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mardi 19 avril 2022

La place du mort

Les jours fériés sont des jours où l'on m'épie. Je ne les aime pas, pour cette raison, et pour d'autres raisons encore, mais j'aime le dimanche, car le dimanche je bois du café. 

Ce jour-là, j'étais dans une voiture, que conduisait un inconnu. Nous longions le désert, et par la fenêtre ouverte, je voyais des croix sur lesquelles on distinguait des hommes crucifiés. Ma situation, bien qu'assez peu enviable, était tout de même bien supérieure à celle de ces hommes en train de cuire au soleil. J'étais assis, transpirant, mais j'avais de l'air sur le visage. Bien que la suite de ma vie m'ait été absolument inconnue, et qu'elle aurait pu légitimement m'inquiéter, je me repaissais de ce moment présent, et du soleil sur ma face. En un mot, j'essayais de positiver et j'y arrivais pas trop mal. 

Le chauffeur ne disait pas un mot, et je sentais qu'il valait mieux ne pas lui adresser la parole en premier. Il avait l'air furieux, ou bien très angoissé, ou très en colère, je ne sais pas. En tout cas il ne souriait pas et il était mal rasé. Moi aussi, du reste, j'étais mal rasé. 

La route semblait interminable, mais nous finîmes tout de même par croiser une voie de chemin de fer sur laquelle circulait un train de marchandises. En tête du train se trouvaient trois locomotives bleues suivies d'une infinité de wagons de marchandises d'une couleur brun rouille. Il fallut laisser passer le train, ce qui prit un certain temps, car le nombre de wagons devait dépasser la trentaine. 

Je m'assoupis. Quand je rouvris les yeux, rien n'avait changé. Nous roulions toujours dans le même très beau paysage où seules les croix et le train avaient disparu. Je me risquai à demander où nous étions, mais l'homme ne sembla même pas entendre ma question. Il conduisait avec une attention sans faille, les yeux rivés à la route, sur laquelle, pourtant, il ne me semblait pas se passer grand-chose. On aurait même pu commencer à s'ennuyer ferme si l'absence totale de dialogue entre le conducteur et moi n'avait pas produit cette atmosphère légèrement oppressante qui sans doute m'avait réveillé. J'avais faim mais je m'abstins d'en faire état. Pas de provocation, me dis-je à part moi. J'étais à la place du mort, inutile d'en rajouter.

jeudi 10 décembre 2020

Début

 Parmi tous les débuts de roman que j'ai écrits, je pense que celui-ci est le meilleur. Pour l'instant.


— Écrivez-moi une saloperie.

— Voulez-vous savoir de quoi j'ai envie, là ?

— Oui s'il vous plaît

— Je vais vous le dire.

lundi 16 novembre 2020

Le Portail

J'avais douze ans, ce matin-là, quand André Carlioz est venu nous dire, très énervé : « Bon, vous entrez ou vous sortez ? » Mais nous n'avions pas à sortir, puisque nous étions dehors. 

Je l'ai revu, trente-cinq ans après, dans une chambre d'hôpital, qui chantait le Salve Regina à l'oreille d'une mourante.

dimanche 24 août 2014

Carte postale (9)



Pace e salute !

Je suis sur le pont, 
je regarde les poissons. 
Annie se la coule douce,
elle suce tout le temps son pouce.
On est dans l'impasse
mais on vous embrasse.
(quand-même)

J.

mercredi 20 août 2014

Carte postale (8)



Connard.

dimanche 17 août 2014

Carte postale (7)


C'est si difficile ! Nous avons un mal de chien à nous comprendre. Il a du génie, je le sais, mais quel enfant ! Il n'en fait qu'à sa tête et a très peu de considération pour mes cordes vocales. J'ai hâte que tu sois là pour mettre un peu d'ordre dans tout cela, si c'est possible. Ces quelques heures m'ont plus épuisée que tout un opéra avec K. La chambre est telle que dans mon souvenir, rien n'a changé, il ne manque que toi. Baisers.

N'oublie pas mes lunettes, surtout !

E.

