mardi 30 avril 2019

τέχνη


Silence.

Pigments, huile, colle, figures, mine de plomb, formes, visages, personnages, sentiments, rôles, humeurs, gestes, rimes, phrases, intensités, rythme, architecture, mélange, contrepoint, métaphore, transparence, harmonie, perspective, fiction, confrontation, illusion, gamme, accumulation, couleurs, lignes, jeu, liquidation, accords, dispersion, porosité, trope, arborescence, parallélisme, citation, mouvement, transport, image, désordre, concentration, monayage, induction, développement, croisement, coupe, superposition, soustraction, connotation, miroir.

Blanc.

– Quel serait l'équivalent d'un arpège, dans un texte ?

lundi 29 avril 2019

Que vienne la nuit



Il n'y a que le soir, quand je ferme les volets et que je sais que nul ne cherchera plus à me joindre, quand la nuit descend sur la maison, l'enveloppe, en recouvre d'oubli les murs et l'isole du reste du monde pour quelques trop courtes heures, que je suis vraiment heureux. Alors je me retrouve parmi les miens, et même s'il arrive que les moments qui viennent soient cauchemardesques, je les chéris entre tous.


dimanche 28 avril 2019

Ave Maeva


Prosper et Florencine, mari et femme, 86 ans, ont une petite fille qui se prénomme Maeva ! On les plaint. Maeva vient filmer ses grands-parents dans leur ferme. À côté de ça, Arielle Dombasle chante l'Ave Maria, les larmes aux yeux, avec une grosse croix en argent autour du cou. L'arrière-arrière-arrière grand-père de Florencine a acheté la maison en 1770 ; Florencine est née dans cette maison, Prosper, lui, venait d'un village situé à dix kilomètres de là. Mais à part ça, les Français de souche, ça n'existe pas.

On trouvait que ça lui allait bien, à Mémère,
D'être vissée à son siège de pédégère,
Pendant qu'on allait tirer des bords sur la mer
En compagnie des plus jolies de ses commères.

Ce n'est pas qu'elle faisait la fière,
Notre belle et blonde caissière,
Mais elle n'était plus si légère,
Alors qu'elle pissait du thé vert.

Pourtant, à demi-nue, singeant les bayadères,
À cheval sur le trône, comme un vieux fait divers,
Les yeux exorbités, la mamelle sévère,
Elle additionnait les poissons et les rosaires.

Qu'est-ce que l'interprétation idéale ? Sa disparition. Le phrasé sert à indiquer aux pauvres d'esprit où commence et où finit une phrase. Il faut leur prendre la main. On y reviendra. 

« Quand tout sera fini, quand elle ne pourra plus cacher son insignifiance derrière ces honneurs, quand elle sera au bord de la crevaison et regardera son portrait, comme Dorian Gray, je lui souhaite de se voir telle qu’elle a toujours été : une salope, une vieille salope, une putain de vieille salope, une sale putain de vieille salope. » Ah, dommage, ça a disparu des écrans… Ainsi que : « Vomissez sur vos femmes et sortez de chez vous. »

Rangez la thermite et écoutez le quinzième quatuor de Mozart avant que toutes les Maeva de France aient vomi sur vous. 

vendredi 26 avril 2019

Fardeau



Elles n'ont aucun respect, aucune estime pour leurs maris, elles n'ont aucune véritable "vie commune" avec lui, aucune conversation vitale, mais elles espèrent tout de même nous faire croire qu'il en irait autrement avec nous. Amant d'un jour, mari d'un autre. Les saisons passent mais l'essentiel reste : l'impossibilité d'aimer. Je ne sais si elles n'ont pas appris ou si elles manquent d'imagination. L'homme demeure un fardeau pour la femme. 

À intervalle régulier, elles s'installent dans la comédie de l'amour, parce que c'est le seul moyen qu'elles connaissent pour franchir certaines étapes. Mais bien vite elles en reviennent à leurs préoccupations naturelles. 

On pourrait également affirmer que cette incapacité à aimer provient d'un manque d'intelligence, mais comme je n'ai pas envie d'être arrêté par la police, je m'arrête là. 

mardi 23 avril 2019

Rendez-vous manqué

Une femme, c'est un texte à critiquer. Une grande histoire d'amour, c'est un grand texte à déchiffrer, à interpréter, à commenter. L'érotisme est affaire de connaissance.

Comment penser ce dont on ne fait jamais l'expérience ? On pourrait croire que je parle de la mort, mais c'est de la femme, que je parle, ou plutôt, de l'amour. On me répondra que parler de l'amour est différent de parler de la femme, des femmes, mais à cette objection je répondrai qu'un handicap profond et essentiel m'empêche de séparer l'amour et les femmes. Je dois en convenir, je ne sais pas les regarder autrement qu'à travers cette fenêtre. 

