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lundi 3 novembre 2025

Les caribous roses



Tout est trop long. La vie est trop longue, l’année, le mois, la nuit et la journée sont trop longs, le livre que je vais écrire ; même cette phrase est trop longue. Chacun des textes que j’écris est trop long. Même les fragments ont perdu les concours du fragment, ils ont pris l’eau, ils sont boursouflés, leurs parois s’effritent ou s’effondrent, elles rejoignent leurs sœurs délavées et digérées depuis longtemps par d’autres que nous. L’informe gagne toujours. C’est même la vie qui veut ça, ce n’est que de cette manière qu’elle peut perdurer. Elle nous regarde de loin, depuis les bords du fleuve du Temps. Nous passons, elle reste. Nous étions ; elle est.


L’attente de la mort, de l’amour, de la paix, c’est trop long. Attendre, c’est toujours entrer dans le « trop long », c’est toujours désespérer (il, elle ne viendra plus). C’est pénétrer dans cette zone de la vie qui s’appelle « trop tard ». Il y a ceux qui savent vivre à l’heure, qui sont tout-un dans leur temps, qui l’épousent, qui lui sont fidèles jusqu’à la mort, et il y a les en-retard/en-avance, comme moi, ceux qui ne coïncident pas, les oubliés de la concordance des temps, qui vivent leur enfance à soixante-dix ans et qui ont été vieux à quinze ans. La durée est un poison qu’ils avalent en le prenant pour un élixir qui leur fait confondre instant et éternité. Sur ma tombe, il serait écrit : « Point d’orgue », ou bien : « Tacet ». 


On ne sait plus quand ça commence, quand ça finit. Auto mal réglée, dont le moteur tourne trop vite ou pas assez vite, qui menace de caler à chaque montée, je dyslexise mes changements de directions, je provoque des incidents, peut-être des drames que je ne vois pas, on va m’enlever le permis, c’est sûr. Point par point, la phrase s’efface. C’est une course entre elle et moi : arriver au point, vite, avant la disparition, l’évanouissement. Je veux encore voir le prochain carrefour. Mes phrases sont des comprimés effervescents jetés dans un puits sans fond. Quelqu’un a mal à la tête ? Mes pensées ont des trous que je comble avec des mots, petits, gros, malingres, usés, retournés comme des gants. Mes grands mots ont des trous dans lesquels j’essaie de m’infiltrer comme je peux, mais la plupart ne veulent pas de moi, ils sont déjà plein des autres ; obèses, ils ont le teint vitreux et jaunasse de ceux qui ont trop profité de la vie, qui sont fatigués d’avoir trop parlé sans être écoutés. 


Elle ne viendra pas, elle ne viendra plus, c’est trop tard. Aurait-elle encore la force ? A-t-elle encore suffisamment d’ouïe pour seulement entendre que je l’appelle ? La seule promesse, c’est : « Il n’y a rien qui tienne ses promesses ». Rien ni personne. Autant parler à sa tombe, c’est bien la seule oreille dont la patience est sans défaut. Moi qui m’étais promis au monde, sortant de mon cirque profond et glacé, j’avance au pas des cueilleuses de lentisques, au bord du précipice, et je ne vois rien sur quoi appuyer mon bras, sinon cette grande brêle toujours là quand on l’espère ailleurs : Absence. Absence, sœur au cœur vide, aux grand bras maigres faits de courants d’air durcis, là-bas, vers l’église, qu’on va retrouver faute de mieux, avec laquelle on paie tribut au désespoir qui nous suit à la trace autant qu’il nous devance.


J’entends vaguement une voix venue de loin, qui chante « Tout gai ! », sur les batteries du piano, mais c’est si bref qu’on pense avoir rêvé. J’avais accompagné une soprano, une Chinoise dont j’aimais beaucoup la voix, dans les Cinq chansons populaire grecques de Maurice Ravel, et j’avais choisi un Steinway au clavier léger, si léger qu’un rien suffisait pour que la touche s’enfonce. Dans la quatrième pièce, la Chanson des cueilleuses de lentisques, ma veste a effleuré le clavier et a produit une fausse note. Comme il y a très peu de notes, dans cette musique, des notes éloignées les unes des autres, et beaucoup d’espace résonant, l’erreur s’est entendue très distinctement comme fausse-note, à ma grande honte. Ça m’a troublé, je m’en suis voulu, mais finalement, cette fausse note sortie de nulle part (et qui n’était pas produite par mes mains) était merveilleusement à sa place, et quand j’ai récouté le concert qui avait été enregistré, il m'a paru que l’intervention de ma veste avait été un coup de génie (que Ravel me pardonne). Bien sûr, on n’est pas là pour se faire remarquer, quand on interprète la musique d’un compositeur, mais il y a toujours de ces minuscules fissures par lesquelles le corps trouve le chemin de l’imprévu, du non-écrit, et se dresse entre le soi et le moi, entre la durée de la musique et l’instant du ça et du là. L’accident fait partie du trajet, qui annonce l’Accident terminal et y prépare. Quoi qu’on fasse, tout est toujours déjà là, même l’impensable. 


Je suis au lit, assis, la mère qu’on ne voit pas, à côté, son bras sur le montant du petit lit qui jouxte le sien. J’ai un grand livre ouvert sous les yeux et une mèche de cheveux bouclés qui me barre le front. Sur la page de droite, une illustration, sur la page de gauche, du texte. J’ai l’air heureux. Je souris. Toute la joie de ma vie est là, concentrée en une seule image. Il ne peut rien m’arriver, dans ce temps-là, dans ce temps immobile et silencieux qui diffuse jusqu’à moi par une voie secrète la présence parfaite qui inonde la pièce dans laquelle nous nous tenons, ma mère et moi. J’y suis. Ici et là-bas, dans le même temps. Rien d’autre ne compte. Maman, le livre, le lit, la chambre, les tons de gris et d’argent, le silence, l’heure qui ne passe pas, qui ne passera jamais. Je pense que nous étions alors au-dessus de la pharmacie, pas encore dans la nouvelle maison de la Fuly. Je ne suis sûr de rien, mais je pense à un livre, un livre magique qui résume toute mon enfance, un livre que j’adorais. La musique que j’entends, en regardant cette image, c’est la Chanson triste, de Duparc, dans sa version soprano et piano (Margaret Price et James Lockhart, idéalement) : Un enveloppement d’une douceur infinie, d’une profondeur telle que le moi se dissout en lui-même, sans avoir besoin d’image, sans se heurter à des limites. Je ne sais plus comment s’appelait ce livre, peut-être n’a-t-il jamais existé, mais j’ai envie de le nommer La Forêt de cristal. C’est l’histoire d’une horde de caribous, de caribous roses, qui sont prisonniers d’un cirque glaciaire très profond (mais qui, contrairement à un cirque glaciaire, serait circulaire), dont il leur est impossible de s’échapper, jusqu’à ce que les mâles adultes décident de se battre entre eux afin de perdre leurs bois, dont ils feront une sorte d’échelle gigantesque et merveilleuse accolée à la paroi, qui permettra à tous les caribous de grimper et de sortir enfin de la nasse. Dans mon souvenir, les parois de ce cirque sont d’énormes cristaux allongés de glace tranchante, reflétant le rose des animaux et le bleu du ciel inaccessible. 


Je voudrais retrouver ce livre, ces bêtes, cet instant, la glace tranchante et le ciel de la Haute-Savoie. Je voudrais retrouver la grâce et la présence. Non pas la jouissance ou le plaisir, mais le comblement. La paix. Pouvoir et savoir les dire en trois lignes, sans emphase ni métaphore. L’exaucement. L’enchantement. Le grand calme de la joie paisible, sans aucune hystérie, sans démonstration, sans effets, sans extérieur et sans mots, ou au moins sans discours. Tacet ! Juste la chaleur d’une main et la confiance absolue, infinie. J’ai encore ta voix, heureusement. L’instant où l’âme nue n’est pas effrayée par le monde et ceux qui le peuplent, où elle peut être là, simplement vivante, sans exigence autre que la paix et la douceur. 

lundi 22 septembre 2025

Lejana Tierra Mia

 


Je voudrais être capable de dire ce qui atteint un homme dans la musique qu'il écoute et qu'il aime — qu'il écoute parce qu'il l'aime, et qu'il aime parce qu'il l'écoute —, ce qui le modifie et le porte plus loin que lui-même. Je n'y parviendrai sans doute jamais, mais je ne vois pas de but plus noble à poursuivre dans la vie qui me reste. Je dis dans la musique, mais ce peut être dans une chanson. Je ne crois pas que ce soit si différent que ça. Ce n'est pas la qualité intrinsèque de la musique, qui est ici en cause, mais une qualité, une qualité qui ne se laisse pas définir, qui n'offre pas de prise à l'intellection. Une qualité sans qualité, une inqualifiable qualité. 

Écoutant pour la millième fois Lejana Tierra Mia, de Carlos Gardel, je suis envahi d'une nostalgie première qui reprend instantanément sa place, comme si elle ne l'avait jamais quittée. On croit que la nostalgie prolonge un état d'innocence, qu'elle le corrompt petit à petit au fur et à mesure que les années s'ajoutent aux années. Je ne le crois pas. Je ne le crois plus. Il existe une forme de nostalgie qui ne vient pas de l'existence elle-même, qui provient peut-être d'une mémoire occulte qui nous traverse et que nous portons en nous dès l'origine, et qui reste silencieuse des années durant, à couvert dans les plis de nos tissus profonds. 

Lejana Tierra Mia m'a longtemps servi de message d'accueil, sur le répondeur téléphonique que j'avais à Paris, entre 1986 et 1990. Mes pauvres correspondants devaient patienter deux minutes et quarante secondes avant d'avoir le droit de laisser un message. On pourrait penser que les trois quarts d'entre eux perdaient patience et raccrochaient avant le bip libérateur. Ce n'était pas le cas. La plupart me demandaient au contraire ce qu'était cette chanson que l'immense majorité ignorait, et me remerciait de la leur avoir fait entendre. 

Un lecteur m'a envoyé un très aimable message, m'écrivant que mes textes étaient « roboratifs ». Je ne sais pas pourquoi j'avais dans l'esprit une définition fausse de cet adjectif. Enfin, pas tout à fait fausse, ou même pas fausse de tout, mais que j'amplifiais d'une connotation péjorative qui semble-t-il n'existe pas. Cette connotation, familiale je crois bien, ajoutait à ce mot une idée de pesanteur digestive, comme dans l'expression « étouffe-chrétien ». Un plat roboratif était un plat nourrissant (fortifiant) certes, mais un peu trop. Or je ne vois mentionnée cette nuance nulle part dans les dictionnaires. Il y a une langue autour de la langue, une traînée de langue qui enrobe la langue officielle d'une gangue officieuse et privée, d'une sorte de léger délire fait d'écarts parfois articulés mais le plus souvent inconscients qui s'établit à l'intérieur d'un foyer. La langue familiale est une chose peu étudiée. 

C'est lors d'un ballet de Pina Bausch que j'ai découvert Carlos Gardel, à la fin des années 70. Ce fut une véritable révélation. Il n'y avait a priori aucune raison pour que cette musique me plaise. Ce n'était pas mon genre. Je n'ai pas réagi immédiatement, mais une dizaine d'années après, je me précipitai à la Fnac et achetai tous les disques de lui que je trouvai. Plus j'écoutais cette musique moins je comprenais l'effet violent qu'elle produisait sur moi. Aucun effet de mode, aucune justification strictement musicale ou sociologique n'était en mesure d'expliquer l'ébranlement profond qu'elle causait en moi. Était-ce la voix du chanteur, sa manière souveraine de jouer du rubato, était-ce la musique elle-même, était-ce l'effet de distance historique (ce n'était pas du tout à la mode, alors), à une époque où tout ce qui n'était pas résolument tourné vers l'avenir dans l'art nous semblait détestable, ou encore les circonstances qui me l'avaient fait connaître, la manière dont Pina Bausch avait mis ses images sur le tango argentin, des images paradoxalement silencieuses, des images et des gestes en noir & blanc, une banalité et une érotisation des corps indissolublement liées ? Tout cela, qui allait avoir de grandes conséquences sur mes goûts futurs, s'inscrivait dans des couches si profondes que je n'en percevais que des reflets confus et indéchiffrables. 

