jeudi 15 juin 2023

Dernier mot



« Qu'avons-nous à faire auprès de nous 
de cet ange qui n'a pas su se montrer ? »

Croyant être à la recherche d'un synonyme, nous allons le chercher dans le dictionnaire, revenons avec lui et l'insérons dans la phrase que nous sommes en train d'écrire. Nous nous rendons compte alors que ce n'était pas d'un mot, que nous avions besoin, mais d'une idée. Et, de proche en proche, c'est toute la phrase qui est modifiée, dont les idées ont été perdues ou retrouvées — de vieilles idées échangées contre des neuves, ou de très anciennes qui sont revenues alors qu'on avait cru les oublier. Entre les mots et les idées, un étrange ballet s'installe, qui bientôt nous rend incapables de les distinguer, et de cette confusion chorégraphique naît enfin, parfois, rarement, la phrase espérée. Les synonymes sont des amis fourbes, mais c'est parce qu'ils mentent si bien qu'on en a besoin. 

« Ce qu’on ne peut pas dire, il faut l’écrire » écrit Renaud Camus dans son journal 2023, paraphrasant Wittgenstein en passant par Derrida. Wittgenstein disait : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » et Derrida avait écrit : « Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire ». Renaud Camus a l'air de contredire Wittgenstein mais comme il vient après Derrida, on peut soutenir qu'il ne fait en réalité que rendre à la phrase de ce dernier un peu de la concision et de l'innocence qui lui manquaient. Peu importe, d'ailleurs, car je ne crois pas que ces trois-là soient en désaccord. Si, comme Wittgenstein l'écrit, « les limites de [notre] langage signifient les limites de [notre] propre monde », il (me) paraît naturel de vouloir aller au-delà de ce dont on peut parler afin d'agrandir les dimensions de notre domaine. Où commence le non-sens, où finit le sens ? Est-ce que le non-sens ne fait pas partie du sens, qu'on le veuille ou non ? Si Wittgenstein veut (faire) taire ce qu'on ne peut pas dire, c'est que cette chose veut parler (à notre place, ou à côté de nous). Le langage mentirait, quand il nous échappe ou nous dépasse ? Je crois le contraire : il y a sans doute plus de vérité dans la langue que dans ce que nous pensons dire personnellement, mais c'est pourtant en parlant à titre personnel que réside la seule chance de rencontrer la langue, cette langue qui sait mieux que nous ce que nous désirons. Je dis “la langue”, mais c'est également son inverse, son double muet et sanguin, dont le sens nous dépasse d'autant plus que nous essayons de le semer

Je n'ai pas dit la vérité. Ce n'est pas faute d'avoir essayé, mais elle résiste, cette salope ! On a l'impression qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour se défiler, et pour nous ridiculiser, juste au moment où l'on pense la tenir enfin et lui faire rendre gorge. Plus je déteste le mensonge plus je mesure la distance qui me sépare de l'exactitude. (Oh, je sais bien qu'exactitude et vérité ne sont pas synonymes, mais à trop écrire ce dernier mot, on se déteste soi-même. C'est toujours quand nous avons un besoin impérieux des synonymes que ceux-là viennent par derrière nous mettre un coup sur la nuque, comme si nous les avions menacés.) Ce n'est pas tant que je le déteste, le mensonge, c'est plutôt que j'en ai peur. Ceux qui ne peuvent pas s'en passer m'effraient. Je leur trouve des airs de brutes épaisses. Plus haut je dis que cherchant un synonyme on revient avec une idée, mais ce n'est pas cela dont il s'agit. Ce n'est pas une idée, avec quoi on s'en revient à la phrase, c'est avec un manque, un manque qu'on choisit d'habiller d'une idée, qu'on déguise d'une idée. Les idées sont des paroles muettes qui reposent sur du vide, ou, si l'on préfère, sur le manque d'être, sur son impossibilité. On cherche des mots qu'on ne trouve pas, on est incapable de faire la phrase dont on rêve, et l'ombre projetée de la pensée vient donner du relief à notre verbe engourdi, un relief auquel on s'accroche avec la satisfaction triste du cocu comme à une vérité de seconde main, une vérité par défaut. C'est faute de mieux, qu'on pense, parce qu'on ne parvient pas à être, à parler sa propre langue, et tout ce que je suis en train d'écrire ici le prouve. Il n'y a pas de dernier mot. Chaque mot tombé est repris par une autre vie, une autre bouche, une autre proposition. La parole parle même quand la parole manque. Se taire est impossible. 

« La vie creuse devant nous le gouffre de toutes les caresses qui ont manqué. » Il m'est arrivé de pleurer devant cette chose, je le confesse. La violence de certaines situations était presque insoutenable. Pourquoi allaient-ils à la télévision pour déclarer leur amour, dans la célèbre émission de Bataille et Fontaine, Y a qu'la vérité qui compte ? Ils espéraient que la télé allait lester leur parole, la sanctifier, lui donner une contre-valeur dont ils savaient qu'elle était dépourvue. Ils voulaient ne pas manquer leur matinée de printemps à eux, bien à eux, pensaient-ils, comme s'ils croyaient que la seule et unique rencontre (avec la vie), l'authentique, était celle-là, celle à laquelle des millions de téléspectateurs donneraient leur imprimatur. L'invitation à entrer dans le monde, à saisir l'occasion à la gorge, à agir enfin, devait semble-t-il passer par le tamis d'un écran. L'occasion, c'est aussi le tout pour le tout, le point de non-retour, la gueule du loup, le brûlage de vaisseaux en direct live. La dernière-chance était leur dernier-mot. Ils jouaient (je parle de ceux qui jouaient sérieusement, bien sûr) à un jeu qui leur permettait d'accéder durant quelques secondes à la parole vraie, certifiée, paroxystique. Ils avaient rendez-vous avec leur destin, par la vertu de la transformation que permet la télévision (que permettait, car je crois que cette fonction magique est aujourd'hui mise à mal par le Numérique), cet instant étant le Commencement de quelque chose qu'ils avaient envie d'appeler la Vraie Vie : entre le temps chronologique et l'éternité, la porte étroite qui s'ouvrait là y conduisait. Ils ne pouvaient plus se taire. La religion cathodique est celle du dernier-mot : à défaut de conserver les cendres de son amour dans l'oreiller sur lequel on pose la tête pour s'endormir, on l'imprime sur la pellicule qui servira de preuve pour les siècles des siècles. 

La paraphrase, en un sens strictement linguistique, est une augmentation : « un énoncé contenant la même information qu'un autre énoncé, tout en étant plus long que lui ». 3 = 3x1 peut être paraphrasé en 3 = 1+1+1, ou même en 3 = 2+2+2-3. Tous les dictionnaires sont donc des machines à paraphrases, puisqu'ils instituent une équivalence entre un mot et une suite de mots. Mais tous les dictionnaires sont aussi des magasins de synonymes, puisqu'ils nous montrent qu'on peut dire la même chose en utilisant des mots différents. Nous connaissons tous ces jeux dans lesquels il faut remplacer un mot par sa-définition-dans-le-dictionnaire. Là aussi il s'agit d'une augmentation. Mais la paraphrase, en un sens moins littéral et plus littéraire, n'est pas forcément une augmentation : elle peut être plus généralement une manière différente de dire la même chose. Bien sûr, on le sait, on ne dit jamais la même chose en disant la même chose d'une manière différente. C'est ce qui rend la paraphrase intéressante. Là non plus, il n'y a pas de dernier-mot. S'il en existait un, il n'y aurait jamais eu de littérature. 

Paraphrase ou glose ? Quand Renaud Camus écrit « Ce qu’on ne peut pas dire, il faut l’écrire », est-ce bien d'une paraphrase qu'il s'agit ? Il n'y a pas augmentation, en tout cas (ni argumentation). Au contraire. (On se rappelle que Camus aime la formule : « Je dirais même moins », qui, elle aussi…) Si le lecteur connaît la phrase de Wittgenstein, celle de Camus peut passer à la fois pour un commentaire ironique, pour une réfutation, et à tout le moins pour une variation. Mais on ne goûte réellement la saveur de cette proposition que si l'on connaît à la fois la phrase de Wittgenstein et celle de Derrida. Il y a les écrivains qui écrivent dans l'absolu (je ne suis pas sûr qu'ils existent réellement, mais admettons) et ceux qui écrivent dans le relatif, c'est-à-dire dans l'épaisseur des textes qui leur sont parvenus. Mais dans cette dernière catégorie, si tant est qu'elle puisse réellement exister, faute d'autre, il y a des écrivains plus ou moins relatifs, c'est-à-dire qui jouent plus ou moins avec les échos des textes premiers qui peuvent s'entendre dans leur propre production. S'il n'y a pas de dernier-mot, il n'y a pas non plus de premier-mot, dans la littérature non plus que dans la vie. Chaque mot a déjà été écrit, prononcé, pensé, chanté et hurlé par un autre que soi, nous ne pouvons que reprendre les mots des autres, quelle que soit notre ferveur ou notre inconscience, et il y a même fort à parier que notre phrase la plus originale, celle dont nous sommes le plus fier, celle dont nous sommes certains de l'avoir conçue de a à z et qu'elle ne doit rien à personne existe déjà quelque part, ailleurs, qu'un autre que nous l'a déjà écrite, même si nous n'en savons rien. Il y a une synonymie plus grande que celle des mots, c'est celle de l'invention humaine. 

Écrire à travers les calques des synonymes, c'est comme traverser sans même y penser les fines cloisons qui existent entre les différentes réalités dans lesquelles nous nous mouvons. Utiliser des synonymes, c'est habiter simultanément plusieurs cellules à l'intérieur d'un même organisme, sans être prisonnier de ces cellules, c'est se mouvoir dans une réalité feuilletée et miroitante. Si à un mot correspondait une chose et une seule, si à une chose correspondait un mot et un seul, nous vivrions dans un monde d'où l'amour, en tout cas, serait absent, et la musique, et l'art, et la conversation, et tant de choses qu'il est même impossible de l'imaginer. 

Pourquoi utilisons-nous des synonymes, la plupart du temps ? Parce que nous ne voulons pas nous répéter, parce que nous désirons étendre le champ lexical dans lequel nous nous mouvons, croyant, à tort ou à raison, qu'un clavier plus large permet une expression plus profonde, plus riche, mieux à même d'embrasser la diversité du réel. Le problème de la répétition est très intéressant. Comme en musique, un texte sans aucune répétition est utopique, mais trop de répétition appauvrit le discours. Il n'existe pas de partition idéale, pas d'algorithme qui permettrait de doser idéalement le rapport entre un niveau nul et un niveau maximal de répétitions. Mais les synonymes ne servent pas seulement à cela. L'utilisation d'un dictionnaire de synonymes c'est d'abord et avant tout une nourriture et un adjuvant, pour celui qui écrit. Les mots nous retiennent dans l'orbite de la ou des significations qu'ils portent en eux ; ils agissent comme des planètes qui attirent vers leur noyau les constellations de sens qui gravitent autour d'eux, comme les tonalités attirent les notes autour d'un pôle fixe, d'une origine (la tonique). Les synonymes permettent d'échapper à cette force centripète, en disséminant les attracteurs, en déplaçant le centre sémantique d'une énonciation : ce sont des intersections qui ouvrent sur d'autres voies. C'est la raison pour laquelle nous avons besoin des synonymes pour trouver un nouveau souffle, lorsque certains mots nous ont piégés. Le passage d'un mot à l'autre (la substitution, le glissement) ne répond donc pas seulement à une nécessité sémantique et/ou formelle, il opère en nous un travail qui rend incertain le contour des idées, il instaure un jeu et des approximations qui apporte au discours des couleurs qui sortent de notre catalogue. L'idée est toujours d'aller au-delà des limites que notre lexique mental nous impose, et d'ajouter aux traits d'autres traits qui les précisent et les amplifient . « Les paroles estant les images des pensées, il faut que pour bien représenter ces pensées là on se gouverne comme les peintres, qui ne se contentent pas souvent d'un coup de pinceau pour faire la ressemblance d'un trait de visage, mais en donnent encore un second qui fortifie le premier, et rend la ressemblance parfaite. » (Vaugelas) On le voit, le synonyme permet également de procéder par touches ajoutées, d'aborder une qualité ou un état, pas à pas, sans prétendre aller directement au but mais plutôt en l'approchant par cercles concentriques, par une suite d'esquisses. 