C'est en écoutant un philosophe parler de la mort que j'ai compris que ce rendez-vous là serait toujours manqué. « Quand elle est là, je ne suis plus là. Tant que je suis là, elle n'est pas là. » On dit très souvent que les femmes sont en retard aux rendez-vous qu'on leur fixe. C'est vrai. Mais elles sont tout autant en avance, aux rendez-vous qu'elles nous fixent. Le fait est que nous ne sommes jamais tous les deux au même endroit au même moment. Il s'agit d'un rendez-vous manqué par principe. Et si la raison en était que les femmes et nous ne sommes pas du même côté de la mort ? 

Ne peut-on rien dire de ce qu'on ne rencontre jamais ? Oh mais si ! Au contraire, les choses qui nous font parler sont précisément celles dont on entend parler (à la fois dont on veut parler, et dont on oit parler). Et si l'on désire tant en parler, c'est justement parce que c'est peut-être la seule manière d'y avoir accès, à ces choses qui nous échappent indéfiniment. En parler ne signifie pas qu'on dise quelque chose, certes, mais en parler est pourtant l'unique façon de s'approcher de la frontière et de regarder à travers la buée du malentendu. Les amoureux se parlent dans des langues qui n'existent pas, des langue insensées, qui ne font que redire encore et encore l'indicible ou le balbutiement. 

Et puis il y a le deuil… De la mort, qu'on ne rencontre jamais, on éprouve pourtant les effets, à travers l'épreuve du deuil : l'onde de choc de la mort traverse la frontière ultime et se propage parmi les vivants. On ne peut la connaître, mais on peut en ressentir le contrecoup, l'écho, comme une réplique ou un prolongement dans le vivant. De la même manière, l'amour qu'on ne rencontre jamais, ou plutôt, la femme avec laquelle nous sommes censés être ensemble dans l'amour qu'on ne rencontre jamais, avec laquelle nous ne nous trouvons jamais au même moment dans l'amour, nous pouvons tout de même en avoir une idée, dans cet instant détestable entre tous du deuil de l'amour. C'est quand l'amour est officiellement forclos, et à ce moment-là seulement, que nous pouvons l'apprécier. Mais comme aucun amour n'en vaut un autre, tout ce que nous pourrons dire à ce moment-là n'aura que l'oreille du sourd pour destin. Ce que je sais, je ne le suis pas. Chacun est le premier à aimer et ne peut s'autoriser que de lui. 

Proust parle des femmes qui ne sont pas notre genre, mais elles ne peuvent pas, être notre genre et provoquer le désir, puisque le désir provient d'une distorsion, d'un retard ou d'une avance, d'une impossibilité profonde à être avec et ensemble, d'une arythmie ontologique. Si la femme nous fait des avances, nous lui répondons avec l'éternel retard qui précipite son départ hors du lieu où nous arrivons pour y planter en grande pompe notre amour décalé et ridicule. Le lieu de la rencontre se situe en un territoire interdit. C'est la mort qui accueille, et l'on sait qu'il n'y a pas de meilleur hôte. 

Quand l'amour meurt, tout meurt. L'esseulé ou l'abandonné disparaît dans son propre reflet. Même le deuil n'en est pas un, puisqu'il ne peut être dit, raconté, transmis, sans qu'il ne soit immédiatement nié par ceux qui nous entourent. Ce n'est pas le leur, donc il n'a pas d'existence. On ne peut que continuer à souffrir sans but et sans le secours de la signification, de l'explicitation, de la résolution de l'énigme. On restera avec ce fardeau creux et innommable. Car on peut apprécier ce que l'amour fut, mais pas ce qu'il nous laisse en héritage, on peut le jauger à l'imparfait, mais pas au présent.

J'ai dit plus haut qu'hommes et femmes ne se tenaient pas du même côté de la mort. Nous avons, chacun de notre côté, un chemin à faire, vers elle, et ce chemin n'est pas le même. Il est symétrique mais dissemblable. L'un de nous deux marche à reculons, peut-être. Nos pas n'ont pas la même allure, ils ne pourraient se superposer, même si nous partions d'une même origine. De là sans doute vient que je n'ai jamais compris qu'on puisse faire de la musique avec une femme. L'unité de temps n'est pas la même. Un homme qui danse, s'il n'est pas génial, est ridicule. Il suffit d'écouter Mozart pour s'en convaincre.