Il y a des motifs roborants, qui nourrissent les cellules imperceptibles n'affleurant jamais à la surface caractérisée de l'être mais qui sont pourtant plus déterminantes que celles qui nous sont familières et que l'on revendique. C'est la vie musicale des organes, qui ne sont pas seulement matière et chimie, mais aussi rythme et vibration, mémoire et affects. On oublie parfois que le vocable « vocation » vient de « voix » (vocare). C'est un appel, c'est une voix qui nous parle, ou qui parle en nous. C'est aussi une destination, la destination toujours unique de l'individu, la direction, le chemin qu'il ne peut parcourir que solitaire. La vocation ne vient pas de nous, mais de l'extérieur, nous ne la construisons pas ; elle nous est donc donnée, ou transmise. « Avoir vocation à » signifie aussi être « qualifié pour ». Tour cela fait penser au « don », qui n'est pas le « talent », même s'ils sont indissociables. On répond à une invitation, ou on n'y répond pas — mais encore faut-il l'avoir entendue. 

Carlos Gardel a en moi son pendant portugais, Amalia Rodrigues. Ces deux-là sont intouchables, dans mon petit monde. On me parlera de tango, on me parlera de fado, oui, on discutera des mérites respectifs de ces traditions, mais la vraie question n'est pas là. J'aime le tango, j'aime le fado, c'est entendu, mais à vrai dire je m'en fiche un peu. Je ne suis pas un militant des traditions populaires. Elles m'ont intéressé, j'ai beaucoup appris à leur contact, elles peuvent me séduire, mais je ne me sens pas leur vassal. La plupart des tangos qui se jouent aujourd'hui me sont littéralement insupportables (et pas seulement le sinistre Piazzolla, que je déteste). D'ailleurs Carlos Gardel ne chante pas que des tangos. De la même manière que j'ai aimé un chien, et pas les chiens, de la même manière que j'ai aimé telle femme, mais pas les femmes, j'ai du mal avec les espèces, avec les groupes, avec les races, avec le pluriel. Il m'a toujours semblé impossible d'aimer les gensles hommesles enfantsles bêtesles poissons, que sais-je. Je me méfie instinctivement de ceux qui ont le cœur trop grand, trop général, trop enclin à l'abstraction, qui voient bien de loin mais mal de près, qui se sentent les frères de ceux qui souffrent au bout du monde mais qui se conduisent comme des brutes à l'égard de celui qui dépérit près d'eux.

Et pourtant… Je me suis ouvert de cette question avec ma mère, sur le tard. Je lui ai demandé pourquoi, à son avis, j'étais si sensible à Carlos Gardel, sans que rien dans ma vie ou mes origines ne vienne expliquer cette dilection. Elle m'a répondu, à ma grande surprise, que ça ne l'étonnait pas du tout. Elle avait l'habitude, jeune, en Corse, de danser sur les chansons de Gardel, et, au lieu des valses de Chopin, elle préférait jouer des tangos au piano. Elle n'en avait jamais parlé, ni à moi ni à quiconque, je crois. Nos goûts ne sont jamais complètement nôtres, la sincérité de ce que nous sommes n'est jamais là où nous la croyons. La voix (la vocation) avait traversé silencieusement les corps et les âmes, les générations. 

dimanche 1 juin 2025

[Arrêt cuve pleine] : l'alliance


« Quel moraliste a dit : “Dans la société tout me rapetisse ; dans la solitude tout me grandit” ? Faux. Il lui semble qu’il en est ainsi, mais c’est parce que dans la solitude il n’y a personne pour rabattre l’impudent caquet de sa vanité. »

J'avais oublié l'alliance de ma mère dans une poche du pantalon que j'avais mis à laver à la machine, et quand je m'en suis aperçu, il m'a été impossible d'ouvrir le hublot pour vérifier qu'elle s'y trouvait bien. D'ordinaire, il suffit d'appuyer sur la touche [Départ], ce qui arrête le programme en cours, d'attendre quelques minutes, et l'on peut ouvrir la porte, pour en général ajouter une paire de chaussettes oubliée. Ici, rien à faire, impossible d'ouvrir. J'imaginais déjà que l'alliance avait été engloutie dans les entrailles de ma fidèle Ben Laden et que jamais je ne la retrouverai. Même la touche [Arrêt cuve pleine], sur laquelle une âme charitable avait attiré mon attention, refusait obstinément de m'octroyer le laisser-passer espéré, et je commençais à désespérer. J'ai attendu près d'une heure qu'un miracle se produise. En vain. Je n'ai pas non plus gagné au Loto. Je sais qu'on dit “lave-linge”, aujourd'hui, mais je n'aime pas ça. De même que jamais je ne dirai “gazinière”. Lave-linge, lave-vaisselle, pièce-à-vivre, bla-bla-bla, quelle horreur… 

Cette nuit, durant une insomnie, j'ai regardé un navet atroce, avec Karin Viard et Eddie Mitchell : « Wahou ». J'ai eu honte d'aller jusqu'à la fin de ce machin ignoble, d'une bêtise et d'une vulgarité inconcevables. Et la musique… Cette saloperie n'a pas calmé mon insomnie ! Comment peut-on faire des films pareils, où il n'y a rien, rien de rien, où tous les acteurs jouent mal, où l'intrigue est consistante comme un chewing gum déjà mâché, où même un Denis Podalydès, pourtant bon acteur, parvient à être nul. Pitoyable machin d'une vacuité révoltante… Comme on se sent misérable d'avoir été le témoin avachi d'une telle misère !

Le milieu des agents immobiliers est sans doute l'un des milieux le plus infestés d'imbéciles prétentieux et vulgaires, je le sais depuis quarante ans, mais la caricature qui se veut telle tombe ici complètement à plat, et les « on est sur un » censés faire rire, j'imagine, sont aussi bêtes et mous du gland que le reste des dialogues. C'est dommage, parce que ces gens sont parmi ceux qu'on a justement envie de malmener et le méritent amplement. À défaut d'intelligence et de finesse, il aurait fallu une méchanceté de silex. Il faudrait les noyer tambour battant dans la cuve pleine du mépris, les laisser mariner avec des chaussettes sales et des pantalons dont les poches retournées laisseraient échapper des insultes écrites en bon français ; on les regarderait boire la tasse et tourner sur eux-mêmes à travers le hublot en écoutant la Nuit transfigurée. 

Il a fallu que je me décide à appuyer sur le bouton [Fin/Annulation], pour que la machine se vidange, tourne un peu, et m'autorise enfin, après une attente de trois minutes, à fouiller dans le linge brûlant, pour m'apercevoir que l'alliance était tombée dans le tambour qui me l'a rendue sans faire d'histoires. 

On a vécu jusqu'à soixante-dix ou presque pour ça, pour parler d'une machine à laver et d'un navet, pour lire des modes d'emploi sur Internet, pour s'angoisser à mort de perdre une alliance, pour sentir le jour venir bien trop tôt, pour se bourrer de Xanax à cause d'un mail au propriétaire ? Vraiment ? C'est ça, la vie ? 

Le lendemain matin, on écoute Catherine Cusset et Anne Simon parler de Proust avec Finkielkraut. Le fouilleur de détails avait tout de même autre chose que nous à se mettre sous la dent, excusez-moi. Ceux qui nous expliquent que sa vie était ennuyeuse ne connaissent pas la nôtre. Répliques, c'était un moment que nous partagions presque religieusement, ma mère et moi. Oui, je suis attaché à des objets, oui, je suis matérialiste, oui, je suis superstitieux et sentimental. Fuck le bouddhisme. 

La Karin Viard, je l'avais croisée, avec son air bête, alors que je sortais du parking de chez Anne, au 51 de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, elle arrivait en face, au volant de sa grosse voiture, malhabile et jouant de sa maladresse, et m'avait forcé à faire une manœuvre délicate alors que c'était à elle, très visiblement, de nous tirer du mauvais pas dans lequel son sans-gêne prolétarien de starlette du 11e nous avait mis. Elle m'avait sacrément énervé, cette connasse. C'est une actrice étrange, que je trouve presque toujours insupportable et souvent assez laide, dont je n'aime pas la voix, mais qui pourtant m'excite indéniablement. Elle a quelque chose d'éminemment sexuel, qu'elle ne parvient pas à masquer. Ça ne la rend pas jolie, mais ça lui donne une présence très singulière. 

Celui qui a trouvé ce nom de Xanax est très doué. Grande économie de moyens, efficacité maximale. Deux consonnes une voyelle en palindrome. Le N de la haine caché au milieu. Bien vu. On en envie d'avaler ça. On a lu l'article de Frédéric Martel sur Angelo Rinaldi dans l'Express. Ce Martel est décidément insupportable, mais son article est intéressant. Le vieux Corse et sa triste fin de vie sont bouleversants, et nous font peur, évidemment, car on s'y voit déjà. Même sans être homosexuel, l'abandon et la déchéance sont ce qu'il y a de plus vraisemblable, et l'on essaie de ne pas trop y penser. Le Xanax n'y suffirait pas.

Aujourd'hui, j'ai enregistré les oiseaux, chez moi, qui s'en donnaient à cœur joie, dans le jardin, à huit heures et demie. Quand je pense que je dispose du matériel le plus sophistiqué qui existe, pour enregistrer ce genre de sons, et que je fais ça avec un téléphone chinois pourri… Ma vie n'est qu'une suite de non-sens. Mais dites-moi, est-ce que la vie de tel qu'on voit paraître sur nos écrans dans toute sa magnificence en a, du sens, un sens moins insensé que le nôtre, moins déchu, moins hilarant dans son exorbitante prétention ? Les oiseaux, au moins, ne sont pas des parvenus. 

J'étais à la place du mort, Raphaële était derrière moi et tenait la main que j'avais passée au-dessus du fauteuil, nous sortions de l'aéroport de Genève, Sylvain conduisait la voiture. C'était le premier jour que je portais cette alliance, au petit doigt de la main droite. J'étais heureux qu'elle soit là, qu'elle ait interrompu ses vacances en famille en Grèce pour venir me rejoindre, sans la moindre hésitation. Ces moments où le drame et le bonheur sont mêlés inextricablement sont des moments qu'on peine à comprendre : toujours soi-même, on ne reconnaît plus le paysage. Il y a ces instants dans la vie où l'on se noie lentement, sans crier au secours, sans même penser qu'il s'agit de quelque chose de terrible ; on s'enfonce dans une matière molle qui nous submerge et se répand en nous, mais on y trouve un plaisir qu'on ne comprend pas, et c'est peut-être justement le fait de ne pas comprendre qui nous plonge dans cet état à mi-chemin entre malaise et jouissance. Quoi qu'il en soit, j'étais entre de bonnes mains, en ce mois de juillet 2003. C'est la mère, qui était morte, et c'est le fils, le dernier d'entre eux, qui était pourtant au centre du drame, qui en était en quelque sorte la vedette. Le monde autour de moi semblait abstrait, atténué et neutre. La solitude dans laquelle je tombais vertigineusement était douce et accueillante, inexprimable, et pourtant faisait place, autour de moi. Que tu étais belle, près de moi, à l'église, digne et silencieuse, toi dont l'élégance naturelle était presque une faute de goût dans ce monde imparfait ! Je ne te regardais pas, mais tout mon corps te voyait. 

