dimanche 25 janvier 2015

Toi non plus (quatrième d'ouverture)


Toi non plus tu n'es pas Houellebecq ! Le dernier François, François le Dernier, François le François, de France, franchement pas politisé mais tellement politique qu'il épouse son temps calmement, comme un Franc démonétisé qui ne parvient plus à s'échanger avec ses semblables et ne peut rien avoir à regretter, puisqu'il ne s'appartient déjà plus. Comme il y a Rome dans roman, il y a du Français dans l'air qui manque au souffle coupé court jusqu'au dernier franc. Du franc à l'euro et retour la veine est obstruée et le palais plat n'a pas d'issue hors la conversion de singe à la monnaie stent en cours frappée du désert qui gagne sur l'ombre-monde du nombre en infini calcul à Chinatown. 

Les sushis souchiens à l'onde jusqu'à Poitiers en djellaba comme les cuisses des jeunes filles dépassent des jupes. Coppé peut-il faire mouiller la barre des Écrins encore si Johnny en métastases pour les sports de glisse oui mais Malika et ses petits pâtés tièdes fourrée a des engagements de jeunesse dont elle ne se cache même pas sans pour autant se cacher le visage dans un cloître à potager. Que Martel soit ici ou là sans escale les siècles allaient et venaient on aurait dit dans les deux sens place Saint Georges à rebours. 

En cale sèche, là-bas, on bâtit des empires et je n'aurai rien à regretter. Mauvais rêve comme une serviette éponge.

samedi 24 janvier 2015

Mission sous l'amer Michel


Soumission se dit islam, tout le monde sait cela. Rediger / Redeker, très bien. Bayrou l'imbécile de service, parfait. 

Nietzsche, Huysmans, Bloy, Chesterton, le Christ, les hommes et les femmes, les hommes virils et les femmelettes, l'athéisme, le nihilisme, la mystique, les petites fesses rondes, Israël, les surgelés, les putes, les aires d'autoroute, la Vierge, les détecteurs de fumée, le tabac, le vin, la paperasse, les galaxies, l'Institut de Monde Arabe, Marine Le Pen, les identitaires, le voile, la drague, la vieillesse, l'ambition, le salaire, l'immobilier, les services secrets, les chairs tombantes, les hémorroïdes, la hantise de la panne sexuelle, les jupes courtes, le travail intellectuel, la sécurité sociale, la voiture, les chaînes d'info, la presse, la polygamie, le mâle dominant, la sodomie, le natalisme, la démographie, l'érotisme, la religion, la Sorbonne, est-ce que ça suffit pour faire un roman ? Ça vous vous démerdez tout seuls, c'est pas moi qui vais vous donner la réponse ! 

Soumission donne envie de s'expliquer à soi-même pourquoi le roman provoque un tel effet, alors qu'au fond il n'y a pas grand chose, dans ce livre. 

Ben quand-même, dit le chœur, ben quand-même, y a quand-même des trucs, quoi ! C'est même vachement intéressant, c'est de la politique fiction, c'est de la prospective, c'est de l'histoire d'amour, c'est des voyages, des atmosphères. En fait, bon ben le pitch, si tu veux, c'est que l'occident, tu vois, il est un peu schlass, il est un peu fatigué, lassé, enfin il a déjà donné, tu vois, il aimerait bien passer à autre chose, l'occident. Comment ça l'occident ? Oui, bon, l'Europe si tu veux. C'est un roman sur l'Europe ? Oui, enfin on peut dire ça, si tu veux, sur le destin de l'Europe, sur le rééquilibrage de l'Europe, sur les relations nord-sud. Ah, les relations nord-sud, j'ai oublié de mettre ça dans la liste. Mais l'islam, dans tout ça, le prophète ? Oui, bon, faut pas non plus exagérer, tu vois, c'est pas du tout un livre islamophobe, hein, mais alors pas du tout. Ah bon ? Mais alors pourquoi Houellebecq il a mis les bouts ? Mais non, ça n'a rien à voir, il voulait aller faire du ski, c'est tout. Oui, d'accord, mais la soumission à quoi, alors ? Oui, OK, la soumission à Dieu, enfin Allah, OK, on va pas se mentir, c'est le gros morceau du bouquin. Eh bien alors nous y voilà. Non, je dirais pas ça, tu vois, faut pas simplifier, ce serait plutôt, à mon humble avis, un bouquin sur comment les Français ils sont réalistes, tu vois, pragmatiques, en fait. Bon ben les Français, ils se disent comme ça : Nous c'qu'on voit c'est qu'c'est la merde dans c'pays, c'est la crise, c'est le bordel dans les banlieues, c'est n'importe quoi au niveau de l'État, enfin c'est le gros boxon, ça part en sucette, on va dire. Alors nous on s'dit bon ben si Mohamed Machin, là, il nous calme les racailles et qu'il continue à nous filer des allocs et du taf, ben, dans l'fond, faut voir les choses en face, c'est p'têt' pas plus mal comme ça, tu vois. De toute manière, moi j'dis ça pouvait plus continuer pareil, fallait qu'y ait un truc qui change. Enfin moi c'est comme ça que j'vois les choses, hein. Alors, j'dis pas, on aurait préféré que ce soye la Marine, hein, c'est sûr, elle est plus de chez nous, déjà, et puis une femme, ç'aurait été sympa, pour changer. Mais la politique c'est des trucs bizarres, des comptages tout ça par en-dessous avec des accords secrets qu'on comprend pas. Ces cons de l'UMPS bon ben voilà quoi… Et dans le fond, les femmes à la maison, c'était pas con, pour le chômage. Je m'demande comment qu'on y a pas pensé avant. Non, il est pas con le Ben Machin, là. 

Mais Rediger n'a rien à voir avec Redeker, justement ! Mais justement ! Justement quoi ? Ben justement ! Le Rediger il a salement retourné sa veste, non ? Non, je crois qu'il ne faut pas le voir comme ça. Y a un cheminement du personnage, qui pourrait s'appliquer à beaucoup… Oui, c'est bien ce que je dis. Mais enfin, Robert Redeker n'a jamais retourné sa veste ! Mais non, mais non, calmez-vous, personne n'a dit ça. Bon alors ! N'empêche, ça pourrait se voir… Et si les identitaires étaient les premiers à se convertir, tu vois, ça c'est un truc qui est en filigrane dans l'bouquin. Rapport à la virilité ? Enfin, au patriarcat, oui. Non, non, ça tient pas ton truc. Ça tient pas. Y a des patriotes et des collabos, faut pas sortir de là. Eh bien moi je n'en suis pas sûr. Ça peut faire du mal à la cause, tu crois ? Il s'en tape pas mal, de la cause, le Houellebecq, si tu veux mon avis. Mais justement, ton avis, on n'en veut pas. Oh, cool ! De toute manière c'est un mec y vient de la SF, alors… Alors quoi ? Ben à mon sens il se fout pas mal de la France, tu vois. Tout ça c'est prétexte à raconter des histoires avec du cul et s'acheter une baraque en Écosse. Mais non, pas du tout, il n'est pas du tout comme ça. Qu'est-ce t'en sais ? T'es pote avec Houellebecq, toi ? Non mais j'aime bien le confit de canard. T'es con c'est pas vrai. Alors, au final, ça t'a plu ou pas ? Oui, oui, ça m'a plu, c'est sûr, mais j'ai pas bien compris où il voulait en venir. Moi j'trouve ça super mal écrit, genre. Y'a des phrases carrément, bon, j'veux dire, finies au karsher, quoi. Tu n'y comprends rien, toi, mais c'est fait exprès, Ducon ! C'est de l'écriture relâchée, on va dire, désinvolte, cool, si tu préfères. Tu vois, le François, tiens, encore un François comme Hollandouille et le Papé du Vatican, ben si tu veux il parle comme ça, il est dans le bain avec les autres, il n'a rien d'exceptionnel, en fait, comment que j'peux t'dire, c'est pas du Flaubert, non plus, mais c'est vachement travaillé, en fait ! Ouais, ben du travaillé comme ça, moi jt'en fais au kilomètres, hein, excuse-moi, mais faut pas me prendre pour une truffe. C'est tout juste rédigé. Rédigé, comme Rediger ? Comme un livre saint, qu'y aurait qu'à noter ce qu'il te dit le bon Dieu, sans rien y toucher ? Genre, oui. Ah ah ah, mais c'qui sont cons ! Houellebecq sous la dictée divine, maint'nant, c'qui faut pas entendre ! Révélé rédigé poil au nez ! T'es pas d'équerre, mon pauvre ! Comme Bob ? N'empêche, tu vois, la carrure et tout, c'est un sportif, le mec, on dirait pas, comme ça, avec ses cheveux de baba cool pas très propre. Ah oui, comme Loiseleur, là, celui qui découvre les femmes à soixante balais ? N'empêche, tu vois, la polygamie, ça doit pas être mal, quand t'y penses ! Au final, quand-même, c'est pas gai, n'empêche. Non, pas gai. Pas gay non plus, tu m'diras. Non, j'aimerais pas trop être à leur place. Tu crois qu'y vont se faire balancer depuis les gratte-ciels de la Défense ? J'sais pas mais j'aimerais pas trop être à leur place. Bon, chacun sa merde, hein. Les Juifs se barrent, mais nous on reste, et si on veut pas passer à la casserole, va falloir jouer serré. T'es catho, toi ? Tu vas te convertir ? Faut voir…

dimanche 11 janvier 2015

La Môme Charlie


Quoi qu'a dit ? - A dit rin.

Quoi qu'a fait ? - A fait rin.

A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

 - A' xiste pas.

(Avec Jean Tardieu)


samedi 10 janvier 2015

Jour ouvré (1)



Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. C'est sans doute une arnaque destinée à me faire acheter des pamplemousses de Californie. « Il n'y a pas d'Israël pour moi. »


Figurez-vous, me dit Gérard Mendelssohn, que chez moi le parquet instruit les plinthes sans même m'en parler. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée. « Bref, vous pensez que les catholiques n'ont rien à craindre. »


Quand Lucien Potecher a eu vent de mon quintette en fa bémol, il a immédiatement télégraphié à Ginette pour la prévenir qu'elle allait perdre les eaux. Ce qui ne me réjouissait nullement. 


La lavandière bègue m'a encore appelé au téléphone pour me proposer des places pour une corrida halal. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir. « C'est tout de même un musulman… »


Il y autant de plaquettes de beurre bon marché que de cornichons sur la côte basque. Je me souvins alors de Tanneur, du rapprochement qu'il avait fait avec l'empereur Auguste, le soir où nous avions dîné ensemble dans sa maison du Lot. Je me demande si ce n'est pas un piège tendu par un terroriste.