J'écoute les pièces lyriques de Grieg, et en particulier la cinquième de l'opus 47, intitulée Mélancolie, interprétée par Michelangeli. Écrire et écran commencent par les mêmes trois premières lettres. Écran est l'anagramme de crâne (et de nacre et de carne). Je pourrais expliquer ce que je lis et entends dans ces rapprochements. Je ne le ferai pas. Je préfère regarder le visage de cette malheureuse jeune femme qui vient se fracasser contre l'écran qu'un petit coq imbécile lui oppose. Je vois son cœur exploser en direct quand elle entend le « non » de son prince charmant ricanant. Il se trouve très malin, très beau, très fort, très intelligent, le footballeur. Il n'y a aucun synonyme, pour le « non » qu'il lui jette à travers l'écran. C'est un dernier-mot, mais on sent bien que c'est aussi un premier-mot. De ce seul mot tout rond il se fait un rempart et un masque de toute-puissance. Il est en haut, elle est en bas. Elle a joué, elle a perdu. Il l'a laissée parler, s'entortiller bien avant dans son espoir et sa naïveté, se découvrir, se livrer, puis il a choisi méticuleusement son regard le plus noir pour l'abattre d'un seul mot. Y a qu'la vérité qui compte : la télé n'a rien arrangé, rien adouci, au contraire — elle a gravé la scène dans l'os, elle a mis du plomb fondu dans les mots. Et tant pis pour les naïfs… Se taire est impossible !

mercredi 14 juin 2023

Pas moi

Ils préfèrent Françoise Gilot à Picasso, Camille Claudel à Rodin, les céréales à l'entrecôte, Camille Pépin à Luciano Berio, Khatia Buniatishvili à Benedetti Michelangeli, Albertine à Marcel, le chat au chien, les vallées aux montagnes, Colette à Jules Renard, Le Clezio à Céline, Anaïs Nin à Henry Miller, Barbara à Ferré, le sirop à l'alcool, le Bien au Mal, Stan Getz à Lee Konitz, l'écran au crâne, Hildegarde de Bingen à Guillaume de Machaut, le chaud au froid, le sucre à l'amertume, Camille fille à Camille garçon, la chèvre au chou, l'érotisme à la pornographie, le parfum à l'odeur, le glabre au pileux, la maman à la mère, l'à point au saignant, Albert à Renaud, l'indicatif à l'impératif, Jorge à Georges, Jung à Freud, le cercle au triangle, Clara à Robert, le lointain au proche, Tsvetaïeva à Toulet, le ciné au cinéma, le décontracté à la tenue, le Doliprane au jeûne, Satie à Berg, la gamme pentatonique à la gamme chromatique, le sympa au sympathique, la culture à l'art, l'immédiat au médiatisé, l'élève au maître, le plein au vide.

Pas moi. 

mardi 13 juin 2023

La parole manque

Un homme qui aime une femme est semblable à celui qui se jette par la fenêtre depuis un immeuble en feu sur le matelas disposé au sol par les pompiers, y rebondit, et repart directement dans un autre immeuble, en feu également, en passant par la fenêtre qu'il brise de son désir. Il n'a pas eu le temps de reprendre son souffle. La parole manque.

La vie avance trop vite. Je n'en distingue plus les stations, les pauses. Ou alors je fais du surplace, que je prends pour la vitesse extrême. Dans les deux cas, il n'y a plus rien d'ambigu, plus rien d'incertain, donc aucun espoir. Toutes les péripéties vont droit au but, et dans le même sens. Ce soir, lundi soir, j'ai fermé la maison et les volets, comme on referme un tombeau. La bêtise et la méchanceté sont colossales, dures comme le granit. C'est la seule chose sur laquelle nous pouvons compter. (Le mot “ambigu” a été inventé pour nous éviter le désespoir. Il ment. Je m'y accroche pourtant, parce que je manque de courage, et parce que ma solitude est trop accomplie pour susciter le respect.) La parole manque.

À mesure que le monde se complexifie, les êtres deviennent plus frustes — plus simples, au mauvais sens du mot. Ils ont raison. Ils savent d'instinct qu'ils ont déjà perdu la bataille du sens, et ils s'effacent de la scène, comme ceux qui s'aperçoivent, gênés, qu'ils sont nus en pleine rue. Ce n'est pas facile à accepter mais c'est inéluctable. La vie se retire de partout, c'est patent. Mêmes les bêtes l'ont compris. Elles font face à l'artifice buté avec une dignité simple et rude qui force le respect. La parole manque.

Je ne peux pas dire ce que je vois. Ou bien, si je l'écris pourtant, il faudra cacher les phrases qui viendront. Personne ne pourrait entendre ce que je voudrais dire. La parole manque.

On croit qu'on est à la recherche d'un synonyme, on va le chercher dans le dictionnaire, on revient avec lui, on l'insère dans la phrase qu'on est en train d'écrire, et l'on se rend compte alors que ce n'était pas d'un mot, qu'on avait besoin, mais d'une idée. Et, de proche en proche, c'est toute la phrase qui est modifiée, dont les idées ont été perdues ou retrouvées, de vieilles idées échangées contre des neuves, ou de très anciennes qui sont revenues alors qu'on les avait oubliées. Entre les mots et les idées, un étrange ballet s'installe, qui bientôt nous rend incapables de les distinguer, et de cette confusion chorégraphique naît enfin, parfois, la phrase espérée. Les synonymes sont des amis fourbes, mais c'est parce qu'ils mentent si bien qu'on en a besoin. 

La seule possibilité réelle que nous offre la vie est de tout miser sur la chance et l'impondérable. La musique a toujours raison et j'ai toujours tort. Vous avez cru vous divertir et vos phrases vous ont révélés. La parole manque. Surtout quand il y en a beaucoup. 

dimanche 4 juin 2023

Vers le silence

 


On n'est pas très courageux, alors quand une merdeuse de vingt-cinq ans (ou même trente) se met à nous apprendre la vie (ou la musique) alors qu'elle n'en connaît que les prémisses (ou les faubourgs), on ne dit rien et on va voir ailleurs si on y est. Et ailleurs, on y est bien. 

Ailleurs, c'est la voix de Joe Zawinul, que j'aime, et aussi que son nom commence par un z, comme dans jazz. « Lena Horne, je rêvais de traverser l'Atlantique pour l'épouser ». Il parle de Fats Waller, bien sûr, et de Honeysuckle Rose — il assoit la fille sur le piano pendant qu'il joue, comme on couche une femme sur le papier pendant qu'elle dort. « Charlie Parker, j'ai cru défaillir tellement c'était bon. » Il y en a encore qui ne savent pas à quel point Parker est grand, essentiel, peut-être le plus grand génie du jazz. « J'ai pris le train pour Le Havre, puis le bateau Liberté, cinq jours de traversée. Pour tout bagage, j'avais 800 dollars, une vieille valise rapiécée et ma trompette. » À peine arrivé à New York, il va faire un tour du côté du Birdland, bien sûr, puis il se rend à la Berklee School où il avait une bourse pour quatre mois. Trois semaines après, on l'appelle pour remplacer un pianiste malade dans le club de Georges Wien. Il fait ce soir-là la première partie d'Ella Fitzgerald, avec le batteur Jake Hanna qui à la fin du concert appelle Maynard Ferguson en lui disant qu'il a découvert un jeune type qui vient de Vienne et qui est excellent. 

Je me souviens d'une caresse. À Vienne. Une caresse après un apfelstrudel. La pâte si fine que la table de la cuisine n'était pas assez grande pour pouvoir l'étaler en entier. C'était à Planay, aussi, en été. Les caresses musicales… Le sucre.

Ce matin-là, nous étions tous allés nous baigner au Grau-du-Roi, après une nuit blanche dans la grande maison adossée aux champs d'asperges, le long de la nationale 86. Il y avait Patricio, Manuel, Catherine, Christine, Michel, André, et peut-être Françoise. Tous à poil. On avait passé la nuit à écouter Mozart, Cecil Taylor, de la musique indienne et Weather Report, en mangeant de la tapenade. Catherine avait voulu aller voir un film de Buster Keaton à Avignon avec moi. Je portais un pantalon très léger, sans slip, et mon érection se voyait, ce qui l'avait fait rire — moi un peu moins. Catherine était avec Manuel, il faisait la gueule parce qu'elle me draguait très ouvertement. Elle avait de gros seins et faisait du théâtre. 

Joe Zawinul joue une gamme ascendante de ré majeur et on entend une gamme descendante de ré majeur. L'informatique musicale (et, avant elle, certaines pédales d'effets) permettaient ce genre de choses. Je me rappelle très bien quand j'avais découvert, émerveillé, ces nouvelles possibilités : entre le clavier de commande et le générateur de sons se trouvait une interface qui modifiait les rapports de hauteurs — par exemple en inversant les valeurs, ou en les multipliant, ou en les divisant, ce qui obligeait le cerveau à une gymnastique très déstabilisante (car nous entendions autre chose que ce que nos doigts jouaient) mais très profitable, et qui ouvrait l'imagination. Le thème de Black Market, dans le disque qui porte ce nom, a été conçu de cette manière. Ces possibilités musicales nous mettent en contact avec une réalité que nos habitudes (et la facture traditionnelle des instruments) nous empêchent de percevoir habituellement. En modifiant la géométrie (et le sens (aux deux sens du terme)) du geste instrumental, on découvre que ce qu'on imaginait être des données naturelles ne sont que des liens et des interactions créés et pérennisés par l'évolution de la pratique musicale, ordonnés par une théorie, et sont en conséquence des choix qui peuvent être détournés, modifiés, retournés, défaits. Après tout, rien n'oblige les touches d'un clavier à produire des suites des demi-tons. Ce n'est qu'une convention parmi d'autres conventions possibles. Nous pouvions aussi associer à chaque touche des accords (harmoniques ou inharmoniques), jouer sur des échelles non-linéaires, etc. C'est un peu comme si un clavier de machine à écrire était composé de touches qui produiraient non pas les caractères de l'alphabet mais des mots, des syntagmes, ou bien si en tapant : a, b, c, d, e, f, g, on obtenait g, f, e, d, c, b, a, ou encore z, y, w, v, t, s, r, ou même a, c, f, j, o, u, b, etc. On voit toute l'étendue des possibilités, quasiment infinie. On pourrait très bien imaginer un clavier qui, au lieu de servir à transcrire des lettres, associerait des caractères à des duos de mots, à des sentiments, à des citations, ou bien qui réagirait aux mots qu'on tape en les transformant de manière anagrammatique : nous écririons par exemple “chien” et le résultat serait “niche”. Ou, encore plus sophistiqué, le clavier réagirait d'une manière qui évoluerait au fil du texte, d'une façon différente selon l'endroit où l'on se trouve. Toutes ces opérations, qu'on pourrait regrouper en classes, obligeraient à une gymnastique mentale fertile, et susciteraient des textes qui, par l'effort intellectuel et logique qu'ils induiraient, seraient certainement plus personnels, plus éloignés des automatismes plus ou moins conscients que chaque écrivain développe forcément au cours de sa vie. C'est l'une des nombreuses manières dont l'intelligence artificielle, en ce qu'elle viendrait contrarier nos réflexes et notre paresse, pourrait être associée d'une façon féconde à la littérature. Une sorte de perversion heureuse, en somme. Ce serait en quelque sorte une manière nouvelle de faire de la littérature à contrainte. Quand je lis la production poétique de mon époque, je me dis que ce ne serait pas du luxe. 

