En dormant, je tâte ma fesse, mon fémur, le haut de ma cuisse gauche, et je me dis que je suis bien un tas d'os, avec un peu de chair par-dessus pour avoir l'air vivant. J'ai les ongles qui poussent, toujours trop vite. Je marche sur les pierres coupantes du ballast, je suis pieds nus, je porte un poncho sous lequel je suis nu, j'ai les cheveux longs et sales. Je connais bien le chemin pour rentrer à la maison, depuis la gare, je l'ai emprunté si souvent. Le dessous de mes pieds me brûle horriblement. Je fais défiler les maisons, la route, je vois tout avec une fidélité hurlante. Vu d'ici, le trajet est très court, mais qu'il peut être pénible, douloureux, ce trajet, quand on est un tas d'os avec des pieds qui font tellement souffrir. J'ai dans la tête l'Oiseau prophète, de Schumann. Il y a toujours ce moment où je dois traverser les voies de chemin de fer. Je n'emprunte jamais le souterrain prévu à cet effet, je ne sais pas pourquoi. Ils sont tous là, je ne sais pas s'ils me regardent mais moi j'essaie de les ignorer, je me concentre sur ce maudit ballast qui me taillade la plante des pieds. Jacques est là. Je le croyais mort. Ou alors c'est l'inverse, il est mort alors que je croyais lui parler. Il me parle de Marcel Beaufils, qu'il a connu au conservatoire. Je suis chez eux, dans leur bel appartement du 13e, je fume toujours beaucoup trop quand je suis avec lui. On boit beaucoup. Quand je rentre, dans le taxi, je suis malade. Brigitte est toujours gentille avec moi, mais elle a un petit sourire un peu narquois. Je l'imagine habillée de cuir noir. Le jour où je prendrai le souterrain pour traverser les voies, c'en sera fini de la belle vie. Il y aura des tags dans le souterrain, des flaques d'eau malgré le béton. C'était chez nous. Ce petit coin de terre, avec cette route de la Fuly. C'était chez nous, avec la gare, la place d'Armes, l'usine du lait, le champ, les vaches, les noyers, le verger, au fond du jardin, en contrebas, les collines alentour. Les trois maisons, les unes à côté des autres. Les sapins. Pourquoi est-ce que je me tais ?
mardi 2 février 2016
Chez nous
En dormant, je tâte ma fesse, mon fémur, le haut de ma cuisse gauche, et je me dis que je suis bien un tas d'os, avec un peu de chair par-dessus pour avoir l'air vivant. J'ai les ongles qui poussent, toujours trop vite. Je marche sur les pierres coupantes du ballast, je suis pieds nus, je porte un poncho sous lequel je suis nu, j'ai les cheveux longs et sales. Je connais bien le chemin pour rentrer à la maison, depuis la gare, je l'ai emprunté si souvent. Le dessous de mes pieds me brûle horriblement. Je fais défiler les maisons, la route, je vois tout avec une fidélité hurlante. Vu d'ici, le trajet est très court, mais qu'il peut être pénible, douloureux, ce trajet, quand on est un tas d'os avec des pieds qui font tellement souffrir. J'ai dans la tête l'Oiseau prophète, de Schumann. Il y a toujours ce moment où je dois traverser les voies de chemin de fer. Je n'emprunte jamais le souterrain prévu à cet effet, je ne sais pas pourquoi. Ils sont tous là, je ne sais pas s'ils me regardent mais moi j'essaie de les ignorer, je me concentre sur ce maudit ballast qui me taillade la plante des pieds. Jacques est là. Je le croyais mort. Ou alors c'est l'inverse, il est mort alors que je croyais lui parler. Il me parle de Marcel Beaufils, qu'il a connu au conservatoire. Je suis chez eux, dans leur bel appartement du 13e, je fume toujours beaucoup trop quand je suis avec lui. On boit beaucoup. Quand je rentre, dans le taxi, je suis malade. Brigitte est toujours gentille avec moi, mais elle a un petit sourire un peu narquois. Je l'imagine habillée de cuir noir. Le jour où je prendrai le souterrain pour traverser les voies, c'en sera fini de la belle vie. Il y aura des tags dans le souterrain, des flaques d'eau malgré le béton. C'était chez nous. Ce petit coin de terre, avec cette route de la Fuly. C'était chez nous, avec la gare, la place d'Armes, l'usine du lait, le champ, les vaches, les noyers, le verger, au fond du jardin, en contrebas, les collines alentour. Les trois maisons, les unes à côté des autres. Les sapins. Pourquoi est-ce que je me tais ?