Je pris une photo de la morte, allongée sur son lit, dans sa chambre, et jusqu'à aujourd'hui je n'ai jamais osé regarder ce cliché. J'ai la certitude de connaître ce que je verrais si j'avais ce courage, de reconnaître la statue de pierre glacée et presque monumentale qu'elle était devenue en quelques heures. J'avais pris cette photo avec une idée derrière la tête, je m'étais forcé, malgré le malaise profond que cet acte installait en moi. Cette idée, je l'ai toujours, sans parvenir à passer à l'acte. Vingt-deux ans après, je tremble encore à l'idée de me confronter à ce je pense être un devoir. « On supporte tout, la guerre, la souffrance, l’exil, etc. C’est le passage d’un état à un autre qui est terrible. Le temps de s’installer. » Je n'aime pas les passages, j'aime les stations. J'aime l'immobilité, l'inaction, la perpétuation. Et comme la vie est passage, on peut dire que je n'aime pas la vie. À quel moment ai-je décidé de lui retirer son alliance pour la faire mienne ? Je ne sais plus. De quel droit lui ai-je retiré cet anneau qui la liait à mon père ? Je ne sais pas non plus. Je l'ai fait. J'avais effrayé Raphaële : Alors que nous étions couchés, je m'étais relevé en pleine nuit parce que je voulais me rendre auprès de ma mère qui reposait dans le funérarium se trouvant à deux kilomètres de là. Ma pauvre chérie était descendue à ma suite au garage pour m'empêcher de prendre la voiture et c'est sans doute la toute première scène qui ait eu lieu entre nous. Il faut toujours que j'exagère… 

Dans le rêve de ce matin, une insupportable cruche bavarde et imbécile pérorait autour de mon piano, très sûre d'elle-même, qu'elle décrivait à d'invisibles acheteurs. Elle parlait en particulier de l'ivoire du clavier, disant énormément de bêtises d'un ton docte qui me mettait en fureur. N'y tenant plus, je la flanquais à la porte en lui disant ce que je pensais de ses manières d'andouille calibrée. Je crois que j'ai été traumatisé à la fois par l'acheteur potentiel qui est venu ici l'autre jour et par la femme de l'agence Féau qui faisait visiter l'appartement que j'habitais à Paris en 1990, quand il fut brièvement question de le vendre. Quel type étrange, ce professeur de piano du conservatoire d'Aix-en-Provence ! Déjà au téléphone, alors que nous ne nous étions pas encore rencontrés, et qu'il n'avait vu mon piano qu'en photos, il avait posé des questions sur le clavier qui m'avaient un peu heurté mais qui après tout étaient légitimes. Ce qu'il prenait pour des défauts était simplement de la saleté que je n'avais pas jugé bon d'enlever avant de prendre les clichés. Il m'a expliqué comment nettoyer un clavier en ivoire, avec la crème du lait de vache. Il est très savant, très soigneux, très exigeant, et j'imagine que ma relative désinvolture à l'égard de mon piano l'a choqué. Il m'a expliqué, ou plutôt rappelé, car ce sont des choses que je savais (moi aussi, je possède le livre de Daniel Magne, moi aussi je démontais et remontais mon piano avec jubilation), à l'époque où je me passionnais pour cet instrument, et avais depuis largement oubliées, beaucoup de termes désignant les diverses pièces qui constituent l'instrument, la mécanique en particulier, beaucoup de mécanismes dont il faut vérifier régulièrement qu'ils fonctionnent au mieux de leurs possibilités. Nous avons sorti ensemble la mécanique (qui pèse une tonne) qu'il a inspectée très soigneusement, dont il a pris beaucoup de photos, sous tous les angles. Il était venu avec sa femme, ils sont restés une bonne heure, je crois les avoir bien reçus, nous nous sommes même découverts des amis communs, en particulier Michel Bourdoncle, qui était élève d'Alsina en même temps que moi, avec qui il partageait une salle au conservatoire d'Aix, il a beaucoup aimé le son de mon piano (le contraire m'aurait étonné), c'est exactement l'instrument qu'il cherchait, pour ce qu'il appelle « son dernier piano » (il a mon âge), de préférence à un Steinway ou à un Bechstein, ne parlons même pas de Yamaha, et pourtant il ne me donne aucune nouvelle depuis trois semaines. C'est incompréhensible. Il avait trouvé exactement le même piano que le mien, refait à neuf, mais en Bretagne !, et pour 2000 euros de plus. Qu'il discute éventuellement le prix du mien ne me choque pas, même si le montant que je lui ai annoncé me semble tout à fait juste, mais qu'il me laisse sans nouvelles après cette visite me perturbe beaucoup. Que mon piano nécessite un réglage, une égalisation et une harmonisation me paraît évident, qu'on puisse revoir un peu les marteaux et les mortaises, pourquoi pas, même s'il est parfaitement possible de jouer cet instrument encore cinq ou dix ans sans le faire, bref, on peut faire des petits travaux mais ils ne sont nullement indispensables, et ce n'est certainement pas à moi de le faire. Il a joué un peu les variations en fa mineur de Haydn, et j'ai pu voir très vite que ce n'était pas un pianiste hors pair, ce qu'il n'est pas question de lui reprocher, bien entendu, mais ça dit tout de même quelque chose de ses exigences, a posteriori…

« La femme est une grande réalité, comme la guerre. » Voilà le genre de phrases que j'aimerais savoir entendre sans qu'on me les dicte. Venez, venez, je vous attends… La nuit, quand je ne parviens pas à dormir, j'imagine que je masse ma cervelle avec mes deux mains en coupe, ma matière grise y reposant, avec douceur, avec tendresse, avec d'infinies précautions. Ça m'apaise. Et ensuite je regarde de tous mes yeux la nuit en moi, qui me paraît extrêmement lumineuse, profonde, très-noire et zébrée de fins traits de lumière, j'ai les yeux grand ouverts derrière mes paupières closes, je n'ai pas peur du néant. Un volume gigantesque se montre à moi, alors, que je ne soupçonnais pas. « Le jeune homme sort de l’école avec sa mesure toute prête, son mètre, et il se fâche parce que les choses s’obstinent à être plus grandes ou plus petites que son mètre. » Quand nous n'arrivons pas à dormir, nous voyons bien que le monde n'a pas les dimensions que nous croyons, ces dimensions qui nous rassurent et nous trompent dans les heures domestiques. C'est toujours la guerre, en nous, et cela nous le vérifions à chaque fois que nous prêtons attention à une voix. Écouter aura été la grande et peut-être la seule passion véritable de ma vie. Longtemps j'ai cru que le contrepoint était le but, mais non, le contrepoint n'est que le moyen qui apprend à entendre, qui permet de se glisser entre les lignes comme dans les plis des draps. 

Tout vient à point à qui sait attendre. Je croyais ne pas posséder l'oreille qu'il faut pour Valery Larbaud, et tout à coup, c'est là, bien au fond du tympan, et ça paraît évident. C'est drôle comme les phrases peuvent cacher longtemps leur physionomie réelle et puis la révéler soudainement sans qu'on comprenne ce qui en nous a changé. Il a peut-être fallu faire taire des bruits qui faisaient écran, mais quels sont ces bruits et pourquoi les avions-nous jusque là soigneusement entretenus comme des plantes que nous arrosions chaque jour avec méticulosité ? Comment se plient et déplient les couches de sens qui coulent en nous, comment elles se croisent et disparaissent pour laisser place à d'autres qui semblent venir de nulle part bien que nous soyons seuls responsables de leur naissance ? Quel mystère ! « On nous a élevés à vivre dans les rêves et les théories, et nous crions quand la vie nous opère de nos rêves et quand la réalité prouve fausses nos théories. » Toujours à contretemps, toujours dépassés par la vérité qui serpente en nous et surgit là où elle n'était pas attendue, nous crions comme des dépossédés. Je ne veux pas être opéré de mes rêves, je veux les cultiver, je veux rester auprès d'eux comme une mère auprès de son nouveau-né, c'est sans doute ma limite et c'est par là que je suis vulnérable et ridicule. 

Quelle alliance ? Je regarde la photo qui se trouve à la cuisine, elle me sourit. Ce sourire vit, tout à coup, et transperce le temps. Je le reçois. Elle m'emplit d'elle-même. Il y a cette autre photographie, prise à Villaz, où elle est allongée, m'attend, s'est faite belle pour moi. Je ne la regarde que très rarement, pour ne pas que son empire sur moi s'use et s'effiloche. Elle est belle. Elle ne pouvait pas être autre, surtout. Je n'ai pas de théories sur l'amour, je déchiffre péniblement ce qu'il m'enseigne, jour après jour, mais c'est mon maître, et de cela je ne doute pas, jamais. 

Il y aura ce jour où j'appuierai sur le bouton [Fin/Annulation], où même la musique me sera devenue insupportable, je le sais, je l'ai déjà entrevu, j'ai été le témoin effaré de cette métamorphose incompréhensible, dans une chambre d'hôpital de Rumilly. Nigredo et albedo… Mozart retourné à la pure scatologie. Le Noir profond et lumineux qui aveugle et rend sourd, la matière grise qui retourne à l'état liquide, pré-humain, indifférencié, qui coule hors de ses limites comme l'eau ou la possession qu'on ne peut retenir entre ses doigts. La cuve pleine se vide. Les eaux sales retournent dans la terre pour s'y purifier à nouveau — mais sans nous. 

Plus on écrit plus on doit écrire. La phrase appelle la phrase. La phrase se noie dans les phrases, on y est de moins en moins et peut-être est-ce souhaitable. J'ai écouté Christian Gailly, hier, et j'ai aimé sa voix. Un sédentaire, comme moi. « Je crois que je pourrais vivre sans écrire. » Oui, mais alors quoi ? Plaintes, hurlement, cris… 

dimanche 29 octobre 2023

Altération (Le rêve et les adieux)


Samedi 28 octobre au matin, sept heures. Je m'éveille, au sortir d'un rêve. Mère est nue, entièrement nue, blanche et trop décharnée, maigre comme un squelette, dans la rue, accroupie, en train de faire ses besoins. Je m'approche d'elle, je la prends par le bras pour la soutenir en pleurant. Elle ne dit rien, mais nous sentons tous les deux la honte énorme qui nous tombe dessus et nous écrase. Je ne veux pas qu'elle souffre de cette honte, je la protège autant que je peux de mon corps. Je suis accroupi moi aussi, pour être à son niveau. Autour de moi, je vois ou j'entends des remarques blessantes, mais aussi une femme qui s'approche et touche ma mère avec une branche, est-ce de l'olivier ou autre chose, je ne saurais le dire, mais je comprends que ce geste est un geste de charité ou de compassion. Cette femme est une énigme sans visage, mon regard ne s'attache qu'à ces feuilles (peut-être des feuilles de laurier) qui touchent le corps de ma mère comme pour le transfigurer ou le sauver, je ne sais. La femme disparaît aussitôt. Je reste seul avec ma mère. 

Il n'y a rien d'autre, dans mon rêve, rien d'autre que cette souffrance horrible, et cet amour inconditionnel pour celle qui m'a aimé durant quarante-sept ans. Il n'y a rien d'autre que l'amour et la peine, portés à leur point le plus haut, et qui se rencontrent, là, et la volonté de protéger celle qui m'a donné le jour. La fragilité de ce corps-là, de cet être-là, sa nudité essentielle, ce corps qui va disparaître dans le néant, qui a disparu dans le néant, ce corps que je porte en moi, désormais, dans la nuit insondable de mon propre corps, de ce corps qui va lui aussi disparaître, à la suite de tous les autres, qui va rejoindre le profond charnier où l'amour reste comme le reste des restes, comme le reste absolu. 

