mercredi 24 mai 2017
Les pavés et le croissant
samedi 20 mai 2017
Quel cinéma !
Je n'aime pas le cinéma, qui n'a jamais pour moi accédé au statut d'art véritable – même si bien sûr il y a de méritantes exceptions. Hier-soir j'ai regardé Exhibition (1975) de Jean-François Davy, avec la fameuse Claudine Beccarie, film que j'avais raté à l'époque. Je n'ai pas peur de dire que je suis plus intéressé par ce genre de cinéma que par celui qui aujourd'hui se prend pour de l'art. Eux, au moins, cherchaient quelque chose, qu'ils étaient très loin de trouver, certes, mais qui continue de pointer son nez sous nos latitudes post-modernes.
On aimerait bien sauter l'inévitable étape de la haine (la haine est évidemment trop dire, mais enfin, disons la haine, pour l'instant…) qui n'est que le signe de notre bêtise propre, cette haine qui suit l'amour défait, malmené, méprisé, ridiculisé, cette amertume affreuse qui suit l'amour comme une traîne inévitable et morbide, mais voilà, c'est impossible. Comment ne pas être amer quand tout nous indique notre propre bêtise, cette bêtise qui immanquablement nous ramène au point de départ quand nous avions soif de voyage. L'amertume n'est en réalité que l'envers de la lucidité, cette clairvoyance qui nous fait à chaque fois (ou neuf fois sur dix) voir les choses très clairement au commencement, dans une lumière crue mais innocente. Tout est donné, dans ces commencements, tout est là, en pleine lumière, il n'y a qu'à voir l'ébauche se détacher du fond. Ce n'est qu'ensuite que la chose se complique de ce brouillage social et psychologique inéluctable qui tient pourtant de la raison et de l'intelligence : on pondère, on accommode, on contextualise, on relativise, et toutes ces opérations qui devraient normalement nous permettre d'apprécier l'autre dans sa complexité et sa singularité nous le font perdre de vue complètement. La vérité s'éloigne du même mouvement qui amène l'intelligence et la parole. Souvent, le plus souvent, l'autre qui se pare de toute cette noble complexité n'est que ce qu'il paraît être et la soi-disant complexité qui l'habille n'est que le flou qu'un regard imprécis et lâche pose sur sa cible.
Pourquoi la haine ? Sans doute parce qu'elle garde en elle encore un peu du goût puissant de l'amour, ce goût auquel il est si difficile de renoncer une fois qu'on l'a eu en bouche. On pourrait bien sûr sauter cette étape et passer directement à l'indifférence qui suivra inéluctablement, on se sentirait plus intelligent, plus civilisé, mais l'amertume, je crois, provient de cette clairvoyance injustement discréditée qui nous donne à chaque fois ce terrible handicap sur le temps de la psychologie. L'oubli et l'indifférence qui l'accompagnent ne sont pas placés très haut dans notre système de valeurs, considérés qu'ils sont comme une faiblesse, comme une lâcheté, comme une impuissance, comme la morne veulerie ordinaire de ceux qui manquent d'ambition ontologique. On le sait, il y a une bêtise de l'intelligence, mais comment appeler cette incroyable bêtise du capon qui se déguise en intelligent — et qui l'est, bien sûr, en un sens, puisqu'ainsi il s'épargne (ou du moins le croit) ? Pourquoi la haine ? Eh bien justement parce que ces mollesses du cœur qui s'effraient d'un rien nous répugnent au-delà de tout ce qu'il est possible d'exprimer, parce qu'on a osé appeler amour un banal élan hors de la voie tracée, parce que le sentiment n'était rien d'autre que du sentimental. Il y a tromperie sur la marchandise, au minimum.
