vendredi 29 mars 2019

Loiseau la vilaine

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’image
Prennent des Nathalie, tristes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolentes compagnes de voyage,
La République glissant vers les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposées sur les planches,
Que ces reines de l’usure, maladroites et honteuses,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des djellabas traîner à côté, affreuses.

Cette voyageuse voilée, comme elle est gauche et veule !
Elle, naguère si niaise, qu’elle est comique et laide !
L’une agace son mec avec un brise-meule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui plaide !

La Ministre est semblable au prince des nuées
Qui hante l'Hémicycle et se rit de Larcher ;
Exilée près du fol au milieu des huées,
Ses airs de néant l’empêchent de mâcher.


Charlie Bodler

mercredi 27 mars 2019

Sous l'église (3)

J'ai emmené la fille à la drague, sur ma mobylette, sur la place d'Armes il y avait un concours de boules. Elle m'a laissé lui enlever le soutien-gorge, mais on n'est pas allé plus loin. L'odeur du soutien-gorge blanc, très ordinaire. Je me rappelle le soutien-gorge et pas ses seins ! La drague, c'était là où les camions draguaient la rivière, c'était le coin qu'on préférait, pour se baigner, c'était avant qu'il y ait une piscine. Place aux jeunes, qu'elle dit, l'autre conne. Parfois aussi, on allait au Pont des chèvres, mais moi je préférais le Pont des îles. La fille n'a pas dit un mot, ah si, elle a seulement dit « non » quand j'ai voulu aller plus bas. Elle mâchait du chewing-gum, et je me disais, mais qu'est-ce que je fous là, avec elle, j'aurais honte qu'on me voie avec elle, mais je voulais tout de même lui enlever son soutien-gorge et voir sa culotte, mais non, rien à faire, plus bas c'était impossible, elle était butée, et mâchait consciencieusement son chewing-gum. Je l'ai ramenée, on ne s'est plus jamais adressé la parole. Elle a bien dû penser quelque chose de moi… Tu aurais des conseils à me donner, pour profiter de la vie ? Profiter de la vie, je ne comprenais pas en quoi ça pouvait bien consister. À part les filles. Non, elle a dit non, et je n'allais pas la violer, on a envie de les engueuler, parce qu'elles sont connes, et incompréhensibles, les filles, mais pas de les violer. Non, ça ça ne se fait pas. Même si ce jour là, derrière les Nouvelles Galeries, à Annecy, on était dans un bistrot, avec Christine, et trois gars plus âgés sont arrivés, se sont assis avec nous, et ont commencé à lui dire des trucs, du genre : « Je te pèterais bien la rondelle, tu sais ! » Et comme j'avais pas l'air de comprendre, celui qui avait dit ça à Christine m'a dit à moi : « Tu comprends ? Tu sais ce que ça veut dire ? » Là, j'ai senti que ça tournait mal. C'est la première fois que ça m'arrivait, et j'ai eu peur. On s'en est bien tiré, je me suis levé, j'ai été voir le patron du bar et je lui ai demandé d'appeler les flics. Ça les a calmés, ce qui m'a surpris. On était en 1972, aussi, pas en 2019. Ils voulaient profiter de la vie, les trois. Mais bon, place aux jeunes, aussi ! Nous aussi on voulaient profiter de la vie. Péter la rondelle, c'est un peu comme le casser le pot de Proust, il m'aura fallu, combien d'années, pour comprendre… Beaucoup, oh là là, oui, beaucoup. « Mais tu crois que Charlus, ça rime avec anus ? » Mais comment s'appelait cette fille, là, et son soutien-gorge élimé ? Elle devait s'appeler, genre, Marie-Christine, Martine, ou un truc comme ça. Oui, Marie-Christine, ça m'étonnerait pas. Il y en avait pas mal, des Marie-Christine, dans les environs, et d'ailleurs, j'apprendrai longtemps après que ma Christine s'appelait comme ça, mais elle voulait pas qu'on le sache. Elle aussi, elle comptait bien profiter de la vie au maximum. On n'était pas trop du genre à attendre le paradis pour toucher le gros lot, et on pensait que c'était là, tout de suite, qu'il fallait en profiter, place aux jeunes, c'est-à-dire à nous, à nous avec nos cheveux longs et nos longues cuisses bronzées, avec les corps qu'on avait, qui étaient plutôt pas mal, en tout cas qui fonctionnaient sans qu'on s'en soucie. On n'avait pas à se plaindre. Boire ? On n'y songeait même pas. C'est étrange, quand on y pense. Notre génération ne buvait pas et ne savait pas ce que casser le pot signifiait. On tétait du lait concentré sucré directement au tube, on avait les montagnes avec nous, la musique de Miles Davis, tout allait bien. Pas de MDR, pas de LOL, pas de FDP, pas de tags, et pas de mosquées, on ne connaissait pas notre bonheur ! À la télé ? L'Homme invisibleSalut, Bernard, tu niques ta mère ? Non, merci, sans façon. Faut comprendre qu'on était tout juste entré dans l'ère du Big-Bang et que la Dolto commençait seulement son travail de sape.

Qu'est-ce que tu avais dans la face, Patrick ? Cette pliure fine, ce je-ne-sais-quoi qui me faisait je-ne-sais-quoi. Ou bien la voix, était-ce sa voix, la voix qui sortait de là, de ce visage-là ? Je me rappelle qu'on se faisait de fausses cicatrices avec de la colle Scotch, de grosses balafres sur les joues qui impressionnaient les mères. Son visage était comme formé autour d'une fente, de quelque chose qui m'aspirait. Ça me troublait. Il paraît que l'amour n'existerait pas si l'on avait pas entendu parler de l'amour ; est-ce la même chose de l'homosexualité ? J'aurais tendance à le croire. Comme je n'en avais jamais entendu parler, pas un seul instant je n'ai imaginé qu'il puisse se passer quelque chose entre Patrick et moi. Et d'ailleurs, se passer ? Se passer quoi ? Qu'est-ce qui aurait pu se passer ? Que peut-il y avoir en dehors des filles ? Non, décidément, ça n'avait pas la moindre existence pour moi. J'ai été pensionnaire, deux ans, et là non plus, pas la moindre trace d'homosexualité, pas le plus petit geste déplacé d'un curé, d'un copain, d'un professeur. De toute façon, que pourrait-on bien faire avec un garçon ? Je ne vois pas, et personne ne m'a montré. Je me revois, au commencement des années 80, à la FNAC Montparnasse, en train de feuilleter ce livre, Tricks, car j'avais vu qu'il était préfacé par Roland Barthes, et le reposer bien vite, un peu dégoûté. Je n'avais jamais entendu parler de Renaud Camus : il me faudrait attendre vingt ans pour lire un livre de lui. Il avait une voix fine, Patrick. Une voix pincée. Il n'avait rien d'un balafré. Il était plutôt "Jeux", de Debussy, que Sacre du printemps.

(…)

vendredi 15 mars 2019

La vie point comme ça

Safari

  • Onglet 1 : journal de Renaud Camus
  • Onglet 2 : Netflix
  • Onglet 3 : Youtube : Témoignage choc sur la mort de Bérégovoy
  • Onglet 4 : Comment bien nettoyer sa machine à laver
  • Onglet 5 : Merci, votre demande de retour a bien été enregistrée
  • Onglet 6 : Facebook : Jérôme Vallet
  • Onglet 7 : Figaro : Yann Moix condamné pour diffamation
  • Onglet 8 : Youtube : Michel Houellebecq, entretien (Le Tête à tête)
  • Onglet 9 : Youtube : Miles Davis (Spanish Key)
  • Onglet 10 : Georges de La Fuly : La vie point comme ça
  • Onglet 11 : Pas-à-pas : changer le câble du disque dur d’un MacBook Pro 13 pouces mi-2012
  • Onglet 12 : iFixit Europe
  • Onglet 13 : Amazon : MacWay - Nappe Disque Dur pour MacBook Pro 13" Unibody mi-2012
  • Onglet 14 : Comment réinitialiser son MacBook ?
  • Onglet 15 : ProtonMail 
  • Onglet 16 : Wikipedia : Abraham Poincheval
  • Onglet 17 : Vacarme : Commentaires sur le rock (Luciano Berio)


Kindle
  •  Un bon samaritain

Word : 
  • Démonologie du triomphe (Romaric Sangars)

Mail
  • Boîte de réception : Votre Assurance Maladie : La prise en charge de vos frais de transport
Radio (dans la cuisine) : France-Musique : Grands Entretiens (Maurice Bourgue)

Température dans la chambre : 17°

Rêves
  • cauchemar familial
Tension artérielle
  • 169-104 (g)
  • 165-108 (g)
  • 175-96 (d)

Jardin
  • Pies, soleil, bourgeons

dimanche 10 mars 2019

Tout de suite

Une splendeur ! On n'a jamais rien vu de tel ! C'est inconcevable, que cette chose soit là, sur le couvre-lit vert, offerte, rayonnante, inoffensive ! Une manne ! Une apocalypse de chair, une révélation laiteuse, une gratification horizontale, rien que pour mes yeux, alors que je n'ai rien fait pour la mériter. Je remarque qu'en français "cadeau" est synonyme de "présent". C'est un présent. C'est LE présent. Le temps s'arrête, pour moi seul, pour me permettre de contempler le chef-d'œuvre qu'il a étendu là, sous mes yeux. Je n'en reviens pas. J'étais le puceau timide et complexé, et je suis transfiguré, je suis l'élu. Ma chambre n'est plus ma chambre, c'est un palais, c'est une cathédrale, c'est un autel, et la petite lumière rouge est allumée, et je suis le Prêtre qui va sacrifier l'Agneau qui vient de naître, l'Agneau qui est venu de lui-même s'offrir au couteau du Sacrificateur bienveillant. Le silence se fait tout naturellement, en cette après-midi bénie d'octobre, ou novembre, dans la maison dont je suis le roi.

Le souvenir, c'est du vivant encapsulé et lyophilisé qui tient à notre disposition, dans un temps parallèle, élastique et instable, de la vie découpée, prélevée sur la nôtre, et reproductible à l'infini. Un souvenir, c'est la faculté de vivre plusieurs vies en une seule, car le souvenir est toujours potentiellement là, au passé du présent. Sans ces échos mystérieux, sans ces liens le plus souvent involontaires entre présent et passé, le présent serait sans épaisseur, unidirectionnel, et sans doute invivable. Si un souvenir n'était qu'un souvenir, ce ne serait rien.

Impossible de me rappeler comment je m'y suis pris. J'étais très timide, pourtant. Et certainement pas le plus beau du lycée, quand je suis arrivé à Gabriel Fauré, en première. Toujours est-il que c'est moi qu'elle a choisi, la reine Christine, celle que tout le monde voulait, et pas seulement parmi les premières, mais jusqu'aux terminales. C'était la plus belle fille du lycée, tout le monde s'accordait sur ce constat. Elle était grande, elle avait du chien, elle avait des jambes sublimes, un visage qui faisait penser à BB, un petit nez en trompette adorable, de très beaux yeux, et une poitrine qu'on devinait très épanouie. Je l'ai d'abord connue blonde, la déesse. Et un jour, j'arrive au Semnoz, le bistrot qui se trouvait en face de Gabriel Fauré, où notre bande avait ses habitudes, et je la vois brune, dans son manteau à carreaux blanc et noir. Le choc ! « Pourquoi tu t'es teint les cheveux ? » Elle rigole, et Martine aussi. En fait, elle est brune, bien sûr, et n'était blonde que parce que tout le monde lui disait qu'elle était sublime, comme ça. J'aurais dû m'en douter, moi qui connaissais la couleur de sa touffe. Mais, plus naïf et crétin que moi, ça n'existait pas.