mercredi 2 septembre 2015
Le Village (1)
Je m'étais installé dans un chamant village promis à un bel avenir, dans le Gard, un département plein de vie et de diversité, qui aspire à se développer, qui aspire à la croissance, aux animations, à l'événementiel, à la festivité revisitée par le ludique et le créatif. J'avais choisi avec soin mon implantation, en vue de démarrer une nouvelle vie, tonique, jeune, active, créatrice, conviviale. Je désirais investir mon présent et épouser mon futur dans la joie de l'instant.
Le maire du village m'avait assuré qu'ici ça bougeait, qu'on ne s'ennuyait pas une seconde, que la calendrier des fêtes était l'un des plus conséquents, tous départements confondus, des campagnes françaises, et qu'on pouvait compter sur lui pour booster la vie, pour donner du sens aux heures et du tonus au temps libre des seniors, pour ne laisser de répit à personne et pour chasser définitivement l'ennui, cette formidable plaie des temps modernes. Je m'étais laissé convaincre : on devait édifier un supermarché avec ses pompes à essence et un distributeur de billets dans la petite rue que j'habitais, les discothèques environnantes avaient reçu toutes les autorisations pour augmenter de manière importante la puissance de leurs sonorisations, et les horaires d'ouverture étaient désormais complètement libres, ce qui promettait des nuits qui durent jusqu'au petit matin. Les sens interdits qui réduisaient légèrement la circulation dans le quartier allaient être supprimés, les gendarmes couchés qui limitaient légèrement la vitesse des autos, on les supprimerait bientôt, et le maire avait également promis de ne plus faire mine d'ennuyer les conducteurs de pétrolettes qui avaient eu l'excellente idée d'ôter leurs pots d'échappement pour égayer un peu les rares nuits durant lesquelles un calme affreux s'abattait sur notre village momentanément assoupi. En outre, on avait demandé aux habitants de proposer eux-mêmes des fêtes, hors de celles qui existaient déjà, pour essayer de lutter contre l'envahissement préoccupant du silence, l'objectif déclaré étant d'arriver à un taux de 80% de journées festives ; le plus imaginatif recevrait un bon pour entrer à l'œil dans la discothèque de son choix durant une année. Bien sûr tout cela s'accompagnait de prévisions de repeuplement et de construction, un peu partout aux alentours de la commune — et l'on entendait déjà le bruit vivifiant des marteaux piqueurs, qui nous signalait dès huit heures du matin que la vie était de retour parmi nous. À cet effet, les terrains à construire avaient vu leur prix baisser considérablement et des subventions efficaces rendaient le prix des loyers extrêmement attrayant. En outre, dans mon quartier, l'éclairage nocturne était très efficace : de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, on y voyait comme en plein jour, et peut-être même mieux qu'en plein jour, ce qui permettait d'ailleurs à ceux qui avaient des insomnies de passer leur tondeuse la nuit et ainsi d'éviter les grosses chaleurs de l'été. Nous avions un feu d'artifice magnifique quatre fois par an qui attirait les habitants des alentours et aussi pas mal de touristes. Autant dire que notre commune était une commune pilote dont on ne pouvait qu'être très fier. Nous étions d'ailleurs passés plusieurs fois déjà à la télé lors de reportages très élogieux. La preuve de la réussite de notre bourgade ? Les fêtes de voisins se multipliaient de manière exponentielle, et il n'était pas rare d'y être invité jusqu'à trois fois dans une même semaine.
(…)
dimanche 1 mars 2015
L'Air des bijoux
samedi 6 décembre 2014
Première ligne (5)
« Pour un Robbe-Grillet, combien d'épigones impuissants ? »
Elle est très belle, vraiment, elle est très belle.
jeudi 1 mai 2014
Prière pour aller au paradis avec les ânes
Faites que penché dans ce séjour des âmes
sur vos divines eaux je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel.