Carte postale (6)


J'ai acheté quinze vaches, deux ânes, un cheval, quelques poules et deux gros chiens. Je compte aussi acquérir des cochons, mais il faut d'abord que j'aménage un peu mieux la ferme. Tu ne peux pas savoir à quel point je me sens bien ici. Je me lève très tôt, je bois mon café, je regarde mon bien, et ça me plaît. Je vais enfin pouvoir écrire ce que je veux, comme je veux. La seule chose qui


samedi 16 août 2014

Carte postale (5)


À l'Alhambra, on s'est follement amusés. J'ai poussé Adolf dans le bassin, il est ressorti avec des nénuphars plein les poches, sa moustache sur le front. Il y avait un mastodonte avec un sabre énorme qui nous regardait un peu de travers. Sophie est allé lui faire des bisous dans le cou mais il n'a pas bougé, l'escogriffe. Après, dans le dortoir, Joan nous a chanté des chansons et tout le monde pleurait plus ou moins, sauf moi, je me suis endormi dans les douches. Les Espagnoles sont drôlement chaudes, mais elles se rasent pas sous les bras, ça je peux l'affirmer. Toulet a tout lu pendant que nous dansions avec les filles, et Claude a été malade tout le voyage. Tu nous as manqué, Chouchou.

Paul

vendredi 15 août 2014

Carte postale (4)


Émile j'aurais pu le tuer proprement mais à la dernière minute Nestor enfin tu me comprends j'ai pas pu et là enfin tu verras bien sauf si ta mère a le double des clefs. Téléphone vite et mets un mouchoir sur ta bouche surtout n'oublie pas tout ça c'est pour toi tu es mon ange de tout le ciel de haut en bas. Quand tu viendras je serai triste et on ne parlera pas. C'est toujours ça de fait. Quand j'y pense je ne sais pas si je suis heureux mais il faut pas désespérer le chance ça existe.

A. à nous

Carte postale (3)


L'examen ne m'a pas permis d'affirmer ma théorie, mais l'examinatrice, je crois, a été subjuguée. Une fois encore j'ai eu le souvenir de mon existence, et un énorme nuage de poussière âcre vint vers moi. C'est alors qu'elle me dit que j'étais sinueux, ou bien fumeux, je ne sais plus. À droite et à gauche, des chevaux se dressaient sur leurs pattes de derrière. Ne vous faites pas de souci inutile car dès mon retour, je planterai un arbre et je retrouverai tout mon calme. Vous en aurez la primeur. Pourriez-vous dire à Isabelle que le sang sur mes lèvres n'était dû qu'à   
Non, ne dites rien, il vaut mieux éviter toute cruauté inutile. Le Colonel a pensé à moi pour l'Énigme de la semaine !

Jacquot

Carte postale (2)


Il faudrait pourtant que vous respectiez mon intégrité territoriale, ce serait un commencement. Les accords que nous pourrons passer ensuite porteront assurément la marque du panéryrique. J'ai toujours annoncé mes choix longtemps à l'avance, on ne peut pas me reprocher d'avancer masqué. Si toutefois le parcours des astres me permet d'expliquer le sexe à ma fille, je serai heureux d'avoir pu participer à cette avancée décisive de l'académie. Marie est montée, elle voudrait que le la rejoigne, vous comprenez. Si encore Louis Armstrong pouvait se libérer… « Il a bugué », apprend-on à la TSF, c'est tout de même fâcheux. Mais que penseriez d'une sixte majeure, pour commencer ? Il faut bien respecter le règlement !

Tout à vous,

Duspasme

Carte postale (1)


Je compte absolument sur votre inexactitude. Ne me décevez pas. Les affaires sont les affaires, vous le savez mieux que moi. Ce voyage m'a mis plus bas que terre, et c'est heureux, car je souffre de l'altitude. Si la bonne continue à éternuer, je vais devoir la pendre par les orteils, comme la dernière fois, puisque c'est la seule médecine qui la sauve. Mais nous ne saurons que jeudi si le ministre termine enfin son quatuor à cordes. Le Lubéron ressemble à un fromage oublié sur une étagère, ce n'est vraiment pas drôle. Auriez-vous par hasard un remède contre les puces de plancher ? Si jamais c'était le cas je ferais installer du plancher à la place de ce carrelage. Je le déteste. Je dois vous laisser car ma femme est encore debout sur le rebord de la fenêtre ; je dois de toute urgence faire jouer un morceau de Haydn. Je compte sur vous, venez avec votre cousine surtout. Le chien vous embrasse.