Elle avait déjà fait l'amour. Pas moi. Enfin, pas vraiment. Elle n'avait qu'un an de plus que moi, mais on sentait bien qu'elle était déjà très assurée, dans ce domaine. Pourtant, elle ne m'a pas pris de haut, pas du tout, même si elle a dû quand-même bien rigoler. Ce qui ne me fait pas rire du tout, moi, c'est tous les petits détails que j'ai oubliés, qui ont disparu définitivement de ma mémoire ! Ça me rend dingue. Ses pieds, par exemple… Je ne les vois plus. Je revois ses mains. Je revois son visage. Je revois bien ses cuisses, rougies par le froid, quand elle jouait au hand-ball, sur le terrain de sport du lycée, et que je l'observais depuis la rue de la gare. Je revois d'autres détails, mais, par exemple, il m'est impossible de savoir avec certitude si elle se rasait les aisselles. Sa copine Nadia, en tout cas, cette voluptueuse et plantureuse Arabe qui sortait avec mon copain Yves, ne se les rasait pas, ça j'en suis sûr.

J'ai convaincu ma déesse de me suivre dans la maison familiale, vide jusqu'au soir, à dix-huit kilomètres d'Annecy. Nous avons pris le train. Brève station à la cuisine, où on boit du lait, puis on monte dans ma chambre. Neuf, cinq, sept, c'est le nombre de marches de l'escalier en chêne, puis la chambre à gauche, après une commode, en arrivant au premier. Il y a trois autres chambres, une salle de bains et des toilettes, à cet étage. Ma mère a fait installer un deuxième téléphone dans sa chambre, depuis peu. Christine s'asseoit sur mon lit. Je la rejoins, on s'embrasse. Très peu de mots sont échangés.

Le lit est petit, c'est un lit à une place, un lit d'adolescent. Il y a deux fenêtres, dans la chambre, une qui donne au nord, et une qui donne à l'est. Le lit est près de la fenêtre qui donne à l'est.  Dans une petite armoire, dans l'autre coin de la chambre, il y a les tracts que j'écris et que je tape ensuite à la machine. Des tracts politiques.

On est au Pont-des-Iles, près du Chéran, j'ai froid aux pieds, c'est dimanche, l'eau de la rivière est boueuse, Christine m'apprend que ses parents veulent qu'elle rentre à Nice, définitivement. « Je pars avec toi. » Je n'ai pas réfléchi trois secondes, c'est une évidence, pour moi. Je ne peux pas la quitter. Heureusement, ils changeront d'avis, confrontés à l'obstination farouche de leur fille à rester à Annecy, c'est-à-dire avec moi. C'est le premier vrai coup dur de ma vie. La perdre, alors que je venais de la rencontrer, aurait été trop dur : il est évident que ne je n'y aurais pas survécu. Je ne fais pas le rapprochement avec la mort de mon père, survenue quelques mois plus tôt.

Qu'est-elle devenue ? Souvent, je la cherche, sur Internet. Je la cherche mais je n'ai guère envie de la trouver. Découvrir un visage défiguré par l'âge, un corps mutilé par le temps ? Non merci. Elle continue à vivre en moi, pour moi, telle qu'elle était quand elle avait dix-sept ans. Elle a bien fait de disparaître des écrans. 

Je dis ça mais pourtant, celle que j'aime, je l'aime avec son âge, même si je sais bien qu'on peut dire qu'elle était plus belle plus jeune. Je l'aime encore plus avec son âge. Celui-là lui ajoute indéniablement quelque chose, quelque chose qu'elle n'avait pas à trente ans, et encore moins à vingt ans. 

Le lit est petit, Christine est assise. Elle a ôté son manteau noir et blanc à carreaux, qu'elle a posé sur mon bureau, elle porte un pull mauve et un pantalon. On s'embrasse. J'ai passé ma main sous son pull et je malaxe ses seins à travers le soutien-gorge. Elle me demande si je ne veux pas qu'elle enlève son pull. Je ne refuse pas. Elle apparaît en soutien-gorge blanc, j'en ai le souffle coupé. C'est pas facile, la vie d'un garçon, quand il arrive à cet instant crucial de sa vie. Il y tant de choses qu'on doit penser en même temps.

Être visité… Comme par Dieu, oui. Il arrive qu'Il se manifeste, dans un rêve, par exemple. Mais là ce n'est pas Dieu qui me rend visite, c'est une déesse. Elle m'a choisi. Elle s'est rendue dans ma petite chambre d'adolescent, en toute confiance. Elle est assise sur le lit, à côté de moi, en pantalon et soutien-gorge, ses cheveux blonds tombent sur ses épaules, elle sourit. Elle est à ma merci mais elle n'a pas l'air effrayée du tout. À quoi faut-il penser, dans ces moments-là ? À tout. On ne peut pas se contenter de penser aux seins de la déesse. Il y a par exemple le soutien-gorge, qu'on essaie de dégrafer d'une seule main, on avait étudié le mécanisme auparavant, mais ça rate, alors on y met les deux mains, mais même comme ça, on n'y parvient pas, alors la déesse se dévoue, et avec un sourire… encore un. On entend les bruits alentour, la vieille pendule du hall qui sonne la demie de trois heures. À trois heures et demie, j'ai vu les seins de ma déesse. On est au sommet de la montagne, le regard porte loin dans la nuée, tout est terriblement ralenti, le temps semble suspendu à ces aréoles divines, qui provoquent en moi une commotion cérébrale, la modulation est osée, je dirais même révolutionnaire, mais je dois détacher mon regard de cette pure merveille, sinon elle va prendre peur, celle dont la respiration fait trembler doucement ces monts sacrés recouverts des deux pièces d'or brun. Alors c'est la fuite en avant, je veux la voir nue, nue, entièrement nue, je veux tout à la fois, je me précipite sur le bouton de son pantalon, hop, et puis la fermeture éclair, ça y est, et puis elle se renverse en arrière, suffisamment pour que je puisse tirer sur les jambes du pantalon, elle s'appuie sur un coude, je n'ose pas regarder son visage. Le pantalon, ça y est, mais je ne m'attendais pas à ça, elle porte un collant. Qu'importe, c'est encore plus beau ! La culotte blanche, à travers le fin rideau du collant, qui lui donne encore plus de mystère, Pourtant je suis un peu décontenancé par cet obstacle supplémentaire ; je n'ai jamais vu le haut d'un collant. Je ne comprends pas tout de suite ce qu'il faut en faire. Christine me vient en aide charitablement. Pas de mots.

J'ai fait une compote de pommes. Mais comme c'était la première fois que j'en faisais une, j'ai mis du beurre, beaucoup de beurre. Ma mère, à qui je téléphone pour vérifier, me dit qu'il ne fallait pas. C'est pour accompagner le boudin. On s'est fait à manger, dans la petite chambre de bonne que Christine loue depuis quelque temps, rue du Lac, chez une vieille dame qui ne doit surtout pas m'apercevoir. J'ai quitté la maison, je suis avec elle, je ne la quitte plus. Ma tante dit à ma mère qu'elle est complètement folle de me lâcher la bride. Et de fait, je vais assez rarement en cours. Le quartier est très agréable, on est en plein centre, et tout près du Pâquier, au bord du lac, où l'on passe beaucoup de temps, avec les copains, même en plein hiver. On a un lecteur de cassettes Philips et une seule cassette : la Quarantième de Mozart par Karajan. Tout va bien.

Au sommet de ses longues jambes, sa culotte de coton blanc. Gonflée. Bombée. Comme si à l'intérieur un soufflé était en train de cuire, au four. Je vois surtout le haut des cuisses, la frontière, la coupure franche entre le tissu et la chair. Mes tempes bourdonnent. Elle soulève son bassin, la culotte vient très facilement, je la jette derrière moi. J'ai à peine eu le temps d'apercevoir ce qui ressemble à une cicatrice boursoufflée. Christine met sa main sur son sexe, puis veut se glisser sous le couvre-lit. Je lui dis Non ! reste comme ça. Le téléphone sonne. Elle est nue, entièrement nue, sur mon lit, et le téléphone sonne ! Elle me dit : Va répondre, allez, dépêche-toi. Je lui demande de rester comme ça, de ne pas bouger, tu me promets, hein, et je file dans la chambre de ma mère. Ma mère ! C'est ma mère qui veut savoir si tout va bien ! Ma mère me téléphone – comme par hasard – à ce moment-là ! Et à l'époque, il n'existait pas de web-cams, les mères n'avaient pas besoin de ça pour savoir qu'il se passait quelque chose de définitif, à la maison, pendant qu'elles travaillaient, quelque chose de définitivement définitif pour leur petit dernier, le seul puceau de la famille, qu'il aurait fallu protéger de ces petites salopes qui venaient montrer leur chatte en douce à la chair de leur chair, quand celle-ci était sans défense, hors de portée de la vestale. Oui, Maman, tout va bien, mais faut que je te laisse, là.

Tout va bien. Quand je reviens, elle s'est faufilée sous le couvre-lit… Elle avait froid, soi-disant… Et je n'ose pas lui demander d'en sortir, bien sûr. Alors, comme un idiot, je me désape à toute vitesse, enfin, je garde mon slip, et je la rejoins à l'abri de Celle-qui-n'est-pas-là-mais-qui-voit-tout. Elle écarte les cuisses, et je me retrouve tout naturellement à faire des va-et-vient qui me conduisent en quelques secondes à une piteuse éjaculation. La prochaine fois, il ne faudra pas que j'oublie de penser à un problème de maths ou aux tonalités à six bémols au moins. Je n'ose pas la regarder, j'ai enfoui mon visage entre ses seins et je ne bouge plus. Et là, je l'entends qui me chuchote à l'oreille : « Tu n'étais pas au bon endroit. » Pas au bon endroit ?! Il existe donc plusieurs endroits où l'on peut faire ça ? Ces femmes sont vraiment extraordinaires !

Je constate que la petite lumière rouge est toujours allumée, même après mon catastrophique coït dévoyé. À seize ans, on peut recommencer immédiatement, et l'avantage, c'est que la deuxième fois, on met quelques secondes de plus. Bref, je ne suis pas encore tout à fait au point, mais l'avenir s'annonce radieux. Et cette fois-ci, elle me permet de regarder brièvement la chose extraordinaire qu'elle a au bas du ventre, ou en haut des cuisses. (Ça s'appelle le pubis, de pubes, les poils.) Je passe ma main doucement dans ces poils et j'ai un avant-goût du paradis. (On l'appelle aussi le Mont de Vénus, sans doute parce que Vénus était une femme à la pilosité généreuse.) Je l'aime et je l'aimerai jusqu'à ce que la mort nous sépare. (Maintenant, quand je regarderai une femme en culotte, je comprendrai beaucoup mieux ce que je vois.) En attendant ce triste moment, je ne pense pas une seule fois qu'elle n'a sans doute pas éprouvé beaucoup de plaisir. Moi, je suis à la fois comblé et honteux, et bombardé de vingt mille questions que je garde pour moi ; on s'est assez ridiculisé pour aujourd'hui. On se rattrapera demain, en étudiant de plus près l'éminence triangulaire située à la partie inférieure du bas-ventre, qui se couvre de poils à l’époque de la puberté.