Paul Claudel et Marie Berthe Savarin veulent venir en amoureux passer le week-end chez moi. C'est en tout cas le résultat auquel je suis parvenu après de savants calculs. « Il y a une condition, quand-même… »


Nous nous en tiendrons au cheval, si vous le permettez. Si l'Andalouse ne prend pas part à notre jeu, il faudra, malheureusement, en venir aux mains.  Marie-Françoise nous invita à passer à table ; elle avait préparé une salade de fèves, accompagnée de pissenlits et de copeaux de parmesan.


Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Il a fallu que nous y mettions bon ordre : j'ai convoqué un imam pour le mois d'août et déjà l'effet commence à se faire sentir. On continue de tutoyer ses anciennes copines, c'est la coutume, mais on remplace le baiser par la bise.


Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique. Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Elle avait dû être une ravissante petite gothique, au temps pas si lointain de son adolescence.


Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim. Le 19 janvier, dans la nuit, je fus submergé par une crise de larmes imprévue, interminable.


La prière n'en fut pas abrégée pour autant. Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton.  La réception débutait à dix-huit heures, et elle avait lieue à l'Institut du monde arabe, privatisé pour l'occasion.


« Pourquoi la polygamie ? » Écoutez, me dit Charlie, si vous pensez vraiment que le monde est ainsi que vous le dites, alors je n'ai rien à ajouter à la déclaration de mon épouse. La perspective d'une partie fine ne me réjouit pas plus que ça, bien que le chauffage ait été réparé avec soin.

vendredi 9 janvier 2015

Jour ouvré (0)



Figurez-vous, me dit Lucien Potecher, que chez moi le parquet instruit les plinthes sans même m'en parler. Il a fallu que nous y mettions bon ordre : j'ai convoqué un imam pour le mois d'août et déjà l'effet commence à se faire sentir. 


Quand Gérard Mendelssohn a eu vent de mon quintette en fa bémol, il a immédiatement télégraphié à Ginette pour la prévenir qu'elle allait perdre les eaux. 


La lavandière bègue m'a encore appelé au téléphone pour me proposer des places pour une corrida halal. C'est sans doute une arnaque destinée à me faire acheter des pamplemousses de Californie. 


Il y autant de plaquettes de beurre bon marché que de cornichons sur la côte basque. C'est en tout cas le résultat auquel je suis parvenu après de savants calculs. 


Paul Claudel et Marie Berthe Savarin veulent venir "en amoureux" passer le week-end chez moi. Je me demande si ce n'est pas un piège tendu par un terroriste.


Si l'Andalouse ne prend pas part à notre jeu, il faudra, malheureusement, en venir aux mains. La perspective d'une partie fine ne me réjouit pas plus que ça, bien que le chauffage ait été réparé avec soin.


Écoutez, me dit Charlie, si vous pensez vraiment que le monde est ainsi que vous le dites, alors je n'ai rien à ajouter à la déclaration de mon épouse. Nous nous en tiendrons au cheval, si vous le permettez.


Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée.


Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir.


Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique.


Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. La prière n'en fut pas abrégée pour autant.


Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim.

mercredi 7 janvier 2015

Concert nocturne


On me donne une paire de mailloches. J'ai face à moi un mur de femmes ; sont-elles vingt-quatre, trente-deux, plus encore, je ne sais pas exactement. Elles sont groupées par quatre, parfois six, ou huit, sont parfois habillées, parfois en sous-vêtements, et le plus souvent souriantes, ravies d'être mon instrument. Mon solo dure une bonne heure et demie, peut-être deux heures, je me démène, je suis en très grande forme, je prends un plaisir inouï à jouer. Les parties en trémolo sont les plus agréables à administrer, par exemple en secouant les mailloches entres les seins ou entre les flancs, ou encore les glissandos sur six paires de cuisses qui résonnent comme un gamelan nacré. Je finis ma prestation en nage, je suis exténué, lessivé, mais heureux, je n'ai jamais aussi bien joué. 

Ah, la belle symphonie, quand les instruments répondent au doigt et à l'œil

Impossible de retrouver l'hôtel, et mon portable qui ne fonctionne pas à l'étranger ! J'erre dans les rues de cette ville inconnue, je suis célèbre et inconnu à la fois, euphorique, perdu, la vie est belle quand on est mort. 

mardi 6 janvier 2015

Première ligne (11)


Vous souvenez-vous du Minitel ? Moi je m'en souviens très bien. J'ai tout de suite accroché. Je ne crois plus à la gauche, ni à la droite, ni à l'Europe, l'informatique m'emmerde, je ne suis pas juif, je ne suis plus jeune, je suis pauvre, je ne regarde pas les infos à la télé, je ne lis pas les livres qu'il faut lire, et j'ai perdu mes cheveux lors d'une grande guerre dont personne n'a entendu parler. De plus en plus je trouve les pianos faux, Queffélec et Engerer ridicules, et que la seule activité humaine digne d'être reconduite est le rêve. L'impression que nous sommes en première ligne de notre vie est une illusion, c'est la raison pour laquelle nous recouvrons la réalité de paroles, car le silence nous prouverait immédiatement que nous n'y sommes pas, en première ligne, et nous obligerait à nous demander qui s'y trouve à notre place. Ceux qui savent qu'ils ne savent rien se sont retirés d'eux-mêmes, ça les rend insupportables : tout le monde attend que quelqu'un donne le la, bien que cela ne serve à rien, puisque tout le monde est sourd. À la santé du Capitaine ! 

Donc, grâce au Minitel, je n'ai rencontré ni Richard Millet, ni Philippe Sollers, ni Michel Houellebecq, ni Pascal Quignard, ni Samuel Beckett, mais j'ai rencontré Ambre, Nuages, Agnès, Malika, Nicole, Tuture, Valdécrocher, AspergeBrûlée, Bijou, Notaire, Mila, Lune, et Anna-Maria. J'ai appris à écrire, sur le Minitel. Discuter avec trois ou quatre filles en même temps, sans oublier leurs caractéristiques physiques ni leur âge ni leurs goûts ni leurs mensurations, trouver pour chacune d'entre elles des formules différentes adaptées à leur profil, les séduire, tout en démasquant les hommes (nombreux) qui se font passer pour des femmes, ça vous oblige à une efficacité maximale et à un renouvellement de tous les instants. Brune, blonde, rousse, petite, longue, complexée, endormie, hystérique, aphasique, le bateau, la cuisine et l'algèbre, vous voudriez pas en plus que je fasse le ménage ! 

Ça change tout, un mât, j'aurais jamais pensé ! Médine le rappeur nous dit "Don't Panic !" et tente, à l'aide de Pascal Boniface, de désamorcer la-peur-de-l'islam-en-France. Patric Jean nous explique, sur son blog, que « nous sommes nombreux et nombreuses à nous demander comment font les jeunes dits "des banlieues" pour se tenir si tranquilles malgré la violence qui leur est faite. Racisme institutionnalisé, ghettoïsation de la pauvreté, violences policières (dont les contrôles au faciès). » Houellebecq, ce con, jette de l'huile sur le couscous, et attise la France rance. Elisabeth picole. Les éditeurs, fidèles à leurs habitudes, vont au turbin et en rapportent de petites crottes sèches et désodorisées qu'ils empilent sur des assiettes neuves. Les meufs passent, reniflent, prennent un selfie ou deux, et vont se rincer l'utérus au mousseux en jurant sur le Coran. La première ligne de coke passe par elles entre leurs seins refaits et leur plan diététique semestriel. Nicole ne m'appelle plus. Hollande s'éclate. Piketty refuse la Rosette et moi l'andouillette. Bedos chiale et Vladimir rit. Dieu ne répond plus et le djihad se démocratise. Don't Panic !

Martyriser un Premier prix ? T'entendrais France-Culture ! Suzanne et la Comtesse sont dans la maison, je les entends depuis la baignoire. Ça me coule sur le ventre, lumière du son soyeux, joie du bon goût sans partage, ombres heureuses, phrases liquides comme des mains jointes dans la prière. Nous sommes dans un château de lumière, la tête dans le triangle aux odeurs, prêts pour le voyage immobile, torrents, roches, prairies, vaches, danseuses, éclats du vide qui revient par derrière, et nous nous allongeons sur l'herbe, près du grand lac, le soleil par-dessus. Je suis contre elle, elle est contre moi, ça y est, je retrouve sa voix, la chaleur de ses seins, dans le refuge du Parmelan, avec les autres, puis immédiatement au bord du Thiou, la nuit, sous un pont, on regarde l'eau, mais ce n'est plus seulement de l'eau, bien sûr, c'est le temps qui se coule en nous comme un serpent de feu, qui nous ouvre des yeux au-dedans, des yeux perdus, agrandis, sous perfusion, Terry Riley son coupé, vitamines au bout des doigts, on se touche, mais ça touche ailleurs, plus loin, plus près, bout touchant du but en expansion, le sexe dans l'iris, la parole fondue, en magma, qui vient nous surprendre quand on se tait en apnée, ah, la belle nuit, Christine, on ne sait même plus qu'on s'aime, ni qui tu suis ni que je es, on a la vie déjà passée en mémoire vipérine qui passe de l'un à l'autre comme si nos mémoires communiquaient, j'ai très soif, j'ai très peur, mais tu ris, tu ris, et je m'étouffe de rire, sans avoir ouvert la bouche, quand je tombe en toi comme une cascade remontant à la source, ah, la belle nuit interminable, courte comme la pointe d'une épée, concentrée en un cri dilaté qui dure et dure et dure, qui coule sur ton ventre et me fait débander. 1972, année merveilleuse et qui dure encore, en première ligne. C'était bien, le LSD. 

samedi 3 janvier 2015

Comment je n'ai pas rencontré Richard Millet


J'ai tort. Tout le monde me l'a dit, tout le monde me l'a redit, tout le monde le pense, tout le monde l'a pensé, et continuera de le penser, même après avoir lu cet texte. Ça ne se discute pas, j'ai tort. Et, de fait, je regrette de ne pas avoir rencontré Richard Millet, même si je regrette de le regretter, ce qui, personnellement, me suffit. Si je l'avais rencontré, je regretterais peut-être de l'avoir rencontré, mais je ne pourrais pas regretter mon regret et, de mon point de vue, il est bien préférable de regretter son regret que de regretter une rencontre. 

