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lundi 3 août 2026

Grok, c'est nul [journal]

 

Au jardin, à cinq heures dix.

Réveillé à cinq heures moins vingt, levé à cinq heures moins dix, dans une nuit noire, enfin non, pas noire, blanche, puisque la lune est encore très lumineuse mais légèrement voilée, haut dans le ciel, au sud. Elle semble si loin, pourtant… Il faisait 27,5° au salon et 24,6° à l’extérieur. La température monte de jour en jour sans que je puisse rien faire pour m’y opposer (même si je fais très attention à ne pas laisser entrer le soleil dans la maison). 

Ce qui m’a réveillé, outre l’envie de pisser, c’est la pression du rêve. Quand l’absence de conscience du rêve est en elle-même une tension, quelque chose qui insiste sur le demi-conscient, le harcèle, fait deviner une vérité pour la lui refuser : Là se trouve (encore) un monde auquel tu n’auras pas accès. On le sent actif, ou radioactif, le rêve, il est là, juste derrière la porte, mais il refuse autant de paraître que de ne pas être ; il veut garder son anonymat, sa neutralité. C’est difficile à supporter.

On en veut parfois à la lune d’empêcher la nuit d’être complètement noire, de la mêler traîtreusement au jour, de lui retirer son statut de Royaume du Rien. L’écran lumineux de l’ordinateur participe aussi de ce monde faux, ni jour ni nuit, dans lequel je suis un peu malgré moi présent ; et actif, mais si peu. Le bruit des touches du clavier se détache bêtement sur le silence. Les coqs sont encore couchés. Une voiture passe au loin, on en distingue à peine la signature sonore. J’ai hâte que le jour se lève et me délivre de cette avant-première de la mort, qu’il retire cet avant-goût douçâtre de ma bouche. Il y aura bien un jour, oui, je sais… 

Je pense très souvent à Valliguières, ce village du Gard proche d’ici où j’ai passé une grande année, il y a cinquante ans, avec Christine et Sarah, d’abord, puis seul. J’y pense à cause de la lecture des livres de Carlos Castaneda, qui ont joué un rôle capital dans mon appréhension du monde et de la réalité. J’avais tout lu de lui, à cette époque, et je me souviens très bien de la certitude qui était la mienne, quand j’allais marcher dans les chemins autour du village, qu’un monde mystérieux et radicalement autre était là, tapis dans les buissons, que je me frayais alors une voie incertaine entre le monde naturel et cet autre monde surnaturel qui était à portée de main, d’yeux et d’oreille. J’étais aux aguets, constamment sur le qui-vive, et cette tension perpétuelle est restée fichée en moi jusqu’à aujourd’hui, toujours prêtre à renaître. J’y avais appris la solitude et le mystère. 

Dans Les Profanateurs, à la date du 29 mai 1984 : « À peine l’ai-je quitté, sonnerie de mon portable » … Un portable, en 1984 ??? Il était drôlement moderne, Henric ! Je me rappelle qu'une dizaine d'années plus tard, alors que je m’étais séparé un peu violemment d’Anne-Sophie, sa sœur aînée s’était moquée du nouveau mec d’Anne-Sophie, Alain, je crois, qui, lui, possédait un des tout premiers portables. Ça nous paraissait ridicule, et même assez vulgaire… Combien nous avions raison…

La solitude et le mystère… Il me paraît tout à coup évident que mon amour désespéré de la musique vient de là. Aimer la musique isole radicalement, de cela je suis convaincu depuis longtemps, mais on ne peut pas aimer vraiment la musique sans la certitude qu’elle n’est qu’un des avant-postes du Mystère, une de ses manifestations les plus grandioses et les plus chatoyantes. 

Le jour est levé, les coqs se réveillent. 

