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dimanche 26 juillet 2026

Du jour au lendemain [journal]

 

Sept heures et demie, au salon (quelques gouttes tombent).


Réveillé et levé à six heures. Hier, je suis allé marcher une heure et demie, et j’en suis revenu avec une douleur au tendon d’Achille gauche assez handicapante. C’est malin !

J’ai de l’esprit (enfin je crois), j’ai de la présence, mais je n’ai aucune présence d’esprit. Ces deux instances ne coïncident pas, chez moi. Elles se courent après mais elles n’ont pas été présentées l’une à l’autre. 

Je continue de lire Les Profanateurs, de Jacques Henric. Beaucoup de passages très drôles, en particulier le récit du colloque de Cerisy, au début. Sollers le sale gamin, Kristeva en mère La Vérité est en haut de l’escalier, Guyotat bien ridicule (et d’autant plus ridicule qu’on le voit avec en arrière plan son Eden, Eden, Eden), Marcelin Pleynet assez filandreux, entre-les-gouttes. On relit (en pensée) leurs livres avec un œil forcément autre, on entend leurs voix qui résonnent désormais sous d’autres espèces de timbres, dans d’autres cavernes. Ainsi vont les siècles. À chaque moment d’une vie, un homme se croit unique, nécessaire, il parle depuis un lieu qu’il croit être le sien, mais à peine son cadavre est-il froid que sa voix prend une allure et un sens qu’il n’aurait jamais pu prévoir. 

Est-ce qu’il est fatal que nous réévaluions nos amours ou nos amitiés à l’aune du présent, à chaque fois qu’une brouille les relègue au fond d’un tiroir ? En d’autres termes, est-il inévitable que le présent contamine le passé ? En ce qui me concerne, en tout cas, les deux tiroirs ne sont pas étanches, ça circule beaucoup entre eux. Tout ce qui nous apparaissait sous un jour éminemment positif peut, du jour au lendemain — et c’est surtout cela qui est étonnant — prendre un visage hideux. Nous ne vivons jamais dans notre temps, le temps-présent est toujours en train de glisser sur le temps-passé, des allers-retours incessants se font qui nous empêchent de savoir avec certitude quelle est notre situation réelle, à quoi ressemble notre être-là. C’est très inconfortable, mais d’un autre côté c’est je crois ce qui fait la richesse de notre être au monde. 

À la boulangerie, l’employée me dit d’une voix larmoyante : « Il faudrait de la pluie… » Sa parole est si générale, si anonyme, que je me retourne pour voir si elle ne s’adresse pas à quelqu’un qui se trouverait derrière moi. On est toujours pris au dépourvu par ces voix qui ne disent rien, qui nous traversent sans nous atteindre, parce qu’elles s’adressent au général qu’elles ont perçu en nous. On ne sait pas comment y répondre. Cette frêle bonne femme de cinquante ans a une petite bouteille d’eau qui dépasse trop largement de la poche arrière de son pantalon. 

Le DAB+ m’énerve. On ne peut plus arriver à la cuisine et tourner le bouton de la radio pour entendre France-Musique. Mon village fait partie de ceux qui sont depuis le 22 juillet privés de cette radio acheminée par la voie normale, par ce qu’on appelait jadis la FM, la modulation de fréquence. Si je veux écouter France-Musique, dorénavant, il faut en passer par Internet, et donc par l’ordinateur, ce qui change tout. C’est toute une procédure peu pratique qu’il faut mettre en œuvre, on perd le côté spontané et instantané de « la radio », ce que ne comprennent jamais ceux qui sont nés après 1980, pour qui la radio est une chose poussiéreuse et qui ne laisse pas le choix de ce qu’on écoute — alors que c’est précisément cela, le charme de la radio, de tomber sur quelque chose qu’on n’avait pas choisi, dont on n’avait jamais entendu parler. Si la radio n’avait pas existé, si elle n’avait pas été un des centres (la voix des ondes, comme dirait de Gaulle) de ma vie, depuis 1975 jusqu’à disons environ 2010, je serais passé au large de tout un pan de la culture, la culture musicale et la culture générale, puisque France-Culture a été très longtemps une des meilleures radios du monde — n’en déplaise à ceux qui aujourd’hui s’en moquent sans la connaître vraiment. Le choix n’est pas toujours un atout, loin de là. La radio est un instrument merveilleux qui sans cesse nous rappelle les nuances qui existent entre écouter et entendre, le plus souvent entre écouter et ouïr. Ouïr-écouter-entendre-comprendre, c’est un continuum à entrées multiples à travers lequel on se meut en permanence, avec plus ou moins de bonheur et de présence d’esprit. Mais l’enjeu est bien la transformation des corps par le sens de l’ouïe, le plus noble des sens. Et j’entends à l’instant la Chaconne de Bach-Busoni jouée par Yvonne Loriod (que je n’avais jamais entendue) le 12 décembre 1946 ! (CQFD) Retour du soleil. Petite ironie supplémentaire : si je tourne le bouton de la radio à la fréquence qui était naguère celle de France-Musique, je tombe sur France-Info. L’horreur absolue ! 

Il est déjà tard. Je n’ai plus l’habitude d’écrire à cette heure-là. Je me rends compte à cet égard que la pratique du journal journalier m’est revenue très naturellement à partir du moment où je me suis levé très tôt. Dans les années où j’ai tenu régulièrement un journal, cette pratique était directement conditionnée par deux situations : le voyage (j’ai énormément écrit dans le train), et l’aube, toujours très propice à l’écriture, l’écriture pas vraiment écrite, celle que je préfère. Dès que je me déplace, dès que je me lève tôt, le journal s’impose à moi. En dehors de ces deux situations, tenir un journal me semble toujours artificiel. Il faut écrire dans le moment où la nuit s’échange avec le jour. 