Un texte que j'avais écrit il y a quelques jours, et publié sur Facebook, a créé bien malgré moi des remous plutôt violents. Je me suis bien amusé, je dois l'avouer, en lisant les commentaires d'une cinglée qui me traitait tout à la fois d'amateur et d'imbécile. Ça m'a rajeuni. Il y avait quelque temps, en effet, que mes textes ne suscitaient plus de polémique, et que je ne me faisais plus insulter. On commençait à s'ennuyer ferme. Comme toujours, dans ces cas-là, il faut voir le visage de celui ou celle qui donne des coups de pied aux barreaux de sa cage. Neuf fois sur dix, ça suffit pour comprendre d'où vient la crise. L'arrogance des débutants est sans limite ; nous sommes tous passés par là. Je dis ça, mais tout de même, je crois que le phénomène prend aujourd'hui des proportions tellement caricaturales qu'on ne peut qu'être un peu inquiet. Comme toujours, la réaction de cette fille montre de manière emphatique qu'elle ne sait pas lire (elle semble en réalité affectée d'un prurit causé par le fait que ça ne parle pas d'elle). C'est vraiment le mal du siècle. Toutes nos relations, qu'elles soient amicales, professionnelles, ou simplement fonctionnelles, pratiques, quotidiennes et banales, sont empoisonnées par cette maladie, qui nous fait perdre un temps fou et peut nous conduire rapidement à la folie. Traduire est devenu notre activité principale, puisque la langue commune s'est éclipsée à la vitesse d'un cheval fou au galop. 

Ailleurs, c'est les phrases que personne ne cite d'un écrivain que tout le monde connaît. Ailleurs, c'est la solitude. Ailleurs, c'est cette caresse unique, parfaitement singulière, qui ne reviendra jamais, ce dont on ne se consolera plus. Ailleurs, c'est la femme désirée en ses gestes intimes, volés, qu'elle ne peut donc pas nous offrir. Ailleurs, c'est la demande qu'on fait et dont on sait qu'elle sera toujours remise à plus tard, qu'elle ne peut en aucun cas être satisfaite, malgré le désir et même l'amour. Ailleurs, c'est le regard du voyeur : dépense en pure perte. Ailleurs, c'est l'été qui nous avale comme s'il digérait notre désir et notre impatience. Ailleurs, ce sont les dictionnaires sans limites et les phrases inachevées. Ailleurs, c'est l'impuissance de celui qui aime à tort et en travers. Ailleurs, c'est la règle qui se fait passer pour l'exception, avec la complicité des marchands. Ailleurs, c'est mon esprit qui semble se dissoudre, parfois, et c'est Serge qui revient me hanter dans mes cauchemars, comme le Mal absolu. 

Malgré tout, malgré les sueurs froides et les douleurs, on aime ça. On arrive encore à rire, et il nous prend même une certaine exaltation à savoir que le corps qui nous torture est le même que celui qui jadis nous donnait tant de plaisir : simplement, du temps a passé en lui, les organes se sont durcis, des poches de délires sont nées ici ou là, des barrières ont cédé, des espaces ont été condamnés, un ou des principes se sont inversés. On a du mal à le reconnaître, mais c'est bien lui. 

Malgré tous les reproches justifiés qu'on peut lui faire, le jazz est et restera un miracle. Vraiment un miracle ! Cette musique est née et s'est développée d'une manière stupéfiante, elle a défié les lois humaines, je le crois vraiment. En très peu de temps, elle a atteint une complexité et même une sorte de perfection qui sont presque impensables. On parle toujours du blues et du mélange, mais c'est très loin de tout expliquer ; c'est même une facilité intellectuelle. La technique instrumentale, les techniques instrumentales qui ont été élaborées très rapidement par une invraisemblable force humaine centripète, qui a agrégé autour de principes assez simples des pratiques très diverses, très singulières, leur ont conféré une puissance et une fluidité qui n'existent pas ailleurs, et leur a permis surtout ce qui fait tout le sel de cette musique : la rencontre, le fait de pouvoir jouer avec d'autres que soi, très simplement, des partitions qui n'existent pas. Le téléphone sonne dans une chambre d'hôtel, et deux heures plus tard une musique géniale est entendue dans un club près de la 52e rue. Charlie Parker a appris à jouer du saxophone sur un instrument en plastique, en imitant ceux qu'il voyait jouer alors qu'il était encore mineur et qu'il s'introduisait clandestinement dans les boîtes en passant par la fenêtre des toilettes. Le be-bop est vraiment l'acmé du jazz, son moment le plus vertigineux, le plus exaltant : sa complexité, sa vitesse, cette frénésie technique et sonore qui tire de l'harmonie (des changements harmoniques) une jouissance exubérante redonnent tout son sens au vieux mot de virtuosité.

Miles Davis vient de là. C'est là qu'il a accumulé en lui la vitesse libératoire qui lui a permis ensuite de traverser tous les styles qu'il a forgés. Il a pris le temps et l'époque de travers, en oblique, et s'est métamorphosé tout au long de sa vie comme le diablotin angélique qu'il était. À la vitesse a succédé la lenteur, la profusion a été suivie de l'économie, la complexité a laissé la place à la sobriété, mais c'était la même chose, vue de plus loin : il creusait le même sillon, vers le silence ; une autre définition de la vertu. Zawinul l'a rencontré pour la première fois au Birdland, mais il n'alla pas vers lui, car Miles était très entouré, et il ne voulait pas le déranger. Joe était avec Anne Little, qui s'occupait des affaire de Dinah Washington, et Miles Davis, passant près de lui, lui demanda : « Qui es-tu ? » Anne Little la bien nommée, car elle était énorme, ne laissa pas au jeune Autrichien le temps de répondre et dit à Miles : « Tu ne sais pas qui c'est ? » et invita ce dernier à venir écouter Zawinul au Basin Street West, où le trompettiste, après l'avoir entendu, proposa au pianiste de travailler avec lui, ce que Zawinul refusa tout net. Miles, un peu interloqué par ce refus, lui demanda pourquoi, et Joe lui répondit qu'il n'était là que depuis six mois et qu'il lui restait encore beaucoup à apprendre, mais que, le moment venu, ils travailleraient ensemble et qu'ils « feraient l'histoire ». Ils sont devenus amis ce soir-là. Ils avaient l'amour de la boxe en commun. 

Zawinul a été le premier à utiliser le piano électrique, quand il jouait avec Cannonball Adderley. Il en avait dégoté un (un Wurlitzer) dans les studios de Capitol Records, à Los Angeles. Miles a aimé ce son, qui était à l'époque complètement inconnu, et tout a commencé comme ça. On connaît la suite… Un son est un son. Qu'il soit produit par une corde frappée ou par un marteau qui frappe une lame de métal, ou par un oscillateur, c'est la manière dont il va rencontrer les autres sons, et les transformer, qui compte en définitive. Zawinul est chez Miles, il commence à jouer In A Silent Way, et Miles fait bouger de petites figurines qui se trouvent sur son bureau. Quelques jours plus tard, il téléphone à Zawinul, à dix heures du matin, et lui demande de le rejoindre au studio de la Columbia, sur la 52e rue. Quand il arrive là-bas, le jeune homme y trouve des pianos électriques, un orgue Hammond, et puis John McLaughlin, Dave Holland, Wayne Shorter, Tony Williams, Chick Corea et Herbie Hancock. « Tout le monde se respectait. » Nous sommes en 1969. « John McLaughlin n'est guère rassuré lorsque est abordé en studio In A Silent Way, de Joe Zawinul. Miles trouve le morceau trop chargé et décide de tout jouer sur un accord pédale de mi majeur en confiant le premier exposé à la guitare. Il glisse à John McLaughlin : Joue-le comme si tu ne savais pas jouer. Tremblant de peur, observant Miles qui l'encourage du regard, le guitariste plaque alors le premier accord qu'apprend à jouer tout débutant, un mi majeur en première position avec cordes à vide. Partant de cet arpège, il égrène prudemment les notes de la mélodie, sans savoir que les bandes tournent déjà. Ainsi naquit l'ouverture rubato de In A Silent Way, frissonnante d'innocence et de dépouillement. » À mes seize ans, j'ai acheté un Fender Rhodes, LE piano électrique que tout le monde voulait posséder, et c'est devenu mon instrument, dans le premier ensemble de jazz auquel j'ai appartenu. J'ai adoré cet instrument. Ça nous permettait en outre de jouer dans des salles où il n'y avait pas de piano, ce qui n'était pas rare, à l'époque, en ce qui concerne le jazz. Je l'ai trimballé partout, y compris dans la cour du lycée où nous avions joué sans autorisation avant de nous en faire expulser. Le directeur du conservatoire au sein duquel j'avais été élève, en Haute-Savoie, vint un jour assister à une répétition de mon groupe, et quand il rencontra ma mère, quelques jours plus tard, il lui dit que je « tirais de cet instrument des sons magiques », ce qui fit rire aux larmes ma mère, car il prononçait le mot « magique » en y mettant de très nombreux i. Mais il était organiste, excellent, d'ailleurs, et je comprends très bien que ces sonorités lui aient plu. Il y avait donc trois pianistes dans le disque enregistré par Miles Davis cette année-là ! Pourtant, ce qui sur le papier aurait pu sembler une fantaisie condamnée à faire de la pâtée pour chats sonne extrêmement bien. Miles avait un instinct très sûr. Sa manière à lui de composer, c'était de choisir les musiciens, plus que d'écrire des notes sur une partition. Il distribuait les rôles comme un metteur en scène, et les thèmes (ou les harmonies), c'était les hommes, les musiciens. 

On y est ? On n'y est jamais, bien sûr. La Présence, c'est difficile. Rare. Exceptionnel. Ça a dû m'arriver, pourtant. C'est comme une note qu'on entend, à l'intérieur d'un accord, qui se détache sans qu'elle soit jouée plus fort que les autres, c'est la pointe du sein qu'on aperçoit de loin, c'est l'odeur qui reste, après. C'est le point d'orgue, le détail, le motif dans le tapis, le fragment qui reste quand on a tout oublié, la minute qui ne colle pas avec le fil des événements qu'on se repasse dans la tête, la vérité qui nous met cul par-dessus tête, ou pas de vérité du tout, l'improvisation parfaite. Nous étions là, toi et moi, et ce moment ne reviendra plus jamais. Il y avait une cohérence, un accord avec le temps, avec l'absence, qui s'est manifestée avec une plénitude simple et entière. Il n'y avait aucun discours, aucune explication, encore moins de justification. Pas de dialectique ni d'argumentation. La tachtche s'interrompt. On avale une grande goulée d'air. — Rien à négocier.