G.

lundi 15 août 2011

Nationale 7


Allaitement et ramadan, compatibles ? Guerre civile et lait cru, compatibles ? Dijon Bourdier et im-pensable, compatibles ? Facebook et transpiration, compatibles ? Ne cherchez pas, je suis le seul à poser les bonnes questions.

La France est en pente, pas lente. Dans les descentes, il faut se délester, jeter le superflu, le Sens est déjà assez fatigué comme ça, et courir le pantalon sur les chevilles n'est pas donné à tout le monde, même quand il s'agit de faire plaisir aux minorités majeures. La Grand'Messe fraternitaire s'accommode des restes du Grand Repas chrétien parce que ses fidèles ignorent tout des aliments qu'ils ingurgitent avec la gloutonnerie indifférente du débutant. Ils n'en reconnaissent pas les contours, ils les prennent pour les créations arte povera d'une nouvelle cuisine destinée à passer très vite, sans imaginer un seul instant qu'avant d'être ces reliefs aux formes étranges, ces quelques figures rachitiques étaient habitées d'un feu et d'une pensée grandioses. Les sans-mémoire d'identité qui peuplent nos nations ont vaguement le sentiment que "ça leur rappelle quelque chose", mais ils préfèrent en situer l'origine en une quelconque terre vierge et sauvage car c'est plus conforme à leur camelote mythologique. Ils sont prêts à embrasser toutes les religions sauf une, la leur, parce que c'est la seule capable de faire sortir l'homme du religieux, et qu'ils ne le supportent pas. Dans le fond, ces soi-disants athées ou anti-religieux ou laïcards ou républicains ou socialistes, en fait tous ceux qui s'aspergent matin et soir de progressisme, ont moins de différences avec les punaises catholiques, protestantes ou musulmanes qu'avec ceux qui les ont précédés en notre vieille France, fille aînée de l'Église

Écoutez-les parler, par exemple, avec ce vibrato si reconnaissable dans sa moiteur sexuelle, des "printemps arabes". Comme l'on sent bien la turgescence qui pointe sous la robe de bure du Citoyen universel ! Enfin, tiendraient-il un début de commencement de cette Vérité-en-marche qui n'en finit plus de se faire désirer ? On avait failli attendre ! Comme le ridicule est mort depuis belle lurette, on ne risque plus rien à se tromper, dans un monde qui urine sans répit depuis ses lanternes éternelles. Facebook, c'était cool, la Bloge c'est fun, mais soudain trouver dans la vraie vie des figurants qui veulent bien jouer avec nous sous les caméras du monde entier, c'est tout de même autre chose ! Les intermittents du Spectacle de chez nous ne valant rien, et les distances ayant été abolies ainsi que les dogmes et les frontières, on va délocaliser Hope Factor et aller s'éclater avec les jeunes forces vives de l'Europe-du-sud, qui feront écho à leurs semblables, le grand Autre en dissémination perpétuelle qui bat le pavé chez nous. Nous qui avons connu l'Hiver yougoslave, l'automne tchécoslovaque et l'été indien, un printemps, fût-il arabe, ne nous tourne pas les sangs, d'autant qu'il n'est pas dit que l'avenir du socialisme soit derrière nous, tant notre Europe nous paraît de plus en plus devoir en réaliser la part la plus sombre. Ce que l'URSS a échoué à imposer à ses citoyens rétrogrades et grincheux, l'Europe va vous le faire aimer : Quand on utilise avec allégresse cette métaphore du "printemps", il faut se rappeler que naguère certains voulaient créer un "homme nouveau". Vous pensiez qu'Europa était fille de Beethoven, Montaigne, Dante, Shakespeare, Debussy, Verdi, Rembrandt, Cervantes, Watteau, Berio ? Pour savoir, savoir sans illusion, ce qu'est l'Europe aujourd'hui, il faut aller dans une de ces boîtes de nuit de la côte d'Azur où "l'élite" dépense 900 000 euros en une soirée. Entre DJ, putes et maquereaux, Europa, assourdie par les milliers de watts de la-scène-créative-contemporaine, se fait toute petite : tout le monde a compris que c'était une pauvre vieille fille ridée et craintive, qui n'est là finalement que pour rassurer ceux qui l'ignorent, en leur prouvant complaisamment qu'ils peuvent tout lui faire, dans la plus complète impunité. Car ce qui caractérise avant tout notre temps, c'est la compatibilité de tout avec tout, tant "la faute de goût" a été définitivement éradiquée, et jusqu'à son souvenir. Quand on a tout balancé par-dessus bord, quand on vient nu comme le nouveau né, quand la mémoire est une cire fraîche en laquelle toutes les odeurs et toutes les fables s'incrustent comme des sans-gêne, quand l'Histoire est récrite chaque jour comme le prévoyait Orwell, sans résistance aucune, occupés que nous sommes à faire la fête, alors les Monstres peuvent débarquer parmi nous, incognito, sans que personne ne songe même à leur demander qui ils sont, d'où ils viennent, et ce qu'ils ont à nous dire. D'ailleurs il importe peu de leur demander ce qu'ils ont à nous dire, puisque nous le savons déjà : nous appartenons à une espèce tombée, et ces monstres ne sont que les habitants du pays qui est au bas de la Pente. En réalité, ce ne sont pas eux qui sont chez nous, mais nous qui nous sommes rendus chez eux.