Une idée déplaisante : ce que pensent les gens, leurs idées, leurs désirs, leurs opinions, leurs goûts, ne leur appartiennent pas vraiment. Ils ont les pensées, les idées, les opinions et les goûts de tout le monde mais ils ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Hier, sur Facebook, je lis en passant que « la misogynie de Houellebecq est avérée ». C’est tellement bête qu’il n’y a rien à en dire. Seulement qu’il s’agit bien là de l’opinion de tout le monde, celle qui se répète et se transmet et qui n’existe que dans la répétition et la contagion. Dès qu’on s’arrête, dès qu’on va voir par soi-même, ces idées tombent d’elles-mêmes, mais il faut d’abord débrancher le tuyau, sortir du flux, faire un pas de côté — faire un pas de côté est toujours déplaisant, risqué, car on se retrouve seul. L’indiscutable n’est pas discutable. SIC. La seule chose qui est vraiment nôtre, c’est notre corps, mais on croit que c’est un détail, un véhicule, une charpente vide. Vieillir a au moins un avantage, mais il est énorme : on sait, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne nous reste que ça, un corps singulier dont il faut prendre soin, que beaucoup de choses dépendent d’un tendon ou d’un foie. 


dimanche 27 avril 2025

Théorie d'ensemble

 

Ce matin, je me suis levé aux aurores comme tous les dimanches, et j'ai bu mon café sans avoir la moindre idée de ce que j'allais écrire, ce qui est assez rare. Les événements (événements à mon minuscule niveau, bien entendu) survenus ces derniers jours rendent assez dérisoires de continuer à s'imaginer écrivain-écrivant. Aujourd'hui, je ne rêve que d'une chose : avoir un travail et m'y rendre chaque matin — avoir un travail et une fiche de paie, bien sûr. En parlant d'écrire, le nouveau Mac possède un clavier mille fois plus confortable que l'ancien, et surtout, ne m'oblige plus à perdre un temps infini à repasser derrière lui pour supprimer toutes les voyelles en double qu'il disposait à l'insu de mon plein gré — et de manière aléatoire ! — dans les mots sur lui tapés. Cette histoire de voyelles qui prennent leurs aises avec l'orthographe (beau sujet pour un psychanalyste, ou un kabbaliste !) m'en rappelle une autre : la VED. La VED, c'est la Verve Épistolaire Dispersée, une chose que j'avais inventée au début des années 80, alors que j'habitais à Planay. Il n'existait pas d'ordinateur, alors, mais j'avais une machine à écrire. Machine-à-écrire… J'aimerais posséder une telle chose ! Il me semblait évident que nous n'écrivons pas de lettres qui soient radicalement différentes les unes des autres, quel qu'en soit le destinataire. La Verve Épistolaire Dispersée est une chose paradoxale que je crois intéressante, et dont je reparlerai sans doute ailleurs : elle consistait, pour faire très simple, à être capable d'écrire une lettre — dans laquelle on ne changeait que quelques mots clés — qu'il était possible d'adresser à plusieurs personnes sans que la singularité essentielle de sa substance en soit affectée. Dommage que je n'ai pas conservé les lettres écrites selon cette « méthode », ou ce rite, ou cette religion, je serais très curieux de voir en quel idiome j'écrivais à l'époque. Je me rappelle vaguement un style très dur, dur au point qu'une de mes correspondantes, la belle Barbara King, m'avait dit : « Tu me fais peur ! » Barbara était venue dans mon trou pour y accorder mon piano, et avait passé quelques jours chez moi. Elle était pianiste et accordeur. Je me souviens de son style de piano, quand elle jouait du jazz. Elle jouait bien, mais il lui manquait une chose essentielle en ce domaine : les accents. Son jeu était lisse et propre. Trop lisse. Trop Chopin… C'était mon vieux Kawaï, alors, un quart de queue très costaud, très lourd, très solide, qui pouvait tout endurer, et Dieu sait que je ne l'ai pas épargné, ce piano sur lequel Inouï dormait pendant que je travaillais. Je ne me rappelle plus à qui je l'ai vendu, quand j'ai acheté en 1985 mon merveilleux Feurich, my last one. Beaucoup de chose sont désormais « my last one ». Dernier amour, dernier Mac, dernier domicile peut-être… J'imagine déjà la dernière semaine… Il faut s'habituer. 

J'ai revu David, celui qui m'avait vendu mes gros Mac et tout ce qui va avec, dans les années 2000, et qui m'avait aidé à y installer tous les logiciels de musique que j'utilisais, du temps que je faisais de la musique électroacoustique. Époque faste et joyeuse. C'est lui qui m'a dépanné ces derniers jours. Lui aussi a pris un coup de vieux, nous ne nous étions pas vus depuis 2012, mais beaucoup moins que moi. J'ai découvert sa maison, et sa magnifique chienne, qui s'appelle aussi Luna, qui tient presque plus du loup que du chien. Une bête très impressionnante, mais d'une gentillesse surprenante. J'aurais pu avoir peur d'elle, mais cela n'a pas été le cas, elle m'a léché la main, et voulait à toute force que je pénètre dans son enclos, me tirant par la main qu'elle avait dans sa gueule. David est devenu « survivaliste ». Je le comprends. Barbara avait joué chez moi une ballade de Chopin, peut-être la troisième. Je me rappelle vaguement son corps sec et sa chevelure, très « lion », très « king ». Nous étions allés dîner dans un restaurant près de Planay, à Verdonnet, je crois bien, un restaurant dont le patron passait les sonates de Scarlatti au clavecin, par Scott Ross. À Planay, le lisais Derrida. Je me rappelle ce texte que j'avais dû lire au moins vingt fois de suite avant de croire le comprendre à moitié. Un texte sur la Différance avec un a, dans le volume intitulé Théorie d'ensemble, dans la collection Tel Quel, de Sollers, livre dont presque tous les articles m'avaient passionné et avaient contribué à faire miroiter sous mes yeux une monde étincelant que j'ignorais presque totalement alors. Mais c'est tout moi, ça, de prendre les choses à l'envers. On ne commence pas par Derrida, quand on n'a pas de formation philosophique ! J'avais acheté son livre intitulé La Carte Postale, je crois, qui m'avait enthousiasmé. Qu'en avais-je compris ? Peut-être rien (un peu de la même manière que la lecture de Marx, quelque temps auparavant), mais c'était pourtant un feu d'artifice dans mon esprit. Tout cela pour en revenir à la correspondance, qui est mon dada depuis ce temps-là, je m'en rends compte aujourd'hui. J'avais tenté de lancer, au tout début des emails, un mouvement pour la préservation et le développement de la correspondance manuscrite (pour éviter sa noyade), car je voyais déjà très bien où allait nous mener le développement très rapide de l'informatique alors balbutiante. Je ne retrouve plus ce texte, mais peu importe. Même moi qui suis un convaincu, je n'écris plus de lettres manuscrites, y compris avec mes meilleurs amis, et ce pour plusieurs raisons, dont une n'est pas glorieuse : l'argent, on y revient toujours. Je n'aurais pas les moyens, aujourd'hui, d'entretenir une correspondance manuscrite et d'envoyer régulièrement des lettres par la poste, l'affranchissement étant devenu ridiculement onéreux (j'ai connu une époque où il coûtait 10 centimes). Quel plaisir, pourtant, de coller un timbre sur une enveloppe ! Rien que ce petit geste rendait la missive presque sacrée, sans même parler de ce moment magique où l'on glisse la lettre dans la boîte jaune (« plus de retour en arrière possible », semble-t-il inscrit sur cet objet liturgique qu'est la boîte à lettres). Messenger est à cet égard un instrument diabolique, mais je suis coupable avant tout le monde, puisque j'en fais un usage important, du moins avec certains correspondants choisis. Toute cette masse de données informatiques me dégoûte profondément, et m'attriste encore plus, mais je serais incapable de me passer des services qu'elle nous rend, ou semble nous rendre. Je sais bien qu'il est inutile d'espérer quelque retour en arrière que ce soit, mais je vois très clairement tout ce qu'on a perdu, et qui n'est rien à côté de ce qu'on a va perdre encore, car l'informatique a tout envahi, du sol au plafond — et ne parlons même pas du cataclysme que va être l'intelligence artificielle, cette invention du Diable, qui sera peut-être The Last One.