Miles Davis dit à Zawinul : « Wayne et toi, vous êtes les meilleurs musiciens du monde. » Wayne Shorter, j'en ai déjà parlé, il a été très important. C'est un prince. Une présence comme il y en a très rarement. Quand il joue, il écoute plus qu'il ne joue. Le son de son sax est tranchant comme un bistouri, doux comme la bouche qu'on embrasse. Toutes les notes qu'il a jouées sont restées comme un nuage léger quelque part en moi. 

J'ai fini par vendre mon Fender Rhodes à une étudiante en piano du conservatoire de Paris. Elle était venue en train le chercher en Haute-Savoie, avait voyagé de nuit (à l'époque il fallait sept heures pour faire le trajet), était arrivée chez moi aux petites heures du matin. On avait pris un petit déjeuner ensemble, on avait joué un peu de Bach ensemble, puis elle était repartie comme était venue, avec ce gros machin lourd comme un âne mort sous le bras. Qu'en a-t-elle fait, de cet instrument, je n'en ai aucune idée. Je n'aurais jamais dû le vendre, mais je voulais tirer un trait sur cette vie-là, et pour tirer des traits je suis plutôt doué. 

Ailleurs, je n'y suis même pas. Je n'ai pas bougé. Je me tasse sur moi-même, un peu plus chaque jour. Soixante ans à ne pas bouger. Shhh / Peaceful.

vendredi 2 juin 2023

Rapport Météo


J'ai mis un match de tennis que je ne regarde pas. J'entends seulement le bruit des frappes qui résonnent dans la maison. Par dessus, la musique de Weather Report. Et puis le bruit de ma vie vide. Ça ne suffit pas encore. Alors j'ouvre un livre au hasard. « Je suis responsable, bien sûr, de mes retraits, mais comment expliquer à quelqu'un qui contemple votre nudité, et qui s'en satisfait, que vous n'êtes pas encore vraiment nue ? » Ici, il faudrait montrer des clichés de scanner ou d'IRM. La langue d'Anna. Et toutes ces femmes qui n'ont pas su être nues pour moi. Vincent m'écrit : « À mon avis, pour ne pas être voyeur, il faut être un crétin. » J'aimerais faire graver cette phrase sur ma tombe, mais je suis presque certain que mes survivants ne respecteraient pas ma consigne. C'est désolant. On ne peut jamais faire confiance aux vivants, il n'y a que les morts qui sont fiables. J'ai publié sur Twitter des photos de Céline. Sa nudité simple me venge un peu des affronts du temps. « J'imagine qu'on traite chez moi d'excès ce qui simplement fait défaut aux autres. » La somme de tous les malentendus journaliers remplirait une benne à ordures. Et ne me demandez pas de développer, par pitié. J'essaie de voir mon corps se décomposer dans le cercueil. Il faut se préparer au meilleur. La grande réévaluation est en cours, je le sens. Ce qui est amusant est que l'on peut à la fois se réjouir très fort d'être en vie et éprouver un désespoir qui ferait tomber les piquants d'un hérisson, s'il nous approchait dans notre sommeil. Je ne crois pas exagérer. Il y a de ces moments, dans une vie, où nous n'appartenons plus à l'espèce, mais, l'habitude aidant, nous ne faisons pas de vagues et nous restons sagement assis sur notre cul et hochons la tête quand on nous parle. Il est facile de donner le change. Si au moins le temps passait en majesté, comme un grand vent qui nous emmène vers le terme de sa substance, on aurait l'air de quelque chose, on pourrait se consoler. « Je vois ma limite, et au lieu d'habiter paisiblement à l'intérieur du talent qu'elle protège ou fortifie, je vais me pencher au bord. » Toujours j'en reviens à ces deux mots : auréole et aréole. Il n'y a pas de hasard, dans la langue. Outrepasser la nudité, pourquoi ? J'ai toujours trop de bruit en moi. Les bords sont indistincts. Ce qu'il faudrait, c'est pouvoir couper les voix des commentateurs sportifs, et garder le reste. J'aime la terre battue. Je sais qu'il est trop tard et je ne m'y résigne pas. Je repars en sens inverse, vers l'enfance. C'est ainsi. Je n'ai pas à m'en expliquer. La chevelure du sens vient se mettre sur mon visage, et c'est beau. Est-ce parce qu'on ne peut pas partager quelque chose que cela n'existe pas ? Toutes mes vaines tentatives, et Dieu sait qu'il y en a eu !, ne me calment pas. Parfois nous sommes saisis de cette conviction violente : nous avons vécu séparés, protégés, comme si le monde et nous avions été tenus éloignés l'un de l'autre par une barrière infranchissable que personne ne voit. C'est une course d'endurance qu'on confond avec un sprint. Oui mais les corps ? Je palpe mes chairs. J'essaie de retrouver les désirs qui m'ont fait naître. Je ne vois que des gens très-sérieux. Lourds. Je veux voir le vide. Je veux sentir la Terre respirer. Au moins la musique ne tente pas de nous expliquer la vie, elle. J'apprends qu'une femme a porté plainte parce que le propriétaire du Airbnb qu'elle occupait à Annecy l'a filmée sous la douche. Il avait déposé un réveil dans la salle de bains, un réveil dans lequel se trouvait une caméra. Mais comment a-t-elle su que le réveil cachait une caméra ? Cette femme est une obsédée du réveil, il faut la dénoncer à la police ! Ne pas aller en prison, aujourd'hui, est suspect. Tous les gens respectables y seront bientôt, à condition que les murs ne soient pas abolis, eux aussi. C'est pas gagné.

jeudi 1 juin 2023

Studio


 

Machin machine. Oui et non. Je n'ai jamais été aussi heureux que lorsque j'avais un studio. Cette pièce, que j'ai aménagée dans toutes les maisons que j'ai habitées, dans laquelle se trouvait mon piano et mes machines. Des instruments. J'étais Machin avec mes machines, et je machinais. Travailler, c'était ça : machiner. Le studio, ça remonte à l'enfance. À la maison, il y avait cette pièce qu'on appelait « le studio », qui était en réalité une sorte de petit salon, un salon bis dans lequel mon père écoutait de la musique. Il y avait ses violons, et il y avait une chaîne Hi-Fi, et un magnétophone, plus tard un orgue. Vivre parmi des instruments, ç'a été le grand fantasme de ma vie, toujours. À Chavanod, à Maclamod, à Valliguières, à Paris, puis à Rumilly, puis à Vézénobres. Les machines et l'homme. Il y avait eu le studio de l'X-Tet, à Thônes, dont j'ai encore les odeurs en tête : les instruments attendant que les membres de l'X-Tet viennent les prendre. Cette pièce qui symbolisait le bonheur. Des petites femmes attendant que les hommes viennent les prendre. On allumait les amplis, on branchait les micros, on s'assoyait au milieu de cette forêt de corps chantants. On pouvait y aller n'importe quand, dans l'après-midi ou en pleine nuit, le matin. Se mettre devant la batterie, devant le piano, devant les machines, et chercher. Le salon et le studio, un aller-retour permanent. J'ai encore un studio, ici, mais je n'y mets plus les pieds. Je travaille au lit, ou dans mon bureau, ou au salon. Les machines dorment. Je travaille avec un cahier et un stylo, ou avec un ordinateur portable. Solitude, toujours. Mais elle a changé de visage. Il n'y a plus que les mots, je n'ai plus que les mots et la page à ma disposition, alors que j'avais des tonnes et des tonnes de claviers, de synthétiseurs, d'échantillonneurs, de bandes magnétiques, de patchs, d'écrans, d'interfaces, de câbles, de baffles, de casques, de caméras, d'appareils photos, d'objectifs, de banques de sons, de micros, de traités, et les quatre bibliothèques, la musicale, la médicale, la psychanalytique et la poétique. Je me rends compte que dans le studio, il y avait (il y a encore) la musique, la médecine et la poésie. Le corps et les mots. Et la solitude, bien sûr, sans laquelle rien de tout cela n'aurait été possible. Dire « je ». Pour pouvoir dire « je », il faut passer par l'absence, il a fallu passer par les machines, par cet éloignement, par ces abstractions, par les traités, par les modes d'emploi. Et le café et la cigarette. Les partitions, les photos et les disques durs, les dossiers et les rames de papier — les armes. J'aurais aimé rencontrer une Anne-Marie Miéville. Oui et non. L'art et le dialogue, la vie et le visage. On oublie tout, on n'oublie rien. C'est ça, la vie, cette constante superposition à double vitesse de l'oubli et de la mémoire. D'un côté, on est au studio, seul, enfermé, et d'un autre côté, on a un corps qui vit de tous les autres corps qu'il a connus, rencontrés, pénétrés, aimés. Et l'on dit « je », plus ou moins tranquillement. Dans mon cas, pas beaucoup de tranquillité… Du monde me parviennent les bruits, assourdis, filtrés. C'est ce que j'ai aimé dans la musique concrète : un manuel érotique pour les moments où les mots doivent rester à leur place. Il y a eu un antécédent au studio, c'est le labo. Le labo de mon père, à la pharmacie, ce lieu que j'aimais tant, c'était la pré-histoire du studio. Ce n'était pas les sons, ni les mots, qui ici se confrontaient à mon corps, mais les substances chimiques et les objets, ce n'était pas le magnétophone mais le microscope et le bec Bunsen. Oui, c'est ici, c'est la première expérience de la solitude appliquée à la recherche. Et puis, assez vite, il y a eu le labo photo, au sous-sol de la maison, les images qui émergent du révélateur, et qui sèchent sur des fils. Par les produits chimiques, nous étions passés aux images, avec la formidable irruption du nu, qui lui aussi avait l'air de sortir d'une révélation. La nudité a sans doute été la plus extraordinaire révélation de mon adolescence, celle dont je ne me suis jamais remis. Sous le réseau des expérimentations artisanales, chimiques, visuelles, sonores, puis textuelles, il y aura toujours ça : la nudité. C'est le substrat muet mais fondamental. Et l'on dit « je », d'abord en se cachant, bien sûr, puis en se cachant de moins en moins. J'ai envie de leur tendre un miroir, à ceux que je croise, mais je vois bien que ça ne les tente pas. La nudité ça ne les regarde pas, dirait-on. Ils sont constamment habillés d'eux-mêmes (habillés, pas habités). Ils traversent la vie sans s'arrêter sur leurs rêves. Tout leur est volé et ils n'ont pas l'air de s'en émouvoir. Ils continuent d'avancer jusqu'au précipice, sans mesurer les distances ni écouter le temps présent. C'est bien ce qui me frappe le plus, ça, qu'ils n'écoutent pas, jamais, qu'ils passent à travers sans entendre. Ils se consolent en faisant des enfants, ils espèrent sans doute que l'enfant écoutera pour eux, mais l'enfant est comme eux, exactement comme eux, il n'a pas plus de temps, et de moins en moins. Les gens ont un trou dans le visage, et il y a des paroles qui en sortent, mais ces paroles, le plus souvent, ne leur appartiennent pas, ou alors la nuit, dans la douleur et la solitude, quand on n'y est pas. Je suis un homme fini qui n'a pas encore commencé : Machin machine dans le temps. Ça fait des boucles et des phrases, et puis des sons que personne n'entend. Montrer l'incroyable. Dès qu'on pense qu'on a compris une fenêtre se ferme. Montrer et monter. Il y en a qui disent : « J'ai bien dormi. » quand on pourrait dire : « J'ai bien écrit. » J'ai des silences dans la bouche, et même des doubles-silences. Dormir la bouche ouverte de silences, et ça s'écrit tout seul, ça sort des trous. L'histoire n'est faite que de ruines et de corps nus travestis en personnages. Un siècle après l'invention du cinéma, il aurait fallu y renoncer, mais comme toujours on s'est obstiné dans la platitude et on a continué à fermer des fenêtres : c'est la règle. Les studios ont été pris d'assaut par des imbéciles sans mémoire, ils en ont expulsé les poètes, et ils ont prétendu qu'ils étaient l'exception. C'est encore la règle. Les gens ont un trou dans le visage. Ils se laissent voler leur vie, et même leur absence, et même leur sexe. Oui et non. C'est toujours le temps de l'énigme, plus que jamais. Il faut tout recommencer encore une fois. Elle m'envoie un petit film où elle fait un strip-tease sur une chanson de Jean-Louis Murat. Il faut tout recommencer à zéro, ou presque. C'est splendide. Plus tard aussi les espérances s'embraseraient de nombreuses fois.

mardi 30 mai 2023

Tacet ! [journal]



À Barcelone, ou à Carcassonne, je suis allongé sur le dos et je joue une délicieuse sonate de Mozart, dont le thème de la fugue est fait de gammes descendantes. Je tourne les pages de la partition en cliquant sur mes couilles, à un endroit très précis. Un peu plus loin, comme j'ai les deux mains occupées, mon élève (c'est la douce Thu Dung) se penche au dessus de moi et appuie du bout de ses doigts sur mes couilles (elle cherche et trouve le bon endroit). Je sens son parfum et je défaille. 

