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dimanche 11 février 2024

À l'aube

 


Vite, éteindre la lumière électrique pisseuse du plafonnier, qui salit l'émerveillement vital, même si le jour naissant suffit à peine à y voir. Ces premiers moments sont les plus précieux. Je regrette d'écrire désormais par le truchement d'un ordinateur, car cela m'oblige à subir l'impitoyable lueur de l'écran, cette lueur qui dresse un mur entre le plaisir et les mots qui me viennent. J'aime la lumière de l'aube qui grandit peu à peu et imperceptiblement sur la page blanche du cahier, créant un contraste avec le noir de l'encre qui semble se détacher avec peine du néant dont elle était encore consubstantielle, l'instant d'avant. Je crois vraiment que les meilleures pages que j'ai écrites l'ont été à l'aube. Je me revois, dans le silence de la cuisine de la Closerie, sur la table en formica jaune, ou bien dans le TGV de 6h30 qui me ramenait de Paris en Haute-Savoie. Comme j'ai aimé écrire dans ces moments où les mots tracés sur la page semblaient sortir du vide et de la nuit ! Alors, on a la sensation intime du calligraphe qui d'un trait sépare le non-sens du sens, le rien du quelque chose, la forme de l'informe. Se glisser d'un geste entre deux mondes, repousser doucement les bords de la réalité pour exister un peu, dans le frémissement du ténu. L'aube et le crépuscule sont des moments aussi dangereux que féconds. On peut y sombrer autant qu'y trouver une échappée salvatrice : accéder à la Parole. Mais c'est toujours fragile, toujours miraculeux.

La sixième Invention en mi majeur, la mouvement contraire syncopée, par laquelle j'ai longtemps commencé mes journées, parce qu'elle donne du toucher une version précise et centrée, dansée et parlée à la fois, fondée sur les gammes et le rythme, et qu'elle oblige à un contrôle extrêmement strict et mesuré de l'enfoncement des touches. Passer ensuite du mi majeur au do dièse mineur, à la fugue à cinq voix du premier livre du Clavier bien tempéré (BWV 849), et donc garder les quatre dièses à la clef, car les deux tonalités de mi majeur et de do dièse mineur impriment aux mains une géologie digitale singulière qui m'a toujours rassuré, tenu que l'on est par les deux massifs de touches noires, d'un côté fa dièse et sol dièse, de l'autre do dièse et ré dièse. Être pianiste, c'est aussi cela : avoir avec les tonalités un rapport charnel et digital, organique, qui est suscité par ces deux matières antagonistes du clavier : le noir et le blanc, l'ébène et l'ivoire, le haut et le bas, le creux et le relief. Sibelius a composé un quatuor à cordes dont le sous-titre est Voces intimae, voix intimes, ou, pour être plus exact, voix intérieures (mais l'ambiguïté ou la proximité entre intime et intérieur est évidemment riche de sens). Jouer au clavier une fugue de Bach à cinq voix, c'est précisément pénétrer physiquement dans l'intimité des voix, c'est se mouvoir à l'intérieur du réseau vocal qui entrecroise ses lignes, ces lignes dont chacune est dépendante des autres tout en conservant son identité propre, sa vocalité singulière. C'est la beauté indépassable du contrepoint, lorsqu'il est écrit par un musicien tel que Jean-Sébastien Bach. 