Le sexuel a été aboli ou est en passe de l'être, oui, je persiste et signe. Les femmes qui aiment faire l'amour sont de plus en plus rares. La plupart ne savent même pas de quoi il est question, d'ailleurs. Elles font oui de la tête et des cuisses mais elles sont déjà ailleurs, dans la parlote, dans le commentaire et la résistance intestinale. Je me souviens d'un temps où elles aimaient ça, où nous pouvions nous reposer sur elles du désastre mécanique qui habite presque tous les hommes, un temps où la drôlerie de l'acte favorisait l'improvisation concertante et la modulation humorale, où les mots et les gestes se combinaient en une puissante cocasserie à la fois tendre et désinvolte, joueuse et sérieuse, généreuse et désabusée. Pilule, SIDA, morale, pornographie omniprésente, images imprimées et ordinaires, il n'y a pas que les bordels qui ont fermé. Ce qui s'est rétracté, c'est toute l'imagination merveilleuse liée à la copulation et au désir, c'est ce qu'on nommait "le plaisir", dans les années 70 du siècle dernier. Ils sont tellement peu assurés de connaître ces choses-là, nos puceaux hystérico-numériques, qu'ils réclament constamment des mesures et des preuves, des chiffres et des croquis, l'éjaculation, masculine et féminine, comme un tampon sur l'acte. Montrez-nous le résultat ! Les stigmates. Bander, gueuler, gicler. Eh bien sûr, puisque le cinéma est passé par là ! Montrer l'immontrable, démontrer l'indémontrable, seule la semence-trace crève l'écran-crâne dans lequel nous habitons désormais en permanence. Fais pas ton cinéma, disions-nous, dans les années bénies où les femmes ne songeaient pas à s'épiler la touffe. Partout, on veut aller voir derrière l'écran, en coulisse, on i-érémise la douleur, le plaisir, la jouissance, la pensée, l'angoisse, la trouille, la perpendicularité homme-femme, la biologie des passions, le selfie branlatoire, l'œil n'est plus dans la tombe mais dans le vagin ou le trou-de-balle, belle victoire des atomes sur les cellules, de l'analyse sur la synthèse, du cliché sur l'imagination. Depuis que les adolescentes de tous les pays envoient par cam interposée leur trou du cul en trois dimensions à la terre entière en guise de CV, elles sont retombées en petite enfance, on voit ça aux peluches qui trônent sur leurs lits comme des ostensoirs censés les protéger de la disgrâce terminale. Rien de moins sexuel que ces exhibitions sans limites puisque personne ne touche. On couche virtuel : la vertu est sauve. Les nouvelles prostituées sont protégées des bites par les bits, enfermées dans les crânes technologiques hors-sol à haut débit, la carte bleue directement connectée au clitoris. Noli me tangere, sauf la Finance qui me fait gicler. Encore des frontières joliment abolies. Entre un éjaculat anonyme et une pluie de dollars, ça circule nuit et jour sur toute la planète, bruit liquide indifférencié, ça court dans les tuyaux, mais pas dans les corps. Cinéma ! Ils se font leur cinéma, en réseau, cinéma financé par des milliers de litres de foutre en perte, le Sopalin remplaçant le vagin. Infoutus de s'envoyer une lettre d'amour, ils copulent en croisant des pixels. L'exhibition ne montre plus que la panne générale du système impuissant et sans sujets. La scopophilie globale ne raconte plus d'histoires, elle tourne en boucle, informelle, hubrique plutôt que lubrique. Alors qu'elle recouvre tout, elle éteint tout, elle est un tout qui dissout les individus en une lave stérile et mélancolique. Derrière l'écran il n'y a que des machines, des décors au rebut, des câbles, beaucoup d'argent entassé, et une montagne de cadavres.
Reviens, Claudine !
vendredi 19 mai 2017
Épilation
dimanche 14 mai 2017
Malédiction
L'amour inemployé, est-ce que ça s'écrit ou même, est-ce que ça se dit, seulement ?
Je n'écris pas, j'entends. J'invoque les oiseaux, les ombres et la mer alliée au soleil. Je ne recueille que les ossements brûlés du temps en lambeaux, suspendus à l'arbre mort, du temps arrêté parmi les cris sourds d'un crépuscule blanchi d'effroi. Que me servent les fleurs, les parfums, les musiques, le jardin, la pulsation brûlante de la transe et la pourpre odorante de ton sexe, quand la chambre ne parle que d'un retour impossible et d'un deuil interminable ? J'ai beaucoup réfléchi… et je t'ai vue dans le miroir sans me reconnaître.