J'essaierais bien de prétendre qu'entre Nationale 7, Douce France, La Folle complainte et Y'a d'la joie, Charles Trenet avait écrit l'histoire qui nous occupe, à sa façon tendre, laconique et discrètement ironique, mais je sens que vous allez encore hausser les épaules…

jeudi 21 juillet 2011

Dialogue ordinaire


Hé, Monsieur, t'as une cigarette ?

Non, Monsieur, désolé, je ne fume pas.

File-moi une tige ou je t'éclate la téte

Ah oui, bien sûr, voilà une tige pour vous.

Mais tu te moques de moi, je te demande une cigarette et tu me donnes quoi ?

Bien sûr, bien sûr, je me moque de vous et je vous donne une non-tige.

Putain de ta race, prends ça.

Mon ami, vous manquez d'humour, et de plus vous m'avez fait mal, mais je ne vous en veux pas. Tout le monde manque d'humour, aujourd'hui, je ne sais pas si vous avez remarqué ?

Bouffon de mes couilles, je vais te niquer grave ta race, tu vas voir si je manque d'humour, gros pédé !

Vous faites erreur, mon ami, homosexuel je ne suis point. Remarquez que, maintenant que vous le dites, je me demande bien pourquoi ! Vous n'êtes pas mal du tout, savez-vous !

samedi 18 juin 2011

Cortoshima


« Le solitaire dans l'île du rêve » Tel est le nom qui a été choisi pour l'île que le Japon offrit à Alfred Cortot. Imagine-t-on un autre pays au monde capable de faire une chose pareille : offrir une île à un pianiste ? Et quel pianiste… Les Japonais ont bon goût. Là-bas, Maurizio Pollini, Martha Argerich et Keith Jarrett sont reçus comme des demi-dieux.

vendredi 24 septembre 2010

Éthique de la toison pure


Les poils de tes aisselles répondant à ta chatte
Ouvrent en me souriant deux puits supplémentaires
Tu miaules en t'écartant lorsque je te colmate
Offrant à mon plaisir tes forêts spéculaires

Dehors c'est le blocus du bonheur asexué
Les filles à nombril défilent sans m'exciter
Elles roulent des fesses mais ne savent pas plaire
On ne croise dans les rues que putes velléitaires

Mon amie toisonnée tu bafoues le programme
Qui voulait que tu sois totalement nickelée
Afin que jamais plus on ne te veuille niquer
Même si tu criais que tu brûles dans les flammes

Dehors souffle en tornade l'époque qui commence
Le bruit que tu entends ce sont ses doléances
Les cris que tu perçois sont des cris de vengeance
L'humanité entière bout dans son innocence

Triple pilosité rayonnante et propice
Souveraines broderies que tu viens exhiber
Que j'embrasse sans fin avant de te courber
Pressé de dévoiler tes plus beaux orifices

Et dehors l'ennemi cuit dans ses sucreries
Il a tout effacé derrière ses vacheries
La ville est maintenant soigneusement contrôlée
Tout espoir s'est enfui de cet Espace Bébé

(…)

Je savais que je pouvais compter sur Muray.