À seize ans, il n'y a pas la moindre trace de poison dans le présent. Le présent est indemne, il n'a pratiquement aucune ramification, ni dans le passé ni dans l'avenir. On prend tout, on le gobe sans l'éplucher, on avale tout, avec la peau et l'emballage. On a l'estomac solide. La petite lumière rouge ne s'est plus jamais éteinte, jusqu'à mes dix-sept ans et demi. Même quand Christine m'a salement trompé avec des gauchistes de passage dans l'appartement que ses parents lui avaient finalement loué à Annecy, près du lycée Bertholet, la loupiote me tenait la bite en état d'alerte permanent. Mon passage à niveau laissait passer tous les trains, à un rythme effréné. J'aurais pu lécher les trottoirs où ma déesse posait les pieds. Quand elle était malade, j'étudiais la médecine, quand elle draguait un marxiste, je lisais Marx, quand elle prenait du LSD, j'en prenais aussi. Un jour, j'ai fait dix kilomètres à pied tellement elle m'avait fait souffrir. Nous étions montés au Parmelan, au-dessus d'Annecy, et, dans le refuge, elle s'était laissé conter fleurette par un sale con plus âgé qui jouait de la guitare. La douleur a été intense, et j'ai préféré disparaître un moment. Mais en même temps, comment aurais-je pu ne pas comprendre que tout le monde tombe amoureux d'elle ? Une déesse n'appartient pas à un mortel. C'est d'ailleurs elle qui m'avait appris la signification de l'expression "conter fleurette", preuve qu'elle était beaucoup plus intelligente que moi qui ne parvenais pas à décoller mon nez de l'amour ridicule que j'éprouvais pour elle. Enfin, je dis ridicule, mais avec des seins pareils, rien n'est jamais ridicule, on le sait bien.

Ce que j'ai appris beaucoup plus tard, c'est que le pubis était aussi un os !

Au paradis, je vis au paradis. De ma chambre, j'entends Tout de suite, de Miles Davis, avec Wayne Shorter, Tony Williams, Ron Carter, Herbie Hancock, qui passe sur la chaîne du studio, en bas. Je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus à la vie. Christine est à poil sur mon lit, la maison est vide, on est tous les deux avec Miles Davis, et je caresse les fesses de ma déesse, couchée sur le ventre. J'ai poussé le chauffage à fond. La vie, c'est quand-même un sacré truc, quand on y pense. Si on m'avait dit ça avant… Le son du Fender Rhodes, cette espèce de tubulure beurrée et pulpeuse comme des nymphes, me ravit absolument, quand il se mêle à la basse de Ron Carter, et la nervosité effervescente de Tony Williams fait comme de l'écume au sommet du tempo. Ça bouillonne, et puis Wayne Shorter surgit comme un prince à la fois désinvolte et lumineux, même, surtout dans les sons graves. Quelle perfection ! Et hop, ça repart dans un tempo plus rapide, il ne lâche jamais, le jeune Tony Williams, même quand il a l'air de laisser tomber sa baguette maladroitement sur le tom basse. On ne peut pas expliquer le bonheur que ç'a été de vivre là, en 1972-73. L'endroit où le dos s'attache aux fesses, ce petit creux où quelques discrets poils blonds ont poussé, j'y pose mes lèvres. Ça sent bon. Filles de Kilimandjaro, le grave du Fender Rhodes, les dissonances très douces à la main droite et l'ostinato à la basse. « Je t'aime. » Même pendant le trille, je t'aime. Même quand Miles enlève la sourdine, je t'aime. C'est quoi, cet accord, là ? J'irai vérifier au piano, plus tard. Je ne la lâche pas des yeux. Ces cuisses, ces mollets, j'ai toujours du mal à le croire, mais c'est là, à portée de main, c'est à moi. « J'ai froid… » Alors, je la laisse se mettre dans les draps, et je vais pisser un coup. Ron Carter joue et rejoue la même note, pendant que Shorter joue un développement génial, à la fois virtuose et évident. Herbie Hancock insiste sur la sensible, et puis, tout à coup, joue une gamme qui n'a rien à voir avec la tonalité du morceau. Il peut se passer tant de choses, dans la maison, Mademoiselle Mabry ! Il a pris le Wurlitzer, comme celui de Jean-Marc Boutin. Tony Williams a détimbré la caisse claire, pas de cymbales, sauf la sharley, très rare. J'avais emmené Christine voir l'X-Tet, à Thones. L'odeur de la salle de répétition,… je voyais bien que Boutin la reluquait salement, ma jolie blonde, de derrière ses petites lunettes noires, j'étais pas peu fier. Il zozotait un peu mais c'était quand-même le patron. Il envoyait "le grand saucisson", leur trompettiste, faire la vaisselle : « C'est comme ça qu'on apprend la musique, tu vois. Faut commencer par faire la vaisselle. » Avec lui, on écoutait de la musique, et puis, il se levait d'un coup, et c'était parti pour deux heures de musique, avec les autres. Les roulements de Tony Williams, c'est la chose la plus incroyable que j'aie entendue de ma vie, c'est l'équivalent vibratoire d'un grain de peau, un frisson sexuel. Ce qu'on ne peut pas expliquer, c'est l'odeur des instruments. 

« Qu'est-ce que tu fais ? » Je suis malade, j'ai de la fièvre. Christine est sous les draps, sous les couvertures, elle m'a dit : « Attends, j'ai un médicament très efficace. » Je la sens qui prend mon sexe et le met dans sa bouche. « Mais qu'est-ce tu fais ? » Chuuuut… Je suis horrifié, mais je n'ose rien dire. Elle a pris mon zob dans sa bouche, cette dingue ! Avec sa main elle me caresse doucement les couilles, je sens sa langue sur mon gland, j'ai une colonne de glace dans la moelle épinière, sa tête fait une bosse sous les couvertures, ça bouge lentement. Entre la fièvre et ce qu'elle est en train de me faire, je sens que je suis brûlant, j'ai la poitrine qui se gonfle, j'ai des fourmillements dans les pieds, je transpire et je ne tarde pas à décharger. Merde, ce que c'était bon ! Elle reste un moment sans bouger, toujours sous les draps, on ne dit rien ; je préfère ne pas voir. Rue du Lac, à Annecy, une après-midi d'hiver, sur le volcan : trompette bouchée sous les couvertures. 


La seule vraie fidélité, c'est l'indispensable trahison que l'on se doit à soi-même. Elle est peut-être morte, ma Christine, à l'heure actuelle. C'est en tout cas une éventualité qu'on ne peut exclure. Depuis, j'ai aimé d'autres femmes qu'elle, et elle a aimé d'autres hommes que moi. Si nous nous croisions aujourd'hui, nous serions peut-être horrifiés par celui qui se tiendrait face à nous, ou bien cette vision nous plongerait dans une tristesse sans nom. Pourtant, ce personnage a le même nom, et il a les souvenirs dont je viens de faire état ici. Est-ce le même, pour autant ? Est-ce celle que j'ai aimée, celle qui se trouve en face de moi ? Non, bien sûr que non, ce n'est pas elle, et je ne suis pas celui qu'elle a aimé. J'ai passé plus de quarante années à l'oublier, à vivre une vie qui la niait, qui la précipitait dans un néant qu'elle avait bien mérité, puisque de son côté elle faisait la même chose. Elle est morte, ma Christine, même si elle se tient là, devant moi, dans ce corps étrange qui insulte ma mémoire et tout mon être. C'est une usurpatrice, une voleuse, c'est le mensonge personnifié. Nous nous sourions, mais notre sourire signifie : « Tu es mort(e) », c'est bien ! Je t'en remercie. Il était bien sûr impossible que tu nous survives. Moi, de mon côté, je ne me suis pas gêné pour survivre, bien sûr, mais c'est pas pareil. La chose qui se tient là, à cinquante centimètres de moi, ne peut pas avoir été celle qui me disait il y a près d'un demi-siècle : « Tu n'étais pas au bon endroit, tu sais… » C'est elle, là, qui n'est pas au bon endroit, qui est sortie de son monde étrange, on se demande bien pourquoi, pour venir cracher sur ma Christine, sur ma déesse, sur celle qui me guérissait de mon rhume en me suçant. « Les moi divers meurent successivement en nous. » Les mois d'été aussi, qu'elle me répond, cette idiote ! 

Tout de suite… La vie, c'est tout de suite. La vie qu'on aura dans vingt ans n'est pas la vie, pas plus que celle que nous avons eue il y a quarante ans. Comment s'appelait ma psychanalyste, déjà, elle avait un nom polonais. Pourquoi ai-je couché avec Brigitte, la mère de Naïs, pourquoi ai-je couché avec Lakshmi, avec ses seins asymétriques, pourquoi ai-je couché avec Elisabeth, cette élève de piano lesbienne qui avait un si joli visage et un dos si sec, pourquoi elle, et encore elle, et puis elle, que j'ai complètement oubliées ? Parce que tout de suite. Pourquoi n'ai pas trouvé le chemin de son con, ce premier jour ? Parce que tout de suite. Pourquoi Miles Davis ? Parce que tout de suite. Les moi divers qui meurent sans cesse accouchent des moi divers qui meurent tout de suite. Moi, et puis moi, et puis moi, et puis moi, quelle ribambelle de moi morts-nés ! On n'a pas le temps de s'habituer à un moi que déjà il est mort. J'ai dû rater quelque chose, c'est sûr, mais quoi ? Le point-mort. Le point du moi mort qui point sous le moi vivant. Ou l'inverse. Nous sommes à la fois morts et vivants, tout de suite et encore, pour l'éternité. Nous sommes projetés d'un moi sur l'autre comme aux auto-tamponneuses, on rebondit comme la boule du flipper, jusqu'à ce que les mâchoires qui se trouvent au bas du ventre des femmes nous laissent glisser dans le néant. Nous sommes suspendus au-dessus de l'entonnoir infini et nous nous débattons comme des adolescents qui ne trouvent pas tout de suite le chemin du con. Le début de Soft Machine, à la basse, est bien entendu piqué directement à Tout de suite, de Miles Davis. 

Parfois je suis pris de vertige devant tous ces gens qui se passionnent pour la politique, qui ont des références politiques, des souvenirs politiques, des théories, des rêves, des amitiés politiques, des rendez-vous, des bibliothèques politiques, des agendas politiques, des pronostics politiques, des blagues et des chansons politiques, un inconscient politique, et même une déco politique, dans leur trois pièces cuisine de la banlieue de Lyon.

J'ai dû rater quelque chose, c'est sûr, mais quoi ?

Quand j'avais dix-huit ans, j'ai accompagné un chanteur occitan (engagé, donc) pour une tournée et un disque, durant quelques semaines. J'avais à cette occasion rencontré des militants, la plupart communistes, dont beaucoup étaient charmants, mais qui avaient envers moi une méfiance instinctive, animale. J'étais l'irresponsable du groupe. Et moi, de mon côté, je ne pouvais pas ne pas les regarder comme s'ils souffraient d'une maladie incurable. Je les trouvais gentils, intéressants, fraternels, souvent même admirables, mais c'est comme s'ils avaient été atteints d'une maladie de peau et qu'ils sentaient mauvais. 

Jo était chanteuse. Son mari était son mari, en plus d'être communiste. Jo était folle, mais très sympathique. C'était la sœur du guitariste, ils habitaient à Albi. Elle faisait penser à une albinos, tellement elle était blonde. Tout son corps était translucide. Un bocal de blancheur. Elle était amoureuse de moi. C'était assez gênant. Elle était entre nous, les musiciens, et son mari communiste. Elle aussi l'était, mais on sentait bien qu'elle n'aurait demandé que ça, de ne plus l'être, au moins pour un moment. Pendant cette tournée, elle a senti son corps se décoller de la responsabilité communiste, mais ça n'a duré que trois ou quatre semaines. Elle a dû rentrer chez elle. Elle a seulement frôlé des irresponsables, et ça a mis le feu à son esprit.