Ensuite j'ai enchaîné avec un autre rêve tout aussi délicieux et licencieux. Ça se passait chez Raphaële, je crois. En tout cas il y avait son mari, et sa fille. On se cachait beaucoup, dans ce rêve… Je me rappelle des empilements de corps sous les draps, mais dans la nature, ou plutôt dans un jardin. 

La Pentecôte, c'est un moment que j'aime bien. Demain, je vais subir une petite intervention à la clinique, à Alès. J'espère que je ne resterai pas paralysé (ils mentionnent cette éventualité dans le papier qu'ils m'ont demandé de signer). Le temps est très étrange, en ce moment. Il pleut parfois sans qu'il y ait de nuages dans le ciel. De la fake pluie ? Quoi qu'il en soit, après un mois d'avril merveilleux, et chaud, il pleut presque chaque jour, le soir surtout. Les langues sont mouillées mais le feu brûle doucement.

Je plonge dans les vieilles photos, très profond. Christine et Sarah, Papa, surtout… C'est fou comme j'aime les vieilles photographies. Christine et Sarah à poil à Capo di feno… Si je montrais, les hystériques du Net me traiteraient sans doute de pédophile, au moins.

Elle est complètement folle, la JLB ! Voici qu'elle déclare maintenant qu'« il n'y a aucune raison de voir des corps féminins nus sur les réseaux sociaux ». Mais qu'est-ce qu'elles ont toutes, ces cinglées ? C'est le prétendu dérèglement climatique qui les rend nerveuses ? Je n'ai pas osé répondre par la réplique de Françoise Lebrun, dans La Maman et la Putain, qui parle de Jean-Pierre Léaud à Bernadette Lafont : « Se faire un peu enculer ne lui ferait pas de mal ! » Je suis obligé de constater que je n'ai pas la même conception de la vulgarité ou de l'obscénité que la plupart des femmes qui nous offrent généreusement leur image sur Facebook. N'importe quelle vieille photo érotique ou même pornographique des années 60 ou 70 est mille fois moins indécente et répugnante que les selfies qui inondent les écrans aujourd'hui. Christine à poil sur mon piano, dans les forêts de Bourgogne, en hiver, ou qui lit Paradis de Sollers, le chat sur son dos, c'est joyeux, c'est beau, et c'est innocent. Qu'est-ce que j'ai aimé ses seins, à celle-là ! Et sa peau ! Et ses fesses ! J'ai retrouvé le cliché que j'avais pris d'elle, allongée nue sur la plage, en Corse, que j'aimais tant. Quand elle l'avait vu, elle m'avait dit : « Quelle horreur ! J'ai l'air d'un petit cochon. » Oui, mais moi j'aime bien les petits cochons… (Et j'aimais tes fesses à la folie.) 

Yohann me fait lire un texte issu de son journal où il s'en prend à une de ces mères Lavertue qui apparemment ont aujourd'hui le Sens de l'histoire pour elles mais qui réussissent ce tour de force de laisser penser qu'elles sont anticonformistes. Je n'ose pas me lancer sur le sujet parce que je serais cent fois plus violent. Et elles ne nous montrent même pas leurs seins, ces connasses… Qu'elles aillent se faire mettre en enfer.

J'aime la sécheresse harmonique d'Herbie Hancock. Je parle de l'Herbie Hancock des années 60 et 70, pas de celui qui est venu après. Ce son de piano mat, minéral (il y a du neutre, dans ce piano), convient parfaitement à mes oreilles, et je comprends très bien pourquoi Miles Davis l'a choisi comme pianiste en 1964. Il y avait chez ces musiciens une intrépidité et une placidité qui laissaient beaucoup de place à l'intelligence et au goût. Ni pisse-froid ni gangster, ni pute ni suiveur, ni peureux ni inconscient, ni langoureux ni méchant, mais précis, inventif, curieux, concentré. Je pourrais dire à peu près la même chose de Wayne Shorter. Tony Williams, lui, c'est autre chose : il mériterait un livre à lui tout seul. 

Dans une nouvelle de Nabokov intitulée Bruits, on trouve cette phrase : « Je t'interrompis par mon silence. » Et aussi : « Une tache de soleil glissa de ta jupe sur le sable : tu t'écartas légèrement. » Il n'y a pas que la musique, qu'on peut interrompre par le silence, il y a aussi le bruit que font les autres en parlant. Il faut leur coller des points d'orgue en pleine face. 

Un instant s'est écoulé… 

Et durant cet instant, mille choses, un million de choses, un milliard de choses, souvent terribles, sont arrivées dans le monde, sans que cela ne fasse le moindre bruit, ici, ce matin, sans que j'en perçoive le moindre écho, sans que la qualité de la lumière change, sans que les oiseaux cessent de chanter. Peut-être qu'à l'autre bout de monde une guerre « mondiale » vient de se déclarer. Le ciel reste bleu. Je n'entends pas les milliers de pianistes qui travaillent leur instrument de par le monde, heureusement. Jadis, on disait « le vaste monde », mais cette expression n'a plus de sens, aujourd'hui, les écrans qui ne nous protègent de rien nous font entendre un milliard de gammes jouées simultanément et des vieillards qui s'étouffent dans leur café au lait du matin. Chaque coupure Internet est une bénédiction. Raphaële m'a appelé, hier, depuis sa voiture. Je n'avais pas allumé mon portable de la journée. « Tu es difficile à joindre » dit-elle. Si seulement c'était vrai… Internet n'est ni net ni interne. Je préfère les nénettes. Rendez-nous les bruits et le silence et leurs odeurs et leurs rires et leurs joues rouges et leurs culottes de coton blanc. Peu de gens me tutoient. Elle en fait partie, et tant pis pour la syntaxe. Je n'ai plus l'habitude d'entendre le « tu ». Une tache de soleil glissa de tes fesses sur la table. Tu sais à quoi je pense ? Je voudrais retourner dans mon rêve, oui, et y rester la journée durant. « Something went wrong, but don’t fret — let’s give it another shot. » Un autre instant s'est écoulé, et ainsi de suite… 

Dans les boîtes, tous ces corps, les uns sur les autres. Papa, Maman, les frères et sœur, la tante, les oncles, les grands-parents, les amis, les cousins, Christine, Sarah, Sarah, Anne-Sophie, Céline, Isabelle, et moi, parmi eux, enfant, jeune, moins jeune, vieux, sage, ridicule, beau, moche, tendre, ridicule, allongé, rétréci, en couleur, en noir et blanc, Try Again, silencieux, triste, hilare, ridicule, sacrifié, retourné, cocu, avide, plein de vie, étrange, morose, gigantesque partouze horizontale qui ne fait aucun bruit, on sera bientôt tous morts, on aura passé, on restera encore un moment dans les boîtes, jusqu'au grand incendie final qui peut-être n'existe même pas. On va retourner au « on » dont on n'aurait jamais dû sortir, le « on » de la Terre qui respire sans nous et avec nous. Tu sais à quoi je pense ? Oui, j'y pense tout le temps. Mes doigts courent sur son corps. J'écoute Si le jour paraît, de Maurice Ohana, joué par Alberto Ponce, le disque historique. Octave est penché sur sa guitare. Il était secrètement amoureux de Michèle, ce grand escogriffe si singulier. C'était tellement bizarre ! Il écrivait toujours au crayon à papier. Je ne peux pas l'imaginer au temps d'Internet, lui, impossible, encore moins avec un smartphone dans la poche. Comment fait-il ? Il ne s'est pas suicidé, j'ai trouvé une photo de lui en concert, sur la Toile. Je suis un rescapé. Nous sommes des rescapés mais personne ne le sait, ne le dit, ne le pense. Tout a disparu mais on fait comme si de rien n'était. Et il faut jouer la comédie, faire semblant de prendre au sérieux leurs conneries de virus, d'art, de politique, il faut faire celui qui se tient au courant, qui comprend ce qu'on lui dit, de quoi ça parle, qui continue de s'intéresser aux minettes, à leur cul et à leurs humeurs, comme si on avait encore un rôle à jouer dans cette pièce merdique. Il faut parler « clic », « connexion », « réseau », « trolls », « smileys », « boomers », « tik-tok », il faut avoir un avis sur Jean-Louis Murat et sur Daft Punk, sur Ruby Nikara et sur les « uber ». Merde ! Fermez-là ! Je me cache, vous ne me voyez plus. Je n'y suis plus. Ça ne répond pas. Je suis « difficile à joindre », je suis déjà dans mon tombeau, avec la guitare d'Octave et les fesses de Christine. Point d'orgue ! Je suis à Barcelone, ou à Carcassonne, et je lis des poèmes de Paul-Jean Toulet, je me fous éperdument de la Palestine et de l'Ukraine, et de Macron et de « Brigitte », et même de Causeur, je parle en tiers de tons, n'essayez même pas de comprendre, ce n'est pas à vous que je m'adresse, je suis à Zicavo avec Jérôme et Rose, à Zicavo avec André et Françoise, à Paris avec Glyne et Yvonne, avec Françoise, avec Lakshmi, avec Brigitte, avec Elisabeth, avec France, avec Sarah, avec Edwige, avec Thérèse, à la Sainte-Baume avec Anne et Michèle, je suis à Valliguières et à Avignon avec Catherine, à Ajaccio avec Christine et Pauline et Sophie et Céline, à Maclamod avec Christine et Anne, à Planay avec Anne et Annie et Barbara et Christine, je suis partout et nulle part, je vous interromps par mon silence, je vous laisse avec vos tatouages et votre musique et votre mauvais goût à crever, je n'ai rien à vous dire, je retourne près de Bill Evans, près de Paul Motian, près de Scott LaFaro. Some Other Time… Point d'orgue, point d'arrêt, silence, pause, TACET ! À moi les fantômes ! Allez tous vous faire enculer ! 