Les corps gonflés flottent à la surface ; de temps en temps, un oiseau vient se poser sur un noyé. C'est l'île joyeuse qui s'offre au désastre. La brume peu à peu recouvre ces abandonnés qui servent de repas. Un pâle soleil rend la cérémonie funèbre indolore. Sa vérité ne réchauffe plus et ces âmes n'ont même pas froid. On est à la porte du ciel. Personne ne peut comprendre. Les lourdes gouttes qui tombent une à une du sombre nuage suspendu au-dessus des hommes dans l'âme qui déborde de dégoût.
Je sais quelle consolation une femme qui souffre peut trouver en moi.
mercredi 10 mai 2017
K. 331 (2)
« Maintenant, tout est dit. » C'est ce qu'elle m'a écrit, le lendemain, elle, l'incroyante. La mort dit tout, d'un seul coup. Sa voix sèche aspire tout l'air qui enveloppe les individus et leur donne une place dans le monde, qui remplit leurs poumons. Il n'en reste plus pour la parole, pour l'inspiration, pour l'aspiration à, tout est soufflé, brutalement expiré. C'est un vide net : « Tout est accompli. » Renvoyée au presque rien de l'existence, dormir, se nourrir, tenir debout, aller du matin au soir sans s'effondrer, ne pas devenir folle. Les variations de la vie vivante – les mille et une variations – paraissent si vaines, alors, si répétitives, qu'elles semblent ne plus parvenir à être autre chose qu'un horrible bégaiement. Que lui a-t-on enlevé, en lui ôtant son fils ? Quelle pièce de l'organisme a-t-elle été retirée de l'ensemble, qui faisait à peu près fonctionner la fiction qu'on nomme la vie d'une femme ? J'ai entendu sa voix se briser comme du verre. C'est comme si quarante années avaient été rayées d'un seul trait. Elle bégaie. Elle a une voix de petite fille.
La fêlure était déjà là, bien sûr, je le savais. Il y a ce jeu, ce petit jeu entre les phrases, ces silences juste un peu trop longs, ces endroits où la peinture est écaillée. On ne sait jamais ce qui va provoquer la rupture, comment elle va advenir, mais on sait que tout est là, déjà, que tout est en place pour que la tragédie donne le dernier coup, celui qui va faire passer une forme organique, belle, à l'état de pantin désarticulé, qui va faire d'une parole pleine une suite de sons inarticulés, qui va désorganiser l'ensemble qui ne tenait que par très peu de choses, on le voit alors, on le comprend subitement. L'air est dans le mot, qui lui fait mordre la poussière.
La nudité de la musique de Mozart est un impitoyable révélateur, fil sur lequel on marche, qui relie deux rives : le jour, la nuit. Quand on est sur le fil, on sait ce qu'est la vie. Impossible de s'arrêter, impossible de ne pas respirer, de ne pas voir le terme qui approche, le sens a eu à peine le temps de sortir de son sous-bois que déjà il lui faut rendre gorge et revenir à l'état de souffle neutre, le dernier. Que faisait Boris sur ce chantier ?
Oui, les corps sont infinis, ils perdurent, ils passent toutes les frontières, quand ils vont rejoindre l'incommensurable, l'envers du temps, et chaque apocalypse personnelle creuse dans la réalité un gouffre qui aspire toute la vie alentour, faisant sortir le temps de ses gonds. Les enfants sont éternels mais l'éternité est si semblable à la mort…
Elle me dit : « Ils l'ont fait beau, tu sais. Il est beau. » Nous avions essayé nous aussi de rendre notre mère belle, pour son dernier voyage, mais je n'ai pas aimé son air de statue, pourtant, un air dur, minéral, qui ne lui allait pas du tout. Il y a pourtant une vérité, là, dans ce corps rendu à son temps vrai, infini, débarrassé de sa psychologie, délivré d'une vie que nous avions façonnée, aussi, par notre regard et notre amour, c'est-à-dire notre besoin. Quand elle revient me hanter, dans mes rêves, elle est souvent très dure, méconnaissable, et je sais maintenant que celle-ci est aussi réelle que celle-là. La terreur n'est jamais loin. On marche sur un fil. Il est tranchant.
