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mardi 5 septembre 2023

Sarah, Printemps

On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Tu m'écoutes ? Tu sais que j'ai raison ! Les gens ne savent pas de quoi tu es capable. Ça me fout en l'air. Tu crois peut-être que tu es un héros de bande dessinée ? Tu crois peut-être que je vais attendre là, comme ça, jusqu'à la nuit des temps ? — La fin des temps… — Pardon ? — La fin des temps, tu veux dire la fin des temps. — Si tu veux, la fin des temps. Tu m'écoutes ou tu fais le con ? Parce que moi je te parle, tu vois ! Je te parle de toi, de moi, enfin de nous bordel. Ça t'intéresse, au moins ? — Bien sûr. — On ne dirait pas. Tu sais ce qu'on dit de toi ? — Non, mais je m'en fous. — C'est faux, tu ne t'en fous pas, c'est faux, tu m'énerves, mais tu m'énerves ! — Bon, alors que dit-on de moi ? — T'as raison, on s'en fout. C'est pas le problème, c'est pas du tout le problème. Le problème c'est moi. Tu n'es pas un super-héros, je ne suis pas Pénélope, on ne va pas rester là à crever sur place, si ? — Pourquoi me parles-tu de Pénélope ? — Ne fais pas diversion. Je te parle de ce qui est important, tu comprends, important, tu comprends ce mot ? — Évidemment que je comprends… — Bon, alors ne m'interromps pas, avec tes digressions continuelles, ne fuis pas les problèmes, pour une fois, je t'en prie, tais-toi et écoute-moi. — J'ai l'impression de ne faire que ça. — Tais-toi. Laisse-moi parler. — D'accord. — Tais-toi ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. C'est ta stratégie, tu m'empêches de penser, tu es trop là, tu es beaucoup trop là, tu prends trop de place, et en même temps tu te caches, tu ne dis jamais rien de ce que tu penses, tu n'as aucune ambition, tu ne cherches pas à te faire connaître, c'est insupportable, tu comprends, c'est très pénible, vraiment pénible, c'est comme si tu me disais que je ne vaux pas la peine que tu te bouges le cul, tu comprends, ça ? Et moi, là-dedans, hein, et moi, je suis quoi, je suis qui, je sers à quoi, je vaux quoi, pour toi, je ne suis pas assez intelligente, c'est ça, je suis trop conne pour comprendre que Monsieur ne s'intéresse pas vraiment à ce qui se passe, je suis au ras des pâquerette, parce que j'ai les pieds sur terre, parce que je me préoccupe des comptes, des courses, c'est ça que tu penses, mais dis-le, je sais bien que c'est ça que tu penses alors vas-y. Tu pouvais pas la donner, cette interview, hein, tu pouvais pas, non, c'était trop dur, ça t'aurais empêché de rester comme un con à regarder tourner la machine à laver, ça t'aurait fatigué de donner cette interview, vraiment, ça t'aurais tué, ça aurait ennuyé Monsieur, Monsieur avait mieux à faire, Monsieur avait son bain à prendre, quoi, faut comprendre, bordel, Monsieur est trop important pour répondre à six questions, il a autre chose à foutre, il faut qu'il aille traîner sur Facebook, Monsieur, il faut qu'il aille faire le beau, oui, ça c'est important, c'est vrai, et pendant ce temps-là, qui c'est qui répond au courrier, au téléphone, qui c'est qui fait tourner la maison, qui c'est qui lave les slips de Monsieur et repasse ses chemises, qui c'est qui ouvre le courrier que Monsieur a mis à la poubelle, et qui c'est qui commande les croquettes du chien sur Internet, hein, qui c'est ? — C'est toi ? — Nom de dieu, tu poses la question ? — C'était pour rire.  

Roulement de tambour.

On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Je voudrais raconter l'histoire d'un couple mais je sais déjà que je n'y arriverai pas. Ils remontaient la rue de l'Odéon, tous les deux, un soir d'été. Lui venait de faire une sorte de malaise au restaurant, il était blanc tirant sur le vert, il ne disait pas un mot, il se disait seulement qu'il avait rudement du bol de marcher derrière une jolie poulette comme celle-là mais ça ne l'empêchait pas d'avoir envie de vomir et de sentir ses jambes flageoler pendant qu'il mettait un pied devant l'autre, encore, encore un, et encore, ils y étaient bientôt, en face du théâtre, au sixième étage. Il écoutait parler la fille qui marchait devant et, de temps à autre l'attendait, lui prenait le bras en riant et lui roucoulait des choses à l'oreille, elle parlait toute seule, elle était gaie, un peu saoule mais pas trop, il essayait seulement de se concentrer sur la voix de la fille et de mettre les pieds l'un devant l'autre, encore trois cents mètres et on y était.

Un jour du mois de mai, Sarah m’a dit, sans crier gare : « Prends-moi en photo ! » Je l’ai prise. C’est cette photographie que je voudrais écrire. C’est donc d’un portrait qu’il s’agit.

« La sérénade du spectre » (Granados). Exercice pratique : rester de trois heures à sept heures au téléphone avec celle que je nomme Sarah. À quoi faire ? Partir d’une voix, arriver à une autre voix. Un timbre dans sa modulation… « Qui suis-je ? » Elle pose la question ; elle écoute, ensuite, non pas la réponse, mais ce que ça provoque chez l’autre, comme on jette un caillou dans l’eau les jours d’ennui ; cercles concentriques des ondes qui grandissent, mais aussi s’amenuisent, dans le même temps. Comme ce rire si vaporeux…

Sarah est encore couchée dans mon lit. Au petit matin, nous entendons, par la fenêtre ouverte, des pigeons qui vont et viennent. Elle me demande : « Il n’en est jamais entré, ici ? — Non, sauf hier-soir… » Contrairement à toute attente, cet oiseau est d’une douceur invraisemblable, inespérée, une douceur de rêve. Il dort les jambes écartées, barrant le lit d’un Y définitif. Même dans son sommeil de statue, il lui arrive de sourire, d’un sourire doux de guerrier qui aurait vu cent fois la mort en face. Ses pieds dépassent de la couette, je suis resté très longtemps à les regarder, les caresser, les embrasser. Nous n’avons pas fait l’amour. Je l’ai embrassée. Elle m’a embrassé. J’ai caressé son visage, ses pieds, ses cheveux, j’ai embrassé son ventre, posé ma main sur ses cuisses, entre ses seins, sur son bras. Ses joues de Bouddha… Son souffle d’animal… Son odeur, suavement écœurante, comme un vent d’été, plein de pollen, de fruits mûrs, de désirs offerts et de draps chauds, une odeur grave et pourtant légère, ronde, cuite, dont les arômes ne se mélangent pas tout à fait cependant, laissant deviner les souvenirs d’un corps multiple encore dans sa naissance, indéfiniment remise. Sarah V, le V de ses jambes déployées, me disant, lors d’un bref réveil dans le jour qui vient : « J’occupe ton lit… »

Je la vois dans la rue, enceinte, au bras d’un bel homme portant un magnifique chapeau melon et une belle moustache cirée. Je m’aperçois à ce moment-là qu’elle porte dans le dos une sorte de petit sac en cuir noir, qui a la forme d’un étui de violoncelle. Je m’adresse à l’homme : « Excusez-moi, j’ai bien connu Sarah, nous avons même fait l’amour dans cet ascenseur que vous vous apprêtez à utiliser. Me permettez-vous de m’asseoir avec elle sur ce banc, et de lui mordre l’oreille ? Je n’en ai que pour un instant ! » Lui se met à rire, il m’écarte d’un revers de main, tout en me disant : « Mon petit ami, ce coup-là, on me l’a fait déjà cinquante fois. Voyez l’écriteau » (et il m’indique une plaque en argent massif, à sa ceinture : Propriété privée. Entrée interdite). Je suis sur le bord du large trottoir ; ils continuent leur promenade, très dignes. J’ai à peine entrevu les yeux de Sarah. Elle ne se retourne pas. Je les suis du regard un instant, puis je tourne les talons et je poursuis ma route.  Je n’ai pas fait dix pas que j’entends un vacarme terrifiant, et je vois Sarah, transformée en furie, qui a plongé son archet dans le ventre du gentleman, qui se met à fondre sur lui-même avec un bruit inouï d’acier en fusion. Ne reste que son chapeau, duquel s’échappe un filet de fumée âcre. Je cours vers elle, les bras ouverts, mais je la vois qui presse de toutes ses forces sur son ventre, et quand j’arrive enfin près d’elle, je constate que c’est moi qu’elle vient de mettre bas. 

