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dimanche 28 septembre 2025

Le potin des Agoniques (par eux-mêmes)

« Ma solitude repose sur leur mime sexuel commis en commun. »

C'est reparti comme en quarante ! Sarkozy apporte aux stakhanovistes du conflit derrière l'écran leur ration hebdomadaire d'avoine numérique. Ils étaient un peu en manque, malgré la Palestine, l'assassinat de Charlie Kirk et le discours de Trump. Ils ont leur dope pour quelques jours, mais plus ça va plus ils sont à court rapidement. Tout est en ordre. Les deux camps s'affrontent, pour que rien ne change jamais, surtout. « Vous n'avez rien compris ! » « Vous-même ! » « Vous n'avez pas lu les 380 pages du jugement, vous ne pouvez donc pas en parler ! » « Informez-vous ! Pensez par vous-même ! »

Message important (sic) de Christophe Hondelatte : « Nul ne peut avoir un “avis” sur une décision judiciaire, qui n’a pas lu l’intégralité du dossier d’instruction et assisté à la totalité du procès ». Merci, de rien … (Le « merci, de rien », tic obligatoire du Crétin twitterisé, est bien sûr de lui.) 

Allons plus loin, les mous du gland : je dénie à quiconque le droit de parler de littérature, s'il n'a pas lu l'intégralité des Écritures, du Talmud, de la Somme de saint Thomas d'Aquin, de la Divine Comédie de Dante, du Paradis perdu, de Milton, de Villon, de la Comédie humaine de Balzac (91 livres), s'il ne connaît pas le Littré par cœur, s'il n'a pas lu l'intégralité de l'œuvre de Victor Hugo, celle de Shakespeare, de Stendhal, de Flaubert, des 12 tomes (17 000 pages manuscrites) du journal d'Amiel, l'intégralité des œuvres de La Fontaine, de Racine, de Corneille, de Chrétien de Troyes, de Rutebeuf et du Bellay, de Ronsard, de Malherbe, de Pascal, de Boileau, de Marivaux, de Rabelais, de Montaigne, de Molière, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Chateaubriand, d'Alexandre Dumas, de Théophile Gautier, de Huysmans, de George Sand, de Lamartine, de Musset, de Maupassant, de Zola, de Baudelaire, de Verlaine, de Rimbaud, de Kafka, de Proust, de Céline, de Claudel, de Gide, de Colette, de Valéry, de Breton, de Malraux, de Sartre, de Camus, de Duras, de Beauvoir, de Yourcenar, de Sarraute, de Perec, de Butor, de Gracq… et bien sûr de Georges de La Fuly. Fermez-la. Vous n'y connaissez rien, bande de tapettes ! Le Clézio aussi ? Le Clézio aussi, et aussi Despentes et Thomas Clavel. Et les posts de Machin Truc sur Facebook aussi ? Et les articles de Causeur ? Aussi ! Allez, au boulot, avale ! Après tu seras convoqué au 97, Chemin de la Rouflaquette pour passer ton exam. Viens à jeun, y aura un contrôle anti-dopage. Mais moi en fait, du coup, à la base, je voulais simplement dire qu'ils sont hors sujet ! C'est tout. Ta gueule ! On s'en bat les steaks, de ton obsession du hors-sujet. C'est toi, qui l'es, hors-sujet, à donf. Et d'abord, que connais-tu à la rhétorique, à la philologie, à la philosophie, à la grammaire ? T'as des diplômes ? T'es agrégé ? Non, alors tu la boucles. T'as fait du Droit ? Non plus. De la psychologie ? Nada. Au moins une école de Commerce ? L'ENA ? Tu vois, t'es à la rue, mon pauvre ami. Aucune légitimité. T'es expert en que dalle. Ça fait des années que tu pérores tout seul dans ton coin comme un débile mental, ça suffit, on va pas te laisser empoisonner le circuit de tes délires de vieux con atrabilaire et nostalgique ! Tu croyais que ça allait durer longtemps, peut-être ? Tu croyais quoi, que tu étais libre, que tu vivais à ta guise, dans ton pays, que tu pouvais dire ce qui te passait par la tête ? Et pourquoi pas te taper des gonzesses, pendant que t'y es ? Tu ne m'as pas l'air d'être au courant, le monde a bougé, depuis tes années de jeunesse à faire le con derrière tes claviers et à sauter de la morue encore laiteuse ! On est passé de l'autre côté, mon vieux, faut t'y faire ! T'as bientôt des couches, c'est ça, la réalité. Tu veux que je te fasse la liste des choses interdites, terminées, abolies, jetées au tri sélectif, recyclées ? Je te préviens, on va y passer la matinée. Tu risquerais de nous faire une syncope. À ton âge, c'est pas raisonnable. Avec le variant Frankenstein qui rode, t'as très peu de chances d'arriver à l'écluse. Tu es sûr que tu ne préfères pas le Rivotril en perfusion pendant que tu mates un dernier Pornhub Gros Seins ? Ce serait une fin digne de toi. T'as signé la pétition de Villiers ? C'est à peu près tout ce qui te reste, non ? Pense à faire ta toilette, faudrait pas que le médecin légiste tourne de l'œil en entrant dans ta chambre qui doit ressembler à un souterrain du Hamas. Dans agonie, il y a agôn, t'as remarqué ? Retourne à ta sonate, ça vaudra mieux. 

