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mardi 2 février 2016

Chez nous


En dormant, je tâte ma fesse, mon fémur, le haut de ma cuisse gauche, et je me dis que je suis bien un tas d'os, avec un peu de chair par-dessus pour avoir l'air vivant. J'ai les ongles qui poussent, toujours trop vite. Je marche sur les pierres coupantes du ballast, je suis pieds nus, je porte un poncho sous lequel je suis nu, j'ai les cheveux longs et sales. Je connais bien le chemin pour rentrer à la maison, depuis la gare, je l'ai emprunté si souvent. Le dessous de mes pieds me brûle horriblement. Je fais défiler les maisons, la route, je vois tout avec une fidélité hurlante. Vu d'ici, le trajet est très court, mais qu'il peut être pénible, douloureux, ce trajet, quand on est un tas d'os avec des pieds qui font tellement souffrir. J'ai dans la tête l'Oiseau prophète, de Schumann. Il y a toujours ce moment où je dois traverser les voies de chemin de fer. Je n'emprunte jamais le souterrain prévu à cet effet, je ne sais pas pourquoi. Ils sont tous là, je ne sais pas s'ils me regardent mais moi j'essaie de les ignorer, je me concentre sur ce maudit ballast qui me taillade la plante des pieds. Jacques est là. Je le croyais mort. Ou alors c'est l'inverse, il est mort alors que je croyais lui parler. Il me parle de Marcel Beaufils, qu'il a connu au conservatoire. Je suis chez eux, dans leur bel appartement du 13e, je fume toujours beaucoup trop quand je suis avec lui. On boit beaucoup. Quand je rentre, dans le taxi, je suis malade. Brigitte est toujours gentille avec moi, mais elle a un petit sourire un peu narquois. Je l'imagine habillée de cuir noir. Le jour où je prendrai le souterrain pour traverser les voies, c'en sera fini de la belle vie. Il y aura des tags dans le souterrain, des flaques d'eau malgré le béton. C'était chez nous. Ce petit coin de terre, avec cette route de la Fuly. C'était chez nous, avec la gare, la place d'Armes, l'usine du lait, le champ, les vaches, les noyers, le verger, au fond du jardin, en contrebas, les collines alentour. Les trois maisons, les unes à côté des autres. Les sapins. Pourquoi est-ce que je me tais ?

mercredi 2 septembre 2015

Le Village (1)


Je m'étais installé dans un chamant village promis à un bel avenir, dans le Gard, un département plein de vie et de diversité, qui aspire à se développer, qui aspire à la croissance, aux animations, à l'événementiel, à la festivité revisitée par le ludique et le créatif. J'avais choisi avec soin mon implantation, en vue de démarrer une nouvelle vie, tonique, jeune, active, créatrice, conviviale. Je désirais investir mon présent et épouser mon futur dans la joie de l'instant.

Le maire du village m'avait assuré qu'ici ça bougeait, qu'on ne s'ennuyait pas une seconde, que la calendrier des fêtes était l'un des plus conséquents, tous départements confondus, des campagnes françaises, et qu'on pouvait compter sur lui pour booster la vie, pour donner du sens aux heures et du tonus au temps libre des seniors, pour ne laisser de répit à personne et pour chasser définitivement l'ennui, cette formidable plaie des temps modernes. Je m'étais laissé convaincre : on devait édifier un supermarché avec ses pompes à essence et un distributeur de billets dans la petite rue que j'habitais, les discothèques environnantes avaient reçu toutes les autorisations pour augmenter de manière importante la puissance de leurs sonorisations, et les horaires d'ouverture étaient désormais complètement libres, ce qui promettait des nuits qui durent jusqu'au petit matin. Les sens interdits qui réduisaient légèrement la circulation dans le quartier allaient être supprimés, les gendarmes couchés qui limitaient légèrement la vitesse des autos, on les supprimerait bientôt, et le maire avait également promis de ne plus faire mine d'ennuyer les conducteurs de pétrolettes qui avaient eu l'excellente idée d'ôter leurs pots d'échappement pour égayer un peu les rares nuits durant lesquelles un calme affreux s'abattait sur notre village momentanément assoupi. En outre, on avait demandé aux habitants de proposer eux-mêmes des fêtes, hors de celles qui existaient déjà, pour essayer de lutter contre l'envahissement préoccupant du silence, l'objectif déclaré étant d'arriver à un taux de 80% de journées festives ; le plus imaginatif recevrait un bon pour entrer à l'œil dans la discothèque de son choix durant une année. Bien sûr tout cela s'accompagnait de prévisions de repeuplement et de construction, un peu partout aux alentours de la commune — et l'on entendait déjà le bruit vivifiant des marteaux piqueurs, qui nous signalait dès huit heures du matin que la vie était de retour parmi nous. À cet effet, les terrains à construire avaient vu leur prix baisser considérablement et des subventions efficaces rendaient le prix des loyers extrêmement attrayant. En outre, dans mon quartier, l'éclairage nocturne était très efficace : de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, on y voyait comme en plein jour, et peut-être même mieux qu'en plein jour, ce qui permettait d'ailleurs à ceux qui avaient des insomnies de passer leur tondeuse la nuit et ainsi d'éviter les grosses chaleurs de l'été. Nous avions un feu d'artifice magnifique quatre fois par an qui attirait les habitants des alentours et aussi pas mal de touristes. Autant dire que notre commune était une commune pilote dont on ne pouvait qu'être très fier. Nous étions d'ailleurs passés plusieurs fois déjà à la télé lors de reportages très élogieux. La preuve de la réussite de notre bourgade ? Les fêtes de voisins se multipliaient de manière exponentielle, et il n'était pas rare d'y être invité jusqu'à trois fois dans une même semaine. 

Je n'avais donc qu'à me féliciter de mon choix judicieux, et la vie s'écoulait joyeusement, dans la commune de V., jusqu'à ce qu'un événement inexplicable remette notre paisible bonheur en question.

(…)

dimanche 1 mars 2015

L'Air des bijoux



« Tu m'avais promis que tu m'achèterais une voiture, quand j'aurai mon bac. Tiens ta promesse, pour une fois ! 
— Tu m'avais promis que tu ne grandirais jamais, que tu resterais mon petit ange pour la vie. Tu t'es vue ? T'as même des nichons ! 
— Je suis une rock star, papa, une rock star, ça a des nichons !
— Une rock star, ça se paye sa voiture toute seule. 
— Tu sais que je tiens un blog ? J'ai quatre cents visiteurs par jour.
— C'est quoi, le nom de ton blog ?
— Tu ne crois quand-même pas que je vais te le dire ! Si tu le savais, je ne pourrais plus écrire ce que je veux, et la sincérité, sur un blog, c'est essentiel !
— Tu racontes que je vais te payer une voiture, sur ton blog ?
— Si tu me l'achètes, je te jure que j'en parlerai.
— Tu parles de moi, sur ton blog ?
— Ne pose pas de questions, ça vaudra mieux. 
— Alors pas de voiture.
— OK, je parlerai de toi. D'ailleurs, j'ai déjà parlé de toi. 
— Je sais, tu as dit que j'étais radin. 
— C'était pour que tu aies honte de toi.
— Tu n'as pas honte ?
— De moi ou de toi ?
— Mais dis-moi, pourquoi une rock star tient-elle un blog ? Pour que son papa lui paye une voiture ?
— Non, ce n'est pas pour ça. J'ai besoin de dire des choses, de m'exprimer autrement.
— Tu sais que tu as un début de double-menton ?
— J'ai essayé une Porsche, l'autre jour. On m'a dit que ça m'allait bien. 
— C'est possible mais moi je suis radin. 
— Tu ne vas quand-même pas m'acheter une de ces horribles Mercedes ?
— Ce que je ne comprends pas, c'est où passe l'argent de tes concerts ? 
— Ça t'intéresse, ça, hein ! Qu'est-ce qu'on s'en fout, de l'argent de mes concerts ! Je te parle de mon bac, et tu me parles d'argent. Tu es immoral tu sais !
— Viens dans mes bras. Viens là.
— Papa, je pourrais mourir dans tes bras tellement je m'y sens bien. Mais ce serait dommage que je meure avant que tu m'offres une Porsche…
— Gounod, tu connais ?
— L'hôtel ?
— Non, le compositeur. Charles Gounod. 
— Oui, je connais, l'air des bijoux ? Mais je préfère la Porsche. 
— J'ai une idée, Maurane. Et si tu apprenais la musique ? »

samedi 6 décembre 2014

Première ligne (5)

Elle est très belle.

