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lundi 22 septembre 2025

Lejana Tierra Mia

 


Je voudrais être capable de dire ce qui atteint un homme dans la musique qu'il écoute et qu'il aime — qu'il écoute parce qu'il l'aime, et qu'il aime parce qu'il l'écoute —, ce qui le modifie et le porte plus loin que lui-même. Je n'y parviendrai sans doute jamais, mais je ne vois pas de but plus noble à poursuivre dans la vie qui me reste. Je dis dans la musique, mais ce peut être dans une chanson. Je ne crois pas que ce soit si différent que ça. Ce n'est pas la qualité intrinsèque de la musique, qui est ici en cause, mais une qualité, une qualité qui ne se laisse pas définir, qui n'offre pas de prise à l'intellection. Une qualité sans qualité, une inqualifiable qualité. 

Écoutant pour la millième fois Lejana Tierra Mia, de Carlos Gardel, je suis envahi d'une nostalgie première qui reprend instantanément sa place, comme si elle ne l'avait jamais quittée. On croit que la nostalgie prolonge un état d'innocence, qu'elle le corrompt petit à petit au fur et à mesure que les années s'ajoutent aux années. Je ne le crois pas. Je ne le crois plus. Il existe une forme de nostalgie qui ne vient pas de l'existence elle-même, qui provient peut-être d'une mémoire occulte qui nous traverse et que nous portons en nous dès l'origine, et qui reste silencieuse des années durant, à couvert dans les plis de nos tissus profonds. 

Lejana Tierra Mia m'a longtemps servi de message d'accueil, sur le répondeur téléphonique que j'avais à Paris, entre 1986 et 1990. Mes pauvres correspondants devaient patienter deux minutes et quarante secondes avant d'avoir le droit de laisser un message. On pourrait penser que les trois quarts d'entre eux perdaient patience et raccrochaient avant le bip libérateur. Ce n'était pas le cas. La plupart me demandaient au contraire ce qu'était cette chanson que l'immense majorité ignorait, et me remerciait de la leur avoir fait entendre. 

Un lecteur m'a envoyé un très aimable message, m'écrivant que mes textes étaient « roboratifs ». Je ne sais pas pourquoi j'avais dans l'esprit une définition fausse de cet adjectif. Enfin, pas tout à fait fausse, ou même pas fausse de tout, mais que j'amplifiais d'une connotation péjorative qui semble-t-il n'existe pas. Cette connotation, familiale je crois bien, ajoutait à ce mot une idée de pesanteur digestive, comme dans l'expression « étouffe-chrétien ». Un plat roboratif était un plat nourrissant (fortifiant) certes, mais un peu trop. Or je ne vois mentionnée cette nuance nulle part dans les dictionnaires. Il y a une langue autour de la langue, une traînée de langue qui enrobe la langue officielle d'une gangue officieuse et privée, d'une sorte de léger délire fait d'écarts parfois articulés mais le plus souvent inconscients qui s'établit à l'intérieur d'un foyer. La langue familiale est une chose peu étudiée. 

C'est lors d'un ballet de Pina Bausch que j'ai découvert Carlos Gardel, à la fin des années 70. Ce fut une véritable révélation. Il n'y avait a priori aucune raison pour que cette musique me plaise. Ce n'était pas mon genre. Je n'ai pas réagi immédiatement, mais une dizaine d'années après, je me précipitai à la Fnac et achetai tous les disques de lui que je trouvai. Plus j'écoutais cette musique moins je comprenais l'effet violent qu'elle produisait sur moi. Aucun effet de mode, aucune justification strictement musicale ou sociologique n'était en mesure d'expliquer l'ébranlement profond qu'elle causait en moi. Était-ce la voix du chanteur, sa manière souveraine de jouer du rubato, était-ce la musique elle-même, était-ce l'effet de distance historique (ce n'était pas du tout à la mode, alors), à une époque où tout ce qui n'était pas résolument tourné vers l'avenir dans l'art nous semblait détestable, ou encore les circonstances qui me l'avaient fait connaître, la manière dont Pina Bausch avait mis ses images sur le tango argentin, des images paradoxalement silencieuses, des images et des gestes en noir & blanc, une banalité et une érotisation des corps indissolublement liées ? Tout cela, qui allait avoir de grandes conséquences sur mes goûts futurs, s'inscrivait dans des couches si profondes que je n'en percevais que des reflets confus et indéchiffrables. 