Une mère n'est complète qu'avec la totalité de ses enfants dans son sillage. Ils sont un système stellaire, une structure, une figure, géométrique autant que symbolique, instable dès lors qu'un de ses côtés manque. Tant que le travail n'est pas terminé, elle est incomplète, et dès qu'il est terminé, elle est menacée de cette même incomplétude. C'est la raison pour laquelle une femme est toujours inquiète, même quand elle n'est pas mère, car elle sait obscurément que son destin biologique est de mettre au monde la mort, d'en permettre la présence cachée parmi nous, cette présence qui par contraste nous fait croire à la vie. Il faut bien que ça continue, pourtant, et même qu'on s'amuse un peu : si les femmes sont coquettes et superficielles, c'est précisément parce qu'elles sont les gardiennes du gouffre vers lequel nous nous précipitons avec une joie touchante.
mardi 9 mai 2017
K. 331
Elle me fait fondre en larmes. Malgré la marche turque, c'est ma sonate préférée. Le thème de l'andante est sans doute la chose la plus bouleversante que je connaisse dans toute la musique.
Le 7 mai, je suis tombé dessus par hasard, et je n'ai pas eu envie d'écouter la Tribune des critiques de disques qui traitait de cette sonate. J'ai donc éteint la radio. Comment aurai-je pu me douter qu'il allait mourir à ce moment-là, le jour où la France…
Mozart avait composé cette sonate à Paris, alors que sa mère venait de mourir. Il avait vingt-deux ans. Mon père la joue à ma mère alors qu'ils viennent de perdre leur enfant. En rentrant du cimetière, il se met au piano, et joue le premier mouvement. Je les imagine, au salon, le vieil Erard, le chien, le buste noir de Beethoven, et le pastel de Mozart au-dessus du piano, l'odeur de tabac dans le grand pot de bois, épais et profond. Les autres, où étaient-ils ? Je suis devenu musicien ce jour-là, par fidélité à cette impossible absence. Est-ce qu'il pleure ? Est-ce que Maman reste là, assise, est-ce qu'elle va se coucher, est-ce qu'elle prépare une boisson ? Est-ce que la pensée du suicide la traverse ? Est-ce qu'il lui prend la main, est-ce qu'elle vient s'asseoir près de lui, au piano ? Non, bien sûr, elle est déjà en train de s'occuper du jumeau, Emmanuel, le survivant, et de préparer les trois autres pour le bain. Jérôme est dans son petit cercueil blanc, il est resté seul, là-bas au cimetière, près du chemin de fer. Si beau…
Au téléphone, elle me dit, dans un sanglot : « Même pas… vingt-neuf ans ! ». Pourquoi jouer Mozart dans un moment pareil ? C'est une berceuse. Il faut consoler, bien sûr, mais consoler qui ?
lundi 1 mai 2017
Le petit coussin de velours bleu
lundi 24 avril 2017
Pierre Boulez est mort
Ce matin, je me lève, et je réalise que Pierre Boulez est mort. Tout le monde s'en fout, mais ça m'a fichu un coup au moral. J'avais pris l'habitude de vivre dans le même monde que lui. Je ne l'ai pas connu, je n'ai pas travaillé avec lui, je n'ai pas été son élève, mais j'ai tant appris de lui, pourtant. C'était une sorte de boussole, de repère, de phare. Non seulement sa musique, ses écrits, ses cours, son activité de chef d'orchestre, mais encore son corps, sa voix, sa démarche, ses gestes, son "style" étaient pour moi une référence, quelque chose de solide à quoi je pouvais me raccrocher.
Boulez est émouvant, bien plus qu'on ne le croit généralement. Il se tient ; d'accord, il se tient, ça c'est certain. Il ne dévie pas car il a acquis son savoir et son goût d'une manière extrêmement concrète. C'est plus assuré que le savoir qu'on trouve dans les traités, c'est le savoir de l'artisan, même si l'un n'oblitère pas l'autre. Mais Boulez est allé très vite (Boulez est un homme pressé qui prend son temps) au concret, au pratique, à l'instrumental, et la direction d'orchestre est venue de la même manière. Moins de gestes, plus d'efficacité. La leçon de Webern : moins de notes, plus d'émotion. Que le plus petit déplacement d'air provoque une tornade à l'autre bout du spectre. Les pudiques sont souvent d'un orgueil démesuré. Si Boulez prend son temps, c'est qu'il a construit sa vie comme sa musique, avec méticulosité et acharnement. Le temps lui manquait, mais il en a fait grand usage dans sa musique, de ce temps si dense, si précieux. Ce qui émeut dans ce corps tout entier engagé dans l'écriture du temps, c'est la morale simple et solide de celui qui travaille son instrument jusqu'à ce que celui-ci soit "naturellement" devenu une part de lui-même, morale alliée à une oreille d'une finesse époustouflante ; toute la vie de Pierre Boulez fut prise sous le contrôle de son ouïe, et ce contrôle ne s'est jamais relâché.