(Francis Jammes)
mercredi 19 février 2014
Paria
Tombé par hasard sur la Sixième partita par Perahia en récital, sur Youtube. Une merveille. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je n'ai plus de musique à la maison. Le gros Mac du studio, celui sur lequel tout se trouve, musique, images, films, tout mon travail, m'a lâché hier matin, et je crois bien que c'est définitif. Depuis quatre jours, je me traîne du lit aux toilettes et des toilettes au lit, mon dos me faisant horriblement souffrir. Je me bourre d'anti-inflammatoires, je me sers d'une ceinture chauffante, je m'allonge dans des bains très chauds, mais je reste parfois bloqué durant des heures, sans pouvoir faire un mouvement tellement c'est douloureux. Je n'ouvre même plus les volets, je reste dans le noir. Ça tombe bien, je n'ai plus de cours. Plus d'argent non plus. On dirait bien que cette fois, c'est la fin des haricots. Il ne manquerait qu'un bon petit cancer des familles pour accélérer le processus. Vivement que ça vienne. À moins que le cœur, ce serait plus rapide et moins pénible, mais ne rêvons pas, on n'est pas très en veine ces jours-ci.
J'ai passé un petit moment à parler (si l'on peut dire) avec M., qui est réellement très gentille. Elle m'a cueilli au pire moment, je n'ai pas eu la force d'être très poli. Tant pis pour elle (ou pour moi, plutôt). Je ne sais pas comment je vais faire pour récupérer tout ce qui se trouve sur le Mac du haut, et je ne peux pas ne pas interpréter cette panne, ajoutée au corps qui me lâche, comme un signe du destin. Il faut bien se rendre à l'évidence, quand ce qu'on produit n'intéresse personne. Ce qu'on en pense n'a alors plus aucune importance, et je crois être assez lucide. Si je suis tout à fait honnête, je dois dire qu'elle m'écrivait justement pour me dire qu'elle avait le désir de m'acheter un tableau… Mais même si c'est la réalité, ce n'est pas ce qui me sortira de la panade, loin de là. Si je ne peux même plus travailler, faute d'outil, que me reste-t-il ? Heureusement le monde qui m'entoure est devenu en très peu de temps si laid que l'envie de s'incruster est naturellement assez timide. Là aussi on doit considérer que tout ce qui arrive est une chance.
Sur Youtube toujours (faute de grives…), je vois qu'on propose… de la musique pour se relaxer. Le malentendu est total. On ne voit pas comment on pourrait aller plus loin. Plus ça va plus je crois qu'il faut réduire drastiquement tout ce qui ressemble de près ou de loin à la culture, à l'art, couper les subventions, fermer les théâtres, les conservatoires, interdire les concerts, les expositions. Tout cela n'a plus aucun sens. Il y aura bientôt un million de pianistes sur Terre, par exemple… T'imagines le boucan, s'il leur prenait de jouer tous ensemble, ces cons ! L'industrie du disque… Ils vont nous emmerder longtemps avec ça ? L'industrie culturelle… Allez hop, tous aux champs, les vendanges, les foins, dans les hôpitaux, à réparer les routes, n'importe quoi plutôt que de continuer. La Chambre anéchoïque pour tous, voilà mon programme ! Leur apprendre un peu à quoi sert l'oreille ! Tout à l'heure, sur Facebook, j'écoute une horreur, un Ravel par Argerich et Lang Lang. Nul, vraiment nul, honteux. Le Lang Lang il déchiffre, ou quelque chose comme ça, ou alors il est beurré, mais ce serait encore une version optimiste des choses. Argerich, elle fait de l'Argerich, bien sûr. Comme c'est quelqu'un que j'aime bien qui a déposé ce machin sur son "mur", je me risque à dire ce que j'en pense… Et là, un abruti de "musicien" (sic), vient me dire qu'« Argerich est géniale » et que je suis un crapaud. Pauvre type. Il n'a rien écouté (sinon c'est très inquiétant), mais il va répétant qu'Argerich est géniale, ça lui suffit. Voilà, c'est exactement ça, l'art et la culture aujourd'hui. Des sourds qui parlent à d'autres sourds. Si Argerich est une pianiste d'exception, ce que je ne cherche pas du tout à nier, est-ce que ça doit m'empêcher d'écouter ce qu'elle fait ? Eh bien la réponse est OUI. Vous n'avez pas à écouter, vous avez seulement à répéter ce qu'on dit à longueur de journée. Dès que vous faites mine de dire autre chose, vous DÉRAPEZ. J'ai dérapé, Seigneur ! J'ai beaucoup dérapé !!! Évidemment, je ne prétends pas être surpris, pas du tout, c'est même cette absence totale de surprise qui est très inquiétante. Il faut partir du principe que NOUS SOMMES TOUS PAREILS. Donc, puisqu'ils sont sourds, il faut l'être également. J'ai un peu de mal à me mettre cette règle fondamentale dans la tête, c'est pour ça que je dérape encore un peu, dès que je sors dans le monde, mais ça va venir, oh là là, un peu de patience, quoi ! Laissez aux vieux le temps de s'acclimater à votre monde de merde, ils ont un handicap lourd, ne vous en déplaise !