Il y a maintenant du soleil, dans le salon où je me tiens en écoutant Michael Rabin qui joue la troisième sonate pour violon seul de Jean-Sébastien Bach. Il est onze heures moins le quart. Je suis debout depuis plus de trois heures et mon rêve me tient compagnie. Je lui parle. Je lui demande de rester encore un peu avec moi. Il voit bien que je fais des efforts pour rester près de lui. J'essaie de ne pas le modifier, de ne pas l'enjoliver, de ne pas lui faire dire ce que j'ai envie qu'il dise. C'est fragile, un rêve, c'est fragile comme le corps nu d'une vieille femme dans défense.

Je ne peux pas prendre au sérieux quelqu'un qui déclare qu'il « se fout de la mort », ou même qu'il n'en a pas peur. Je n'ai rien à faire avec ces gens-là. Vincent m'apprend que Johnny Hallyday, juste avant de mourir, s'est redressé, dans son lit, et a déclaré : « Je ne veux pas mourir. J’ai peur. » 

Le piano est tout nu, depuis hier-soir. Je n'ai plus l'habitude de le voir ainsi, sans tout ce qui le recouvre habituellement, partitions, livres, dessins. Bientôt je ne le verrai plus du tout. Je ne sais vraiment pas comment je vais réagir. J'ai même joué un peu, hier-soir. Retour sur les lieux du crime…

« À soixante ans, tu t'aperçois que t'as rien compris. » (Pierre Barbizet, en 1983, à Aix-en-Provence) Il fait travailler Hélène Grimaud, dans la sonate Les Adieux. « Tiens les valeurs ! » 

Il faisait froid, ce matin. Cinq degrés. Je ne suis pas allé marcher, aujourd'hui. Cette femme est une énigme mais elle a un visage. On revient toujours à Beethoven. Les adieux, les vrais adieux, c'est rare, dans une vie. En général, il est trop tard, quand on les prononce. On n'a pas le cran de dire adieu, ou bien on le dit trop, et c'est la même chose, le ridicule en plus. 

« Sans ralentir. Surtout sans ralentir ! » Et même ça, c'est trop. Un peu plus monolithique, si tu veux. Les deux cors sont pareils. Écoute… après je ne t'ennuierai plus. Mi la sol sol ré do. Ne lâche pas le mi. Et surtout ne quitte jamais le clavier ! Trop fort, excuse-moi… Non, non, il faut refaire. Garde exactement la même couleur. C'est adagio, mais enfin… Les doigts, les doigts… Chut ! 

Les chevaux passent lentement dans la rue, accompagnés de deux chiens. Je suis derrière eux. Le premier cheval est conduit par un homme à pied, le deuxième est monté par une femme très droite qui a une grande tresse. Je dis qu'ils vont lentement, mais, pour les rejoindre, je suis obligé de forcer le pas. J'en déduis qu'ils font du cinq kilomètres à l'heure environ. « Ah, mon cher, des larmes, des émotions ! » 

« C'est de la musique classique. C'est de la musique classique ! J'y tiens. Beethoven y tenait, en tout cas. » J'étais à côté de Messiaen, pour un jury de troisième cycle, et un jeune homme jouait très bien cette sonate. Je trouvais ça très bien. Et je dis à Messiaen : je trouve ça très bien. Et Messiaen me regarde avec un air condescendant et me dit : « Pfff… Il n'y en pas un qui ait compris qu'il n'y a que trois notes, là-dedans. » Et là on touche à toute l'histoire de la musique allemande, de la première école de Vienne, à la deuxième école de Vienne, et on arrive jusqu'à Pierre Boulez. Parce que c'est ça ! Le matériel thématique le plus restreint possible. 

Cortot faisait une espèce de piano. C'est une raison d'écriture… Alors là tu fais du super Cortot ! Reste en mesure, hein. Si, mi, ré mi fa… Je sais bien que c'est une valeur longue mais… Piano ! Maintenant. Pas lâcher les valeurs… Mais avec les doigts ! Les violonistes ne les lâchent pas, les violoncellistes non plus. Pas trop de pédale ! Tout est important, y a que trois notes. On ne lit jamais assez un texte. Chut ! Des bassons légers… Chut ! Il ne se passe rien. Un peu plus lourd. Le temps ! Le temps ! Il n'y a pas d'aisance, là-dedans. C'est bien, c'est bien. Non, c'est très bien, mais c'est commercial. Ça me rappelle Mme Long qui disait : « Quand vous ne voulez pas augmenter, diminuez. » C'est des trucs, c'est génial, si tu veux, c'est bien dans beaucoup de choses, mais là c'est pas la peine (une grande pianiste peut se passer de procédés). Non, écoute bien, écoute bien ! Ba-da-doum, ba-da-doum, ba-da-doum. Les chevaux… Le galop des chevaux. 

Et le Premier prix, qu'est-ce qu'il avait de plus ? De jolies jambes. C'est Puccini qui a insisté. Ma mère pas mécontente, hein, pas mécontente. Il ne disait pas qu'il était le descendant de Giacomo, mais il ne disait pas non plus le contraire. Il avait un petit côté tape-à-l'œil. Je me rappelle les coups de cane qu'il me donnait parce que je ne mettais pas bien la pédale, mais il était moribond. 

Un pauvre garçon qui ne pense qu'à l'au-delà de son texte. La vieille fille pas baisée aux gros seins lardés qui tourne opaque dans son lit creux. Qu'est-ce qu'il donnerait pas pour dormir, le vieux ! Les mots et les phrases dansent comme de vieilles toupies puantes. Ça le dérange dans son repos. La nuit remue, ça sent la nuit mouillée pas assez fraîche, par ici. On voit leurs vieilles dents pourries, leurs mouchoirs morveux, on entend leurs rires ébréchés. Taisez-vous, Bon Dieu, je veux dormir ! Quelques notes de piano reviennent piquer la bête et la laissent hagarde, bredouillante et hirsute. Un silence formidablement épais lui tombe sur la poitrine — chasse tout l'air qu'il avait prudemment accumulé en lui. Il faut tout recommencer. C'est toujours la même chose. Un chien, c'est tout ce qu'il lui fallait, un vieux chien sage qu'il entend tourner dans son panier. Il veut creuser dans son ventre, en extraire les paroles qui pourrissent là, qui fermentent. C'est ça, le raffut ! C'est ça qui le réveille alors qu'il dormait si bien. Enfin… Les vieilles putains se régalent, penchées au-dessus de son cadavre. Ba-da-doum, ba-da-doum, lui bouffent le foie, la rate, les reins, les boyaux, elles se tapent dessus, quel vacarme ! Silence, salopes ! Voyez-les qui se lèchent les doigts, leurs gros doigts rougis de sang et de glaire. Elles reniflent salement, lui arrachent des morceaux de chair, mordent dans son sexe. Parlent la bouche pleine : ça leur dégouline des babines. 

Les mesures 7 et 8 du premier mouvement de la sonate op. 81a. En trois accords, Beethoven change le cours d'une vie, ou d'un récit. J'aime beaucoup qu'Arrau sépare nettement la mesure 7 de la mesure 6. Tout est important : il n'y a pas de détails. Une simple modulation et le sens se renverse.

Du Julien Gracq pour se calmer un peu, on a tout le temps d'écouter les mots, de les observer se monter les uns sur les autres, comme du lierre sur le mur de la maison. Mais qu'est-ce tu dis ? Pas lâcher les valeurs. Des bassons légers courent sous les draps, reniflent, de trois notes en trois notes, qui vont s'épaississant. Tenons le raffut à distance. Prudence ! Les deux chevaux ont un rythme régulier et calme. Andante. « Lebewohl. » Les deux cors. À trois heures il sera deux heures. Ton cerveau se défait sous tes yeux effarés. Ce n'était donc que ça, un esprit ? Chut ! C'est encore trop fort ! C'est encore raté ! Écris avec les doigts, avec les doigts, tiens les syllabes, ne les lâche pas, aplatis-les comme de la gouache cernée d'eau. La nuit remue en toi, trop, tu digères mal le jour et les restes de l'amour. Mais tout plutôt que ce silence épais et poisseux qui t'étouffe, qui colle ton diaphragme d'enfant inquiet et qui te fait compter et recompter les coups comme un dément avalé par son vomi. À soixante-sept ans, tu t'aperçois que tu n'as rien compris. Tu as mal lu, tu as mal écouté, tu n'as pas fait attention, et ton regard on n'en parle même pas. Les portées sont vides. Elles sont toutes parties, les notes, les notations, les valeurs, les durées, avec les soupirs et les pauses, il n'y a plus que ces lignes parallèles qui ne vont nulle part ? Tu es plus seul que jamais. C'est une raison d'écriture, ça ? Écoute, écoute bien ! Tu crois connaître la nuit, mais la grande nuit indiscernable des origines, la nuit infinie qui ne finira plus jamais, tu y as pensé ? Tu regretteras le raffut. Tu entendras l'Adieu à en devenir sourd. Entre les deux cors ton corps aura l'épaisseur d'une feuille de papier vierge. Tu croyais rêver mais c'était la vie d'après la vie, la vie de la muqueuse que tout irrite, même la caresse, quand tu es accroupi, nu dans le caniveau, à pisser de l'encre ou du sang. Il fait bien froid, tout à coup. J'aurais aimé te protéger de mon corps. Il n'y a aucune aisance là-dedans. Aucune. Tout est important, et si vain. On ne lit jamais assez un texte, parce qu'on croit se reconnaître dans le miroir, mais ce qu'on voit dans le miroir, c'est l'Adieu à soi-même. La fosse. 

Je crois n'avoir jamais fait rêve aussi sobre, aussi implacablement univoque. Une seule image, une seule situation, une seule douleur. C'est comme si dans une sonate on isolait une mesure et une seule. Est-ce que dans cette seule mesure on trouverait un sens à la hauteur de la sonate entière ? Cela paraît impossible, naturellement ; et pourtant… Trois notes, comme dirait Messiaen. Trois accords. Un seul geste : L'arrivée sur le do bémol. Sur le do grave, d'abord, à la mesure 2, puis sur le do bémol à la mesure 8… sur l'altération. La musique des très grands compositeurs, c'est un cheminement inédit entre altération et désaltération. La juxtaposition de deux états de la matière sonore et spirituelle, et le passage plus ou moins brutal, plus ou moins complexe, de l'un à l'autre. L'auditeur attentif chemine en compagnie du compositeur et de l'interprète, et ce cheminement transforme son propre corps : je suis persuadé que des variations chimiques discrètes se produisent quand la musique se fait pensée, et jamais elle n'est plus pensée que lorsqu'elle est composée par Ludwig van Beethoven. Il y a des sonates de Beethoven qui, lorsqu'on les a écoutées en entier, impriment à notre être une vitesse qui nous libère de nous-mêmes. De même les rêves nous font sortir de notre orbite. Les rêves sont des altérations, des modulations, des fenêtres ouvertes sur d'autres vies possibles, des seuils qui parfois mènent à des impasses et parfois à une vérité plus grande et plus simple, vérité que l'on avait soigneusement évitée jusque là, mais dont tout notre être sentait la présence secrète.

samedi 23 septembre 2023

Le nœud sinusal

 


Il semble que j'entre dans le dur (de mes relations avec la Faculté). À mon avis, ça ne va pas aller en s'arrangeant. Je crois savoir comment tout ça va finir. Il arrivera un moment où il me faudra ne compter que sur moi : M'en remettre à Dieu, en d'autres mots. C'est assez angoissant, mais c'est aussi très intéressant. — Ma foi sera mise à rude épreuve, sans doute. 

Peut-on vivre réellement en se disant qu'on joue sa vie à pile ou face, je veux dire vivre pleinement, en continuant de faire ce pour quoi on est en vie ? Cette question m'angoisse un peu. Mais d'autres avant moi ont vécu ce genre de situations, qu'on pourrait qualifier de banales. La question, ou plutôt l'inconnue est ma force vitale. Je vois bien à quelle vitesse je suis capable de m'effondrer, en ce moment… Ici aussi il y a matière à penser, et donc à écrire.