Je n'écris pas, j'entends. On pourrait soutenir que pour Pierre Boulez, c'est l'inverse. Il écrit avant d'entendre. L'oreille ne lui sert qu'à contenir ou développer, consolider ou valider, ce qu'il veut écrire. Il possède une volonté-d'écrire qui peut aller éventuellement jusqu'à l'absurde. Le savoir concret dont je parle plus haut, son oreille, lui ont fait abandonner ces chemins arides et sans issue, certes, mais il n'a pas perdu son temps en les parcourant.
vendredi 21 avril 2017
Vous n'avez rien à déclarer ?
dimanche 16 avril 2017
Semaine sainte
« Tu me manques ! — Arrête de me culpabiliser ! »
Passion, donc. Passion. C'est cela le nœud. La passion de l'herbe coupée, du lilas en fleurs, la passion des chants d'oiseaux, la passion du désir à travers les heures creuses, creusées et pourtant jamais si pleines, inhabitées d'autre chose qu'elles-mêmes.
Si l'on pouvait voir les odeurs, on habiterait à nouveau dans le jardin d'Eden. Mozart. Écrire à neuf. La semaine est toujours sainte, quand on y est comme un enfant perdu qui cherche le sein de sa mère. « Pince-moi le bout des seins. » Par la fenêtre ouverte, je vois le néflier, l'herbe coupée, et j'entends les sons du soir qui vient. Luna est bien tranquille dans sa tombe.
Parfois, on écoute parler quelqu'un, on écoute vraiment, et ce qu'on entend a l'air d'avoir été écrit par trois ou quatre scénaristes différents qui auraient travaillé sans se concerter, comme si notre interlocuteur avait pioché un peu au hasard dans les fiches incomplètes qu'il tient sur sa propre vie.
Si je lui dis qu'elle me manque, qu'est-ce que je veux dire exactement ? La vérité est que je veux surtout qu'elle entende qu'elle me manque.
Le E de dessein, qu'ajoute-t-il au dessin ? Le désir. Cette voyelle muette remet de la chair sur le croquis. Les constellations remarquables s'ordonnent selon un vœu, celui du manque. L'élan de la passion est un destin, celui de la liberté. On peut toujours refuser une passion.
Entre le goût (gusto) et le juste (giusto), il n'y a que peu de choses, de même qu'entre le goût (taste) et le tact (le touché, la mesure). Je suis content d'avoir enfin trouvé, dans le merveilleux Dictionnaire des Intraduisibles, de Barbara Cassin, quelque chose qui me conforte dans mon intuition de toujours. « Ainsi l'abbé Trublet n'accorde un rôle actif au sentiment du beau qu'à ceux qui possèdent une véritable culture : “Les arguments demandant une instruction, il appert que l'appréciation du beau appartient en premier lieu aux gens possédant un goût cultivé : le dilemme est tranché en leur faveur.” Mais la thèse originale de son livre est que plus le goût, c'est-à-dire le goût cultivé, se développe, plus le sentiment et la raison sont appelés à se fondre. » La raison et le sentiment, unis enfin, à force de culture, de goût éduqué, affiné, distingué, mûri par les générations qui ont déposé cette intelligence instantanée au sein de quelques individus.
Lente montée au calvaire. J'ai deux jours de retard sur le programme. Le jour de la Résurrection, j'ai envie de vomir toutes mes tripes. Fièvre intense, douleurs partout, peau gercée comme si l'on l'avait râpée, maux de tête qui empêchent de dormir. Pourquoi est-elle venue dans ma vie ? Pourquoi ? Choral de la douleur. Aucune musique ne m'apaise. Les sons m'arrivent par le cul. La musique me tue.