Il y a des motifs roborants, qui nourrissent les cellules imperceptibles n'affleurant jamais à la surface caractérisée de l'être mais qui sont pourtant plus déterminantes que celles qui nous sont familières et que l'on revendique. C'est la vie musicale des organes, qui ne sont pas seulement matière et chimie, mais aussi rythme et vibration, mémoire et affects. On oublie parfois que le vocable « vocation » vient de « voix » (vocare). C'est un appel, c'est une voix qui nous parle, ou qui parle en nous. C'est aussi une destination, la destination toujours unique de l'individu, la direction, le chemin qu'il ne peut parcourir que solitaire. La vocation ne vient pas de nous, mais de l'extérieur, nous ne la construisons pas ; elle nous est donc donnée, ou transmise. « Avoir vocation à » signifie aussi être « qualifié pour ». Tour cela fait penser au « don », qui n'est pas le « talent », même s'ils sont indissociables. On répond à une invitation, ou on n'y répond pas — mais encore faut-il l'avoir entendue. 

Carlos Gardel a en moi son pendant portugais, Amalia Rodrigues. Ces deux-là sont intouchables, dans mon petit monde. On me parlera de tango, on me parlera de fado, oui, on discutera des mérites respectifs de ces traditions, mais la vraie question n'est pas là. J'aime le tango, j'aime le fado, c'est entendu, mais à vrai dire je m'en fiche un peu. Je ne suis pas un militant des traditions populaires. Elles m'ont intéressé, j'ai beaucoup appris à leur contact, elles peuvent me séduire, mais je ne me sens pas leur vassal. La plupart des tangos qui se jouent aujourd'hui me sont littéralement insupportables (et pas seulement le sinistre Piazzolla, que je déteste). D'ailleurs Carlos Gardel ne chante pas que des tangos. De la même manière que j'ai aimé un chien, et pas les chiens, de la même manière que j'ai aimé telle femme, mais pas les femmes, j'ai du mal avec les espèces, avec les groupes, avec les races, avec le pluriel. Il m'a toujours semblé impossible d'aimer les gensles hommesles enfantsles bêtesles poissons, que sais-je. Je me méfie instinctivement de ceux qui ont le cœur trop grand, trop général, trop enclin à l'abstraction, qui voient bien de loin mais mal de près, qui se sentent les frères de ceux qui souffrent au bout du monde mais qui se conduisent comme des brutes à l'égard de celui qui dépérit près d'eux.

Et pourtant… Je me suis ouvert de cette question avec ma mère, sur le tard. Je lui ai demandé pourquoi, à son avis, j'étais si sensible à Carlos Gardel, sans que rien dans ma vie ou mes origines ne vienne expliquer cette dilection. Elle m'a répondu, à ma grande surprise, que ça ne l'étonnait pas du tout. Elle avait l'habitude, jeune, en Corse, de danser sur les chansons de Gardel, et, au lieu des valses de Chopin, elle préférait jouer des tangos au piano. Elle n'en avait jamais parlé, ni à moi ni à quiconque, je crois. Nos goûts ne sont jamais complètement nôtres, la sincérité de ce que nous sommes n'est jamais là où nous la croyons. La voix (la vocation) avait traversé silencieusement les corps et les âmes, les générations. 

dimanche 17 mars 2024

Contre la danse


J'ai en horreur les trémoussements qu'on appelle “danses”. Aussi loin que remonte ma mémoire, j'ai toujours trouvé ça honteux, et même déshonorant, de danser. Cela m'est arrivé plus d'une fois, pourtant. Ma seule excuse est qu'il s'agissait de “slows”, c'est-à-dire d'une non-danse qui n'existe que pour nous donner le droit durant quelques instants d'entrer en contact avec le corps de la fille convoitée. Le slow, c'était le Messenger de mes jeunes années. 

Il me semble impossible d'aimer à la fois la musique et la danse. Ces deux réalités se repoussent, elle sont radicalement incompatibles. La musique institue précisément dans l'être ce quelque chose que la danse révolte. La loyauté. 

Pourtant j'ai longtemps vécu avec une danseuse. J'ai aimé la voir et l'entendre faire ses exercices, le matin. J'ai aimé ses pieds meurtris, ses mollets musclés, ses collants, l'odeur de la sueur, dans la pièce où elle évoluait. J'ai aimé ce milieu : j'ai aimé fréquenté des danseuses. J'ai aimé désirer leurs corps, les observer, j'ai aimé les moiteurs des vestiaires, assister aux répétitions, m'agacer parfois aux ballets auxquels j'étais convié, mais qui ne me décevaient jamais complètement, fasciné que j'étais par ces corps que souvent je voyais nus, ou presque. 