« Tant que je suis là, elle n'est pas là. » Je suis donc trop là : c'est ma simple présence qui empêche la femme d'être à l'intérieur du cercle magique. (Je n'ai jamais pu oublier cette réplique du Diable au corps, lu très jeune : « Pourquoi ne me regardez-vous pas ? – Parce que vous me regardez trop. » (C'est l'homme qui regarde trop. C'est la femme qui ne regarde pas.)) Dès qu'elle pénètre dans le cercle, j'en suis exclu – et j'en suis exclu non pas parce je n'ai pas assez d'existence, mais parce que deux existants sont de trop. Tout se passe comme s'il y avait une quantité constante d'existence, et que cette quantité ne pouvait pas être altérée. 1 = 1, mais 1 + 1 = 0. Je suis de trop. Les histoires d'amour ont toutes la même fin, et cette fin, c'est le moment où la femme fait comprendre à l'homme qu'il doit s'effacer pour qu'elle puisse entrer à son tour dans le cercle. L'homme regarde trop, la femme ne regarde pas. Elle se laisse regarder, au mieux, ce que bien sûr elle fera ensuite payer à l'homme, une fois qu'elle aura absorbé l'énergie du regard de celui qui se laisse prendre pour un voyeur, à défaut d'être un voyant. Se laisser voir a un prix.

dimanche 21 avril 2019

Dimanche soir

J'ai un cours dans une heure. Comme d'habitude, pris de panique, je veux l'annuler. On devrait toujours avoir honte de donner un cours. Le pédagogue qui n'est pas suspect à ses propres yeux est un mauvais maître. Enseigner est toujours nécessaire et toujours dangereux. J'ai toujours envie de transmettre, et j'ai toujours honte de le faire. J'ai toujours envie de former un élève, mais j'ai toujours la sensation que j'y échoue – et c'est heureux. Ce n'est pas seulement le sentiment d'être un imposteur, qui me fait parler ainsi. Même un imposteur peut transmettre, former, aider à construire. Il m'arrive de parler comme si je pensais qu'il y a quelqu'un pour écouter. Le fou-rire qui me vient, après… On a cinq doigts. Deux fois cinq doigts. Il y a des fleurs entre les rails. Comment faire passer un monde dans ces cinq doigts ? Comment démultiplier ces cinq doigts de manière à ce qu'ils soient cinq cents, cinq mille ? Y faire entrer les rêves, la morale, l'amour, la discipline, le jeu, la désinvolture, les mathématiques, la danse, la voix, l'enfance et la prière. S'appliquer à éviter le désastre, même alors qu'il est désirable, arpenter la nuit de la mémoire, privilégier la finesse du trait et la nuance, et accepter la répétition sans oublier d'en être distrait. En estimant le poids et l'énergie de chaque note au plus près, ne pas ignorer ce qui en contredit la singularité pour qu'elle trouve sa place sans faire de l'ombre à ses voisines, pour qu'elle ne brise pas les phrases, pour qu'elle n'arrête pas la force du temps qui la rend indispensable. Jeter la première pierre… Recommencer… Noir. Bruits divers… Tension dans le poignet. Dos douloureux. Ventre mou. Arpèges sinueux, manque d'équilibre, pouces trop lourds, dérive dynamique, gamme bosselée, aplatissement de la sonorité, souffle trop court, agogique imprécise, obésité du discours, manque de précision rythmique, rubato filandreux, extase pointilleuse à répétition. Rien ne va. On n'y est pas, c'est quelqu'un d'autre, à notre place. Il n'y a rien d'imprévu dans le ratage. On connaît le répertoire. C'est comme prendre le train et rouler en sens inverse de la marche. Le paysage défile, on le reconnaît, mais non. Sifflet à vapeur. Nausée. Il était environ neuf heures du matin. Les femmes nues dans le hammam, le dîner de la veille, le chèque du loyer encore sur le bureau, et le tas de partitions qui monte jusqu'au plafond. On pourrait tout arrêter. Aller marcher au hasard, croiser des promeneurs, sourire et laisser les mains dans les poches en pensant au déjeuner. Parler tout seul, dans la garrigue, dans le vent. Quand le siècle bascule, quand les mères ne peuvent plus rien pour nous, quand le foyer s'éteint, et qu'il faut encore remettre ces dix doigts en jeu, un long et doux délire s'empare de notre sang. Personne n'écoute, par chance. Je m'arrête au soleil, assis sur une grosse pierre. J'entends les variations sur un thème de Beethoven, de Schumann. Arpèges frémissants que personne n'entend… Je n'ai plus envie de rire.

vendredi 19 avril 2019

La Fin


« Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, 
comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout 
est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on 
a tout perdu, que la ville brûle… ? » (Giraudoux)