« Toute grande passion débouche sur l'infini », écrit quelque part Michel Houellebecq. C'est ce que je ressens le plus souvent en écoutant Jean-Sébastien Bach. Il y a tant de passion (à tous les sens de ce terme) dans sa musique, mais c'est une passion délivrée de l'hystérie et de la vanité ! Le contrepoint, porté à cette hauteur, avec cette exigence, c'est une irrésistible avancée dans la connaissance. Chacune des voix de la fugue semble nous dire : avance, avance encore, avance toujours, et tu sauras. Les voix d'une fugue sont autant des voix qui parlent que des voix qui écoutent, qui écoutent jusqu'à l'infini. Les mains se meuvent à peine, il n'y a aucune de ces extravagances de la musique romantique, pas de virtuosité au sens d'acrobatie, de saut, de déplacement, les bras restent sagement près du corps, le son provient d'une corde à peine frappée, les notes durent exactement ce qu'il faut, le piano se fait chanteur, ou plutôt souffles, il énonce, pas à pas, note après note, et il s'efface autant qu'il peut devant la nécessité et la continuité du chant, il tient la « corde de récitation ». Ça crée de l'harmonie, des harmonies ? Elle est presque superfétatoire, elles sont presque de trop. Je dis bien presque… On a beaucoup glosé sur la signification, sur les significations du mot « tempéré », dans le titre « clavecin bien tempéré », qui font référence au « tempérament » (la manière d'accorder les instruments à clavier, et donc aux possibilités de moduler), mais, en écoutant cette fugue en si bémol mineur (BWV 867), une autre signification vient à l'esprit, la « tempérance ». Les trois premières notes du Sujet de la fugue, qui inaugure la pièce, Si bémol, Fa, Sol bémol, ouvrent l'espace vocal (et la main) d'une manière déchirante, certes, mais aussi avec une simplicité et une modération exemplaires. Bach sépare d'un silence les deux premières notes (Si bémol et le Fa) du Sol bémol, qu'il fait intervenir à l'octave supérieure, créant ainsi la dissonance (neuvième mineure, ce qui est énorme, quand on chante) qui sera le moteur caché de la fugue. Mais cette tension reste discrète, à cause du silence qui sépare le Fa du Sol bémol. Autant les deux premières notes font à l'évidence partie de la tonalité, en constituent même les deux piliers les plus puissants (tonique et dominante), autant le Sol bémol aigu a l'air de surgir de nulle part. C'est pourtant lui qui va donner naissance à la mélodie diatonique — très calme en valeurs égales — qui descend et qui remonte (Fa Mi Ré Do Ré Mi Fa), en prenant appui sur le Fa, qu'elle finit par dépasser pour aller jusqu'au Sol bécarre, juste après l'entrée de la première Réponse. Les plus belles fugues de Bach, à mon sens, sont celles, en style ancien, qui économisent les figures et les mouvements, et qui tirent le maximum d'un matériau minimal, celles qui, pour le dire autrement, sont moins instrumentales que vocales. C'est quand Bach va puiser dans la tradition la plus éloignée, dans les siècles des siècles, qu'il est le plus profond et le plus authentique. C'est lorsqu'on se rapproche de l'immobilité instrumentale que les mouvements de l'âme sont les plus intenses et les plus vrais, en tout cas les plus signifiants. 

La musique de Bach à son meilleur nous fait entendre le monde éclairé d'une lumière qui sourd des choses elles-mêmes. C'est je pense pour cette raison qu'on parle si souvent de Dieu à son sujet. Il n'a pas besoin d'intermédiaire pour accéder à l'essence du Réel, et c'est ce pouvoir unique qui nous semble sans exemple. À son écoute, une force intérieure se révèle en nous qui nous surprend et nous apaise. Il purge la parole de toutes ses scories, il éteint la lumière électrique et nous rend attentifs au jour naissant à l'intérieur de nous. Sa musique donne à l'auditeur l'impression d'un flux musical ininterrompu, alors qu'elle est composée plus que toute autre musique. C'est la suprême élégance de Bach, que de rendre invisible la façon de ses élaborations vertigineuses. C'est le contraire d'un théâtre : il n'y a pas des signes, il y a seulement Le Signe, à la fois limpide et indéchiffrable, et terriblement silencieux.

« C'est du vide qu'émerge la présence des choses. » Personne plus que Jean-Sébastien Bach n'a su rendre sensible la présence de l'envers des choses. Je suis assez d'accord avec Zhu Xiao Mei qui pense que Bach a volontairement laissé l'Art de la fugue inachevé. Comment mieux que par un silence vertigineux rendre palpable l'infini qui plonge l'auditeur du dix-neuvième contrepoint inachevé (une fugue à trois sujets), à la mesure 239 ? Laisser en blanc ce qu'on ne peut dire… Quelle meilleure conclusion, pour un génie tel que Bach ? Et puis, "Fugue" veut dire fuite


« Über dieser Fuge, wo der Nahme B.A.C.H im Contrasubject angebracht worden, ist der Verfasser gerstorben. » (Carl Philipp Emanuel Bach)

dimanche 26 novembre 2023

Intermezzo et défunts

« Aliza Kezheradze (géorgien : ალიზა ქეჟერაძე ; 11 décembre 1937 à Tbilissi – 18 février 1996 à New York) est une pianiste géorgienne et professeur de piano. Elle avait été l'élève d'Alexandre Siloti (lui-même élève de Franz Liszt). Professeur d'Ivo Pogorelić, elle l'a épousé en 1980 bien qu'ils aient vingt et un ans d'écart. Elle est morte d'un cancer à l'âge de 59 ans. »

J'écoute les sonates de Scarlatti de Pogorelich. 

