Affichage des articles dont le libellé est Égalité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Égalité. Afficher tous les articles

mercredi 9 juillet 2025

Égaliser ou harmoniser (variations sur l'égalité)



Il y a un mois environ, j'ai décidé de rouvrir les commentaires sur ce blog. Curieusement (ou non), personne jusque là ne s'y risquait. Le premier à ouvrir le bal, sous un texte publié récemment ("Les rêves Dupont") fut cette andouille de "Fredi Maque", un blogueur laborieusement insignifiant (c'est un exploit, je sais) qui naguère barbotait piteusement dans les eaux de Didier Goux. Voici de quelle manière l'Auguste vint se signaler à notre admiration.

Évidemment, ça n'incite guère à renouveler l'expérience. Mais dans le fond, c'est surtout une confirmation éclatante et assez comique de mon intuition de toujours : les "commentaires", sur un blog (qui en sont très rarement, il faut bien le dire) sont essentiellement un dépotoir où ceux qui passent par là s'autorisent à venir déposer leurs crachats dans l'urne réservée à cet usage. Il est très rare qu'elle serve à autre chose, qu'ils disent autre chose. Moins les bavardpassants ont quelque chose à dire, plus ils tiennent à l'exprimer haut et fort, c'est une loi qui ne souffre pas d'exception. L'égalité de principe qui prévaut partout de nos jours les assure de ce droit qu'ils jugent imprescriptible. Moins ils savent lire, plus ils voudront donner des leçons d'écriture, de morale, de bienséance, de musique, que sais-je encore. — d'humour, ah oui, d'humour ! Les vrais lecteurs, eux, se taisent. Ils savent combien il est difficile de trouver le ton juste, les mots à la fois singuliers et pertinents qui pourraient sinon apporter quelque chose au texte écrit par autrui, du moins lui répondre autrement que par une paraphrase, un hors-sujet navrant ou une pitrerie consternante, l'enfermer dans une univocité épaisse, le réduire, dans tous les cas. Les commentaires, comme dans la cuisine, ça consiste d'abord à faire réduire l'aliment de départ. Je l'ai souvent constaté : la plupart du temps ils dégradent ce qu'ils commentent, par un étrange phénomène de contamination à rebours. Tout se passe comme si l'on voulait que du texte originel il ne reste pratiquement rien, ou seulement une version triviale ou médiocre qui n'aurait jamais dû passer la rampe. Certaines questions intéressantes deviennent bêtes dès qu'on les associe avec certaines réponses, même justes, même argumentées. Et inversement, certaines évidences ne sont vraies que parce que la question de leur justesse n'est pas posée correctement. Nous en faisons tous l'expérience sur les réseaux sociaux où quelques écrivains courageux (ou inconscients) nous font l'honneur de nous montrer en quelque sorte leurs brouillons, ou d'improviser en temps réel, ce qui est toujours extrêmement périlleux. Combien de fois avons-nous réagi à leurs publications pour regretter immédiatement les quelques mots imprudemment déposés, tant il est difficile de dialoguer avec un écrivain. Les phrases des uns et des autres ne se tiennent pas dans la même temporalité, elles n'ont pas la même dynamique, ni les mêmes résonances ; celles de l'écrivain s'adossent par définition à un corpus, connu ou fantasmé, accompli ou en cours d'élaboration, qu'elles tirent à leur suite comme une ombre gigantesque sans laquelle elles sont exsangues et sans saveur. C'est le grand Gómez Dávila qui en parle le mieux et de la manière la plus condensée, quand il écrit qu'il faut à la littérature des lecteurs qui savent écrire. (On peut discuter à perte de vue de la qualité d'une lecture, mais il est bien plus simple de juger d'un écrit, au moins sur le plan de la composition et du respect (non, pas du respect, mais de la connaissance) de la langue, qui sont tout de même des préalables importants à notre désir éventuel d'en prendre connaissance.) 

