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mercredi 27 mars 2019

Sous l'église (3)

J'ai emmené la fille à la drague, sur ma mobylette, sur la place d'Armes il y avait un concours de boules. Elle m'a laissé lui enlever le soutien-gorge, mais on n'est pas allé plus loin. L'odeur du soutien-gorge blanc, très ordinaire. Je me rappelle le soutien-gorge et pas ses seins ! La drague, c'était là où les camions draguaient la rivière, c'était le coin qu'on préférait, pour se baigner, c'était avant qu'il y ait une piscine. Place aux jeunes, qu'elle dit, l'autre conne. Parfois aussi, on allait au Pont des chèvres, mais moi je préférais le Pont des îles. La fille n'a pas dit un mot, ah si, elle a seulement dit « non » quand j'ai voulu aller plus bas. Elle mâchait du chewing-gum, et je me disais, mais qu'est-ce que je fous là, avec elle, j'aurais honte qu'on me voie avec elle, mais je voulais tout de même lui enlever son soutien-gorge et voir sa culotte, mais non, rien à faire, plus bas c'était impossible, elle était butée, et mâchait consciencieusement son chewing-gum. Je l'ai ramenée, on ne s'est plus jamais adressé la parole. Elle a bien dû penser quelque chose de moi… Tu aurais des conseils à me donner, pour profiter de la vie ? Profiter de la vie, je ne comprenais pas en quoi ça pouvait bien consister. À part les filles. Non, elle a dit non, et je n'allais pas la violer, on a envie de les engueuler, parce qu'elles sont connes, et incompréhensibles, les filles, mais pas de les violer. Non, ça ça ne se fait pas. Même si ce jour là, derrière les Nouvelles Galeries, à Annecy, on était dans un bistrot, avec Christine, et trois gars plus âgés sont arrivés, se sont assis avec nous, et ont commencé à lui dire des trucs, du genre : « Je te pèterais bien la rondelle, tu sais ! » Et comme j'avais pas l'air de comprendre, celui qui avait dit ça à Christine m'a dit à moi : « Tu comprends ? Tu sais ce que ça veut dire ? » Là, j'ai senti que ça tournait mal. C'est la première fois que ça m'arrivait, et j'ai eu peur. On s'en est bien tiré, je me suis levé, j'ai été voir le patron du bar et je lui ai demandé d'appeler les flics. Ça les a calmés, ce qui m'a surpris. On était en 1972, aussi, pas en 2019. Ils voulaient profiter de la vie, les trois. Mais bon, place aux jeunes, aussi ! Nous aussi on voulaient profiter de la vie. Péter la rondelle, c'est un peu comme le casser le pot de Proust, il m'aura fallu, combien d'années, pour comprendre… Beaucoup, oh là là, oui, beaucoup. « Mais tu crois que Charlus, ça rime avec anus ? » Mais comment s'appelait cette fille, là, et son soutien-gorge élimé ? Elle devait s'appeler, genre, Marie-Christine, Martine, ou un truc comme ça. Oui, Marie-Christine, ça m'étonnerait pas. Il y en avait pas mal, des Marie-Christine, dans les environs, et d'ailleurs, j'apprendrai longtemps après que ma Christine s'appelait comme ça, mais elle voulait pas qu'on le sache. Elle aussi, elle comptait bien profiter de la vie au maximum. On n'était pas trop du genre à attendre le paradis pour toucher le gros lot, et on pensait que c'était là, tout de suite, qu'il fallait en profiter, place aux jeunes, c'est-à-dire à nous, à nous avec nos cheveux longs et nos longues cuisses bronzées, avec les corps qu'on avait, qui étaient plutôt pas mal, en tout cas qui fonctionnaient sans qu'on s'en soucie. On n'avait pas à se plaindre. Boire ? On n'y songeait même pas. C'est étrange, quand on y pense. Notre génération ne buvait pas et ne savait pas ce que casser le pot signifiait. On tétait du lait concentré sucré directement au tube, on avait les montagnes avec nous, la musique de Miles Davis, tout allait bien. Pas de MDR, pas de LOL, pas de FDP, pas de tags, et pas de mosquées, on ne connaissait pas notre bonheur ! À la télé ? L'Homme invisibleSalut, Bernard, tu niques ta mère ? Non, merci, sans façon. Faut comprendre qu'on était tout juste entré dans l'ère du Big-Bang et que la Dolto commençait seulement son travail de sape.