La panne de mon ordinateur a été comme toujours très révélatrice et riche d'enseignements. Ce n'est pas la première fois que je passe par là (j'ai utilisé l'informatique bien avant que les Français s'y mettent, et j'ai connu à peu près tous les déboires qu'elle peut provoquer), mais ce qui a changé, par rapport aux pannes précédentes, c'est que je suis fatigué de tout cela, que je n'ai plus le moindre enthousiasme à l'égard de ces outils, et que mon esprit refuse désormais de délivrer une puissance suffisante pour résoudre les énigmes qu'ils posent immanquablement. Il se cabre devant l'obstacle, et je peux le comprendre. Nous devons toujours opérer des choix, et de plus en plus, dans les facultés que nous mettons en branle pour élucider (et combattre) le monde qui nous entoure, car ses sollicitations sont de plus en plus nombreuses et impérieuses, le téléphone portable ayant en ce domaine une responsabilité gigantesque dont à mon avis on ne mesure pas encore vraiment la portée. 

Correspondance/conversation, voilà deux mots qui clignotent constamment en moi, qui vibrent plus que tous les autres. Je suis triste que mon disque Double Silence plein la bouche n'ait eu aucun succès, car je suis convaincu que je n'ai rien fait de mieux jusqu'à présent. Mais peut-être n'est-ce compréhensible que par des gens qui, comme moi, ont été nourris dés l'enfance par la radio. C'est elle, bien plus que les livres, qui fut mon véritable précepteur. La radio entretient avec les livres et la pensée un rapport très fructueux, très riche, de ça je suis absolument convaincu, alors que la télé a décimé les premiers, ou du moins les a réduits en esclavage, et a rendu la dernière presque inutile, ou du moins superfétatoire, ce qu'allait encore accentuer, en rendant la chose irréversible, le Numérique. Ce n'est pas pour rien qu'une émission comme le Panorama de France-Culture de Jacques Duchateau a eu un retentissement aussi énorme et qu'elle a laissé dans l'esprit de ceux qui l'ont connue des traces indélébiles, ainsi qu'une grande nostalgie. Du temps que Lafourcade ne me faisait pas la gueule, nous en avions parlé, de toutes ces voix qui étaient comme des divinités de la Connaissance, et il comprenait parfaitement mon émotion. Je suis un hindouiste radiophonique, moi, niveau spirituel. Qu'y a-t-il de plus beau et de plus émouvant qu'une voix dont le corps nous est inconnu qui nous amène à une forme de connaissance ? Et il existait en outre une autre émission, alors, qui m'a profondément marqué, je parle de l'Atelier de Création Radiophonique, de Lucien Farabet, le dimanche soir. Un véritable trésor. J'ignore s'il est possible aujourd'hui d'en retrouver quelques traces, mais je dois en avoir encore de nombreux exemplaires enregistrés sur des cassettes. France-Culture (elle portait bien son nom, qui disait tout — tout est là) était alors une radio que le monde entier nous enviait, et c'est d'autant plus douloureux quand on voit ce qu'elle est devenue. Je pense d'ailleurs qu'elle a montré la voie du Désastre, pour ce qui est de celui de notre pays, et que ce n'est sans doute pas un hasard si Renaud Camus a accédé à une certaine (malfaisante) notoriété nationale par le biais d'un scandale qui a commencé sur ces ondes, précisément. On voyait déjà, en germe, en 2000, tout ce qui allait survenir ensuite inéluctablement. Nous sommes des survivants, pas plus.

Un autre aspect que la panne informatique qui m'a touché a mis en pleine lumière est le caractère incertain et même vicieux des mots. Je le sais, il n'y a pas à cet égard de véritable étonnement, mais on est toujours surpris néanmoins de constater la somme de malentendus provoquée par la langue, presque aussi importante que celle qu'elle contribue à éviter. Nous employons des mots dont nous pensons que le sens est connu, bien repéré, et même assez précis, mais non, il faut déchanter. C'est d'ailleurs quelque chose qui m'effraie de plus en plus, cette propension à (trop) vite mettre un mot sur une chose afin de pouvoir en parler avec autrui. Les expressions qui font fortune trop vite dans la langue commune sont toujours suspectes à mes yeux. C'est lorsqu'on pense être compris naturellement qu'on va au-devant de graves déconvenues. 