« Écrire rappelle les détournements de mineurs ; il n’y a pas une idée qui soit à maturité au moment qu’on la fixe. » Ceux qui commentent les phrases d'un écrivain veulent penser qu'ils commentent des phrases qui sont arrivées à maturité, des phrases qui délivrent une vérité absolue, intemporelle, qui ne se retourne jamais sur elle-même, qui reste vraie hors du texte dans lequel ces propositions sont prises, des phrases qu'on pourrait donc retirer du texte qui les a vues naître et qui conserveraient leur vérité, leur réalité, des phrases qui seraient seulement les parties d'un énoncé dogmatique en cours. La maturité (au sens employé par Aragon plus haut) d'un texte est une question vertigineuse. Croit-on qu'elle est indiscutable qu'on s'aperçoit, reprenant le même texte des années plus tard, que son index n'était pas là où on le croyait, ou qu'il s'est déplacé silencieusement en l'absence de notre regard. Nous avons changé, entre temps, nous avons lu d'autres textes du même auteur, ou d'autres auteurs, qui nous contraignent à lire les mêmes phrases différemment, quand nous les pensions fixées définitivement là où nous les avions laissées. Les idées ont un vie, des vies, parallèles à la nôtre. Elles se régénèrent ou dégénèrent, se simplifient ou se complexifient selon des modes toujours surprenants car pris dans les résonances qui croisent entre la réalité et l'écrit, la pensée et l'acte de fixer ses pensées, de les arrêter à un moment qui en général s'impose à nous plus que nous ne le choisissons. 

Tout cela évidemment nous éloigne un peu du « On s'en fout, de tes pollutions nocturnes, imbécile ! », mais pas tant que ça, finalement. De quoi l'écrivain a-t-il « le droit » de parler ? À partir de quel moment sa liberté peut-elle entrer en concurrence avec celle du lecteur ? On me dira évidemment que nul n'a forcé Fredi Maque à venir perdre son temps à lire ce qui s'écrit ici, mais ce n'est peut-être pas un argument suffisant pour condamner son mouvement d'humeur. « Il a bien le droit de… », après tout. Qu'est-ce qui est interdit, sur Internet, ou plutôt, chez moi, ici, sur ce blog ? Je pourrais évidemment répondre : de venir me faire chier, mais c'est un peu court. De venir exposer sa bêtise serait déjà plus juste. Il existe tant d'endroits, pour cela, qu'il me paraît un peu étrange de choisir mon blog pour s'appliquer à ce genre de démonstration. Il a le droit ? Le droit de quoi ? J'écrirais volontiers de fermer sa gueule, si j'étais « rude », comme disent les Anglais. Il a le droit d'être lui-même, oui, on en revient toujours là, finalement, l'être soi-même qui dit tellement plus que ce que ses thuriféraires imaginent, qui parle une langue que celui-ci n'entend pas mais que nous comprenons très bien. 

Ce qui est interdit sur Internet ? J'aurais tendance à répondre : la finesse, l'esprit, et tout ce qui rend possible ces deux qualités, dont, en tout premier lieu, l'Attention et le Regard. Ce que l'on observe sur les réseaux sociaux nous conforte jour après jour dans la conviction que les internautes, les posteurs (ah, que ce terme de “post”, ni anglais ni français, m'agace !) sont des imposteurs en cela que leur religion leur interdit essentiellement trois choses : Lire, Voir et Écouter, trois activités qui rendent possible la conversation. Le NPL, le NPV et le NPE sont les trois piliers énervés (au sens propre) de la société numérique qui rendent 98% des commentaires (il faut vraiment trouver un autre mot que celui-là, qui ne convient pas) si pénibles, si prévisibles, si inutiles et surtout si fatigants, puisqu'ils se déversent sans discontinuer sur l'écran. 