On connaît tous les acteurs. Au rendez-vous, comme un seul homme, comme une armée, comme un lumpenprolétariat post-Thénardier ! Le doigt sur la couture du clavier, jour après jour, vaille que vaille. Ils ne manquent pas un épisode. Ils seraient déshonorés de n'avoir pas leur mot à dire. Ils font monter la température numérique, comme de bons petits soldats de la société en réseau. Ça leur tient lieu de porno et de salle de sport et de grignotage de sucreries. Pas un hasard si Twitter a été renommé « X ». On a les croix qu'on peut, depuis le Golgotha. Bossuet a été délaissé au profit du pop-corn. La jubilation mauvaise pacsée aux bons sentiments est le fast-food en PVC qui remplace les églises et les salles de PMU. Je n'aurais jamais cru que le conformisme atteigne de tels niveaux, je l'avoue. Rendez-nous Gavroche et Cosette, et même Javert ! L'orchestre jouait moins faux. Ma dernière pensée ne sera pas pour vous. À chaque ouverture de fenêtre sur un réseau social, c'est l'ouverture de la chasse. À quelle meute appartenez-vous est la seule question qui vaille. 

Voilà à quoi on assiste chaque jour : au potin. Au Boucan. Clameur contre Clameur, Rumeur contre Rumeur. Tout plutôt que d'être seul ! Dans les Pensées étranglées, Cioran écrit : « Regardez la gueule de celui qui a réussi, qui a peiné, dans n'importe quel domaine. Vous n'y découvrirez pas la moindre trace de pitié. Il a l'étoffe dont est fait un ennemi. » En quoi réussissent-ils, nos contemporains essentiels ? Ils sont les gardiens des miradors du Potin. La pitié, ils en ont vaguement entendu parler quand ils bavaient dans leur berceau, mais on leur a expliqué depuis que c'était une farce du même acabit que le Père Noël. Il faudra attendre qu'ils arrivent à ce moment, à l'hôpital, où ils comprendront enfin qu'ils vont mourir, pour se rappeler ce que cela fait d'appeler en vain dans le noir. 

Aucun risque que leur pensée s'étrangle. On a inventé le mouvement perpétuel de la pensée qui ne pense pas (mais toute seule). Si Hugo revenait, il récrirait les Misérables en une après-midi. Il n'aurait qu'à ouvrir une fenêtre sur son écran, et noter ce qu'il lit, sans même commenter. Ça s'écrirait tout seul. 

dimanche 3 août 2025

Inconnue


 