Je me rappelle la barbe du mari de Jo. La barbe, en ce temps-là, ce n'était pas du tout la barbe qu'on connaît aujourd'hui. Pas du tout. Je me rappelle encore l'implantation des poils dans ses joues, autour de la bouche, je la vois très nettement. C'était une implantation politique. Ça ne le rendait pas plus beau, au contraire. Mais, être beau, il n'en avait rien à battre, le mari de Jo. Être beau, c'était irresponsable. Au mieux, c'était petit-bourgeois. Ou bourgeois. Enfin, je ne sais pas exactement, mais ce n'était pas bien vu. Ces gens-là avaient une responsabilité. On la sentait bien, elle était apparente, comme une poutre, ou un sac de charbon. Elle appuyait sur leurs épaules, leur responsabilité. Ils portaient une partie du monde sur leur dos. Alors que nous, les musicos, on étaient légers, limite on aurait pu s'envoler. Évidemment, ça plaisait aux nanas. Et je comprends, rétrospectivement, que les maris des gonzesses, ça devait les rendre fous. 

Dans la main des communistes il y avait le monde et ses problèmes. Dans nos mains à nous il y avait les nichons des femmes des communistes. Ça fait une sacrée différence. Je dis ça mais j'imagine que les communistes aussi pelotent les seins de leurs femmes communistes. Mais je ne sais pas pourquoi, je trouve que ça ne se voit pas. Les nibards de leurs femmes ne laissent pas de trace. Peut-être parce que les maris communistes ont trop de pensées dans leurs têtes ? Ils pensent trop fort au monde ? Au prolétariat ? À la lutte des classes ? À l'Armée rouge ? À Léon Trotski ? Non, je pense que dans leur tête, il y avait surtout une idée du bonheur. C'est ça qui faisait la différence. Ils savaient, eux, à quoi ça devait ressembler, le bonheur. Tandis que nous on n'en avait pas la moindre idée. Le bonheur, pour nous, c'était uniquement un beau cul, une belle bouche, une nana qui nous regardait avec des yeux de braise, un soutien-gorge par terre. C'était ça, le bonheur. On n'était pas trop exigeant. 

C'est sûr que quand on se retourne sur son passé, comme je viens de le faire là, on est un peu complexé. On se dit : merde, je suis passé à côté des grandes questions sans même les apercevoir. C'est un peu la honte. 

Par exemple, ce soir où on avait joué en première partie de Paco Ibanez dans une ville du Tarn-et-Garonne, on aurait pu partager les frissons des nanas qui étaient là, je parle des frissons politico-sexuels. On aurait dû. Le climat s'y prêtait. Et en plus il était sympa, Paco. Mais non, tout ce qu'on a vu, c'est trois ou quatre filles qui étaient baisables et baisantes. Enfin, j'exagère, on a quand-même communié, hein, faut pas non plus croire qu'on était des monstres, mais tout ça était tout de même assez connoté (comme on disait) par la gymnastique lente qui allait conclure la soirée. Notre idéal politique était tout empreint d'un réalisme charnel dicté par l'impératif de la reproduction de l'espèce. S'il n'y avait pas eu la pilule, à ce moment-là, le monde serait aujourd'hui très différent, et moi-même, je ne serais peut-être pas aussi préoccupé par ces histoires sordides de maltraitance dans les EHPAD. 

Quand est-ce que ça a commencé ? En quatrième, en cours d'anglais. La quatrième, ça a été le début des emmerdes. Le début du paradis, aussi. Jusque là, on était entre mecs. Et tout à coup, vlan, on se retrouve avec des filles, et à l'âge où leurs nichons commencent à grossir. Évidemment, c'est une révolution comme on en connaît peu dans une vie. 

À défaut de lui peloter les nichons, je tirais sur l'élastique de son soutien-gorge. J'étais assis juste derrière Évelyne, qui était au premier rang. La prof, Simone Desrobert (je vous jure que c'est son vrai nom) en avait une bonne paire aussi, et des lunettes, mais elle était vraiment pas canon. En plus elle avait une verrue énorme sur le menton qui me dégoûtait un peu. Elle m'aimait pas, Simone. J'étais un fils de bourgeois, ce qui, pour elle qui en pinçait pour la classe ouvrière, était un handicap énorme. À l'époque je ne savais même pas ce que ça pouvait bien vouloir dire, être de gauche ou de droite. C'est en quelque sorte à cause des seins de mes petites camarades de quatrième que j'ai découvert la lutte des classes. Simone m'a engueulé très durement devant tout le monde, et j'aurais dû lui en vouloir beaucoup. Au lieu de ça, je lui ai un jour rendu une sorte d'article journalistique dans lequel je racontais un concert de jazz auquel j'avais assisté, ce qui l'a mise dans une position délicate. Elle avait beaucoup aimé mon compte rendu, mais je restais tout de même un fils de bourgeois obsédé par les roberts. Simone, elle avait défrayé la chronique du lycée, parce qu'elle avait couché avec un membre d'un groupe anglais très célèbre à l'époque, qui s'appelait Soft Machine. (C'est exactement ça, une femme, quand on a quinze ans, c'est une machine molle. On n'y comprend pas grand-chose, mais la mollesse de la bestiole nous rassure un peu.) Quand elle a vu que je faisais la même chose que Mike Ratledge sur un orgue Hammond, avec une pédale wah-wah, elle a été bluffée. Le monde est compliqué, c'est sûr. N'empêche, Simone portait toujours des pulls moulants, ça je m'en souviens très bien. 

C'est marrant, parce que mon autre prof de langue, la prof d'allemand, Fraulein Saulnier, comme elle disait, elle aussi elle avait de gros seins. J'étais amoureux d'elle. Et, logiquement, j'étais le meilleur en allemand. Faut dire qu'elle avait inventé une méthode qui nous plaisait beaucoup. Par exemple, pour nous faire retenir les prépositions, elle avait toute une batterie de gestes destinés à les graver définitivement dans notre esprit. Elle était nettement plus classe que Simone, Fraulein Saulnier. Elle se tenait bien droite, ce qui faisait encore ressortir sa poitrine, et elle nous vouvoyait, alors que la Desrobert nous tutoyait. Donc, pour nous aider à retenir que la préposition entre se disait zwischen, elle collait sa longue main effilée, impeccable, bien droite, verticale, entre ses deux seins qu'on imaginait parfaits, à la fois ronds et lourds, tendres et arrogants. Tu parles qu'on n'a jamais oublié ça. Ma mère était venue la voir, pour lui dire que je l'aimais beaucoup. J'ai engueulé ma mère. Mais je ne lui pas raconté comment se disait "entre", en allemand. La question de la lutte des classes se posait beaucoup moins en allemand, même si c'est à ce moment là qu'Alain Dubois m'a parlé de Stirner qui, entre parenthèses, est mort la même année que Schumann. Le verbe "entrer" est entré dans ma vie par la porte grammaticale des choses, ce qui est une bonne manière de faire une percée vers l'inconscient, encore aujourd'hui, je n'en démords pas. Il fallait se colleter à la réalité, et celle-là se présentait sous son aspect le moins désagréable, le décolleté d'une prof de quarante ans.

Je me rappelle, je m'en souviens, c'est pas pareil. Quand je dis : « je me rappelle », c'est moi, que je rappelle à moi. Quand je dis : « je m'en souviens », c'est le souvenir que je rappelle à moi. C'est ce qui vient tout de suite par-dessous la vie, qui s'y superpose par en-dessous. C'est le tout de suite du passé que je plaque sur le tout de suite du présent, et ça fait un contrepoint qui produit une harmonie, des accords, des tensions, des résolutions, des cadences et des danses avec le temps du moi qui meurt en moi au présent. Mais pourquoi ne sont-ils pas vivants ? Pourquoi croise-t-on tant de morts parmi les vivants ? Pourquoi y a-t-il tant de bêtise entre les corps qui se touchent ? Frelon brun. Va-t-il arrêter de taper sur sa batterie ? C'est un obsédé, comme moi. C'est le seul batteur que je connaisse qui est capable de frapper très fort en donnant l'impression qu'il joue pianissimo. Un telle maîtrise du rythme est presque exaspérante. Il faut être un peu fou pour creuser jusque là. Je me rappelle, et j'arrive. Le rythme, la chair, le sang, le désir, les odeurs. Tout revient, tout de suite. C'est une polyphonie accentuée, qui expulse la mort instantanée, qui bégaie, elle, et vieillit, sous les ombres moites du canevas ordinaire. Ouf ! On a vécu. Ouf ! On est mort à sa propre vie, et prêt pour la résurrection, au fond de son ventre. Je m'en souviens. J'étais au centre du monde, au centre du temps, et à la périphérie aussi, simultanément, quand elle me disait : « Je t'aime. » Je t'aime tout de suite et tout le temps, même quand je dors, même quand je chie, même quand j'oublie tout. Petits Machins… Pleure avec moi. Pleure en moi. Pleure sur moi. Je veux boire tes larmes, mets de la musique en moi. Baise-moi de musique, enfile-moi jusqu'à la corde, tout de suite.

J'ai emmené la fille à la drague, sur ma mobylette. Elle m'a laissé lui enlever le soutien-gorge, mais on n'est pas allé plus loin. L'odeur du soutien-gorge blanc, très ordinaire. Je me rappelle le soutien-gorge et pas ses seins ! La drague, c'était là où les camions draguaient la rivière, c'était le coin qu'on préférait, pour se baigner, c'était avant qu'il y ait une piscine. Place aux jeunes, qu'elle dit, l'autre conne. Parfois aussi, on allait au Pont des chèvres, mais moi je préférais le Pont des îles. La fille n'a pas dit un mot, ah si, elle a seulement dit « non » quand j'ai voulu aller plus bas. Elle mâchait du chewing-gum, et je me disais, mais qu'est-ce que je fous là, avec elle, j'aurais honte qu'on me voie avec elle, mais je voulais tout de même lui enlever son soutien-gorge et voir sa culotte, mais non, rien à faire, plus bas c'était impossible, elle était butée, et mâchait consciencieusement son chewing-gum. Je l'ai ramenée, on ne s'est plus jamais adressé la parole. Elle a bien dû penser quelque chose de moi… Tu aurais des conseils à me donner, pour profiter de la vie ? Profiter de la vie, je ne comprenais pas en quoi ça pouvait bien consister. À part les filles. Non, elle a dit non, et je n'allais pas la violer, on a envie de les engueuler, parce qu'elles sont connes, et incompréhensibles, les filles, mais pas de les violer. Non, ça ça ne se fait pas. Même si ce jour là, derrière les Nouvelles Galeries, à Annecy, on était dans un bistrot, avec Christine, et trois gars plus âgés sont arrivés, se sont assis avec nous, et ont commencé à lui dire des trucs, du genre : « Je te pèterais bien la rondelle, tu sais ! » Et comme j'avais pas l'air de comprendre, celui qui avait dit ça à Christine m'a dit à moi : « Tu comprends ? Tu sais ce que ça veut dire ? » Là, j'ai senti que ça tournait mal. C'est la première fois que ça m'arrivait, et j'ai eu peur. On s'en est bien tiré, je me suis levé, j'ai été voir le patron du bar et je lui ai demandé d'appeler les flics. Ça les a calmés, ce qui m'a surpris. On était en 1972, aussi, pas en 2019. Ils voulaient profiter de la vie, les trois. Mais bon, place aux jeunes, aussi ! Nous aussi on voulaient profiter de la vie. Péter la rondelle, c'est un peu comme le casser le pot de Proust, il m'aura fallu, combien d'années, pour comprendre… Beaucoup, oh là là, oui, beaucoup. « Mais tu crois que Charlus, ça rime avec anus ? » Mais comment s'appelait cette fille, là, et son soutien-gorge élimé ? Elle devait s'appeler, genre, Marie-Christine, Martine, ou un truc comme ça. Oui, Marie-Christine, ça m'étonnerait pas. Il y en avait pas mal, des Marie-Christine, dans les environs, et d'ailleurs, j'apprendrai longtemps après que ma Christine s'appelait comme ça, mais elle voulait pas qu'on le sache. Elle aussi, elle comptait bien profiter de la vie au maximum. On n'était pas trop du genre à attendre le paradis pour toucher le gros lot, et on pensait que c'était là, tout de suite, qu'il fallait en profiter, place aux jeunes, c'est-à-dire à nous, à nous avec nos cheveux longs et nos longues cuisses bronzées, avec les corps qu'on avait, qui étaient plutôt pas mal, en tout cas qui fonctionnaient sans qu'on s'en soucie. On n'avait pas à se plaindre. Boire ? On n'y songeait même pas. C'est étrange, quand on y pense. Notre génération ne buvait pas et ne savait pas ce que casser le pot signifiait. On tétait du lait concentré sucré directement au tube, on avait les montagnes avec nous, la musique de Miles Davis, tout allait bien. Pas de MDR, pas de LOL, pas de FDP, pas de tags, et pas de mosquées, on ne connaissait pas notre bonheur ! À la télé ? L'Homme invisible… 