Hier, j'ai appris la mort de Carlos. Il est mort au mois d'août, mais je n'en savais rien. C'est en voyant qu'un concert hommage est programmé à la radio que j'apprends sa disparition. 

J'ai écouté les entretiens qu'Ivo Pogorelich a donné à Judith Chaine sur France-Musique. 

Un rêve atroce m'a réveillé ce matin à sept heures. Quand je dis “un rêve atroce”, ce n'est pas d'un cauchemar qu'il s'agit, et j'aurais préféré faire un cauchemar. 

J'écoute les Scherzos de Pogorelich.

Ce rêve était placé sous le signe du Blanc. Je revenais « à la maison », sans doute après une longue absence. Je retrouvais une maison familiale complètement différente de celle que je connaissais. Tout était impeccable. Impeccablement rangé, impeccablement propre et impeccablement élégant, impeccablement moderne, aussi. Le luxe était partout, mais c'était un luxe extrêmement sage, et même chirurgical. Le sol d'une des pièces de la maison était recouvert d'une moquette blanche et bouclée, très épaisse, ce qui constituait une surprise énorme, pour moi, car nous n'avons jamais été moquette, à la maison. Je passais de pièce en pièce avec un sentiment de malaise intense, plus même qu'un malaise : une infinie tristesse et une grande angoisse s'abattaient sur moi. Toutes les pièces étaient blanches, blanches du sol au plafond. Même les meubles étaient blanc, même la chaîne Hi-Fi, très sophistiquée, et qui fonctionnait à la perfection (ce qui, je ne sais pourquoi, me pinça le cœur), comme tout ce qui se trouvait dans cette maison. J'allais de pièce en pièce avec un sentiment d'irréalité et d'abandon douloureux. Je ne me sentais pas du tout chez moi, et pourtant je m'y trouvais, indubitablement. Je voyais mes frères et sœur, qui avaient l'air, eux, de trouver que tout cela était bel et bon, et, pire que ça, normal : ils semblaient affirmer, du simple fait de leur présence, qu'il était impossible de vivre autrement. Simultanément, je sentais une leçon de morale qui montait de toute part, qui émanait des murs même de la maison, et qui semblait dire : « Voilà la bonne manière de vivre, et la seule. Tu ferais bien de le comprendre, et de t'y conformer, si tu veux avoir une place ici. » Autant dire que leur regard sur moi était tout sauf bienveillant ou affectueux. Ils étaient les nouveaux maîtres, et j'étais un intrus, un pauvre hère qu'on accueille parce qu'il le faut bien, mais qu'on ne peut que tolérer. Et puis il y eut le moment le plus douloureux, qui m'a réveillé car je n'ai pas pu endurer cette souffrance : le face à face avec ma mère, qui avait un visage totalement inconnu, à la fois fade et neutre — mais pourtant maussade, c'est le moins qu'on puisse dire. Elle n'eut que quelques mots pour me reprocher de n'être pas masqué. Elle aussi était habillée de blanc. Il y avait un chien, je crois, mais il avait l'air malheureux. 

J'écoute les Tableaux d'une exposition de Pogorelich. 