Comme j'écris ceci en écoutant les sonates pour violon et piano de Bach, je repense à ma belle infirmière qui, entendant ce même disque, m'avait demandé de quoi il s'agissait. (Elle avait dit aimer cette musique.) Quand on me dit qu'on aime « cette musique », immédiatement se forme en mon esprit une image mentale qui épouse les formes de ces sonates, mais ce n'est évidemment pas ce qu'elle ressent, celle qui me dit « aimer cette musique ». Et je me demande : quelle est donc l'image mentale, ou la sensation, qu'elle a dans son esprit, celle qui me dit cela ? À quoi ressemble la musique de Bach dans les nerfs et la pensée de quelqu'un qui ne la connaît pas, qui la « découvre »  visiblement ? Qu'entendent les autres, que comprennent-ils, comment perçoivent-ils ? Je me dis ce matin qu'il doit sûrement exister autant de malentendus dans l'écoute de la musique que dans la conversation, mais ici on ne les aperçoit pas, du moins pas immédiatement. Il faut parfois des années pour comprendre que telle musique est entendue de telle manière par X ou Y, et encore est-ce très approximatif. Je repense souvent à ce que m'avait raconté ma mère, à propos de Bach. Elle parlait de l'un des amis de mes parents qui lui avait confié ne pas apprécier ce compositeur, car, disait-il, « c'est toujours pareil, ça fait boum boum boum boum ». Ce n'est pas complètement faux, bien sûr. La musique de Bach se développe souvent sur un motif rythmique qui se répète de manière assez étale, ce qui est très différent de la musique romantique, par exemple. Il y a un côté « moteur » qu'évidemment on ne perçoit plus du tout si l'on est un tant soit peu initié à cette musique dont bien d'autres paramètres sont éminemment variables et complexes. Mais quelqu'un qui n'entend pas cela entend ce que nous n'entendons plus du tout, qui est un substrat que nous jugeons non essentiel — ou moins pertinent. Tout est affaire de degrés de sens et de perception. Dans la polyphonie, le problème se pose de manière évidente : combien de voix entendez-vous réellement, combien de voix êtes-vous capables de chanter, de suivre même quand elles sont superposées aux autres ? D'ailleurs, lorsqu'on effectue ce que les informaticiens amateurs nomment une sauvegarde, que choisit-on d'enregistrer, qu'est-ce qui est important, pertinent, qu'est-ce qui l'est moins, et comment ces données seront-elles remises ultérieurement dans le circuit actif (l'interface homme-machine) qui nous permet de continuer à nous servir de l'ordinateur et qui en font un outil. Qu'entend-on dans la vie de tous les jours ? Quels sont les choix qu'effectue en permanence notre oreille sans qu'on en soit conscient, que sauve-t-elle du tohu-bohu ambiant, comment se précise la hiérarchie qui seule nous permet de ne pas devenir fous et qui seule nous permet d'accéder au sens ? C'est ce que l'on nomme la discrimination, terme honni par nos contemporains, mais nos sens ne relèvent pas de la morale, fort heureusement. Faites l'expérience suivante : enregistrez une des conversations que vous avez avec un ami, et comparez ensuite avec ce que vous aviez entendu, avec ce que vous aviez retenu. Vous serez très surpris. Le magnétophone, lui, ne discrimine pas, et c'est ce qui le rend si précieux. Il nous montre la discrimination à l'œuvre, précisément parce qu'il met tout sur le même plan, et moi j'ai l'impression que cette mise à plat est désormais réalisée par nos interlocuteurs, qui, comme on dit vulgairement « n'ont pas les codes ». Quand on parle à quelqu'un par le truchement d'un téléphone portable, ce que je viens d'évoquer est très sensible : il arrive fréquemment que les bruits et les sons qui entourent notre correspondant soient aussi puissants que sa voix. Pourtant, ils peuvent lui paraître insignifiants, à lui, il ne les remarque même pas et il est très étonné si vous les lui faites remarquer. Même observation pour les appareils auditifs qu'on porte fréquemment à partir d'un certain âge. Ceux qui les utilisent et se sont trouvés dans la situation de devoir suivre une conversation au restaurant me comprendront. La voix de leur interlocuteur ne se détache pas du bruit des conversations ambiantes et il leur devient très difficile d'avoir un dialogue un tant soit peu suivi. L'ouïe est un mécanisme très complexe qui fait intervenir de multiples paramètres, aussi bien physiques que psychologiques. Les sens humains sont tous interconnectés, de la même manière que chaque organe de notre corps n'est efficace qu'en liaison avec tous les autres organes. On entend ET on voit ET on sent ET on touche ET on pense ET on aime (ou déteste). Il n'est que de penser au mot « sentir » qui est loin de ne faire référence qu'au seul sens olfactif, ou au mot « voir »  (on voit quelque chose autant par la pensée que grâce aux yeux), et ne parlons même pas du magnifique « subodorer » ! J'aime aussi beaucoup le mot « tact », qui vient évidemment du toucher, mais qui a effectué sa mue (ou plutôt s'est dispersé, ou diffracté) vers des territoires en apparence beaucoup plus subtils. Le tact touche au toucher (tâter), au rythme (taktus), à la psychologie, à la politesse, à l'érotisme, au désir, à la sensibilité, à l'amour, au goût (tastevin), c'est un « mot-clé » merveilleux qui ouvre de nombreuses serrures, et qui nous démontre que les mots ne sont jamais seulement des vocables accompagnés de leur définition, qu'ils portent en eux une nébuleuse de sens (à tous les sens de sens) qui communiquent les uns avec les autres, qui font plus que cela, qui n'existent pas les uns sans les autres, ce que démontre admirablement le principe même du dictionnaire. 

David m'a sermonné ! D'abord parce que j'avais été imprudent, et ensuite parce que l'aspect de mon Mac était épouvantable. J'ai eu honte. Mais, je le reconnais volontiers, un ordinateur n'est plus pour moi, désormais, qu'une machine-à-écrire un peu sophistiquée. Il n'est plus du tout cet outil (qui parfois même m'a paru ressembler à un instrument) un peu merveilleux qui m'a longtemps fait rêver, quand nous n'étions que quelques uns à nous en servir et que leur puissance tenait plus de la grosse calculette qu'autre chose. Sa vertu totalisante est aussi son plus grave péché. Plus un appareil est capable de faire de choses, plus il est dangereux et à terme appauvrissant. 