J'ai dansé deux fois, hormis les slows mentionnés que je ne regrette pas. La première fois, c'était au mariage de l'un de mes frères, à Annecy. Je devais avoir quinze ans et je m'étais étonnamment décidé à inviter une jolie jeune fille à danser, car je ne voyais pas d'autre moyen d'entrer en contact avec elle. Je n'ai heureusement aucun souvenir de la danse elle-même, mais Sylvie est devenue une amie, une amie charmante, un peu plus âgée que moi, que j'ai fréquentée quelques années sans jamais coucher avec elle, à mon grand regret. Elle détenait des secrets que j'étais avide de découvrir. La deuxième fois que j'ai dansé, c'était peu de temps après, lors d'un bal costumé auquel j'avais été convié par la maîtresse de maison qui était amoureuse de moi. Plus déguisé que les autres, je n'étais pas costumé, je portais des bottes en caoutchouc bleu et blanc, ridicules, et je n'ai pas osé refuser lorsqu'elle m'a invité à danser la valse. Rarement dans ma vie j'ai été aussi humilié. 

Pour être tout à fait honnête, je dois convenir que j'aime le tango, que j'aime la valse, et que j'aime certains ballets classiques. J'ai aussi beaucoup aimé, dans les années 80, les ballets de Pina Bausch, et quelques autres compagnies de danse contemporaine. Je me rappelle avoir été très impressionné par un solo dansé de et par Susan Buirge sur le Jésus que ma joie demeure, de Bach, interprété par Lipatti, et j'ai revu récemment avec beaucoup de plaisir les chorégraphies de 1913 de Nijinsky. Il y a quelques jours, j'ai regardé le film de Cédric Klapisch intitulé En Corps. J'ai été troublé. Ce film qui m'a beaucoup intéressé a fait revenir beaucoup de souvenirs à la conscience, mais il m'a également mis très mal à l'aise. J'aimerais le revoir, pour essayer de comprendre la confusion qu'il a suscitée en moi. La danse classique et la danse contemporaine sont des mondes très différents, pour ne pas dire opposés. Quand j'avais dix-huit ans, je méprisais la danse classique, ce qui n'est plus du tout le cas aujourd'hui, où c'est au contraire la danse contemporaine qui soulève beaucoup d'interrogations en moi. Devant le film, je n'ai pas pu m'évader d'une sorte d'impasse tétanisante, d'un malaise profond. 

Je suis consterné par les trémoussements de mes amis, de mes amies. Je leur en veux de se déshonorer ainsi, de profaner ce qu'ils ont de plus précieux, leur corps. La danse devrait être réservée à des cérémonies où le sacré se donne à voir dans ses manifestations corporelles et érotiques. Voyant danser qui j'aime, je pense à ces larges pots, dans les cuisines, desquels dépassent toutes sortes d'ustensiles dressés bêtement, des louches, des cuillères, des spatules, des couteaux, en une forêt chaotique et grotesque : image caricaturale de nos sociétés modernes. Je n'ai rien contre la transe, à condition qu'elle s'accompagne d'une longue et solide tradition, qu'elle soit la manifestation en acte d'une gnose

Il est impossible d'aimer à la fois la musique et la danse, et les ballets, loin de me contredire, me donnent raison. C'est parce que la danse est quelque chose de honteux que l'homme a conçu des spectacles qui la codifient à l'extrême, qui gomment le plus possible tout ce qui en elle ressemble aux manifestations d'un animal dont l'âme est tout entière occupée à se disperser, à se montrer sans vergogne, à se laisser convoiter. À tout prendre, je préfère le strip-tease. 

J'ai passé deux jours à écouter les valses de Chopin. Dès que j'entends un pianiste qui semble prendre leur titre au sérieux, j'ai envie de vomir. Heureusement, il est impossible de danser sur une valse de Chopin. Un Dinu Lipatti, par exemple, ne fait aucune concession. De la danse ? Laissons cela aux sourds. Et Beethoven, alors, vous l'imaginez danser ? 

La danse, c'est pour rire — ou c'est pour conclure, comme dirait Jean-Claude Dusse. Sur un malentendu (et c'est bien le cas de le dire), ça peut marcher. D'ailleurs le malentendu qui aujourd'hui quotidiennement nous tue, c'est bien une espèce de jerk scabreux avec l'autre : mime saugrenu de la conversation. Posez donc votre cul sur un tabouret, ou allez marcher dans la forêt ! Et si c'est le corps de votre amie qui vous fait envie, touchez-le, avec des gestes ou avec des mots, épargnez-lui la honte du trémoussement, ne l'insultez pas avec vos dandinements de bête. Laissez-le dans son élégante torpeur. « Ils sont bavards parce qu'ils n'ont rien à dire », me disait un ami il y a quelques jours. La danse c'est le bavardage des membres, c'est la déroute des organes, c'est le temps saccagé, jeté en pâture, c'est le silence mortifié, c'est un temple transformé en supermarché. Plutôt la langueur que la frénésie ! C'est tellement beau, un corps : on ne peut pas le laisser se ridiculiser ainsi.