« Premièrement, une perfection technique allant de soi. Deuxièmement, une intuition de la façon dont se développe le son du piano, tel qu’il a été perfectionné par les pianistes compositeurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui concevaient le piano à la fois comme une voix humaine et comme un orchestre avec lequel ils pouvaient produire une grande variété de couleurs. Troisièmement, la nécessité d’apprendre à utiliser tous les aspects de nos nouveaux instruments, qui ont un son plus riche. Quatrièmement, l’importance de la différenciation. »

La journée avait pourtant bien commencé. Quand je parviens à dormir, tout va mieux. En plus, il fait beau, ce matin. Un beau temps froid et sec comme je l'aime. Extraordinaire Vieux Château ! On erre avec lui, hagard. Le sentiment du Froid… Le Chéran en hiver… La route de la Fuly en hiver, sous le soleil du matin, à pied, en arrivant de la gare, dans le dernier tournant… 

« Pour parler bêtement, c’est-à-dire comme un psychanalyste, vous avez un complexe d’illégitimité, c’est évident, mais le plus intéressant est que vous l’avez cultivé, sans vous en rendre bien compte sans doute. »

Après la mort de Jacques, il y a quelques semaines, voilà celle de Carlos. Il est mort en août, mais j'ai appris la nouvelle en voyant que France-Musique avait programmé un concert en hommage au compositeur. Le jardin est envahi d'une troupe serrée de très beaux oiseaux dont j'ignore le nom, gris cendré et bruns, ronds, au ventre parsemé de points plus foncés. Les feuilles du figuier blanchissent. Le vent est tombé. 

Quand j'écoute Pogorelich, j'entends le Po et le Go, mais pas le Relich. Il dresse des arrêtes dans le son, qu'il creuse au burin, faisant jaillir des gerbes d'étincelles (Bydlo). J'ai souvent du mal à savoir si son interprétation est très scolaire, ou très géniale. Un chariot polonais sur des roues énormes, attelé de bœufs. Ferme de Chavanod, en 1972. Je suis dans la salle de répétition, adossée à la cuisine, seul, je mets le disque d'Emerson, Lake and Palmer sur le tourne-disques : Promenade. La froideur et le tranchant des instruments électroniques me séduisent. C'est tout nouveau, impossible à comprendre. Je ne sais qu'en penser. Je garde mon plaisir pour moi. 

Jean-Claude Ellena parle de la mousse de chêne qui « sent le pubis féminin ». Les odeurs, voilà bien l'alpha et l'omega de la vie d'un homme, en effet. De là nous venons et là nous retournons. Du nez vers le nez, en passant par les oreilles. 

Carlos n'a jamais répondu à la lettre que je lui ai adressée au début de cette année. Il était peut-être déjà mourant, qui sait ? Je ne saurais jamais s'il l'a lue, cette lettre… 

Elle n'était pas belle, Aliza Kezheradze. 

« Le troisième mouvement ressemble à du rock and roll. C'est tellement amusant » dit Hilary Hahn du troisième mouvement du concerto pour violon de Sibelius. Je l'ai entendu à la radio par hasard, il y a quelques jours, ce troisième mouvement, et sa laideur m'a frappé. Que c'est lourd, bon dieu ! C'est drôle parce que j'aime beaucoup Sibelius (surtout ses cinquième et septième symphonies), et j'ai toujours aimé ce concerto, mais je n'entendais pas la laideur de ce mouvement, à cause ou grâce à ce qui précède. Je découvre que le musicologue anglais Donald Francis Tovey déclarait à propos de ce même mouvement qu'il s'agissait d'une « d'une polonaise pour ours polaires », et je ne puis qu'approuver. À bas le rock and roll ! À bas Johnny ! 

Lui, en revanche, est très beau. Ses yeux sont protégés du regard d'autrui par des arcades sourcilières en promontoire, de chaque côté de la glabelle. Yeux verts, oreilles loin derrière le crâne. « Oui, nous avions des examens de gammes ! » Il parle, avec un sourire, du conservatoire de Moscou. Il a une voix douce, séduisante, à la fois enfantine et princière. Elle lui dit qu'il est très doué, mais qu'il va devoir travailler beaucoup. Peut-être est-ce cela qui a séduit Ivo, chez elle : qu'il doive beaucoup travailler ? Elle n'aime pas la position de ses mains : il est très tendu. Il la regarde étrangement : personne ne lui avait fait ce genre de remarques jusque là. Il demande à la nièce d'Aliza Kezheradze, qui se trouve là : « Qui est cette femme ? » Il lui demande si elle est pianiste. Elle rit et ne répond pas. Il la demande en mariage alors qu'il n'a que dix-huit ans, et qu'il n'a pris que dix ou quinze leçons avec elle. Comme elle lui demande d'arrêter de dire des bêtises, il s'en va en claquant la porte. Deux ans après, ils seront mariés. 