Ah oui, j'oubliais : ne montrez surtout pas de corps féminins nus sur les réseaux sociaux ! Oubliez ! C'est pas pour vous, ces choses-là. Je vous parle d'un temps où l'homme et la femme existaient encore un peu. 

lundi 29 mai 2023

À Barcelone ou à Carcassonne

À Barcelone, ou à Carcassonne, je suis allongé sur le dos et je joue une délicieuse sonate de Mozart, dont le thème de la fugue est fait de gammes descendantes. Je tourne les pages de la partition en cliquant sur mes couilles, à un endroit précis. Un peu plus loin, comme j'ai les deux mains occupées, mon élève (c'est la douce Thu Dung) se penche au dessus de moi et appuie du bout de ses doigts sur mes couilles (elle cherche et trouve le bon endroit). Je sens son parfum et je défaille. 


dimanche 28 mai 2023

Désaccords

Un accord de septième est constitué d'une fondamentale, au-dessus de laquelle trois notes sont posées à intervalles de tierce. Si la fondamentale est Do, les quatre notes de l'accord seront : Do-Mi-Sol-Si bémol. Contrairement à un accord de quinte, qui n'a que trois sons, un accord de septième peut sans dommage être amputé d'une de ses notes, et continuer à sonner comme un accord de septième (plus un accord a de notes plus on peut en retrancher, pardon pour ce truisme). Expliquant cela à un élève de piano qui fait du jazz, je lui montrai qu'on peut parfaitement jouer Do-Sol-Sib, par exemple, ou, mieux, Do-Mi-Sib. La quinte (ici, le Sol) n'est pas indispensable, ni la tierce (ici, le Mi). Il arrive aussi qu'on supprime deux notes de l'accord de septième, et si l'on veut qu'il continue à sonner comme tel, les deux notes restantes seront la fondamentale et la septième (ici, Do et Sib). Thelonious Monk, par exemple, utilise beaucoup cet accord évidé, réduit à l'état de carcasse. Mais si l'on renverse cet accord sans tierce ni quinte, l'intervalle de septième devient une seconde majeure : Sib-Do, et sonne comme un klaxon, que le même Monk aime tant que cette interjection harmonique (cette couleur) lui est spontanément associée. Cette forme ramassée de l'accord de septième de dominante est fascinante car elle a l'air de tout sauf d'un accord (elle ressemble plus à un désaccord). Un accord dans lequel on fait disparaître les tierces ressemble autant à un accord qu'un carré ressemble à un cercle (un carré peut être contenu dans un cercle, et un cercle peut être contenu dans un carré, mais ils ne se ressemblent pas du tout, d'où la fameuse “quadrature du cercle”). D'ailleurs, si l'on extrapole cette construction en (intervalles de) secondes, en ajoutant une troisième note à distance (égale) de seconde majeure (Sib-Do-Ré), on obtient quelque chose qui commence à ressembler furieusement à un cluster (qui sort de l'harmonie) alors qu'on peut pourtant l'analyser comme un accord de neuvième (Do-Mi-Sol-Sib-Ré), lui aussi évidé, c'est-à-dire délesté de sa tierce et de sa quinte. Mais sous cette forme renversée : Sib-Do-Ré, au lieu de Do-Sib-Ré, il sonne très peu comme un accord de neuvième. Il y a, dans ces aménagements d'accords, dans ces retraits, quelque chose qui transgresse les catégories, qui leur fait franchir des frontières. D'accords, ils deviennent blocs, sons, énigmes, gestes, ponctuations, sidérations, carrefours. De la catégorie relevant de l'harmonie, ils passent à la catégorie d'événements, d'objets sonores, et peuvent même à l'occasion sembler appartenir au domaine de la mélodie (ce sont alors des sortes de super-notes, des notes épaissies, chargées, obèses, opaques, saturées). De l'accord, on est passé au désaccord, et, pour revenir encore à lui, il n'est guère surprenant qu'un Thelonious Monk ait aimé ça. C'est une manière de nier l'opposition binaire entre consonance et dissonance, en donnant à cette dernière un aspect clownesque et provocant qui à la fois la met en exergue et la rend acceptable, comme un tic nous inquiète et nous rassure, car il est le signe de l'être-là, pathologiquement singulier, du corps qui fait irruption, qui se met à parler tout seul, à faire (des) signes, qui clignote. Le piano de Monk est à l'évidence impur. Il laisse passer des morceaux non digérés, il est indécent, c'est comme un corps non-réparé, ou non-apprêté, un corps incivil qui laisse paraître ce que d'ordinaire on cache dès lors qu'on est en présence d'autrui. 

Ce qui fascine, chez Thelonious Monk, c'est l'apparente contradiction entre ce que je viens de décrire et la nonchalance inimitable de son style. Il n'y a rien d'hystérique, chez lui. Il a toujours l'air de se promener, de flâner, le nez en l'air et les mains dans les poches. Il n'est pas nécessaire de brailler lorsqu'on est porteur d'une telle singularité. Au contraire. Hurler serait redondant et de mauvais goût. Sa musique semble se mouvoir dans un registre extrêmement mince, étroit, mais dans cet habitat exigu, elle utilise tous les angles, toutes les couleurs (non, pas toutes), et un vocabulaire qui trouve instantanément les mots les plus nus, sinon les plus crus. Sa manière de ne pas être d'accord avec le monde n'est pas tapageuse, mais j'imagine que face à lui, on devait savoir ce qu'il avait mangé à son dernier repas. Son intérieur est apparent, ses muqueuses nous sont familières, ce n'est pas sa pensée, qu'on connaît, c'est sa physiologie. Son instinct lui a imposé un corps qui monologue : même quand il joue avec d'autres il est seul. Il a compris comme personne qu'en retranchant on ajoutait, et il va jusqu'à se retirer lui-même de l'harmonie, c'est la virtuosité qu'il a inventée, une virtuosité en creux et bosses, une virtuosité évidée, trouée. 

Coltrane, lui, est dans le plein, il remplit l'espace de sa présence énorme, amoureuse, souveraine, et rien n'est plus fascinant que de les entendre jouer ensemble, quand tout les oppose. Coltrane est difficile à interrompre. Il peut saturer l'espace sonore, il ajoute constamment, il développe, augmente, enrichit, élabore, exalte, intensifie, alors que Monk creuse des galeries, s'interrompt, bascule, biffe, mutile, casse, coupe, fragmente, exaspère. 

« La musique n'est pas un divertissement. C'est un sacrifice. » De plus en plus je me dis que l'harmonie musicale est un champ de la connaissance qui est injustement méprisé par la littérature, ou disons plus généralement par le texte. Il est difficile à manier, certes, car il est impossible d'en parler à des profanes sans simplifier outrageusement, et sans laisser de côté la chair vivante sur laquelle l'harmonie opère, mais ce dommage me paraît bénin, en regard du bénéfice. Chaque musicien sait instinctivement qu'il doit sacrifier quelque chose de lui-même s'il veut avoir accès aux entrailles de son art. On n'entre pas tout entier dans la musique. Il faut s'expliquer avec soi-même, il y a un coût, et il faut donc retrancher de soi des parties qui sont trop épaisses, trop lourdes ou trop prégnantes, qui étoufferaient le sens qu'on est venu chercher et qu'on devine depuis les confins. Monk ne divertit pas, il explique, et pour cela, il se mutile. C'est de ses manques et de ses absences qu'il tire la lumière qu'il braque sur le temps. C'est un prêtre sans habit qui vacille un peu quand il entonne sa liturgie, mais il a le sens du rituel, ça lui vient tout naturellement. Quand il pose ses doigts sur le clavier, il a l'air de manier l'ostie, même si sa désinvolture peut abuser les naïfs : son attention est étincelante et précise. C'est un chirurgien taciturne qui opère à mains nues dans les viscères et les organes, ses doigts sont plus tranchants qu'un bistouri, c'est un méticuleur digital qui nous révèle la négation à l'œuvre. Sa partition mentale est un scanner impitoyable. Monk joue du piano comme un écrivain qui tape sur sa machine à écrire avec deux doigts. Ça va très vite malgré le handicap moteur. On le voit rire à l'intérieur mais on entend tout le sérieux de la chose. 

samedi 27 mai 2023

Déclin

Après le repas, je me rendis au bord du lac. Il faisait bon, mais une pluie fine tombait, douce et tiède. Je m'assis sur un banc, à l'abri d'un arbre au feuillage épais. J'étais seul. Le jour déclinait insensiblement. J'observai les eaux du lac, grises, avec des reflets vaguement rougeâtres que je ne pouvais expliquer, et des transparences douteuses. Je me demandai si quelque événement allait survenir dans ma vie, mais je ne voyais pas ce qui aurait pu m'arriver d'autre que de rester là à attendre ce qui n'adviendrait pas. Je suis le déclin, me dis-je, et ce n'était pas une pensée triste. Le lac était martelé paisiblement par les gouttes qui lui donnaient l'aspect d'un gong, métallique et vivant. Une légère vapeur se tenait à quelques dizaines de centimètres au-dessus de l'eau, et je vis qu'entre elle et la surface du lac était emprisonnée toute la nostalgie qu'il y avait eu en moi depuis ma naissance. Pour la première fois de ma vie, je la voyais, hors de moi, séduisante et inoffensive. 

J'entendis alors la Barcarolle de Chopin, avec le do dièse profond qui fit résonner toutes les cellules de mon corps, et pendant les huit minutes qui suivirent, je restai parfaitement immobile et sans pensées. La pluie avait cessé.

dimanche 21 mai 2023

Machines molles


Quelquefois, il m'arrive de penser vaguement aux gens dont les yeux peuvent tomber sur mes textes, et parmi ces gens, il y en a que je voudrais éviter, éviter à tout prix. Je vois déjà leur regard s'insinuer entre les mots que j'ai écrits, les séparer, dissoudre la glaire qui les tient ensemble, défaire la trame qui les porte et les laisser dériver, flottant au hasard sur un jus sale et trop salé, désolés et tristes comme des corbeaux cocufiés. Foutez-moi la paix. Allez voir ailleurs si j'y suis. Il y a tant livres qui ne demandent que ça, qui n'attendent que votre prunelle intermittente et informée, stupidement informée ; vous ne devriez pas avoir de mal à rassasier votre appétit sans moi qui n'ai rien de consistant à vous offrir. Je suis le scabreux, le veule et le déboussolé, allez brouter une herbe mille fois plus verte ailleurs. C'est pas ce qui manque. 

J'ouvre l'heure, au petit matin, et j'y découvre mes quinze ans : la Machine molle. Mike Ratledge a quatre-vingts ans. Je vais bientôt en avoir soixante-dix, je m'en aperçois aujourd'hui avec terreur. Ça bouillonne encore. J'ouvre le paquet avec précaution, j'ai peur des éclaboussures, des brûlures. Je reconnais les odeurs, les sons. Un-deux-trois-un-deux-trois-un-deux, on retombe tout de même sur ses pas, malgré quelques vertiges. Lubie, transe, désir, salles de répétition, dortoirs, sueur, chambre d'échos, distorsions, qu'elles étaient belles, les filles, toutes ! Je me souviens de Terry Riley, des light-shows de Bill Ham, de mon Fender Rhodes, de la nuit qui tombe sur Annecy, de l'obscurité froide, des cuisses rougies de Christine, de sa voix idéalement placée, de l'ancien conservatoire occupé, d'Elisabeth, assise au soleil sur le balcon, qui nous observait répéter en prenant des poses langoureuses, des ronéotypeuses, des concerts sauvages au lycée, du Théâtre éclaté, des Mikrokosmos de Béla Bartók, des amplis, des pédales wah-wah, quel foutoir, et des montagnes ! C'était le premier baiser de l'humanité donné et reçu parmi les sons électroniques, ces êtres inouïs et fragiles, les premières cuisses écartées dans l'éblouissement, l'odeur des soutien-gorge et des cheveux, Facelift, le saxophone soprano, je jouais de tous les instruments, nous ne savions rien du passé, de l'histoire, rien du monde, tout était là, dans la ville, dans nos chambres, dans les cafés, dans la rue, nous avions mille ans devant nous, slightly all the time. La légèreté, ils ne savent pas ce que c'est. Le mot est resté, pas la chose. 