Quand on baise, parfois elle me dit : « Tu sens comme je t’entoure ? » C’est vrai, Sarah sait se faire liquide, océan ou incendie, elle m’encercle de joie, je suis pris et porté tout à la fois, ma queue est au milieu du feu, léchée de toutes les langues de ses muqueuses, on n’est pas seulement deux à parler, c’est un contrepoint serré, 23 cordes solistes, elle s’y cache mais on la repère à ses pieds, martellato… Ce que j’aime par-dessus tout ? La sucer, longtemps, avoir sa mouillure plein le visage, en avoir dans la bouche, dans le nez, jusque dans les yeux, et monter, très vite, l’embrasser. Qu’elle sache. « On pose aux autres les questions qu’on se pose à soi-même. »

Un Nom. Un souffle.
« Le con, il aurait pu changer ton nom, quand-même !
— Ouais, je sais, il dit qu’avec un autre prénom, ça ne marcherait pas…
— Conneries, oui… »
Quand on prononce ce nom, « Sarah », on est cloué au sol. Droit du sol, droit du son ; le sang dans les prénoms. Les deux pieds bien enfoncés dans la terre, une rafale de vent passe, très vite, un souffle si on veut, une gifle de vent. Les deux « a » font revenir. Le « h » promet d’y revenir. Le « S », seul, est impulsion, mais que peut-il contre cette attraction noire qui colle à la bouche ?
« Et en plus il te parle sans arrêt de son ex ?
— Oui, enfin non, pas tout à fait sans arrêt, mais j’ai l’habitude, Éric me parle constamment de Régine… Il dit que là non plus il ne peut pas changer le nom, moi je m’en fous, je ne l’aime pas de toute façon…
— T’es bien barrée toi avec des mecs comme ça… »
Dans « Sophie », il y a tout un voyage. Le souffle est confirmé, il se colore, il traverse des paysages, des saisons, les odeurs changent, se transforment. Le « h » est au centre cette fois-ci, et passer du « o » au « i », ça change tout ! C’est un peu comme dire « oui », mais avec un point d’interrogation. Trois voyelles, trois consonnes, dont deux font cause commune, c’est-à-dire que « Sophie » est plus timbre qu’attaques. Et pourtant, sa charge vient tout de même de ces deux souffles : l’un, impulsion première, sifflante du « S », l’autre, qui relance, au centre, moins timbré mais plus fondamental, un gris de vent modéré mais qui peut durer un après-midi, ou une saison, le « f » du « ph ».
J’avais prévu de la nommer Clélia, j’ai une cousine corse qui s’appelle Clélie, j’aime bien les « l » dans les prénoms. Mais c’est impossible : Clélia, c’est fruité, gai, léger, coloré, finement décortiqué. Alors Clara, pour les deux « a », en position ? Mais il y a encore ce « cl », en tête, attaque décalée, ces deux consonnes qui se contredisent, ou plutôt s’emboîtent le pas, l’une sur l’autre, s’ajoutent l’une à l’autre pour former un organisme plus complexe, qui permettra si le vent est favorable d’ouvrir la serrure… Sarah m’a dit tout de suite : « Clélia ? Je n’aime pas du tout ! Ce « cl », « cl »…, là, bouh… Clitoris clos… Pourquoi pas Claudine pendant que t’y es ! »
Rien à faire. On dirait que tout chez elle vient de là, de ce prénom. Souvent je me surprends à penser : « Ceci, elle l’est en dépit de son nom. » Je ne sais pas comment ses parents se sont débrouillés, je les imagine chargeant ce nom comme le conducteur d’une locomotive à vapeur charge le foyer, le bourre de charbon. Qu’est-ce qui s’est passé à ce moment où ils ont cru choisir ce prénom, qu’est-ce qui s’est concentré dans l’air, dans la journée, dans le lieu, dans leurs désirs, et dans leurs peurs, pour que ces cinq lettres informent à ce point cette jeune fille ? Il est toujours difficile d’imaginer quelqu’un avec un prénom autre, à partir du moment où ce couple de l’être et du regard est formé, mais Sarah ne s’appelle pas Sarah, elle EST Sarah. Le « r » du centre, exactement au centre, comme un roc surplombant les flots grouillants du chœur. Sarah est une furieuse, il lui arrive assez facilement de trépigner. Avec ses pieds, elle marche, elle danse, elle saute sur place, tout cela avec l’air de ne pas bouger (« pas de commentaire »). Elle « trépigne de joie, elle pleure de tendresse »…
Dans « Sarah », le « a » est la pâte, la terre, la matière informe que  les trois consonnes tentent de faire lever… Ça grésille là-dedans ; Sarah se tape sur le ventre en serrant les dents ; elle est parcourue par une ondulation électrique, un spasme qui lui court sur l’échine, un trille muet ; elle secoue la tête, ça a duré cinq secondes ; voilà, c’est fini, elle se verse un peu de café chaud et me fait un grand sourire.
Je suis tombé amoureux d’elle, une nuit, il était trois heures du matin. Nous étions au téléphone depuis minuit, j’étais couché, elle s’est endormie. Je suis resté de 2h55 à 3h à l’écouter respirer, de plus en plus fort, elle ronflait légèrement, et parfois sa bouche s’ouvrait. C’est un des moments les plus érotiques qu’il m’ait été donné de vivre. Malheureusement, le réseau téléphonique s’est chargé lui-même de mettre fin à ce bonheur extraordinaire… Le lendemain, elle m’a dit : « On pourra dire qu’on a déjà dormi ensemble. » (Souffler n’est pas nommer…)

Merci ! Je pourrais commencer, je dois commencer ce livre par ce mot, je dois absolument lui dire merci, c’est urgent. La seule difficulté est de savoir prononcer ce mot, c’est donc une question musicale. 

Sarah est dans le vacarme du temps. Il n’y a que dans un lit qu’elle est à sa vraie place. Elle y cherche sa voix de nuit, son con qui dort les yeux ouverts. L’œil écarquillé de son cul me regardant sans frémir. J’aime qu’elle cherche ses mots, dans ces moments-là, qu’elle les extraie du silence, secoue le tamis du désir supposé pour voir et prendre ce qui reste, ce qui surnage entre elle et moi, ce qui tient le coup, ce qui nous fait bander, ensemble ou séparément.

Pendant les commissions pédagogiques, chacun lutte comme il peut contre l’ennui ou le désespoir. Avec Sarah, on fait des statistiques : cette expression, combien de fois en une heure, aujourd’hui ? Etc. Mais, même ça, au bout de deux heures, ne suffit plus, alors elle dessine…

Gamme d’encre, gamme de gestes. Elle s’applique. Je la surveille du coin de l’œil, je sens parfaitement la densité de son petit corps ramassé, qui s’absente de ce lieu tout en étant extrêmement présent, dans une condensation viscérale. Ce dessin, comme deux visages qui se font face, et la guirlande de la conversation qui les habille, je nous imagine à Venise… Elle est partie sans un regard, mais elle m’a laissé son regard, ses cheveux qui frôlent ma main droite (elle se penche pour refermer son sac). Elle va prendre son téléphone portable qu’elle avait mis à recharger, dit à peine au-revoir, très vite, je l’aperçois encore trois secondes dans le couloir, qui le rebranche, elle va avoir le message que j’ai composé d’une main, en aveugle, dans la poche de mon pantalon… « TU AS REGARDE DANS TON CASIER ? » Oui, j’avais vu le geste de Sarah, en partant, qui refermait mon casier. Puis, un autre texto, quelques minutes plus tard : « J’AURAIS VOULU RESTER PRES DE TOI. J’AI EU L’IMPRESSION DE PARTIR COMME UNE VOLEUSE DESOLEE… » (Pas de virgule entre « voleuse » et « désolée »…) Encre noire sur Canson blanc. Calligraphie arabe… On devine des initiales (« … pour qu’il y ait un commencement »)… Ça sent l’Andalousie, persiennes, confessionnaux, chaleur filtrée et brûlure des corps… Regards coulés, virgules de désir, tremblement de l’air chaud, au-dessus de la peau, marquée, crucifix et fruits lourds, paupières à l’abandon, rideaux gonflés des mots qui restent dans le ventre, voleurs désolés…

Parle-moi je t’en prie. Tais-toi je t’en prie. Parle-moi je t’en prie. 
Parfois ces phrases qui arrivent en gerbe… On ne sait laquelle va sortir la première. Hasard ? Exact mi-chemin entre la demande d’être avec lui, et celle de lui échapper (de profiter de sa présence pour lui signifier qu’on pourrait s’en passer, ou bien réellement cette tension légère qui disparaîtrait si je pouvais —seulement— penser à lui ?). Peut-on être digne du silence ?

Quand mon père est mort, on m’a amené immédiatement sur les lieux de l’accident. Il avait la tête sur le volant, le sang coulait. (Mon frère nous avait dit : ce n’est pas grave, le sang coule. Mais on a bien dû constater qu’il était mort.) On m’a alors arraché brutalement à cette scène. Ce sang qui ne pourra plus s’arrêter de couler, je le retrouve, chaud et palpitant, comme régénéré, dans les joues de Sarah, quand elle se branle en me montrant sa scène, ses lèvres gonflées et sa fente brûlée, ses viscères dans ses yeux… Mademoiselle Verteuil ne crache pas sur les images…