Il m'a également fait part (David) d'une réflexion très juste qui lui est venue de sa longue fréquentation des utilisateurs de ces ustensiles hautement technologiques, qui est que plus on est au bas de l'échelle sociale moins on prend soin de ces objets-là, ce qui est paradoxal, car l'achat d'un ordinateur de 1200 euros est une dépense énorme pour un pauvre, quand elle n'est rien pour quelqu'un d'aisé. Pourtant, ce sont les gens aisés qui en prendront soin et les pauvres qui n'y feront pas attention. Il faudrait nuancer un peu, bien sûr, car les pauvres d'aujourd'hui ne sont pas les pauvres de jadis, et inversement. Mais son observation est tout de même juste. En ce qui me concerne, j'étais un véritable maniaque quand j'ai commencé à utiliser ce type d'objets, mais je suis devenu tout le contraire aujourd'hui, ce qui prouve bien que je suis typiquement ce qu'on appelle un déclassé, un déclassé technophobe, s'il vous plaît. J'ai apparemment toutes les tares. Autant je comprends qu'on soit extrêmement soigneux avec son instrument (de musique), autant je me fiche de l'aspect de mon Mac. Mais, je le jure, ça va changer ! Je suis totalement déconstruit et disséminé, comme mec, OK, mais ce n'est pas une raison pour manger mon paris-beurre sur le Mac Book Air, dans mon bain. 

samedi 19 mai 2012

Culture



À la radio — France-Culture, chaîne nationale du "service public" français —, Laurent Goumarre, hier à sept heures du soir, nous apprit "la disparition de deux grands chanteurs". Il commença par parler de Warda (…) puis évoqua brièvement "Diétriche Ficheur Diésco [sic], le baryton".

Ou comment, dans une même phrase, et en un temps record, on comprend que nos chers amis hyper-branchés du Rendez-Vous n'ont aucune idée de qui est Dietrich Fischer-Dieskau. Non pas que nous en soyons surpris, évidemment, ni qu'ils le mettent sur le même plan qu'une "Warda", au moins dans la manière d'annoncer la "disparition" de ces deux "chanteurs", mais la prononciation, comme très souvent dans la langue telle qu'elle se parle, suffit à remettre les pendules à l'heure. Une des caractéristiques les plus saillantes de cette émission et de ses animateurs est de parler de la culture vue depuis le monde d'après. Et en effet, vue depuis le monde d'après, Warda est une figure aussi importante (sinon plus) que Diétriche Ficheur Diésco. Ces "journalistes" (Laurent Goumarre, Matthieu Conquet, Manou Farine, Benoît Lagane) sont très forts pour donner l'impression fascinante qu'ils connaissent tout sur tout, que pas un pan de ce qu'ils nomment "la culture" ne leur est étranger, ce qui est vrai, en un sens. Par leur aptitude sans égal à mettre sur le même plan, à aplanir le paysage artistique, à le rendre hyper-démocratique, conforme aux souhaits de la société hyper-festive, ils sont la pointe avancée du journalisme en cette époque où la culture est précisément ce qui est en train de tuer l'art, ou, en tout cas, de le rendre inoffensif, gentil, avenant, plaisant, pédagogique, moral, enfin, pour tout dire et pour employer leur adjectif favori : citoyen. Le grand talent de Laurent Goumarre et de ses amis, je l'ai déjà écrit maintes fois, est d'être capables d'inviter dans une même émission, disons par exemple Leif Ove Andsnes et un tagueur analphabète, et de mettre tout le monde en situation de sembler parler tout à fait naturellement le même langage, et plus fort encore, de parler de la même chose, de dire la même chose, avec cette belle fluidité et ce merveilleux effet d'ensemble qui caractérise les plus belles réalisations de Cordicopolis. Laurent Goumarre et ses amis sont des citoyens exemplaires qui, à ce titre, pourraient tout à fait prétendre, au train où vont les choses, à se retrouver bien vite dans l'un de ces nombreux ministères aux intitulés délicieusement orwelliens qui fleurissent aujourd'hui en France. Ministère de l'Horizontalité citoyenne, ministère du Conflit désamorcé, ministère de la Transparence infinie (avec son annexe, le secrétariat à l'Écran total), ministère du Réel reporté à une date ultérieure, ministère de l'Avenir de l'homme, ministère des Tâches ménagères équitablement réparties, ministère du Respect, ministère de l'Égalité des civilisations, ministère des Non-Races, ministère du Lien social, ministère du Genre choisi, ministère de la Transformation continue, ministère du Changement ininterrompu (ces deux-là ont quelques points communs, mais on nous assure que les personnels sont jalousement divers, bien qu'ils maintiennent une cohérence gouvernementale au-dessus de tout soupçon), ministère de la Créativité générale, ministère du Ressenti partagé (avec son secrétariat aux blogs), ministère du Commentaire encouragé, ministère de la Différence, ministère de l'Autre (un des plus importants, avec le ministère de l'Extérieur), ministère du Remords béat et de l'Outremer, ministère du Tourisme obligatoire, etc. L'"audiovisuel" mène à tout, surtout aux plus hautes fonctions, en régime post-culturel. (Quand je dis "post-culturel", il faut bien entendu comprendre que ce régime est le régime culturel par excellence, comme si la culture n'avait eu d'autre désir que de se "dépasser" elle-même, un peu comme la modernité. Le temps des ministères de la Culture correspond exactement au temps où celle-ci s'est retournée bathmologiquement en son exact contraire, comme ces cellules malignes qui prolifèrent pour mieux se détruire. Pas besoin de sortir de revolver : la Culture s'est elle-même suicidée, par un mouvement préventif d'une exquise politesse. On n'a pas assez remarqué, me semble-t-il, la chronologie significative qui a fait succéder André Malraux à Marthe Richard : l'aviatrice espionne a "fermé les maisons closes" (tout de même un exploit sémantique remarquable qui pourrait en remontrer aux enfoncements de portes ouvertes de l'art contemporain !) alors que le fumeur d'opium a ouvert des maisons dont le nom même allait contribuer à effacer durablement de la mémoire des Français ce dont elles étaient censées être les demeures. Dans l'un et l'autre cas (les dieux sont facétieux !), il y a comme un goût de magie noire et ironique : en voulant cacher les prostituées on les a exposées dans la rue, et en voulant montrer et démocratiser la culture on l'a reléguée dans les catacombes, à destination de quinze personnes.) Bref, Laurent Goumarre et Frédéric Martel sont les grands oubliés du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, mais je ne me fais pas beaucoup de souci pour eux, les remaniements ne sont pas faits pour les chiens, et au jeu des chaises musicales, les radio-mutins de Panurge ne sont évidemment pas les plus mauvais.