La nuit a été particulièrement éprouvante. Des cauchemars horribles m'ont mis face au Mal majuscule dans ce qu'il peut avoir de plus intraitable. Ma mère était au centre du rêve : je craignais qu'on lui fasse du mal — qu'on la torture, pour être précis (et le rêve était malheureusement très réaliste). La douleur que j'en ressentais était inimaginable, intolérable, et le sentiment de mon impuissance pire encore. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, et le petit matin a été atroce, comme après une guerre sans quartier. Comme par hasard, j'ai découvert en me levant une énorme fuite d'eau dans la maison, fuite d'eau qui sans doute court depuis des semaines ! Un bruit constant, du côté de la buanderie : et moi qui croyais que c'était le vieux frigo qui en était la cause… C'était le bruit de l'eau dans les tuyaux, eau qui se déversait à pleins tubes dans l'appentis, là où a été installé récemment un nouveau chauffe-eau. 

Il faudrait que je parvienne à noter ce que j'ai retenu de ma conversation avec le cardiologue, durant le rendez-vous que j'ai eu avec lui à l'hôpital à trois heures, il y a quelques instants, mais mon pauvre cerveau est à moitié paralysé. Il s'est conduit comme une brute sournoise et de mauvaise humeur, se braquant à la moindre interrogation ou au moindre étonnement de ma part. C'est comme s'il lisait en moi : comme s'il avait compris (mais c'est impossible, car j'ai été finalement très complaisant et même docile (il faut entrer dans la tactique)) que j'aurai beaucoup de réserves quant aux traitements qu'il allait me prescrire. Mais pour l'instant, nous n'en sommes pas là. Il le dit lui-même : « Pas de diagnostic, pas de traitement ». Mais pourquoi ne veut-il plus faire de « test d'effort », pourquoi ne pense-t-il plus que la coronarographie est indispensable, comme il avait l'air de le croire vendredi dernier aux urgences ? Mystère. D'après ce que je crois comprendre, il veut d'abord éliminer la possibilité du flutter. Moi, très franchement, je n'y crois plus beaucoup, à ce flutter. Si flutter il y avait encore, on l'aurait vu sur le tracé de l'électrocardiogramme, puisque j'ai fait une crise aux urgences (la deuxième de la journée), sous surveillance, celle-là. Mais surtout, pourquoi la disparition de tout symptôme durant deux ans ? Voilà une question qui me semble bougrement intéressante, puisque ces deux années correspondent à un changement radical d'hygiène de vie… et qui bien sûr n'a pas intéressé du tout mon cardiologue (le contraire m'eût étonné). J'imagine que pour un médecin, et plus encore pour un spécialiste, une « maladie » ne peut pas disparaître spontanément, c'est impossible : les maladies qui disparaissent spontanément sont pour eux… des erreurs de diagnostic. On le voit bien dans l'oncologie. Ce qu'ils ne connaissent pas n'existe pas, ne peut tout simplement pas exister. Ils voient un quart de la route (et je suis gentil, en parlant de quart), et affirment que rien ne peut survenir dans les trois autres quarts, qu'ils refusent de considérer. Il faut oser appeler les choses par leur nom : c'est la bêtise qui est ici à l'œuvre. La bêtise et l'arrogance. Et j'ajouterais la paresse. Pourquoi s'embêter à aller voir ailleurs, puisqu'ils sont censés avoir appris l'essentiel de ce qu'il y a à savoir ? Leur vérité est largement une vérité de cancre, mais si jamais vous osez dire ça, ou même sembler le croire, vous êtes mort, car ils sont aussi très susceptibles et volontiers rancuniers avec ceux qui menacent ne serait-ce que la centième partie de leur pouvoir, pouvoir qui est d'abord et avant tout un pouvoir symbolique. Mon cardiologue aime jouer à un petit jeu qui semble beaucoup l'amuser : il vous demande si vous savez ce qu'est telle ou telle affection, tel détail anatomique, pour le plaisir de vous montrer qu'en réalité vous ne le savez pas du tout. Ma foi, je crois modérément à ses dons de pédagogue, celui-là.

Je vais mieux, ce soir, et c'est essentiellement dû à mon ami Dominique L., urgentiste retraité de la Timone, à Marseille, qui a très bien compris de quoi je parlais, en plus de me donner des pistes sérieuses d'investigations, pistes que je n'osais même pas aborder avec le cardiologue. Comme toujours, le dialogue est essentiel, dans le soin. J'entrevois enfin une autre issue possible à la crise : le paysage se débouche un peu, et ça fait beaucoup de bien. Il est en outre tout à fait d'accord avec ce que j'écris plus haut : ces nouveaux médecins ont un champ de vision extrêmement étroit, et refusent obstinément d'en sortir. Je respire un peu, et, n'était la fuite d'eau et une sciatique très douloureuse, je serais presque serein, ce soir. 

Vincent m'écrit ceci, que je crois très juste : « N’oubliez pas une chose non plus : les médecins se vexent dès qu’on leur pose une question à laquelle ils ne savent pas répondre, et le cachent plus ou moins adroitement, c’est-à-dire avec plus ou moins d’amabilité, selon leur intelligence. La bêtise des étudiants en médecine m’a toujours paru visible sans qu’on ait besoin de les approcher de trop près. Aux terrasses des cafés parisiens, de loin, on les reconnaît à leurs gestes et leurs façons de vieux collégiens dans des corps de jeunes adultes. Mon idée, quand j’avais 25 ans, était que ces étudiants travaillent trop depuis toujours. Ils deviennent médecins sans avoir jamais vécu. D’où leur air de savants nigauds et inquiétants tout juste sortis de leurs couches, qu’ils gardent parfois jusqu’à un âge avancé. » Il faudrait parler sérieusement, un jour, des études de médecine, il faudrait que quelqu'un se dévoue pour jeter enfin un regard critique et général sur ce processus si particulier : comment un savoir technique s'articule à cet art si délicat, qui demande tant de doigté et de finesse, le soin.

Inépuisable sujet que celui de la médecine moderne dans sa phase tardive. La plupart des gens ne réalisent pas du tout dans quoi nous avons mis les pieds depuis une vingtaine d'années. C'est allé très vite, et ça ira encore plus vite, précisément parce que le processus se déroule dans une indifférence ou au minimum une incompréhension totales de ce qui est en train de se mettre en place. La cohérence avec les autres démolitions en cours est stupéfiante et c'est peut-être pour cette raison qu'on peut ne rien distinguer. Que ce soit l'École, les administrations, la manière de s'alimenter, la culture et l'agriculture, l'esthétique, les mœurs, le tissu humain, la langue, tout est pris dans un mouvement si homogène qu'il semble parfaitement coordonné, même si les vitesses peuvent différer quelque peu selon les secteurs ; l'effondrement est aujourd'hui unanime et convergent, et il faut être soit complètement aveugle soit complètement demeuré pour ne pas apercevoir le panorama qui a les dimensions et la densité d'une super-montagne. Les portes s'ouvrent sur un paysage grandiose qui certainement doit exalter les fervents aliénés qui pensent que c'est la seule manière de sauver le monde. Abandonner et saccager tout ce qui faisait la richesse et la valeur d'une civilisation qui a tout de même donné de beaux fruits, pour quoi, pour quels résultats, pour quels bénéfices ? Moins de CO2 et plus d'égalité. Quel bilan !

La débilité naturelle a fait un pacte tactique moins paradoxal qu'il n'y paraît avec l'intelligence artificielle : ces deux-là ont chacune besoin de l'autre, elles se tiennent par la barbichette. À chaque fois que j'entends dire que c'est Macron (ou Biden, ou Trudeau, ou Ursula von der Leyen) le problème, je me demande si ceux qui affirment cela sont sérieux ou s'ils se moquent de moi. Comment peut-on penser sérieusement que remplacer un pion par un autre pion changera quoi que ce soit au Mécanisme dont nous sommes les jouets ahuris ou consternés. C'est précisément cette illusion-là qui permet au processus de se dérouler sans anicroches (changer pour que rien ne change). À cet égard, l'accession au pouvoir de Giorgia Meloni est parfaitement révélatrice, s'il en était besoin. Vous voulez vraiment mettre un visage sur le Mal ? Je vous propose François, l'homme en blanc, le Liquidateur. Regardez attentivement son visage, et vous verrez distinctement la passion noire de la liquidation. Il est venu pour défaire, l'anti-pape. Et ce n'est pas une question d'intelligence, pour le coup. Le remplacement de Benoît XVI par François est le coup de maître qui a permis à la civilisation (la nôtre) de se suicider en gardant ses habits et ses noms. Qui n'a pas perçu, dès l'origine, la brutalité inouïe de ce personnage ne voit rien, ne comprend rien. 

Il faut mettre le mot « suicider » entre guillemets, bien sûr, car il ne s'agit pas d'un suicide équitable. Certains seront suicidés plus vite et plus fort que d'autres, et plus durablement. Le nouveau modèle se veut La Solution au capitalisme en décomposition, et il reprend les traits saillants de tous les systèmes qui ont failli jusqu'alors : communisme, capitalisme, fascisme, démocratie représentative, et j'ose ajouter nazisme, en une synthèse audacieuse et technocentrée. Masques sur masques… Vous en ôtez un, un autre apparaît, sans fin. Tournez manèges ! Ce qui est certain, c'est que les bénéficiaires seront très peu nombreux. On les reconnaît déjà ; ils ne sont presque plus humains, et leur inhumanité perce l'écorce en maintes circonstances. On le sait mais on n'ose pas le penser. Comme ils ne sont plus humains, ils s'accommodent très bien de la sauvagerie qui ne demande qu'à remplir les espaces laissés vacants par la décomposition en cours, et qui n'est pas du tout un défaut, ou un accident. Elle est aussi nécessaire que les gardes rouges l'étaient pendant la Révolution culturelle. La peur, qu'elle soit sociale, politique, sanitaire, administrative ou privée, est aujourd'hui omniprésente, et c'est pas du tout un hasard. Regardez autour de vous. Même dans l'intimité. L'abolition des frontières et des séparations de toute sorte terrorise, mais c'est une terreur douce, silencieuse, c'est un cauchemar indicible et lent. Tout le monde se tient à carreau, y compris de sexe à sexe. La peur est devenue un principe, une modalité existentielle qui a trouvé dans les écrans et les masques des figures performatives. Elle s'auto-entretient et se diffuse par capillarité signalétique. Elle dispose partout ses symboles et ses totems en les faisant passer pour des protections hygiéniques, qu'elle nomme Sécurité. Comme il ne reste plus que ça, on a envie d'y croire. Sinon le fond se montre brutalement et nous aveugle. Et chacun de se dire : tant que j'échappe à la sanction (qui ressemble à l'accident à s'y méprendre), tout va bien. Essayons de durer encore un peu ! 

En écrivant ces lignes, j'écoute Nuages, de Claude Debussy, la première pièce de ses Nocturnes, parce que je veux pouvoir sentir physiquement qu'un autre monde a existé, que je l'ai connu, que je n'ai pas rêvé. C'est ma manière de rester en vie. La seule que je connaisse. Mais déjà ce monde-là paraît si lointain, si nu, si fragile, qu'on doit plisser les yeux pour en discerner les contours. On le voit à travers les quelques larmes qui nous restent. Nos yeux rougis nous brûlent et l'air qu'on respire est trop chiche. Chaque atome de vie nous semble un corps perdu qui erre lamentablement à travers l'espace ivre de silence et de solitude. N'existe-t-on plus qu'en nos mémoires, elles aussi fragmentées, exsangues, déchues, comme des nuages qui se déchirent et passent sans interruption de forme en forme ? Dans ce vide formidable on cherche une ébauche de baiser mais les bouches sont des gouffres sans fond et sans limites. Nous sommes à bout… Seul un dieu pourrait encore nous sauver et nous indiquer notre place. Mais en aurait-il envie ? Si l'Être a besoin de l'homme pour se manifester, Dieu, lui, peut ne jamais se montrer, et pourtant être, sans fin. 