À tous les benêts qui se rassurent sur la mort en prétendant n'en avoir pas peur, je répondrai par une citation de Cioran : « Utopie noire, l'anxiété seule nous fournit des précisions sur l'avenir. » Soit ce sont des peureux qui ont peur de leur peur, soit ce sont des idiots qui n'ont jamais réfléchi sérieusement à ceci : comment pourrait-on être rassuré quant à quelque chose que personne jamais n'a décrit positivement. Et puis il y a une arrogance puérile (à la Pierre Arditi, mettons) — n'appelons pas cela « orgueil », c'est trop grand — dans cette forfanterie pieuse et naïve. Il faut un manque singulier d'imagination pour ne pas être terrifié, chacun se raccrochant à son pauvre catéchisme personnel ou collectif : La mort est ceci, la mort est cela… Dérisoires affirmations dénuées de tout fondement, qu'on récite comme une grenouille de bénitier athée (qui sont les plus acharnées croyantes, les plus dénuées de scrupule intellectuel). L'avenir est l'avenir, l'inconnu est l'inconnu, le mystère est le mystère, quoi que vous en ayez, et ce ne sont pas les quelques dérisoires et fugitives certitudes scientifiques qui me démentiront, au contraire. Je crois vraiment qu'il faut être privé d'imagination pour ne pas craindre le trépas. La mort, c'est précisément ce lieu (ou ce temps, mais rien ne nous dit que ce ne soit pas la même chose) où TOUT est possible, même l'impensable, surtout l'impensable : ce à quoi l'esprit humain ne saurait nous préparer, car il y est radicalement étranger. La mort est hors de proportion avec la vie telle que nous la connaissons, telle que nous la pensons. Nous sommes dans la finitude, dans la contingence, nous nous mouvons dans un tout petit univers circonscrit ; elle est l'infini, le seul véritable infini. On ne peut même pas dire qu'elle est plus grande que la vie, puisqu'elle lui est incommensurable. Pour mesurer la mort, il faudrait des instruments que nous ne possédons pas.

Si l'imagination est incapable d'appréhender la mort autrement que par des images très humaines et très dépendantes de notre savoir, de notre culture et de nos civilisations, c'est bien que la mort se situe au-delà, et que nous ne posséderons jamais de véhicules suffisamment rapides et puissants pour nous y conduire en touristes et nous en ramener. Le fin fond de la galaxie est bien plus proche de nous que ce qui n'est plus la vie de ce qui l'est encore. 

Les religions ? Je les crois très utiles, souvent d'un grand enseignement, à divers points de vue, mais totalement impuissantes à aller au-delà de l'humain. Plus leurs dogmes sont sophistiqués et séduisants plus elles sont paralysées par les logiques qui les sous-tendent. Elles ne peuvent que parler de l'au-delà, élaborer des systèmes plus ou moins complexes, plus ou moins sophistiqués, censés en donner une idée, en donner des représentations logiques, imaginaires ou poétiques, formuler des hypothèses, mais rien, jamais, ne peut approcher cette réalité qui par définition la défie et la nie. La mort n'est même pas le contraire de la vie, ce qui est parfaitement réducteur, énoncé qui suppose surtout un savoir qui nous fait absolument défaut. 