« Pour un Robbe-Grillet, combien d'épigones impuissants ? »

Elle est très belle, vraiment, elle est très belle.

C'est un roman chrétien, malgré tout - J'ai horreur du folklore - Et il s'endort… Je suis le nouveau Pape. François m'ennuyait. À la cave, François. Pousse-toi de là que je m'y mette. Si le Christ n'est pas ressuscité, c'est pas la peine. Et Nicole qui me dit que Jésus n'est pas Dieu ! Autant écouter du rock and roll alors ! J'entends ces belles voix orthodoxes et je vois ce beau visage et je me demande : EST-CE CELA, ÊTRE HEUREUX ? C'est si petit, si minuscule ? Je voudrais connaître la Russie et la Syrie, ce soir. Le froid et le chaud, mais pas le tiède. Comme me le dit Henri Graetz : « Ce sont des choses qui arrivent. »

Elle est vraiment belle, la femme de Bachar el-Assad. Voudrait-elle m'épouser ? Je ne lui poserai pas la question, de peur qu'elle dise oui. Contrairement à ce que tu crois, lecteur, ce sont des choses qui arrivent, que les femmes me disent oui. Mais je n'insiste pas. En effet, toutes celles qui m'ont dit oui m'ont mis dans l'embarras, et parfois dans l'affliction. Quand une femme dit oui, attendez-vous au pire. Au moins quand elles disent non, on sait à peu près à quoi s'en tenir.  « Les enfants, est-ce que je vous aime ? » Bien sûr que non ! Entre Georges V et Champs-Élysées-Clemanceau, elle voit la pancarte sur le quai et me dit oui, allons faire l'amour chez ton frère (on allait acheter du riz complet). 

En réalité, c'est quand nous nous sommes retrouvés à Paris, Ettie et moi, qu'elle m'a dit que la jolie petite blonde avec qui nous avions dormi à Athènes était une Roosevelt. À l'époque, ça m'a fait autant d'effet que si j'avais bu du champagne dans un gobelet en plastique. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, je portais une longue robe orange et je jouais de la flûte en bois. Mon frère avait un appartement rue Lauriston, j'aimais beaucoup cet appartement, et j'aimais beaucoup l'odeur de cet appartement. C'est là que j'ai écouté les premiers disques de Nikolaus Harnoncourt, des Brandebourgeois à l'ammoniaque, avec des flûtistes qui jouaient presque aussi mal que moi. Donc Ettie avait de jolis petits seins, à peine un peu allongés sur le côté, et elle avait gardé sa culotte pour entrer dans le lit, détail qui m'avait bouleversé. Mon riz complet avait cuit six heures, on commençait à avoir faim, mais il manquait encore la levure et le gomasio. J'avais de toute façon mis trop de laurier dans l'eau de cuisson. 

Quand j'ai revu Ettie, quarante ans plus tard, elle avait perdu un sein, et l'autre était "reconstruit". Elle était à l'hôtel de la rue Cujas. Il y avait un vieux piano droit dans le salon de l'hôtel, sur lequel j'avais joué en l'attendant. À l'époque, je portais un pantalon en fine cotonnade, rayé blanc et bleu, que j'aimais beaucoup porter l'été. Mais le tissu était vraiment léger et j'avais la bandade plutôt facile. Impossible de tenir la main de ma belle Américaine dans la rue sans que tout le monde ne soit en mesure de constater l'agressivité de mes sentiments pour elle… Avec Ettie, on se revoit tous les vingt ans. En 86, de passage par Paris où elle donnait un concert, elle m'avait retrouvé, un coup de chance. Nous avions passé la soirée ensemble, chastement, à écouter les sonates pour violoncelle et clavier de Bach. À l'époque de ces premières retrouvailles, j'étais écartelé entre Céline et Thérèse, et Anne, au point où j'en étais, je n'aurais pas dit non à une analyse approfondie de la relation entre les pianistes et les violoncellistes autour de la trentaine, mais ce fut une occasion ratée. À l'époque on ne disait pas baiser (je ne dis cela que pour les jeunes lecteurs), on disait "faire l'amour". J'aime bien "baiser", mais il faut reconnaître que "faire l'amour", ce n'est pas si mal que ça, comme expression. Combien d'histoires d'amour qui n'auraient jamais dû être ont commencé parce qu'une fille à montré son con ou ses seins à un garçon, ou même ses orteils ? L'amour se fabrique comme le pain. Il ne suffit pas de cracher en l'air, il faut la pâte, le sel, les mains pour la pétrir, la pâte, et un peu d'eau aussi. Il faut l'odeur, et la peur de rater, et le four. Une certaine température aussi. Mais la peur de rater est essentielle, j'en suis certain. L'Église parle de consommer, et elle sait de quoi il est question. 

Elle est vraiment très belle, Asma el-Assad ! Jésus n'est pas un dieu ! Cette Nicole est complètement folle ! Complètement "pétée", comme elle le dit elle-même. Combien de fois serons-nous revenus sur ce mystère : qu'est-ce que la beauté d'un visage de femme ? Combien de beaux visages de femme avons-nous vus dans notre vie ? Des vraiment beaux. Cinq, dix, quinze ? Et toi ? Et lui ? Et vous ? Je n'aurai pas connu l'Antarctique. Il y a des lieux où nous n'irons jamais. L'île sans nom, le chef-d'œuvre inconnu, les territoires oubliés des cartes, les corps qu'on ne rencontre pas, hic sunt dracones. Un beau visage de femme, c'est par définition une terra incognita. C'est toujours un pôle, un abîme. Entre la convoitise et la possession, il y a le visage. Entre le monde et Je, il y a le désir. Regarder, voir un visage, c'est un crime très doux, c'est un détour à rebours du temps et de la mort. La pâte qui est sortie du ventre de la mère est encore fraîche, chaude, elle est encore en train de lever, sous nos yeux. 

Je n'ai pas rencontré Voltaire, je n'ai pas connu Beckett, je n'ai pas discuté avec Robert Schumann, mais je suis le Pape caché. Celui qui se trouve au Vatican n'est qu'une marionnette dont j'actionne les membres selon ma fantaisie du moment. C'est ce qui le rend si paradoxal et brouillon, car je ne prête pas beaucoup d'attention au fait de ne pas me contredire. Je trouve ça un peu vulgaire. Mon vrai travail consiste à… Je ne sais plus ; j'ai des amnésies de plus en plus fréquentes, mais ça me reviendra. D'ailleurs il est probable que j'en parle dans ce texte lui-même ; je l'ignore car je ne me relis pas. La peur de rater peut nous faire manquer des chefs-dœuvre et découvrir l'amour. Ce sont des choses qui arrivent. 