Fais-moi une place, Luna.
mercredi 12 avril 2017
Cité Martignac
vendredi 7 avril 2017
Partita
dimanche 2 avril 2017
Cathédrale engloutie
vendredi 17 mars 2017
Le goût
Lautréamont
mardi 14 mars 2017
L'Ancien Temps en treize points
1. Jadis si je me souviens bien, on pouvait demander son chemin à un agent de police, et on pouvait même lui demander de nous protéger de la racaille.
mardi 28 février 2017
Questions
samedi 25 février 2017
Gesangvoll, mit innigster Empfindung
mercredi 15 février 2017
Saint Valentin
Ce soir à Carrefour, j'en ai laissé passer deux. Deux hommes à bouquet. Ils n'avaient que ça, alors que j'avais des poireaux, des carottes, du céleri, du pâté, une baguette sous plastique et du vin de cuisine. La caissière leur a proposé d'enlever l'étiquette. Ils ont accepté, en plaisantant. Elle ne m'a pas proposé d'enlever le prix sur les poireaux, ni sur le pâté. Je n'ai rien dit. On n'a pas plaisanté. J'ai pensé à Sophie Flamand, et je me suis dit que ma bourgeoise elle allait pas être joise. Je suis pingre et aigri, et le jour de la saint Valentin, j'achète des poireaux, des carottes, du céleri, du pâté, une baguette sous plastique et du vin de cuisine. Et les caissières ne plaisantent pas avec moi.
dimanche 4 décembre 2016
Ta Chatte (lettre)
Ne sois pas offusquée, Très Chérie, ta vulve est un chef-d'œuvre, il est normal que je l'admire et l'adore. Jamais je ne m'en lasserai. J'écrirais des pages et des pages sur elle, si j'en avais le droit. C'est un trésor que je vénère. Mais plus encore que de la vénération ou de l'adoration, c'est de l'amour et de la tendresse. Merci d'exister, merci d'être qui tu es, merci de m'avoir donné ton corps.
Pour célébrer ta vulve et ses effluves, il faudrait écouter Im Abendrot, de Schubert, en boucle. Et Du bist die Ruh, du même Schubert. Tu es le repos, / La paix clémente, / Tu es le désir / Et ce qui l'apaise. « Mes yeux et mon cœur »… Entre en moi / Et ferme / Derrière toi / La porte. Comme je voudrais lire ces quatre vers à moi adressés, par toi !
En t'écrivant, j'écoute Asturiana et Nana, de Manuel de Falla, chantés par la très belle Teresa Berganza.
Tu vois, c'est amusant, nous parlions hier de crudité du discours, et j'étais insatisfait de ce que je t'avais dit. J'aime la crudité du discours sexuel, oui, mais surtout quand elle est contrepointée d'un désir amoureux et d'une vénération sincère qui lui ôte son caractère vain et parfois ridicule. Les quatre musiques que j'ai choisies le disent à leur manière. On peut parfaitement désirer une femme, son sexe, sa peau et ses humeurs, et tous ses défauts, on peut même désirer la brutaliser, avec en fond cette qualité d'amour qui relève de la berceuse et du culte. J'aime la crudité lorsqu'elle est la vêture paradoxale d'un respect profond, un voile acide et joyeux qu'on dépose sur une tendresse vertigineuse. C'est dans le contraste entre la violence et la douceur que l'amour exhale ses parfums les plus forts. La crudité peut être de la pudeur majuscule.
Tu te trouves visiblement dans une configuration astrale particulière* qui attise tous les regards et qui te rend désirable à un point extraordinaire. Tu es belle comme jamais parce que tu brûles et que tu laisses s'ouvrir des portes qui peut-être n'avaient pas assez servi. Tu es dans le plein épanouissement de la fleur gorgée d'odeurs autour de laquelle ton être s'enroule depuis ta puberté. Je suis persuadé que tu dégages ce ce moment même des arômes puissants ; je peux presque les sentir d'ici. Tu sais que j'adore te manger le con et le cul, que toujours je me suis régalé de tes odeurs, et, ce matin, je crois en être cerné. C'est pourquoi je t'ai envoyé cette photo que j'adore. Ta chatte, au seuil de la vie et de la mort, ta chatte suave, délicate et onctueuse m'enivre comme un alcool fort ; je n'oublie pas. En écrivant ce mot, je bande. Je t'aime comme au premier jour. J'entre en toi et je ferme derrière moi la porte. Tu es ma Chérie et tu le resteras.