Don Juan, le sorcier yaki qui servait de maître à Castaneda, expliquait que c’est à la tombée de la nuit ou au lever du jour qu’il est possible de se glisser d’un monde à l’autre, dans ces moments où l’on sent confusément que la réalité s’entrouvre, se fissure, qu’elle devient perméable, que des portes s’ouvrent discrètement. Le reste du temps, notre récit et nos habitudes l’emportent et imposent la certitude que le monde est ce qu’il est et pas autre chose. J’ai gardé de ces lectures une profonde antipathie pour tous ceux qui ne connaissent qu’un seul monde, qui s’y accrochent désespérément, qui ne font jamais un pas de côté, qui n’ont pas envie de regarder par le trou de serrure des phénomènes. Je ressens cela comme la faute morale par excellence. Aujourd’hui, c’est plus sensible que jamais. La plupart des gens connaissent un discours, une interprétation, et s’y agrippent jusqu’à leur mort. C’est comme si, devant un piano, ils ne jouaient que sur quelques touches, toujours les mêmes. 

Grok, c’est nul ! 

mercredi 29 juillet 2026

In Leid versunken [journal]

 

Six heures, au jardin. 

Réveillé et levé à six heures moins le quart. Il faisait 25,7° au salon et 17° à l’extérieur. 

Retour des cauchemars. Il est à demi-allongé sur un lit en compagnie d’un autre homme, je m’avance vers lui pour le saluer, il me fait comprendre, d’une moue que je connais bien, qu’il n’a pas l’intention de me tendre la main. Dans le rêve, je me dis que je commence à avoir l’habitude de cette sale gueule, et je continue mon chemin sans hésitation. Une amie m’a fait remarquer très justement que l’heure à laquelle on tient un journal influence directement son contenu. Mais le cyprès est toujours là, le soleil continue de se lever en même temps que moi, et le chat gris à poil ras m’attendait dans le jardin (si l’on peut dire, car il ne bronche pas quand il m’entend arriver). Une buse passe sans bruit au-dessus de ma tête. 

La voix d’Alain Cuny et celle d’Henri Van Lier (encore un qui est né à Rio, tiens). Le cul de Christine sur le sable, à Capo di feno, sous le soleil exactement…

Poursuivant la lecture des Profanateurs, je me dis que contrairement à ce que Jacques Henric affirme, suivi par beaucoup d’autres, le plus intéressant, dans ces journaux lus ou relus des années après les faits, ce ne sont pas les discussions ou les débats, les grands mouvements théoriques de l’époque, mais les petits détails, les anecdotes, les descriptions d’un corps, d’une voix, ce qu’on nomme le superficiel, le contingent, le « ça a été là », la photographie d’une époque et de quelques individus dont nous connaissons les noms ou avons lu les livres. 

J’ai commencé à écouter la série que Lionel Esparza a consacrée à Elisabeth Schwarzkopf (“Les Ténèbres et la gloire”) et c’est une grande souffrance tant il s’acharne à en faire une nazie, avec sa fausse objectivité méticuleuse assez répugnante. On n’a plus guère envie de discutailler tant on sait que c’est vain. La simplification gagne à tous les coups, dans ce genre d’affaires. Ces questions sont des trous noirs dans lesquels on tombe dès qu’on essaie d’en parler calmement, sans sacrifier la complexité. Ce sont des aspirateurs à connerie. Esparza est vicieux. Il fait comme s’il ne tranchait pas, comme s’il laissait à l’auditeur le soin de se faire sa propre idée, alors qu’il lui fournit avec une jouissance méthodique tous les éléments qui l’obligeront à en venir à la thèse qu’il n’est plus besoin d’articuler. « Mettre un point d’interrogation au mot “nazie” », c’est retirer tous les points d’interrogation à l’accusation.

Elisabeth Schwarzkopf, j’y resterai fidèle jusqu’à la fin, ainsi qu’à Glenn Gould. Ces deux-là, par-delà leur immense talent, ont quelque chose en eux qui m’est profondément nécessaire. Ça ne s’explique pas. Ce timbre de voix, ce timbre de piano, cette articulation, cette présence à la musique, cette foi absolue en elle, c’est ce qui me permet encore aujourd’hui que je ne touche plus un clavier de croire que je ne me suis pas trompé, qu’il y avait bien quelque chose, au-delà de l’existence, au-delà des rencontres et des déceptions, au-delà de la souffrance et du plaisir, un mystère puissant qui m’a traversé de part en part. Quand un musicien me touche en ce point essentiel, il est relié au père, absent depuis cinquante-quatre ans. Il est difficile à croire qu’une personne qu’on a si peu connue continue d’agir en nous de manière si intense, de donner la direction, sinon le sens. 