Pravda et Slobodan sont des rappeurs, de lourdes vapeurs de Turbo-funk-heavy-metal-mélodique les soutiennent. J’entends la voix de Samson François parler du « don mélodique ». Ils sont tous les trois dans un bateau mais aucun ne tombe à l’eau. « Métal mélodique »… Les musicos ont toujours été très cons, soit, mais là ils mettent le paquet, ils n’ont plus peur de rien, et depuis qu’ils divisent la noire en 1920 parties égales, que voulez-vous qu’on leur oppose, ils font entrer deux millénaires dans une seule noire ces cons-là, ils appellent ça la quantisation. C’est vrai qu’il y a de quoi faire la fête tous les jours de l’infini purgatoire qu’on habite désormais… Les séquenceurs sont les pastilles Fuca des ondes : constipés de tous les pays, munissez-vous d’un lecteur de MP3 et foncez le long des voies sur berges, ces égouts sonores de la courante « plugged »… L’Histoire a encore un sens, le vôtre. « Are you ready ? » Tu parles ! C’est un long fleuve de caca, une grande parade des intestins, Bill Gates en Timonier boutonneux, son piercing, il le porte en intra, il est clampé mais immortel, déjà cloné par milliers, j’en rencontre des dizaines à mon travail, chez les amis, dans les bus, ils se reconnaissent entre eux, pas besoin de rose à la boutonnière, ils ont l’instinct sûr, c’est l’intestin, l’écharpe fécale conviviale et festive… « Are you raidis ? » L’érection de la tentacule sonore comme sésame pour le Nouveau Monde ? On imagine le Cyber-Christ disant à ses disciples : « Êtes-vous durs ? Bandez-vous mes frères ? » Pendus par l’intestin, crucifiés par la bande Fouille-Molle… « Alors je banderai pour vous ! » Lechrist@raidiland.com, son site auriculaire dressé à côté de celui de Marie-Jo. « Je flippe à mort ! » Tu parles qu’elle flippe, y a intérêt, les requins, au propre et au figuré, dans la baie de Sydney, la ville qui porte un prénom sympa… Marie-Jo elle est pas sympa, elle est pas au village des frenchis, elle est à l’hôtel, à taper sur son ordo pour essayer de se rebrancher sur le village global (trop province la France ?), mais apparemment elle coince, ça la fait flipper dur. Et puis l’Allemand là, de l’Est en plus, pas sympa non plus celui-là, elle bosse dur, pourtant, la gazelle, mais que peut-elle, je vous le demande, contre Cathy Homme-Libre, l’Aborigène Sympa, cool, portrait de vingt mètres de haut en couleurs dans la ville qui porte un nom de pote cool, Cathy qui brandit le brandon raidi, Cathy elle est ready, elle, de la main droite, elle porte le serment, la langue de feu, au-dessus des cendres du Vieux Monde, dernière nous, déjà si loin, sans Internet. Elle porte une belle combinaison qui cache le corps de la femme qu’elle a peut-être été dans une autre vie. Reine du chiffre ; les surfeurs parlent aux surfeurs. Pom pom pom Pom… Merde alors il y avait un refuge, là, contre le baratin fétide des animateurs culturels. De l’émotion, SVP, du vibrato psychologique ! La plus rapide gagne, tu parles si c’est con ! Un sport. Vive les tricheurs, vive les dopés, au moins ils veulent gagner, nous foutent un peu la paix avec l’émotion, et le spectacle. Ils veulent tous être dans le même bateau, alors ça donne, par exemple, « le-patinage-artistique », quelle grâce, quelle élégance, ne trouvez-vous pas, et ces costumes, là, quelle imagination, quelle fantaisie, dites-donc ! Et d’abord Coluche a dit que c’étaient des cons, surtout les cyclistes, et ceux qui les regardent plus encore, et… Comment dites-vous, pas encore canonisé ? « Le don mélodique » ? Mais de quoi il nous cause ? La mélodie est en tube, coulée rose élastique, au mètre, y a qu’à se brancher, rien de plus simple, même les vieux s’y mettent, y va quand-même pas nous emmerder avec sa Mère-Klavier, une heure de sonate tu te rends compte, c’est pas du haïku ça, ça rentre pas dans le tuyau ce machin, en MP3 ça fait péter la compression, ça te compressionne les viscères, et ça coûte un max, de toute façon y a pas ça sur Napster, ça doit se trouver en Enfer, avec le marquis, là, qui radotait : « Voilà vos fesses, Juliette, elles sont sous mes yeux, je les trouve belles (…) » Imposteur, impuissant, il lui faut des phrases pour bander ? Nous avons bien fait de le laisser en arrière : il n’était pas prêt. Ne revêt pas la combinaison qui veut ! « (…) et il me semble que je ferais avec ce cul, ouvrage de mon imagination, des choses que les dieux-mêmes n’inventeraient pas ! » Oh là ! On voit pourquoi la combinaison le blesse, celui-là. Il doit en avoir des rangées de cassettes à la maison, tu parles qu’il s’intéresse au chrono…
Je monte au deuxième étage. Elle est encore en train de travailler. « Plus que onze mesures et c’est bon ! Je te joue Britten après ? — D’accord, mais seulement si tu enlèves ta culotte. — … — Tu transpires. Tu sens bon… — “Ah ! quand j’excite en toi des transports, je voudrais voir palpiter ton cœur.” — Touche. »

« Oui, oui, tu viens ? On va faire les putes ! Viens vite. 12 avenue Gabriel Pierné, portail vert, sonnez, et on vous ouvre monsieur le pervers adoré. » Sarah m’envoie ce texto depuis sa répétition, à Bobigny, il est 12h50. Je ne suis pas allé au conservatoire, pas envie. J’ai téléphoné à Delphine, la secrétaire.
« Je ne viens pas cet après-midi. — Tu es malade ? — Non, pas du tout. Il fait beau, je n’ai pas envie de venir, arrange-toi comme tu voudras. » Je vais me promener dans le Marais. Je m’assois sur un banc, dans le square Georges Caïn. À côté de moi, un vieux monsieur, 88 ans, calme, distingué. Il me dit : « Je suis un homme serein. J’ai un petit appartement, mais je possède une grande bibliothèque. Je traverse les livres… » Nous nous quittons car sa femme (ou sa fille) vient le chercher. Il est beau, il parle clairement, il tourne doucement sa tête vers moi. Il sent qu’on aurait pu se retrouver. Il y pensera, plus tard, un livre ouvert sur ses genoux, s’endormant à moitié…  Je me lève aussi, je fais les magasins de la rue des Francs-Bourgeois, j’achète un petit haut très coloré, plissé-froissé, pour Sarah (une peinture de Monet). Comme le texto qu’elle m’a envoyé est arrivé trop tard pour que j’aille à Bobigny, je rentre chez moi, je prends une douche, je m’allonge, et je m’endors. « Elle est charmante, brillante bien qu’étourdie. » Qui a dit ça ? J’ai dû rêver, mais la voix résonne encore dans la chambre… Ou bien était-ce : « Elle est sympathique, très brillante quoique à vrai dire un peu étourdie » ? Je m’assois, j’allume une cigarette, j’aperçois le voisin de l’immeuble d’en face, il est à la fenêtre, torse nu, il s’envoie une giclée de déodorant sous chaque bras, on entend une chanson de Reggiani. Pour qui se prépare-t-il ? « La femme qui est dans mon lit… » Mais d’où vient cette phrase que j’ai cru entendre ? Le plus curieux étant qu’entre les deux variantes, à l’évidence très proches, tout un monde pourtant se dépose… Peut-on penser, en même temps, deux choses contradictoires d’un même individu ? Je dis bien en même temps, et non pas l’une à midi et l’autre à quatorze heures. Le rapport que j’ai aux autres me semble souvent du même ordre que les différentes traductions d’un même texte, sauf qu’il s’agit de traductions strictement simultanées. En l’occurrence, il est assez simple de prendre parti : Sarah n’est pas précisément quelqu’un de sympathique, non, tout le monde vous le dira, mais charmante, ça, oui, si l’on entend dans le mot le participe présent et non l’adjectif. Si vous la trouvez charmante, dites-vous bien qu’elle est en train de vous charmer ! Brillante, très brillante, oui, pas de doute, elle brille du plus pur éclat de l’obscur. Pas besoin de flash quand vous la prenez en photo, pas besoin d’image quand vous la prenez. C’est un tigre phosphorescent tapi au fond d’une cellule sombre, c’est une porte de vent rayée de givre, aiguisée, appel déguisé scalpel. Quant à « étourdie », c’est une autre paire de manches. « Un peu » étourdie ? Dans les premiers temps où je l’ai connue, c’est ce que j’ai pensé, oui, ça m’a agacé, mais on a l’habitude de ce genre d’attitude chez les jeunes filles d’aujourd’hui. On ne reproche pas à un scorpion de piquer, n’est-ce pas ?  On n’imagine pas tout de suite la dose incroyable de volonté qu’il y a dans cette étourderie… La spontanéité affichée, revendiquée, semble dissoudre la contradiction. Comme le médicament n’est pas l’adversaire de la maladie mais un complice bienfaisant, cette étourderie est la marque d’une volonté maladive, qui déborde, qui s’étend, par capillarité, à des domaines dont elle pourrait sembler au premier regard l’ennemie jurée.