D'ailleurs, à y bien regarder, est-il vrai que je regrette mon regret ?  Ce n'est pas si sûr. Le regret de mon regret de ne pas l'avoir rencontré est tout de même ce qui me constitue profondément, on ne peut pas le nier. Si donc je l'avais rencontré, si cette rencontre m'avait privé de la possibilité de regretter mon regret, serais-je autant à même de me demander si j'ai bien fait de le rencontrer, serais-je même autorisé à me poser la question, tellement ceux qui me connaissent pensent que j'aurais dû le rencontrer, qu'en refusant de le rencontrer je me suis laissé allé à ma pente naturelle qui est de regretter ce que je n'ai pas fait, mais aussi ce que j'ai fait, ce qui fait que de toute façon, le regret étant la clef de voûte de mes motivations et de mes déceptions, le rencontrer n'aurait pas ajouté quoi que ce soit à ma déception, même en admettant que cette rencontre fût décevante, ce qui n'est qu'une hypothèse parmi d'autres, sans plus. 

Mais je vois bien ce que certains sont en train de penser silencieusement : que si je ne l'ai pas rencontré, c'est uniquement pour pouvoir dire que je ne l'ai pas rencontré, pour en tirer partie, ou profit, et pour pouvoir écrire un texte où j'expliquerai comment je ne l'ai pas rencontré et pourquoi. Je ne peux pas leur donner tout à fait tort, à ceux-là, mais je tiens cependant à faire valoir que si je l'avais rencontré, j'aurais certainement écrit un autre texte pour dire comment j'avais rencontré Richard Millet, et pourquoi, et même pourquoi je n'avais pas renoncé à le rencontrer, malgré toutes les bonnes raisons qu'il va de soi que je connaissais déjà à ce moment-là et qui me poussaient à ne pas le rencontrer. 

Non, la vraie raison de cette non-rencontre n'est donc pas un banal intéressement aux non-résultats qui en ont immanquablement résulté, aux fameux bénéfices secondaires des ratages et autres faux-pas et vrais-lapsus dont je ne me suis pas privé dans ma vie, vous pouvez me croire sur parole. Alors quoi ? La trouille, la pétoche, les jetons, la timidité, la passion de la routine, la flemme de sortir, l'angoisse de la nappe blanche, le plaisir de décevoir, une forme perverse d'orgueil exacerbé, un feuilleton à la télé, le manque d'essence dans la voiture, une maladie pas sexy, une autre raison encore, inavouable ? La facilité consisterait à affirmer : un peu de tout cela sans doute. On noie le poisson, on noie le carburateur, et on referme les volets, une pomme et au lit, circulez, y a rien à voir. Mais ce n'est pas le genre de la maison. Ici, on aime bien affirmer qu'une chose et une seule est responsable de tout, quitte à se tromper, quitte à se ridiculiser. 

La vraie raison qui fait que je n'ai pas voulu rencontrer Richard Millet, c'est qu'il me fallait à tout prix donner raison à La-Merveilleuse Guilaine Depis. En effet, notre Merveilleuse affirme qu'elle a plus souvent rencontré Richard Millet, Christine Angot, Amélie Nothomb, Alain de Benoist, Pierre-Guillaume de Roux, et Robert Redeker, que moi. Il est très important, pour la bonne marche du monde, pour sa stabilité, pour la Paix, que les faits ne donnent pas tort à La-Merveilleuse, il est très important que le monde tourne selon l'axe qui a poussé au centre du café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, Paris, France. On ne saurait impunément perturber la Loi florienne, descendue dans le 6e arrondissement de notre belle capitale des Arts et des Lettres, et qui s'est posée sur le front de La-Merveilleuse « qui est page 30 du Sibélius de Millet » et qui « connaît par cœur » les livres de Christine Angot. Il est possible que tout le monde s'en foute, mais moi j'ai une haute idée de ma responsabilité morale. La-Merveilleuse défend les couleurs de Juppé, pour 2017, on voit par là de quelle importance est son rôle dans la vie intellectuelle et politique du pays. Il n'est pas dit que ce sera par moi que Juppé aura chu. Soyons simples : Juppé est le Père, Guilaine est son Moïse. Et puis, si j'étais cynique, je vous dirais aussi que lorsque La-Merveilleuse aura été élue à l'Académie française, en compagnie de Joey Starr et de Rokhaya Diallo, elle aura peut-être quelque indulgence pour moi, allongé sur la passerelle des Arts en train de lui tendre ma sébile puant la vinasse et la cochonnaille…

mercredi 31 décembre 2014

Résumé de l'année 2014


Si je devais résumer mon année 2014, je pense que je me contenterais d'un des derniers polèmes des Kagi & Kagi, celui qui s'intitule
Créchi-Créchaphobe.

Après que l'âne a chaviré,

C'est le bœuf déséquilibré

Qui a tourné son cul vers la

Mec.

Les Larmes ascendantes


On n'a pas assez remarqué que le 21 décembre dernier, premier jour de l'hiver, avait été consacré "journée mondiale de l'orgasme". À peu près au même moment, des déséquilibrés se sont mis un peu partout à foncer sur les passants avec leurs automobiles, ou à les agresser au couteau, à la machette ou à la chaîne de vélo. Au moment de passer à l'acte, pour se donner du courage, ils criaient « alaouaque bare » ou quelque chose d'approchant. Évidement, tous les islamophobes enregistrés en ont profité pour prétendre que les crieurs orgasmiques étaient en relation avec une certaine religion inventée six siècles après le christianisme par un certain Ma Omet, ce qui est bien sûr absolument faux. Je les comprends très bien, moi. Quand je passe à l'acte, j'écoute au préalable la voix de Barbara Schlick, pour me donner du courage. Enfin, je veux dire, chacun son truc, merde. Vous voudriez quoi ? Qu'ils se mettent à gueuler : « À l'attaque ! » comme quand enfants nous jouions aux cowboys et aux Indiens ? Juste avant l'orgasme, je suis désolé, mais on fait ce qu'on peut ! J'en connais qui bavent, d'autres qui appellent leur mère, d'autres encore qui récitent un rosaire, et j'ai même connu une femme qui avait toujours un vers de René Char à la bouche, dans ces moments-là. Tout cela est éminemment privé, et ne regarde personne. La sainte Laïcité est à ce prix et me contredire à ce sujet n'est pas une opinion…

Il va de soi que nous entrons tout simplement dans le Grand Déséquilibre Général. Il est donc tout à fait normal que des individus qui seront de plus en plus nombreux se jettent à corps perdu dans cette nouvelle danse qui va, en quelques mois, devenir nationale, puis continentale, et qui finira sans doute par être mondiale. La mode va si vite, de nos jours ! Ces valeureux pèlerins font seulement monter les larmes vers le ciel, ce qui est bien la moindre des choses, dans le monde qui est le nôtre, ce monde qui n'est pas une opinion mais un délit.

Il y a quelques années, j'avais essayé de lancer la journée du Clitoris gelé, mais je dois admettre mon échec. Certains esprits chagrins ont pourtant prétendu que cette journée était curieusement concomitante avec la destruction des Twin Towers de New-York, mais cette concomitance était purement fortuite, il serait facile pour moi de le prouver. Toujours est-il que l'idée d'un Déséquilibre turgescent est née à cette époque-là. Il est possible qu'il soit plus adapté de parler d'hystérie que de turgescence, mais le clitoris et les gratte-ciels américains, saloperie de bordel de merde à queue, c'est tout de même pas une descente de lit sale ! Bref, il y a des bides dont on peut se vanter, comme je dis toujours à Léonie pour me donner du courage.

J'espère que vous connaissez la différence entre un stalactite et un stalagmite. Toute la question est de savoir si ça monte ou si ça descend. Les braillards pré-orgasmiques ne font pas la différence : ils voient un manche dressé devant leurs yeux et ils actionnent la trompe à postillons. Les de Souche, n'aimant pas les postillons, se mettent aussitôt en position de moines arctiques et sacrificiels, ce qui, évidemment, agace et effraie prodigieusement les adorateurs du Grand Stalagmite doré. On ne peut évidemment pas prétendre que l'orgasme qui en résulte soit de première qualité, mais, faute de grives, on mange des merles.

Quand j'étais petit, j'aimais beaucoup jouer de l'orgue. Tous ces grands tuyaux qui montent vers le ciel, ça m'inspirait et ça me donnait du courage. J'aurais bien aimé avoir de l'asthme, pour compléter le tableau, mais mon Dieu n'a pas voulu que j'arrive au Paradis par cette voie là. Alors, chaque année, à l'Ascension, je souffle sur le monde pour le pousser vers la plus proche sortie et je remets sur le tourne-disque le scherzo du quatuor avec piano de Robert Schumann. 

lundi 29 décembre 2014

Première ligne (10)


La musique qu'on entendait le plus fréquemment à la maison, c'était les Polonaises de Chopin, ces musiques tellement chargées, gorgées de nostalgie et de chevalerie, puissantes, vocales et pianistiques à la fois, dansées et plantées dans le sol natal, hurlantes et brûlantes, viriles et effusives. Il y avait là à l'évidence une fascination pour la force, du père et par le père. Toute cette main gauche, toute cette terre collée aux semelles, qu'il faut soulever à chaque pas ! Aller… Se courber et avancer, malgré tout ce qui nous cloue au sol, malgré le vent, malgré la torture des souvenirs, malgré le temps qui pèse de tout son poids, malgré le corps qui veut se dérober, malgré l'effroi. Repensant à ce qu'on entendait là, à la Fuly, je sais qu'il s'agit de l'intersection exacte de l'enfance et de la mort, dans ce qu'elle peut avoir d'exaltant.

Recouche-toi, poupée. Tout va bien, c'est un rêve. J'accouchais d'un oiseau, tu te rends compte, d'un oiseau ! Rendors-toi, ce n'est qu'un rêve. Un oiseau, quand-même… Oui, un oiseau, viens là… Je l'entends pleurer doucement, elle me tourne le dos. Je fais semblant de dormir.

D'exaltant et de terrifiant. Dans la vieillesse, on retrouve le cœur de l'enfance, ce fruit qu'on n'a pas digéré, dont le goût acide revient nous tourmenter sans fin. Pourquoi faut-il toute une vie, toujours, pour revenir au goût, à la source fraîche et claire, à la prière, pourquoi faut-il avoir perdu tout ce temps à partir et repartir sans cesse, pourquoi attendre d'avoir oublié pour savoir ce qui était là, pourquoi cette attente est-elle la seule vraie sagesse, pourquoi le temps, pourquoi le détour, l'infini détour, l'égarement, la solitude, pourquoi le chant des oiseaux, qu'on n'entend plus, qui revient en rêve, dans un visage de femme ?

Nous avons écouté le commencement de la Saint-Matthieu. La voix de Barbara Schlick, cette lumière qui perce la ténèbre, elle a des larmes dans les yeux, la nuit tombe, droit vers le sol, comme un arbre qui retrouverait sa place après le grand hiver, c'est un énorme vaisseau qui entre dans l'eau, c'est le temps lui-même qui laisse le passage, qui s'ouvre : on entend des enfants dans la fournaise. C'est le monde qui recommence.