Je pense à Sarah, jeune élève de Carlos que je croisais très souvent au cours, et qu'il a fini par épouser. Blonde, fine, enfantine, presque transparente : tout le contraire des femmes qui m'attirent. Pauvre Alicia, qui est restée sur le carreau (Alicia, la mère sans enfants, qui avait construit patiemment son génie de mari durant des décennies)… Que de blondes je croisai, moi qui n'aimais que les brunes ! J'ai connu trois Sarah. Une rousse, que j'ai élevée comme ma fille, clarinettiste ; une blonde, pianiste, et une brune, violoncelliste, dont j'ai adoré le corps et le prodigieux humus sexuel. 

Con mortuis in lingua mortua… Quatre minutes de musique impalpable, aux limites du son et du sens, la vie passée glissant comme un tapis fuyant sous nos pas hésitants dans une brume légère et trop claire. Baba Yaga, maigre et unijambiste, se nourrissant d'enfants. Nous sommes sortis des catacombes et nous dirigeons vers la Grande Porte de Kiev, après l'attentat contre le tsar Alexandre II. 

Ce jour-là, j'avais joué la suite opus 25 de Schoenberg, et je m'étais interrompu dans le dernier mouvement, comme un âne qui refuse d'avancer ! Je n'étais pas prêt, mais Carlos avait insisté pour que je joue tout de même. À cette audition assistaient des pianistes de renom, dont Gérard Frémy, que j'admirais, et j'avais été profondément humilié. Ce n'est pas que j'avais mal joué, non, c'est que la terreur m'avait pris au plein milieu de la gigue, et que j'avais été incapable de continuer. Je crois que de ce jour-là m'est resté gravée une profonde entaille dans mon estime-de-soi-pianistique. Le pire avait été les discussions, après, autour de pâtisseries (Carlos était très gourmand et Alicia encourageait ce penchant). Je me rappelle que nous avions parlé ce jour-là de Pollini et de Zimerman. J'avais été scandalisé, car ils semblaient tous d'accord pour dire du mal de Pollini (et du bien de Zimerman, par comparaison). 

Depuis deux jours, j'écoute Ivo Pogorelich, que je n'aimais pas du tout (enfin, je veux dire que je n'aimais pas du tout son jeu de piano). Le simple fait de l'avoir écouté parler longuement m'a amené à réviser mon jugement, ou plutôt, à le suspendre, et à l'écouter avec une tout autre oreille. En tout cas, c'est un personnage fascinant. Il a épousé Aliza Kezheradze, son professeur de piano, qui avait 21 ans de plus que lui. Elle est morte d'un cancer, en 1996, ce qui a plongé Pogorelich dans un silence qui a duré de nombreuses années… Je trouve ça intéressant, ce jugement qui ne cesse de se modifier, une vie durant (et tant pis pour l'enfonçage de portes ouvertes). Le scandale du concours Chopin, en 1980, je l'avais très mal compris. Moi je me disais : Bon, Argerich le trouve génial (et aussi Paul Badura-Skoda et Nikita Magaloff), c'est bien son droit, mais c'est aussi le droit des autres membres du jury de ne pas aimer ce jeu-là. Mais j'ai appris depuis qu'il y avait eu des magouilles politiques, c'est du moins ce qu'il affirme aujourd'hui, et je veux bien le croire. La réaction d'Argerich, qui avait démissionné du jury, prend donc un tout autre sens. Rendez-vous compte : au concours Chopin, les pianistes sont notés sur une échelle de 1 à 25. Eh bien Pogorelich, à l'avant-dernier tour, avait récolté des 0, ce qui l'a empêché d'accéder au dernier tour ! C'est tout de même terrible… (Mais on le voit mâcher du chewing-gum, à ce même concours !)

« La musique de chambre, c'est très bien, à condition qu'il y ait une chambre. »

J'écoute les préludes opus 28 de Pogorelich. Je commence à comprendre… (En tout cas, quand il joue le troisième prélude, il ne mâche pas de chewing-gum.) Et son huitième prélude est admirable. Papa adorait le septième, en la. Je ne comprenais pas. Maintenant, je sais. L'élégance, la civilisation. Le tact. La galanterie. Tout est là, en quelques notes précises et impeccables disposées délicatement sur le clavier. Tout ce qui a disparu. C'est très bien, à condition qu'il y ait une chambre… À condition aussi que la femme ait l'intelligence des sens et des odeurs.