Au lycée, c'était la plus belle. Elle était blonde, puis elle fut brune. Elle avait de longues jambes et un visage de starlette, et tout le monde la convoitait. Cheveux bouclés, manteau noir et blanc à carreaux, de très beaux seins opulents, dès qu'elle entrait au Semnoz, c'était comme du pain frais qui sort du four, les types avaient la narine frémissante et l'air bête de la bête qui imite l'homme. Je ne sais même pas comment je m'y suis pris. Aucune peur de rater, puisque c'était impossible. Dans la vie, ce sont toujours les choses impossibles qui arrivent en premier. Voilà, elle avait un visage que je ne connaissais pas, que je ne comprenais pas, qui n'avait rien à voir avec ce que j'étais, avec ce qu'on m'avait appris. Elle vivait seule avec sa grand-mère, Christine. Dès que je me suis embarqué dans cette histoire, j'ai cessé de voir au-delà des cinq prochaines minutes de ma vie. J'avais le nez collé sur le présent, quand j'y repense, je me dis que j'avais toutes les chances d'en claquer, mais il y a une force sourde et démentielle, à l'adolescence, mystérieuse, qui permet aux chanceux d'éviter les obstacles qui tueraient les plus solides. Immédiatement, j'ai abdiqué toute prudence, toute sagesse, toute raison, j'ai laissé mon instinct de conservation dans ma chambre d'enfant, ou dans celle de ma mère. C'est la chance, et uniquement la chance, qui m'a maintenu la tête hors de l'eau. Christine m'a fait comprendre l'expression "en un clin d'œil" en un clin d'œil. En quarante secondes, une femme met la main sur vous, et vous lui appartenez corps et âme. Voilà, c'est tout naturel, y a pas de quoi en faire un fromage : Ce sont des choses qui arrivent. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elles savent parfaitement ce qu'elles sont en train de faire : l'opération leur demande tout de même un certain investissement, mais ça ne les empêche pas de dormir plus d'une nuit ou deux. Je comprends parfaitement qu'on ait brûlé des sorcières au Moyen Âge. Eux au moins avaient les yeux en face des trous. 

Dans le visage des femmes, ici sont les dragons. En observant attentivement Asma el-Assad, je reconnais ma Christine. Elle n'a pas vieilli, elle est toujours la même. Le côté farce de l'histoire est qu'elles nous laissent croire qu'on les possède, qu'on les choisit, ou même qu'on les convoite. Mais regardez donc ce visage ! Pensez-vous réellement qu'un homme puisse se rendre maître d'une chose pareille ? Croyez-vous sérieusement qu'il ait la possibilité de dire seulement : « Je veux » ?

C'est l'hiver, à Annecy. Il fait froid, sec, il fait beau. Près du canal du Thiou, le terrain de basket du lycée. Je regarde, médusé, les filles à l'entraînement. On entend les baskets sur le bitume, les cris, le ballon, les coups de sifflet, la voix du professeur de sport. Elle est là, en short, les cuisses rougies par le froid et l'effort, ses seins tressautent sous le maillot, elle me voit, elle sourit, elle me fait comprendre que je suis au spectacle, que je ne suis là que pour l'admirer, la désirer, que le sujet, c'est elle, la vie, c'est elle, la beauté, c'est elle, qu'elle est tout et que je ne suis là que pour être à elle. Plus tard elle me dira que ça la gênait que je sois là à la regarder, à l'admirer, et plus tard elle sera sincère, mais sur le moment, avec ses cuisses rougies et ses seins qui tressautaient sous le maillot, elle me prenait, tout simplement, elle prenait ma vie, devant tout le monde, comme on prend une plaquette de beurre au supermarché pour la mettre dans son caddy. 

Elle était très belle.

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jeudi 1 mai 2014

Prière pour aller au paradis avec les ânes


Parmi les confrontations entre homme et animal, la corrida est sans doute une des seules où il est admis que la bête peut blesser, et même tuer l'homme, la seule où ce dernier se met en danger, où il n'est pas certain d'avoir l'avantage. Je n'irai sans doute jamais voir de corrida car j'ai la tripe trop sensible pour ce spectacle, mais cela me fait beaucoup moins souffrir de savoir qu'un taureau a été tué par un homme dans une corrida que de penser aux millions d'animaux que l'homme se croit en droit de tuer et de maltraiter, ou même simplement d'utiliser comme des jouets ou des machines, dans la parfaite indifférence de tous ceux qui souvent en profitent d'une manière ou d'une autre, mais préfèrent hurler en chœur contre le toréador qu'ils ne seront jamais alors qu'ils délèguent sans états d'âme à d'autres le soin de tuer les animaux qu'ils "aiment". Ceux qui préfèrent maltraiter les faibles mériteront toujours notre mépris.

Ce corps-à-corps ritualisé rachète (peut-être) le mal que l'homme fait quotidiennement aux bêtes, sans y penser. L'élevage industriel, l'abattage sans égards pour l'animal, la nourriture frelatée et même contre-nature, les chasses inutiles, le dressage, et toutes les fois où les animaux sont le prétexte à des divertissements imbéciles et vulgaires, sans même parler de la nouvelle et terrifiante mode qui consiste à torturer ceux-là et à se vanter de ses exploits sur Internet. Un monde sans bêtes serait un monde invivable, et je ne parle pas seulement d'écologie. Nous avons une responsabilité envers nos "frères inférieurs" (selon la belle formule de Michelet), ce sont les enfants du monde, ils étaient là avant nous, et ils ont autant que nous le droit d'habiter ce monde, qu'ils ont rendu plus beau, contrairement à nous qui chaque jour davantage l'enlaidissons. 

Faites que penché dans ce séjour des âmes
sur vos divines eaux je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel.
(Francis Jammes)

mercredi 19 février 2014

Paria


Tombé par hasard sur la Sixième partita par Perahia en récital, sur Youtube. Une merveille. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je n'ai plus de musique à la maison. Le gros Mac du studio, celui sur lequel tout se trouve, musique, images, films, tout mon travail, m'a lâché hier matin, et je crois bien que c'est définitif. Depuis quatre jours, je me traîne du lit aux toilettes et des toilettes au lit, mon dos me faisant horriblement souffrir. Je me bourre d'anti-inflammatoires, je me sers d'une ceinture chauffante, je m'allonge dans des bains très chauds, mais je reste parfois bloqué durant des heures, sans pouvoir faire un mouvement tellement c'est douloureux. Je n'ouvre même plus les volets, je reste dans le noir. Ça tombe bien, je n'ai plus de cours. Plus d'argent non plus. On dirait bien que cette fois, c'est la fin des haricots. Il ne manquerait qu'un bon petit cancer des familles pour accélérer le processus. Vivement que ça vienne. À moins que le cœur, ce serait plus rapide et moins pénible, mais ne rêvons pas, on n'est pas très en veine ces jours-ci. 