J'ai un peu honte de le faire maintenant, après ce qui précède, mais j'ai tout de même envie de dire un mot de la mort du "baryton" de Laurent Goumarre. La nouvelle de son décès m'est parvenue alors que j'étais en voiture, hier, au début de l'après-midi. On se trouve toujours un peu ridicule en proclamant que la mort d'un grand artiste nous peine et atteint en nous quelque chose de profond, et j'ai personnellement toujours un peu de mal à le croire, quand j'entends autrui me faire part de ce genre de sentiments. Et pourtant. La mort de Fischer-Dieskau m'a angoissé, en plus de me toucher au cœur. J'ai physiquement senti le doigt de la mort (j'ai eu l'impression que je comprenais de quoi il était question). Il était un modèle pour moi, quelque chose comme un père lointain, un père qu'on s'est choisi, après mûre réflexion. (Je me souviens encore de ma colère, il y a plus de trente ans, quand j'avais lu son nom sous la plume de Roland Barthes. J'étais rentré à la maison scandalisé et j'avais lu le passage à mon amie, en lui disant que Barthes ferait mieux de se taire, et (je me souviens encore de ce trait) qu'il se conduisait comme tous les amateurs (je crains d'avoir employé des mots plus brutaux) qui ne comprennent pas de quoi il s'agit, quand ils parlent de musique. J'avoue qu'à l'époque je ne connaissais pas du tout Panzéra, et qu'il m'est arrivé plus d'une fois d'avoir honte, par la suite, en pensant à ma fureur d'alors. Pourtant, je continue de croire que Roland Barthes avait tort.) L'angoisse dont je parle vient peut-être du fait qu'un des derniers musiciens (au sens où j'entends ce mot) m'a quitté (je ne dis pas "nous" a quittés, car je me fiche éperduement qu'il ait quitté le reste du monde), je ne sais pas, mais le fait est que c'est comme si j'avais alors contracté une maladie incurable. Je me suis senti affaibli, fragilisé, vulnérable, je veux dire beaucoup plus vulnérable qu'auparavant, et j'ai failli garer la voiture sur le bord de la route, afin d'encaisser le coup. Pas réellement triste, mais vraiment atteint, et un peu en colère, comme lorsque les très proches nous font comprendre qu'ils ne tiennent plus vraiment à la vie, malgré qu'on soit là à les supplier de "rester pour nous". Je connais son Schwanengesang et son Winterreise par cœur (je parle de ceux qu'il a enregistrés avec Gérald Moore), et j'entends encore mon maître Alsina me demander d'imiter la voix de Fischer-Dieskau, dans tel ou tel passage de piano que je ne parvenais pas à rendre comme il le souhaitait. Ce musicien-là a été si important, pour ma génération, qu'on ne sait pas quoi en dire réellement, tellement il a innervé et nourri (tenu, à distance) notre travail de chaque jour. Il restera pour moi associé à Elisabeth Schwarzkopf ; c'était les deux modèles indépassables, ceux en tout cas qui m'auront fait comprendre, et sentir, que la musique est bien plus que du son, bien plus que du plaisir, et infiniment plus que la maîtrise d'un instrument, même s'ils étaient paradoxalement tout entiers du côté de la maîtrise instrumentale. Il faut l'avoir vu faire travailler sa femme, la magnifique Julia Varady, pour comprendre sa morale d'homme et de musicien, et pour savoir qu'avec lui, qu'avec eux (je parle de l'espèce de couple symbolique qu'il formait avec son aînée, Schwarzkopf) un monde a péri à jamais. À force, on ne se rend même plus compte qu'on est un étranger sur Terre et dans son propre pays, quand ruines et tombes sont devenues les seules choses réelles. L'Absence est devenue le mode d'être "par défaut", comme on dit sur Internet.

Schwarzkopf d'un côté, Warda de l'autre, et au milieu, un baryton disparu… Ce n'est pas de la nostalgie que je ressens aujourd'hui, c'est de l'effroi

samedi 3 septembre 2011

La Dramaturgie en jean


« Lorsqu'elle traversera vos chambres avec des couteaux de boucher, vous saurez la vérité. » (Heiner Muller)

« Le festival de Cannes sera mauvais. » (Guy Debord) Ce qui était vrai dans les années 50 est encore plus vrai aujourd'hui. Le festival de Cannes est, par définition et par destin, mauvais, et il le sera toujours. Un festival qui accueille si généreusement les Sami Naceri de tous bords, et qui sans doute ferait un triomphe à Yannick Noah, s'il lui venait à l'idée de s'intituler acteur, comme il s'est intitulé chanteur et homme de bien, est forcément un festival de la connerie et de la laideur. La connerie monte les marches, chaque année, comme un seul homme. Dommage que l'ascenseur social soit en panne, ce moment grotesque et d'une coruscante vulgarité serait plus vite passé si ces tristes bouffons pouvaient s'envoyer en l'air en appuyant sur un bouton, au lieu de traîner en route et d'encombrer le passage. Je suis absolument pour les mines anti-personnel dans tous les festivals de Cannes. Autant nous avons envie de susurrer à l'oreille de nos "jeunes" qu'ils n'ont qu'à prendre l'escalier, pour arriver, autant ces merdeux décorés nous semblent bons pour un monte-charge collectif et rapide, du genre de ceux que Sarah Winchester aurait pu imaginer dans sa maison aux esprits. Qu'on les attire là-bas une bonne fois pour toutes, qu'on les fasse monter, monter, et encore monter, qu'ils crèvent le plafond de leur palais, qu'on les envoie dans le Grand Nuage de Magellan, avec une caisse de champagne et des petits fours de chez Fauchon, ils ne se rendront même pas compte qu'ils ne sont plus sur Terre, puisqu'ils n'y sont jamais réellement.