En ouvrant un livre, c'est la phrase qu'on ouvre, aussi sûrement que la chair s'entrebâille quand elle se sent désirée. Plus on écrit plus on voit, mais pour écrire il faut d'abord voir, et entendre, surtout. La pointe est brûlante, qui nous guide dans les lettres amoncelées qui se sont présentées dans la nuit — immigration alphabétique de masse. Allons-nous reproduire le présent qui ne cesse de brailler dès qu'un silence insiste un peu ? Allons-nous nous défendre ? Sûrement pas. Il faut au contraire enregistrer toutes les plaintes, les enluminer, les épaissir et les recueillir comme des orphelins qu'on habille chaudement. Laissons-les parler. Plus ils parlent plus le silence réel s'établit en nous avec autorité. Paix. Une heure de cinéma sous la queue... Il faut aimer la pluie...

On m'a reproché récemment d'avoir comparé les bracelets de ficelle que Martha Argerich enroule autour de son poignet à la ficelle des tampons hygiéniques. L'image était pourtant juste. On a dit que j'étais vulgaire. Ce n'est pas moi qui suis vulgaire, ce sont ces vieilles femmes qui portent banalement ces horreurs, ce sont ces femmes qui mêlent la vulgarité à Beethoven, qui s'attifent comme des petites filles et méprisent leurs apparences, qui le sont, pas moi. La vulgarité, c'est ceux qui ne comprennent pas qu'on fait des phrases pour faire des phrases, et qui croient que nous avons l'intention de délivrer des messages universels et définitifs, tel un Nietzsche perché. La vulgarité, c'est les fautes d'orthographe qui ne s'excusent pas, c'est les scies du jour rabâchées jusqu'à la lie, ritualisées, c'est la vie littérale, séparée de la littérature, c'est le contraire de la légèreté, c'est Chopin en vieille fille et Satie en philosophe, c'est la dignité fardée comme une vieille pute. La vulgarité n'est jamais très loin de la bêtise, on le sait : ces deux-là se congratulent mutuellement, quand elles essaient de défendre l'obscénité obsessionnelle de la vérité-vraie, leur sanctuaire, qui leur évite les pestilences de la décomposition en cours. 

Je me demandais si quelque événement allait survenir dans ma vie. Elle porte le numéro 10 au basket. C'est la pleine lune. De l'amour je n'avais que l'ombre. Et l'ombre de l'ombre. Miroir sur miroir. Elle joue avec un rubicube en fumant une cigarette. On entend l'ouverture de la Passion selon saint Matthieu. Non, on entend le finale de la quatrième symphonie de Shostakovich. J'ai les bras croisés sur la poitrine. Je disparais dans le gris de la chambre. On entend l'andante caloroso de la septième sonate de Prokofiev. Bouge pas, Toto ! Calme ! Tout va bien. Ta disparition est une bonne nouvelle. Tu reviendras leur chuchoter des horreurs à l'oreille. Elles riront bleu, orange, vert, et connaîtront la joie métabolique et cellulaire, celle qui vient des trompes d'eustache. On n'a pas fini de jouer avec les métaphores sexuelles, rue des branlades obscures. « Réjouis-toi, Vierge Mère du Christ qui l'a conçu par l'oreille. » Toujours Prokofiev ? Oui, toujours. Calme et lymphe, transparents ruisseaux. Elles ont une oreille entre les cuisses. Orifices laissant entrer le Temps et ses désinences subtiles. Intromissions, annonciations, le diable vient se nicher au creux de l'oreille. Il écoute ce qui passe par là, des auriculaires distraits le dérangent parfois. Il bat des mains, il rit, il bégaie de joie, il n'en revient pas, il ne veut pas en revenir. La Machine molle ronronne au fond des organes, sauve qui peut ! Elle se fait expulser d'un restaurant de New York parce qu'elle porte « un parfum de blonde ». Elle retire ses gants avant de nous gifler. 1000 dollars d'amende. Quel tabac ! Du nez à l'oreille, en passant par le vagin, Qui-va-là ? Elle hurle. Plus fort, plus fort ! On doit t'entendre jusqu'en Patagonie. En fond sonore, le demi-ton de Prokofiev : la bémol-sol, la bémol-sol, la bémol-sol… Ondulation lente, accords majeurs posés tranquillement, chromatisme paresseux, dixièmes languides, souples, on se réveille le dimanche matin, tout va bien, son corps est encore chaud, elle respire. Pas de meurtre, pas cette fois-ci. Pendant qu'elle ronfle, je lis une page à voix basse. Pas de réaction. Saisir les occasions favorables. La Chance est un petit animal frileux qu'il faut réchauffer en lui parlant gentiment. Il faut lui éviter les crampes. Lubie, dortoirs, chambre d'échos, transe, pâleurs, vertiges, espoir, chant étouffé, poignets fins, oreille, sueur, demi-tons, draps froissés, désir chromatique, distorsions, alphabets dispersés, éclaboussures, râles, phrase rêvée, terreur brève, soupir, va-et-vient, brûlure, mouvements contraires, qui est là ? L'odeur de ses cheveux. Ça passera. J'ai envie de te donner une fessée. 

Nos instruments avaient des odeurs bien à eux. Un des grands plaisirs, alors, était d'entrer dans ces salles de répétition qui étaient bien plus que ça. Il m'est arrivé d'y dormir. C'était des laboratoires, plutôt. Il y avait là, pêle-mêle, une batterie, des percussions, une contrebasse, une basse électrique, une guitare, un piano électrique, des synthétiseurs, un orgue, un vibraphone, des saxophones, soprano et ténor, une trompette, un violoncelle, des amplis, des pédales de toutes sortes, des câbles et des prises, un canapé. Ces odeurs me poursuivent encore. J'en ai la nostalgie. Les baffles avaient une odeur bien particulière. Le free jazz, l'improvisation, le mélange de l'acoustique et de l'électrique, les heures passées là, dans ces lieux magnétiques, à Thônes, à Annecy, à Valliguières, à Chavanod, à Maclamod, dans le Lot, dans l'Aveyron, oui, des laboratoires, où nous étions heureux, à notre place, le reste pouvait bien s'écrouler, c'était un détail qui ne nous concernait pas. 

J'avais connu une autre caverne du même genre, plus tôt dans ma vie, le labo de la pharmacie de mon père, où j'ai passé des heures enchantées, entouré de tous ces produits chimiques merveilleux, de tous ces noms, des balances, des alambics, des trébuchets, des tubes à essai, des becs Bunsen, des pipettes, des longs tubes de verre dont je faisais des sculptures, du gros frigo Thompson où l'on trouvait les vaccins et l'eau pour le pastis fait maison, le microscope et la machine à écrire, et aussi un magnétophone. La vraie vie. L'érotisme de la matière avant celle des corps. Nous prenions des poses sublimes. Nos corps baignaient dans une effervescence calme et nos esprits étaient en paix, le silence parfait. Le mot qui me vient, quand j'y pense, c'est « brise ». Ces heures étaient placées sous le signe de la brise. La poésie viendrait plus tard. Pour l'instant, il fallait élaborer, expérimenter, composer, créer des rencontres et des liens entre les choses, entre les matières, entre les sons, entre les formes, entre les substances. C'était là que le rêve déposait son temps idéal et singulier, qui deviendrait plus tard désir ou connaissance, peu importe. Entre l'harmonie et la chimie, une analogie qui allait de soi. Je comprends parfaitement qu'on puisse passer sa vie à enchaîner des accords et à voir ce que ça donne, ce que ça permet, comme on peut mélanger des substances et observer les réactions que cela crée, car ce champ d'investigation est infini, comme il l'est dans la rencontre amoureuse. Les phrases ne se laissent pas faire par ceux qui ne les écoutent pas… Elles se raidissent contre les ploucs, elles s'indignent. Il en va de même pour les accords. Prenons notre temps. C'est la vraie science.

mercredi 17 mai 2023

Sang neuf [journal]

Je ne sais ce qui s'est passé, dimanche dernier, pour que les visiteurs (lecteurs ?) sur ce blog aient été si nombreux. Plus de cent trente, alors qu'en temps normal, ça doit tourner autour de la vingtaine, ou trentaine. Peut-être ont-ils été attirés par l'odeur de mon suicide (raté, malheureusement) ? Enfin débarrassés de Georges ? Peut-être plus simplement s'ennuyaient-ils plus que d'habitude ? (Faut-il s'ennuyer, tout de même, pour venir sur un blog lire des textes qui n'intéressent personne !) Les émissions religieuses à la télé (ça existe encore, ça ?) ont peut-être été supprimées ce jour-là par un mouvement de grève intempestif ? Ou bien un mouvement souterrain et hystérique de l'IA mondiale qui a piqué une crise de nerfs ? Heureusement, les choses se sont vite calmées. Vingt-quatre visiteurs hier, et deux aujourd'hui. Qu'il est bon de retrouver ses bonnes habitudes !

Quand je dis que j'ai raté ma vie, ce que personne ne comprend, ni ne croit, je suis sincère. Et je ne parle évidemment pas de réussite sociale. C'est à l'aune des femmes que ce ratage se mesure. Est-ce que je peux expliquer ça ? Oui, je crois, mais ce ne sera pas pour ce matin. 

J'ai regardé Koh-Lanta, hier-soir. Tania ne va rien lâcher, elle a la niaque. Elle a de jolies petites fesses, la diététicienne ! Esteban a le visage tout gonflé, il ressemble à un boxeur amoché après un combat. Il pense à ses deux enfants et à sa femme. Les autres aussi, d'ailleurs. Ils pensent tous à leurs petites femmes et à leurs enfants. Cette année, ils sont tous bien élevés, gentils, on ne trouve rien à leur reprocher. Certains sont même sympathiques. La France apaisée, elle se voit à 11 000 kilomètres de chez nous, aux Philippines. Denis-Jusqu'à-tant-que-Brogniart anime Koh Lanta depuis plus de vingt ans. Lui aussi il a la niaque. Moi, ce que je me demande, surtout, c'est comment font les concurrentes pour ne pas avoir de poils sous les bras. C'est louche.

Julia L.B. n'aime pas qu'on la traite de bourgeoise. Elle trouve que c'est une insulte car elle juge que « les bourgeois ont un esprit étriqué ». Je voudrais la rassurer : Je ne trouve pas du tout qu'elle ait l'air d'une bourgeoise. Elle ajoute que cela lui fait penser à « monsieur Bovary ». Ah, ce n''était que ça ? Allons, ce n'est pas si grave. 