Pourquoi ces angoisses mortelles, qui parfois nous assaillent alors que rien ne les a annoncées, que rien ne les justifie, qu'elles ne signifient rien d'autre qu'elles-mêmes ? Oh, je sais bien ce qu'on me répondra, ce que la psychanalyse et la science me répondront, l'inconscient, la vie de nos parents et les mémoires des générations qui nous ont précédés, des traumatismes inscrits dans la chair, des modifications chimiques ou métaboliques à l'intérieur de notre corps, des troubles électriques, un déséquilibre dans le Yin et le Yang, des émonctoires bouchés, des organes affaiblis, la lymphe saturée de déchets qui stagne au lieu de circuler, je sais bien qu'on ne peut faire autrement que de s'appuyer sur les quelques discours connus et reconnus pour tenter de savoir ce qui se passe à l'intérieur de nous, mais rien de tout cela n'est entièrement convaincant, parce que la part de l'inconnu est bien trop grande pour qu'on puisse l'ignorer le cœur tranquille et l'esprit apaisé. Pourquoi la mort ne serait-elle pas à l'œuvre en nous au même titre que la vie, peut-être à parts égales ? Et si elle l'est, comment pourrions mesurer les effets de quelque chose qui par définition échappe complètement à nos sens ? L'information circule en nous en tous sens, bien plus et bien plus vite qu'elle ne le fait dans le monde extérieur, c'est la seule certitude. Rien n'est indépendant, rien n'est inaccessible aux messagers qui circulent de fond en comble et à grande vitesse à travers toutes les différentes couches de nos tissus. Il ne faut jamais se fier à une description, fût-elle la plus précise. La description n'est pas la réalité, ce n'en est qu'une représentation schématique plus ou moins fidèle, plus ou moins juste, toujours adaptée à (et suscitée par) notre capacité de compréhension et à (et suscitée par) un état de la science et de la culture à un moment donné. C'est bien pour cette raison que la vraie médecine ne sera jamais une science et qu'elle sera toujours un art. Seule l'anxiété nous fournit des précisions sur l'avenir. Une médecine (qu'elle soit une médecine du corps ou une médecine de l'âme) qui ne prend pas en compte la mort à l'œuvre à chaque instant à l'intérieur même du vivant pèche contre l'esprit par arrogance et ignorance, et surtout par désinvolture. L'insu (même insu) et peut-être plus encore que le su, est aussi agissant dans l'existence que l'anti-matière l'est dans le couple indissoluble qu'elle forme avec la matière, que le vide l'est avec le plein, que le silence avec le son. 

Quand j'ai des angoisses extrêmes, comme j'en connais de plus en plus, je cherche toujours la musique qui peut m'apaiser un peu. Très souvent, c'est le Clavier bien tempéré de Bach qui joue ce rôle. Dans ces moments-là, on est bien démuni et l'angoisse de ne savoir quoi faire ajoute encore à l'angoisse. Je crois me rappeler que Vincent écrivait quelque chose qui disait à peu près que Bach était toujours gentil. De quelque côté qu'on prenne sa musique, quelque chose en elle prend soin de nous. Comme le corps humain se répare lui-même, si on le laisse faire, la musique de Bach cicatrise nos plaies, sans même qu'elle en soit consciente, et je pense que cette vertu lui vient de son rapport à la mort, justement, ou d'une juste distance entre elle et lui : Bach ne l'ignore jamais. Elle est toujours là, même quand sa musique est souriante. Elle fait place à l'Inconnu. 

vendredi 7 octobre 2022

Haro sur Ernaux

À droite, nous allons avoir droit à un bel unanimisme comme nous en avons l'habitude. Annie Ernaux a obtenu le prix Nobel : haro sur Annie Ernaux. Ça donne envie de la défendre. Les droitards sont des gauchistes en miroir. Ils se conduisent exactement comme ceux qu'ils adorent détester, et ils ne se rendent même pas compte qu'ils sont aussi caricaturaux que leurs ennemis. 

Je suis loin d'être ravi que Mme Ernaux ait obtenu ce prix prestigieux (et très bien doté), mais enfin, tout le monde sait bien que le Nobel ne couronne pas la grande littérature (du moins dans ses récentes occurrences), que c'est un prix d'abord et avant tout idéologique (la déclaration du prix Nobel ne laisse aucun doute à ce sujet, qui prétend récompenser « un écrivain ayant rendu de grands services à l'humanité grâce à une œuvre littéraire qui, selon le testament du chimiste suédois Alfred Nobel, a fait la preuve d'un puissant idéal »). Les grands écrivains contemporains sont tous passés à côté — on pense ici tout particulièrement à un Philip Roth. Il aurait été surprenant qu'il en aille autrement en 2022, même si, quand on observe la liste des lauréats depuis l'origine (1901)*, on est bien obligé de constater qu'il y eut aussi de très grands écrivains.