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samedi 27 décembre 2014

Callet-Missard ou La vie comme sur Facebook


J'ai vu tout à l'heure que Philippe Cassard m'avait ôté de ses amitiés facebookiennes. Je ne peux pas dire que j'en sois surpris, ni attristé. Un homme qui "admire" François Hollande ne peut pas m'être indispensable ou, s'il l'est, c'est à son corps défendant. J'étais en train, dans mon bain, d'écouter son émission Notes du traducteur, toujours passionnante émission d'ailleurs, au cours de laquelle, aujourd'hui, il a parlé de cinq livres ayant paru récemment. Après un livre d'entretiens de Jonathan Cott avec Bernstein, comme il diffuse la Cinquième de Sibelius, je me dis qu'il va en profiter pour faire la transition avec le livre de Richard Millet sur le compositeur. Hélas… Un Cassard ne parle pas d'un Millet ! Prononcer son nom, même, serait certainement pour lui une souffrance intolérable. À la place il a dit beaucoup de mal d'un livre de Jean-Michel Molkou que je vais m'empresser de lire, avec avidité, comme j'avais lu le premier tome de ses Grands Violonistes.

jeudi 25 décembre 2014

Première ligne (9)


Je suis ce que j'étais. Les chaussures d'homme doivent toujours avoir des lacets. Tout s'est passé semble-t-il entre 1972 et 1976. Sais-tu qu'un des premiers livres de Ludwig Feuerbach s'intitulait L'Homme est ce qu'il mange, le mystère du sacrifice ? Celui qui ne veut rien est pauvre, qui est le premier d'entre tous. Nous avons mangé, en ces années-là, pour mille ans, il ne nous reste plus qu'à ne pas vouloir. À cela nous nous appliquons sans répit, depuis, mais avec bien des difficultés, il faut le reconnaître. Puis que vous ayme, il fault que je vous die. L'ancien subjonctif de dire s'écrit de la même façon que le "die" anglais, mourir. Il a dit :  « Je suis celui qui suis. », Il n'a pas dit : « C'est moi. », c'est à cela qu'on le reconnaît. Je suis ce que j'étais, et je puis davantage

Je crois que mon problème, comme on disait dans ces années-là, c'est qu'il faut toujours que je die à celle que j'aime que je l'aime. Si j'avais pu me taire, si j'avais su la fermer, la boucler, comme ma vie aurait été simple, vivante, allègre, heureuse, tranquille, cool. Surtout que, je ne sais pas si vous avez remarqué ce léger problème, mais quand on dit, en général, c'est déjà fini. Le dire et le faire sont dans deux temps contigus qui ne sont pas du tout synchrones. L'expression, c'est même exactement ça. Exprimer, donc sortir quelque chose de soi, c'est le faire advenir à la parole, et en même temps, le sortant de soi, le faire mourir, le faire désadvenir. Dire et faire, ça ne peut pas être simultané. Je me rappelle cette amie que j'avais emmenée promener au Parmelan, au-dessus d'Annecy ; nous sortions de la forêt, et elle n'arrêtait pas de dire : « Comme c'est beau ! Comme c'est beau ! J'adore ce paysage, vraiment ! Mon Dieu, comme c'est beau… » Elle n'arrêtait pas de parler. J'ai dû la faire taire. Mais du coup, elle aimait beaucoup moins le paysage, ne pouvant plus dire qu'elle l'aimait…Ça vous semble contredire ce que j'essaie de vous expliquer ? Alors c'est que vous n'avez rien compris. 

Mais que s'est-il passé durant ces quatre années ? Je crois qu'il s'est agi de quatre années durant lesquelles je n'ai à peu près rien dit ; entre l'adolescence et l'âge adulte, il y a eu ces années de silence. Je voulais qu'on me croie intelligent et j'avais remarqué que ceux qui ne parlent pas bénéficiaient d'une prime à l'intelligence.

Nixon, vous vous rappelez ? Nixon et Mao. Nixon et Brejnev. Pat Nixon ouvrit les bibles de la famille au livre d'Ésaïe 2,4 qui indiquait « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue ; et leurs lances en serpes » Quelques douze années auparavant, j'avais été le témoin du retour de la guerre d'Algérie, en pleine nuit, de mon frère. On m'avait réveillé, et j'avais découvert le bidasse qui m'avait expliqué la différence entre les FM et les PM et offert son ceinturon avec lequel, des mois plus tard, j'allais rouer de coups un camarade, au sous-sol de la maison familiale. Cette nuit-là, c'était comme une espèce de Noël, avec ce grand Jésus qui apparaissait soudain dans ma crèche. En général, ce sont les cadets, qui arrivent et s'ajoutent à la famille, mais dans mon cas, c'était l'aîné. Mais d'où venait-il, lui, de quelle nuit étrange, exotique ? Il était beau mais il ne parlait pas beaucoup, en tout cas pas de ce qui s'était passé là-bas, mais peut-être est-ce seulement parce que nous n'avions aucune réelle question à lui poser à ce sujet. Je le voyais faire de la corde à sauter en soufflant consciencieusement, et aller frapper dans un sac de sable suspendu dans la cave des vins. La boxe, les filles, le rock-and-roll, et le chewing-gum, il vivait à l'américaine. Pas nous. À vrai dire, c'est un peu comme si ce frère n'avait jamais été mon frère de sang, mais que mes parents l'avaient adopté sur le tard. Il semblait nous venir d'ailleurs.

Quand on se tait, forcément, on écoute un peu mieux. Quand Jésus trace des signes dans le sable, il écoute le monde lui parler en vérité. Ce n'est pas que dire empêche d'entendre, mais vouloir dire fait mourir en nous un savoir très particulier, le savoir qui nous relie au présent à travers l'insensé éclatant qui en jaillit malgré nous, malgré notre présence opaque. Je suis ce que j'étais mais je n'étais pas ce que je suis qui suit celui que j'étais. J'ai la voix qui s'éraille, déjà. Ce que je voudrais pouvoir faire c'est écrire et décrire, d'écrire ce qui advient à travers la vie qui s'enfuit, plus vite que nous, comme Proust a écrit son œuvre en se décrivant ne l'écrivant pas. J'ai des voix, tout le monde a des voix, en soi, des voix qui voient mieux que nous les voies que nous foulons sans les connaître autrement que par l'effort qu'il nous faut produire pour nous y déplacer, en retard toujours, je n'ai pas une voix, j'ai des voix, qui sont des jambes, qui me portent d'un pas sur l'autre, des pas aux abois, des voix qui voient loin, qui sont des lois sans pouvoir, sans vouloir, dans le double-échappement du vivant, dans le double-silence qu'on nous enfonce dans la gorge, jusqu'à l'étouffement dernier. La passacaille comme destin ; je passe, et repasse, dans la rue, mais ce n'est jamais chez moi, nulle demeure où m'arrêter, je suis fatigué. Que ce soit commencer ou terminer, c'est ce qui est impossible. La douceur et la tendresse, n'est pas Jésus qui veut… On se réveille un 25 décembre au matin, et ce n'est plus Noël, il n'y a plus de sapin, plus de crèche, il n'y a aucun bruit dans la maison, en bas, à la cuisine. On a beau mettre l'Oratorio de Bach à plein tube, ça ne marche plus. Même les fantômes sont absents. Pendant la nuit, une grande vague a tout emporté, elle a creusé dans le monde un trou si vaste que le monde s'y est engouffré tout entier, avec les souvenirs, avec les odeurs, avec la présence, avec le chien, avec l'amour ; on a encore des images au mur, mais ce ne sont que des images. La grande muette. Je suis celui que j'étais.

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mercredi 24 décembre 2014

Joyeux Noël !


(Merci à Arnold Schönberg pour avoir composé cette petite merveille…)




Vers une heure du matin de cette nuit de Noël, une belle jeune fille de Bruxelles a eu ce beau cri du cœur chrétien qui m'a ému aux larmes : « Vive le petit Jésus, Dieu d'amour ! Joyeux Noël à tous ! »


dimanche 21 décembre 2014

Première ligne (8)


Tu as vingt minutes. Pardon ? Tu as vingt minutes. Comment ça j'ai vingt minutes ? Tu as vingt minutes pour me faire jouir. Ah oui, bien sûr. Je regarde ma montre. Je pense au coup de poing que Daniel avait donné à mon père, à cause des œufs à la coque. Un coup de poing pour une histoire d'œuf à la coque ? Bien sûr ! Une droite. Comment ça, était-le soir ou le matin ? Plutôt le soir. Mais où était maman ? À Paris, peut-être. Une droite ou un uppercut ? Plutôt une droite. Mais il est dingue ou quoi ? Vingt minutes ? Oui, vingt minutes, c'est le temps qu'il faut, paraît-il, pour qu'une femme jouisse. 

On regardait notre montre, en ce temps-là. On avait des montres, en ce temps-là  Sortir sans sa montre était chose presque impossible. Le téléphone a remplacé la montre. On était relié au temps, mais pas branché sur les autres, on ne vivait pas en symbiose avec les femmes, mais c'était le seul sujet, la seule vraie réalité, pour les hommes, puisqu'elles n'étaient pas là, en permanence, avec nous. On ne pénétrait pas dans la douche, dans les vestiaires, dans les toilettes, dans le dortoir des filles. La mixité, je ne l'ai connue qu'en quatrième, et tout a changé à ce moment-là. J'étais assis au deuxième rang, en cours d'anglais. Le professeur, qui s'appelait Simone Desrobert, je jure que je n'invente rien, m'a humilié parce que je tripotais sans arrêt le soutien-gorge de la fille qui était devant moi. Elle m'a traité comme un chien, comme le fils de bourgeois qu'elle avait à sa portée, qu'elle allait pouvoir réduire en bouillie. Simone avait évidemment de gros seins, évidemment des lunettes, et n'était pas très belle. Elle était aussi empotée avec son corps que le professeur d'allemand, elle, était naturellement jolie, distinguée, élégante. Elle aussi avait de gros seins. J'étais très bon en allemand, nul en anglais. Ma mère était venue la voir pour la remercier, lui dire que je l'aimais beaucoup, comme si Fraulein Saulnier avait besoin de ma mère pour s'en apercevoir. Quand elle nous a appris les prépositions allemandes, elle a eu l'idée de les associer à des gestes simples. La seule préposition que je n'ai jamais oubliée, c'est "zwischen". Au moment où elle prononçait zwischen, elle mettait sa main, perpendiculaire à sa poitrine, les doigts pointés vers son menton, entre ses deux seins. Sa main comme un couperet, comme une frontière, comme un mur infranchissable, entre ses deux gros seins. Elle portait un pull-over en mohair vert pâle. Simone, elle, avait une grosse verrue sur le menton. Elle était sortie avec un des musiciens du groupe Soft Machine, qui était très célèbre à l'époque. Sa manière de prononcer le "machine", avec un "e" à la place du "a" et l'accent très long sur le "chine" me semblait grotesque et je l'imaginais avec son amant anglais, drogué, forcément, dans des sonorités tournantes d'orgue Hammond B3. Oui, la machine molle, c'était bien Simone, molle Simone à la voix de fumeuse et aux lunettes aussi grosses que ses seins. Ils étaient venus au Poulet à Gogo, une boîte de jazz, les Anglais, et j'avais écrit un texte sur le concert qui avait épaté Simone, Simone qui, du jour au lendemain, s'est mise à me mépriser avec plus de discrétion. Moon in june. C'était l'époque des lights shows, avec Bill Ham, c'était l'époque où l'on nous a mis brutalement en contact avec l'espèce féminine, l'époque où l'on avait les cheveux aussi longs que les femmes, l'époque des machines molles, qui avaient encore des odeurs, l'époque des fondus-enchaînés et du thé au jasmin, où tout, absolument tout, puait le patchouli, une époque où l'on ne disait pas qu'il était "vingt-trois heures", mais "onze heures du soir", une époque où l'on partait encore en vacances en Afghanistan. 