C'est parce qu'on aime les danseuses qu'on hait la danse. Elles se sacrifient pour nous, ces inconscientes déesses pâles. 

Le tango est quelque chose de très singulier. Bien sûr, c'est une danse, et l'une des plus suggestives qui soient, mais elle se tient sur un fil : elle met en scène le désir de l'homme pour la femme, mais l'exprime sous forme de litote. Le tango que j'aime est le plus sobre, celui où le mouvement est presque absent, presque invisible. C'est un couple qui marche, le torse droit, ce sont des paroles qui ne sont pas prononcées, alors qu'on les devine très crues. C'est la distance entre deux corps, qui est montrée, dont les infimes variations nous brûlent la rétine. C'est un instrument de précision à mesurer le désir, qui montre d'autant mieux qu'il cache. Le tango acrobatique qui se développe de plus en plus me dégoûte, c'est pour moi un contresens absolu. Il a autant de rapport avec le vrai tango que le patinage artistique avec le patinage de vitesse. Aussi bête, aussi laid que le rock. Mais c'est dans l'ordre des choses. Tout ce qui avait de la noblesse et de l'allure est désormais souillé. La caricature gagne partout, elle contamine tout. Le bavardage et le mauvais goût l'emportent sur le sens. Le contraire nous aurait étonné. 


lundi 31 juillet 2017

Cabeceo



Sur son œil est greffée la brindille qui signalait aux forêts le chemin : sœur dans la fratrie des regards, elle fait bourgeonner la pousse, la noire. 

Elle est assise. Elle attend. En face, une vingtaine d'hommes. À côté d'elle, elles sont une trentaine. Elle regarde les pieds, les souliers des hommes. Elle n'ose pas lever les yeux. Tout juste si elle se donne la permission de regarder le bas de leurs jambes, la manière dont le pantalon tombe sur la chaussure. Certains ne cirent pas la semelle…

La trêve est donc finie, Vénus ? Tu rallumes la guerre ?

Elle les a vus entrer dans la milonga. Elle était déjà assise. À ce moment-là, parlant entre eux, ils semblaient ne pas faire attention, alors elle en a profité pour les dévisager rapidement, sans s'attarder. Elle a repéré leurs manières de marcher, elle les a classés mentalement. Les vieux, les jeunes, les entre-deux-âges. Elle a senti une vague de parfums mélangés qui accompagnait l'entrée des mâles. Il fait chaud.

Alors, folle, haletante, égarée, hors d'haleine, au son du tambourin elle les guide dans l'épaisse forêt. 

Elle sent son cœur qui se serre. Il faut lever les yeux vers les hommes, sans insister, passer très vite d'un visage à l'autre, dans la crainte de voir celui-ci vous rendre votre regard, et vous signifier ainsi que c'est vous qu'il veut, et dans l'espoir que celui-là, au contraire… Elle donne à son regard un ton neutre et léger, qui n'adhère pas. Elle balaie l'assemblée des hommes, de droite à gauche, en une seconde c'est fait. Elle ne dansera pas lors de cette première tanda. Soulagée. Elle pourra observer les danseurs, même si elle en connaît déjà beaucoup. Il y en a trois qu'elle redoute particulièrement. Mauvaises odeurs, mauvais danseurs, mauvaise tenue, différence de taille trop marquée, désir apparent, conversation…

À hauteur de bouche, perceptible : excroissance, ténèbre. 

Les couples entrent sur la piste, la tension retombe un peu. Elle observe ses compagnes, celles qui ne dansent pas, leurs tenues, elle observe leurs visages, elle y voit la sueur, les tics, la peur. Et si elle restait toute la soirée assise… Ça lui est déjà arrivé. On ne sait jamais pourquoi. Quelle idée d'être là, comme une proie en attente de son chasseur, comme une proie qui espère être chassée…

Pauvre sot, si toi tu ne te soucies pas de surveiller ta femme, fais-le pour moi : mieux gardée, elle serait plus désirable à mes yeux !

Ce n'est pas la première fois qu'elle se dit qu'elle est folle. Elle va encore se coucher à quatre heures du matin et demain elle travaille. Si personne ne la fait danser, elle arrête, c'est décidé. Tout ça pour un hypothétique tangasme… Elle se trouve grotesque. Elle a envie de pleurer. Elle a mal aux pieds avant même d'avoir dansé.

Une torpeur profonde est tombée sur elles, a fermé leurs yeux.

Le tango, ce n'est pas de la danse, c'est une manière de marcher. Poitrine vers l'avant, le haut de corps ne monte ni ne descend. Les femmes font plus de figures que les hommes.

Et je voulais la consoler. Les ordres étaient donnés, le départ était prêt. 

Je ne te regarde pas mais c'est toi. Ne me marche pas sur les pieds, grand con.