mardi 26 février 2019

La molaire et le soutien-gorge



Je vois sur les réseaux sociaux un certain nombre de gens qui se moquent de ceux qui "croient" que la Terre est plate. Ils s'en moquent en leur disant : « Ah ah ah ! Vous croyez que la Terre est plate, bande d'ignares, alors qu'elle est ronde ! »

Pourtant, eux aussi croient que la Terre est ronde. Ils le croient même plus que ceux qui "croient" que la Terre est plate, à mon avis, car ces derniers le constatent tous les jours, alors que ceux qui croient que la Terre est ronde sont obligés de croire la science qui leur a appris que la Terre était ronde.

Il en va de la Terre comme de la matière. On sait (parce qu'on nous l'a appris) que la matière est constituée d'atomes vibrants qui ne sont même pas collés les uns aux autres ; on devrait donc logiquement en déduire (au minimum) que les objets n'ont pas de forme bien définie. Et pourtant, nous reconnaissons immédiatement une table, une molaire, un soutien-gorge.

Ceux qui reconnaissent immédiatement un soutien-gorge – et dont je m'honore de faire partie – sont donc faits de la même pâte que ceux qui constatent que la Terre est plate. Et ceux qui, suivant la Science, croient que la Terre est ronde ne devraient jamais réussir à mordre une femme allongée sur une table. On les plaint.

lundi 25 février 2019

Un Os



Une splendeur ! On n'a jamais rien vu de tel ! C'est inconcevable, que cette chose soit là, sur le couvre-lit vert, offerte, rayonnante, inoffensive ! Une manne ! Une apocalypse de chair, une révélation laiteuse, une gratification horizontale, rien que pour mes yeux, alors que je n'ai rien fait pour la mériter. Vous avez remarqué qu'en français "cadeau" est synonyme de "présent". C'est un présent. C'est même LE présent. Le temps s'arrête, pour moi seul, pour me permettre de contempler le chef-d'œuvre qu'il a étendu là, sous mes yeux. Je n'en reviens pas. J'étais le puceau timide et complexé, et je suis transfiguré, je suis l'élu. Ma chambre n'est plus ma chambre, c'est un palais, c'est une cathédrale, c'est un autel, et la petite lumière rouge est allumée, et je suis le Prêtre qui va sacrifier l'Agneau qui vient de naître, l'Agneau qui est venu de lui-même s'offrir au couteau du Sacrificateur bienveillant. Le silence se fait tout naturellement, en cette après-midi bénie d'octobre, ou novembre, dans la maison dont je suis le roi.

Impossible de me rappeler comment je m'y suis pris. J'étais très timide, pourtant. Et certainement pas le plus beau du lycée, quand je suis arrivé à Gabriel Fauré, en première. Toujours est-il que c'est moi qu'elle a choisi, la reine Christine, celle que tout le monde voulait, et pas seulement parmi les premières, mais jusqu'aux terminales. C'était la plus belle fille du lycée, tout le monde s'accordait sur ce constat. Elle était grande, elle avait du chien, elle avait des jambes sublimes, un visage qui faisait penser à BB, un petit nez en trompette adorable, de très beaux yeux, et une poitrine qu'on devinait très épanouie. Je l'ai d'abord connue blonde, la déesse. Et un jour, j'arrive au Semnoz, le bistrot qui se trouvait en face de Gabriel Fauré, où notre bande avait ses habitudes, et je la vois brune, dans son manteau à carreaux blanc et noir. Le choc ! « Pourquoi tu t'es teint les cheveux ? » Elle rigole, et Martine aussi. En fait, elle est brune, bien sûr, et n'était blonde que parce que tout le monde lui disait qu'elle était sublime, comme ça. J'aurais dû m'en douter, moi qui connaissais la couleur de sa touffe. Mais, plus naïf et crétin que moi, ça n'existait pas.

Elle avait déjà fait l'amour. Pas moi. Enfin, pas vraiment. Elle n'avait qu'un an de plus que moi, mais on sentait bien qu'elle était déjà très assurée, dans ce domaine. Pourtant, elle ne m'a pas pris de haut, pas du tout, même si elle a dû quand-même bien rigoler. Ce qui ne me fait pas rire du tout, moi, c'est tous les petits détails que j'ai oubliés, qui ont disparu définitivement de ma mémoire ! Ça me rend dingue. Ses pieds, par exemple… Je ne les vois plus. Je revois ses mains. Je revois son visage. Je revois bien ses cuisses, rougies par le froid, quand elle jouait au hand-ball, sur le terrain de sport du lycée, et que je l'observais depuis la rue de la gare. Je revois d'autres détails, mais, par exemple, il m'est impossible de savoir avec certitude si elle se rasait les aisselles. Sa copine Joëlle, en tout cas, cette voluptueuse et plantureuse Arabe qui sortait avec mon ami Yves, ne se les rasait pas, ça j'en suis sûr.

J'ai convaincu ma déesse de me suivre dans la maison familiale, vide jusqu'au soir, à dix-huit kilomètres d'Annecy. Nous avons pris le train. Brève station à la cuisine, où on boit du lait, puis on monte dans ma chambre. Neuf, cinq, six, c'est le nombre de marches de l'escalier en chêne, puis la chambre à gauche, après une commode, en arrivant au premier. Il y a trois autres chambres, une salle de bains et des toilettes, à cet étage. Ma mère a fait installer un deuxième téléphone dans sa chambre, depuis peu. Christine s'asseoit sur mon lit. Je la rejoins, on s'embrasse. Très peu de mots sont échangés.

Le lit est petit, c'est un lit à une place, un lit d'adolescent. Il y a deux fenêtres, dans la chambre, une qui donne au nord, et une qui donne à l'est. Le lit est près de la fenêtre qui donne à l'est.  Dans une petite armoire, dans l'autre coin de la chambre, il y a les tracts que j'écris et que je tape ensuite à la machine. Des tracts politiques.

On est au Pont-des-Iles, près du Chéran, j'ai froid aux pieds, c'est dimanche, l'eau de la rivière est boueuse, Christine m'apprend que ses parents veulent qu'elle rentre à Nice, définitivement. « Je pars avec toi. » Je n'ai pas réfléchi trois secondes, c'est une évidence, pour moi. Je ne peux pas la quitter. Heureusement, ils changeront d'avis, confrontés à l'obstination farouche de leur fille à rester à Annecy, c'est-à-dire avec moi. C'est le premier vrai coup dur de ma vie. La perdre, alors que je venais de la rencontrer, aurait été trop dur : il est évident que ne je n'y aurais pas survécu. Je ne fais pas le rapprochement avec la mort de mon père, survenue quelques mois plus tôt.

Le lit est petit, Christine est assise. Elle a ôté son manteau noir et blanc à carreaux, qu'elle a posé sur mon bureau, elle porte un pull mauve et un pantalon. On s'embrasse. J'ai passé ma main sous son pull et je malaxe ses seins que je devine prodigieux à travers le soutien-gorge. Elle me demande si je ne veux pas qu'elle enlève son pull. Je ne refuse pas. Elle apparaît en soutien-gorge blanc, j'en ai le souffle coupé. C'est pas facile, la vie d'un garçon, quand il arrive à cet instant crucial de sa vie. Il y tant de choses qu'on doit penser en même temps.

Être visité… Comme par Dieu, oui. Il arrive qu'Il se manifeste, dans un rêve, par exemple. Mais là ce n'est pas Dieu qui me rend visite, c'est une déesse. Elle m'a choisi. Elle s'est rendue dans ma petite chambre d'adolescent, en toute confiance. Elle est assise sur le lit, à côté de moi, en pantalon et soutien-gorge, ses cheveux tombent sur ses épaules, elle sourit. Elle est à ma merci mais elle n'a pas l'air effrayée du tout. À quoi faut-il penser, dans ces moments-là ? À tout. On ne peut pas se contenter de penser aux seins de la déesse. Il y a par exemple le soutien-gorge, qu'on essaie de dégrafer d'une seule main, on avait étudié le mécanisme auparavant, mais ça rate, alors on y met les deux mains, mais même comme ça, on n'y parvient pas, alors la déesse se dévoue, et avec un sourire… encore un. On entend les bruits alentour, la vieille pendule du hall qui sonne la demie de trois heures. À trois heures et demie, j'ai vu les seins de ma déesse. On est au sommet de la montagne, le regard porte loin dans la nuée, tout est terriblement ralenti, le temps semble suspendu à ces aréoles divines, qui provoquent en moi une commotion cérébrale, la modulation est osée, mais je dois détacher mon regard de cette pure merveille, sinon elle va prendre peur, celle dont la respiration fait trembler doucement ces monts sacrés recouverts des deux pièces d'or brun. Alors c'est la fuite en avant, je veux la voir nue, nue, entièrement nue, je veux tout à la fois, je me précipite sur le bouton de son pantalon, hop, et puis la fermeture éclair, ça y est, et puis elle se renverse en arrière, suffisamment pour que je puisse tirer sur les jambes du pantalon, elle s'appuie sur un coude, je n'ose pas regarder son visage. Le pantalon, ça y est, mais je ne m'attendais pas à ça, elle porte un collant. Qu'importe, c'est encore plus beau ! La culotte blanche, à travers le fin rideau du collant, qui lui donne encore plus de mystère, Pourtant je suis un peu décontenancé par cet obstacle supplémentaire ; je n'ai jamais vu le haut d'un collant. Je ne comprends pas tout de suite ce qu'il faut en faire. Christine me vient en aide charitablement. Pas de mots.