Christine était montée à l'arrière de la moto de ce ML (marxiste-léniniste), après la manif, et j'ai bien compris qu'il se passait quelque chose. Il était brillant, mignon et je crois qu'il avait l'accent du sud. En plus il était drôle, contrairement à moi. On n'osait rien dire de peur de passer pour un con. Il fallait souffrir en silence. Que de fois j'ai dormi seul, à l'appartement, alors qu'elle se trouvait dans une autre chambre avec un autre. Andrea, l'Italien qui se la jouait Brigades rouges, ou plutôt, je crois, Prima Linea, essayait de venir dans le grand lit avec moi et je le virais à grands coups de pieds. Tenace, il s'endormait par terre près du lit… C'est la première fois que j'ai entendu quelqu'un ronfler. Il était très laid, petit, portait une moustache ridicule, et était déjà atteint d'une calvitie précoce qui le rendait pathétique. Mais comme il était plus vieux que nous et qu'il était auréolé de cette légende de terreur, il nous faisait chanter Bella Ciao sans que nous ne nous sentions trop ridicules. C'était l'époque où la bande à Baader et Carlos faisaient rêver. Le chef de la cellule à laquelle j'ai appartenu quelques semaines voulait me casser la gueule parce que j'avais couché avec sa copine, et m'avait exclu pour "petit-bourgeoisisme". Faire du jazz était considéré par eux comme une activité contre-révolutionnaire. J'avais rédigé quelques tracts, et j'allais régulièrement, le jeudi soir, rejoindre le Théoricien, au buffet de la gare, qui venait nous lire la bible, (au choix, Marx, Engels, ou Lénine) attablé devant ses inévitables francfort-frites. Pauvre type, quand j'y pense, à peine plus âgé que nous, qui venait de Montbéliard pour nous évangéliser, en pure perte évidemment, et qui devait passer ainsi de buffet de la gare en buffet de la gare à réciter son catéchisme à des couillons qui n'y comprenaient rien. Il n'avait pas l'air de s'amuser, celui-là. « Matérialisme et empiriocriticisme », dont je n'ai jamais pu dépasser la douzième page, était par exemple au menu. Parfois je me demande ce qu'on a bien pu retenir de tout ça et je regarde avec un certain vertige tout ce temps dépensé à rien, mais, dans le fond, j'ai de très bons souvenirs de cette époque de fous. J'aimais beaucoup le son de la basse de Hugh Hopper, et aussi Ludwig Feuerbach. Comment a-t-on pu autant s'amuser dans une époque totalement dépourvue d'humour ? 

À la maison, il y avait le deuxième étage. Le deuxième étage, c'était une chambre mansardée, avec, à côté, un immense galetas, dans lequel plusieurs territoires étaient assez nettement délimités, une petite pièce sous les combles, et une sorte de bar aménagé sur le palier, au sommet de l'escalier. Une fois passée la porte qui séparait le deuxième étage du reste de la maison, on était dans un autre monde. Accéder au deuxième étage était le signe de l'émancipation, dernier stade avant la sortie définitive dans le monde extérieur. Dormir au deuxième étage, c'était ne pas entendre ce qui se passait dans le reste de la maison, ne pas entendre les bruits du petit déjeuner à la cuisine, par exemple, pouvoir dormir jusqu'à midi, pouvoir amener sa petite amie, écouter une autre musique que celle du père, et même pisser par la fenêtre, directement sur le toit, pour ne pas avoir à redescendre aux toilettes du premier. Et ça laissait le temps de faire le ménage si l'on entendait les pas d'un intrus dans l'escalier. 

L'impunité de la laideur, c'est avec Andrea que je l'ai ressentie pour la première fois. On lui aurait tout passé, grâce à son aspect de gnome inoffensif. Et il avait parfaitement compris comment il lui fallait en jouer avec nous. Les années 70, c'est d'abord cela, ce basculement des normes. Il était pédé, laid, étranger. Tout ce qui, quelques années seulement auparavant, aurait pu déclencher un mouvement, sinon de rejet, du moins de recul ou de méfiance, était désormais un viatique, un brevet de sainteté — à condition toutefois que l'individu soit encarté à gauche, mais le contraire était aussi fréquent qu'un cyclone dans les montagnes savoyardes. 

Après le coup de poing, on m'avait emmené précipitamment au deuxième étage. On pouvait donc y avoir accès exceptionnellement, grâce à un événement non répertorié dans le grand livre familial, qui mettait la maison sens dessus-dessous. La beauté et la laideur ont changé de statut, dans ces années-là. Si l'on pouvait désormais donner des coups de poings à ses propres parents, il allait de soi qu'on pouvait par la même occasion remettre en question les canons du beau et du laid. Quand j'avais dix ans, ou douze ans, et qu'avec mes copains nous nous promenions en ville, le but caché de ces déambulations apparemment insensées était de croiser la beauté. Et la beauté était unique, ou presque. Dans une ville de quatre mille habitants, il y avait UNE belle fille, parfois DEUX, mais pas plus. Tout le monde la connaissait, les connaissait. Elles étaient dûment répertoriées, il n'y avait aucune discussion à ce sujet. Je suis désolé de le dire aux âmes sensibles, mais c'était ainsi : les mochetés se cachaient ou, pour le dire autrement, les monstres étaient montrés en tant que monstres, il existait des endroits, pour ça. Et tout à coup, on s'est mis à croire que toutes avaient de la beauté, une certaine beauté, une singularité, une personnalité (on parlait comme ça…), qu'il était non seulement licite de ne pas cacher, mais même qu'il fallait la montrer, la mettre en avant, la revendiquer, et, pourquoi pas, même, en être fier ! On a pris ça comme un coup de poing en pleine figure, et toutes les mochetés de la terre sont sorties au grand jour, et on s'est mis à les trouver belles. Et c'était loin d'être faux ! Combien, parmi toutes ces jeunes filles, qui étaient auparavant reléguées dans des pièces obscures, sont allées au soleil, ont bronzé, ont laissé voir leurs ventres, leurs poitrines, leurs fesses, leurs pieds, leurs cheveux, que très souvent elles avaient magnifiques ! On n'en revenait pas. Le baroque faisait un retour imprévu parmi nous et il avait la séduction de la vraie nouveauté, comme tout ce qui a déjà existé. La porte séparant les maisons bourgeoises des deuxièmes étages avait été ouverte en grand, et l'on voyait descendre des galetas des merveilles exotiques, cubistes, tordues et offertes, dont les odeurs inconnues nous réveillaient les sens et nous affolaient d'espoir : tout devenait possible, en effet, chacun pouvait désormais créer son propre canon, il suffisait pour cela de montrer l'immontrable, de dévoiler, d'ouvrir les placards, de désaccorder les instruments, de les faire jouer à l'envers, de préférer le bruit au son, le déchet à la pièce noble, le cadre au sujet, la nuque au regard et le cul au visage. Je confesse ne pas avoir été le dernier à pousser à la roue.

En vingt minutes, les œufs sont durs !

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jeudi 18 décembre 2014

Première ligne (7)


Que s'est-il passé avec les demoiselles d'Avignon ? Et avec celles de Paris, d'Annecy, de Genève ? Le puritanisme prend des formes toujours différentes. Aux confins du désir se tient un griffon patibulaire qui agite une pancarte sur laquelle est inscrit le signe égal. Le vieux conflit était jadis la source à laquelle la vie se régénérait, il est aujourd'hui pourchassé comme le sanglier furieux qu'il peut être parfois. 

Quand Christine a obtenu de son père un magnifique appartement près du Lycée Berthollet, tout a  changé. Nous habitions auparavant une petite chambre, rue du Lac, au domicile d'une vieille dame chez qui j'étais obligé de me faufiler chaque jour en douce pour parvenir au saint des saints.