***

Je voulais parler du soin et je me suis égaré en chemin. Mais peut-être pas tant que ça. Sur le relevé de mon holter, je vois des pauses. Sont-elles respiratoires, ou cardiaques, je l'ignore, mais ce sont des pauses. Comment reprocher à son cœur de faire des pauses, ici ou là ? Il n'a pas droit au silence, peut-être ? Il ne peut pas être beethovénien, le cœur, ni webernien ? On exige qu'il joue du tambour nuit et jour ? Il est condamné au Boléro ? Il est insomniaque ? Mais je viens d'apprendre une nouvelle extraordinaire : le 13 septembre dernier, à cinq heures quarante neuf du matin, je suis mort et j'ai ressuscité quatre minutes plus tard. Tout cela sans l'aide de personne… Ah, j'aurais au moins réussi ça, dans ma vie ! La seule chose que je regrette est de n'avoir aucun souvenir de ces quatre minutes passées là-bas, ailleurs. Et après ça on me dit casanier…

« Le rythme cardiaque normal est commandé par une formation spécifique située dans l’oreillette droite : le nœud sinusal. Le nœud sinusal est doué d’automatisme et peut engendrer spontanément, grâce à des propriétés électriques bien identifiées, des impulsions qui sont à la source du battement cardiaque. La fréquence de production des impulsions détermine celle du rythme normal dit sinusal. En fait, l’activité propre du nœud sinusal est en permanence modulée par des neurotransmetteurs émanant de systèmes cholinergiques et adrénergiques. De telles influences s’exercent en permanence par le jeu d’interactions complexes dont l’effet résultant sur le nœud sinusal produit la fréquence cardiaque observée. La modulation nerveuse a pour effet d’adapter la fréquence cardiaque, et par conséquent le débit sanguin, aux besoins métaboliques des tissus. Elle constitue un facteur d’homéostasie. Si la bradycardie du sommeil est associée à une forme d’hibernation, à l’opposé l’activité diurne et l’effort, en stimulant la libération de catécholamines, produisent une augmentation salutaire de la fréquence cardiaque. Le rythme sinusal normal est aussi un déterminant essentiel de la qualité de vie. »


vendredi 22 septembre 2023

 Nuit de la Mère.

jeudi 31 août 2023

De bon matin, à Bandol

« Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père. » 

Mon temps, ce fut d'abord celui de la “micheline” (qui n'en était pas vraiment une) qui nous emportaient à Annecy, ma mère et moi, quand j'avais quatre ou cinq ans, et que cette dernière me chantait l'Arlésienne de Bizet. De la chanson, je n'entendais que le premier vers : « De bon matin, j’ai rencontré le train », et ce train était celui, jaune et rouge, qu'il arrivait que je conduise, guidé par le machiniste, grâce à une mère très persuasive. Les rois mages ne m'intéressaient absolument pas, je n'en avais que pour les rails, les aiguillages et la cabine de pilotage, les manettes, les compteurs, les tuyaux, les bruits et les secousses. Nous étions trois rois debout parmi les étendards, l'homme, la mère et moi, dans les odeurs d'essence et d'huile. Devant nous, le monde déroulait son théâtre rythmé : le son des roues sur le rail est une des toutes premières musiques que j'aie entendues, et je n'oublie jamais ce rythme vital et rassurant. 

Il suffisait de s'éloigner de vingt kilomètres de la maison pour être dans un autre monde — dans le vrai monde, plutôt. De bon matin, c'est la civilisation qui paraissait, qui sortait de son sommeil, qui se dévoilait aux yeux de l'enfant qui n'en croyait pas ses yeux. Ainsi allait le monde qui n'était pas encore saturé de dialogues, dont le bruit était encore tenu en respect par la crainte et la confiance, par l'amour et la tendresse consacrée. Silence et parole, de là où je me tiens aujourd'hui, me paraissent avoir été miraculeusement dosés, équilibrés, ordonnés par une sagesse intime et grave qui jamais ne se disait mais qui modérait chaque geste et chaque sentiment.

Pendant ce temps-là, le père avait une vie inconnue, dissipée, dont les échos nous sont parvenus longtemps après les mille détours de la rumeur. La débauche et la liberté n'étaient pas encore sœurs, les voyages avaient le caractère paisible et doux de la sieste d'été ou d'une promenade dans les paysages familiers qui bordaient les heures lentes. Les distances étaient courtes, à portée de sens, qui ne ridiculisaient pas notre entendement commun, qui ne nous perdaient pas au milieu de nulle part ; pour le dire en d'autres mots, le tourisme, indésiré, nous était inconnu, et le pays, dont chaque corps était une anamorphose, avait encore une raison d'être indiscutable et charnelle. La voiture, le train, étaient tout ce qu'il nous fallait, et nous suffisaient, quand ce n'était pas le vélo ou la mobylette. Les jumelles, le microscope et le téléphone nous donnaient la mesure d'un monde seulement amplifié par la télévision naissante. L'image et la globalité avaient encore une fausse modestie de première communiante, elles cachaient bien leur jeu. L'universalisme était un provincialisme ; nous n'y croyions que parce que l'étranger, le vrai, nous était inconnu, que nous situions dans un ailleurs féérique. L'exotisme, ce péché auquel nous succombions avec des gourmandises adolescentes et naïves, avait le goût de l'éphémère. Nous savions bien qu'il faudrait vite en faire le deuil : c'était une question autant morale qu'esthétique. Il restera pourtant fiché en nous comme une dent cariée à force d'avoir mâché trop de sucreries, de nous être étourdis de pittoresque et d'oblatives niaiseries. L'univers s'est peut-être vengé d'avoir été si ingénument considéré, avec autant de légèreté que d'arrogance ; il est désormais à l'intérieur de chacun d'entre nous, comme une caverne sans limite et un spasme mauvais qui fait éclater nos rêves et nos sens, et les disperse aux quatre vents de la perception. Sans les machines, nous sommes dorénavant incapables de nous saisir du monde qui ne nous entoure plus qu'au second degré, qui s'éloigne au fur et à mesure que la technologie arraisonne nature et culture et pénètre jusqu'au cœur de nos songes. Plus nos machines sont puissantes et perspicaces plus nous nous laissons dériver à l'extérieur du nous qui nous reliait aux autres : Tout laisser derrière soi, avant même la mort, alors même que nous croyons posséder la matière et ses liaisons fortes, est devenu une habitude qui nous éblouit et nous étourdit. Nous avons cessé de croire que le prochain est proche — c'est trop simple — pour épouser d'autres croyances plus abstraites, à l'abri de nos écrans. 

Ils veulent des enfants, mes contemporains, ils ne veulent même plus que ça, mais ils ont peur de tremper leur queue dans un vagin, alors pour se changer les idées ils vont au bout du monde sans carbone, pour en chercher. C'est du sport, c'est moral et quand ils donnent des gifles ils s'excusent vite fait, même avant qu'elle parte — toujours sur le qui-vive : les mères sont aux aguets, dans les Airbnb et les aéroports, ça rigole plus du tout. C'est pas eux qui prendraient une micheline pour faire vingt kilomètres en chantant du Bizet. Leurs rêves sont si grands qu'ils sont à l'intérieur, sans espoir d'en réchapper. Ils n'ont plus de pères, plus de mères, plus que des potes et quelques putes. De bon matin, ils font de la muscu en matant les news et les selfies du jour sur Twitter. Ne pas avoir de père délivre de la folie douce qui tient les enfants à l'abri de la poésie machinale. Mais tout ce qui les intéresse, c'est la température des pôles, les chiffres, les courbes des ventes et la survie éternelle. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis, et les femmes sont aussi bêtes que la vie. File-moi ton obole, / Ma belle Fernande, / Que je me gondole / Comme une légende / Sur mes pauvres guiboles.

Relisant des textes que j'ai écrits il y a quinze ans, il arrive que je ne les comprenne plus du tout. Relisant celui-ci, que j'avais laissé en plan depuis quatre jours, je ne le comprends déjà presque plus. Dimanche, j'étais dans Bizet, mais aujourd'hui je suis avec Charlie Parker et Wayne Shorter. Il ne sert à rien de faire semblant : l'être est une fiction mal ficelée — je ne suis plus qui j'étais hier-soir et je ne sais pas qui je serai ce soir. C'est à Bandol / Que je bande. / C'est une farandole / Au goût d'amande, / Mais je dégringole / Et j'en redemande. Sans l'effroi, le sexe n'est pas grand-chose. Sans le sexe, l'écriture n'est rien : le sexe est une caisse de résonance pour les mots. De bon matin, seule la fantasia chez les ploucs nous redresse le museau. Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire : le temps se disloque et se déglingue en moi ; tout se ramollit ; j'essaie d'attraper et de retenir quelques morceaux au passage. Micheline montre-moi vite tes miches, au fin fond des marais ! 

vendredi 14 juillet 2023

Ombres et savoir


Ettie est morte. Je l'ai appris quelques minutes après avoir terminé les deux petits textes que je lui ai consacrés. J'ai trouvé une très belle page d'hommage sur la Toile et j'ai eu un peu honte d'avoir écrit ce que j'ai écrit. J'ai même pensé à effacer mes deux textes. Et puis non, il n'y a aucune raison. Je ne médis pas en racontant très exactement ce qui s'est passé entre nous, c'est même tout le contraire. Je lui garde beaucoup de tendresse, bien que je pense être passé complètement à côté de la femme qu'elle était. C'est l'histoire du malentendu qui m'a intéressé, le malentendu qui est à la base de toutes les histoires d'amour. Ici, il prend une tournure presque comique alors que dans d'autres situations il peut être terrible. 

Valentine est morte avant-hier, une semaine exactement avant le 19 juillet, et dix jours avant son anniversaire. Il ne manquerait plus que j'apprenne la mort de Christine Loison, dont j'ai retrouvé les trois photos qu'elle m'avait envoyées de Cannes, au début de notre histoire d'amour. Au dos de chaque photographie (carrée), un « Je t'aime ! », au stylo, très affirmatif et très émouvant. Je croyais avoir jeté ces photos que j'ai miraculeusement retrouvées il y a quelques jours. En voilà une qui a complètement disparu de la surface de la Terre ! (Tout le monde n'est pas sur les réseaux sociaux, c'est rassurant.) Depuis le temps que je la cherche, sur le Net… Pas une trace. Elle ne se trouve pas non plus sur les photos de classe que j'ai pu voir ici ou là. Quelle tristesse ! Elle devait être comme moi qui à chaque fois me débrouillais pour éviter ces séances que je trouvais ridicules et humiliantes. S'il y a quelqu'un dont j'ai envie d'avoir des nouvelles, c'est bien Christine ! C'est avec elle que ma vie a commencé. C'est en tout cas le sentiment que j'ai aujourd'hui. Tout a commencé dans ses bras

Quant Ettie était ici, elle m'a raconté la triste histoire de son mariage avec Tom Luckey (sic), sculpteur assez célèbre si je me souviens bien, qui était tombé par la fenêtre, en pleine nuit, alors qu'il était allé pisser, et qui s'est retrouvé complètement paralysé. Les choses se sont très mal passées pour Ettie, à partir de cet accident. Elle s'est occupée de son mari comme elle a pu, ce qui était une charge extrêmement lourde — je suis bien placé pour le savoir —, mais elle a eu très vite toute la belle-famille contre elle, qui a été odieuse (la soupçonnaient-ils d'être responsable de l'accident ?), et elle a finalement dû abandonner la partie, toute sa vie de femme mariée et tout ce qu'elle possédait. Je crois que même ses enfants sont devenus des ennemis. Quand je l'ai revue, il y avait peu de temps que ces sinistres événements s'étaient produits, et je n'ai pas du tout mesuré la violence du choc qu'elle avait subi, d'autant plus que peu de temps auparavant on lui avait annoncé qu'elle était atteinte d'un deuxième cancer. 