(*) Uranus et Jupiter mondiales circulent dans sa maison V, maison des amours, et elles sont en harmonie avec Mercure et Saturne, la planète des rencontres et Saturne le maître de son ascendant, toutes deux recevant la conjonction de Saturne.
lundi 19 septembre 2016
Les jolies femmes et l'imagination
vendredi 2 septembre 2016
J'apprends à parler
vendredi 26 août 2016
Quelles listes ?
Si l'on écrit pour ceux à qui l'on doit expliquer ce qu'on écrit, c'est déjà la moitié du plaisir qui se perd.
mardi 23 août 2016
La smilangue
vendredi 19 août 2016
Savoir-vivre (ensemble)
mercredi 17 août 2016
La langue de chacun et celle de personne
La langue avait eu du mal à appartenir à tous, mais il fut une époque où c'était à peu près le cas, je m'en souviens. Puisqu'elle appartenait à tous, elle était notre bien commun, au même titre que nos paysages, nos églises, nos frontières et notre nourriture. Cela permettait de voyager d'une province à l'autre, d'une classe sociale à l'autre, d'une classe d'âge à l'autre, d'un niveau de langue à un autre niveau de langue, et de parvenir à se comprendre sans difficulté majeure, même s'il y avait des particularités qui signalaient les régions, les classes, les âges, les situations, et parfois marquaient des antagonismes souvent profonds et quelquefois violents entre ceux-ci. Les années 60 et 70, pour des raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici, ont transformé notre rapport à la langue en profondeur. Celle-ci a cessé petit à petit d'appartenir à tous pour appartenir à chacun. Puisque la langue appartenait désormais à chacun, il était normal qu'elle soit privatisée, et, de privatisée à privée, il n'y a avait qu'un pas, qui est aujourd'hui franchi. Il n'y a donc aucune raison de s'étonner que d'une langue, la langue française, on soit passé à des langues. Même si le phénomène des langues régionales a joué un rôle dans cette transformation du paysage linguistique, ce n'est pas à elles que je pense. Je pense d'abord à la langue que chacun désormais s'est cru autorisé a aménager, à personnaliser, comme on le fait d'un appartement ou d'une voiture. Au fur et à mesure que la littérature cessait d'être une référence, la référence, chacun se bricolait dans son coin son petit français de poche, encouragé en cela par les dictionnaires qui, après avoir été normatifs devenaient descriptifs, et par l'École qui cessait de croire à sa mission jusqu'à s'effondrer complètement sur elle-même quarante ans plus tard.
La démocratie numérique et ses zélotes assermentés ont bien entendu accéléré encore la tendance et a parachevé l'œuvre qui arrive aujourd'hui à son terme.
Vous prétendez lutter contre un ennemi qui vous assiège, mais vous n'avez plus pour ce faire la puissance et l'assurance que donne une langue commune. Vous mettez de nombreuses embarcations à la mer mais elles ont toutes un trou béant dans la coque. Toutes ces voix qui s'élèvent ici et là sont des miettes de pain qui seront mangées avant que vous ne trouviez votre chemin.
dimanche 31 juillet 2016
L'amour
vendredi 29 juillet 2016
Le prénom
vendredi 1 juillet 2016
30 CH
Je lis de plus en plus souvent le mot "audiophile", dans des commentaires ou même des textes sur la musique. Comment en est-on arrivé à substituer au classique "mélomane" ce terme absurde d'"audiophile" ? L'audiophile est celui qui aime le son. Le son n'est évidemment pas la musique, pas plus que les mots et les phrases ne sont la littérature.
mercredi 29 juin 2016
S'exprimer
Existez-vous ? C'est une question de pure forme car si vous me répondez c'est que vous n'existez pas. Avez-vous déjà essayé de vous exprimer, de sortir quelque chose de vous, donc ? L'expression est-elle le contraire de l'impression ?