Toujours cette petite chambre, sombre, bleue, ou brune, je ne sais plus, le lit, la table, un lecteur de cassettes Philips, les toilettes, je ne sais même plus si les toilettes étaient à l'extérieur ou dans la chambre. Est-ce qu'on se désirait ? Est-ce qu'elle me désirait ? Peut-être… Impossible de savoir, c'est trop loin. Ou alors ça n'avait pas de réalité ; cette question n'avait pas d'importance pour moi, c'est plutôt ça. Je l'aimais, ou en tout cas j'en étais persuadé. Aujourd'hui, je ne parviens même plus à croire que c'est possible. Je veux dire : techniquement possible. Comment faisait-on ? Comment ma mère m'avait-elle  laissé partir de la maison alors que je n'avais que seize ans ? Il y avait un café, au coin de la rue, un café assez vaste, avec peu de monde à l'intérieur, un beau café, en face du Prisunic. La rue du Lac est une petite rue qui part du lac qui arrive à la cathédrale, une petite rue tranquille, un peu solitaire, même si elle se trouve en plein milieu de la ville. On habitait juste au-dessus de la Crémerie du Lac, une crémerie assez célèbre, dans cette ville, dans laquelle les gens venaient parfois de loin car on y trouvait des fromages dont la qualité était réputée. Le Prisunic s'appelait, je me rappelle très bien, Printania. Plus jeune, on venait à la ville, avec ma mère, faire des courses à Printania. C'était tout petit, mais elle avait trouvé le moyen de me perdre, là, et j'avais été terrorisé, comme tous les jeunes enfants que les parents perdent dans un magasin qui leur semble immense. Quand je dis terrorisé, c'est vraiment terrorisé. Maman m'a perdu… Elle a perdu son petit. Va-t-elle le chercher ? On prenait le train, et on venait tous les deux à la ville. J'adorais prendre le train avec ma mère, j'adorais ça.  Est-ce que ma mère a rencontré Christine ? Je ne sais plus. À cette époque-là, elle travaillait, c'est la seule période de sa vie où elle a dû travailler. Son mari, mon père, venait de mourir, et elle a tenu la pharmacie, quelque temps. Un jour, c'était encore avant la chambre de la rue du Lac, nous avons pris le train, Christine et moi, de la grande ville vers la petite ville, nous avons fait le trajet inverse de celui que j'avais fait avec ma mère, et nous sommes allés à la maison, chez moi, chez mes parents, chez ma mère. Ma mère ne supportait pas que nous disions "chez moi". Nous devions dire : "chez nos parents", ou "à la maison", mais pas "chez moi". Bref, c'était l'après-midi, on arrive à la maison, on va dans ma chambre, il n'y a personne à la maison, nous sommes tous les deux, Christine et moi, c'est au tout début de notre histoire. Je commence à la déshabiller, elle se laisse faire, on est dans ma chambre, elle est allongée sur le lit, sur le couvre-lit, elle est nue, ou presque, et moi je suis encore habillé. À ce moment-là, le téléphone sonne. Nous avions deux téléphones. Un en bas, dans le hall, près de l'entrée, et un à l'étage, dans la chambre des parents, ou était-ce dans le hall à l'étage, je ne me souviens plus. Avant d'aller répondre, je demande à Christine de rester comme elle est, allongée, nue, sur mon lit. C'est la première fois de ma vie que je vois une fille nue, je veux dire, nue pour moi, que j'ai déshabillée moi-même, et qui s'est laissé faire, et ce coup de téléphone, c'est une catastrophe, vraiment. C'est ma mère qui vérifie que je suis à la maison, oui, maman, je suis là, oui, tout va bien, tu es à la pharmacie, oui, je sais, restes-y, surtout, prends bien ton temps, fais ce que tu as à faire, tout va bien. Et je me précipite à nouveau dans ma chambre où bien sûr Christine n'est plus nue. Elle n'allait pas rester, comme ça, à m'attendre, à poil, comme un fruit abandonné sur le lit à une place de ma chambre, pendant que je parlais au téléphone avec ma mère, non, ça ce n'est pas possible, bien sûr, je le savais, même si elle m'avait promis le contraire. Elle ne s'est pas rhabillée, non, mais elle s'est glissée dans les draps. Elle me dit que je dois me déshabiller aussi, et que je dois la rejoindre. La rejoindre… Je n'ai jamais encore fait l'amour à une fille, enfin, pas vraiment, pas en mettant mon sexe dans son sexe. J'ai du mal à le croire moi-même, mais je ne suis même pas certain de savoir à ce moment-là comment on fait. Toujours est-il que je me mets sur elle, tout va très vite, mais alors vraiment très vite, et je reste là, planté comme une andouille, tétanisé. Elle me sourit. Je n'ai même pas fait attention à elle. Au bout d'un assez long moment, elle me dit à l'oreille que c'était bien mais que… je n'étais pas au bon endroit. Comment ça, pas au bon endroit ? Comment ai-je pu me perdre en route ? Mais, pas au bon endroit, comment ça ? J'étais où ? Alors elle me montre…

Nom d'une pipe, il ne suffit pas d'aller entre les cuisses d'une femme, il faut en plus trouver son sexe, se mettre à l'intérieur, enfin c'est tout un ensemble, comme dirait l'autre. Je me suis senti comme avec le short prince-de-Galles sur le terrain de rugby. Mais pourquoi donc est-ce que personne ne me prévient jamais AVANT ? Les autres ont tous l'air d'être au courant, qui les a prévenus ? Toujours cette sensation que je ne comprends rien à la vie, qu'elle ne parle pas la même langue que moi, ou que mes parents se sont trompés en me mettant dans ce monde-là. Comme c'est étrange, vraiment !

Évidemment, ce ne sont pas les jeunes gens d'aujourd'hui qui auraient ce genre de problèmes, eux qui voient des chattes et des braquemarts toute la journée depuis leurs plus tendres années… On n'a pas encore pris la mesure du monde qui est en train de naître sous nos yeux, ce monde dont les enfants sont élevés à la pornographie "naturelle" et quasi obligatoire, mais je crois qu'on va très vite en voir les effets dévastateurs. On comprend finalement que cette pornographie totalitaire est une émanation du puritanisme qui marche main dans la main avec ceux qui ne supportent pas  la différence sexuelle. Plus la population dans son ensemble est abreuvée de ces images, moins elle est apte à avoir du désir pour un être qui ne lui ressemble pas, plus elle croit montrer de la différence plus elle fabrique du même. La pornographie, c'est la mondialisation de l'espèce prise à la racine. Je parle de la pornographie réelle, celle qui se pratique aujourd'hui, concrètement, pas de la pornographie littéraire, ni même de celle, artisanale, qui était de mise durant ma jeunesse, les sex-shops, les peep-shows, les magazines, les cinémas pornos, les cassettes VHS, celle qui se planquait encore un peu… Je n'ai pas grand-chose contre la pornographie, tant qu'elle n'est pas prescriptive, tant qu'elle se contente d'être un mode d'être parmi d'autres et qu'elle ne nous démontre rien.

Donc, lorsque ma Christine a emménagé dans le grand appartement près du Lycée Berthollet,  tout a changé. Nous étions déjà, à ce moment-là, entrés dans une sorte de conjugalité qui se devait de faire une place à la jalousie, à la tromperie, à la dissimulation, et à la souffrance. C'est la loi : quand la vie vous offre de meilleures conditions de vie, plus d'argent, plus de confort, plus de luxe, plus d'espace, une femme plus belle, plus jeune, vous pouvez être certain qu'au même moment elle s'arrange pour vous le faire payer très cher. Étant convoitée par tout Annecy, il était fatal que Christine augmente le loyer qui me rendait maître de son corps. Je n'irai pas jusqu'à affirmer qu'elle m'a trompé avec tout Annecy, non, ce serait inutilement exagéré, en revanche c'est bien à cette époque que j'ai découvert les affres de la jalousie. C'est très douloureux quand rien ne nous y a préparé, et qu'on n'a même pas eu le temps de s'habituer à cette chose inconcevable encore quelques semaines auparavant, qui est de pouvoir faire l'amour à une déesse à peu près quand on le désire.

Dans la petite chambre de la rue du Lac, nous n'avions rien, mais alors rien de rien, par exemple la seule musique qu'on y ait écoutée, mais des centaines de fois, était la Quarantième de Mozart par Karajan, ce qui fait que cette symphonie est pour moi indéfectiblement liée au reblochon. Il n'était évidemment pas question d'y inviter nos amis, ce qui m'arrangeait sacrément. J'ai trois souvenirs liés à cette chambre. Le premier est le boudin aux pommes (trop de beurre), le deuxième la fellation (incroyable découverte), et le troisième le LSD. Avec Mozart, ça fait quatre. Le conflit (et le confit) sexuel, la différence irréductible (très concrète), l'incompréhension massive (mais qui n'ose pas se dire, ni même se penser), sur fond de Mozart et d'hallucinations visuelles, auditives et temporelles, surtout, tous les ingrédients étaient là, sur scène et en coulisse, prêts à nous pousser vers la fosse sublime et sans fond qu'on appelle la vie.

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mardi 16 décembre 2014

FLASH SPÉCIAL : JACQUES ATTALI AU SOMMET DE SON ART


Nous interrompons nos programmes pour diffuser, en urgence absolue, ce document exceptionnel, rapporté par nos intrépides envoyés spéciaux en territoire ennemi. Depuis la disparition de la grande, de l'immense Florence Foster Jenkins, le monde était en deuil. Un seul être était capable de relever ce défi surhumain, et cet être, c'est JACQUES ATTALI, bien sûr. Vous n'aviez pas osé en rêver — Jacques Attali l'a fait. Conseiller du prince, banquier, philosophe, écrivain, plagiaire, ectoplasme vitaminé, bête de scène, chef d'orchestre, critique d'art, comique troupier, escroc d'aéroport, client-télé, baroudeur de plateau, technicien de surface convexe, arpenteur de lieux communs, récitant de grand-messe, néologiste enturbané, technophile à poil dur, distributeur d'encens à 0%, créateur de parfums d'ambiance, Don Quichotte sans manche, écrabouilleur de Français de souche, pompier sans trompette, écornifleur hors classe, alcoolique détaxé, phénoménologue menstruel, mélodiste en cyclone, séducteur de quadrature veuve, parolier céleste, conférencier classe affaire, hibernatus décoloré, décorateur de Panthéon socialiste, cor de chasse de sang froid, sol dièse à pistons, clef anglaise à col roulé, jambe de bois pour danseuse nue, épiphénomène pâle, chihuahua chauve, astronaute à l'azote, ne cherchez pas, Jacques Attali a tout fait, a tout été, a tout essayé, a tout pensé, a tout compris, même ce qu'aucun cerveau humain ne peut ni envisager ni désirer ni souhaiter ni redouter ni imaginer. Attali se situe là où le bât blesse, où l'espoir trébuche, où le Dow Jones s'effrite, où l'ange renonce à s'annoncer, où la Chine s'endort à rebours, où Leonarda s'épile la truffe, il nous surprend, nous émeut, nous secoue la glande morale, nous asphyxie le cornet à friture, et cela sera le cas durant mille ans, que nul ne l'ignore. 

Comme l'extension du domaine de la lutte est infinie, pour des êtres comme ceux-là, il fallait que Jacques se mette à la direction d'orchestre, comme d'autres se mettent au tricot, à la pelote basque, ou au trading instantané, sur le tard. Nulle compétence, entends-je, au fond de la salle ? Tut-tut-tut ! La compétence est à Jacques Attali ce que le hameçon est au saumon d'élevage surmené : un pont entre le génie et le désespoir. Attali ne s'embarrasse pas des grandes lois universelles, du savoir-faire humain, des obstacles un peu has-been que le réel, toujours mesquin, s'échine vulgairement à disposer sur la route antique des hommes prudents. Attali chausse ses moufles de sept dieux, néglige le bâton du pèlerin et se tient très au-dessus des contingences techniques, il est le Chef, à mesure que d'autres sont simplement des exécutants, et, dès lors, n'a plus qu'à agiter vaguement ses membres pour que le frisson sublime parcourt la matière qu'il pétrit de son esprit illuminé de grâce et de ductile poésie. Face à l'orchestre, il est comme le vent face à la forêt, comme Dieu face à la matière informe du tohu-bohu, et son regard de vieil hibou translucide suffit à conduire le char céleste à destination. Il ne fallait rien moins que le divin Mozart pour que Jacques fasse jaillir la musique des sphères de ces artisans ordinaires et limités. Nul doute que le prochain orchestre qu'on lui mettra entre les mains sera le Philharmonique de Berlin, et même cet orchestre fameux aura du mal à entendre l'illimité qui condescendra, peut-être, à le diriger.  