Il aura fallu cet incendie pour que nous comprenions que Notre-Dame était vivante, et par conséquent qu'elle pouvait mourir. Et si on peut le dire de la Cathédrale, on peut le dire également de la France – mais ça nous le savions déjà. Elle était déjà incompréhensible, mais c'était encore trop de sens, trop de France. C'est donc arrivé. On aurait pu, on aurait dû l'aimer plus et la protéger mieux. C'est trop tard, maintenant.
***
Dans la rue, à la poste, j'observe les visages de ceux que je croise. La Catastrophe est invisible, elle est advenue dans un autre monde. Ils sont aussi souriants ou aussi renfrognés que d'habitude, aussi sournoisement obtus, aussi vertigineusement vides, aussi emphatiquement morts, aussi légendairement inconsistants. Ça n'a pas creusé une ride dans leur front, ça ne les a pas fait trébucher, ils ne sont pas tombés malades, ils n'ont pas hésité à aller faire leurs courses à CORA, pour profiter du discount sur le vin et le chocolat. Ils n'ont rien changé à leur journée. Les merdeux qui sortent de l'école écoutent les mêmes chansons, ont les mêmes parloteries que d'habitude, sont vêtus des mêmes hardes. Il n'y aura pas plus d'infarctus du myocarde ou de ruptures d'anévrisme qu'un autre jour. 
À la mort d'un proche, il nous paraît impossible que le monde continue comme si de rien n'était. On nous arrache le cœur, ou les entrailles, la peau nous brûle, et il faudrait faire comme si rien n'avait changé ? L'air est empli de soufre, les poumons ne sont plus qu'une carcasse calcinée et brimbalante, et autour de nous, tout paraît insupportablement ordinaire. Le quotidien se pavane tranquillement avec son emphase habituelle. Qu'ils soient hébétés, alentour, on en a l'habitude, mais l'hébétude pourrait changer de sens, quand le Sens en majesté descend parmi nous, quand les flammes font signe au sang et quand le Signe se fait flammes pour creuser dans la ville un tombeau hurlant. Tout est gâché, tout est saccagé, rien ne résiste à ce hurlement silencieux qui a parcouru le pays comme une onde formidable, bouffée âcre de cave : à huit cents kilomètres de la Cathédrale, on sentait une coulée sourde et rauque nous tordre les boyaux comme si on avait versé de la chaux dans nos gorges. Le jour était refoulé par la nuit surpuissante. La forêt s'est ouverte et un souffle atroce nous a sauté au visage. C'est la Mère qu'on nous a prise. C'est la Demeure. C'est le Lien. C'est l'Origine. Comment a-t-elle pu se laisser faire, l'Obligée de nos fautes ? 
Il ne faudrait pas oublier que c'est de Notre-Dame, qu'on parle. Toujours penchée sur le grabat des âmes… La Patience. Elle était là pour toujours. Elle demeurait afin que nous ayons une demeure, un refuge, elle nous reliait à l'Origine, toujours intacte, avec ses poutres de chêne de mille ans, intangible et insubmersible, elle avait échappé à tous les désastres, à la guerre, à la Révolution. Mais les Satrapes ont besoin de faire place nette, il faut que le cirque continue, ils sont déjà là dans la pierre fumante, à sortir leurs carnets de chèques et leurs projets mirobolants. Fumiers, je vous hais. Les étoiles ne sont pas encore éteintes que déjà ils retroussent leurs sales babines, ils salivent, ils ont de ces dysenteries de pognon qui ne les lâchent jamais, ces ordures puantes, ça leur coule dans le cervelet depuis vingt générations, ça ne les lâchera jamais, dussent-ils pour cela enjamber le cadavre de la mère. On aurait préféré qu'ils nous arrachent les ongles et les cordes vocales. 
C'est en entendant le début du cinquième concerto de Beethoven, l'Empereur, que j'ai réalisé ce qu'on avait vraiment perdu : cet argent tubulaire du mi bémol Majeur, la même tonalité que celle de l'Héroïque. Il y eut donc des époques où les hommes n'avaient pas peur de la conquête. Des époques où l'on se savait assuré de l'arrière. Où l'on pouvait dire nous. Mi bémol majeur et le cœur en avant, la poitrine offerte et les étendards claquants, parce qu'il n'y avait qu'un seul peuple ; la chose ne se discutant même pas. C'est formidable, une race qui avance. Une gigantesque bourrasque diatonique qui construit, qui ordonne, qui met cent-sept ans à se poser là (, c'est-à-dire dans l'Éternité du Christ enfanté, insondable mystère) d'où partent toutes les routes de France. Notre-Dame la France, c'est le compas du sens, sa