Jardin silencieux. Le jour se lève. Je suis seul à assister à ce rituel. Chopin murmure, il faut tendre l'oreille pour entendre. Tout est à sa place. Miracle !

Carlos est mort, donc. Un de plus qui va désormais se trouver juste derrière mon épaule, à lire ce que j'écris, à savoir ce que je pense. Je ris car Jacques et lui se détestaient cordialement. Ou plutôt, Jacques détestait Carlos, qu'il trouvait prétentieux et arrogant, et Carlos méprisait Jacques. Ces deux-là n'avaient pas un caractère facile, c'est le moins qu'on puisse dire. À côté d'eux, je crois bien que je suis un ange. Ma vie pourrait se résumer à ces quelques figures mortes, dont la théorie a commencé à mes seize ans, dans une voiture broyée. Les pères… Il en reste un. Paradoxalement, et contrairement à la légende, c'est le plus facile à vivre, le plus gentil : le seul qui n'a pas de liens directs avec la musique. L'autre jour j'ai rêvé de Jacques. Un rêve terrible dans lequel il me disait que j'avais déçu « le monde entier ». Rien que ça… Je cultive mes complexes. Je les arrose, je les soigne. Je les réchauffe, en hiver. La goutte d'eau, l'infatigable goutte d'eau du quinzième prélude, l'enharmonie qui ronge les sangs et les images. Elle finit par tout emporter, elle nous sauve du ridicule, mais aussi du succès. Le type de séduction qui nous séduit se trouve à l'intérieur même de la roche, de la matière, du son. C'est le vide sombre qu'entourent les éléments. L'odeur qui reste quand ça ne sent plus rien. L'image absente. Sostenuto

Pogorelich sait aller lentement. Ce n'est pas donné à tout le monde. Il sait aller lentement parce qu'il est là dans chaque fraction du son, il n'a pas peur. Il fait partie de ces gens qui croient à leur étoile. Il joue quand le Maître parle en lui, ce qui donne à son jeu une puissance incomparable, quoi qu'on puisse penser de ses choix. Il faut entendre la manière dont il fait sonner le ré grave du dernier prélude, celui que Carlos aimait tant, qu'il nommait « Scriabine », à la toute fin. Je ne vois que Cortot qui parvienne à cette hauteur de vue, avec bien entendu de tout autres moyens, et surtout avec une vision du monde entièrement différente. 

L'importance de la différenciation ne va pas sans le sens de l'unité, sans quoi elle sombre dans le délire. Promenade. Le Vieux Château. Les Catacombes. 

Mes deux élèves, Pierre et Bruno, mathématiciens tous les deux, m'ont apporté un disque de Pogorelich, qu'ils adorent. Je ne sais plus de quoi il s'agissait, mais j'avais détesté : anti-musical, avais-je lâché, méprisant. On est bête, quand on est professeur. 

Il y a des pianistes qui sont des peintres et d'autres qui sont des sculpteurs. D'autres encore qui sont des poètes. 

En récital, l'opus 111 de Pogorelich dure quarante et une minutes. 

« J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible... »

Anti-musical toi-même ! Si au moins j'avais connu la gloire… Si j'avais pris le temps de souffrir avec intelligence… Si j'étais descendu en spéléologue dans les tréfonds du son et en avais remonté quelque chose comme une pierre noire… Si j'avais su… Le temps, lui, ne m'a pas raté. Il faut dire qu'il ne rate personne, ou presque. Et le plaisir s'oublie vite, au fond des vieux châteaux glacés… 

Je ne ralentis pas parce que je suis vieux et que mes forces m'abandonnent, au contraire, je ralentis parce que chaque nouvelle lecture s'enrichit : il y a plus à voir, plus à entendre, plus à comprendre. Chariot polonais sur des roues énormes, attelé de bœufs. Bydlo. Je laboure. La force de lutter contre le temps. La force des bêtes, la force des hommes. Soleil d'hiver. Si j'avais su. Sanglots des pierres que personne n'entend… 