J'ai fait une compote de pommes. Mais comme c'était la première fois que j'en faisais une, j'ai mis du beurre, beaucoup de beurre. Ma mère, à qui je téléphone pour vérifier, me dit qu'il ne fallait pas. C'est pour accompagner le boudin. On s'est fait à manger, dans la petite chambre de bonne que Christine loue depuis quelque temps, rue du Lac, chez une vieille dame qui ne doit surtout pas m'apercevoir. J'ai quitté la maison, je suis avec elle, je ne la quitte plus. Ma tante dit à ma mère qu'elle est complètement folle de me lâcher la bride. Et de fait, je vais assez rarement en cours. Le quartier est très agréable, on est en plein centre, et tout près du Pâquier, au bord du lac, où l'on passe beaucoup de temps, avec les copains, même en plein hiver. On a un lecteur de cassettes Philips et une seule cassette : la Quarantième de Mozart par Karajan. Tout va bien.

Au sommet de ses longues jambes, sa culotte de coton blanc. Gonflée. Bombée. Comme si à l'intérieur un soufflé était en train de cuire, au four. Je vois surtout le haut des cuisses, la frontière, la coupure franche entre le tissu et la chair. Mes tempes bourdonnent. Elle soulève son bassin, la culotte vient très facilement, je la jette derrière moi. J'ai à peine eu le temps d'apercevoir ce qui ressemble à une cicatrice boursoufflée. Christine met sa main sur son sexe, puis veut se glisser sous le couvre-lit. Je lui dis Non ! reste comme ça. Le téléphone sonne. Elle est nue, entièrement nue, sur mon lit, et le téléphone sonne ! Elle me dit : Va répondre, allez, dépêche-toi. Je lui demande de rester comme ça, de ne pas bouger, tu me promets, hein, et je file dans la chambre de ma mère. Ma mère ! C'est ma mère qui veut savoir si tout va bien ! Ma mère me téléphone évidemment à ce moment-là ! Et à l'époque, il n'existait pas de web-cams, les mères n'avaient pas besoin de ça pour savoir qu'il se passait quelque chose de définitif, à la maison, pendant qu'elles travaillaient, quelque chose de définitivement définitif pour leur petit dernier, le seul puceau de la famille, qu'il aurait fallu protéger de ces petites salopes qui venaient montrer leur chatte en douce à la chair de leur chair, quand celle-ci était sans défense, hors de portée de la vestale. Oui, Maman, tout va bien, mais faut que je te laisse, là.

Tout va bien. Quand je reviens, elle s'est faufilée sous le couvre-lit… Elle avait froid, soi-disant… Et je n'ose pas lui demander d'en sortir, bien sûr. Alors, comme un idiot, je me désape à toute vitesse, enfin, je garde mon slip, et je la rejoins à l'abri de Celle-qui-n'est-pas-là-mais-qui-voit-tout. Elle écarte les cuisses, et je me retrouve tout naturellement à faire des va-et-vient qui me conduisent en quelques secondes à une piteuse éjaculation. La prochaine fois, il ne faudra pas que j'oublie de penser à un problème de maths ou aux tonalités à six bémols au moins. Je n'ose pas la regarder, j'ai enfoui mon visage entre ses seins et je ne bouge plus. Et là, je l'entends qui me chuchote à l'oreille : « Tu n'étais pas au bon endroit. » Pas au bon endroit ?! Il existe donc plusieurs endroits où l'on peut faire ça ? Ces femmes sont vraiment extraordinaires !

Je constate que la petite lumière rouge est toujours allumée, même après mon catastrophique coït dévoyé. À seize ans, on peut recommencer immédiatement, et l'avantage, c'est que la deuxième fois, on met quelques secondes de plus. Bref, je ne suis pas encore tout à fait au point, mais l'avenir s'annonce radieux. Et cette fois-ci, elle me permet de regarder brièvement la chose extraordinaire qu'elle a au bas du ventre, ou en haut des cuisses. (Ça s'appelle le pubis, de pubes, les poils.) Je passe doucement ma main dans ces poils et j'ai un avant-goût du paradis. (On l'appelle aussi le Mont de Vénus, sans doute parce que Vénus était une femme à la pilosité généreuse.) Je l'aime et je l'aimerai jusqu'à ce que la mort nous sépare. (Maintenant, quand je regarderai une femme en culotte, je comprendrai beaucoup mieux ce que je vois.) En attendant ce triste moment, je ne pense pas une seule fois qu'elle n'a sans doute pas éprouvé beaucoup de plaisir. Moi, je suis à la fois comblé et honteux, et bombardé de vingt mille questions que je garde pour moi ; on s'est assez ridiculisé pour aujourd'hui. On se rattrapera demain, en étudiant de plus près l'éminence triangulaire située à la partie inférieure du bas-ventre, qui se couvre de poils à l’époque de la puberté.

À seize ans, il n'y a pas la moindre trace de poison dans le présent. Le présent est indemne, il n'a pratiquement aucune ramification, ni dans le passé ni dans l'avenir. On prend tout, on le gobe sans l'éplucher, on avale tout, avec la peau et l'emballage. On a l'estomac solide. La petite lumière rouge ne s'est plus jamais éteinte, jusqu'à mes dix-sept ans et demi. Même quand Christine m'a salement trompé avec des gauchistes de passage dans l'appartement que ses parents lui avaient finalement loué à Annecy, près du lycée Bertholet, la loupiote me tenait la bite en état d'alerte permanent. Mon passage à niveau laissait passer tous les trains, à un rythme effréné. J'aurais pu lécher les trottoirs où ma déesse posait les pieds. Quand elle était malade, j'étudiais la médecine, quand elle draguait un marxiste, je lisais Marx, quand elle prenait du LSD, j'en prenais aussi. Un jour, j'ai fait dix kilomètres à pied tellement elle m'avait fait souffrir. Nous étions montés au Parmelan, au-dessus d'Annecy, et, dans le refuge, elle s'était laissé conter fleurette par un sale con plus âgé qui jouait de la guitare. La douleur a été intense, et j'ai préféré disparaître un moment. Mais en même temps, comment aurais-je pu ne pas comprendre que tout le monde tombe amoureux d'elle ? Une déesse n'appartient pas à un mortel. C'est d'ailleurs elle qui m'avait appris la signification de l'expression "conter fleurette", preuve qu'elle était beaucoup plus intelligente que moi qui ne parvenais pas à décoller mon nez de l'amour ridicule que j'éprouvais pour elle. Enfin, je dis ridicule, mais avec des seins pareils, rien n'est jamais ridicule, on le sait bien.

Ce que j'ai appris beaucoup plus tard, c'est que le pubis était aussi un os !

mercredi 13 février 2019

Occupé !


Dieu voulait entrer dans les
Toilettes pendant que j'y étais.
Je lui ai fait comprendre que c'était occupé
Mais il n'a pas tenu compte
De mon avertissement.

Il m'a dit : « Je suis partout chez moi »
Peut-être, que je lui réponds, mais
Faut pas te plaindre, après.
Alors, pour me faire pardonner,
J'ai mis le quintette de Brahms.

On s'est séparés bons amis.

mardi 12 février 2019

Restos du Cœur



Dans mon assiette il y a des frites et du sang. Je trempe les frites dans le sang, moutarde rouge qui me sort des trous de nez. C'est doux, amer, écœurant. Je vomis dans l'assiette.

Tout ça pour une parole que je n'ai pas osé prononcer ?

Il va falloir finir les frites et boire la bière chaude ; ah non, c'est de la pisse. On peut dire que je suis un petit veinard. Il y a tant de gens qui n'ont rien à manger. 

Poème pour elle



« Merde. Je suis malade. »

Le non-être, dans la pièce d'à côté,
comme un grand feu pâle et prétentieux.

Je n'ai pas grand-chose de plus
à dire que le silence.

lundi 11 février 2019

Précipice



Il y a quelques années, j'ai contracté une affection qui, sans être grave, est néanmoins invalidante. Au début, je n'y ai pas pris garde, je l'avoue. Je pensais me livrer de mon plein gré à un exercice de projection, ou de simulation, qui pouvait être amusant, consolant, ou instructif. Mais j'ai dû peu à peu me faire une raison : ma volonté n'était plus en cause. La chose se produisait désormais sans que je le décide ou le désire. 

Il m'est devenu impossible de voir une jolie jeune femme sans systématiquement l'imaginer avec trente ans de plus. À son beau visage se superpose immédiatement un autre visage, celui qu'elle aura dans quelques décennies ; son corps gracieux et souple s'efface sous celui qui sera le sien quand elle aura cinquante ou soixante ans. Ce qui n'était au commencement qu'un jeu est devenu une malédiction. J'aimerais me réjouir de la beauté qui m'est offerte, j'aimerais en jouir tranquillement, et sans arrières pensées, mais c'est devenu impossible. 

À peine mon regard se porte-t-il sur le visage de la belle que je vois ses joues se modifier horriblement, ses yeux s'enfoncer petit à petit dans leurs orbites, son cou, sa bouche, se tordre, son front et sa peau prendre un aspect qui la transforme absolument, et parfois, même, la rend méconnaissable. Il n'y a guère que le nez qui résiste un peu à la métamorphose, et ce n'est pas toujours pour le mieux. 

À peine mes yeux entrent-ils en contact avec cette jeune femme qu'une sorte de mécanisme infernal et invincible se met en branle. J'ai à peine le temps de l'apercevoir telle qu'elle est que déjà elle est telle qu'elle sera. Elle prend un coup de temps, comme on prend un coup de soleil. Elle est précipitée. Le temps ne l'attend pas. Il rend ce qu'on ne lui a pas encore donné. 

(La femme, comme la lune, possède deux faces. Et c'est parce qu'elle possède une face cachée, éternellement cachée (et que cette face cachée, toujours déjà là, ne varie pas) qu'elle peut se montrer à nous dans toute son innocente obscénité. Plus elle se montre, plus la femme cache ce qu'elle ne montre pas.)

Le temps des femmes n'est pas vraiment compatible avec celui des hommes ; on le vérifie chaque jour. L'horloge féminine est indexée sur la beauté, l'horloge masculine sur la puissance. La baignoire et l'automobile sont des véhicules qui se rencontrent rarement sans dommages. 

Je l'observe depuis un moment déjà. Je vois ses cuisses produire le mouvement qui la fait avancer sur le bitume. Le derrière suit, un peu à contrecœur. Le dos aussi. Et même les bras. Quarante années  ne se sont pas passées, mais le dos est figé, coagulé. On remarque surtout les fesses, molles, et la manière dont les pieds se posent sur le trottoir, à plat, comme s'ils avaient pour fonction de maintenir celui-là, de le fixer au sol. C'est la même femme. Alors tout a changé. Elle a oublié depuis longtemps celle qu'elle était quand elle avait vingt ans. Non, elle ne l'a pas oubliée ; c'est ce qui lui donne cette démarche grotesque. Elle n'a pas pu se défaire de ses souvenirs. Mais le corps a continué. Ils ont vécu leur vie chacun de leur côté, elle et son corps ; ils se sont séparés depuis un moment déjà. Parfois, sur un trottoir ou sur un malentendu, ils se retrouvent, et ces retrouvailles sont douloureuses. Ils se reconnaissent mais ils font semblant de s'ignorer, car leurs espérances sont trop différentes. Il serait difficile d'entamer une vraie conversation : ils le savent tous les deux. Alors ils se contentent de se dévisager du coin de l'œil, comme lorsqu'on n'est pas complètement certain de croiser dans la rue quelqu'un de la famille.