Ce qui réunit la voix et le piano (la femme et l’homme), c’est le chant, bien sûr. Lied et Leid sont inséparables. “Walter Legato”, comme on le surnommait drôlement à l’époque, avait initié sa femme à Wolf, il voulait à tout prix faire connaître ce compositeur, c’était son obsession et sa mission. Il l’a presque torturée, quand pour la première fois il lui a fait travailler un Lied de Wolf (même Karajan en a été outré), mais il a vite compris qu’elle saurait en prononcer chaque syllabe avec cette précision et cette justesse prodigieuses dont elle est seule capable, avec ces couleurs inouïes, avec cette confiance absolue dans la langue qu’elle avait héritée de son père, avec la détermination et l’intransigeance de sa mère. Dans la séance Strauss de janvier 1966 qui les réunit, Gould et Schwarzkopf se tiennent au plus haut degré de la vigilance, de l’écoute. Ça s’entend. 


Tôt, quand les coqs chantent, /quand les cloches tintent, /je me lève…

dimanche 26 juillet 2026

Du jour au lendemain [journal]

 

Sept heures et demie, au salon (quelques gouttes tombent).


Réveillé et levé à six heures. Hier, je suis allé marcher une heure et demie, et j’en suis revenu avec une douleur au tendon d’Achille gauche assez handicapante. C’est malin !

J’ai de l’esprit (enfin je crois), j’ai de la présence, mais je n’ai aucune présence d’esprit. Ces deux instances ne coïncident pas, chez moi. Elles se courent après mais elles n’ont pas été présentées l’une à l’autre. 

Je continue de lire Les Profanateurs, de Jacques Henric. Beaucoup de passages très drôles, en particulier le récit du colloque de Cerisy, au début. Sollers le sale gamin, Kristeva en mère La Vérité est en haut de l’escalier, Guyotat bien ridicule (et d’autant plus ridicule qu’on le voit avec en arrière plan son Eden, Eden, Eden), Marcelin Pleynet assez filandreux, entre-les-gouttes. On relit (en pensée) leurs livres avec un œil forcément autre, on entend leurs voix qui résonnent désormais sous d’autres espèces de timbres, dans d’autres cavernes. Ainsi vont les siècles. À chaque moment d’une vie, un homme se croit unique, nécessaire, il parle depuis un lieu qu’il croit être le sien, mais à peine son cadavre est-il froid que sa voix prend une allure et un sens qu’il n’aurait jamais pu prévoir. 

Est-ce qu’il est fatal que nous réévaluions nos amours ou nos amitiés à l’aune du présent, à chaque fois qu’une brouille les relègue au fond d’un tiroir ? En d’autres termes, est-il inévitable que le présent contamine le passé ? En ce qui me concerne, en tout cas, les deux tiroirs ne sont pas étanches, ça circule beaucoup entre eux. Tout ce qui nous apparaissait sous un jour éminemment positif peut, du jour au lendemain — et c’est surtout cela qui est étonnant — prendre un visage hideux. Nous ne vivons jamais dans notre temps, le temps-présent est toujours en train de glisser sur le temps-passé, des allers-retours incessants se font qui nous empêchent de savoir avec certitude quelle est notre situation réelle, à quoi ressemble notre être-là. C’est très inconfortable, mais d’un autre côté c’est je crois ce qui fait la richesse de notre être au monde. 

À la boulangerie, l’employée me dit d’une voix larmoyante : « Il faudrait de la pluie… » Sa parole est si générale, si anonyme, que je me retourne pour voir si elle ne s’adresse pas à quelqu’un qui se trouverait derrière moi. On est toujours pris au dépourvu par ces voix qui ne disent rien, qui nous traversent sans nous atteindre, parce qu’elles s’adressent au général qu’elles ont perçu en nous. On ne sait pas comment y répondre. Cette frêle bonne femme de cinquante ans a une petite bouteille d’eau qui dépasse trop largement de la poche arrière de son pantalon. 