Ce qui est fortement recommandé sur Internet ? L'Obscène. Là, il n'y a pas à réfléchir, ni à hésiter. L'obscénité est ce qui se porte le mieux, et de très loin ; on pourrait dire sans crainte de se tromper que c'est la baguette-sous-le-bras de l'internaute contemporain, le post-Français, donc. Oh, je ne pense pas à l'obscénité dont parle Elle ou Télérama ou les ligues de Pondeuses assermentées qui tirent des bords sur Internet, bien sûr, celle-là ne me dérange pas beaucoup, sauf dans sa prétention hégémonique et son conformisme de cadavre : elle est bien repérée, bien corsetée dans son utilitarisme médico-social, ce n'est pas elle qui risquerait de provoquer une levée du coma civilisationnel. Non, je parle de l'Obscénité avec un grand o (pour moi), l'obscénité de tous les discours qui ont trop raison (comme dit Renaud Camus), qui mettent perpétuellement en scène l'Indiscutable et qui élèvent la Platitude au rang d'un art sacré, tous ces discours qui tirent à boulet rouge sur le moindre écart, sur la moindre déviance réelle, qui chassent en meutes le caillou dans le gros-sabot de l'Évidence et du Partagé. L'obscène, c'est la profération qui coïncide exagérément avec l'attente (connue ou supposée, parfois espérée) du récepteur. Le Trop-Vrai, c'est la braguette ouverte du néo-citoyen, non, c'est pire que ça, c'est la main sur le magot au moment-même où l'aïeul trépasse au motif qu'il n'aurait pas été si convenable que ça, lui, ce fourbe. Tous ces gens qui se mettent en scène en train de bien-penser, d'avoir les bonnes convictions au bon moment, de se montrer sous leur meilleur jour moral, d'adhérer (comme ils aiment dire) à la bonne éthique, de faire-partie du bon camp, de s'échauffer l'irréprochable asticot, de se polir le républicanisme de pointe (ou son envers), c'est absolument répugnant, ça donne envie de passer un week-end avec le diable ou de gifler sa grand-mère. On parle souvent de « bien-pensance », et c'est justifié, mais on pourrait assez justement l'écrire : « bien-pansance », tellement ceux qui y ont facilement recours ont toujours l'air d'avoir la panse en avant des mots, qui les écrase. Je ne sais pas très bien où ils placent la pudeur, ceux dont je parle, mais certainement pas au même endroit que moi. 

On en voit passer, dans les commentaires, de ces esprits qui arrêtent net leur réflexion dès qu'ils aperçoivent le mur de l'idéologie devant lequel ils se prosternent avec toute la componction et la hargne nécessaires. Et parfois, ce ne sont même pas les hauts remparts de l'idéologie, qui leur courbent l'échine, mais le petit muret de la très banale conscience de classe qui les intimide. L'idéologie peut avoir ses grandeurs (et ses folies, certes), mais le sentiment d'appartenance, l'auto-inclusivisme pathologique mène droit à la tétraplégie spirituelle — ce que d'autres que nous, avant nous, ont appelé la Lourdeur, mais c'est une lourdeur qui est très admise et même fortement recommandée. Cette lourdeur n'a qu'un but véritable : vous faire taire. Comment[vous-faire]taire. Ceux qui ne parlent pas ne veulent pas que vous parliez ; ou, du moins, exigent de choisir les sujets dont vous aurez éventuellement le droit de traiter.

Si l'on voulait réduire ces constats et ces remarques à un seul terme, une seule idée, un seul principe, je crois que je choisirais : Égalité. C'est bien l'égalité qui est au départ de tous ces comportements, l'égalité introduite là où elle n'a que faire, là où elle ne peut qu'écraser tout ce qu'elle touche de son obèse présence. Je pense à ces machines qu'on voyait, dans mon enfance, dans les rues et routes de Haute-Savoie, et qui servaient à égaliser l'asphalte, à aplanir la chaussée. Je les aimais, ces lourdes machines qui étaient laissées longtemps à l'abandon, sur le bord des routes, entre deux tâches, car à l'époque il ne serait venu à l'esprit de personne de les voler. Je ne sais quel est leur nom, mais elles ont l'avantage d'évoquer à la fois l'aplanissement, l'aplatissement, et la lourdeur. Il y a deux opérations distinctes et complémentaires, qu'on doit effectuer pour régler le clavier d'un piano : l'égalisation et l'harmonisation. Il faut que les quatre-vingt-huit touches soient égales, dans leurs poids, dans leurs enfoncements, dans leur réponse au toucher (vitesse et répétition), c'est la première exigence, mais c'est insuffisant, il faut également les harmoniser, leur donner une personnalité, une cohérence, en agissant principalement sur le feutre des têtes de marteaux, donc sur le timbre. Ces deux opérations demandent un savoir-faire de haut niveau et une longue expérience, ainsi qu'une bonne oreille, contrairement aux rouleaux de mon enfance qui égalisent tout sur leur passage. Certains commentaires (très rares) sont comme l'égalisation et l'harmonisation du technicien qui règle un piano, quand d'autres écrabrouillent tout sur leur passage. 

dimanche 9 juillet 2023

Un vrai con

Nous vivons à une époque où il est possible de lire, sous un portrait photographique de Picasso : « C'était un vrai con » sans que la personne ayant écrit une pareille chose se fasse agonir d'injures. Je ne nous donne pas cinq ans avant qu'on puisse lire et entendre que Mozart était un petit fumier ou Dante un gros salopard, Proust un ignoble sadique, et Beethoven un pauvre alcoolo frustré. Qui échappera aux procureurs de notre époque pourrie ? Sans doute personne. La Bêtise a pris ses quartiers en nos murs et n'entend pas laisser la place de sitôt — il faut dire qu'on lui fait un pont d'or. De toute part on l'encourage, on l'excite, on la justifie, et, dès qu'elle fait mine de faiblir un peu, on lui apporte de nouvelles munitions, sous les applaudissements hystériques de la foule persuadée d'œuvrer pour le bien commun. 