Qu'est-ce que tu avais dans la face, Patrick ? Cette pliure fine, ce je-ne-sais-quoi qui me faisait je-ne-sais-quoi. Ou bien la voix, était-ce sa voix, la voix qui sortait de là, de ce visage-là ? Je me rappelle qu'on se faisait de fausses cicatrices avec de la colle Scotch, de grosses balafres sur les joues qui impressionnaient les mères. Son visage était comme formé autour d'une fente, de quelque chose qui m'aspirait. Ça me troublait. Il paraît que l'amour n'existerait pas si l'on avait pas entendu parler de l'amour ; est-ce la même chose de l'homosexualité ? J'aurais tendance à le croire. Comme je n'en avais jamais entendu parler, pas un seul instant je n'ai imaginé qu'il puisse se passer quelque chose entre Patrick et moi. Et d'ailleurs, se passer ? Se passer quoi ? Qu'est-ce qui aurait pu se passer ? Que peut-il y avoir en dehors des filles ? Non, décidément, ça n'avait pas la moindre existence pour moi. J'ai été pensionnaire, deux ans, et là non plus, pas la moindre trace d'homosexualité, pas le plus petit geste déplacé d'un curé, d'un copain, d'un professeur. De toute façon, que pourrait-on bien faire avec un garçon ? Je ne vois pas, et personne ne m'a montré. Je me revois, au commencement des années 80, à la FNAC Montparnasse, en train de feuilleter ce livre, Tricks, car j'avais vu qu'il était préfacé par Roland Barthes, et le reposer bien vite, un peu dégoûté. Je n'avais jamais entendu parler de Renaud Camus : il me faudrait attendre vingt ans pour lire un livre de lui. Il avait une voix fine, Patrick. Une voix pincée. Il n'avait rien d'un balafré. Il était plutôt "Jeux", de Debussy, que Sacre du printemps.

(…)

dimanche 1 novembre 2015

Sous l'église (2)


Tout ceci pourrait être vrai. Tout cela également. C'est une guerre de variables et d'inconnues, et nous ne pouvons qu'observer, déduire et réagir, ce qui signifie que rien n'est assuré, jamais, ni les prémisses, ni les raisons, ni les conséquences, ni même les faits. Les raisons sont parfois aussi éloignées de la raison que la vertu de la virtuosité, mais il n'est bien sûr pas exclu non plus qu'elles en soient très proches. Tout ce qui est écrit est écrit, tout ce qui récit est récit, l'énonciation ne fait donc pas qu'énoncer — encore que j'aie tort d'écrire "donc" —, tout ce qui est écrit peut être effacé, et même barré, rayé, effacé, recouvert d'écrit, l'écrit peut avoir été lu, récité, il suffit d'une lecture, séparée d'un vécu sans coup de sonnette. « Driiing ! C'est moi, le réel, l'événement, la vie, l'imprévu, la nouvelle, ouvrez-moi la porte, faites place ! Je suis un corps, un paquet, une lettre, une femme, un passant, un facteur, une facture, une injonction, une menace, une insulte, une publicité, une annonce, un décès, une naissance, des bonbons, des fleurs, une balle. »

Tout peut arriver à chaque instant. À chaque seconde, votre vie peut "basculer". Cancer, infarctus, accident vasculaire cérébral, coup de foudre, diarrhée, bombardement, assassinat, torture gratuite, enlèvement, tête à claque, folie subite, déséquilibrage, chute, assomption. Gardons un œil sur lui, Capitaine, on ne sait jamais. Les voitures, dans ce "village", tombent du troisième étage. Elles sont prévues pour ça, rembourrées sur le devant. Au début ça surprend mais on s'y fait. 