Le DAB+ m’énerve. On ne peut plus arriver à la cuisine et tourner le bouton de la radio pour entendre France-Musique. Mon village fait partie de ceux qui sont depuis le 22 juillet privés de cette radio acheminée par la voie normale, par ce qu’on appelait jadis la FM, la modulation de fréquence. Si je veux écouter France-Musique, dorénavant, il faut en passer par Internet, et donc par l’ordinateur, ce qui change tout. C’est toute une procédure peu pratique qu’il faut mettre en œuvre, on perd le côté spontané et instantané de « la radio », ce que ne comprennent jamais ceux qui sont nés après 1980, pour qui la radio est une chose poussiéreuse et qui ne laisse pas le choix de ce qu’on écoute — alors que c’est précisément cela, le charme de la radio, de tomber sur quelque chose qu’on n’avait pas choisi, dont on n’avait jamais entendu parler. Si la radio n’avait pas existé, si elle n’avait pas été un des centres (la voix des ondes, comme dirait de Gaulle) de ma vie, depuis 1975 jusqu’à disons environ 2010, je serais passé au large de tout un pan de la culture, la culture musicale et la culture générale, puisque France-Culture a été très longtemps une des meilleures radios du monde — n’en déplaise à ceux qui aujourd’hui s’en moquent sans la connaître vraiment. Le choix n’est pas toujours un atout, loin de là. La radio est un instrument merveilleux qui sans cesse nous rappelle les nuances qui existent entre écouter et entendre, le plus souvent entre écouter et ouïr. Ouïr-écouter-entendre-comprendre, c’est un continuum à entrées multiples à travers lequel on se meut en permanence, avec plus ou moins de bonheur et de présence d’esprit. Mais l’enjeu est bien la transformation des corps par le sens de l’ouïe, le plus noble des sens. Et j’entends à l’instant la Chaconne de Bach-Busoni jouée par Yvonne Loriod (que je n’avais jamais entendue) le 12 décembre 1946 ! (CQFD) Retour du soleil. Petite ironie supplémentaire : si je tourne le bouton de la radio à la fréquence qui était naguère celle de France-Musique, je tombe sur France-Info. L’horreur absolue ! 

Il est déjà tard. Je n’ai plus l’habitude d’écrire à cette heure-là. Je me rends compte à cet égard que la pratique du journal journalier m’est revenue très naturellement à partir du moment où je me suis levé très tôt. Dans les années où j’ai tenu régulièrement un journal, cette pratique était directement conditionnée par deux situations : le voyage (j’ai énormément écrit dans le train), et l’aube, toujours très propice à l’écriture, l’écriture pas vraiment écrite, celle que je préfère. Dès que je me déplace, dès que je me lève tôt, le journal s’impose à moi. En dehors de ces deux situations, tenir un journal me semble toujours artificiel. Il faut écrire dans le moment où la nuit s’échange avec le jour. 

Une idée déplaisante : ce que pensent les gens, leurs idées, leurs désirs, leurs opinions, leurs goûts, ne leur appartiennent pas vraiment. Ils ont les pensées, les idées, les opinions et les goûts de tout le monde mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Hier, sur Facebook, je lis en passant que « la misogynie de Houellebecq est avérée ». C’est tellement bête qu’il n’y a rien à en dire. Seulement qu’il s’agit bien là de l’opinion de tout le monde, celle qui se répète et se transmet et qui n’existe que dans la répétition et la contagion. Dès qu’on s’arrête, dès qu’on va voir par soi-même, ces idées tombent d’elles-mêmes, mais il faut d’abord débrancher le tuyau, sortir du flux, faire un pas de côté — faire un pas de côté est toujours déplaisant, risqué, car on se retrouve seul. L’indiscutable n’est pas discutable. SIC. La seule chose qui est vraiment nôtre, c’est notre corps, mais on croit que c’est un détail, un véhicule, une charpente vide. Vieillir a au moins un avantage, mais il est énorme : on sait, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne nous reste que ça, un corps singulier dont il faut prendre soin, que beaucoup de choses dépendent d’un tendon ou d’un foie. 


dimanche 11 février 2024

À l'aube

 