Mais voyons tout de suite à quoi ressemble un miracle, quand Jacques Attali prend la peine de nous en faire la démonstration.


mercredi 10 décembre 2014

Première ligne (interlude 2)



Tout à fait par hasard, en tombant sur le zapping, je vois Sarah au Téléthon. Il est quatre heures du matin et je tombe sur ça

Moi qui n'avais jamais vu ce pandémonium de la bonté, j'ai voulu savoir, et j'ai tout regardé. Presque cinq heures de dégueulasserie immonde, faut être plutôt coriace pour encaisser. La saloperie en torrent, bien merdeuse, bien boueuse, tout à fait putride et puante, déversée à plein tube, c'est le cas de le dire, sur la tête de ces pauvres enfants martyrisés par une vulgarité infernale, c'est à peine croyable. Après coup, j'ai lu un texte de Nabe sur la question, publié en 89 dans l'Idiot international, où celui-ci parle des "SS de la tendresse". C'est bien vu, même si je trouve son texte encore trop mou. Il faudrait le récrire aujourd'hui, en étant beaucoup plus méchant que lui. Les Gérard Holtz, les Nagui, les Garou, les Alessandra Sublet, les Sandrine Kiberlain, les Drucker, les Stéphane Bern, les Gad Elmaleh, les Sophie Davant, et toutes les vermines qui poussent la chansonnette sous la grosse bulle de verre qu'ils avaient dressée devant la tour Eiffel, le Compteur géant, sur cette même tour Eiffel, tous les papas-et-les-mamans, les tontons-et-les-taties, les papis-et-les-mamies, c'était comme un concentré fabuleux de l'immonderie spectaculaire, jaillissante, braillante, terrifiante, assourdissante, dévastatrice. On est asphyxié, tétanisé, pétrifié, tétraplégifié, devant cette apocalypse sinistre, c'est comme si quelque puissance formidable nous déversait sur la face le contenu fétide de ses mille intestins malades. Toute l'Église est là. La bonté méchante, la gentillesse terrible, la compassion sadique, la perfusion musclée de bons sentiments anabolisés sans échappatoire, la renversante brutalité du Bien à turbo-injection, ça vous défrise un placide mammouth pour la décennie, au moins. Tu as voulu savoir, eh bien maintenant tu es édifié, mon coco, ça t'apprendra à vouloir regarder le soleil noir en face ! Le plug anal de la place Vendôme, c'était le signal. Quand on l'a crevé, toute la fiente parisienne a pu sortir au grand air d'un seul coup, dans une furie irrépressible. Toutes ces crevures baptisées au sirop de  sucre, c'est la thérapie des Forces Spéciales qui défoncent le Mal à coup de charité hystérique chauffée à blanc. La main caressante mais ferme de Nagui sur l'épaule du papa éploré, les injonctions de tous ces millionnaires à faire cracher le Français smicard au bassinet dégoulinant de la générosité morveuse, les peluches, les sourires, les larmes, les fauteuils roulants, les oreillettes, les micros tendus, les artistes, les intermittents permanents du cœur, les souffrants sur commande, les pleureuses appointées, les poésies à chier ses tripes dans le désordre, les mélodies pires que la Sibérie en slip, les harmonies qui vous arrachent les dents sans anesthésie, les visites à domicile dans-la-chambre-du-gamin, toutes-ces-familles-formidables qui-nous-sont-mille-fois-supérieures et le cul d'Alessandra Sublet qui se trémousse en cadence comme si elle avait un plug géant dans le derrière, même dans Sade on n'avait pas connu cette ivresse de la souillure portée à ébullition, de la profanation multipliée par elle-même. 

« Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » La Charité est devenue folle, perdue qu'elle est au milieu de nulle part, mais les fous sont le plus souvent récupérés par ceux qui ne voient que trop bien comment retourner cette folie à leur avantage, sans se mouiller eux-mêmes. Le Téléthon, c'est un crime colossal, c'est le casse du siècle sur les bons sentiments. L'intelligence humaine est libre de se détruire elle-même, cela nous le savons depuis toujours, mais il nous restait à apprendre que la charité pouvait se retourner contre elle-même en une pantomime grimaçante et diabolique qui fait craindre la grande église méphitique — scientifiques, médecins, soignants, clowns des hôpitaux, accompagnants professionnels et intervenants en tout genre pour le pire et le pire — comme jamais nous n'eûmes autant raison de craindre ceux qui nous voulaient du bien. 

Les musiciens ont toujours cachetonné, ce n'est pas nouveau, et ils ont bien raison d'aller jouer partout où ils peuvent gagner un peu d'argent. Reste que tomber sur ça, à quatre heures du matin, par hasard, voir un corps et un visage qu'on a aimés tremper dans ce chaudeau pandémoniaque et venir chercher son obole dans la gargote putride vous met face au Scepticisme essentiel et ultime qui vous fait ressentir l'effroi des derniers instants de la vie.

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mardi 9 décembre 2014

Première ligne (6)


« Vous savez, la poésie, je ne suis pas sûr de la comprendre » aux éditions de Minuit un peu passé. Ettie est sur le balcon à six heures et quart. Elle fait son yoga. Non loin d'elle, Luna est dans son panier en osier. Il fait déjà chaud. Le ventre plat, le dos droit, elle a l'air sérieuse comme une papesse yankee qu'on a privé de son hamburger. « Tu me ramènes à Marseille ? » 

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées 
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu 
Dont le vent caressait mes tempes obsédées, 
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu ! 

Mais enfin, tu es complètement folle ! Et de toute manière tu n'auras pas de place. Elle est butée, aigre, fermée, n'en démord pas, elle veut partir, alors qu'elle n'est là que depuis deux jours. Je la supplie, je me confonds en excuses, j'essaie de la raisonner, mais à dire vrai, j'ai sommeil et je commence à être excédé. Moi aussi je peux me mettre en colère, après tout. Allons-y. Je vais prendre un douche vite fait, je bois un café et je l'aide à porter ses affaires dans la voiture. En voiture Simone ! C'est parti pour cent cinquante kilomètres à se faire la gueule. Luna est ravie, deux voyages en trois jours, c'est les vacances !

La veille, après le déjeuner, nous avions eu une discussion houleuse. Comme elle commençait à me fatiguer avec ses bondieuseries très modernes et très correctes, je lui ai lâché une bordée sur mon catholicisme, que j'ai pris soin de rendre maussade et suffisamment croisé pour qu'elle me dise avec un regard piteusement outragé : « Tu me fais peur. » À part ça tout allait bien. C'est dans la nuit que les choses se sont vraiment gâtées, quand le téléphone a sonné, vers deux heures du matin. Je savais évidemment qui appelait et je suis descendu au salon pour répondre. Je m'installe sur le canapé et je parle bas pour ne pas réveiller Ettie. « Je te réveille ? — Oui, un peu. Ce n'est pas grave. — Mais tu n'as pas la voix de quelqu'un qui est couché… — Non, je suis assis dans le canapé, au salon. — Mais alors tu ne dormais pas ! — Si, mais je suis descendu pour te parler. — Je ne comprends pas. Pourquoi ne me réponds-tu pas de ton lit ? — Parce qu'il y a quelqu'un dans mon lit. — Je ne comprends pas. Il y a quelqu'un dans ton lit ? — Oui. Ettie, tu sais, mon amie américaine. — Oui, je sais, mais ce que je ne comprends pas, c'est où tu étais, TOI, quand j'ai appelé ? — Dans mon lit… — Tu étais dans ton lit, et Ettie est dans ton lit, aussi ? Et tu me dis ça comme ça, tranquillement ? Tu couches avec elle et tu me dis ça comme ça, tout naturellement ? — Je réponds à ta question. »

Quand elle est arrivée à la maison, c'était déjà le soir. J'ai monté ses affaires dans ma chambre, j'ai changé les draps, et puis je suis allé déplier le canapé et j'ai commencé à faire mon lit en bas. Au bout d'un moment, je l'entends qui m'appelle depuis la chambre : « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Elle descend, se plante à la porte du salon, me regarde d'un air bizarre, et me dit : « Mais non, enfin, tu vas dormir avec moi ! C'est évident ! » Elle m'a dit ça d'un air tellement convaincu que je n'ai pas su quoi répondre, et je suis allé me coucher près d'elle. Je savais bien que c'était une connerie. Il faisait très chaud, elle était en culotte. Je n'avais pas envie d'elle. Elle a dû le sentir mais elle avait déjà tout prévu et il n'était pas question que je dévie du scénario. On a donc fait l'amour, comme deux copains qui ont besoin de se calmer les nerfs. Où était passée ma petite amoureuse de seize ans, si pure, si naïve, si fraîche ?

Je n'en reviens pas. On passe quelques jours ensemble quand on a seize ans, on se revoit près de quarante ans plus tard et la fille s'imagine qu'on va reprendre notre histoire d'amour là où elle s'était arrêtée, en 1972. C'est comme ça, ça ne se discute pas, et il n'est pas question, évidemment, de me demander mon avis. 

Comme je l'avais prévu, il n'y avait aucune place pour New York le jour même, à moins de payer une véritable fortune. Nous étions donc allés à Marseille pour des prunes et elle commençait vraiment à me courir sur le haricot. « Laisse-moi ici ! » Mais enfin, calme-toi, je ne peux pas te laisser ici, à l'aéroport, voyons, qu'est-ce que tu vas devenir, tu n'as même pas de portable qui fonctionne en France. Allez, viens, sois raisonnable, on retourne chez moi. Rien à faire, elle n'en démord pas, elle est têtue comme une bourrique. J'en ai marre, je suis crevé, elle m'énerve, je la plante là. Avant de quitter l'aéroport, je téléphone à Raphaële, je lui dis que j'arrive. 

La première chose qu'elle a faite, quand je suis arrivé chez elle, c'est de me pousser sous la douche, et de m'y rejoindre, pour vérifier que je me décrassais bien de l'Américaine. C'est évident !