Quand je parlais d’elle avant (avant de la connaître bibliquement) c’était toujours pour dire : Sarah est quelqu’un de droit, un peu raide, un peu frigide peut-être, fume pas, boit pas, met le chronomètre quand elle travaille son violoncelle, fait sa gym chaque jour, etc. Pas une drôle quoi, mais de cette image un peu glacée, à la limite du repoussant (envoyait-elle Paul se doucher avant de baiser ?), se dégageait pourtant quelque chose d’infiniment attachant, pour moi. J’avais envie systématiquement de prendre sa défense quand elle était attaquée, et il faut dire que ça arrivait souvent. (Non, pas seulement par esprit de contradiction…) Frigidaire moral ? Sûrement pas, même si les amis de Paul avaient tendance à se consoler grâce à cette image de cette fille volontiers désagréable et souvent brutale. Évidemment, tous les mecs bavaient, il suffisait d’une photo, et les regards en disaient long… Dans ces cas-là il est plus facile de se débarrasser de la fille en question —en enfer—, bon, on la supporte parce qu’elle est la copine de Paul, mais dès qu’elle a le dos tourné on respire… Hystérique-frigide, alors ? Peu importe, je crois que c’est une fille qui a toujours cherché à être à la limite du brûlant et glacé. Enfin, l’a-t-elle cherché, justement ? Ou est-ce seulement la petite infirmité de l’époque : on n’aime pas les transitions, les nuances, des bavards viennent à la télé faire relooker leur femme en Lara Croft, on écrase les mouches avec des bombes à neutrons, on met ses tripes en vitrine, constamment, mais elle est sensible, cette tripe, et frelatée au prion, et combien sentimentale ! Ce qui est curieux tout de même est que tout ce qui m’a attiré chez Sarah soit le contraire de ce que j’y ai découvert, et surtout que, si elle avait été la Princesse de Clèves un peu revêche que j’imaginais, elle m’aurait ennuyé au bout d’une semaine. Ses pieds sont la nuance-même, son cul prodigieux est aussi beau que le pavement boursouflé d’une église d’orient, ses cuisses sont musclées, et néanmoins d’une douceur de paysage aperçu à travers des paupières closes. Une randonneuse-voluptueuse, voilà qui n’est pas si courant. Sarah a fait le GR-20, en entier, à fond de train, elle a le feu aux fesses, c’est une femme pressée qui peut s’attarder infiniment sur un corps. Elle se balade avec des images d’elle. Lors de notre premier dîner, elle m’avait sorti tout un tas de photos et j’avais été très surpris : je ne la reconnaissais nulle part. Chaque fois, une nouvelle Sarah V passait la tête dans de petits rectangles aux couleurs délavées. Elle a semblé surprise de ma surprise ! Impossible pourtant que personne ne lui ait dit ça… Voyait-on, non pas le personnage, mais l’œil qui avait vu le personnage ? Avant de partir, je vais aux toilettes qui sont au premier étage ; quand je redescends, elle est habillée, trop : ma casquette est sur sa tête et elle me lance un sourire de deux heures du matin. Photos plus vêtements : tout y était, je n’avais plus qu’à lui dire : « Tu viens chez moi ou on va chez toi ? » Au lieu de quoi je l’ai accompagnée à une station de taxi, et à sa question, j’ai répondu : « Mais non, pourquoi veux-tu que je prenne ce taxi, j’habite à 300 mètres d’ici ! »

« Oh Maman ! Un imbécile !… —Oui, oui, un imbécile justement (…) Que tu écrirais de belles choses, Minet-Chéri, avec l’imbécile… L’autre, tu vas t’occuper de lui donner tout ce que tu portes en toi de plus précieux. Et vois-tu, pour comble, qu’il te rende malheureuse ? C’est le plus probable… » L’extraordinaire, avec Sarah, le paradoxal, l’impossible, l’improbable, l’interdit, est sans doute que je sois amoureux d’elle et que cela ne me castre pas ! Au contraire ! Demander la femme ou demander la langue, il faut choisir ! Eh bien non. Pas avec elle. La langue plus la femme égal la lune ! Je ne dis pas qu’elle ne le fait pas payer très cher, mais enfin, ce prix qui de l’extérieur peut sembler exorbitant me paraît à moi dérisoire, c’est donné ! Être avec des imbéciles, c’est tentant, très. Je peux même comprendre que ce soit un excitant ; mais pour moi c’est exactement l’inverse ; je lui ai dit d’ailleurs : son intelligence est un aphrodisiaque puissant. Elle écrit, le 16 mai au matin (j’ai les photos) : « C’est toi qui me remplit… C’est toi qui m’envahit. » Elle écrit ça dans mon carnet, elle est couchée sur le ventre. Je suis celui qui est ? (Je suis à la troisième personne, inaccordable…) Elle continue : « Tu es allé chercher du pain. Fessée. Je ne suis qu’une contradiction sur pied. Là tu me regardes. Tu t’assois à côté de moi et TU LIS PAR-DESSUS MON ÉPAULE !! C’est toi qui va recevoir une fessée. » Truman Capote s’approche de Marilyn qui se regarde longuement dans un miroir. « Qu’est-ce que tu fais ? — Je la regarde. »

Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Il est 6h du matin, je me réveille en sursaut, j’attrape mon téléphone, je fais défiler les noms dans le répertoire… Sophie. Cinq sonneries, et j’entends une voix, endormie, mais elle me reconnaît tout de suite. « C’est quoi ce délire ? » Elle se réveille aussi rapidement que si on lui avait annoncé que la troisième guerre mondiale est déclarée. Je ne l’avais ni revue ni entendue depuis quatre ans. Je ne sais absolument pas pourquoi je l’appelle. Au moment où j’ai articulé le premier mot, j’ai pensé qu’elle allait m’envoyer promener, non seulement je l’appelle, mais à 6h du matin en plus ! Eh bien non, elle est tellement surprise que la conversation s’engage, elle me demande des nouvelles de nos ex-amis communs, et le nom de Sarah finit par arriver. « Ça ne m’étonne pas ! — Moi si… — Elle est mignonne… » Sa voix est extraordinairement calme, passé le bref moment de surprise. Elle me demande : « Alors, pas trop déçu ? » Et puis ajoute : « Tu restes avec tes questions, je reste avec mes questions… » Moi aussi je suis resté très calme, d’un calme qui m’a étonné moi-même. Et puis ça a coupé brutalement, au milieu d’une phrase. J’ai voulu rappeler… Occupé ! Nous étions tout de même restés plus de deux heures au téléphone, j’ai laissé tomber. Le lendemain, il y a eu quatre appels silencieux et anonymes, puis, en fin d’après-midi, c’est elle. Elle me dit qu’elle a fait tomber son téléphone pendant que nous parlions, et qu’il s’est cassé. Elle a dû aller en racheter un autre…  « Je t’ai appelé uniquement pour te dire que je n’avais pas raccroché, hier. C’était déjà assez difficile pour toi, si en plus je te raccroche au nez ! — Merci, c’est gentil. (Mais qu’est-ce que je raconte ?) — Bien. Je te laisse à tes impressions… » (On entendait l’imprimante, j’étais en train de sortir des partitions quand elle a appelé.) Comme cet étrange appel avait été précédé de quatre appels muets, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que la phrase était préparée, et qu’elle avait attendu le bon moment pour la placer.

Ma première petite amie, Ettie, était violoncelliste, la seule que j’ai failli épouser, Sophie, faisait du violoncelle, Ariane était violoncelliste. Sarah est violoncelliste. Mon père était violoniste. À l’homme la voix aiguë, aux femmes la voix grave… Moi j’ai choisi le registre maximum, tout le clavier ! De bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite et de droite à gauche. Les blanches et les noires, je joue la partie tout seul, je fais les deux voix. Le dialogue, le contrepoint de la multitude, je connais… Le piano, instrument des solitaires… Oui, je sais que c’est un cliché, et qui se révèle faux la plupart du temps. Mais dans mon cas comment le nier ? Planay, cinq années, la maison pour nous seuls : le piano, le chat et moi. Inouï dormait sur le Kawaï pendant que je jouais. C’est à cette époque que j’ai travaillé le son. (La chose qui me faisait très plaisir, après ? Qu’on me dise : quand tu joues, on reconnaît immédiatement la sonorité.) C’est sans doute une histoire de détour, le son. Il faut le prendre à revers, c’est comme les photos d’une fille avec laquelle on baise. Il faut arriver à lui montrer un autre corps. Sinon, c’est pas la peine. Être dans le blanc, dans le noir, et faire venir les couleurs, comme on fait venir un son propre, je veux dire un son qui n’appartient qu’à vous, et sur un piano, c’est tout de même magique, parce que quand on y pense, c’est l’instrument le plus abstrait qui soit, le plus loin du corps ! 
Voilà. Baiser Sarah, l’écouter jouer Beethoven, la prendre en photo, et trouver dans le souvenir un son dans lequel tout cela soit dit, à l’avance, comme une anticipation de la mort à l’œuvre dans le plus vivant du vif, c’est toute l’histoire de ces deux corps. Et ce n’est pas rien. « Le désir comprend à la fois l’appétit, le courage, la volonté. » Peut-il y avoir du désir dans le son ? Oui, le son est désir, un son sans désir est un bruit.