Ce Perahia, je l'aime. Il y a chez lui une sorte de droiture émerveillée qui n'exclut nullement la poésie. Honnête. C'est un musicien honnête. Ça semble bête et très insuffisant pour faire un grand artiste, mais il faut ici entendre honnêteté dans un sens très exigeant. Il faut comprendre que c'est devenu très difficile de jouer Bach ainsi. Tellement sont passés par là, on a l'impression qu'on a tout essayé. Il faut embrasser d'un coup d'oreille tout le cheminement, depuis Fischer jusqu'à Gould, qui a ouvert une brèche qui ne se refermera plus, et tous ceux qui sont arrivés par la suite, décomplexés, les mains dans les poches, se disant que tout était désormais permis. Je me souviens encore des Goldberg et des Inventions d'András Schiff. À l'époque, on ouvrait des yeux ronds ! Désormais, plus rien n'étonne personne. Chacun y va de "son style", de ses petites manies et manières, du comme ceci comme cela c'est moi, qui va durer trois ans au maximum, et après on passe au suivant. On aura tout oublié dans dix ans et Bach est en passe de redevenir un  compositeur méconnu. Il va falloir un nouveau Mendelssohn, mais je crois qu'il n'est pas encore temps. C'est amusant, parce que, bien sûr, on n'a jamais autant su, depuis les baroqueux et les "historiquement informés" qui ont suivi, on sait presque tout sur Bach, mais on a perdu ce qui donnait à cette musique ce goût d'infini. Lipatti dans la si bémol, il y aurait beaucoup à en dire, mais on entendait distinctement ce vertige, ce métal lumineux qui nous reliait à la transcendance… Il y a un goût, une saveur Lipatti, qui me manque beaucoup aujourd'hui. Oh, j'ai fait partie des inconditionnels de Gould, bien sûr, et je continuerai à l'aimer jusqu'à la mort, parce que sans lui, je n'aurais pas compris cette musique. Mais Gould, musicien génial s'il en est, était aussi un idéologue, ce qui a beaucoup contribué à brouiller les cartes, alors qu'il n'y a aucune coquetterie dans la Sixième de Perahia, aucune démonstration. Il n'a pas de message personnel à faire passer, en jouant Bach. Tout au plus pourrait-on lui reprocher le fortissimo de la toccata, qui est manifestement une concession au public, mais c'est un détail, bien compréhensible quand on est pris dans une si intense construction de très longue portée. On aime ces pianistes qui semblent toujours regretter de lâcher la touche, quand ils jouent Bach, qui pourraient presque jouer de la même manière s'ils étaient à l'orgue, chez qui le son est produit en montant (et tenu par le souffle), et non pas de haut en bas, qui soulèvent en quelque sorte le son de la corde, l'en détachent, par la volonté prodigieuse d'un cantabile qui doit être produit, à chaque fois, qu'il faut alimenter en permanence par une morale puissante, qui jamais ne se relâche. Ça ne ressemble pas du tout à Lipatti, mais il y a dans le corps de la sonorité une qualité que je nomme honnêteté qui me le rappelle très fort. C'est viril, tenu, ça ne s'écoute pas jouer. Ça fait un bien fou. Sa gigue est presque méchante mais sans brutalité inutile, la violence de cette musique suffit à convaincre les doigts, il suffit de lire ce qui est écrit, ou plutôt de l'entendre. Bach ne se joue pas, quand on est pianiste, il s'entend, ou ne s'entend pas. Tout est dans la durée de chaque note : est-elle juste ou fausse ? C'est à ça, je trouve, qu'on reconnaît les très grands musiciens, ceux qui sont musiciens avant d'être instrumentistes, mais qui sont tout de même de formidables instrumentistes. Le point précis où se rejoignent le rythme et la mélodie, et ça se joue à un centième de seconde près, pour que le son puisse parvenir à son plus haut point d'intensité, juste avant de commencer à mourir, là où la couleur se met à signifier autre chose que la couleur, où elle injecte dans le contrepoint une dimension transversale qui le multiplie par lui-même. À ce moment-là peut commencer autre chose que des sons enfilés les uns sur les autres avec plus ou moins d'habileté. Quand on est un vrai croyant, comme l'était Bach, on n'a pas un rapport facile avec Dieu, ce n'est pas une berceuse qui va calmer les angoisses de ceux qui sont sur ce chemin.

J'ai passé un petit moment à parler (si l'on peut dire) avec M., qui est réellement très gentille. Elle m'a cueilli au pire moment, je n'ai pas eu la force d'être très poli. Tant pis pour elle (ou pour moi, plutôt). Je ne sais pas comment je vais faire pour récupérer tout ce qui se trouve sur le Mac du haut, et je ne peux pas ne pas interpréter cette panne, ajoutée au corps qui me lâche, comme un signe du destin. Il faut bien se rendre à l'évidence, quand ce qu'on produit n'intéresse personne. Ce qu'on en pense n'a alors plus aucune importance, et je crois être assez lucide. Si je suis tout à fait honnête, je dois dire qu'elle m'écrivait justement pour me dire qu'elle avait le désir de m'acheter un tableau… Mais même si c'est la réalité, ce n'est pas ce qui me sortira de la panade, loin de là. Si je ne peux même plus travailler, faute d'outil, que me reste-t-il ? Heureusement le monde qui m'entoure est devenu en très peu de temps si laid que l'envie de s'incruster est naturellement assez timide. Là aussi on doit considérer que tout ce qui arrive est une chance.

Sur Youtube toujours (faute de grives…), je vois qu'on propose… de la musique pour se relaxer. Le malentendu est total. On ne voit pas comment on pourrait aller plus loin. Plus ça va plus je crois qu'il faut réduire drastiquement tout ce qui ressemble de près ou de loin à la culture, à l'art, couper les subventions, fermer les théâtres, les conservatoires, interdire les concerts, les expositions. Tout cela n'a plus aucun sens. Il y aura bientôt un million de pianistes sur Terre, par exemple… T'imagines le boucan, s'il leur prenait de jouer tous ensemble, ces cons ! L'industrie du disque… Ils vont nous emmerder longtemps avec ça ? L'industrie culturelle… Allez hop, tous aux champs, les vendanges, les foins, dans les hôpitaux, à réparer les routes, n'importe quoi plutôt que de continuer. La Chambre anéchoïque pour tous, voilà mon programme ! Leur apprendre un peu à quoi sert l'oreille ! Tout à l'heure, sur Facebook, j'écoute une horreur, un Ravel par Argerich et Lang Lang. Nul, vraiment nul, honteux. Le Lang Lang il déchiffre, ou quelque chose comme ça, ou alors il est beurré, mais ce serait encore une version optimiste des choses. Argerich, elle fait de l'Argerich, bien sûr. Comme c'est quelqu'un que j'aime bien qui a déposé ce machin sur son "mur", je me risque à dire ce que j'en pense… Et là, un abruti de "musicien" (sic), vient me dire qu'« Argerich est géniale » et que je suis un crapaud. Pauvre type. Il n'a rien écouté (sinon c'est très inquiétant), mais il va répétant qu'Argerich est géniale, ça lui suffit. Voilà, c'est exactement ça, l'art et la culture aujourd'hui. Des sourds qui parlent à d'autres sourds. Si Argerich est une pianiste d'exception, ce que je ne cherche pas du tout à nier, est-ce que ça doit m'empêcher d'écouter ce qu'elle fait ? Eh bien la réponse est OUI. Vous n'avez pas à écouter, vous avez seulement à répéter ce qu'on dit à longueur de journée. Dès que vous faites mine de dire autre chose, vous DÉRAPEZ. J'ai dérapé, Seigneur ! J'ai beaucoup dérapé !!! Évidemment, je ne prétends pas être surpris, pas du tout, c'est même cette absence totale de surprise qui est très inquiétante. Il faut partir du principe que NOUS SOMMES TOUS PAREILS. Donc, puisqu'ils sont sourds, il faut l'être également. J'ai un peu de mal à me mettre cette règle fondamentale dans la tête, c'est pour ça que je dérape encore un peu, dès que je sors dans le monde, mais ça va venir, oh là là, un peu de patience, quoi ! Laissez aux vieux le temps de s'acclimater à votre monde de merde, ils ont un handicap lourd, ne vous en déplaise !




(à Madame Macha Kanza)

samedi 18 janvier 2014

Monte le son, Nicole, la Milice arrive !



Il ne faut jamais oublier que la première méga-fête de l'ère hyperfestive à être pérennisée a été la "Fête de la musique", inventée par Jack le Maudit Lang, le criminel en phonie des origines, celui par qui tout a commencé. Depuis, le vacarme est toujours parmi nous, increvable, tentaculaire, spectral, ignoble. Un Dr Freud aujourd'hui écrirait la Science des raves1 et Malaise dans le Festif, et s'intéresserait en tout premier lieu aux tympans de ses contemporains. Woodstock a fait pas mal de boucan aussi, mais Woodstock était sans doute une des dernières fêtes réelles : la Fête de la musique a empêché à tout jamais des Woodstock de se produire à nouveau. La Fête de la musique, la Techno-Parade, la Love Parade, la Gay Pride, les raves géantes, si l'on additionne tous les décibels de ce Tapage planétaire qui ne cesse plus depuis que Jack l'Éventreur du silence a percé le premier tympan, on efface du même coup toute possibilité de musique, en plus de saccager la paix et la tranquillité. Si tu ne vas pas au Boucan, le Boucan ira-t-à toi, c'est la Loi du Boucan-Roi, enfant-monstre qui refuse de laisser quiconque sur le bord du vestibule. Tous à l'assaut de la cochlée, tel est le mot d'ordre du vacarmiste de base. C'est la farce tranquille à 340 mètres à la seconde. Jack Lang escaladant Solutré n'était qu'une répétition de Jack Monte-le-Son Lang escaladant le trône de la Cochlée absolue, installé en monarque au centre du labyrinthe membraneux.