Je rentre à la maison. J'écoute l'écho des voix passées. Je suis seul. Tant de blancheur m'éblouit. Toutes les images se confondent. Les vaches de la route de la Fuly, les noyers, les collines, les montagnes, plus loin, et ces odeurs qui m'emportent, déjà, le jardin, les arbres, la serre, les clapiers, les visages, l'escalier, la rumeur du matin qui monte à l'étage, dans la chambre calme et chaude. Il faut voir Karajan diriger Bydlo, le tuba au bout du bras, et les contrebasses qui remuent la lourde et tiède matière fumante : Où vont-ils, ces hommes ? Personne ne le sait. Il y a un chien, avec eux, je crois, mais il a l'air malheureux. Tout vient de la terre, tout monte de la terre, c'est comme une nuée lourde et lente. On se tient immobile, on attend quelque chose comme une transfiguration, l'apparition d'un visage, quelque chose qu'on reconnaîtrait ou dont l'incontestable vérité nous ouvrirait le cœur. 

À la fois comme une voix humaine et comme un orchestre avec lequel ils pouvaient produire une grande variété de couleurs… Même la plus belle des orchestrations, et Dieu sait que celle de Ravel est magnifique, ne nous offre pas la richesse contenue dans un piano joué par un véritable musicien, je m'en avise encore ce matin. Tout ce qu'on entend, tout ce qui passe à travers les mailles serrées du tissu pianistique sera toujours supérieur en qualité d'imagination, en richesse symbolique, en poésie, en ambiguïté et en absence, au plus merveilleux des orchestres qui nous oblige à entendre qu'une trompette est une trompette, un trombone un trombone, un violoncelle un violoncelle. 

Je commence seulement à entendre son legato, à le comprendre. Il parle d'objectivité. On sent qu'il cherche à se débarrasser de tout ce qui adhère trop facilement à l'interprétation, par paresse ou besoin de séduire. « Il ne respecte pas la musique. Il utilise les extrêmes jusqu'à la distorsion. Et il joue un peu trop la comédie » disait de lui Eugene List en 1980. Oui, il utilise les extrêmes, quoi qu'il s'en défende, mais c'est parce qu'il cherche à rejoindre le compositeur dans sa radicalité, car tous les compositeurs sont radicaux, on l'oublie trop souvent. On n'est compositeur qu'à la condition d'aller à la racine de ce qu'on entend, de ce que personne avant nous n'a entendu. On n'est interprète qu'à la condition d'aller à la racine de ce qu'on est, là où l'on oublie ce qu'on a entendu, où l'on se découvre dans le miroir sans se reconnaître. 

J'écoute son intermezzo en la majeur de l'opus 118 de Brahms. Quelle douceur ! Je le joue avec lui. Je m'épuise. 

Qu'aurait pensé Liszt, qu'aurait-il entendu ? Je ne sais pas. Alors je récoute sa voix, son rire, je regarde ses yeux, et je laisse flotter la musique autour de moi, sans plus penser. Elle prend toute la place.

lundi 5 février 2018

Blanche



Je suis blanche. Je veux dire : un suis une Blanche, je fais partie de la race blanche, enfin, non, pas de la race, puisque les races n'existent pas, mais la couleur de ma peau est blanche. Je suis née blanche, d'un père et d'une mère blancs. Je n'y peux rien. C'est ma croix. Je dois porter cette couleur blanche qui me fait horreur jusqu'à la fin de mes jours. La seule chose qui me console un tout petit peu de cette malédiction est que je ne me suis pas reproduite. Je n'ai pas d'enfants et je n'en aurai jamais. Je ne voulais pas leur transmettre cette infamie et ces privilèges, c'était au-dessus de mes forces. J'aurais lu dans leur regard de petits Blancs que j'avais bousillé leur vie, que j'avais commis un crime, ou pire qu'un crime (un crime, on peut l'expier), car je suis certaine qu'ils auraient été des enfants conscients des réalités politiques mondiales.

Évidemment, j'ai bien songé à me marier avec un homme de couleur, mais il n'est pas certain que nous n'aurions pas donné naissance à un petit Blanc. J'ai donc décidé de ne jamais avoir d'enfants. C'est la seule solution fiable à cent pour cent. N'empêche, mon petit ami est noir, et nous sommes très heureux ensemble. Il est un peu triste de mon refus de faire des enfants, mais il comprend mes raisons et il m'approuve.