Quand par hasard il m'arrive d'imaginer jeune une femme qui a la cinquantaine, ou la soixantaine, je ne crois pas réparer une injustice. Au contraire, j'ai la sensation de commettre un péché, et de me ridiculiser. Alors je détourne le regard et je cherche des yeux une jeune fille pour la précipiter vers son destin. Son ignorance me console de sa morgue mais ma tristesse n'en est pas diminuée. 

dimanche 10 février 2019

J'ai



J'ai bien aimé les fesses des femmes. J'ai bien aimé leurs seins, aussi. J'ai aimé aussi leurs jambes, et spécialement leurs cuisses. J'ai bien aimé leurs ventres, aussi, parfois. J'ai bien aimé leurs chattes, souvent, et aussi leurs culs. J'ai parfois aimé leurs visages, j'ai quelquefois aimé leurs mains, et même leurs pieds. J'ai souvent aimé leurs cheveux, et leurs poils. Mais ce que j'ai préféré, je crois, c'est leurs odeurs. Pas toutes, non, pas toutes. Mais quand-même, l'odeur d'une femme qu'on aime, c'est le paradis. Si une femme c'est de la prose, son odeur c'est de la poésie. 

Et j'ai bien aimé ce mot : « Odeur », qui commence comme une ode, et qui finit dans les heures, qui s'ouvre, rond comme une bouche ou un trou du cul, et se continue dans le bonheur qui roule jusqu'à l'horreur des pleurs – ou des fleurs mortes.

J'ai bien aimé vivre. J'ai bien aimé la musique. J'ai bien aimé dormir. J'ai bien aimé rêver, ah oui, j'ai bien aimé. J'ai bien aimé étudier, et j'ai bien aimé jouer du piano. J'ai bien aimé les partitions et j'ai bien aimé les livres. J'ai bien aimé attendre. J'ai bien aimé comprendre. J'ai bien aimé voir et j'ai bien aimé écouter. J'ai bien aimé sentir et j'ai bien aimé me souvenir. J'ai bien aimé qu'on m'aime. J'ai bien aimé désirer, j'ai bien aimé certaines douleurs, et certaines couleurs. J'ai bien aimé certaines voix. J'ai bien aimé mon père, et j'ai bien aimé ma mère. J'ai bien aimé le froid, l'hiver, et la montagne, et la mer aussi, et la chaleur, et la nudité, et les corps anonymes, et le sable, et le vent. J'ai bien aimé me perdre, et me retrouver, mais j'ai surtout bien aimé rentrer, revenir à la maison, retrouver le foyer, la chambre, le lit, la nuit. J'ai bien aimé le temps infini. 

J'ai bien aimé être chez moi. J'ai bien aimé être moi. J'ai bien aimé être. 


Mais surtout, j'ai bien aimé aimer. 

Ça gargouille…

On met tout
dans la bouille

De ceux qui
ont des couilles


Et les con-
nards se brouillent

Comme les
œufs qu'on touille

Il en faut
pour qu'elles mouillent

Sans passer
pour des nouilles

Et déjà
elles bafouillent

Quand là on
s'agenouille

Entre les
lèvres rouille

De leur bel-
le cramouille

Qui revien-
nent bredouilles


samedi 9 février 2019

Au commencement était l'amour



Chaque jour, quand je me mets devant le clavier, revient cet incipit, cette clé chiffrée : « Au commencement était l'amour ». Tout ce que j'écris pourrait débuter ainsi. C'est l'immuable point de départ. C'est l'éternel retour de la même cause, et de la cause même. Chaque jour s'ouvre sous le regard de l'amour perdu, forclos, excommunié par le bruit et la température de la crainte, du tohu-bohu réchauffé souffrant.

La seule manière que je connaisse pour que l'amour revienne habiter l'être, c'est la musique. Y en a-t-il d'autres ? Ceux qui aiment la musique sont des êtres éperdus d'amour, toujours. 

« Car il faut que tu saches que, nous autres poètes, nous ne pouvons suivre le chemin de la beauté sans qu'Éros se joigne à nous et prenne la direction : encore que nous puissions être des héros à notre façon, et des gens de guerre disciplinés, nous sommes comme les femmes, car la passion est pour nous édification, et notre aspiration doit demeurer amour… »

Bien sûr, si je dis qu'une des plus belles et profondes manifestations de l'amour nous est donnée dans le premier mouvement des variations opus 27 de Webern, il n'y aura pas grand-monde pour me croire. Raison de plus pour le dire.

Mais le commencement de quoi ?



Je suis vide. Je me raccroche à ce que je peux, à trois mesures de piano, à deux phrases de Platon. Mon propre corps ne fonctionne plus vraiment. Et plus j'avance vers la fin plus le commencement revient, comme le fa-ré-fa-ré lancinant du second mouvement de l'opus 11 de Schœnberg qui refuse de céder… La-si-ré / ré-mi-sol#… Quel clavier ?

Et puis cette merveille de grâce et de douleur :



vendredi 8 février 2019

Phallus

Il pense se référer à Churchill mais cite Coluche.

Il croit citer Platon mais cite Thomas Mann.

Il veut en appeler à Bossuet mais cite Audiard.

Il convoque Jérôme Vallet et il cite Georges de La Fuly.

(etc.)

mercredi 6 février 2019

Charlotte



Charlotte est sophrologue. Mais Charlotte est sympa. Elle est même hyper-cool, Charlotte. Charlotte, c'est bien simple, elle te donne le smile.

Charlotte est épanouie. Et comme elle est sympa, forcément, elle veut que vous le soyez aussi. Alors, Charlotte, elle a créé un blog, Charlotte. Un blog sympa et cool où vous apprendrez tout ce qu'il vous faut pour être cool et sympa. Un blog qui vous donnera le smile. Tout le monde devrait avoir le smile. Toi, moi, lui, elle, vous, oui, le smile est un droit de l'humain. « La personnalité est à l’homme ce que le parfum est à la fleur » comme dirait Charlotte qui a lu ça dans les œuvres complètes de Charles-M Schwab. La personnalité de Charlotte est un parfum qui a le smile. Ça c'est de moi, mais c'est pas mal non plus. C'est synthétique. Charlotte est blonde, Charlotte est jolie, Charlotte est jeune, sportive, optimiste, curieuse, en introspection positive constante (suite à de nombreuses écorchures probablement, comme tout le monde) et HYPERACTIVE avant TOUT. Comme on le voit, un beau brin de femme qui a mis le turbo dans sa life !

Et bien sûr Charlotte veut s’épanouir dans son métier. Elle a envie de se lever le matin pour se consacrer à ce qu'elle aime le plus : aider les autres. Elle a toujours eu cette affinité pour le social, ce qui est très certainement lié aux difficultés qu'elle a connues dans son passé (les écorchures). Mais Charlotte, toute à sa générosité, voulait également vivre une expérience professionnelle en Afrique de l’Ouest. Charlotte, elle nous avoue qu'elle est tombée amoureuse de cette partie du monde lors de son tour du monde (un long périple qui a duré 16 mois). Quand Charlotte est rentrée à Paris, pleine d’émotions et surtout résolue à changer sa vie, elle a alors pris deux décisions. La première était de devenir Charlotte, et la deuxième de devenir encore plus Charlotte. Mais, me direz-vous, que signifie « devenir Charlotte » ? C'est tout simple : devenir Charlotte signifie réfléchir avec son cœur plutôt qu'avec sa tête. Charlotte a donc préféré choisir de vivre de façon plus risquée mais avec ENTIÈRETÉ. Mais, me direz-vous, que signifie « Vivre avec ENTIÈRETÉ » ? C'est tout simple : cela signifie ajouter des cordes de compétences à son arc humain, et vivre pleinement, de tout son être, selon les règles que celui-ci s'est fixées librement et en toute conscience.

Pourquoi Charlotte a-t-elle voulu devenir Charlotte ? Parce que couper avec les codes, les règles, le conformisme, les traditions de notre société et ce qu’elle tente de faire de nous était la seule voie qui s'offrait à ce cœur simple. Ce qu'il faut, c'est se donner les moyens de réaliser ses rêves, et ça, Charlotte l'a bien compris. Ce qu'elle veut, Charlotte, c'est vivre des expériences uniques, faire des voyages, des rencontres atypiques, et expérimenter de nouveaux concepts sportifs. et c'est pour ça qu'elle réalise de nombreuses formations professionnelles et personnelles, des thérapies, des retraites.  Argent de côté, sac à dos, rencontres, découvertes, changement, introspection, évolution : l’envie de nouveautés en fer de lance, Charlotte se lance à la conquête du monde du Bien. Ton Bien, son Bien, notre Bien, votre Bien, le Bien de toutes et tous, le Smile parfait, le Smile ouvert, le Smile généreux, c'est ça qui motive Charlotte, et s’il y a bien un trait de caractère qui la définit, Charlotte, c’est celui-ci : une envie forte et prenante de vouloir être PARTOUT à la fois. Ses amis disent souvent d'elle qu'elle vit plusieurs journées, en une même journée.

Mais j'allais oublier le plus important, et le plus surprenant ! Charlotte adore l'écrivain Frédéric Lenoir (qu'elle écrit Frédéric LENOIR), qui lui aussi est partout à la fois, enfin, surtout à la télé. En une même journée, ces deux-là, chacun dans le partage et l'expression, en vivent mille. « Bien être et good vibes », telle pourrait être leur devise commune, car ils ont à cœur d'offrir leur façon de vivre, leur passion et leur vécu. Quitter sa zone de confort (et croyez-la, ce n'est pas évident), apprendre à se connaître (Charlotte est une disciple de Socrate), voilà les moyens qu'ils vous proposent, si vous acceptez qu'ils vous donnent leur smile, ou, plutôt, qu'ils vous donnent les moyens de trouver le vôtre – parce que, nourrir un pauvre, c'est bien, mais apprendre à un pauvre à pêcher dans la Seine, c'est mieux. Et ça, c'est LA MÉTHODE SMILE. 

Alors, si toi aussi tu veux partir à la recherche de YOUR SMILE, en introspection positive constante, je te fais passer un message fort : abonne-toi au blog de Charlotte et prends rendez-vous immédiatement avec Charlotte. Toi aussi, tu peux avoir le smile. Toi aussi tu peux prendre ta vie en main. Toi aussi tu peux être heureux. 

SMILE & BISOU

lundi 4 février 2019

Ça crève les yeux !





De quelque côté qu'ils se tournent, les Français de France sont pris à partie par des forces hostiles. Celle de la Clique (gouvernement + caste médiatico-artistique + intellectuels de cour + justice & police) du côté pile, du côté remplaciste, et celle de la racaille du côté face, côté remplaçants. Comment ne pas se sentir trahi, abandonné, quand plus personne ne semble avoir la moindre sympathie pour ce que l'on est, quand tout paraît adverse, défavorable au peuple historique auquel on appartient ? Comment ne pas désespérer quand on se sent exilé dans son propre pays ?

Les Gilets jaunes ont voulu se rendre visibles, ils ont voulu revenir sur la scène politique et historique de la nation française, de laquelle ils avaient été chassés depuis quarante ans. Ce retour intempestif est une faute de goût impardonnable, pour la Clique. Leur cas était réglé, à ces Français de l'ancienne France, on était passé à autre chose. Ils ont la prétention de refuser la transition – non pas écologique, mais – ontologique. Leurs yeux sont ataviquement fixés sur un passé qu'on prétend nier, ou caviarder, un passé encombrant en ce qu'il contredit le nouveau récit, et c'est pourquoi il faut les leur crever. Éborgner les Gilets jaunes est un geste hautement symbolique. Le pouvoir ne supporte pas qu'ils aient ouvert les yeux sur la réalité de la France contemporaine. L'administration avait pris l'habitude de gérer des aveugles enchaînés à leur aphasie ; elle est très en colère de constater que certains ont encore deux yeux en état de marche et un larynx d'où proviennent quelques demandes gênantes. Entre grenades lacrymogènes et flash-ball, ce sont la parole et le regard des Français qu'on cherche à empêcher, c'est le visage des Français qu'on veut défigurer. 