Je vous le dis : on n'a pas su lire le Livre ! Depuis toujours, les hommes ont peur qu'on les déloge de leur terre. Depuis les origines ils guettent la propriété des Noé, se tiennent prêts à monter dans l'arche, de force s'il le faut, avec Sem, Cham et Japhet, les couples d'animaux et des sardines en boîtes. Depuis la Genèse les plus attentifs scrutent le ciel et sondent les nuages. Mais personne n'a vu venir l'Événement. La Chose s'est présentée à nous sans que personne ne la reconnaisse ! C'est toujours comme ça : on attend Pierre et c'est Fatima qui déboule. On vote pour un président de la République et on a François Hollande. Le Réel surprend toujours, c'est même à ça qu'on le reconnaît. Le Déluge n'est pas arrivé sous forme de torrent liquide mais de cataractes sonores, de bruit, de vibrations, de décibels hurlants ; il n'a pas duré quarante jours mais il dure depuis quarante ans. Le pire de tout est qu'en emmerdant tout le monde il n'emporte personne, qu'il ne nettoie pas la Terre des humains, qu'il ne fait pas place nette pour une humanité meilleure, mais qu'il se surajoute à l'enfer quotidien, qu'il l'aggrave, qu'il salit tout, qu'il abrutit tout ce qui a ouïe, qu'il saccage tout mais laisse les choses telles qu'elles semblent avoir toujours été. En apparence, rien n'a changé, en réalité, tout est dévasté. Vous vous croyez au sec, à l'abri ? C'est que vous êtes (déjà) sourds. Jack the Peace Killer a ouvert grand les vannes en tirant la langue à l'envers, il a libéré les Watts de la Centrale, il a laissé s'échapper les Décibels fous de leurs chambres capitonnées, il a invité le Déluge à prendre la Cité à revers, le Déluge déguisé en Mère Delanoël noyant les Festiviens extatiques sous des tonnes de sables éprouvants. La Culture et le Vivre-ensemble font pourtant un boucan épouvantable, ces deux mamelles — bonnets H — de la grande Nuit blanche à perpétuité, ça devrait suffire à nous en tenir éloignés, surtout quand on prend conscience de l'identité des deux grands prêtres, Jack et Bertrand, Langue et De La Noé, tout un programme qui sent le coup fourré à plein naseau.

L'affaire était prévue de longue date. Mais qui embarquera dans l'Arche ? Certainement pas tous les pauvres peigne-culs qui se seront trémoussés d'aise pendant que les sordides capitaines auront pris grand soin de souscrire à toutes les garanties prévues dans le contrat qu'ils auront eux-mêmes rédigé, la première d'entre elles étant d'être peu nombreux et débarrassés des possédés (à tous les sens du terme) en troupeau tapant sur leurs casseroles électroniques. Chacun sa direction, chacun son naufrage, mais le Grand Tapage est pour les gogos enfermés dans le labyrinthe, qui en redemandent comme les cocus bénévoles qu'ils sont.

C'est un fait : Paris a cédé depuis longtemps, et toutes les villes de France à la suite, sous les coups de boutoirs des butors sonores libérés, encouragés, subventionnés, sacralisés, les intouchables et fiers tapagistes sur leurs trente-tonnes d'imbécilité décomplexée et braillante, mais on voudrait pouvoir croire qu'il reste ce qu'on nommait autrefois "la campagne", c'est-à-dire ce luxe spatial et auditif qui échappait il y a peu encore à l'incendie sonore qui brûle comme un acide, comme une stupidité en tonnerre, qui se répand dans le moindre interstice viable, serein, paisible, avec la méchanceté débonnaire du dément officiel et sûr de son bon droit qui écrase tout sur son passage, en commençant par son ennemi irréductible : le silence. Tu parles ! La campagne, comme Paris, a disparu corps et biens ; surtout bien. Jack & Bertrand, le Vaisseau Entreprise, s'exporte et de délocalise tant qu'il peut. La maison-mère rafle la mise, inonde le marché, entre en bourse, déferle sur la province, chacun et chacune aura droit à son Déluge personnalisé, chaque village à sa fête vociférante, faites-leur confiance pour n'épargner personne. Ils ont droit à toutes les ressources disponibles. Les ministères de la Santé, de la Culture, du Développement durable, des Finances, des Affaires extérieures, de la Fierté inaliénable, et surtout de l'Intérieur (bientôt renommé ministère de la Fête), leur sont assujettis et se soumettent avec enthousiasme à leurs prescriptions imprescriptibles et prospectives. Les hommes du monde ancien croyaient que le feu et l'eau étaient les éléments purificateurs par excellence, mais c'est seulement parce que leur piètre foi en l'avenir et la technologie les avait prévenus à tort contre le tintamarre diurne et le raffut nocturne unis par les liens sacrés du Tapage qui ne se couche jamais, et surtout pas devant le Sens. Depuis que le Moderne a découvert les délices du tohu-bohu qui rend sourd et qu'on peut produire d'un simple geste sur un bouton, il n'en veut plus d'autres. Des vaches rendues sourdes, des bêtes terrorisées, rendues folles par le boucan fait par des pantins désarticulés gesticulant trois jours durant dans la Creuse ? Mais quel pied ! Comment ont fait nos pauvres aïeux pour vivre sans ? On les plaint. Non seulement ils étaient homophobes, réactionnaires, racistes, xénophobes, vichystes, nationaux, frileux, repliés sur eux-mêmes, inégalitaires, clients de prostituées, colonialistes, va-t-en guerre, mais en plus ils avaient la prétention de priver le monde du bienfaisant vacarme pour tous qui fait tomber toutes les murailles ! C'est à n'y pas croire !


(1) Philippe Muray

mercredi 1 janvier 2014

Je suis d'accord avec vous !


Comme chaque année, au premier jour de l'an, quelques instants avant 18h56, je monte un peu le chauffage, je mets sur le tourne-disque l'opus 26 de Félix Mendelssohn, l'ouverture des Hébrides, ou la Grotte de Fingal, je noue autour de mon cou ma cravate bleue à rayures rouges, je me coiffe avec la raie au milieu, et je me poste devant le miroir. 

À 18h56 précises, je commence. « Je suis d'accord. Je suis tout à fait d'accord avec vous. Je vous comprends parfaitement, je suis en plein accord avec vous. Je suis sur la même longueur d'onde, ô combien ! Ça me va parfaitement. Nous sommes d'accord. Pareil pour moi. Je pense comme vous, exactement comme vous. C'est bien là que je voulais en venir ! Je vois que nous partageons les mêmes conclusions. Il n'y a pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette entre vous et moi. »

Je fais attention de bien articuler. Je prononce ces phrases avec le plus de netteté possible, en les séparant de quelques secondes durant lesquelles je reprends la pose, avec quelques variations de bon aloi. Je souris. Je penche légèrement la tête pour donner plus de poids à mes paroles. Je plisse un peu les yeux, juste un peu, je prends un air convaincu, qui ne laisse aucun doute à mon interlocuteur sur notre accord parfait.