Le ressentiment du médiocre a sans doute toujours existé, mais ce qui a changé, c'est qu'aujourd'hui il se donne libre cours, décomplexé par l'alibi moral, alors qu'il y a encore un demi-siècle, il ne faisait que se chuchoter à l'abri des regards. Il faudrait faire la liste de ces artistes qui par leur personnalité, leur vie privée ou leur œuvre, ou plus simplement les ragots revanchards qu'adore la post-modernité, donnent l'autorisation à des imbéciles de les juger à l'aune de leur moralité, mais il est à craindre que cette liste soit déjà devenue interminable, tant il est facile de trouver des poux sur la tête des génies, et tant cette occupation semble combler ceux qui s'y adonnent. Ils sont donc comme nous, les Jean-Sébastien Bach, les Flaubert, les Chateaubriand, les Debussy, les Rodin ? Je crois me rappeler que nous étions ainsi, à quinze ans, mais cette passion mauvaise nous a vite laissés tranquilles ; elle paraît tellement lointaine que nous avons beaucoup de mal à croire que nous avons pu si peu que ce soit être sensible à ses attraits. 

Un autre slogan, fréquent sur les réseaux sociaux, dit une chose assez proche. « L'intelligence n'a rien avoir avec le niveau d'études. On peut avoir beaucoup de diplômes et être un parfait idiot. » En un premier degré, cette affirmation n'est évidemment pas fausse. Nous avons tous rencontré de superbes idiots diplômés (surtout depuis que les diplômes n'ont plus aucun sens). Mais ce que cette affirmation signifie, en un second degré, est exactement du même ordre. Vous avez des diplômes, vous avez fait des études, vous êtes cultivés, vous êtes peut-être même des érudits, mais vous ne valez pas mieux que nous. C'est la passion de l'égalité qui parle, ici, l'égalité de principe, l'égalité absolue, en quelque sorte. On ne se contente plus des égalités relatives, de celles qui peuvent éventuellement être constatées a posteriori, en certains cas, non, ce qu'on veut, ce qu'on exige, c'est l'égalité qui n'a ni fin ni commencement, c'est l'égalité de droit divin, c'est le postulat égalitaire. Rien ne doit dépasser, jamais. Et c'est exactement comme ça qu'on entre paisiblement dans les sociétés totalitaires qu'on voit s'imposer sans bruits autour de nous. 

samedi 16 avril 2022

mardi 4 juin 2019

Les petits ramasseurs de balles de Roland-Garros


Depuis trois ou quatre ans, il y a à Roland-Garros un changement dont personne ne parle. Les ramasseurs de balles courent moins vite. Ce n'est même pas qu'ils courent moins vite, c'est que leur allure, ostensiblement, a changé : il y a quelques années encore, ils mettaient un point d'honneur à être dans un sprint permanent. Ils étaient "à fond". Ils partaient le plus vite possible, revenaient à leur place le plus vite possible, pour gêner les joueurs le moins possible. Ils courent toujours, bien entendu, ils sont rapides, mais leur allure a changé : ils ne sont plus "à fond". Par là, ils démontrent qu'ils existent. Ce changement est un changement idéologique et social, ou plus simplement politique. Ils veulent nous montrer qu'ils ne sont pas seulement des ramasseurs de balles, une fonction (et subalterne), mais qu'ils existent en eux-mêmes, pour eux-mêmes. Leur désinvolture et leur nonchalance (relatives) sont les signes discrets mais bien réels de la conscience de soi que ces petits personnages ont développée depuis quelques années. C'est le pride-time des ramasseurs-de-balles.