Vite, éteindre la lumière électrique pisseuse du plafonnier, qui salit l'émerveillement vital, même si le jour naissant suffit à peine à y voir. Ces premiers moments sont les plus précieux. Je regrette d'écrire désormais par le truchement d'un ordinateur, car cela m'oblige à subir l'impitoyable lueur de l'écran, cette lueur qui dresse un mur entre le plaisir et les mots qui me viennent. J'aime la lumière de l'aube qui grandit peu à peu et imperceptiblement sur la page blanche du cahier, créant un contraste avec le noir de l'encre qui semble se détacher avec peine du néant dont elle était encore consubstantielle, l'instant d'avant. Je crois vraiment que les meilleures pages que j'ai écrites l'ont été à l'aube. Je me revois, dans le silence de la cuisine de la Closerie, sur la table en formica jaune, ou bien dans le TGV de 6h30 qui me ramenait de Paris en Haute-Savoie. Comme j'ai aimé écrire dans ces moments où les mots tracés sur la page semblaient sortir du vide et de la nuit ! Alors, on a la sensation intime du calligraphe qui d'un trait sépare le non-sens du sens, le rien du quelque chose, la forme de l'informe. Se glisser d'un geste entre deux mondes, repousser doucement les bords de la réalité pour exister un peu, dans le frémissement du ténu. L'aube et le crépuscule sont des moments aussi dangereux que féconds. On peut y sombrer autant qu'y trouver une échappée salvatrice : accéder à la Parole. Mais c'est toujours fragile, toujours miraculeux.

La sixième Invention en mi majeur, la mouvement contraire syncopée, par laquelle j'ai longtemps commencé mes journées, parce qu'elle donne du toucher une version précise et centrée, dansée et parlée à la fois, fondée sur les gammes et le rythme, et qu'elle oblige à un contrôle extrêmement strict et mesuré de l'enfoncement des touches. Passer ensuite du mi majeur au do dièse mineur, à la fugue à cinq voix du premier livre du Clavier bien tempéré (BWV 849), et donc garder les quatre dièses à la clef, car les deux tonalités de mi majeur et de do dièse mineur impriment aux mains une géologie digitale singulière qui m'a toujours rassuré, tenu que l'on est par les deux massifs de touches noires, d'un côté fa dièse et sol dièse, de l'autre do dièse et ré dièse. Être pianiste, c'est aussi cela : avoir avec les tonalités un rapport charnel et digital, organique, qui est suscité par ces deux matières antagonistes du clavier : le noir et le blanc, l'ébène et l'ivoire, le haut et le bas, le creux et le relief. Sibelius a composé un quatuor à cordes dont le sous-titre est Voces intimae, voix intimes, ou, pour être plus exact, voix intérieures (mais l'ambiguïté ou la proximité entre intime et intérieur est évidemment riche de sens). Jouer au clavier une fugue de Bach à cinq voix, c'est précisément pénétrer physiquement dans l'intimité des voix, c'est se mouvoir à l'intérieur du réseau vocal qui entrecroise ses lignes, ces lignes dont chacune est dépendante des autres tout en conservant son identité propre, sa vocalité singulière. C'est la beauté indépassable du contrepoint, lorsqu'il est écrit par un musicien tel que Jean-Sébastien Bach. 