J'adore être d'accord, j'aime penser la même chose que ceux qui m'entourent, je désire ardemment être sur la même ligne, épouser les idées de mes commensaux, partager leurs opinions et leur morale, faire miens leurs désirs, leurs projets, leurs souhaits. Je n'ai pas de plus grand plaisir que celui-là. C'est mon seul vrai bonheur.



Est-ce de ma faute si cette joie m'est constamment refusée ? On dirait que tous ils se sont mis d'accord pour soustraire mesquinement ce petit plaisir bien légitime à mon âme assoiffée de concorde intellectuelle, pour me priver cruellement de cette félicité ordinaire qui fait le fonds de la communauté des hommes. Je ne comprends pas cette étrange obstination à vouloir m'exclure de l'espèce humaine, moi qui ai tout mis en œuvre, et depuis toujours, pour lui appartenir sans réserves. 

C'est d'ailleurs cette raison qui m'a poussé à ouvrir un blog. 

Cette année, pour faire comme Renaud Camus, je ferai chaque jour mon autoportrait. Afin de ressembler à Didier Goux, je vais tenir mon journal. Pour me mettre dans la peau de François Hollande, je vais sortir quand il pleut, sans parapluie, et marcher en ville, durant de très longues minutes. Pour imiter X, je vais entamer un régime alimentaire. Pour m'approcher un peu de Y, je vais parsemer mon discours de phrases en anglais. Pour avoir l'air de Z, je vais m'occuper du salut de la patrie. Pour entrer dans la peau de J, je l'observerai longuement dans le miroir. 

On verra bien ce que cela donne mais j'ai toute confiance dans mon système. 

vendredi 27 décembre 2013

Épiphanie bourguignonne


Anne avait réussi, je me demande bien comment, quand on connaît mon caractère, à me persuader de tenir la partie de clavier à la messe de minuit. Je ne me rappelle plus d'où provenait l'affreux piano droit qu'on avait réussi à trouver pour l'occasion, bien sûr parfaitement désaccordé, et qui le serait bien plus au fur et à mesure de l'avancement de la soirée, puisque l'église n'était pas chauffée et qu'il faisait un froid de canard. Nous devions jouer la sonate en mi bémol de Bach, et deux ou trois petits machins, dont je n'ai aucun souvenir, destinés à accompagner tant bien que mal l'histoire, puisque le clou de la soirée était la crèche vivante.

L'âne était celui d'Anne, Pompon, pas commode, le Pompon, le bœuf était une vraie vache, anonyme mais très patiente, Marie c'était Annie, la mère d'Anne, et Joseph un voisin de mes voisines passionné de train électrique. Gaspard, c'était un célèbre nouveau philosophe juif passionné de Wagner, qui avait sa maison de campagne à trois kilomètres de chez nous, Melchior, c'était le musicien qui l'accompagnait partout, et le personnage de Balthazar était incarné par la femme du philosophe qui ne quittait pas des yeux le petit Jésus, qui était son fil en bas âge, Raphaël.

Le Fils de Dieu était chaudement habillé, et très calme, mais sa mère, Balthazar, une belle et grande brune aux yeux noirs, était très nerveuse, trop nerveuse. Je ne me souviens pas de tous les détails de l'affaire mais je me rappelle parfaitement que lorsqu'on a attaqué la sicilienne, madame le bœuf s'est soulagée d'une large bouse fumante qui a donné un fou-rire à Joseph et à Marie, tandis que le curé se précipitait dans la sacristie en maugréant qu'il le savait bien. Il faisait tellement froid que la flûte d'Anne était parfaitement désaccordée, et moi je jouais avec des gants en laine, ce qui occasionnait quelques dérapages mal contrôlés qui étaient les cadets de mes soucis parce qu'il était bien évident que tout le monde se foutait éperdument de Bach. Mais j'oublie l'Étoile, une ravissante blonde emmitouflée dans un grand châle blanc, à l'air extatique, assise sur un pouf doré, en cuissardes rouges, dont j'essayais de capter le regard tout en jouant.

Nous n'avions pas terminé l'allegro final à 3/8 quand un réveil s'est mis à sonner. On a vu Marie essayer de s'éclipser le plus discrètement possible, ce qui était tout de même assez difficile étant donné que nous étions plus ou moins les uns sur les autres, autant par manque de place que pour tenter de nous réchauffer un peu. En passant près de la flûtiste sa fille, j'ai entendu qu'elle lui murmurait à l'oreille que le chapon allait cramer si elle n'y allait pas tout de suite, et la sainte Vierge de filer sans façon alors que ma soliste lui faisait les gros yeux et piquait un fard. Du coup Balthazar s'est cru autorisé à aller câliner le petit Jésus, ce qui était franchement de mauvais goût, mais au point où on en était, j'ai redoublé d'œillades en direction de l'Étoile qui semblait complètement shootée à la divine musique que personne n'écoutait sauf elle et Pompon dont je voyais les grandes oreilles remuer paisiblement. Je devais avoir le nez rouge car en me regardant elle avait un sourire un peu idiot qui flottait loin au-dessus de ses deux seins parfaitement apostoliques dont j'imaginais les tétons raidis par le froid se ramollissant doucement entre mes lèvres… 

mercredi 30 octobre 2013

Versation


C'est une maladie qui frappe de plus en plus de monde. On n'en parle guère à la télévision, ni dans les journaux. Mais j'entends déjà ceux qui vont me dire qu'elle a toujours existé, que rien de nouveau sous le soleil, etc. Ce qui n'est pas nouveau est bien cette manie de croire que rien n'est jamais nouveau, que rien n'arrive jamais, que tout recommence perpétuellement à l'identique. J'ai revu cet ami musicien hier et c'est la seule chose qui m'a frappé. 

On ne peut jamais finir une phrase, il se met à parler par-dessus, il commence alors que vous n'avez pas terminé, vous forçant ainsi à effectuer un decrescendo honteux, un morendo précipité. Mais même dans le cas improbable où il vous a laissé finir votre phrase, presque par inadvertance, il reprend exactement là où il en était quand vous aviez pris la parole précédemment dans la conversation. Exactement comme si vous n'aviez pas parlé, il continue sur sa lancée, considérant sans doute votre intervention comme une pause — seulement un peu bavarde — durant laquelle il lui était loisible de reprendre son souffle, de remettre en ordre ses idées. C'est épuisant, en plus d'être décourageant. C'est un peu comme dans ces rêves où vous courez sans avancer le moins du monde.

Que cette maladie soit très répandue aujourd'hui me laisse à peu près indifférent, puisque je ne converse plus avec personne, sauf nécessité absolue, mais qu'elle touche des gens qui font profession de faire de la musique ne peut pas ne pas m'attrister un peu, et me conforter dans mon idée que la race des musiciens est en voie d'extinction. 

dimanche 29 avril 2012

Poésie sur Web, Georges et Sand


Ca m'eût l'air de passer votre publicité prise au vif, puis je m'y suis concentrée au plus près, j'aurais pu choisir autorisée comme verbe mais il me semble que Monsieur Hollande l'utilise déjà bien assez en évoquant délicieusement le parti du Front National. Contenu contenant tiens tiens tiens, ne serait-ce pas un changement de peau ? ô la belle mue que voilà mon poussin répondrait le vilain coquin ! Votre petite histoire me rappelle le bon Michel Houellebecq avec sa carte et ses territoires tirant au flanc du grand prix plagiant, et de surcroît, avec une telle publicité non seulement un malheureux bonhomme mais aussi toute la crème télévisuelle..Remarquez, c'est une bien bonne idée, le deux en un, ça fait journal intime tout en ne se mouillant pas d'un poil et sans se créer trop d'emmerdements, quoi que... faut le dire vite ! Lamentable..
… ni le jardin de son éclat.