Ma race me fait horreur. Si je le pouvais, je m'injecterais de la mélanine dans les veines. Je voudrais tant être noire. Les Noirs sont les seuls être civilisés sur Terre. Ils sont beaux, ils sont nobles, ils sont vaillants, courageux, robustes, et ils viennent d'un continent si mystérieux, si exaltant, si chaleureux ! Et ils ont tellement souffert, par notre faute ! 

Le racisme me fait horreur. Et les Blancs sont porteurs de racisme, comme les Noirs sont porteurs de noblesse. J'ai vécu dans une famille noire, quelque temps, et ce furent les seules années réellement heureuses de ma vie. Je me suis rasé la tête, pour ne plus avoir à supporter ces cheveux blonds. Je lis exclusivement des auteurs noirs, et au cinéma, j'essaie de choisir les films en fonction des acteurs. 

Je hais mes ancêtres, et les Blancs qui n'ont pas honte d'être blancs. Je ne peux pas supporter de les voir se conduire normalement, comme si le fait d'être blancs ne les culpabilisait pas. Je ne comprends pas cette attitude. Nous devons expier nos fautes, ça me semble tellement évident ! Nous avons fait tant de mal à l'humanité ! Même les animaux sont supérieurs à nous autres Blancs. Je préfère et de loin sauver un chien de la noyade qu'un Blanc ou une Blanche. 

Maintenant, quand je sors de chez moi, je porte une perruque afro. Je sais bien que ce n'est pas grand-chose, mais ainsi j'affirme ma solidarité avec le Peuple noir. À la maison, je suis toujours en boubou, et je ne mange que de la nourriture africaine. Je me suis abonnée au "Bouquet africain", pour pouvoir capter les chaînes de télé africaines, qui sont les seules qui m'intéressent. Je capte ainsi vingt-sept chaînes et cela me permet de ne quasiment pas voir de Blancs sur le petit écran. 

Je fais évidemment de la danse africaine, et je fais du bénévolat dans une petite association de quartier qui aide les Africains à obtenir des aides sociales. C'est un tel bonheur de parler avec eux, de les aider, concrètement, de leur venir en aide. Parfois, j'en invite certains à dormir à la maison, quand ils se trouvent dans une mauvaise passe. L'important est de leur montrer qu'on est solidaires, qu'on est de leur côté. Et je ne ménage pas ma peine. Mais ce qui m'accable est que je sais pertinemment que j'aurai beau faire, jamais je ne pourrai me laver de ma faute originelle. Être blanche me tue à petit feu. Je veux que la race blanche s'éteigne. Et j'ai bon espoir que cela arrive vite. 

Spinoza a dit : « L'ignorance n'est pas un argument. » Les Blancs doivent savoir qu'ils portent sur eux la marque de l'infamie, et qu'elle est indélébile. Ils doivent, s'ils ont un peu de conscience, s'effacer, laisser la place au monde qui vient, c'est-à-dire aux Noirs, porteurs d'espoir et de jeunesse. Mais je n'y crois guère. Ils sont bien trop égoïstes et sûrs de leur domination, ces salauds ! Ils veulent continuer à piller tranquillement les ressources de la planète, comme ils l'ont toujours fait. Non seulement ils ont fait le mal depuis des siècles, et même des millénaires, mais en plus ils voudraient rester les maîtres, alors qu'ils sont désormais ultra-minoritaires. Le vent de l'histoire va les balayer comme les détritus qu'ils sont, je n'ai aucun doute là-dessus. La seule chose que je regrette est qu'il est possible que je sois morte, ou en tout cas bien vieille, avant leur extinction totale. 

J'ai pris mes dispositions pour léguer le peu de biens que je possède à une famille africaine au Gabon, que je parraine. Tous les ans, je leur rends visite avec mon ami. Ces deux semaines sont la récompense de ma vie. Quand je vois les douze enfants de cette famille, tous si beaux, si gentils, si intelligents, je sais, alors, que je ne lutte pas en vain, et je suis la plus heureuse des femmes.

Marie-Amélie de Lensaint