, j'aurais vu passer Jésus sur son âne. Il va faire son marché, le samedi matin. 

***

Quand elle me parle du bonheur, j'ai l'impression qu'elle me parle de ses excréments. Et comment était ton caca, ce matin ? Mou, dur, intransigeant, lyrique ?

***

À chaque fois qu'un frelon entre au salon, je crois qu'on se moque de moi. Le bruit qu'il produit est si disproportionné…

***

Elle était à la poursuite du bonheur, comme la police est à la poursuite du coupable.

***

Le plus terrible, dans la vie d'un auteur, ce ne sont pas les critiques, ce sont les louanges des imbéciles.

***

La cuisine à l'huile de palme d'or, c'est un peu lourd, mais je ne suis pas sûr de préférer la pâtisserie au sucre de Cannes.

***

S'intéresser au bonheur, c'est se passionner pour ses propres excréments.

***

Quand elle me dit : « Tu es cynique ! », j'ai toujours envie de lui répondre : « Ouaf ! Ouaf ! » et de lui mordre la fesse.

***

Ce n'est pas parce qu'on a des intestins qu'on doit jouer du violon. Il vaut mieux se pendre, à tout prendre. 

***

Quand j'écoute la quatrième ballade de Brahms, j'ai peur de ne pas mourir.

***

Il y a bien des toilettes publiques, je ne vois pas pourquoi les bibliothèques ne le seraient pas.

***

À la recherche de Dieu ou de l'infini il ne trouva qu'une tumeur sous l'aréole de Nicole…

***

Il avait toujours eu de nombreuses altercations à la clef, ce qui rendait les transpositions périlleuses.

***

Que préférez-vous dans la religion ? Les seins ou les fesses ?

***

Un don inexploité, ou mal exploité, devient une sorte de membre purulent et douloureux qu'on traîne avec soi comme un linceul pourri.

***

C'est à la musique qu'il faut tout comparer, les êtres, les situations, les idées, c'est à elle qu'il faut revenir, sans cesse.

***

Ce qu'il y avait avant le Big Bang ? Mais Christine Angot, bien sûr !

***

Heureusement que les femmes veulent maigrir, pour que les laboratoires pharmaceutiques puissent faire des découvertes scientifiques !

***

— Et toi, Nicole, ta playlist, c'est quoi ?
— Stilnox, Seresta, Zoloft.
— Ah ouais, sympa ! En live ou en studio ?
— En couple.

***

Quatorze milliards d'années, et les femmes sont toujours là… C'est à se demander si un jour le monde fera des progrès.

***

Le plus grand danger pour l'humanité est de désirer un monde sans prédateurs. Plus on éradique les prédateurs plus le monde devient violent.