samedi 18 janvier 2014
Monte le son, Nicole, la Milice arrive !
Il ne faut jamais oublier que la première méga-fête de l'ère hyperfestive à être pérennisée a été la "Fête de la musique", inventée par Jack le Maudit Lang, le criminel en phonie des origines, celui par qui tout a commencé. Depuis, le vacarme est toujours parmi nous, increvable, tentaculaire, spectral, ignoble. Un Dr Freud aujourd'hui écrirait la Science des raves1 et Malaise dans le Festif, et s'intéresserait en tout premier lieu aux tympans de ses contemporains. Woodstock a fait pas mal de boucan aussi, mais Woodstock était sans doute une des dernières fêtes réelles : la Fête de la musique a empêché à tout jamais des Woodstock de se produire à nouveau. La Fête de la musique, la Techno-Parade, la Love Parade, la Gay Pride, les raves géantes, si l'on additionne tous les décibels de ce Tapage planétaire qui ne cesse plus depuis que Jack l'Éventreur du silence a percé le premier tympan, on efface du même coup toute possibilité de musique, en plus de saccager la paix et la tranquillité. Si tu ne vas pas au Boucan, le Boucan ira-t-à toi, c'est la Loi du Boucan-Roi, enfant-monstre qui refuse de laisser quiconque sur le bord du vestibule. Tous à l'assaut de la cochlée, tel est le mot d'ordre du vacarmiste de base. C'est la farce tranquille à 340 mètres à la seconde. Jack Lang escaladant Solutré n'était qu'une répétition de Jack Monte-le-Son Lang escaladant le trône de la Cochlée absolue, installé en monarque au centre du labyrinthe membraneux.
Je vous le dis : on n'a pas su lire le Livre ! Depuis toujours, les hommes ont peur qu'on les déloge de leur terre. Depuis les origines ils guettent la propriété des Noé, se tiennent prêts à monter dans l'arche, de force s'il le faut, avec Sem, Cham et Japhet, les couples d'animaux et des sardines en boîtes. Depuis la Genèse les plus attentifs scrutent le ciel et sondent les nuages. Mais personne n'a vu venir l'Événement. La Chose s'est présentée à nous sans que personne ne la reconnaisse ! C'est toujours comme ça : on attend Pierre et c'est Fatima qui déboule. On vote pour un président de la République et on a François Hollande. Le Réel surprend toujours, c'est même à ça qu'on le reconnaît. Le Déluge n'est pas arrivé sous forme de torrent liquide mais de cataractes sonores, de bruit, de vibrations, de décibels hurlants ; il n'a pas duré quarante jours mais il dure depuis quarante ans. Le pire de tout est qu'en emmerdant tout le monde il n'emporte personne, qu'il ne nettoie pas la Terre des humains, qu'il ne fait pas place nette pour une humanité meilleure, mais qu'il se surajoute à l'enfer quotidien, qu'il l'aggrave, qu'il salit tout, qu'il abrutit tout ce qui a ouïe, qu'il saccage tout mais laisse les choses telles qu'elles semblent avoir toujours été. En apparence, rien n'a changé, en réalité, tout est dévasté. Vous vous croyez au sec, à l'abri ? C'est que vous êtes (déjà) sourds. Jack the Peace Killer a ouvert grand les vannes en tirant la langue à l'envers, il a libéré les Watts de la Centrale, il a laissé s'échapper les Décibels fous de leurs chambres capitonnées, il a invité le Déluge à prendre la Cité à revers, le Déluge déguisé en Mère Delanoël noyant les Festiviens extatiques sous des tonnes de sables éprouvants. La Culture et le Vivre-ensemble font pourtant un boucan épouvantable, ces deux mamelles — bonnets H — de la grande Nuit blanche à perpétuité, ça devrait suffire à nous en tenir éloignés, surtout quand on prend conscience de l'identité des deux grands prêtres, Jack et Bertrand, Langue et De La Noé, tout un programme qui sent le coup fourré à plein naseau.