Personnellement, Annie Ernaux m'est antipathique, pour de nombreuses raisons, mais cela ne m'a pas empêché d'aimer certains de ses livres — ce n'est pas la première fois que j'aime la prose de quelqu'un que je n'estime pas ou qui a des opinions politiques qui me déplaisent. Quel rétrécissement de l'âme cela indique, que d'être incapable d'aller plus loin que soi ! J'ai par exemple entendu, cet été, de larges extraits des Années, et j'ai été souvent admiratif. Pour le reste de ses romans, lus il y a fort longtemps, j'ignore si je les aimerais encore aujourd'hui. Peu importe, à vrai dire. Ce n'est pas tant Annie Ernaux, qui m'intéresse, ici, que les réactions pavloviennes et patibulaires qui déferlent en vague. Ceux qui hurlent depuis hier font exactement ce qu'ils reprochent à Annie Ernaux : ils lui en veulent d'être ce qu'elle est, et se foutent éperdument de ce qu'elle a bien pu écrire. Ils l'accusent d'être une idéologue, et ils sont en plein dans l'idéologie. Parmi tous ceux qui hurlent au scandale, il y en a certainement moins de 30% qui ont ouvert un livre d'Annie Ernaux, mais ça ne fait rien, il est tellement agréable de se jeter tous en même temps sur la même proie. Oui, Annie Ernaux est une femme assez déplaisante, c'est vrai, oui, elle a été singulièrement ignoble avec Richard Millet, mais elle est aussi capable de décrire une époque avec justesse, et je lui en suis reconnaissant comme à n'importe quel écrivain qui sait trouver les mots justes pour parler des choses et des êtres — ce n'est pas si fréquent. Est-ce si difficile à admettre ? Être capable de « sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais », c'est déjà beaucoup. Et je ne parlerai même pas des crétins qui s'amusent à citer trois phrases et à en tirer des conclusions définitives sur un auteur qu'ils ne connaissent manifestement pas ; c'est tellement bête qu'on a honte d'en faire état, même si le procédé est plus que jamais d'actualité, malheureusement. Les Français adorent depuis toujours jouer au chamboultou. Tout y passe, à intervalles réguliers. Le nouveau roman et l'autofiction sont évidemment à jeter, par exemple : c'est une affaire entendue, pour ces hommes au goût très sûr. Ils me font penser aux imbéciles qui condamnent en bloc le dodécaphonisme ou le sérialisme, sans s'être donné la peine d'entendre les œuvres de génie qui ont été composées dans ces styles passés de mode. Ils ont une conception de la littérature ou de la musique, et il serait malvenu de leur demander de se questionner davantage, puisqu'ils sont arrêtés en eux-mêmes pour l'éternité. 

“L'idéal” d'Annie Ernaux n'est sans doute pas le mien. J'aurais largement préféré qu'un Milan Kundera, par exemple, soit couronné par le Nobel. Qu'elle soit une femme et qu'elle défende les positions politiques et sociales qui sont les siennes a à l'évidence joué un rôle considérable dans cette élection — c'est regrettable, je suis d'accord — mais cette curée saturée de bêtise et de hargne revancharde est lamentable. Pour un peu, on aurait presque l'impression que la France est encore une patrie littéraire ! 




(*) Sully Prudhomme, Frédéric Mistral, Rudyard Kipling, Maurice Maeterlinck, Rabindranath Tagore, Romain Rolland, Knut Hamsun, Anatole France, George Bernard Shaw, Henri Bergson,  William Yeats, Thomas Mann,  Luigi Pirandello, Eugene O'Neill, Roger Martin du Gard, Pearl Buck, Hermann Hesse, T. S. Eliot, William Faulkner, Pär Lagerkvist, François Mauriac, Winston Churchill, Ernest Hemingway, Albert Camus, Boris Pasternak, Saint-John Perse, Ivo Andrić, John Steinbeck, Georges Séféris, Jean-Paul Sartre, Yasunari Kawabata, Samuel Beckett, Alexandre Soljenitsyne,  Pablo Neruda, Heinrich Böll, Saul Bellow, Isaac Bashevis Singer, Czesław Miłosz, Elias Canetti, Gabriel García Márquez, Claude Simon, Naguib Mahfouz, Octavio Paz, Kenzaburō Ōe, Günter Grass, V. S. Naipaul, Imre Kertész, J. M. Coetzee, Elfriede Jelinek, Harold Pinter (je m'arrête en 2005). 