« Maman est morte » m'a écrit M., vingt ans tout juste après que j'ai écrit et prononcé cette phrase. Mais sa mère est morte heureusement dans de bien meilleures conditions que la mienne, et plus âgée. Elle s'est « éteinte », comme on dit, et pour une fois je trouve que l'expression convient parfaitement. Quoi qu'il en soit, j'ai senti très nettement la grande ombre de la mort sur moi, durant ces quelques jours. Le mois de juillet est toujours un mois dangereux. Quand je demande à M. comment elle va, elle me répond qu'elle n'en sait rien, et je le comprends très bien. Je me rappelle juillet 2003, et cette chose incroyable qui nous dépossède de nous-mêmes. Nous sommes ici et nous n'y sommes pas du tout. Notre corps et nous, ça fait deux. Je me revois dans le couloir de l'hôpital de Rumilly, ce samedi matin du 19 juillet 2003, à onze heures : je voyais les autres arriver, je voyais leurs corps se mouvoir dans le couloir, avancer vers moi, émettre des sons, parler, ils étaient dans le présent, un drôle de présent auquel mon corps n'appartenait pas. Il y a une présence de la mort, très sensible, très concrète, qui agit comme un couteau dans la chair des heures. Quand la mort frappe près de nous, nous avons la sensation d'un immense coup de vent qui peut nous emporter si nous ne sommes pas bien arrimés au présent. Il y a de la place pour tous ceux qui ne croient plus être indispensablement eux-mêmes, la mort n'est pas à ça près. 

Pour me protéger, j'écoute Cecil Taylor en solo, dans ce disque que j'adorais en 1976 : Silent Tongues. J'imagine que ce genre de musique est devenu complètement incompréhensible à la grande majorité des humains que je fréquente, mais moi je m'y accroche comme à une boussole. C'est mon corps, qui réclame ça : celui qui refuse le néant. 

En lisant la page consacrée à Ettie, Ettie Aydlett, j'ai appris qu'elle avait étudié entre autre à Nice, chose que j'ignorais complètement, et qu'elle était née en 1954, alors que j'avais toujours cru que nous n'avions qu'une petite année d'écart. Elle était mon aînée… Avait-elle eu un petit ami avant moi ? Je ne le saurai jamais, mais j'ai tendance à croire que j'ai été sa première histoire d'amour. 

Qu'est-ce que j'espère, en publiant ces photos de certains personnages de mon passé ? Sûrement pas le faire revivre, non. Je crois que je veux seulement trouver en eux un appui, quelque chose qui me permette de croire que j'ai vécu, que tout cela n'est pas une farce grotesque, ou une pure élucubration de mon esprit. Le temps est une drôle de chose. Plus on avance dans la vie et plus on éprouve son côté farceur. Il est capable de tout, et pour commencer de nous renverser cul par-dessus tête, nous faisant prendre des vestibules pour des lentilles et des récits pour des gangrènes. Ce qui me frappe, en revoyant ces visages aimés, c'est à quel point les hiérarchies que l'on croyait gravées dans le marbre vacillent et même se renversent. Telle fille que l'on avait cru aimer à la folie nous semble bien fade, à côté de ces vieux fantômes dont nous n'avons que quelques traces ténues. On change quand on croit être constant et l'on est d'une cohérence inébranlable alors qu'on pense se métamorphoser en profondeur. Une fois de plus se vérifie la terrible loi : nous ne comprenons pas ce que nous vivons, et quand nous le comprenons, il est trop tard : ça ne sert plus à rien. Nous n'avons pas su voir, c'est la seule clarté.

Ettie aurait peut-être voulu que je l'aime, mais je n'avais pas d'oreille pour elle, trop pudique pour insister. Elle n'était pas le genre de fille à se mettre entre le soleil et vous. Elle n'aveuglait pas les hommes de sa beauté. Quant à moi, il me fallait souffrir pour croire qu'il se passait quelque chose, le poison de la jalousie pour sentir que l'amour était autre chose qu'un agréable passe-temps estival. Christine avait tout ce qui manquait à Ettie : le désir et le regard des hommes avaient creusé des sillons en elle, des gouffres où il était bon de se laisser tomber. Elle savait d'instinct par qui elle était regardée, désirée, convoitée, et tout son corps était un instrument d'une folle précision. C'est ce qui nous fascine et nous attire tant, quand nous découvrons les femmes : ce sont des artistes, des géomètres et des savants, et nous sommes des ploucs qui ne comprenons rien à ce qui nous arrive. Hilary Hahn parlant de Menuhin dit qu'il « joue autour du pilier de son calme intérieur, même dans les passages difficiles ». Je crois que je n'ai jamais connu que des passages difficiles, avec les femmes, et mon pilier de calme intérieur était si profondément enfoui en moi que je n'en ai jamais soupçonné l'existence. 

dimanche 2 juillet 2023

[Journal*] mardi 6 août 2002

 (Cuisine de la Closerie, 8h du matin)

De nouveau, le bonheur d'être seul avec ma petite mère. (Sylvain disait : « Tu as un relation très particulière avec Mère ! » Comme si les relations humaines pouvaient être autres que “particulières”. J'en viens à croire qu'il dit cela parce qu'il n'a aucune relation…)

Pièce de Fauré ressemblant à du Schubert… Je déteste Brad Meldhau.

« Jérôme, vous êtes là ?

— Oui, j'arrive.

— Venez regarder dans le seau hygiénique !

— Non. Merci. Sans façons.

— Vous ne voulez pas ? Vous ne voulez pas voir ?

— Non, je sens ça d'ici…

— Elle a tout bien fait ! C'est super, hein, Madame Vallet !

— Oui. »

Elle passe à côté de moi avec le seau. On sent qu'elle résiste difficilement à l'envie de me montrer… Tout l'étage est empuanti, j'ai le cœur au bord des lèvres, je redescends en courant, je m'enferme dans la cuisine, j'ouvre la fenêtre, le tousse, je pleure… À la radio, la mort d'Isolde dans la transcription de Liszt… 

Mon amie la Chaconne de Bach-Busoni à la radio (10h30). Quelle merveille ! Faire sonner le piano comme ça… Un vrai paysage ! On circule dans un train de grand luxe (l'Orient-Express ?) et on admire le paysage… Mais le pianiste (KWP) est une vraie tarte ! C'est petit, ininspiré au possible, il parle une langue qu'il n'a pas l'air de comprendre.

Enfant, j'exaspérais ma mère parce que je sentais mon assiette pour savoir si la nourriture était suffisamment (ou trop) salée. « Mais le sel n'a aucune odeur, voyons ! » déclarait mon père avec juste raison. Ils avaient raison mais ils avaient tort, car ce qui m'intéressait, ce qui me préoccupait, n'était pas l'odeur du sel, mais le fait de savoir si ma nourriture était ou non salée, et certains mets changent légèrement d'odeur selon qu'ils sont salés ou non, comme d'ailleurs selon leur température — et je reniflais aussi mon assiette pour savoir si c'était trop chaud…

« Bonjour Mère.

— Qui c'est ? Un revenant ?

— Pourquoi… ?

— Tu viens pourquoi ? Pour m'embrasser ?…

— Bon… »

Et ils s'en vont. Fin de la visite.

Je descends à la cuisine et j'entends le Miserere d'Allegri. Miracle du Temps transmué en sons. Douceur infinie de la mort. Viens. Traverse l'éternité avec nous. Ta place est là. Secrète. Silencieuse. Bienheureux voyageur immobile. Un seul nuage dans le ciel, tout de lumière, de calme, de patience. Gamme de blancheur, souvenir du désir, sans douleur… Il est trois heures de l'après-midi, il faut que je fasse la vaisselle, et un bon gâteau aux pommes. Je me demande si Mozart aurait aimé mon gâteau aux pommes. 

[Journal*] mercredi 17 juillet 2002

 (Closerie, deux heures moins le quart de l'après-midi, cuisine)

Circé est là-haut, avec Mère.

« Un matin, l'un de nous, manquant de noir, utilisa du bleu. » (Renoir) La vie est simple comme une absence de couleur. L'un de moi, un beau matin, manquant de Sarah, baisa Judith… Un autre de moi, manquant durant une chaude après-midi de ses cuisses de nageuse, écrivit une page, et le lendemain une autre, et puis, sur ces pages, passa du noir au bleu, et puis du bleu à la présence, et puis de la présence à la syntaxe, et au détour des phrases franchit toute une année, d'un printemps à l'autre, d'un corps à l'autre. Comme la vie est simple quand on dispose d'un peu de silence. Et d'un peu d'absence. 

Hier, Paco a téléphoné, ici. Il est tombé sur Sylvain, a sans doute été surpris, a demandé à parler à Mère. Elle a refusé de lui parler. 

Je lui montre La Baigneuse aux cheveux longs. Elle s'endort.

[Journal*] lundi 15 juillet 2002

 (Cuisine de la Closerie, sept heures moins le quart du matin, concerto pour hautbois et cordes de Bach)

Mère m'appelle à six heures moins dix. J'entends une voix étouffée (plus qu'étouffée, sourde, grave, décolorée, inarticulée, comme sortie, mais si peu, de la ouate) : « Jérôme… Jérôme… » D'abord je crois rêver… Je me lève en quatrième vitesse, le cœur battant, et je me précipite dans sa chambre. « Qu'on me coupe la gorge ! Je suis en enfer ! » Je parviens à la réconforter, à lui faire prendre conscience qu'elle n'est plus à l'hôpital, qu'elle est près de moi et qu'elle n'a rien à craindre. Elle boit trois ou quatre gorgées d'eau et me dit : « J'ai résolu le problème de l'énigme… — Quelle énigme ? — Celle du poids qui pèse sur mes jambes. » J'enlève la troisième couverture, la plus lourde. Elle s'apaise un instant, puis j'entends : « La guerre… La guerre… » « Quoi ? » « Heidegger ! Heidegger ! — Martin Heidegger ? — Oui. Martin Heidegger ! Qu'est-ce qu'il vient faire là, celui-là ? » Je lui dis qu'elle a peut-être rêvé de lui, ou bien d'Hannah Arendt ? « Oui, je crois bien. Hannah Arendt… Qu'est-ce qu'elle vient faire là, celle-là ? » 

Épisode caractéristique, hier-soir, au chevet de Mère. Francette est là, Géraldine aussi. Je les avais laissées, mais au bout d'un moment, je remonte dans la chambre. Géraldine est à gauche, assise, elle caresse le dos de sa grand-mère, qui porte une montre ridicule, une montre rose. Francette est debout, à moitié hystérique, elle rit, elle se dandine d'un pied sur l'autre. « Elle me prend tout, elle a fouillé dans mon sac, a pris ma montre, et maintenant tu veux mon pantalon, hein ?! » Je ne comprends rien à son délire, ou plutôt je comprends trop bien… Je demande à Mère ce qu'elle veut ; elle ouvre de grands yeux un peu hagards. Ne répond pas. Ne répond pas parce qu'on ne lui en laisse pas le temps. Francette tient le crachoir, en hurlant presque : « Ben le pantalon ! Là ! Tu vois ? Elle veut mon pantalon… » dit-elle en prenant la ceinture à deux mains et en la tirant vers le haut, d'un mouvement grotesque. Je lui coupe la parole en regardant Mère : « C'est à Mère, que je parle, c'est sa réponse, qui m'intéresse ! » Elle continue à rire comme une cinglée, et à parler fort, mais j'ai parlé encore plus fort. 

samedi 1 juillet 2023

[Journal*] avril-mai 2003

 26 avril 2003 (Une heure et demie de l'après-midi, à l'hôpital de Rumilly, chambre 102)

Je suis à gauche du lit, assis sur une chaise verte. À ma gauche, la fenêtre devant laquelle se trouve une petite table beige à pieds métalliques. Il fait gris. Il n'y a aucun bruit, sauf celui de l'oxygène que Mère absorbe par les narines et celui de l'eau du chauffage. De temps à autre, quelques voix assourdies, une porte qui claque au fond du couloir. Le seul bruit qui retient mon attention est celui de sa respiration, qui est plus ou moins profonde, plus ou moins fluide. Parfois, des ronflements, ou des raclements liquides, comme si elle s'étouffait, et au même moment, son ventre (est-ce son ventre, ou ses poumons ?) fait un bruit sourd, rond et pourtant liquide, ou semi-liquide. J'écoute chacun de ces bruits, partition vitale. 