Du temps que les petits ramasseurs de balles couraient le plus vite possible, le but était de les rendre invisibles, ou presque. Ils devaient s'effacer devant le jeu, devant les joueurs, devant le match, devant le spectacle, ils devaient gêner le moins possible. Ils n'étaient qu'un des rouages, très nombreux, de ce sport qu'on appelle le tennis. Un rouage certes indispensable, mais qui n'avait pas la noblesse attribuée au jeu à proprement parler, et à ses protagonistes, les joueurs et l'arbitre. Ils n'étaient qu'un accessoire, dont, malheureusement, on ne pouvait pas se passer. 

L'allure des petits ramasseurs de balles n'a pas seulement changé quantitativement, elle a changé qualitativement. En ralentissant leurs courses, même très peu, ceux-là s'affirment en tant que membres à part entière du jeu. Ils passent des coulisses à la scène. Dorénavant, le tennis, c'est : les joueurs, l'arbitre, la balle et les ramasseurs de balles, et le public. La liste n'est pas complète mais arrêtons-nous là pour l'instant. Les petits ramasseurs de balles, – j'ignore si c'est de leur propre chef, ou s'il s'agit d'une décision "venue d'en haut" (je penche plutôt pour cette explication) – ont réparé une injustice. Et l'injustice qu'ils ont réparée, c'est la plus grave de toutes les injustices, c'est celle de la Hiérarchie – autrement dit celle de l'inégalité sociale (il vaudrait mieux parler d'inégalité fonctionnelle, mais dès qu'on veut se faire entendre, on parle de "social"). Il existe une hiérarchie entre tous les acteurs d'un sport comme le tennis ! Le joueur est soi-disant plus important que celui qui lui permet de se concentrer sur le jeu, de jouer sans avoir à ramasser ses balles. En une époque où la démocratie s'invite partout, c'était difficilement supportable. D'autant qu'en l'occurrence, le rôle d'un petit ramasseur de balles est d'une ingratitude caractérisée qui rappelle dangereusement l'esclavage. Ce sont un peu des "boys", les ramasseurs de balles. On les imagine très bien avoir la peau noire, s'excuser de devoir paraître sur le court de tennis, la scène où s'amusent les maîtres, et aller coucher dans une remise, une fois la journée de labeur terminée. 

Comment s'arranger de cette contradiction ? Le tennis souffre déjà d'une image de sport bourgeois, et même aristocratique, qui lui colle à la peau, surtout en Angleterre – si en plus il véhicule malgré lui des rôles et des situations tout droit sortis du purgatoire social ! Depuis une quinzaine d'années, les Français ont eu à cœur de faire monter les petits ramasseurs de balles dans la hiérarchie du tennis, de les extraire de leur rôle ingrat et de leur fonction, de les anoblir, en quelque sorte. Ils sont associés maintenant à toutes les phases du jeu, les commentateurs n'oublient surtout pas d'en faire mention, toujours avec le ton attendri et bonhomme qui convient, les sportifs (du moins les plus sympas d'entre eux) leur parlent, échangent quelques balles avec eux à l'occasion, et, désormais, entrent sur le court en leur tenant la main, pour bien signifier qu'ils sont au même niveau qu'eux, bref, ils ont acquis un statut social et spectaculaire (c'est la même chose) de premier plan, même si ça ne se traduit pas par l'état de leur compte en banque ou de celui de leurs parents.

Bien entendu, ce phénomène ne s'est pas produit de manière isolée. En même temps qu'on faisait monter ceux du bas, on faisait descendre ceux du haut. C'est tout un ensemble, la convergence petite-bourgeoise. On a même commencé par les sportifs eux-mêmes, qui sont de plus en plus pipoles, communs, vulgaires, et qui se conduisent sur le court comme s'ils étaient chez eux, ou à l'entraînement. Ça s'est d'abord vu dans les tenues, individualisées, "personnalisées", puis dans l'attitude (poing serré, crises de nerfs, caprices, invectives, manque de fairplay) durant les matches. Parallèlement, l'attitude du public a complètement changé. Les courts de tennis ont à l'heure actuelle à peu près la même ambiance, le même "son", le même folklore (l'épouvantable "hola", les cris, les encouragements, et de manière générale le niveau sonore émis par le public, le sans-gêne inouï des happy-fews, leurs manières) que le foot, sport naguère situé à l'opposé, sur l'échiquier social. Un Wawrinka, par exemple encourage vivement et à tout propos les manifestations du public ; il appelle ça "mettre une bonne ambiance". Quand un jeune tennisman grec se conduit comme une brute et un sale gosse mal élevé, les commentateurs, et même le président du tournoi (ou de la fédération française de tennis, je ne sais plus) parlent de "dramaturgie" – et il faut entendre la connotation positive de ce terme !  Et quand il commet un geste qui normalement vaut un point de pénalité, l'arbitre n'ose pas la lui infliger. « Il ne faut pas oublier que la dramaturgie a été inventée en Grèce » a même lâché un de ces augustes. Tous, ils trouvent que les courts de tennis ne ressemblent pas encore suffisamment aux terrains de football. Je les trouve bien pessimistes. Il me semble au contraire qu'il n'existe plus beaucoup de différences entre ces deux sports, leurs publics, et leurs joueurs. À quand un bon coup de boule à l'adversaire, entre deux points ? Voilà qui mettrait une super bonne ambiance et ferait encore grimper la dramaturgie à "Roland", comme ils disent. 