Le moi lacté. Sophie, en slip, ses cheveux noirs déployés au maximum, le pied sur la chaise, la tête renversée en arrière. Elle sourit de tout son corps, en mangeant ses corn flakes, elle a encore ses lunettes, pas encore ses lentilles. Sarah est déjà habillée, elle a déjà ses lentilles, elle est concentrée sur son bol, le corps ramassé, tassé en avant. Elle porte les cuillères de corn flakes à la bouche dans un enchaînement rapide, presque ininterrompu, le visage tendu. On dirait qu’elle ne respire pas. La tâche l’occupe entièrement. La cigarette qui fume dans le cendrier posé à côté de son bol a l’air, seule, de pouvoir distraire Sarah de son occupation, pour un bref instant. Elle la prend, de la main droite, tire une bouffée, regarde devant elle, tire une deuxième bouffée, plus courte, et repose sa cigarette en détournant légèrement son regard, ses yeux se plissant en un sourire. Mais déjà elle a repris sa cuillère, et le rythme des bouchées me semble encore s’accélérer. Je pense, en la voyant manger ainsi, à sa manière de me parler, au téléphone, ses phrases, enchaînées sans presque reprendre son souffle, et ses fréquents : « Ne raccroche pas ! » Sophie, elle, me parle, en prenant son petit-déjeuner ; il n’est là que pour accompagner cette parole. Elle ne fume pas, elle est toute dans sa présence à moi, elle minaude, elle s’assure que je suis bien là, à côté d’elle, que je la regarde, que c’est bien elle qui est à côté de moi, elle rit à gorge déployée, en me montrant ses seins dont elle est si fière. Elle me dit, attends, je vais te faire ton jus de pamplemousse, elle adore s’occuper de tout, qu’est-ce que tu veux comme musique, le trio de Cosi ? Et elle se met à chanter, prenant une voix enfantine et perverse. Ses grands airs de femme du monde, elle les garde pour le dehors, elle fait tout à fait la différence entre tous les mondes qu’elle traverse avec brio. Ce qui l’intéresse, dans son intimité avec moi, c’est ce qu’elle nomme « discuter avec toi ». Quand elle est aux toilettes, elle m’appelle : « Doudi, tu viens discuter avec moi ? » (Elle est souvent constipée, donc ces conversations-là ne sont pas des brèves de comptoir…) Sophie est là, près de moi, en tout cas elle fait tout pour m’en donner l’impression. « Je m’ennuie, sans toi. » Sarah a toujours l’air d’apparaître. Elle ne fait aucun effort pour être là, elle sait d’instinct qu’elle va ressurgir, comme une source fraîche, cachée un instant sous la terre. Sa fraîcheur est éternelle. Sans doute ne sait-elle pas qui elle était, hier encore. « Tu te rends compte, Doudi, que lorsqu’on voyage en train, on passe toujours exactement au même endroit, au centimètre près ! Tu peux faire le voyage cent fois, eh bien, tu repasseras toujours sur le même bout de terre, tu n’en dévies pas d’un pouce. Tu ne trouves pas ça incroyable ? Même à la maison, dans notre appartement qui n’est pourtant pas bien grand, on ne fait jamais exactement le même trajet ! Chaque jour, chaque heure, on fait des variations autour d’un thème, tu trouves pas ? » Elle mord dans mon croissant, puis m’embrasse le ventre : « Miam, miam, je peux te manger, Doudi, non ? Laisse-toi faire, hein, sinon tu sais ce qui t’attend ! » et elle me montre son petit doigt d’un air entendu… Sarah n’a pas de théories sur la forme de ses crottes ou le bruit de ses pets, non, disons que, par certain côté, elle est moins poétique que Sophie, ou plus désinvolte… Mais tout de même, si j’ai moins ri avec elle, je pouvais cependant, interrompant l’office religieux de ses corn flakes du matin, tremper tout à coup ma queue dans son bol de lait, elle levait alors les yeux vers moi, souriante mais n’ayant nullement l’air surpris, et se mettait à me sucer avec la même application qu’elle avait mis à mâcher ses pétales de maïs. Et elle avalait mon foutre tout aussi naturellement qu’elle avait pris son petit déjeuner ; pour un peu, on se disait qu’il en fait partie. Elle s’est simplement allumé une autre cigarette, est allée se servir un verre d’eau, et s’est rassise près de moi avec un grand sourire : la journée pouvait commencer. Sarah, mon amour, j’ai toujours envie de te DEVISAGER ! De t’arracher le visage ? Non, de rester là, dans son surgissement. Tu m’énerves quand tu me parles d’authenticité ; je suis désolé que tu me serves ce discours à la con ; mais à vrai dire peu importe. La plupart des gens parle ce langage, et,  comme une forêt est dévastée par une tempête, on est effaré de voir ce désastre de bêtise, mais enfin, c’est la vie, c’est la saison, passons ! De ce désastre chez toi, je ne retiens pas les arbres cassés, les troncs saccagés, mais le vent, la puissance de ce vide qui te traverse tout à coup lorsque tu apparais dans ce monde déserté, sidéré de sa propre immobilité, de son propre mutisme ! À qui en parler, en effet, et de quoi, surtout, lorsque la seule évidence (et c’est bien « d’évider » qu’il s’agit !) est de se sentir exister, encore et encore ? « Tout ce qui vit est mort » me dit-elle avec un clin d’œil… « Pourquoi me fais-tu un clin d’œil ? — Egon Schiele, mon petit chéri… » Je la vois attraper la grosse boîte noire de son violoncelle, elle approche sa tête de la mienne, et me dit, à voix basse : « Je t’aime, salaud ! » Et elle dévale l’escalier.

L’ennui, à l’âge adulte, pourrait être ceci : passer son temps face à des gens qui n’ont pas d’opinions mais parviennent très bien à le cacher. J’avais demandé à Sarah quel était son compositeur préféré, elle m’avait répondu qu’elle ne savait pas encore…

« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification. Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. Ré. Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

samedi 6 mai 2023

Sollers

 


Il vient de mourir. Sollers, c'est d'abord un nom : tout entier art (rusé, habile). Sollers, c'est d'abord une gueule, une allure, une certaine désinvolture, et surtout une voix. Sollers, c'est d'abord une longue partie de ma vie. J'ai beaucoup aimé la voix de Sollers, que j'ai écouté à la radio avant même de connaître sa figure. Je me rappelle ses apparitions au Panorama de Jacques Duchâteau, que je guettais avidement. C'est Christine, je crois, qui me l'a fait connaître, quand j'avais un peu plus de vingt ans. Elle lisait Paradis, ce livre rouge, à plat ventre sur le divan de la maison en Bourgogne, le chat sur son dos, et comme elle était plus cultivée que moi, j'ai voulu savoir à quoi ressemblait ce livre au titre ahurissant. Ah non, je me trompe, c'est Paradis II, qui avait une couverture rouge. Paradis, lui, était encore publié aux éditions du Seuil. Et je me trompe encore, car elle me l'avait offert pour Noël, ce livre, que je viens de retrouver, et sa jolie écriture, en décembre 1982. « (…) vers l'aveugle-né valse freloutée lesbielle mumelle taffetics de torse s'engantant l'ouaté ça n'en finit pas pour elles de se redouter et de s'y complaire et de s'y soustraire et d'y ajouter leur pétale arqué (…) » Elle parle de ses mouillettes, Christine… Quelles mouillettes ? Sollers, c'était aussi et surtout un certain rapport à l'érotique. « Ici, on ponctue autrement, et plus que jamais, à la voix, au souffle, au chiffre, à l'oreille ; on étend le volume de l'éloquence lisible. » 

Pourquoi pas une histoire mais cent mille histoires ? Pourquoi pas ? Une histoire cent mille et freloutée… Ici-là-maintenant et pour toujours ailleurs. Pourquoi pas le paradis ? On l'a connu. J'avais la sale manie, quand j'étais jeune, de toujours ôter la jaquette des livres que j'achetais. Je voulais que les Gallimard soient tous pareils, nus dans leur principe, et j'ai jeté la jaquette rouge de Paradis II. J'aime énormément, j'en ignore la raison, les livres édités au Seuil, dans ces années-là, et spécialement ceux de la collection “Tel Quel”. Eux aussi étaient simples, presque arides. Fond blanc et bordure brune. Cette sobriété janséniste me séduisait infiniment. Tel Quel… Voilà ! C'est ça, le commencement. C'est bien Tel Quel. On voulait voir le monde tel qu'il était, et je me rappelle avoir lu, relu et relu, ce volume, format de poche, comment s'intitulait-il déjà, à l'intérieur duquel on trouvait des textes de Derrida, le premier Derrida, ah oui, c'est ça, Théorie d'ensemble, Michel Foucault, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, Jean-Louis Baudry, Pierre Rottenberg, Jean-Joseph Goux, Jean Thibaudeau, Denis Roche, Jean Ricardou, Jacqueline Risset, Jean-Louis Houbedine, le texte de Derrida, La Différance, avec un a, m'avait donné du fil à retordre, et j'avais adoré retordre ce fil-là. La poésie doit avoir pour but… Ah, ce Marcellin Pleynet, comme il nous aura divertis, quand il passait à la radio. La poésie est inadmissible, et d'ailleurs elle n'existe pas, c'est Denis Roche qui parle. Tout était possible, en ces années-là, croyez-moi ! Possible et inadmissible. C'est ce qu'on ne peut plus faire comprendre aujourd'hui. J'ai été mot parmi les lettres… C'était un petit monde, si vous voulez, oui, mais de ce petit monde sortaient par moment des éclats d'intelligence et de lumière qui nous tenaient en haleine, des éclats arrachés à ces esprits et à ces corps. Nous avions le sentiment de vivre dans un printemps perpétuel : Éros et culture se tenaient par la barbichette et nous faisaient danser. Et puis le jazz, et puis cette sensation inoubliable d'un monde qui s'ouvre pour nous seuls. Tel quel ! La poésie quotidienne dont j'aimerais donner une idée s'écrivait en soulevant des liasses de prose et en les laissant retomber dans la poussière du soleil, comme des billets de banque. Et je faisais la même chose en musique, alors, sans trop me poser de questions. L'Espagne, l'Italie, la France, la lumière portée de New York et le corps des femmes nous chauffaient les sens et la pensée, nous étions branchés sur une même vague harmonique et atonale. En ce temps-là, je croyais encore qu'il fallait tout comprendre et tout connaître, et que j'avais le temps, que c'était une raison suffisante d'habiter le monde. C'est cette langue que nous parlions. Écoutez la Suite espagnole, d'Albeniz, écoutez Ionisation, d'Edgar Varèse, écoutez la Sinfonia de Luciano Berio, et son Larorintus II, écoutez le Michel Portal Unit des années 70, écoutez Steve Potts et Mingus, l'XTet et le New Phonic Art, écoutez Djamchid Chemirani et Nusrat Fateh Ali Khan, écoutez Cecil Taylor et le Brotherwood of Breath de Chris McGregor, Miles Davis bien sûr, et les Mantra de Stockhausen, et les préludes pour piano de Maurice Ohana, et voyez tout ce monde englouti qui remonte à la surface comme si c'était hier… On a le cœur qui déborde, ce matin ! C'était un monde sans frontières entre la littérature et la musique, sans pause entre la liberté et la joie, entre l'invention et la solitude, entre l'amour et le temps. Impossible à expliquer. 