« Être à Cannes »… Dans ces trois mots se résume à peu près toute la vulgarité de l'après Société du Spectacle. Quand on pense qu'il y en a que ça fait rêver… Ces heures de boucan, de parfums mélangés, de bagnoles m'as-tu-vu et de décolletés désespérants seraient donc le rêve de milliers de Français ? Je pense à toutes les épilations précipitées, à toutes les ruptures, à toutes les scènes de ménage, à toutes les crises de nerf, à tous les désespoirs, à toutes les larmes et les rires nerveux que ce petit voyage de Paris à Cannes aura suscités, et je m'en réjouis énormément. Le festival de Cannes, c'est un peu notre tout-à-l'égoût social, mais un tout-à-l'égoût à ciel ouvert, un tous à l'égoût qui coule au milieu de la cité, comme au Moyen Âge. Nul ne doit en ignorer, chacun doit en sentir les effluves dans son salon, c'est cela la démocratie qui gagne, non pas que chacun puisse espérer le meilleur pour lui, mais que le pire soit partagé par tous, sans possibilité de s'en préserver. Odeur de merde pour tous, ou bien rien ! Internet, c'est tout à fait ça : vous vous croyez à l'abri derrière vos murs, vos frontières, vous croyez avoir fermé vos volets, vous pensez qu'une fois venu le soir, vous pouvez tirer un trait sur le monde et avoir la paix ? Le monde vient à vous, jusque dans la chambre des enfants, il palpite, il clapote, il déborde, il suinte. Les yeux et les oreilles ouvertes en permanence, voilà le beau cadeau que nous a fait la merveilleuse technologie. Un bruit ininterrompu, lancinant, indifférent, la théorie infinie des bits s'est installé dans votre intimité exactement comme la merde courait dans les rues du Moyen Âge. Il faut faire avec. Le mari veut tirer un coup ? Impossible, maman est sur son blog. Même les scènes de ménage ont du plomb dans l'aile : on continue à s'engueuler, parce qu'il faut bien se raccrocher à de vieux schémas, mais on sent bien que le cœur n'y est plus. La web-cam pourrait reproduire la chose dès le lendemain en Corée ou en Estonie, le fiston pourrait nous faire un procès… La barbe !

« Être à Cannes », aller au Carnaval de Rio, écouter les Tambours du Bronx, faire du Vélib, traîner sur Facebook, se faire incinérer, se faire une toile entre potes, courir voir la dernière expo au Grand Palais, tweeter, tchatter, texter, respecter l'afemme-et-les-minorités, éclectiser, bloguer, se mobiliser, investir, on voit bien que nos contemporains aiment marcher en groupe, faire les mêmes choses au même moment, aimer les mêmes choses, détester les mêmes choses. Ils n'ont jamais été aussi conformistes, aussi soumis à l'ordre, grégaires et moutonniers, que dans ces temps où chacun pense se conformer absolument à son propre désir. C'est ça qui est très fort. C'est là qu'on s'aperçoit que la Technique a permis quelque chose que les plus terribles des régimes politiques du XXe siècle n'arrivaient pas à obtenir : la soumission volontaire. C'est de gaieté de cœur (semble-t-il) que nos "mutins de Panurge" empoignent la techno-cravache qui les fait ressembler aux pénitents chrétiens des vieux siècles dont ils aiment tant à se gausser. Ils leurs ressemblent fort, la laideur et la veulerie en plus, mais ils ont cassé tous les miroirs qui leur permettraient de le savoir ; leurs miroirs à eux n'ont plus qu'une seule fonction, celle qui consiste à se trouver très beaux en toute circonstance. Leurs maîtres, s'ils existent, n'en reviennent sans doute pas de tant d'empressement à se soumettre au licol. Quelle drôlerie, quand y pense : nous avons "fait la révolution", en 1968, pour obtenir toutes les libertés, et ce qui vient en droite ligne de cette révolution est une époque où la soumission atteint à une sorte de perfection. "Plutôt rouges que morts", disait-on alors, et le résultat est : rouges, morts, serviles, prosternés (prostrés), dociles, binaires. Comment des jeunes gens assoiffés de liberté ont-ils pu se muer en spectateurs-du-festival-de-Cannes ? Sans doute parce qu'ils n'aimaient pas la liberté autant qu'on voulait bien le penser. Comment peut-on donner à penser qu'on aime la liberté quand on aime le rock, la pop music, le reggae, et pour finir, la techno et le rap ? On pourrait évidemment essayer de croire que le festival de Cannes s'est transformé, qu'on est passé du festival de Cannes au festival des Connes, ces mêmes connes avec lesquelles on s'entretient tout à fait sérieusement, comme si elles avaient eu une fois dans leur pauvre vie la moindre, je ne dis même pas importance, mais la moindre utilité. (Que les quelques féministes égarées (mais c'est un pléonasme, une féministe étant par définition "égarée") ici ne s'offusquent pas trop vite : je dis connes en englobant les mâles, qui sont aussi des connes, et peut-être même les connes par excellence.) Mais non, le festival de Cannes ne s'est pas dégradé en un potage de vermicelles pour minets dégénérés, il l'a toujours été, et il est l'un des axes selon lesquels se meuvent les troupeaux affolés de nos déjà toujours vieux Festivus. Je crois qu'il s'agit d'une des artères principales de la circulation petite-bourgeoise.