Le même phénomène exactement s'est produit dans la haute couture, par exemple. Les "petites-mains" (et pas seulement elles) ont été mises en lumière, et à l'honneur (ce qui est parfaitement mérité, d'ailleurs), alors qu'autrefois il n'y en avait que pour le créateur, parce que la hiérarchisation sociale est devenue intolérable, et parce que l'idée même de hiérarchie fait saigner le cœur démocratique. Hors l'égalité, les Modernes n'ont plus de pensée. C'est vers elle que les derniers restes de logos convergent, comme les menstrues convergent vers le Tampax. Quand tous les critères auront disparu, il restera celui de l'égalité : le dernier et le seul critère admissible. 

Bien sûr, tout le monde me répondra qu'il était absolument nécessaire de rendre le tennis abordable, de le mettre à la disposition de tous, de le faire sortir du folklore suranné et légèrement méprisant dans lequel il avait fait ses premières armes. Et d'un point de vue moral, on n'a pas grand-chose à objecter à cela. Mais il en va du tennis comme de l'instruction et de la culture. C'est très bien de le démocratiser, mais il faut savoir que, ce faisant, on en détruit le sens, la beauté, et le charme, qui – horreur ! – avaient justement partie liée à l'élitisme et aux privilèges de classe. Le tennis, c'était aussi une culture, une attitude, une distinction. On se débat dans une contradiction indépassable : on veut la démocratie, on veut l'égalité, on veut que tout le monde ait accès à tout, et au nom de ces principes, on met la culture, le sport, les voyages, les œuvres, à la portée de tous, moyennant quoi on les détruit. Tous ceux qui ont cru, et légitimement, à ce pourtoussisme radical, en sont pour leurs frais. Ils ont effectivement accès à tout, mais ce tout n'est plus que le souvenir de ce à quoi ils croyaient avoir droit. Et le pire est qu'il n'y a même pas de désillusion, puisque ces choses n'étaient pas connues de ceux qui sont conviées en masse à les consommer. Il s'agit purement et simplement d'une escroquerie – tout le monde est perdant. Ceux qui ont connu ces choses en leur état originel et qui les aimaient sont catastrophés de les voir saccagées, réduites à rien, ou pire que rien, et ceux qui ne les ont pas connues ne connaîtront jamais qu'une version dégradée, fausse, une mauvaise et vulgaire copie qui n'a plus aucun intérêt. Chacun veut sa part du gâteau, quitte à ne rien avoir du tout.

Il faudrait parler plus longuement du public sportif, car, en définitive, c'est lui qui façonne les sports qui désormais se pratiquent chez nous. Ce qu'on peut dire, c'est que les frontières, ici comme là, sont en passe d'être abolies. Et si les frontières sont abolies, c'est tout l'espace du jeu qui est défait, car le jeu suppose des rôles et des fonctions clairement définis. Le jeu, quel qu'il soit, c'est le lieu-même des rôles et des fonctions. Le public, l'arbitre, les juges de lignes, les joueurs, les entraîneurs, les ramasseurs de balles… pour que jeu il y ait, il faut que chacun reste à sa place, mais, rester à sa place, c'est ce que ne savent plus faire les Modernes, qui veulent occuper toutes les places simultanément. Le public a remplacé l'amateur de tennis comme le touriste a remplacé le voyageur. Comme lui, il détruit ce qu'il croit aimer, car il ne sait pas rester à sa place.