La famille Giguet. Il y avait là au moins cinq générations. Et puis je retrouvais ma mobylette, qui avait été recyclée en objet d'art. Cheveux longs, filasses, visage émacié, blondeur suspecte. Ils viennent m'embrasser à tour de rôle. On se connaît. On se connaît ? Oui, souviens-toi ! Tout est vrai, là-dedans. C'est un coup de sonnette du passé. Les décès et les naissances, tout en même temps, comme amoncellement de futilités, en vrac, en désordre. Je sens bien qu'ils vont me lâcher leur paquet, je m'y attends, je suis au bord, toujours. Ah, Rumilly, Rumilly, cette ville où le rien prend le visage du tout. Basculons ensemble. Les noyers, au bord de la route, les vaches, les vélos. Le rugby. La rivière. La drague. On se roulait dans la boue. Variables, inconnues, secrets, histoires, chuchotements, messes, confessions, désirs. Le chemin de l'école, rouge et bleu. Coup de sonnette des gendarmes, durant le déjeuner. C'est votre fils qui a semé du bleu de méthylène et du rouge d'éosine dans toutes les flaques d'eau ? Heureusement, je m'envole. Ils ne m'attraperont pas. Je regarde d'en haut, mon père, les gendarmes, M. Kurt, et je me retrouve à l'église, en train de jouer de l'orgue. Ils sont assis en bas, je les assomme de plain-chant, à fond les tuyaux, j'arrache leurs couvre-chefs, ils n'en mènent pas large et je me laisse tomber à plat ventre sur le pédalier. Le curé me fait de grands signes, il va trépasser. Je bascule dans le Tout-est-vrai. Sur l'autel, je vois Martine qui ôte son pull noir. 

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lundi 26 octobre 2015

Sous l'église (1)

Il s'appelait Patrick. Je l'ai revu, il y a quelques années, dans sa pharmacie, celle du haut. À l'époque,  je veux dire, à l'époque de nos enfances, son père en possédait deux. Celle qui se trouvait sous l'église, dans le bas Rumilly, près des deux autres pharmacies, et, coup de génie, celle qu'il avait ouverte dans le haut Rumilly, près du Cheval blanc, partie de la ville où il n'y avait pas d'autres pharmacies. Même si elles étaient modestes, les pharmacies Pellas avaient une clientèle importante, précisément parce qu'il y en avait deux. Je ne me souviens pas du père Pellas mais je souviens du fils. Nous étions dans les mêmes classes, au collège. Son père était le concurrent de mon père. Le troisième pharmacien de la ville, celui de la place Grenette, n'était pas de taille ; sa pharmacie était un peu anecdotique, décorative, folklorique. Comme ma sœur avait repris la pharmacie paternelle et que nous étions fâchés, elle et moi, j'allais dans les autres officines, quand il fallait que j'aille chercher des médicaments pour ma mère. Patrick Pellas tenait donc l'officine du haut, qui se trouvait plus près de la maison, et j'étais allé chez lui, ce jour-là. J'avais complètement oublié Patrick, et je n'avais nullement pensé le revoir en allant dans sa pharmacie, tellement habitué à ce que les pharmaciens, désormais, je parle des propriétaires, ne soient que très rarement dans leurs officines. Je crois bien que c'est mon père qui avait lancé cette mode, lui qui à la fin de sa vie ne passait que peu de temps à la pharmacie. Quand j'ai vu qu'il se tenait derrière le comptoir, j'ai eu un mouvement de recul (allait-il me reconnaître ?), mais je n'ai pas osé tourner les talons. Manque de chance, c'est lui qui a pris mon ordonnance. Nous ne nous sommes pas dit un mot, alors qu'il savait pertinemment qui j'étais, bien sûr. Nous avons fait comme si nous ne nous reconnaissions pas. Il m'a servi très gentiment, et je ne parvenais pas à savoir si l'esquisse de sourire que je voyais sur son visage était ou non un sourire (légèrement) moqueur, un sourire amical (mais retenu), ou seulement le sourire professionnel dont il gratifiait tous ses clients. Et ça m'est revenu.