L'affaire était prévue de longue date. Mais qui embarquera dans l'Arche ? Certainement pas tous les pauvres peigne-culs qui se seront trémoussés d'aise pendant que les sordides capitaines auront pris grand soin de souscrire à toutes les garanties prévues dans le contrat qu'ils auront eux-mêmes rédigé, la première d'entre elles étant d'être peu nombreux et débarrassés des possédés (à tous les sens du terme) en troupeau tapant sur leurs casseroles électroniques. Chacun sa direction, chacun son naufrage, mais le Grand Tapage est pour les gogos enfermés dans le labyrinthe, qui en redemandent comme les cocus bénévoles qu'ils sont.
C'est un fait : Paris a cédé depuis longtemps, et toutes les villes de France à la suite, sous les coups de boutoirs des butors sonores libérés, encouragés, subventionnés, sacralisés, les intouchables et fiers tapagistes sur leurs trente-tonnes d'imbécilité décomplexée et braillante, mais on voudrait pouvoir croire qu'il reste ce qu'on nommait autrefois "la campagne", c'est-à-dire ce luxe spatial et auditif qui échappait il y a peu encore à l'incendie sonore qui brûle comme un acide, comme une stupidité en tonnerre, qui se répand dans le moindre interstice viable, serein, paisible, avec la méchanceté débonnaire du dément officiel et sûr de son bon droit qui écrase tout sur son passage, en commençant par son ennemi irréductible : le silence. Tu parles ! La campagne, comme Paris, a disparu corps et biens ; surtout bien. Jack & Bertrand, le Vaisseau Entreprise, s'exporte et de délocalise tant qu'il peut. La maison-mère rafle la mise, inonde le marché, entre en bourse, déferle sur la province, chacun et chacune aura droit à son Déluge personnalisé, chaque village à sa fête vociférante, faites-leur confiance pour n'épargner personne. Ils ont droit à toutes les ressources disponibles. Les ministères de la Santé, de la Culture, du Développement durable, des Finances, des Affaires extérieures, de la Fierté inaliénable, et surtout de l'Intérieur (bientôt renommé ministère de la Fête), leur sont assujettis et se soumettent avec enthousiasme à leurs prescriptions imprescriptibles et prospectives. Les hommes du monde ancien croyaient que le feu et l'eau étaient les éléments purificateurs par excellence, mais c'est seulement parce que leur piètre foi en l'avenir et la technologie les avait prévenus à tort contre le tintamarre diurne et le raffut nocturne unis par les liens sacrés du Tapage qui ne se couche jamais, et surtout pas devant le Sens. Depuis que le Moderne a découvert les délices du tohu-bohu qui rend sourd et qu'on peut produire d'un simple geste sur un bouton, il n'en veut plus d'autres. Des vaches rendues sourdes, des bêtes terrorisées, rendues folles par le boucan fait par des pantins désarticulés gesticulant trois jours durant dans la Creuse ? Mais quel pied ! Comment ont fait nos pauvres aïeux pour vivre sans ? On les plaint. Non seulement ils étaient homophobes, réactionnaires, racistes, xénophobes, vichystes, nationaux, frileux, repliés sur eux-mêmes, inégalitaires, clients de prostituées, colonialistes, va-t-en guerre, mais en plus ils avaient la prétention de priver le monde du bienfaisant vacarme pour tous qui fait tomber toutes les murailles ! C'est à n'y pas croire !
