Le mot tu est le motif.
Certains jours on sait. On sait qu’on est nul. Qu’il ne faut pas continuer. Vers quoi, vers qui se tourner, dans ces moments-là ? Ce n’est même pas que notre vie serait, est un désastre, de cela on sait à peu près s’arranger, on a l’habitude, et on sait aussi que les autres vivent dans des désastres similaires et qu’ils s’en tirent avec un art consommé de l’esquive qu’on ne songerait pas à leur reprocher. Savoir vivre, c’est esquiver. C’est faire que le vide ne prenne pas la place qui lui revient. C’est le reporter à une date ultérieure, jamais atteinte, sauf dans le trépas.
Au réveil, rien ne nous prévient que le jour sera différent. L’habitude nous porte d’une minute à l’autre ; nous sauve, croit-on. Les gestes sont les mêmes, l’invisible routine vêt l’heure qui vient d’une allure familière. Sept heures, et alors ? On connaît. Pourquoi y aurait-il autre chose ? Il fait doux. Le ciel est bleu. Le village est calme. La température idéale.
C’est toujours la musique qui vient mettre son doigt dans l’engrenage. Elle dit : Stop ! Arrête. Ce matin, c’est la cinquième pièce pour quatuor à cordes des Cyprès B. 152 de Dvorak, un andante, qui m’appuie doucement sur le cou et m’ordonne de ne pas continuer. Elle me courbe vers le sol : vers un point invisible. Il s’agit d’une vieille lettre retrouvée entre les pages d’un livre. Le texte des Lieder est de Pfleger-Moravský. Le compositeur était amoureux de sa belle-sœur, Josefina Čermáková, devenue la comtesse Kounicová, mais c’est la cadette, Anna, qu’il épousera. Je ne sais pas très bien pourquoi je note tout cela. Y a-t-il un rapport avec ce qui dans cette musique me touche autant ? Je ne le démontrerai pas.
Les Cyprès étaient des Lieder, à l’origine, des chansons sentimentales que le compositeur amoureux a ensuite transcrits pour quatuor à cordes. J’ai réellement découvert Dvorak il y a un quart de siècle, par l’entremise de ses quatuors, justement. C’est un monde enchanté vers lequel je reviens régulièrement. Ses symphonies sont magnifiques, beaucoup plus belles que je ne le croyais quand j'étais jeune, mais elles n’ont pas pour moi ce charme extraordinaire, qui me console et m’apaise tant.
Tous les hommes ont un jour retrouvé une lettre entre les pages d’un livre. La lettre ne leur était pas toujours adressée. J’ai rêvé cette nuit qu’une amie m’apportait un paquet assez épais de manuscrits que je recevais comme un trésor. Je vois encore le paquet, qui forme un pavé droit haut de trente centimètres environ, je sens le poids de l’objet. Il est fait de dizaines de petits cahiers pas tout à fait semblables empilés les uns sur les autres. On voit à leurs tranches que ces cahiers sont d’un autre temps. Ils ont des couleurs passées, gris, bleu, beige.
Amoureux… C’est le mot qui perce la membrane, qui arrête. Une lettre retrouvée, un mot tu. Une phrase dont les contours s’estompent dès qu’on s’en approche. Un double-silence plein la bouche, c’est ça, le récit de l’écrit tu, la trace de la carte non jouée, jouée à côté, jouée faux. L’écart. Nul et non avenu, mais pourtant signifiant, ô combien ! Le point invisible est bien là, on ne peut éviter ses effets, même si on ne le voit pas. Cyprès et si loin…
Peut-on composer sans être amoureux ? C’est peut-être la vraie question. La vraie question pour moi, bien sûr. Je n’irai pas sur ce terrain-là ; pas aujourd’hui, du moins. C’est mon point indicible. Le point nu, le point nul.