samedi 9 juillet 2011

Le Choix


Il/Elle s’appelle Storm. C’est un bébé de 4 mois comme les autres, sauf que ses parents se refusent à dévoiler son sexe. Kathy Witterick, 38 ans, et David Stocker, 39 ans, qui habitent Toronto, sont pour la liberté de choisir son genre, un débat à la mode dans les pays anglo-saxons et qui est en train de contaminer l’Europe. Ils souhaitent que l’entourage de Storm l’aborde sans être aveuglé par les préjugés liés au masculin ou au féminin. « Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. »
Le couple a déjà deux garçons, Jazz et Kio, âgés de 5 et 2 ans. Leurs parents les laissent libres d’avoir les cheveux courts ou longs (ce qu’ils préfèrent) et de choisir leurs vêtements au rayon garçons ou au rayon filles (Jazz a ainsi élu une robe rose). Et c’est aux enfants de répondre à ceux qui demandent leur sexe.
Kathy et David, qui sont aussi adeptes de l’école à la maison, reconnaissent que cela demande beaucoup d’énergie de garder le secret du sexe de Storm, mais pour eux, c’est la faute de la société, pas la leur.
Un journal a lancé un sondage sur le sujet et plus de 80 % des répondants pensent que Storm est un garçon. Ils sont plus nombreux encore à désapprouver l’expérience.
Laissons le mot de la fin au Dr Ken Zucker, qui dirige le service de l’identité de genre pour enfants du Centre de l’addiction et de la santé mentale de Toronto. Pour lui, le non-choix des parents est déjà un choix, et un choix qui peut avoir des conséquences pour l’enfant.

Renée Carton - Quotidien du médecin
« Si vous voulez vraiment connaître quelqu’un, plaide le père, vous ne lui demandez pas ce qu’il a entre les jambes. » Bien sûr que si, grand couillon ! C'est même la seule question qui vaille. Qu'est-ce t'as entre les jambes, Simone ? Je commence toujours une rencontre par ces paroles, pour ma part. Comme dans Une sale histoire, de Jean Eustache, allons directement au sujet, on s'occupera du verbe et du complément plus tard. À la touffe, à la source, au buisson ! Le nom du nom, là. Je suis un consommateur averti (par moi-même).

« Jazz et Kio » ! Ben voyons… Le pourquoi-pas-isme fait plus de victimes que les accidents de la route. Nos pitoyables celles-et-ceux et ci-devants humains qui se déguisent en papas-mamans ne sont pas des ravis de la déroute, ils sont la déroute elle-même. La déculottée, la Bérézina de l'espèce, non seulement ils ne s'y opposent pas mais ils la souhaitent, ils l'acclament, la plébiscitent, la désirent de toutes leurs maigres forces. Pas un jour sans qu'on les voie manifester leur enthousiasme festif de grands benêts dégénérés (eux prononcent "dégenrés", mais c'est normal, ils ne savent pas lire). Quand on pense que les saumons du Pacifique font cinq mille kilomètres, bravant tous les trop réels dangers du monde, pour perpétuer leur espèce, et que ces abrutis — ne sachant que psalmodier leur "droit à !" (droit-à-l'enfant, droit au non-genre, droit au non-droit, droit à l'inculture, droit à l'indistinction, droit de "venir comme ils sont", droit (surtout) de ne pas savoir) — vivant comme des saumons d'élevage, incapables de s'apercevoir même qu'ils évoluent dans un minuscule bassin d'eau sucrée, se prennent pour des lions sauvages et indomptables ! Ils ont de la liberté une conception de Monoprix : on veut choisir. Le bonheur est dans le choix, ils ont parfaitement retenu la leçon. Ils sont libres, oui, ça ne fait aucun doute, libres de s'habiller tous de la même manière, libres de parler tous de la même manière, libres de penser tous de la même manière, de partir en vacances, de s'éclater, d'écouter tous la même musique de merde, et de choisir entre Mac et PC. Dans ces conditions, on voit mal, en effet, ce qui pourrait éventuellement leur donner le sentiment étrange qu'il existe encore des choses qu'on ne choisit pas, dans la vie.

Prenons un exemple concret. Arnoldine est petite, moche, bête, et douée pour les langues comme je le suis pour la plomberie. J'oubliais, elle a le mal des transports. Ouais, OK, mais si elle veut devenir hôtesse de l'air, POURQUOI PAS ? Voyez-vous une bonne raison pour lui interdire de se réaliser à donf ? Sauf si vous êtes nazi (ou pire, complètement réac), ce qui est impossible, vous ne pouvez répondre que : Non, aucune. Ça te fait plaisir, ma Didine chérie, de devenir hôtesse de l'air ? Tu kiffes ça, ma grosse ? Pas contrarier Didine, c'est dans les statuts de l'Assoce France. Mais pas contrarier Mohamed non plus, ni Storm. Personne contrarier. Pauvre Didine, si ça se trouve, tiens, elle voulait être un gros black tout en muscles et courir très vite, à la base, alors on va pas en plus lui rappeler qu'elle est petite grosse moche et pas douée pour les langues. Encourageons Didine, m'sieurs-dames ! Toujours une de moins qui sera stigmatisée comme étant ce qu'elle est. Si elle vomit sur le commandant en lui apportant son Paris-beurre, c'est que quelqu'un, bien planqué au fond du zingue, avec un œil de verre, l'aura stigmatisée en pensée. On connaît la chanson ! Arnoldine est libre de choisir qui elle veut être. Ça ne se discute pas.

Les stigmatiseurs, on les connaît. Ce sont ces gens d'avant, aigris, mal dans leur peau, vieux, forcément, un peu moisis, qui acceptent la réalité telle qu'elle s'impose à eux, et qui ne mouftent pas. Ha ha ha ha ! Les cons ! D'ailleurs, j'en dis trop. Ce sont ceux qui parlent de "la réalité". Ou, s'ils sont un peu intellos sur les bords, du "réel". Peu importent ce qu'ils en disent : nommer "la réalité" est un signe qui ne trompe pas. Quoi, "la réalité" ? C'est quoi encore cette pétasse qui se la pète grave ? Non mais pour qui elle se prend, celle-là ? La réalité ? Si-je-veux ! Je suis cul-de-jatte, et alors, si j'ai envie moi aussi de courir le 5000m ? Why not ? Je suis sourd, OK, mais si j'ai envie de devenir musicien, y a quelqu'un que ça dérange ? Hein ? Figurez-vous qu'à une époque, on éliminait les candidats au pilotage d'avions de chasse qui avaient une mauvaise vue ! Dingue, non ? Rien que d'y penser, j'en ai des frissons. Il paraît même qu'on envoyait des hommes (uniquement) à la guerre et qu'on favorisait les filles dans les écoles de coutures ! Je sais, c'est presque impossible à imaginer. On voit de quelles ténèbres on vient !