mercredi 1 janvier 2014
Je suis d'accord avec vous !
vendredi 27 décembre 2013
Épiphanie bourguignonne
Anne avait réussi, je me demande bien comment, quand on connaît mon caractère, à me persuader de tenir la partie de clavier à la messe de minuit. Je ne me rappelle plus d'où provenait l'affreux piano droit qu'on avait réussi à trouver pour l'occasion, bien sûr parfaitement désaccordé, et qui le serait bien plus au fur et à mesure de l'avancement de la soirée, puisque l'église n'était pas chauffée et qu'il faisait un froid de canard. Nous devions jouer la sonate en mi bémol de Bach, et deux ou trois petits machins, dont je n'ai aucun souvenir, destinés à accompagner tant bien que mal l'histoire, puisque le clou de la soirée était la crèche vivante.
L'âne était celui d'Anne, Pompon, pas commode, le Pompon, le bœuf était une vraie vache, anonyme mais très patiente, Marie c'était Annie, la mère d'Anne, et Joseph un voisin de mes voisines passionné de train électrique. Gaspard, c'était un célèbre nouveau philosophe juif passionné de Wagner, qui avait sa maison de campagne à trois kilomètres de chez nous, Melchior, c'était le musicien qui l'accompagnait partout, et le personnage de Balthazar était incarné par la femme du philosophe qui ne quittait pas des yeux le petit Jésus, qui était son fil en bas âge, Raphaël.
Le Fils de Dieu était chaudement habillé, et très calme, mais sa mère, Balthazar, une belle et grande brune aux yeux noirs, était très nerveuse, trop nerveuse. Je ne me souviens pas de tous les détails de l'affaire mais je me rappelle parfaitement que lorsqu'on a attaqué la sicilienne, madame le bœuf s'est soulagée d'une large bouse fumante qui a donné un fou-rire à Joseph et à Marie, tandis que le curé se précipitait dans la sacristie en maugréant qu'il le savait bien. Il faisait tellement froid que la flûte d'Anne était parfaitement désaccordée, et moi je jouais avec des gants en laine, ce qui occasionnait quelques dérapages mal contrôlés qui étaient les cadets de mes soucis parce qu'il était bien évident que tout le monde se foutait éperdument de Bach. Mais j'oublie l'Étoile, une ravissante blonde emmitouflée dans un grand châle blanc, à l'air extatique, assise sur un pouf doré, en cuissardes rouges, dont j'essayais de capter le regard tout en jouant.
Nous n'avions pas terminé l'allegro final à 3/8 quand un réveil s'est mis à sonner. On a vu Marie essayer de s'éclipser le plus discrètement possible, ce qui était tout de même assez difficile étant donné que nous étions plus ou moins les uns sur les autres, autant par manque de place que pour tenter de nous réchauffer un peu. En passant près de la flûtiste sa fille, j'ai entendu qu'elle lui murmurait à l'oreille que le chapon allait cramer si elle n'y allait pas tout de suite, et la sainte Vierge de filer sans façon alors que ma soliste lui faisait les gros yeux et piquait un fard. Du coup Balthazar s'est cru autorisé à aller câliner le petit Jésus, ce qui était franchement de mauvais goût, mais au point où on en était, j'ai redoublé d'œillades en direction de l'Étoile qui semblait complètement shootée à la divine musique que personne n'écoutait sauf elle et Pompon dont je voyais les grandes oreilles remuer paisiblement. Je devais avoir le nez rouge car en me regardant elle avait un sourire un peu idiot qui flottait loin au-dessus de ses deux seins parfaitement apostoliques dont j'imaginais les tétons raidis par le froid se ramollissant doucement entre mes lèvres…
mercredi 30 octobre 2013
Versation
dimanche 29 avril 2012
Poésie sur Web, Georges et Sand
Ca m'eût l'air de passer votre publicité prise au vif, puis je m'y suis concentrée au plus près, j'aurais pu choisir autorisée comme verbe mais il me semble que Monsieur Hollande l'utilise déjà bien assez en évoquant délicieusement le parti du Front National. Contenu contenant tiens tiens tiens, ne serait-ce pas un changement de peau ? ô la belle mue que voilà mon poussin répondrait le vilain coquin ! Votre petite histoire me rappelle le bon Michel Houellebecq avec sa carte et ses territoires tirant au flanc du grand prix plagiant, et de surcroît, avec une telle publicité non seulement un malheureux bonhomme mais aussi toute la crème télévisuelle..Remarquez, c'est une bien bonne idée, le deux en un, ça fait journal intime tout en ne se mouillant pas d'un poil et sans se créer trop d'emmerdements, quoi que... faut le dire vite ! Lamentable..