« Toute grande passion débouche sur l'infini », écrit quelque part Michel Houellebecq. C'est ce que je ressens le plus souvent en écoutant Jean-Sébastien Bach. Il y a tant de passion (à tous les sens de ce terme) dans sa musique, mais c'est une passion délivrée de l'hystérie et de la vanité ! Le contrepoint, porté à cette hauteur, avec cette exigence, c'est une irrésistible avancée dans la connaissance. Chacune des voix de la fugue semble nous dire : avance, avance encore, avance toujours, et tu sauras. Les voix d'une fugue sont autant des voix qui parlent que des voix qui écoutent, qui écoutent jusqu'à l'infini. Les mains se meuvent à peine, il n'y a aucune de ces extravagances de la musique romantique, pas de virtuosité au sens d'acrobatie, de saut, de déplacement, les bras restent sagement près du corps, le son provient d'une corde à peine frappée, les notes durent exactement ce qu'il faut, le piano se fait chanteur, ou plutôt souffles, il énonce, pas à pas, note après note, et il s'efface autant qu'il peut devant la nécessité et la continuité du chant, il tient la « corde de récitation ». Ça crée de l'harmonie, des harmonies ? Elle est presque superfétatoire, elles sont presque de trop. Je dis bien presque… On a beaucoup glosé sur la signification, sur les significations du mot « tempéré », dans le titre « clavecin bien tempéré », qui font référence au « tempérament » (la manière d'accorder les instruments à clavier, et donc aux possibilités de moduler), mais, en écoutant cette fugue en si bémol mineur (BWV 867), une autre signification vient à l'esprit, la « tempérance ». Les trois premières notes du Sujet de la fugue, qui inaugure la pièce, Si bémol, Fa, Sol bémol, ouvrent l'espace vocal (et la main) d'une manière déchirante, certes, mais aussi avec une simplicité et une modération exemplaires. Bach sépare d'un silence les deux premières notes (Si bémol et le Fa) du Sol bémol, qu'il fait intervenir à l'octave supérieure, créant ainsi la dissonance (neuvième mineure, ce qui est énorme, quand on chante) qui sera le moteur caché de la fugue. Mais cette tension reste discrète, à cause du silence qui sépare le Fa du Sol bémol. Autant les deux premières notes font à l'évidence partie de la tonalité, en constituent même les deux piliers les plus puissants (tonique et dominante), autant le Sol bémol aigu a l'air de surgir de nulle part. C'est pourtant lui qui va donner naissance à la mélodie diatonique — très calme en valeurs égales — qui descend et qui remonte (Fa Mi Ré Do Ré Mi Fa), en prenant appui sur le Fa, qu'elle finit par dépasser pour aller jusqu'au Sol bécarre, juste après l'entrée de la première Réponse. Les plus belles fugues de Bach, à mon sens, sont celles, en style ancien, qui économisent les figures et les mouvements, et qui tirent le maximum d'un matériau minimal, celles qui, pour le dire autrement, sont moins instrumentales que vocales. C'est quand Bach va puiser dans la tradition la plus éloignée, dans les siècles des siècles, qu'il est le plus profond et le plus authentique. C'est lorsqu'on se rapproche de l'immobilité instrumentale que les mouvements de l'âme sont les plus intenses et les plus vrais, en tout cas les plus signifiants. 

La musique de Bach à son meilleur nous fait entendre le monde éclairé d'une lumière qui sourd des choses elles-mêmes. C'est je pense pour cette raison qu'on parle si souvent de Dieu à son sujet. Il n'a pas besoin d'intermédiaire pour accéder à l'essence du Réel, et c'est ce pouvoir unique qui nous semble sans exemple. À son écoute, une force intérieure se révèle en nous qui nous surprend et nous apaise. Il purge la parole de toutes ses scories, il éteint la lumière électrique et nous rend attentifs au jour naissant à l'intérieur de nous. Sa musique donne à l'auditeur l'impression d'un flux musical ininterrompu, alors qu'elle est composée plus que toute autre musique. C'est la suprême élégance de Bach, que de rendre invisible la façon de ses élaborations vertigineuses. C'est le contraire d'un théâtre : il n'y a pas des signes, il y a seulement Le Signe, à la fois limpide et indéchiffrable, et terriblement silencieux.

« C'est du vide qu'émerge la présence des choses. » Personne plus que Jean-Sébastien Bach n'a su rendre sensible la présence de l'envers des choses. Je suis assez d'accord avec Zhu Xiao Mei qui pense que Bach a volontairement laissé l'Art de la fugue inachevé. Comment mieux que par un silence vertigineux rendre palpable l'infini qui plonge l'auditeur du dix-neuvième contrepoint inachevé (une fugue à trois sujets), à la mesure 239 ? Laisser en blanc ce qu'on ne peut dire… Quelle meilleure conclusion, pour un génie tel que Bach ? Et puis, "Fugue" veut dire fuite


« Über dieser Fuge, wo der Nahme B.A.C.H im Contrasubject angebracht worden, ist der Verfasser gerstorben. » (Carl Philipp Emanuel Bach)