Affichage des articles dont le libellé est Beauté. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Beauté. Afficher tous les articles

dimanche 3 mai 2026

La Grande Porte


 

La déception induite par la vie en réseau vient de la facilité avec laquelle on remarque que les belles filles sont légion. On avait cru jusqu'à présent que la beauté était quelque chose de rare, et même d'exceptionnel, mais la vie en réseau nous prouve le contraire. C’est une conspiration. Je me souviens de ma jeunesse, où il n'y avait qu'une seule belle fille dans toute la ville. L'été, on arpentait les rues dans l'espoir de seulement la rencontrer. La beauté féminine était une expérience presque traumatisante ; un événement, au sens propre. C'est devenu banal, du moins face à l’écran. M'aurait-on dit jadis que la beauté allait se démocratiser que je ne l'aurais pas cru. 

Cette révélation a son revers. Si les belles filles nous sont révélées, ce qui est une bonne nouvelle, les boudins, eux, se montrent sans vergogne et nous enseignent que la beauté n’a plus aucun privilège. C’en est fini, de cette honteuse injustice, qui mettait les unes dans la lumière chaude et reléguaient les autres dans l’ombre froide de notre inconsidération. L’égalité est venue ici aussi nous désespérer. Il faudra bien se résoudre un jour à comprendre que la démocratie est une catastrophe. Pour l'art, pour la culture, pour la civilisation, pour la nourriture, pour le goût, pour l'écologie, pour la musique, et même pour ce bien précieux entre tous, les femmes.

Tous les antisémites qui jusque là étaient plus ou moins cachés sont ravis de pouvoir enfin sortir au grand jour. Ils s’ébrouent comme de jeunes chiens qu’on a trop longtemps tenus à l’intérieur et qui découvrent la pleine nature. Comme il y a la danse des vaches, au sortir de l’hiver, il y a la danse des antisémites dans la lumière du siècle. Mais c’est moins leur jouissance printanière, qui nous étonne, que notre propre surprise. Comment avons-nous pu si longtemps ignorer cette dimension, chez des gens que nous croisions régulièrement ? Pourtant cette révélation n’est qu’une petite part d’un phénomène qui la dépasse largement. Les boudins se montrent comme jamais, les cons semblent fiers d'être cons, les folles trouvent que leur dinguerie est très sexy. Oui, la Grande Porte ne se referme plus et le monde entier se presse pour la franchir, le poitrail en avant. Qui a décidé que cette Grande Porte devait dorénavant rester ouverte jour et nuit ? Je l’ignore. 

Il y a des jours où je me dis que la bêtise est ce qu'il y a de pire. Il y a des jours où je me dis que le conformisme est ce qu'il y a de pire. Il y a des jours où je me dis que l'arrogance est ce qu'il y a de pire. Il y a des jours où je me dis que l'inattention à l'autre est ce qu'il y a de pire. Il y a des jours où je me dis que la vie est ce qu'il y a de pire. Et il y a même des jours où je ne me dis rien du tout. 

Mais la Grande Porte, elle, reste ouverte, et la lumière tombe sans pitié sur tout ce qui franchit ce seuil. Les ombres qui avancent sont durcies par la lumière, amenant avec elles le Boucan qui fait trembler la terre et les corps.

jeudi 2 juillet 2020

Provocation


Tu as voulu guider ton troupeau vers les cimes,
Vers le glacier que nul vivant n'avait foulé;
Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes,
Où, tandis qu'ils tondaient un maigre serpolet,

Tu prenais des poses sublimes.


Musique juste, à tous égards. Il n'y a rien de trop, dans cette musique, rien d'inutile, pas la moindre hystérie, rien qui cherche à aller au-delà de la forme. Une perfection, mais une perfection simple, sans adverbes. La pâte sonore est limpide mais pleine, encore toute informée du quatuor haydnien, qui lui confère fraicheur et légèreté, mais c'est l'équilibre qui, ici, impressionne au premier chef : la légèreté n'est pas légère, elle est grave parce qu'elle est à sa propre mesure. 

J'aime ces musiques dont on se dit, les entendant, c'est exactement ce que je dois écouter maintenant — rien d'autre. Elles vous prennent toujours au moment juste. On les attendait. 

Ce quatuor, l'opus 18 n°3, de Beethoven, c'est X, sur Facebook, qui l'a déposé ce matin. Cette jeune fille est un mystère. On se dit qu'elle n'existe pas, qu'il s'agit d'une rémanence. Il est impossible qu'une telle jeune fille existe, en 2020, en France. Allez sur sa page Facebook, si vous ne me croyez pas, et vous comprendrez de quoi je parle. 

Elle lit Nietzsche, Schopenhauer, Henri Barbusse, Proust, Céline, Artaud, Balzac, Cioran, Dante, saint Augustin, Rousseau, Chardonne, Tzara, Berlioz, Kierkegaard, Pessoa, Martin Buber, Sénèque, Bloy, Drieu La Rochelle, Charles Cros, Verlaine, Freud, Hugo, Houellebecq, Apollinaire, Léautaud, Tristan Derème, Stefan Zweig, Albert Cohen, Nabokov, Breton. On pourrait se dire que c'est le bagage presque ordinaire d'une étudiante raisonnablement cultivée qui n'a pas été élevée par des parents de gauche : c'est rare, sans doute, mais ce n'est pas invraisemblable. Là où les choses deviennent vraiment significatives, c'est quand on regarde ce qu'elle écoute. 