Voilà. Pour moi, Sollers, c'est d'abord, surtout et toujours l'envie de lire (je ne dis pas le besoin). L'envie d'aller voir les écrivains. Pas leurs palais ni leurs chaumières, mais leurs liasses de papier, leurs brouillons, leurs stylos et leur machine à écrire, leur table et les fenêtres devant lesquelles ils se tiennent immobiles. Ce qui se trouve sous leurs textes. De nous tenir un instant près d'eux, dans leur chambre. J'ai envie de citer ce passage de Femmes :

« Je m’étonne toujours de constater à quel point ils ou elles ont peur d’être seuls… Alors que, pour moi, c’est depuis toujours le plaisir fondamental, les yeux ouverts du petit matin vide, la soirée qui n’en finit pas, la beauté insensée des murs… J’aime manger seul au restaurant ; j’aime rester seul trois jours sans adresser la parole à personne… J’aime sentir le temps passer pour rien, n’importe où, dormir, dépenser le temps, me sentir le temps lui-même courant à sa perte… Je suis là, encore un peu là, et un jour je ne serai plus là, je boucle doucement sur moi ma place dans la bande dessinée, la rapide atmosphère ambiante… Je me sens de passage, agréablement, simplement, je n’ai pas peur… Tout le malheur des hommes est l’impossibilité où ils sont de demeurer seuls dans une chambre ? Oui, avec Pascal sur la table de nuit, ça devrait suffire, cependant, pour la grande nuit du séjour parmi les hommes… Café très fort, whisky, tabac, radio… Et vogue la plage ! Et plane le temps ! De temps en temps, je loue une chambre d’hôtel, pas loin de chez moi… Je vois tout comme si j’étais en visite dans le coin où j’habite, j’ai l’impression de venir faire une étude après ma mort sur ma vie dans la région… » Et puis aussi, dans Carnet de nuit : « J'étais le dernier paragraphe, son ondulation, sa modulation. Surpris, navré, amusé de me retrouver quand même avec un corps, alors que j'étais passé de l'autre côté : dans l'air, entre les phrases. » Vous me dites que ce n'est pas de la grande littérature ? Je suis d'accord. Ce n'est pas de la grande littérature, mais ce “Carnet” m'a aidé à vivre, et j'en avais fait une sorte de bréviaire secret. Mozart n'est jamais loin. J'habitais à Paris dans un très bel appartement qui était devenu une sorte de tanière magique. J'avais beau être entouré, j'y ai beaucoup souffert de la solitude, et Sollers m'a parlé à l'oreille. Ça n'avait pas de prix. Je crois bien avoir inventé sa littérature autant que je l'ai lue, et peut-être plus. J'aurais toujours une dette envers lui. C'est comme ça. Je me souviens d'une fois où Sophie était venue me chercher au train, à la gare de Lyon, il faisait beau et nous avions décidé de marcher jusqu'à notre appartement de la rue Villehardouin. En chemin, près de l'Observatoire, j'ai aperçu Sollers en train de lire à la terrasse d'un café. Je l'ai indiqué discrètement de la tête à Sophie et elle m'a immédiatement dit : « Oh ! Allons le voir ! » Mais non ! Jamais de la vie ! Je ne voulais pas le déranger. Il était dans l'infini, et nous, nous étions seulement à Paris. Un peu plus tard, j'ai mieux compris pourquoi mon amie voulait aller le voir. Un soir que nous étions en train de regarder la télévision comme un vieux couple las, l'habile Bordelais se montrait dans la petite lucarne, et Sophie, sans me regarder, prononça ces mots stupéfiants : « J'ai envie qu'il me baise. » Je crois qu'elle ne lui aurait pas déplu. 

La solitude et Sollers, donc, la curieuse solitude qui peut aussi bien nous tuer que nous amener au paradis. C'est compliqué, une vie d'homme ! C'est très simple et très compliqué. Je m'en aperçois par exemple quand je reprends un de ses romans (Portrait du joueur) et qu'il me tombe littéralement des mains. Comment ai-je pu aimer ça ? Ça me semble inconcevable, et pourtant… Mais je sais bien que le même phénomène pourrait m'arriver avec d'autres et je ne suis pas pressé d'en tirer des conclusions. C'est moi qui ai changé, et je ne crois pas qu'il faille s'en désoler. Il y a des saisons pour certains livres, pour certains écrivains, et puis les saisons passent, et nous passerons aussi. Je préfère ne me rappeler que les bons souvenirs, et ce que Sollers a fait germer en moi. Il aimait Mozart, il aimait Bach, il aimait le jazz, il aimait Argerich et Bartoli, et Gould, c'est déjà bien. Je ne l'ai jamais rencontré et c'est très bien aussi ; je ne l'aurais peut-être pas aimé, il ne m'aurait peut-être pas aimé. La solitude et la musique, entre nous, c'est ce qu'il y avait de plus précieux. Ça laisse des traces indélébiles. Même si je me sens un peu orphelin, aujourd'hui, sa mort me fait paradoxalement du bien. J'ai rouvert des livres, moi qui depuis quelques semaines avais la littérature en horreur ; j'ai rouvert des livres et j'ai reconnu la joie qui accompagne ce geste comme on reconnaît un vieux compagnon qu'on a essayé d'oublier en vain. Ça me console de bien des choses. 

Du double mouvement de la ponctuation invisible et de l'illisible saturé, il a su se tirer habilement en se cachant comme personne. Tous ceux qui disent le connaître mentent, très naïvement. Je n'ai pas cette prétention, mais j'ai l'impression aujourd'hui d'avoir marché un temps en sa compagnie, sans mots, sans phrases, comme on suit silencieusement une belle fille dans la rue pour savoir où elle habite. Heureusement, il m'a semé en chemin. Restent le désir et le mystère. Merci, Sollers ! Tu as étendu le volume de l'éloquence lisible. J'ai été mot parmi les lettres, peu importe ce qu'il en restera.