Une de mes belles-sœurs a choisi, à l'âge adulte, de changer de prénom. Elle n'a eu qu'à supprimer une lettre, une voyelle, le "a" de Christiane. Elle se nomme donc "Christine", dorénavant, paraît-il. Why not, n'est-ce pas ! TLMSB, allez-vous me dire. Oui, je sais, dans le genre insignifiant, on fait difficilement mieux. Bien entendu, tout dépend de la manière dont on entend l'insignifiance… Il s'agit à l'évidence d'une insignifiance très signifiante (comme on disait dans les années 80), comme le sont d'ailleurs la plupart des insignifiances. Il faut vraiment être un gros réac psychorigide comme moi pour continuer à l'appeler Christiane. Ce faisant, je crois lui rendre service, mais c'est précisément ce qui semble lui échapper totalement. Le prénom n'est pas quelque chose qui "appartient" à ceux qui le portent : ils en héritent, et c'est très bien ainsi. De même qu'on ne demande pas à un enfant ce qu'il veut étudier, ce qu'il veut manger, comment il veut s'habiller, s'il désire ou non être chrétien, et s'il veut faire du violon ou du hautbois, on n'attend pas qu'il ait l'âge de raison pour décider du prénom qu'il va porter. Le prénom vient des parents, de la famille, il est le signe fondamental de l'inscription dans une histoire, histoire familiale, culturelle, littéraire, religieuse, géographique, historique et nationale. Bref, il s'agit d'un donné. Tout ce qui est de l'ordre du donné est une bénédiction pour le petit homme : ce sera toujours ça de moins à porter, à façonner. Comme les parents n'ont pas à choisir leur enfant, celui-ci n'a pas à choisir son prénom, il a seulement à le recevoir et à le faire sien, c'est-à-dire à s'adosser à une histoire qui le traverse, afin d'écrire (d'ébaucher, plutôt) une nouvelle histoire (jamais entièrement vierge). On n'invente jamais à partir de rien. On écrit avec les mots des autres, on compose (et le mot le dit assez) avec les sons des autres, avec les instruments de l'orchestre (déjà là, qui a déjà tant servi), on vit avec la chair des parents, avec les liens familiaux, sociaux, dont on redessine les contours, auxquels on donne de nouvelles directions, ces liens qui sont un labyrinthe dont les issues personnelles seront notre vraie chance.

L'autre élément de l'histoire est cette lettre manquante, cette sonorité abolie : cette petite voyelle de rien du tout, tombée au champ du déshonneur. Pourquoi du déshonneur ? Il faut que je dise quelques détails supplémentaires, pour que l'histoire soit compréhensible.

La jeune femme dont je parle est issue d'un milieu très modeste, comme l'on disait naguère. Fille d'ouvrier communiste porté sur la boisson. Oh, ça n'a rien de déshonorant, dans ma bouche, ni le Parti Communiste, ni la boisson, ni la classe sociale. Mais elle ne le supporte pas. Elle a quelques lectures, et ce qu'elle lit la fait rêver, beaucoup plus que sa famille et son milieu. Toute sa vie sera marquée par la volonté farouche et intraitable de faire disparaître les traces de cette origine. Rien d'original, me direz-vous. L'éternelle histoire de l'ambition, racontée des centaines de fois dans de très beaux romans. C'est vrai. Ce qui m'intéresse ici est l'histoire d'une sonorité, d'une diphtongue. En quoi le [i] est préférable au [ia] ? En quoi ce [ia] gommé, ou plutôt limé, raboté, fait-il disparaître du même mouvement la trace de cette origine honnie ? La réponse n'est pas simple. Si l'on en reste purement au niveau du son, de la sonorité, le [ia]fait savoyard, surtout prononcé d'une certaine manière, sali par un [tch] insidieux et vulgaire, même si quasi-imperceptible. Deux éléments agissent donc concurremment : la couleur du son [ia/i] et l'attaque, la transitoire (l'attaque du [t], pure ou impure). Mais l'essentiel n'est sans doute pas là. Comme toujours, dans la manière dont les noms sont entendus (et tout spécialement les prénoms) et appréciés, l'élément déterminant est toujours celui dont on ne parle jamais, et pour cause. C'est la connotation sociale et historique qui est prédominante, même et surtout quand elle est insue, ou impensée. Posez la question : pourquoi aimez-vous ce prénom, pourquoi le détestez-vous ? On vous fera toujours la même réponse : c'est la sonorité ; ça sonne bien, ou ça sonne mal. Bien entendu (et c'est le cas de le dire), cela ne signifie rien. Si vous demandez à votre interlocuteur d'expliquer en quoi telle ou telle sonorité est laide, ou au contraire jolie, quel est le critère d'appréciation qui est opérant, vous le verrez s'empêtrer dans la tautologie et l'arbitraire. En revanche, en arrière-plan, toujours, vous verrez surgir la mode, l'histoire, le social ; la bonne vieille "lutte des classes". En être, ne pas en être : tel est le moteur réel. Quoi de plus normal : les noms sont là pour raconter des histoires, pour raconter l'histoire et s'y faire une place. Le patronyme raconte l'histoire verticale et le prénom raconte l'histoire horizontale. La lignée contre (et avec) l'individu. Bien sûr, il y a des enclaves, des interpénétrations, des chevauchements, des résonances et des courts-circuits entre ces deux vecteurs, entre ces deux lignes de force, ce n'est pas aussi simple. Mais la cartographie psychique de l'individu peut se mettre à fonctionner, tendue et maintenue entre ces deux pôles.

Mais revenons à Christiane. Dans les années 70, Christiane avait une très forte connotation campagnarde, chez nous. Les choses sont beaucoup plus diffuses aujourd'hui, parce que les individus sont plus "mobiles" : "être de quelque part" a perdu presque tout sens, désormais. Mais, alors, pour une jeune femme qui avait la province en horreur, ces catégories étaient tout à fait sensibles. L'amusant, dans cette petite histoire, est le tour bathmologique qu'elle prend, comme presque toujours lorsqu'il est question de goût. Se débarrassant de l'encombrante Christiane, cette "plouc", Christine ne sait pas qu'elle abandonne un prénom autrement plus aristocratique que celui qu'elle veut endosser. Elle ne le sait pas parce qu'elle est assez cultivée pour sentir que Christiane est "paysan", mais pas assez cultivée pour sentir que Christine est "petit-bourgeois", encore moins pour comprendre que Christiane est aristocratique. L'apprentie-citadine embrasse la cause petite-bourgeoise (vulgaire) en voulant fuir la cause paysanne et prolétarienne (vulgaire). Mais l'on sait bien que l'aristocratie a souvent plus de rapports avec la paysannerie qu'avec la bourgeoisie. Encore un tour dans la spirale bathmologique et notre Christine reprendra peut-être son beau prénom de Christiane. Les vulgarités se déplacent, et les fuir revient souvent à en provoquer le retour imprévu. Rien n'est plus mobile que ces signes qui permettent aux humains de se rassembler ou de se séparer, et en tout cas de se reconnaître.

mardi 17 août 2010

Le Quatuor


À gauche, le violoncelle. Au centre, l'alto. À droite et en haut, plus loin mais revenant, les deux violons. On notera que le violoncelle et l'alto sont bruns et accroupis, alors que les violons sont debout et blonds. La photo est prise à l'instant des pizzicatos.


samedi 6 février 2010

C'est pas grave



— Et toi, qu'est-ce que tu fais ? me demande Zoé, si ce n'est pas indiscret.

— Moi ? Musicien.

— Vous êtes musicien !! s'extasie-t-elle si fort que du coup elle revient au vouvoiement.

— Non, j'étais, j'ai arrêté.

— C'est pas grave, c'est bien aussi. Moi j'adore les musiciens.


dimanche 20 septembre 2009

Les Confessions (2)


J'ai connu une Malika, autrefois. Nous nous étions rencontrés sur le Minitel, où elle se faisait appeler Ambre. Elle habitait à Marseille, moi rue Linné, à Paris. Elle m'appelait parfois en pleine nuit, quand elle faisait l'amour avec un garçon, et laissait le téléphone décroché pour que j'écoute. Un jour de juin, elle a débarqué à Paris, sans prévenir. Elle m'a demandé de venir la chercher à la gare de Lyon, et nous nous sommes retrouvés quelques minutes plus tard dans un bar du boulevard Saint-Germain, où elle s'est empiffrée de gâteaux. Elle a dû en prendre trois ou quatre, on aurait dit qu'elle n'avait pas mangé depuis quinze jours. La bouche encore pleine de crème chantilly, elle m'a annoncé qu'elle voulait faire l'amour avec moi. Tout de suite. La rue Linné n'était pas loin, mais elle n'a pas pu attendre qu'on soit chez moi.

vendredi 13 février 2009

Vivre avec un animal




« Je le dis tout calmement : je voudrais les tuer ! »