Il vous vient à l'esprit les grandes dégoulinades du scherzo en ut dièse de Chopin. Vous ne savez pas pourquoi elles vous font tout à coup penser à ces rideaux en perles de plastique, aux portes des maisons dans le midi. Mais il est temps de prendre congé. Il retrouve un peu de gaieté, enfin. Vous n'aurez évidemment rien appris d'intéressant sur ses livres, mais vous pourrez raconter une ou deux anecdotes à votre petite amie qui vous a bien sûr poussé à le rencontrer. Au revoir, merci. Vite, le métro. La vraie vie. Alors ? Oh, tu sais, un type banal, en somme. Banal ? Comment ça, banal ? Je le savais, tu n'as pas su le faire parler, lui donner envie de s'exprimer. Mais tu n'avais qu'à y aller, toi, tu aurais sûrement su lui donner envie de s'exprimer ! C'est toi qui voulais que je le rencontre, moi je n'en avais pas envie. Tu m'énerves. Tu gâches toutes tes chances ! Des chances de quoi ? Allez, vas-y, dis-moi, des chances de quoi ? Tu es un raté. Et toi une midinette, une rêveuse, tu aurais dû te mettre avec quelqu'un de célèbre. Tu es un raté et tu me fais chier. Elle va pleurer dans la chambre. Il allume la télé.
Eh bien, en voilà de l'expression ! Voilà comment de vrais gens s'expriment dans la vraie vie. Cette idiote voudrait que leur vie soit un peu plus littéraire, mais elle ne comprend rien à la littérature. Comment peut-on concilier la littérature avec le fait d'aller chier tous les matins après le petit déjeuner, je vous pose la question. Elle lui parle de ressenti, mais elle est constipée. Je me demande d'ailleurs si ceux qui parlent de "ressenti" ne sont pas tous constipés, ce qui expliquerait qu'ils insistent sur ce qu'ils ressentent : ils ont le temps d'y penser. Elle a dit : « Tu me fais chier ! » Mais non, justement. On ne peut pas dire qu'il y réussisse. Il se demande si son amie ne préférerait pas vivre avec un homosexuel. Finalement. Tout bien considéré. Elle existe drôlement, n'empêche ! Elle existe suffisamment pour lui donner envie de ne pas s'exprimer devant elle. À sa manière, lui aussi est constipé. Il passe beaucoup de temps aux toilettes, avec des livres. Quand il est aux toilettes avec un livre, il pense qu'il n'existe pas, et ça le soulage terriblement. Mais il y a toujours un moment où elle vient tambouriner à la porte des toilettes en lui disant : « T'es mort ? » Et ça la fait rire. Il répond oui, machinalement, mais il se dit : « Oh oui, si je pouvais être mort, au moins quelques minutes par jour ! » Quand elle lui a dit qu'il était "un raté", il a pensé que ceux qui réussissent leur vie se laissent mourir à de certains moments, sans que personne ne s'en aperçoive. Lui ne sait pas faire ça. Elle a raison, il rate tout. Quand il veut s'exprimer, c'est un ratage complet, à chaque fois. Même lui ne comprend pas ce qu'il est en train de dire. Surtout lui. Les autres semblent comprendre, ou alors font semblant. Et quand par miracle il trouve les mots exacts pour dire ce qu'il a sur le cœur, tout le monde le regarde avec de gros yeux de poisson mort. La seule personne qui le comprendrait correctement serait son chien s'il en avait un. Il a emménagé avec son amie parce qu'il pensait que ce serait comme d'avoir un chien, mais il se rend compte que ce n'est pas du tout pareil. Ah non, alors, pas du tout ! Les chiens ne vous envoient pas rencontrer un écrivain. Ils vous accompagnent, ça oui, mais ce n'est pas pareil. Les chiens vous permettent de draguer au square et ils ne vous traitent pas de "raté". Ils ne veulent pas d'enfants. Ils ne tiennent pas absolument à partir en vacances. Ils ne vous parlent pas du dernier film qu'ils n'ont d'ailleurs pas vu et surtout ils ne parlent pas de leur ressenti. Ils existent, leur existence réchauffe la vôtre, et c'est tout.


