samedi 9 juillet 2011
Le Choix

Il/Elle s’appelle Storm. C’est un bébé de 4 mois comme les autres, sauf que ses parents se refusent à dévoiler son sexe. Kathy Witterick, 38 ans, et David Stocker, 39 ans, qui habitent Toronto, sont pour la liberté de choisir son genre, un débat à la mode dans les pays anglo-saxons et qui est en train de contaminer l’Europe. Ils souhaitent que l’entourage de Storm l’aborde sans être aveuglé par les préjugés liés au masculin ou au féminin. « Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. »Le couple a déjà deux garçons, Jazz et Kio, âgés de 5 et 2 ans. Leurs parents les laissent libres d’avoir les cheveux courts ou longs (ce qu’ils préfèrent) et de choisir leurs vêtements au rayon garçons ou au rayon filles (Jazz a ainsi élu une robe rose). Et c’est aux enfants de répondre à ceux qui demandent leur sexe.Kathy et David, qui sont aussi adeptes de l’école à la maison, reconnaissent que cela demande beaucoup d’énergie de garder le secret du sexe de Storm, mais pour eux, c’est la faute de la société, pas la leur.Un journal a lancé un sondage sur le sujet et plus de 80 % des répondants pensent que Storm est un garçon. Ils sont plus nombreux encore à désapprouver l’expérience.Laissons le mot de la fin au Dr Ken Zucker, qui dirige le service de l’identité de genre pour enfants du Centre de l’addiction et de la santé mentale de Toronto. Pour lui, le non-choix des parents est déjà un choix, et un choix qui peut avoir des conséquences pour l’enfant.Renée Carton - Quotidien du médecin
Mais revenons à Christiane. Dans les années 70, Christiane avait une très forte connotation campagnarde, chez nous. Les choses sont beaucoup plus diffuses aujourd'hui, parce que les individus sont plus "mobiles" : "être de quelque part" a perdu presque tout sens, désormais. Mais, alors, pour une jeune femme qui avait la province en horreur, ces catégories étaient tout à fait sensibles. L'amusant, dans cette petite histoire, est le tour bathmologique qu'elle prend, comme presque toujours lorsqu'il est question de goût. Se débarrassant de l'encombrante Christiane, cette "plouc", Christine ne sait pas qu'elle abandonne un prénom autrement plus aristocratique que celui qu'elle veut endosser. Elle ne le sait pas parce qu'elle est assez cultivée pour sentir que Christiane est "paysan", mais pas assez cultivée pour sentir que Christine est "petit-bourgeois", encore moins pour comprendre que Christiane est aristocratique. L'apprentie-citadine embrasse la cause petite-bourgeoise (vulgaire) en voulant fuir la cause paysanne et prolétarienne (vulgaire). Mais l'on sait bien que l'aristocratie a souvent plus de rapports avec la paysannerie qu'avec la bourgeoisie. Encore un tour dans la spirale bathmologique et notre Christine reprendra peut-être son beau prénom de Christiane. Les vulgarités se déplacent, et les fuir revient souvent à en provoquer le retour imprévu. Rien n'est plus mobile que ces signes qui permettent aux humains de se rassembler ou de se séparer, et en tout cas de se reconnaître.
mardi 17 août 2010
Le Quatuor
samedi 6 février 2010
C'est pas grave
dimanche 20 septembre 2009
Les Confessions (2)