Patrick était plutôt joli garçon. Je ne sais pas s'il avait du succès, je ne me rappelle pas, et puis nous étions trop jeunes pour que ce genre de question se pose ouvertement, mais il avait indéniablement quelque chose. Un visage fin, comme aiguisé en son centre, et pourtant très doux, comme plié sur lui-même, sur une nervure qu'on sentait frémir doucement. Intelligent et réservé mais ne cherchant pas à s'effacer. Le genre de type qui n'est jamais directement dans l'angle de vision, mais qu'on distingue, peut-être justement parce qu'il sait d'instinct se mettre légèrement en retrait, qu'il n'est pas plein cadre comme le lourdaud qu'on entend toujours un peu trop. 

Enfant, j'étais atteint d'une sorte de mal qui m'a poursuivi jusque dans les commencements de l'âge adulte, une maladie très agréable mais dont je n'ai jamais osé parler à personne. Une sorte de péché véniel, une sorte de gourmandise vibratoire, dont j'avais un peu honte mais dont je chérissais les effets. Certaines personnes, par leur seule présence, me procuraient un plaisir indicible et très prononcé. Il suffisait que je me trouve dans leurs parages immédiats pour tomber subitement dans une sorte d'extase fébrile. Je perdais aussitôt toute notion de ce qu'on me disait, de la raison pour laquelle j'étais là, et tombais en un évanouissement nerveux qui me faisait trembler des pieds à la tête. Ça ne se voyait pas, je continuais ce que j'étais en train de faire (le moins possible, toutefois), tout en prenant bien soin de ne pas briser la membrane ténue qui me retenait à l'intérieur du monde qui venait de m'absorber, je continuais à entendre les paroles de ceux qui étaient présents  avec moi, mais comme au travers d'une gaze légère et invisible. Je sentais les poils de mes bras et jambes frissonner et une absence merveilleuse se loger au bas de ma colonne vertébrale, je ne voulais plus que cela cesse. Peu importât que ceux qui avaient provoqué cet état aient été beaux, moches, de sexe masculin ou féminin, jeunes ou vieux, intelligents ou bêtes, amènes ou rébarbatifs, la chose pouvait arriver n'importe quand et me prenait en général au dépourvu, bien qu'avec le temps, j'eus appris à la prévoir et même à en favoriser l'apparition dans un certain nombre de cas. Je ne sais pas du tout de quoi il s'agissait, je ne l'ai jamais su, mais c'était une des manifestations du plaisir qui m'étaient la plus étrangement familière, et qui, non seulement m'était familière, mais dont j'avais la certitude d'être le seul à la connaître. J'étais toujours le premier surpris de ceux qui avaient l'air de provoquer une telle réaction. Je me souviens en particulier d'un plombier, jeune chef d'entreprise, comme on ne disait pas encore, qui nous avait installé le chauffage central au fuel, grand événement et source inépuisable d'émerveillement, pour moi qui regardais travailler les ouvriers pendant des heures. En général, ces moments survenaient quand je me trouvais en présence de quelqu'un qui était actif, mais dont l'action ne faisait aucune place à la parole. Étais-je l'émetteur, ou seulement le récepteur, ou bien les deux parties étaient-elles autant actives et nécessaires à la survenue de cette stase frémissante, je n'en sais rien. Mon cerveau s'arrêtait de fonctionner, je n'étais plus que vibrations, contemplation, résonance. J'imagine que je devais avoir l'air d'un parfait ahuri, ce qui en somme était l'exacte vérité. C'est aussi, je m'en avise maintenant, ce qui me donnait la faculté de me trouver la plupart du temps très à l'aise avec les paysans. Je pouvais les accompagner dans leur silence actif, très simplement, sans avoir à forcer ma nature. J'ai été un enfant idiot, au sens propre du terme, et pour mon plus grand bonheur. On me disait souvent, quand j'eus atteint l'âge de l'adolescence, que "je savais écouter". En réalité il n'en était rien. Je n'écoutais pas, j'étais traversé de la réalité, d'une toute petite réalité intime et privée qui me mettait en transe et me faisait trembler comme une feuille. J'ai d'ailleurs très longtemps été persuadé que je n'avais aucune oreille, que je n'entendais rien, ou que je ne comprenais pas ce que le sens de l'ouïe me donnait à entendre.

(…)