Parfois tout s'arrête, elle ne respire plus, elle ne remue plus du tout. Et puis elle tourne la tête vers moi, me tend la main gauche, qui réclame la mienne, muette, elle ouvre les yeux, me regarde, j'en suis certain, elle me voit, et me fait une esquisse de sourire, infime et gigantesque. Suis-je normal ? Il me semble que pour la douceur de moments tels que ceux-ci je pourrais donner ma vie. Son souffle est mon souffle. Son visage est mon visage. Je lui parle. Est-ce que je lui parle trop ? C'est possible ; il faut qu'elle se repose. Mais comment ne pas lui dire que je suis là, que je ne suis là que pour elle, que tout mon être et les quelques forces que je possède sont pour elle, uniquement pour elle. « Prends ma force, petite mère chérie, prends ce dont tu as besoin, je veux bien te donner ma vie s'il le faut absolument, pourvu que tu restes près de moi. » Je n'ai aucune hésitation. Malheureusement, je ne suis pas une force de la nature… Mais le peu que j'ai je te le donne volontiers. Qu'ai-je à faire de ces

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Mardi 29 avril, quatre heures de l'après-midi, hôpital, à droite de Mère. Elle a du mal à respirer. Je lui ai parlé. Lui ai lu le début du Cantique des Cantiques. Puis quelques vers de la Légende des siècles

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Mercredi 30 avril 2003, hôpital de Rumilly, quatre heures de l'après-midi. Elle est beaucoup mieux aujourd'hui. Elle réagit. Reste éveillée de très longs moments. Se fait comprendre. Me sourit. D'ailleurs l'infirmière brune qui sort d'ici m'a dit qu'elle lui avait souri aussi. Très fréquemment, elle tourne la tête à gauche pour vérifier que je suis là. Elle vient à l'instant même de le faire, et de me sourire. Elle voit que j'écris, je lui montre ce cahier. Elle sourit encore. Puis semble s'assoupir. Elle bouge ses jambes. Je la masse. Je soulève la jambe droite, celle qui est paralysée, par le genou, je fais des flexions, nombreuses. Bien sûr, elle ne s'en rend pas compte. Mon angine va mieux. Jean-Louis m'a donné un traitement de cheval (Vioxx, antibiotiques).

Je suis épuisé. Je m'endors… Il pleut, le tonnerre gronde.

Kundera : L'Ignorance, p. 127 : qui a raté ses adieux ne peut attendre grand-chose de ses retrouvailles. »

« (…) de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi les bruits. » 

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Jeudi 1er mai 2003, hôpital, cinq heures de l'après-midi. Je lui apporté une branchette de lilas. Elle a souri, l'a prise et l'a portée à son nez pour en sentir le parfum. Plus tôt dans l'après-midi, je lui massais la jambe droite, quand j'ai senti tout à coup qu'elle la (me) repoussait avec beaucoup de force ! J'en ai parlé à Mangin au téléphone, mais je n'ai rien compris à ses explications.

Je suis fâché avec Valérie. Je la trouve vraiment culottée. Elle trouve le moyen, par trois ou quatre fois, de venir (ou de projeter de venir) à Rumilly, en mentant à son mari, à tout le monde, pour son plaisir, mais quand pour une fois je lui demande de venir pour m'aider à tenir le coup, elle refuse tout net, et pis que ça, elle me demande de ne pas le lui demander. 

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Vendredi 2 mai 2003. Hôpital de Rumilly, une heure moins le quart de l'après-midi. Je suis auprès d'elle depuis midi. Elle n'a pas montré beaucoup d'enthousiasme à me voir… Je lui ai fait respirer du lilas, mais elle n'a pas manifesté la joie que cela lui avait procuré hier. Elle est pessimiste et fataliste. Semble toujours dire : « À quoi bon ? » à tout ce que je lui dis ou montre. J'ai apporté un grand bloc de papier blanc et brillant et un gros feutre bleu. J'écris quelque chose sur le bloc, et je lui montre. Elle regarde attentivement, prend le bloc dans sa main, le fait tourner, regarde la page sous plusieurs angles… Mais c'est comme si elle déchiffrait une langue étrangère. Elle a l'air de faire un effort, de chercher à comprendre… puis elle paraît renoncer. Elle ne sourit plus comme hier mais elle a moins de mal à respirer. Sa main est sur la mienne. C'est toujours sa main, avec son alliance, ses ongles encore faits, je reconnais sa peau, sa douceur, je sens l'odeur de son corps, de son vieux corps malade, et cette odeur m'est précieuse. Le dessus de sa paupière gauche est jaune d'or. De temps en temps elle ouvre les yeux, les tourne vers moi et pousse un soupir en haussant les sourcils : « Tu es là, tu es toujours là. Mais à quoi rime tout ça ? » Quand je tousse, elle tourne la tête vers moi, l'air étonné et presque inquiet…

(Cinq heures du soir, hôpital)

Elle râle souvent, ne semble pas me reconnaître. Elle me regarde intensément, mais avec ce questionnement visible : « Qui es-tu ? » Qui es-tu, me demande ma mère ! Suis-je parti si loin, si longtemps, moi qui ne l'ai pas quittée depuis treize ans ? Suis-je parti sans m'en rendre compte ? Plus je la cherchais, cette mère chérie, plus je m'en séparais ? Depuis deux ans, je suis avec elle nuit et jour. Depuis ce printemps flamboyant, depuis Sarah, le premier hôpital, les urgences en pleine nuit, jusqu'à a deux heures du matin, le TGV qui casse son essieu, qui met neuf heures pour faire Paris Annecy. Sarah et moi dans la petite Opel Corsa, le violoncelle à l'arrière, sur l'autoroute, essayant de rattraper l'ambulance qui a pris un autre chemin. La nuit, les phares, quelques phrases, la main de Sarah sur la mienne. 

Depuis cette nuit-là, que s'est-il passé ? Pas grand-chose, en somme… Des journées entières près d'un lit. À gauche. À droite. Parlant. Lisant. Écrivant. Dormant. La plus belle part de ma vie dans ces lieux où l'odeur au début me soulevait le cœur. Il y a une semaine, à Annecy, pendant que j'attendais, debout près du lit, dans le couloir des urgences, j'ai pensé à cette odeur, de merde, de pisse, de corps vieux, fatiguée, suintant, pas très propre. Je respirais par petites goulées, juste ce qu'il faut pour ne pas vomir. Et puis, sans savoir pourquoi, j'ai laissé venir toutes ces odeurs en moi et ça m'a soulagé : j'ai aimé cette odeur écœurante mais douce, l'odeur du corps de ma mère. 

(19h20) Passage éclair (45 secondes) de Francette. « Elle a ouvert les yeux ? (…) Elle a froid ! » Etc. « Bon, j'y vais, puisque tu es là. » Sylvain a téléphoné il y a cinq minutes d'Annecy : « J'arrive. » On aimerait que ce soit vrai… 

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Samedi 3 mai 2003. Hôpital de Rumilly, une heure de l'après-midi. Je tiens sa main gauche de ma main gauche. Elle est sur le dos. Pas de réactions aujourd'hui (pour l'instant). Hier matin, j'ai appelé Brigitte au secours : « Tu peux venir me voir quelques jours ? » « Oui, je viendrai lundi. » Hier-soir, j'étais ici, elle me rappelle : « Jérôme, je ne viendrai pas… « Etc.

Rien. Personne. Je ne peux compter sur personne. Ni Valérie, ni Brigitte, ni Anne, ni mes frères et sœur, personne. Au pied du mur, ils se défilent tous. Jean-Louis est venu hier-soir, mais c'était avant tout pour que je lui apprenne à se servir de Pro-Tools. Soyons juste : Anne m'avait demandé, le premier jour, au téléphone : « Tu veux que je vienne ? » J'ai hésité, n'ai rien répondu. Elle n'a pas réitéré sa demande. Et j'aurais trop peur qu'elle se défile, elle aussi… La seule que je n'ai pas appelée, finalement, c'est Sarah. Ce n'est pas tout à fait vrai. J'ai appelé un jour, suis tombé sur son répondeur, et n'ai pas laissé de message. Elle n'a pas jugé bon de rappeler…

Luc a appelé ce matin. Il est très gentil, ce Luc, mais il est trop abstrait pour moi. Je ne crois ni à la philosophie, ni à la littérature, dans ces moments-là, juste au concret, aux actes. La présence, la parole incarnée, les gestes vrais. 

Le petit klaxon régulier des appels aux infirmières. Sa main sur la mienne. Le bruit du chauffage. (Raphaële vient d'entrer)

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Mercredi 7 mai 2003. Hôpital, 15h25, déjà !

Hier-soir, étrange moment, ici, avec Raphaële et Mère. Dans le noir. Jusqu'à neuf heures et demie…

Elle venait de m'envoyer ce texto étrange : « Attention danger… » Elle est arrivée, vers vers huit heures et quart. J'étais en train de pleurer, la tête dans le lit, désespéré. Elle a ouvert la porte, s'est glissée sans bruit jusqu'à moi, très vite (elle a souvent cette manière de glissement, elle frôle le sol…), m'a tendu son visage, que j'ai embrassé. Puis je crois qu'elle m'a tenu brièvement dans ses bras, pendant que je disais : « C'est trop dur, je n'en peux plus ! » en pleurant. Je revois bien son regard, elle était émue, tendue. Un bref instant, j'ai senti qu'il y avait une hésitation dans son corps : comment me toucher, comment me prendre dans ses bras ? Son visage presque dur trahissait ce désarroi, le déplacement de son être vis à vis de moi. Elle sentait que les deux corps que nous avions eus jusque là lors de nos rencontres étaient absents, faisaient défaut, dans cette pénombre, mais elle ne savait visiblement pas par quoi les remplacer. Je l'ai trouvée courageuse : elle m'affrontait sans filet. D'autant plus qu'il n'y avait eu aucun échange entre nous, ni verbal ni écrit, depuis le texto qui, plus j'y pense, ne peut s'interpréter que d'une seule manière. Quand j'ai écrit : « J'ai très envie de flancher… » elle a manifestement compris : « J'ai très envie de me laisser aller à tomber amoureux de vous. » Ce qui est, dans le contexte, à la fois assez surprenant et très naturel. 

Les aides-soignantes voulaient la changer de côté, alors qu'elle dort si bien : je m'y suis opposé, par deux fois, il faut dire avec l'aide et l'approbation d'Elisabeth, l'infirmière, qui, décidément, m'a pris un peu sous son aile. Quand nous sommes sortis d'ici, hier-soir, vers 21h30, elle quittait son service, et a discuté très gentiment avec nous, sur le parking. Elle a vu mon désarroi : « Vous partez en vacances après-demain ? » lui ai-je dit sur un ton catastrophé.