dimanche 24 avril 2022

Dans le couloir de la mort


« Leur accord sur la taxation des plus-values avait d'emblée été total. » Joindre les détails cordialement, c'est important, mais Anne-Sophie pétait vraiment beaucoup, arrivée de toujours. Je me demande si c'est toujours le cas aujourd'hui. Océan-ocre-octave-oculus-odieux. Je demande parce que je sais aujourd'hui comment régler le problème, Anne-So, ce que j'ignorais à l'époque, qui t'en iras partout. Ton absence remplit complètement ma vie, et la détruit, crible les fléaux. Mais, heureusement, JEAN YVES RICHARD m'écrit pour me laisser toute sa fortune (2.000.000,00€) : suite à des anαlyse [il est] affecté par le Virus Covid-19 et [il a] un Cancer en phase terminale. Alors [il] souhaiterai[t] [me] fαire un doη de [sa] fortuηe. Ci-joint, les détails. Cordialement. Tout ce que je crois écrire revient me battre quand je sors, à commencer par le temps. Dans le couloir de la mort, nous y sommes bel et bien, quand je dors. Leur chapeau est si gros qu'ils ont du mal à le manger par la racine. Nous étions habitués, nous, les vieux, à un monde dans lequel la folie était certes bien présente mais circonscrite — Oh ! olive olfaction ombre omission. Il y avait des lieux pour elle, comme il y en avait pour la tolérance. La nouvelle Loi qui ordonne de briser toutes les frontières l'a fait sortir de ses gonds, et désormais elle se balade parmi nous — sans attestation. Ne cueille pas ces fleurs, Odalisque ! Prends tout le jardin (odeur ode, offense offerte) ! La folie, comme les hommes, a migré, et nous sommes en train d'apprendre à vivre (ensemble) avec elle. La force et la puissance sont tout entiers dans le beau geste. Ça s'entend, tu sais ! Un coup de ton doigt sur le tambour, elle ne se plaisait plus chez elle, elle voulait apporter au monde son monde à elle. On ne peut pas tricher avec ça. Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes. Peu de choses sont plus humiliantes que le spectacle d'une femme, acheminement vers la parole, qu'on aime ou qu'on a aimée, qui reçoit des compliments immérités, ou qui reçoit des compliments de crétins finis, à propos de photographies où elle est moche. Le phrasé, en musique, procède toujours d'un beau geste vers la parole, et la musique ne peut être que forte et puissante. Les idées viennent en écrivant vers la parole : personne ne t'a remplacée et commence la nouvelle harmonie. Quand on les attend, les idées (orgues), elles nous tirent la langue, cachées derrière leur mont chauve (orient, orteil ortolan), et c'est bien fait pour nous. Elle avait des gaz, comme on dit. Écoutez-les, ces quelques notes du commencement du premier nocturne de Chopin, qui tournoient autour du si bémol pour s'incliner sur le fa répété, alors la femme disparut, et reprendre ensuite leur cheminement ondulé vers le si bémol grave en faisant une brève étape sur le ré bémol. Il y a toujours un mont chauve pour nous séparer de nos idées. Heureusement. L'impression de se sentir étranger à sa propre vie a quelque chose de grisant qui nous force à trouver d'autres liens à nous-mêmes. Je sortis dans la ville sans fin, ce n'est pas toujours facile. La moindre faute de goût, ô, fatigue ! prouve qu'on a tort. Jamais, jamais, jamais elle ne m'a écrit de manière hideuse. Je fus très ému de même qu'une phrase écrite nous permet de connaître quelqu'un mieux que sa conversation (et tous les effacements revivent), la photographie, parce qu'elle arrête les visages, et je la vis dans mon lit, et les place dans une position où ils semblent inclure leur propre mort, toute à moi, nous montrent des choses, sans lumière, dans les êtres, que leur fréquentation (que la vie en eux) nous cache soigneusement. Si la musique fait tellement souffrir ceux qui l'aiment, noyés dans la nuit sourde, c'est parce qu'elle nous isole de la manière la plus radicale qui soit. J'aimerais manier les guillemets comme on pavoise, comme on porte haut les oriflammes, comme enfin on habille sa maîtresse (l'oubli n'est autre chose qu'un palimpseste), j'aimerais citer sans relâche, oubli ouaté, pour porter ma voix parmi les nombres (qu'un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée), j'aimerais me frayer un étroit chemin, presque nu à travers les ombres et trouver là un peu de la lumière dont l'absence me brûle, j'aimerais ouvrir la bouche pour laisser parler les autres, et dans la fuite du bonheur, once, onde, rapporter, ondinisme ongle, faire écho, oui ourlé ouh là là ! laisser entendre, m'instruire enfin dans le bourdonnement infini de la conversation des écrivains (se taire, non, il n'en avait plus les moyens, même s'il connut un tremblement de haine et d'effroi à entendre sa voix remonter de l'abîme où il croyait l'avoir à tout jamais précipitée et perdue), être l'oreille qui se fait bouche, être le mot de passe, dans le couloir de la mort, la phrase de passage (non, il n'était déjà plus de force à lui résister : évanouie seulement, voilée peut-être, mais encore là, insistante, inébranlable, comme pour le prendre en défaut de vigilance et le rejeter dans un nouveau tourment), la fenêtre ouverte vers l'intelligence. Je lui suis infiniment reconnaissant d'avoir toujours fait attention à ce qu'elle m'écrivait, à ce qu'elle écrivait et à la manière dont elle l'écrivait, au ton qu'elle employait pour m'écrire. Ma dette est immense, je la pris. Onze opaques opéras. Jamais je ne pourrai m'en acquitter. C'est par là qu'il faut commencer, par la dette. La musique est la grande Séparatrice, avec la Mort et l'Amour. Ophélie, oblique obsession obvie. Les mots sont vivants ; eux aussi sont entourés de silence, d'espace. Eux aussi ont des organes vitaux ; ouvrir outre. Eux aussi sont mortels ; os, oser, ostracon. Je ne serai plus là depuis longtemps quand la vérité éclatera, mondaine qui se donnait, et d'ailleurs, elle n'éclatera pas. Elle est déjà là, mais on ne connaît pas sa physionomie, j'étais en haillons, moi. Visiblement, celle-là n'est pas en lien avec elle-même. La communication entre elle et son image est coupée, opium ophtalmique, car sinon on ne s'explique pas qu'elle choisisse presque systématiquement des représentations qui la montrent sous son plus mauvais jour, quand elle peut être si jolie. Le soleil est debout sur elle et sur ce trône le profane au rire effronté souffle gaiement des bulles rondes qui montent dans l'air rejoindre les mondes au fond de l'éther. On ne peut pas vivre sans déblatérer. Le crétin fini, lui, aime justement les images où la jolie femme ôter otarie ou est moche, car il ignore comme elle peut être jolie, il lui fallait s'en aller. La vie est vitesse, or, oreille-orgasme, alors que la photo c'est la mort instantanée. Le fondu-enchaîné que la vitesse amène avec elle gomme ces arrêtes — ordre orée orfraie. La photographie organe nous les rend visibles, car elle omet presque tout le reste. Or il est gris, ce dimanche, dans ma faiblesse indicible. Encore un qui me fait la gueule. Le crétin fini ne sait pas faire de compliment. Tout est dette. « Certains lundis de la toute fin novembre et du début de décembre, surtout lorsqu'on est célibataire, on a la sensation d'être dans le couloir de la mort. » Commencer un roman par une caricature de son propre style est aussi l'une des marques de génie de Michel Houellebecq. C'était comme une nuit d'hiver : ses compliments sont humiliants pour tout le monde. Il s'agit d'une vérité indiscutable. D'habitude, j'écoute les sextuors de Brahms (ogive Odette Olga objet) quand il fait beau, mais il faut de temps à autre passer outre. Vivre, c'est simplement être dans le couloir de la mort. Même quand elle utilisait un smiley, ovaire ovale, ce qui était rare, c'était fait avec grâce et intelligence, et surtout avec une légèreté ravissante. Lala & Fafali n'y sont pas, ni Clara, ni Marie-Claude, ni Sarah. Elle dit à son amie : « Je ne suis pas assez déprimée pour coucher avec toi. » Le globe lumineux et frêle prend un grand essor crève et crache son âme grêle comme un songe d'or. Et quand elle s'est mal conduite avec moi, elle n'a fait aucune difficulté à le reconnaître et à s'en blâmer. Et l'autre lui répond : « Moi non plus. Et puis toi tu sens mauvais la nuit. » Le crétin fini ignore qu'il trahit la beauté, car il n'a aucune idée de la beauté, ni aucune exigence. J'entends le crâne à chaque bulle prier et gémir : “Ce jeu féroce et ridicule, quand doit-il finir ? Car ce que ta bouche cruelle éparpille en l'air, monstre assassin, c'est ma cervelle, mon sang et ma chair !” Tout est dette, même O. Mémo. Némo. Même eau. Oxyde ozone. On ne peut pas vivre sans virgules. L'austère cataclysme que l'on voit se porter comme une ombre ajoutée à son lent paroxysme prévient de son soupir celle qui va florir. Elle ne sait pas ce que c'est que de se réveiller à côté de quelqu'un froid comme le marbre, celle-là ! Comme les choses étaient simples, pures, oui, oui, pures, je courais dans un jardin enseveli, comme c'était reposant, de ne pas entrer dans les habituels dénis et explications tordues auxquels on a droit en pareil cas, avec la plupart des gens. J'étais venu tellement de fois en espérant qu'elle serait là. Vous la croisez sans la reconnaître, ce n'est pas votre faute. Tellement de fois ! Vous êtes en état d'arrestation. Nous le sommes tous. Vivre sans virgules, c'est la certitude que nous avons d'être seul face à elle qui lui donne cette amplitude désaxante. Et puis elle était là mais je ne la reconnais pas. Le crétin fini croit qu'en faisant un compliment immérité il mérite gratification. Plus on les gave de mensonges plus ils avalent comme des porcs, sans manières et sans mâcher, comme si leur vie en dépendait, comme s'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre, sans virgules. Je n'aimerais pas être leur estomac. La vaisselle est toujours là, et l'argenterie, et les journaux intimes. M. Camille Saint-Saens a disparu ! Lala & Fafali ne sont même pas au courant. On m'a repoussé. Quand je dors du côté gauche, je pense à Isabelle. Le docteur Moustache garde tous les dessins faits pas les enfants qu'il a soignés comme des porcs. Saint-Saens qui lui aussi sentait mauvais la nuit se précipite pour voir l'éruption de l'Etna et revient en toute hâte à Paris pour entendre son cœur s'ouvrir à la voix. Notre cerveau n'est pas fait pour la musique, ni pour l'amour. Alors elle déblatère : ta tête se détourne : le nouvel amour ! La jeune femme seule et malheureuse, frustrée à bien des égards, ne sait pas utiliser les talents réels qu'elle possède et préfère traîner là où elle n'a rien à faire. Le pouvoir se présente nécessairement comme le rempart contre le danger qui menace ceux qu'il administre. C'est peu de dire qu'elle n'a pas confiance en elle, mais, comme tous ceux qui n'ont pas confiance en eux, elle ne supporte pas que l'on puisse remettre en cause sa confiance en elle. Elle n'a pas vécu à fond les idéaux de la société permissive. Le risque s'est peu à peu superposé avec les moyens de le prévenir, jusqu'à se confondre avec eux, comme le plaisir peut parfois se confondre avec la douleur. Alors elle déblatère : je vois la cime du néflier. Le sado-masochisme devient la norme. Lala & Fafali s'en foutent complètement, de Samson & Dalila. Elle parle à la vitesse de la lumière, respire en syllabes, sans penser plus qu'une culotte mouillée, sans sortir du tunnel où elle se râpe les côtes, se contredit tous les huit mots, se prend les pieds dans des phrases disloquées et hirsutes qui font peur à ceux qui écoutent. Bruno était déjà le prénom du héros d'un des tous premiers roman de Houellebecq, Les Particules élémentaires. Ici c'est un ministre-endive en exercice. Les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment pas la liberté ; l'égalité seule est leur idole. Or l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. Anne-Sophie pétait beaucoup, et je tombai sur elle. En réalité, elle pétait tout le temps. Apparaît cette chose tout à fait extraordinaire, quand on jeûne : ce qu'on met dans sa bouche n'est pas indispensable, comme on l'avait toujours cru. Bruno était le demi-frère de Michel, et était né en 1956, comme moi, et comme Houellebecq. Bruno Le Maire est bien plus jeune, puisqu'il est né en 1969, année érotique. Leur mère, Janine, « a vécu à fond les idéaux de la société permissive ». Le pourtoussisme flambe d'une joie mauvaise. Pour 98% des gens, l'art n'est qu'un alibi. Ils n'en parlent jamais autant que lorsqu'il n'en est pas question. On mange pour beaucoup de raisons, on mange très rarement pour se nourrir. Le froid dans une demeure, le froid installé et dominateur, le froid qui se trouve chez lui dans toutes les pièces de la maison se conduit comme un garde-chiourme intraitable et sadique : il ne cesse de taper sur les os de son patient, Bruno ou Boris, ou Jérôme, dès que ça lui chante, dès que celui-ci baisse la garde. Alors elle déblatère : En lisant les premières pages du roman de Houellebecq, je retrouve le plaisir que j'ai à le lire, plaisir intimement lié à l'ennui. La raréfaction a beaucoup de vertus, comme tout ce qui préserve de l'habitude. Mais elle y mettait une grâce, elle avait un tel charme, quand elle disait « pardon ! » (elle prononçait "perdon"), en tordant la bouche avec un petit air faussement ingénu et honteux, que pour un peu on l'aurait encouragée à s'épancher davantage. Décharge tous les sons : péter avec grâce, voilà qui n'est pas donné à tout le monde. Quand les œuvres sont là, simplement là, à leur disposition, sans émettre de signes extrinsèques (scandaleux, politiques ou commerciaux), ils ne les voient pas. Il interdit à son hôte de se laisser aller jamais, de s'installer dans le creux des heures, il ne lui laisse le choix qu'entre l'activité perpétuelle et la déroute. L'ennui est l'une des grandes qualités de la prose houellebecquienne. C’est le suspens qu’il y a dans l’ennui que nous a fait entendre le jazz. Il a fait plus : le jazz, lui et lui et seul, nous l’a montré pour la première et unique fois. Son roman commence très justement par la mise en relation de deux faits essentiels : l'abolition de la sexualité et la querelle alimentaire. Il faut aussi parler à ceux qui ne nous écoutent pas. C'est le ciel de notre époque. On se surprend à sans cesse prévoir l'activité suivante, à en ressentir déjà les effets dans les muscles, dans la chair, dans le souffle, on ne peut jamais s'installer dans un état, quel qu'il soit. Pas de repos, pas de gentillesse, la maison est hostile, où qu'on se trouve. Qui d'autre que lui aurait pensé à rapprocher ces deux-là ? La première phrase du troisième chapitre, pour anodine qu'elle paraisse, et justement parce qu'elle est anodine, plate et banale, est essentielle : « Le ciel est bas, gris, compact ». Le jeûne a une vertu extraordinaire, à laquelle on ne pense pas immédiatement, qui est de dégager du temps, beaucoup de temps. Depuis deux jours, c'est un piège géant et trop petit. C'est un constat et c'est le ciel de notre époque, dont il n'y a peut-être rien d'autre à dire. Là où l'on devrait trouver la sécurité et la sérénité, c'est l'anxiété et la détresse qui règnent. Nous sommes coincés entre une terre inhospitalière (en train de se défaire, à ce qu'on nous dit) et un ciel plombé. Aucune échappatoire n'est envisagée depuis deux jours. Vous aussi, je le sais bien. M. Camille Saint-Saens peut bien disparaitre à nouveau. Le ciel est bas, gris, compact, depuis deux jours. La journée est méconnaissable, quand on jeûne ; débarrassée de ses trois repas, le temps a une physionomie toute différente, je ne sais pas, et l'on peine à reconnaître la vie dont nous avions l'habitude. On ne sait pas quoi faire de son dégoût. Cette fois j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde. Bruno, Boris, Michel, Daniel, Jérôme, Emmanuel, aux heures des désirs de mort. Ce qui m'afflige, c'est que le meilleur de ce que j'ai écrit soit mauvais, et qu'un autre — s'il existait, cet autre dont je rêve — l'aurait fait bien mieux que moi. 