Je les admire beaucoup d'être dans la rue chaque samedi, de camper sur leurs ronds-points et leurs positions, de se tenir là, envers et contre tout, malgré la répression odieuse dont ils sont victimes. Je ne suis pas de ceux qui leur reprochent de ne pas se battre pour les bonnes raisons, car je sais que ce qu'ils endurent est insupportable. 

Voilà

Tout et dit.


dimanche 3 février 2019

Lire et écrire (2)

C'est connu.

Écrivez un texte sur un sujet donné, un texte qui vous demandera quelques heures de travail, en précisant bien les limites et les contours de ce sujet, et les raisons pour lesquelles vous avez pensé qu'il pouvait être légitime de l'écrire : vous pouvez être absolument certain qu'un lecteur avisé viendra vous mordre les mollets pour une chiure de mouche complètement hors-sujet, afin de vous prouver qu'on ne la lui fait pas – et qu'il vous a à l'œil.

Il faudrait faire une typologie des lectures. Pourquoi lit-on et comment lit-on ? Trop vaste question, pour moi…

vendredi 1 février 2019

De retour de colo

Nous étions à quelques jours de Noël et j'étais de retour de la clinique, où je venais de subir une coloscopie. La femme, au volant de l'ambulance (ou du taxi, je ne me souviens plus), me demanda si j'étais libre pour le réveillon.

« Libre pour quoi faire ? »

À sa réponse, je compris que j'étais encore un peu dans le cirage…

Tout de même ! Me proposer ça au sortir d'une coloscopie… Certains sont vraiment prêts à tout pour jouer au Scrabble !

jeudi 31 janvier 2019

Lire et écrire (1)


Ils aiment lire – et même, ils lisent, c'est vrai ; en douter serait idiot. Pourtant, quand on les lit, sur Facebook ou ailleurs, là où les propos se rédigent au clavier, on voit bien qu'ils ne voient pas ce qu'ils lisent. À les entendre, la lecture est toute leur vie, ou au moins une part importante de celle-là. Or, la lecture ne semble avoir aucune influence sur leur vie, sur leur être… et d'abord sur leur manière d'écrire. 

Tous les livres sont imprimés selon un code typographique immuable, ou peu s'en faut. On est donc conduit à penser que n'importe quel lecteur français a sous les yeux une manière qui lui a été signifiée des milliers et des milliers de fois. De la même façon qu'on ne doit pas écraser les piétons lorsqu'on conduit une automobile, qu'on écrit de gauche à droite, et qu'on doit s'arrêter à un feu rouge, ces règles sont tellement "universelles" qu'on n'a pas réellement besoin de les enseigner. Elles s'acquièrent par imprégnation spontanée, par le simple fait de l'imitation de ce qui est en vigueur dans un groupe humain raisonnablement civilisé et homogène. 

Comment se fait-il que là – je veux dire quand quelqu'un, qui par ailleurs est un lecteur, doit rédiger sur un clavier une lettre ou un commentaire sur un réseau social – comment se fait-il que celui-là démontre sa parfaite méconnaissance des quelques règles qui contribuent à rendre un texte lisible par tous ? (Je ne parle ni de syntaxe, ni de grammaire, ni d'orthographe. Je parle seulement de ce qui se voit, de l'aspect visuel du texte produit. C'est un peu comme si un mélomane me démontrait qu'il ne connaît rien de tout ce qui entoure la musique, des conditions dans lesquelles elle est produite, écoutée ; c'est comme s'il ne savait pas, par exemple, qu'une symphonie est constituée généralement de trois (ou quatre) mouvements. (D'ailleurs, c'est de plus en plus le cas, puisque les auditeurs applaudissent désormais entre les mouvements d'une symphonie.) Mais, encore une fois, je parle ici de ceux qui affirment aimer et connaître, qui la musique, qui la littérature. Ils savent bien, les lecteurs, qu'un chapitre d'un roman n'est pas un morceau indépendant ? On l'espère. On espère aussi qu'ils connaissent la différence entre une phrase et une proposition, entre un chapitre et un paragraphe, entre un tome et une tomme… Mais, de nos jours, on ne peut plus être sûr de rien.) Comment se fait-il, donc, que ces lecteurs ne voient pas ce qu'ils ont sous les yeux ? Bien entendu, on pourrait émettre l'hypothèse qu'ils le voient parfaitement mais qu'ils choisissent de l'ignorer, ou même d'aller contre. C'est me semble-t-il faire trop de cas de la volonté propre du lecteur. Je pense plus simplement qu'ils s'en foutent, que ça ne les concerne pas, qu'ils estiment avoir fait déjà assez d'efforts pour entrer en contact avec le sens du texte qu'ils ont sous les yeux, et que le reste leur apparaît comme secondaire, voire négligeable. Un peu comme si un mélomane nous expliquait qu'il a bien entendu "le sens" du premier thème de la seconde symphonie de Brahms, mais qu'il lui est absolument indifférent de l'entendre jouer à l'orchestre, au piano, ou à l'accordéon, et que peu importe pour lui que ce thème soit jouée au bon tempo et avec les nuances que le compositeur a indiquées. Ces lecteurs-là vont directement au sens, sans passer par la forme. On pourrait penser qu'ils ont donc un avantage sur le lecteur plus attentif, plus regardant (et plus aimant), puisqu'ils vont en quelque sorte à l'essentiel sans passer par l'accessoire. Je crois que c'est tout l'inverse. Le sens est une petite partie d'un texte, quel qu'il soit, ou, pour le dire autrement, le sens n'est pas seulement là où on le croit. Ceux qui n'entendent et ne voient que le sens ne voient pas grand-chose. 

Si l'on dipose les signes, les lettres, les mots, les propositions, les phrases et les paragraphes d'un écrit d'une certaine manière, et que cette manière a été codifiée par l'Imprimerie nationale, c'est qu'on est arrivé à la conclusion qu'elle était celle qui permettait une lecture agréable, confortable, facile, et qu'elle pouvait être appliquée à tous les textes et à tous les auteurs. Les codes sont faits pour simplifier la vie des gens, pas pour les compliquer. Nous sommes tous égaux devant la typographie. Il suffit pour cela de connaître quelques règles élémentaires. Pas d'espace avant un point, une virgule, ni avant les trois points (qui sont un seul signe), mais une espace avant les signes de ponctuation doubles (point d'interrogation, point d'exclamation, deux points), pas d'espace après une parenthèse ouvrante ni avant une parenthèse fermante, pas d'espace après des guillemets anglais ouvrants, ni avant des guillemets anglais fermants, mais une espace après des guillemets ouvrants français et avant des guillemets fermants français, espace avant et après un tiret, qu'il ne faut pas confondre avec un trait d'union, pas d'espace avant ni après une apostrophe. Si l'on se contente de respecter ces quelques règles (et, encore une fois, nul besoin de les "apprendre", il suffit de faire comme dans les livres, de reproduire ce que l'on voit), le texte qu'on aura rédigé sera de lecture agréable – du moins d'un point de vue formel (mais c'est très important). Un texte bien rédigé (d'un strict point de vue typographique) est bien plus facile à comprendre. C'est une forme de politesse rédactionnelle, exactement comme le fait de tendre la main droite à la personne à qui vous souhaitez dire bonjour par une poignée de main ; vous pouvez bien entendu tendre la main gauche, mais vous provoquerez ainsi une gêne, une perturbation inutile dans le signe que vous envoyez (car vous forcerez votre interlocuteur à modifier son geste et ses habitudes), et votre geste sera interprété comme une agression ou une volonté d'humiliation (même minimes). De plus votre geste sera en lui-même une contradiction dans les termes ; en effet, la poignée de main est un geste d'accord, ou d'accueil, ou de paix, ou de remerciements, mais le fait de tendre la main gauche annule votre geste, ou le caricature, il en signifie la dérision, au minimum il le dévalue. On ne peut pas à la fois tenir la porte à quelqu'un et l'insulter, ou plutôt si, on peut, mais on entre là dans une forme de perversion destinée à déstabiliser son prochain. Celui qui pose le regard sur un texte et qui va droit à ce qu'il pense être l'essentiel (le sens) en manque l'essentiel, comme celui qui, serrant la main de son interlocuteur, n'est que dans la fonction du geste, dans sa signification. Celui-là manque le plus important, tout ce qui entoure la poignée de main : la consistance de la main, sa température, sa force, le regard de celui à qui appartient la main, sa stature, sa vêture, son odeur, sa présence, la distance à laquelle il se tient de l'autre, le son de sa voix, s'il parle. En une poignée de main, on sait déjà beaucoup de celui qu'on a face à soi, si les sens (plus que le sens) sont en éveil. Les apparences d'un texte sont aussi signifiantes que le fond de ses phrases. C'est ce que ne comprennent pas ceux dont les écrits sont débraillés. Immature est le mot qui vient à l'esprit, quand on pense à cette privatisation de la langue et des rapports humains. 

Mais il y a autre chose. La typographie n'est pas un tuteur abstrait et stérile, plaqué sur un contenu. Elle apporte aussi sa part de sens, elle en dresse la cartographie, elle en dessine la structure, elle en souligne les arêtes. Une typographie laissée à l'abandon du vouloir personnel répugne comme un jardin en friche dans lequel nous pénétrons par effraction. Si le point suit immédiatement le dernier mot de la phrase, ce n'est pas par hasard, ce n'est pas un caprice, c'est parce qu'il appartient encore à la phrase qu'il clôt, comme la virgule appartient à la proposition qu'elle délimite. Si on laisse une espace après la virgule ou après le point, c'est parce que c'est autre chose qui commence alors, qui demande une inspiration. Si une espace précède et suit un point-virgule, c'est parce ce signe met deux propositions à égale distance, et qu'il est nécessaire de prendre deux inspirations aux lieu d'une : la première étant pour laisser résonner brièvement la première proposition, la laisser s'éteindre à moitié, la seconde étant pour préparer la deuxième. On voit par ces quelques exemples que la typographie est profondément liée à la ponctuation, que toutes deux entretiennent une relation très intime entre elles et avec leur reine, la phrase. Pas de phrase sans ponctuation, et pas de ponctuation sans une typographie qui la mette en valeur, et qui surtout en corrobore le sens, le certifie.

C'est la raison pour laquelle, en voyant comment les gens écrivent, on sait comment ils lisent. Leur lecture se retrouve tout entière dans leur écriture. Il est impossible de tricher avec ça. La phrase est toujours impitoyable. Elle nous surveille autant qu'elle nous révèle, puisqu'on pense avec des phrases, non avec des mots.

On se rappelle que l'école de jadis avait une ambition modeste mais essentielle : apprendre à lire, écrire et compter. Quand vous savez lire, écrire et compter, vous avez tout ce dont vous avez besoin pour vous débrouiller dans la vie, car vous avez accès à tout. Tout le savoir s'ouvre à vous, il suffit d'aller le chercher. La grande erreur de l'école moderne a été de croire qu'il fallait apporter le savoir aux élèves. Il ne faut surtout pas leur apporter, il faut seulement leur donner les moyens d'aller le chercher, car c'est dans cette action d'aller le chercher que réside la culture – la culture est un cheminement, ce n'est pas une niche. Ne jamais se mettre à la portée des élèves ! telle devrait être la devise des professeurs, s'ils veulent avoir des élèves, c'est-à-dire des enfants qui vont s'élever dans la culture et le savoir.