Il existe désormais à la radio une émission quotidienne que je trouve merveilleusement emblématique de la situation — qu'on hésite à appeler "culturelle". Elle s'appelle Le Rendez-vous, et c'est Laurent Goumarre qui la présente, le soir à sept heures. Ces gens-là sont les enfants du Festival de Cannes. Ils font partie de ce monde qui consacre forcément deux semaines d'antenne à parler d'une manière exhaustive du festival de Cannes. Le contraire leur paraîtrait inconcevable. Mon ami Laurent Dramaturgie Goumarre a du talent, et son émission, je n'hésite pas à le dire, a du talent. Je l'écoute régulièrement, elle me fascine. Elle me fascine parce que tout dans cette émission nous dit : « Votre monde est caduc, votre monde est (du) passé, il est derrière nous, nous qui sommes le monde d'après. » Ces jeunes gens ont si bien couru (ce ne sont pas eux qui ont couru, bien sûr, mais leurs parents) qu'ils ont laissé le vieux monde derrière eux, qui n'essaie même pas de se rattraper lui-même. En cela ils sont bien les héritiers de 68, ces jeunes gens aux mains dans les poches. Soir après soir, Mathieu Conquet, je crois, le "spécialiste-musique" de l'émission, convoque là de très grands pianistes "classiques", des chanteuses de ce qui ne s'appelle plus "variété" (mais qui en est, et qui est même de l'avariété), des sopranos, des barytons, des rappeurs, des groupes de rock, de post-rock, de néo-rock, de reggae, de salsa, de tango, de fado, de hip-hop, de funk, de "métal", de métal décadent, de turbo-funk, etc. C'est fascinant. C'est fascinant parce qu'il s'adresse, ce Mathieu Conquet, à tous ces gens, ô combien dissemblables, pense-t-on, de la même manière. Qu'il reçoive Anne-Sofie von Otter ou Cindy CyberCrotte, il leur parle le même langage, il a la même déférence, la même bienveillance, et surtout, la même connaissance de "leur travail", de leur carrière, de leur vie, de "leurs problématiques vocales", de leurs problèmes existentiels, de leurs "philosophies". Ils sont, ces nouveaux "producteurs", extraordinairement renseignés. J'imagine que chacun de ces "artistes" doit se sentir très bien reçu, et il l'est, la plupart du temps, pris séparément, il n'y a pas grand-chose à lui reprocher, à ce brave Mathieu Conquet (ah si, un piano déplorablement enregistré, qui sonne comme une épouvantable casserole ! Les pauvres pianistes, s'ils s'écoutent, après coup, doivent être bien dégrisés*…). C'est l'impression d'ensemble qui est sidérante, terrifiante. Ces gens-là, les animateurs de l'émission, ont parfaitement réussi leur coup, il faut leur reconnaître ce talent : avec eux, nous sommes de plain-pied dans le monde d'Après, ce monde où les hiérarchies, les frontières, ont été définitivement abolies, à tel point abolies qu'on a peine à se rappeler qu'elles ont existé un jour. Ils réussissent tout simplement parce que pour eux tout cela ne fait aucun doute, aucun pli. On a donné un grand coup de fer à repasser sur la nappe de l'art, du temps, de l'histoire : tout est propre, droit, lisse, sans solutions de continuité, d'une seule pièce, d'un seul tenant. Ils ne portent pas les blouses blanches qu'on aurait pu imaginer de la part de pareils équarrisseurs, mais c'est seulement parce que le Jean en tient lieu. Ils sont les enfants réussis du 1984 d'Orwell. Nous avons rendez-vous avec la Lune, avec ce monde lunaire, ce monde que tout en nous voulait éviter, qui est pire que la mort, puisqu'il est une mort dans la vie, une mort paisible, cool, propre, sympa, une mort couchée, grise, une mort qui jamais, jamais, ne pourra aimer un Beethoven, un Schumann, quoi qu'elle en dise. Le résultat de cette mort sympathique est qu'il est devenu impossible de faire une différence réelle entre Anne-Sofie von Otter et Cindy CyberCrotte. On les confond presque, et même tout à fait, certains jours. Les jeunes gens qui animent l'émission s'y entendent pour les faire parler de la même manière, pour leur faire proférer à peu près les mêmes discours, l'effet est garanti, ce sont des virtuoses. Un autre résultat, plus inquiétant encore, celui-ci, est l'apparition d'une nouvelle race d'artistes, qu'ils contribuent à fabriquer très efficacement. Si les mélomanes avaient déjà muté, et depuis quelques années, nous avions encore, jusqu'à présent, des pianistes "classiques" qui écoutaient (au moins principalement) de la musique "classique". J'avais déjà connu, il y a quelques années, de ces jeunes musiciens "classiques", parfois très bons, qui écoutaient beaucoup de "musique" (c'est-à-dire tout ce qui n'en est pas), et qui d'ailleurs en étaient très fiers, mais ils étaient relativement exceptionnels. Mais nous n'en sommes plus là, dorénavant, Laurent Dramaturgie Goumarre et ses amis nous présentent des pianistes "classiques" qui jouent aussi (autant, sinon plus, que Beethoven ou Debussy) de "la musique électro" ou d'autres choses du même acabit. Tout cela, apparemment, cohabiterait sans heurts sous les nouveaux crânes de ces néo-humains. Il s'agit bien de mutation, et nous ne faisons qu'entrevoir où celle-ci va nous conduire. J'imagine Arrau, Cortot, et même Pollini, à qui l'on demanderait si, en bis, ils ne pourraient pas nous jouer le dernier tube techno à la mode. Mais bien sûr, on ne leur demandera jamais, et pas seulement parce que les deux premiers sont morts. J'en déduis que Pollini est en sursis, en coma dépassé, comme nous. Ce qui passionne Laurent Goumarre, par exemple, lorsque Leif Ove Andsnes se présente face à lui, est "quelle est la dramaturgie qui pour autant a présidé à la composition de [son] programme". Et tous, journalistes comme pianistes, de sembler parfaitement à l'aise avec les trente deux sonates de Beethoven ou avec l'opus 25 d'Arnold Schönberg : pour un peu, on croirait vraiment qu'ils les écoutent tous les jours, et qu'ils sont incollables sur la musique spectrale… Le communisme avait pour ambition de dépasser la société de classes, et je crois bien qu'il a réussi, contrairement à ce qu'on nous soutient tous les jours, seulement ce ne sont pas seulement les classes sociales qui ont été "dépassées", transcendées, laissées dernière nous, mais toutes les catégories de l'ancien monde, y compris le sexe, comme on le voit depuis peu. Quand un monde a perdu ses antagonismes, ses (vraies) différences, sa (vraie) diversité, donc ses lignes de force, il convient de "réactualiser" le tout par un artifice, et c'est que Laurent Goumarre appelle la dramaturgie, je crois, et c'est ce qu'il réussit magnifiquement à mettre en scène, sur-le-fil-de-l'actualité, chaque soir, sur "France-Culture".

Bien que tout le monde s'en réjouisse, je n'en doute pas une seconde, je frémis en pensant à ces "nouveaux musiciens" qui continueront pourtant à nous interpréter l'opus 111, comme si de rien n'était… Et l'opus 111 nous aurons bien, en effet. Personne ne verra la différence…


(*) Dans ce petit détail du piano enregistré avec un son "pop", même quand le musicien joue les Kreisleriana, réside peut-être le dernier indice qui trahit leur véritable culture. Mais je suis certain que ce léger "défaut" (ultime scorie du réel qui tente de s'incruster…) sera bien vite corrigé, car le mal dont je parle à propos des mélomanes et des musiciens, on ne voit pas pourquoi les ingénieurs du son (ou les metteurs en onde) n'en seraient pas eux aussi victimes, et les victimes très consentantes, on s'en doute.