« Un lecteur français aux toilettes, ses habitudes interrompues à la mort de Victor Hugo, lit Mallarmé, ou plutôt essaie de le lire, ne peut que se déconcerter, car il y voit très mal. C’est ça, la rue de Brabant et il y en a désormais des dizaines dans chaque ville. À la radio, Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose et la ballade de l'opus 118 de Brahms, philosophie, éloquence, histoire au vers. Par la fenêtre ouverte, et, comme il était le vers personnellement, les cigales assourdissantes, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s'énoncer, un marteau-piqueur et les oiseaux. Arrivé au passage central de la Ballade, monument en ce désert, avec le silence loin, il en perd le fil, dans une crypte, n'arrive plus à en suivre les contours, la divinité ainsi d'une majestueuse idée inconsciente, les cigales ont pris le dessus, à savoir que la forme appelée vers, aidées par les oiseaux et le marteau-piqueur, est simplement elle-même la littérature, comme un gros insecte qui dort. C’était une Africaine bien ridée, régime dérogatoire, c’est-à-dire non voilée. » Ce n'est pas cela, cependant, que je ressens et qui m'afflige, au cours de ces lentes heures où je me relis. 

Pas un souvenir n'est resté. Depuis deux jours, j'essaie de faire quelque chose avec ce texte, c'est l'amère mêlée au soleil. Quand je suis face au texte lui-même, je ne sais pas, les idées que j'ai disparaissent, il ne reste plus que le texte, comme un bloc mort, dont je ne sais pas quoi faire. La vie a fini par se lasser, avec moi, des nuits du blond et de la brune. On peut la comprendre, le tour de bonté serait plus long à reproduire qu'une étoile. Mais c'est que la vie est aussi bête que les femmes. « Franchement, très franchement, si chaque matin je me disais que je vais peut-être écrire quelque chose, je serais au bout du rouleau. » (Voilà comme on est entendu.) À mon enterrement, je voudrais que Sarah joue la sarabande de la cinquième suite pour violoncelle de Bach, nue. Oui, la vie s'est refroidie. Ce sera mon dernier détour, pointe d'un fin poison trempée. On peut bien m'accorder ça, non ? C'est pas trop demander ? Les choses réalisées, que ce soient des phrases ou des empires, acquièrent, de ce seul fait, le pire côté des choses réelles, dont nous savons bien qu'elles sont périssables.

« Que vers il y a sitôt que s'accentue la diction, les tierces et les sixtes, rythme dès que style, on met la pédale, le vers, je crois, avec respect, les deux, attention à ne pas noyer la main droite, et attendit que le géant qui l'identifiait à sa main tenace, cette main gauche trop puissante et plus ferme toujours de forgeron, mais il n'entend pas, toute la langue, ajustée à la métrique, il devine seulement, et ça va revenir, y recouvrant ses coupes vitales, le staccato s'évade et vient à manquer, les accords bien pleins, selon une libre disjonction aux mille éléments simples, le petit doigt solide, pour, lui, se rompre, pas trop de pédale, et, je l'indiquerai, voyons, ne pas tomber sur les basses, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orchestration… » Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j'ai écrit. Et je trouve que cela est nul est qu'il aurait mieux valu ne jamais l'écrire. 

En parlant d'une jeune fille, on dit une péteuse, ou une pisseuse, on dit aussi une chieuse. Tout ce qui sort de là, quoi… Les idées disparaissent. Elles nous fuient, avec une neige pour étouffer le monde. Les femmes sont aussi bêtes que la vie. Le soleil est debout sur elles, elles ont des étoiles autour de la tête. (Bruno Le Maire est extraordinaire.) Il y a des jours où j'aimerais avoir un cancer en phase terminale pour leur montrer que ça se guérit. Agnès est devenue extraordinairement moche, trois fois par jour. Ces poteaux ! On voit que sa laideur l'a rattrapée, elle n'a pas couru assez vite. Lisa prend de l'extasy et jouit trois fois par jour. Le gymnase de Rumilly, c'était un vrai cauchemar. Retour des angoisses, depuis deux jours, trois fois par jour, des vies flottantes, à demi-pleines, des datas rangées en listing, à demi-effacées et silencieuses. Elle a pas jaoui ? Charlotte Gainsbourg et Guillaume Canet ont des têtes d'enkulés — à mon humble avis. Ils doivent habiter le couloir de la mort, je ne vois que ça. Car c'est maintenant, l'éternité, non ? J'entends un camion au loin et des oiseaux stupides. La chaleur et le soleil entrent par la fenêtre ouverte, je vois la cime du néflier, je parle avec Vincent. Il est 13h27. Je ne suis pas en thérapie.

Personne ne t'a remplacée.