Je l'ai écrit souvent, le critère discriminant, en terme de culture, est la musique, pas la littérature. Faites cette expérience très simple. Demandez à vos amis, du moins ceux que vous estimez raisonnablement cultivés, qu'ils dressent deux listes. La première liste sera celle de leurs lectures, des auteurs qu'ils fréquentent, ou qu'ils aiment, des livres qui ont compté pour eux. Pour la deuxième liste, demandez-leur ce qu'ils écoutent, quelles sont les musiques qui les accompagnent régulièrement. Le résultat est très intéressant. Du côté de la littérature, vous obtiendrez une belle théorie de noms et de titres, tout à fait conforme à ce que l'on est en droit d'attendre de la part d'une personne cultivée. Il y aura bien quelques variations, qualitativement, mais, dans l'ensemble, vous ne serez pas surpris. En revanche, du côté de la musique, les choses seront bien différentes, et vous vous rendrez compte qu'on peut très bien être quelqu'un de cultivé (au sens littéraire, et du point de vue de la culture générale) et être complètement inculte. Les mêmes qui vous parleront de Pascal, de Montaigne, de Chateaubriand, de Proust et de Joyce, seront intarissables sur la différence entre le rock progressif et le hard rock, et vous parleront de la salsa ou du twist avec des sanglots dans la voix, sans oublier Gainsbourg et Nougaro, Brassens ou Bashung. De musique il ne sera pas question.

Or, voici ce qu'écoute Mlle X : Mozart, Beethoven, Schubert, Richard Strauss, Varèse, Franck, Mendelssohn, Schumann, Monk, Berlioz, Brahms, Chausson, Penderecki, Tchaikovsky, Debussy, Poulenc, Bach, Massenet, Lully, Albeniz, Mahler, Chopin, Ravel… Je pourrais ajouter les noms des interprètes, ce qui n'est pas du tout indifférent.

Quand on sait, en plus, qu'elle est d'une effrayante beauté, on ne peut qu'être convaincu d'une chose : cette jeune femme n'existe pas. Un esprit malin l'a inventée de toutes pièces, afin de nous faire espérer un monde idéal qui n'existe que dans les romans. Facebook, c'est en principe tout l'inverse : un lieu où tout est fait, et cent fois par jour, pour nous convaincre que le Désastre est non seulement général mais sans exceptions. Or qu'une exception prenne ces traits-là ressemble furieusement à une provocation. 


jeudi 21 novembre 2019

Chirurgie esthétique



Le problème de la chirurgie esthétique est qu'elle va toujours (quoi qu'elle prétende) vers une abstraction morbide. Le visage, en ses transformations liées au temps, est incroyablement imaginatif : il trouve toujours des chemins singuliers. Mais c'est assez normal, finalement. Car que fait le (bon) chirurgien esthétique ? Il essaie d'aller "dans le sens du visage" de celle qui lui confie sa beauté. Il veut donc prolonger les évolutions qu'il voit, tout en les ralentissant, en leur conférant un tour moins agressif. Mais personne n'est capable d'anticiper précisément les caprices de la nature, personne n'est à même de distinguer le chemin singulier qui serpente parmi les autoroutes de la génétique. 

Le visage, c'est l'anti-abstraction par excellence : l'incarnation — ce n'est pas pour rien qu'on oppose la peinture figurative et la peinture abstraite. Tout est mobile, dans un visage vivant, tout est lié au temps. Et la chirurgie esthétique, si elle réussit à beaucoup de choses, échoue toujours à restituer la mobilité générale d'un visage : elle dépose ça et là des plaques d'immobilité. Même si ces endroits sont jolis (plus jolis que ce qu'ils sont censés remplacer, ou corriger), ils sonnent faux car ils sont indépendants de ce qui les entoure, alors qu'un visage incarné est fait de centaines de territoires mouvants qui sont tous dépendants des autres. C'est à ces portions qui semblent figées (qui n'évoluent pas à la même allure que les autres) qu'on reconnaît une figure retouchée par la chirurgie esthétique. Ce sont ces portions de visage dont les capacités expressives sont restreintes, bornées, aplaties, ou plutôt dont l'expression ne dépend pas entièrement de toutes les autres, qui conduisent les visages retouchés vers cette abstraction qui annonce la mort. C'est cela qui crée le malaise. 

Le visage, c'est la vérité du temps qui se dépose dans l'être. Et cette vérité est un mystère d'une folle complexité. Même bien réalisée, la chirurgie esthétique ne pourra jamais approcher un tel degré de complexité, de la même manière qu'une partition exécutée par un ordinateur ne constituera jamais une interprétation. Ce qui rend le visage si bouleversant, et finalement si beau, c'est qu'il est sans cesse en train d'interpréter le temps. Et c'est le temps, toujours, qui révèle l'erreur de trajectoire que constitue l'"interprétation" de la chirurgie esthétique.

vendredi 9 mars 2012

Jet d'eau



Ô toi, que la nuit rend si belle,
Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
D'écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.