mardi 4 août 2026

Gynécologue et psychanalyste [journal]

 

Au jardin, à six heures vingt. 

Réveillé et levé à six heures. Il faisait 27,3° au salon et 22,2° à l’extérieur quand je suis descendu. 

Le dernier rêve dont je me souviens était assez simple : un chauffeur ramenait ma mère à la maison et c’est à la DS noire (des années 60) que je comprenais qu’elle était présidente de la République. J’engueulais le type parce qu’il l’avait déposée de l’autre côté de la route, loin de la maison, et j’étais frappé du fait qu’il portait un t-shirt bleu très foncé assez râpé, et même visiblement sale. Ça commence bien !, me suis-je dit. Mais il y avait un deuxième volet à ce même rêve, un volet sans grand rapport apparent. Nous étions quelques-uns dans une immense pièce et un grand type jeune et baraqué se tenait très droit à quelque distance de moi, les bras croisés. Il était nu et avait un sexe énorme, naturellement dressé vers le ciel, contre son ventre. Soudain, sans que son visage exprime la moindre émotion, il éjacula et je reçu une goutte de sperme sur le bras, alors que je me trouvais à une dizaine de mètres de lui, ce qui me mit de très mauvaise humeur. 

La journée d’hier a été très pénible et la nuit encore plus. Je crois que mon corps arrive aux limites de ce qu’il peut endurer, qu’il n’arrive plus à se réguler, à s’adapter à la chaleur ; et je ne dors pas suffisamment pour retrouver quelques forces. Angoisses très fortes, dans la soirée et la nuit, je ne sais même pas comment j’ai finalement résisté aux « avale-moi ! » suppliants de M. Xanax. En revanche, j’ai regardé le début de Vera Drake, le très beau film de Mike Leigh, et j’ai retrouvé l’émerveillement que j’avais eu quand je l’avais vu pour la première fois. Ces comédiens anglais sont de vrais comédiens, contrairement à ceux que nous avons en France. Cette femme qui chantonne toute la journée, c’est certainement elle qui m’a fait penser à ma mère. Et l’avortement, mon Dieu… Comment ne pas penser à elle !

Jacques Henric, chemise en jean bleue un peu minable, lit un extrait du journal de Denis Roche, Temps profond. Sollers est assis à côté de lui, les bras croisés, essayant de s’intéresser à ce qui est dit et lu, la mine impénétrable, fatigué, tassé. Henric s’extasie sur ce qu’il vient de lire : Françoise est malade, Denis Roche est couché contre elle, elle a de la fièvre, ses seins sont chauds, il la caresse vaguement et lui parle tout bas. Josyane Savigneau ponctue de : « Très important, le temps qu’il fait, et pas seulement le temps qui passe. » Henric lit très mal. Denis Roche, comme par hasard, est en train de préparer son article sur Paradis. Denis Roche se branle sous la douche en laissant couler l’eau sur lui pendant une demi-heure, ah, ils nous ont bien foutus dans la merde, ces empaffés, à se branler et à laisser couler l’eau sous la douche ! Troisième acte de la Tosca. « J’ai pris ça au hasard, hein ! » dit Henric en refermant le livre. Sollers lui fait un signe avec le pouce pour le féliciter. Savigneau a remis ses lunettes et lit un autre passage, beaucoup plus intéressant, et Sollers souligne une des phrases qu’on vient d’entendre : « Le lieu qui donne ses ordres à l’anarchie ». Savigneau me fait toujours penser à Martine, ma belle-sœur. Elles ont à peu près le même nez. Puis vient la comparaison entre le journal de Denis Roche et celui de Philippe Muray, qui doit paraître quelques mois plus tard (nous sommes en 2019), j’imagine donc qu’il s’agit du dernier tome d’Ultima Necat, dans lequel Henric en prend plein la figure. Alors Henric se lâche. On sent qu’est venu le temps de la revanche sur tout ce qu’il a subi durant toutes ces années. Muray l’effrayant, Muray le terrible n’est plus là, on va pouvoir l’enfoncer sans risque. Henric oppose donc le journal de Denis Roche et celui de Muray, dans lequel ce dernier déverse « des tombereaux d’ordure et de merde ». Muray, ce n’est pas la belle véhémence de Denis Roche, c’est le ressentiment, c’est la haine pure — le mot haiiiine est point-d’orguisé. Pourtant, Jacques, Philippe et Nanouk, dans les Profanateurs, sont des amis proches. Bon bon bon… Être inconnu, quelle aubaine ! Écrire au petit matin dans ce jardin que personne ne connaît quelque chose que personne ne lira jamais, quelle chance ! Je me rappelle que lorsque j’avais lu le tome VI du journal de Muray, dont il avait pris soin d’interdire la publication de son vivant, je m’étais dit que je n’avais jamais ressenti ça. On ne peut dire la vérité vraie que lorsque personne ne nous lit. 

Quand Henric oppose Roche et Muray, dans leurs journaux respectifs, il parle des scènes sexuelles, qu’il juge très révélatrices (« Ya pas photo ! »). Je ne peux pas lui donner tort, sur ce point. Ceux qui savent parler de sexualité sont rares, et j’ajouterais qu’ils sont précieux. C’est un critère opérant, en effet. Mais, à vrai dire, je ne sais pas très bien pourquoi c’est vrai, ou pourquoi je le crois. 

Amusé d’apprendre que Philippe Muray était très attiré par Michèle Barzach, l’ancien ministre de Chirac, qui en effet, était très belle. Je l’avais complètement oubliée, celle-là. Gynécologue et psychanalyste… Comme la vie était amusante, dans notre jeunesse ! Je l’aime bien, cette Barzach, qui « à aucun moment n’a cru devoir faire la morale à ce monsieur de 37 ans et à sa maîtresse de 15 », ce qui lui fut reproché en 2020.