Je dois aller me faire faire une prise de sang, dans quelques minutes. Je suis bien déçu, car ce ne sera pas Sophie, la très belle infirmière, qui me piquera. Je viens de l'avoir au téléphone : elle n'a pas une voix aussi jolie qu'on aimerait. Quand je l'avais vue en chair et en os, chez moi, il y a quelques années, sa voix ne m'avait pas dérangé, mais au téléphone, malheureusement, c'est flagrant. Je suis heureux qu'on me prenne mon sang. Je crois aux vertus de la saignée, moi. En revanche je me fous du résultat des analyses. Je regrette d'ailleurs que l'ordonnance soit si brève. J'aurais aimé qu'on remplisse six ou sept flacons de mon sang. Il faut faire de la place pour du neuf. Je suis empli de vieux sang. 

Philippe Sollers affirmait qu'écrire et lire c'était la même chose. Rien de plus juste ! J'avais fait hier un tweet qui disait : « En voyant comment les gens écrivent, on sait comment ils lisent. Leur lecture se retrouve entièrement dans leur écriture. » et quelqu'un m'a répondu en citant Nicolás Gómez Dávila : « La décadence d'une littérature commence quand ses lecteurs ne savent pas écrire. » Tout cela est parfaitement cohérent. Savoir lire, tout est là. Quand il a eu cinq ans, Sollers s'est aperçu tout à coup qu'il savait lire, et ce moment a été pour lui une révélation d'une extrême importance. Savoir lire, c'est la liberté. C'est pour cette raison que nous avons toujours l'impression de ne croiser que des gens qui sont enfermés dans une prison, la prison de la langue, ou plutôt de la non-langue. Il suffit de lire deux phrases écrites par eux pour savoir qu'ils ne savent pas lire. Ils auront beau faire, ils auront beau se débattre, hurler et tout casser, ils seront toujours enfermés en eux-mêmes. Savoir lire ne va pas de soi. Il faut lutter, pour apprendre à lire. Il faut se battre contre soi-même. Au moins étions-nous un peu aidés par l'École, nous autres qui avons plus de soixante ans, ce qui n'est plus du tout le cas, depuis longtemps. C'est quelque chose qu'on extirpe de soi, comme un sang neuf qu'on extrait de nos vieilles racines, la lecture, ça plonge très loin en nous, contrairement à la vidéo qui reste à la surface. 

dimanche 14 mai 2023

Après

Si j'avais réussi mon suicide, en 2004, je n'aurais pas connu V., ni Y., ni M., ni I., ni Luna, je n'aurais pas connu Vézénobres. Je n'aurais pas survécu à ma sœur. Je n'aurais pas relu Walser. Je n'aurais pas connu l'état d'indigence. Je n'aurais pas croisé Ophélie. Je ne me serais jamais pris pour un écrivain. Je n'aurais pas revu Ettie. Je n'aurais pas revu Michel Carvallo, ni rejoué à Annecy. Je n'aurais pas connu ces journées où je m'aperçois que j'ai presque complètement oublié Sibille. Je n'aurais pas eu la nostalgie des cloches de la chrétienté. Je n'aurais jamais pris de douches froides, ni jeûné. Je n'aurais pas connu le dégoût de moi-même. Je n'aurais pas renoué avec le jazz. J'aurais continué de vivre dans l'illusion que je connaissais la musique et que je savais jouer du piano. J'aurais continué de croire que j'allais encore composer. Je n'aurais pas connu cette immense nostalgie du père qui étend de plus en plus son ombre sur moi. Je n'aurais pas croisé Delphine et sa joyeuse verve érotique. Je n'aurais jamais eu terriblement envie de revoir ma première Christine, de savoir ce qu'elle est devenue. Je n'aurais pas connu cet effroi terrifiant en apprenant que Martine était morte pendue. Annecy serait resté à jamais la ville que j'avais aimée dans mon enfance. Je n'aurais pas connu ces atroces smileys, ou si peu, ni surtout les “réseaux sociaux”. Je n'aurais jamais su que la langue française serait un jour si terriblement amochée, humiliée, méprisée, et surtout ignorée. Je n'aurais jamais eu affaire à des gens dont je dois étudier les phrases durant de longues minutes avant de savoir ce que je dois comprendre. Je n'aurais jamais entendu parler des “influenceurs”. Je n'aurais jamais possédé un smartphone. Je n'aurais jamais eu le plaisir de “bloquer” des crétins sur Facebook. Je n'aurais pas connu les écrans plats, ni la vidéo. Je n'aurais pas connu la Lomagne, ni Jeanne Lloan. Je n'aurais pas aimé Mompou ni Arvo Pärt, ni Pierre Michon. Je n'aurais jamais imaginé que le Désastre gagnerait si rapidement, ni qu'il irait si loin. Je n'aurais jamais entendu l'expression : se sortir les doigts du cul. Je n'aurais pas connu un Macron, un Laurent Alexandre, un Klaus Schwab, ni même un Justin Trudeau. Je n'aurais pas pensé au transhumanisme, ni à la transition de genre, ni au réchauffement climatique, je n'aurais jamais imaginé qu'un jour des hommes se marieraient entre eux, et encore moins qu'ils seraient enceints. Je n'aurais jamais cru qu'un François Hollande serait un jour président de la République, ni qu'un pape viendrait pour liquider la religion de mes ancêtres. Je n'aurais jamais compris la fraude des vaccins, même si Francette commençait déjà à m'en parler. Je serais mort en ayant dans les doigts les suites françaises, les klavierstücke et les ballades de Brahms, beaucoup de Schumann et de Beethoven, les préludes de Debussy, la sonate de Liszt et celle de Berg, et surtout mes chères Variations opus 27 et l'opus 25 de Schoenberg ; je n'aurais jamais connu cet état mental terrible qui me fait hésiter à ouvrir une partition et à la déposer sur le pupitre. Toute la musique serait venue avec moi dans la tombe, sans faire d'histoire, y compris la Sequenza de Berio et les sonates de Mozart. Je n'aurais jamais mis une saloperie de masque sur la figure pour sortir dans la rue. Je n'aurais jamais rédigé une auto-attestation de sortie. Je n'aurais jamais entendu parler des “cas-contacts”. Je n'aurais jamais entendu parler d'Arnaud Laporte, je n'aurais jamais su que France-Culture pourrait un jour ressembler à France-Inter, je n'aurais jamais cru que des voitures pouvaient rouler à 500 km/h. Je n'aurais jamais cru pouvoir un jour aimer une autre femme que Raphaële, ni même en désirer une. Je n'aurais jamais cru qu'un jour il me faudrait cesser de dire que j'aime « les gros culs », parce que les gros culs que j'aime sont désormais des petits culs, si on les compare à ceux des monstres qui nous entourent aujourd'hui. Je ne serais pas devenu violemment misogyne. Je n'aurais pas connu un András Schiff différent de celui que j'avais découvert dans les années 80. Je n'aurais pas entendu parler d'un Cyril Hanouna, ni d'une Ruby Nikara, ni d'un Simon Collin. Je n'aurais pas connu les nouveaux éditeurs, je n'aurais pas imaginé que des ministres français puissent un jour se révéler aussi incultes, aussi veules, aussi corrompus, que l'Assemblée nationale soit un jour remplie de péquenots arrogants et braillards incapables d'aligner deux idées articulées. Je n'aurais jamais imaginé que l'industrie agro-alimentaire deviendrait avec celle des laboratoires pharmaceutiques le noyau dur de la pègre internationale. Je n'aurais jamais imaginé que des nazis plus arrogants que jamais reviendraient un jour parmi nous. Je n'aurais jamais cru que les pires délires que nous imaginions à la fin du siècle précédent deviendraient réalité, sans que personne ne s'étouffe de rire, de rage ou de honte. Je n'aurais jamais pensé qu'un jour je regretterais les complexes, la honte, la pudeur, la décence, la timidité — l'outrance n'a plus aucun prix, car elle est devenue la norme ; pareil pour l'exception et l'épilation. Je n'aurais pas fait une exposition à Bruxelles, dans la galerie du Roi, ni un disque de musique concrète dont je suis fier. Je n'aurais pas rencontré un garçon aussi décevant que Bruno Lafourcade ni une jeune femme aussi étrange et fascinante qu'Ophélie. Je n'aurais jamais connu le froid durant six hivers de suite, ni les restaurants du cœur, ni l'interdiction bancaire, ni ce type si drôle qui était absolument persuadé qu'il n'existait et ne pouvait exister aucune dissonance dans la musique de Mozart. Je n'aurais pas connu Le Pouliguen, ni Madeleine Chapsal, je n'aurais pas lu Manant, le beau roman de Quatremaille, je n'aurais pas été exaspéré par un Finkielkraut qui s'indigne des casserolades à Lyon durant l'hommage à Jean Moulin par le président de la République. Je n'aurais jamais entendu parler de Zelinsky ni assisté aux pathétiques prestations d'un Biden désarticulé et sinistre, ni cru possible un tel niveau de corruption au plus haut niveau. Je n'aurais pas pensé que la fin de notre civilisation était si proche et si inéluctable. Je n'aurais pas eu ces larmes que je verse aujourd'hui sur ce monde englouti qui, malgré tous ses défauts, m'apparaît en comparaison comme infiniment beau et vrai. Je n'aurais sans doute pas eu autant de peine, alors, pour un Richard Millet complètement esseulé et oublié aujourd'hui. Je n'aurais pas cru qu'un jour la Haute-Savoie et que la Suisse me manqueraient autant. Je n'aurais pas lu Le triomphe de Thomas Zins. Je n'aurais pas imaginé écrire de la poésie. Je n'aurais pas connu José Ortega y Gasset ni Nicolás Gómez Dávila. Je n'aurais pas lu dans Plutarque que « l'ouïe est l'organe de la sagesse ». Je n'aurais jamais compris à quel point Keith Jarrett est génial, même si je l'aimais déjà beaucoup. Je n'aurais pas encore oublié la plupart de mes maîtresses du siècle dernier, mis à part Sarah, Céline, Thérèse, Anne-Sophie, Lakshmi et Edwige. Je n'aurais jamais cru que ma compréhension de la technique pianistique allait autant évoluer, je croyais être arrivé à un point stable et définitif sur le sujet. Je n'aurais pas pensé que mes goûts musicaux continueraient à changer. Je n'aurais pas cru que Jacques Le Trocquer allait autant me manquer — son intelligence, sa culture, et surtout son exigence folle, brutale et impitoyable. Je n'aurais jamais cru que j'aimerais tant peindre et dessiner, ni que mon appréciation de moi-même allait autant changer. Je n'aurais jamais cru qu'un jour je croiserais des gens pour qui l'Eurovision était autre chose qu'un mot abstrait et vide de sens, des gens qui affirment tranquillement qu'ils adulent Christophe ou tel autre chanteur de variété, qui ne se cachent pas pour écouter ça, des gens à qui il faut expliquer qui est Mendelssohn ou Alban Berg. Je n'aurais jamais cru qu'à ne pas être une femme ou un trans on n'aurait plus le choix qu'entre se suicider et se faire tout petit, et qu'être blanc était une faute inexpiable. Je n'aurais pas cru qu'il conviendrait un jour de se cacher d'aimer Freud, Picasso, Marx, ou Rothko, ni qu'il faudrait éviter d'affirmer en tout lieu qu'on aime la musique de Gérard Grisey ou de Karlheinz Stockhausen. Je n'aurais pas cru non plus qu'il faudrait signaler l'ironie, le second degré, et que la hantise de ne pas être compris deviendrait une habitude, que nous serions amenés de plus en plus à devoir définir des mots que tout le monde connaissait naguère. 

Que de choses j'aurais ignorées, si j'avais réussi mon suicide en 2004 !