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dimanche 7 décembre 2014

Première ligne (interlude)


« J'ai toujours espéré, en lisant les livres des autres, que ceux-ci ne me diraient pas ce qu'ils avaient déjà lu dans les journaux, et qui est systématiquement grotesque ou monstrueux, ou les deux ; mais ils ne disent presque toujours que cela, et ils ne s'en rendent même pas compte. »

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samedi 6 décembre 2014

Première ligne (5)

Elle est très belle.

« Pour un Robbe-Grillet, combien d'épigones impuissants ? »

Elle est très belle, vraiment, elle est très belle.

C'est un roman chrétien, malgré tout - J'ai horreur du folklore - Et il s'endort… Je suis le nouveau Pape. François m'ennuyait. À la cave, François. Pousse-toi de là que je m'y mette. Si le Christ n'est pas ressuscité, c'est pas la peine. Et Nicole qui me dit que Jésus n'est pas Dieu ! Autant écouter du rock and roll alors ! J'entends ces belles voix orthodoxes et je vois ce beau visage et je me demande : EST-CE CELA, ÊTRE HEUREUX ? C'est si petit, si minuscule ? Je voudrais connaître la Russie et la Syrie, ce soir. Le froid et le chaud, mais pas le tiède. Comme me le dit Henri Graetz : « Ce sont des choses qui arrivent. »

Elle est vraiment belle, la femme de Bachar el-Assad. Voudrait-elle m'épouser ? Je ne lui poserai pas la question, de peur qu'elle dise oui. Contrairement à ce que tu crois, lecteur, ce sont des choses qui arrivent, que les femmes me disent oui. Mais je n'insiste pas. En effet, toutes celles qui m'ont dit oui m'ont mis dans l'embarras, et parfois dans l'affliction. Quand une femme dit oui, attendez-vous au pire. Au moins quand elles disent non, on sait à peu près à quoi s'en tenir.  « Les enfants, est-ce que je vous aime ? » Bien sûr que non ! Entre Georges V et Champs-Élysées-Clemanceau, elle voit la pancarte sur le quai et me dit oui, allons faire l'amour chez ton frère (on allait acheter du riz complet). 

En réalité, c'est quand nous nous sommes retrouvés à Paris, Ettie et moi, qu'elle m'a dit que la jolie petite blonde avec qui nous avions dormi à Athènes était une Roosevelt. À l'époque, ça m'a fait autant d'effet que si j'avais bu du champagne dans un gobelet en plastique. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, je portais une longue robe orange et je jouais de la flûte en bois. Mon frère avait un appartement rue Lauriston, j'aimais beaucoup cet appartement, et j'aimais beaucoup l'odeur de cet appartement. C'est là que j'ai écouté les premiers disques de Nikolaus Harnoncourt, des Brandebourgeois à l'ammoniaque, avec des flûtistes qui jouaient presque aussi mal que moi. Donc Ettie avait de jolis petits seins, à peine un peu allongés sur le côté, et elle avait gardé sa culotte pour entrer dans le lit, détail qui m'avait bouleversé. Mon riz complet avait cuit six heures, on commençait à avoir faim, mais il manquait encore la levure et le gomasio. J'avais de toute façon mis trop de laurier dans l'eau de cuisson. 

Quand j'ai revu Ettie, quarante ans plus tard, elle avait perdu un sein, et l'autre était "reconstruit". Elle était à l'hôtel de la rue Cujas. Il y avait un vieux piano droit dans le salon de l'hôtel, sur lequel j'avais joué en l'attendant. À l'époque, je portais un pantalon en fine cotonnade, rayé blanc et bleu, que j'aimais beaucoup porter l'été. Mais le tissu était vraiment léger et j'avais la bandade plutôt facile. Impossible de tenir la main de ma belle Américaine dans la rue sans que tout le monde ne soit en mesure de constater l'agressivité de mes sentiments pour elle… Avec Ettie, on se revoit tous les vingt ans. En 86, de passage par Paris où elle donnait un concert, elle m'avait retrouvé, un coup de chance. Nous avions passé la soirée ensemble, chastement, à écouter les sonates pour violoncelle et clavier de Bach. À l'époque de ces premières retrouvailles, j'étais écartelé entre Céline et Thérèse, et Anne, au point où j'en étais, je n'aurais pas dit non à une analyse approfondie de la relation entre les pianistes et les violoncellistes autour de la trentaine, mais ce fut une occasion ratée. À l'époque on ne disait pas baiser (je ne dis cela que pour les jeunes lecteurs), on disait "faire l'amour". J'aime bien "baiser", mais il faut reconnaître que "faire l'amour", ce n'est pas si mal que ça, comme expression. Combien d'histoires d'amour qui n'auraient jamais dû être ont commencé parce qu'une fille à montré son con ou ses seins à un garçon, ou même ses orteils ? L'amour se fabrique comme le pain. Il ne suffit pas de cracher en l'air, il faut la pâte, le sel, les mains pour la pétrir, la pâte, et un peu d'eau aussi. Il faut l'odeur, et la peur de rater, et le four. Une certaine température aussi. Mais la peur de rater est essentielle, j'en suis certain. L'Église parle de consommer, et elle sait de quoi il est question. 

Elle est vraiment très belle, Asma el-Assad ! Jésus n'est pas un dieu ! Cette Nicole est complètement folle ! Complètement "pétée", comme elle le dit elle-même. Combien de fois serons-nous revenus sur ce mystère : qu'est-ce que la beauté d'un visage de femme ? Combien de beaux visages de femme avons-nous vus dans notre vie ? Des vraiment beaux. Cinq, dix, quinze ? Et toi ? Et lui ? Et vous ? Je n'aurai pas connu l'Antarctique. Il y a des lieux où nous n'irons jamais. L'île sans nom, le chef-d'œuvre inconnu, les territoires oubliés des cartes, les corps qu'on ne rencontre pas, hic sunt dracones. Un beau visage de femme, c'est par définition une terra incognita. C'est toujours un pôle, un abîme. Entre la convoitise et la possession, il y a le visage. Entre le monde et Je, il y a le désir. Regarder, voir un visage, c'est un crime très doux, c'est un détour à rebours du temps et de la mort. La pâte qui est sortie du ventre de la mère est encore fraîche, chaude, elle est encore en train de lever, sous nos yeux. 

Je n'ai pas rencontré Voltaire, je n'ai pas connu Beckett, je n'ai pas discuté avec Robert Schumann, mais je suis le Pape caché. Celui qui se trouve au Vatican n'est qu'une marionnette dont j'actionne les membres selon ma fantaisie du moment. C'est ce qui le rend si paradoxal et brouillon, car je ne prête pas beaucoup d'attention au fait de ne pas me contredire. Je trouve ça un peu vulgaire. Mon vrai travail consiste à… Je ne sais plus ; j'ai des amnésies de plus en plus fréquentes, mais ça me reviendra. D'ailleurs il est probable que j'en parle dans ce texte lui-même ; je l'ignore car je ne me relis pas. La peur de rater peut nous faire manquer des chefs-dœuvre et découvrir l'amour. Ce sont des choses qui arrivent. 

Au lycée, c'était la plus belle. Elle était blonde, puis elle fut brune. Elle avait de longues jambes et un visage de starlette, et tout le monde la convoitait. Cheveux bouclés, manteau noir et blanc à carreaux, de très beaux seins opulents, dès qu'elle entrait au Semnoz, c'était comme du pain frais qui sort du four, les types avaient la narine frémissante et l'air bête de la bête qui imite l'homme. Je ne sais même pas comment je m'y suis pris. Aucune peur de rater, puisque c'était impossible. Dans la vie, ce sont toujours les choses impossibles qui arrivent en premier. Voilà, elle avait un visage que je ne connaissais pas, que je ne comprenais pas, qui n'avait rien à voir avec ce que j'étais, avec ce qu'on m'avait appris. Elle vivait seule avec sa grand-mère, Christine. Dès que je me suis embarqué dans cette histoire, j'ai cessé de voir au-delà des cinq prochaines minutes de ma vie. J'avais le nez collé sur le présent, quand j'y repense, je me dis que j'avais toutes les chances d'en claquer, mais il y a une force sourde et démentielle, à l'adolescence, mystérieuse, qui permet aux chanceux d'éviter les obstacles qui tueraient les plus solides. Immédiatement, j'ai abdiqué toute prudence, toute sagesse, toute raison, j'ai laissé mon instinct de conservation dans ma chambre d'enfant, ou dans celle de ma mère. C'est la chance, et uniquement la chance, qui m'a maintenu la tête hors de l'eau. Christine m'a fait comprendre l'expression "en un clin d'œil" en un clin d'œil. En quarante secondes, une femme met la main sur vous, et vous lui appartenez corps et âme. Voilà, c'est tout naturel, y a pas de quoi en faire un fromage : Ce sont des choses qui arrivent. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elles savent parfaitement ce qu'elles sont en train de faire : l'opération leur demande tout de même un certain investissement, mais ça ne les empêche pas de dormir plus d'une nuit ou deux. Je comprends parfaitement qu'on ait brûlé des sorcières au Moyen Âge. Eux au moins avaient les yeux en face des trous. 

Dans le visage des femmes, ici sont les dragons. En observant attentivement Asma el-Assad, je reconnais ma Christine. Elle n'a pas vieilli, elle est toujours la même. Le côté farce de l'histoire est qu'elles nous laissent croire qu'on les possède, qu'on les choisit, ou même qu'on les convoite. Mais regardez donc ce visage ! Pensez-vous réellement qu'un homme puisse se rendre maître d'une chose pareille ? Croyez-vous sérieusement qu'il ait la possibilité de dire seulement : « Je veux » ?

C'est l'hiver, à Annecy. Il fait froid, sec, il fait beau. Près du canal du Thiou, le terrain de basket du lycée. Je regarde, médusé, les filles à l'entraînement. On entend les baskets sur le bitume, les cris, le ballon, les coups de sifflet, la voix du professeur de sport. Elle est là, en short, les cuisses rougies par le froid et l'effort, ses seins tressautent sous le maillot, elle me voit, elle sourit, elle me fait comprendre que je suis au spectacle, que je ne suis là que pour l'admirer, la désirer, que le sujet, c'est elle, la vie, c'est elle, la beauté, c'est elle, qu'elle est tout et que je ne suis là que pour être à elle. Plus tard elle me dira que ça la gênait que je sois là à la regarder, à l'admirer, et plus tard elle sera sincère, mais sur le moment, avec ses cuisses rougies et ses seins qui tressautaient sous le maillot, elle me prenait, tout simplement, elle prenait ma vie, devant tout le monde, comme on prend une plaquette de beurre au supermarché pour la mettre dans son caddy. 

Elle était très belle.

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