vendredi 15 juin 2012

Éclats de rire


À midi était reçue Nathalie Stutzmann, à la fois contralto et chef d'orchestre, à présent. Elle a une voix superbe et parle plutôt bien, mais elle me déçoit quand elle dit :

« Moi je ne supporte pas les frontières, les catégories, les étiquettes… »

C'est un thème et une opinion tellement rebattus, dont le contraire est si peu envisageable, qu'on se demande chaque fois qu'on les entend si les gens qui les expriment sont sérieux ou bien « s'ils font du deuxième degré », comme dit si justement Houellebecq à propos des hérauts des droits de l'homme. Mais voici qu'à ma grande satisfaction le journaliste qui reçoit la chanteuse, Hervé Gardette, je crois, lui rétorque :

« Tous nos invités nous disent ça… »

Tiens, il a remarqué, lui aussi ? Commencerait-il à trouver que mieux vaudrait laisser reposer un peu les platitudes de cet acabit ? Ce serait une fameuse révolution culturelle ! Hélas il ajoute, très sérieux :
« C'est qu'on n'invite que des anticonformistes… »

Ah ça ! on peut le dire — des anticonformistes chevronnés, en effet, bardés de tous les plus hauts diplômes de l'académie anticonformiste ; et qui jamais ne varient d'un iota sur la bonne doctrine anticonformiste…

***

En politique ça ne va pas mieux : une promesse de parrainage pour l'élection présidentielle, pas une de plus. La consigne au parti est de parler d'une cinquantaine. Comme je protestais on a transigé à une trentaine. Mentir m'ennuie, et puis nous serons bien ridicules quand la vérité sortira de son puits. Or il y aura toujours ce journal pour lui lancer la corde.


Pas besoin de commenter le premier de ces deux extraits de Septembre absolu, le journal de Renaud Camus pour l'année 2011, sauf à dire qu'il est absolument délicieux.

On pourrait également s'abstenir de faire le moindre commentaire sur le deuxième, si ce n'est que ce parti (le parti de l'In-nocence, donc) ne cesse de nous surprendre. Comment parvient-il, le plus souvent, à incarner si parfaitement le paradoxe absolu, la contradiction patente, emphatique, c'est un grand mystère, pour moi. Qu'on se reconnaisse à peu près en chacun des principes et en chacune des morales qu'il défend ou promeut n'empêche pas que tout, ou presque, dans sa manière de fonctionner, me paraît du dernier ridicule, et surtout être absurdement en contradiction avec la morale qui sous-tend son action. Apparemment, ces contradictions n'ont pas l'air de beaucoup gêner ses membres, et c'est précisément cette absence criante de vergogne qui jure si fort. Le "on a transigé à une trentaine" est vraiment à mourir de rire, et donne un peu l'impression d'être en face d'un qui se serait mis sur son trente-et-un, serait rasé de frais, aurait ciré ses souliers avec passion, choisi sa plus belle cravate, disposé sa pochette avec un soin maniaque, mais qui ne serait pas avisé d'une belle et grande tache marron sur le fond de son pantalon blanc.

Dans un autre ordre d'idées, leurs positions face aux évolutions du "monde arabe" et de ce qu'il est convenu de nommer ses "printemps" (et des attentes qui les accompagnent), ont tous les attributs de la farce. On a envie de leur demander ce qu'il va leur falloir pour commencer un jour à tirer les leçons de l'expérience. Mais, là non plus, le réel et ses conséquences n'ont pas l'air de vouloir s'aventurer à des altitudes si extrêmes. Un des effets concrets, réels, pratiques, du parti de l'In-nocence, me semble être de décourager par tous les moyens ceux qui pourraient être tentés inconsidérément d'en grossir les rangs : "Vous avez les mêmes idées que nous ? Nous allons vous dégoûter de vouloir les défendre", telle pourrait être la devise de cet étrange parti.