Substance, c'est la Madone bienveillante sous le regard de laquelle notre nation s'est constituée patiemment, à travers la longue lignée des rois catholiques, c'est le corps spirituel qui donne au peuple sa légitimité intemporelle. Mais Notre-Dame, c'est également la littérature, la peinture et la musique, c'est la grandeur de l'art architectural et de la foi mêlés inextricablement, c'est le cœur vibrant de la Mémoire, c'est le Secret de la vie qui rejoint le ciel, c'est le Commencement décliné en perspectives infinies. La Cathédrale nous forçait à lever les yeux et nous permettait par moment d'oublier les trottinettes et le rictus imbécile des contemporains avachis dans leur sale présent festif – échapper à l'horreur du siècle, il y a des cathédrales, pour cela. Il y avait ce lieu, cet édifice, cette présence, ce texte déployé, cette forêt de pierre, en France, où la grandeur et la tendresse ne s'excluaient pas, où les pleurs les plus intimes pouvaient côtoyer le sublime, où l'amour pouvait se dire avec timidité et emphase, dans la vérité et le goût. Défi inouï, lieu et non-lieu, Temps et Éternité, science et silence, profonde arithmétique secrète au cœur de laquelle les siècles pouvaient se donner rendez-vous sans craindre la contingence : Notre-Dame de Paris, c'était l'absolu ici et maintenant, dans lequel on pouvait pénétrer et se soulager du séculier, à l'abri de la Patience. C'est cela qu'on veut éradiquer. Même si la nouvelle Notre-Dame n'était pas l'amorce d'une proto-mosquée, elle serait forcément l'antithèse de ce qu'elle fut jusqu'alors. Quand on a pris l'habitude de s'agenouiller devant le présent, il est difficile d'envisager autre chose que la prolongation névrotique des thèmes anti-catholiques qui ont précipité depuis cinquante ans les Français dans une spirale morbide et masochiste. Se dépasser soi-même, être plus que soi ? Vous m'insultez de moisi ?
La nouvelle cathédrale, sur laquelle tous se précipitent avec des appétits de bouledogue mal élevé, qui sera bien entendu la véritable mise à mort de l'ancienne, le coup de grâce, est le symbole de la victoire générale d'Hermogène sur Cratyle. Si l'on vous dit que c'est Notre-Dame, c'est que c'est Notre-Dame, quand bien même lui aurait-on ravi tout ce qui lui donnait sens. Le Façadisme du millénaire, nous y sommes. L'Être n'existant pas, on ne peut pas le tuer – voilà le postulat. Comme pour la musique : on garde le nom, estimez-vous déjà heureux. Le Louvre y était déjà passé, pourquoi pas cette vieille chose qui gagnera beaucoup à l'indispensable revisitation. Ce que je vais dire va énerver tout le monde, et c'est une des raisons pour lesquelles il faut le dire : si Benoît XVI était encore pape, Notre-Dame n'aurait pas brûlé. À faux pape, fausse cathédrale. François dans la place, Notre-Dame était condamnée. Les choses se déroulent selon un agenda implacable, et l'actuel président de la République ne peut que s'en réjouir. Même le maire de Paris a vu l'aubaine, avec ses foutus jeux olympiques de 2024. Les forces en présence sont colossales, et ce ne sont pas les pauvres cathos d'aujourd'hui qui vont inverser la tendance. Ils se contenteront comme toujours de quelques bougies aux fenêtres et de quelques pleurnicheries vite oubliées, et puis ils se feront une raison. On va parler d'eux durant trois jours, c'est toujours ça de pris. La grande falsification, ils ne sont pas les derniers à la promouvoir, on ne les prendra pas en défaut, même en ces exceptionnelles circonstances. Faire contre mauvaise fortune bon cœur ? Mais où voyez-vous de la mauvaise fortune ? Ils vont nous réciter la jolie fable de l'Église éternelle, comme les dingos qui psalmodient régulièrement à la France éternelle, et puis, vous savez, qu'importe le flacon, tant que la drogue est bonne. Je vous parie même qu'un geek halluciné et subventionné va nous pondre une Notre-Dame virtuelle qu'on pourra visiter depuis son canapé. Pratique !  Fini le temps où il fallait grimper à la Salette pour rencontrer une Vierge qui loupait un rendez-vous sur deux… Les miracles sont quantiques ou ne sont plus, les cantiques vous pouvez vous les faire en intraveineuses, ça évitera d'incommoder le mahométan laïc sourcilleux. Je vous le dis : le jour n'est plus très loin où Notre-Dame sera reproduite « plus belle encore » à Las Vegas, entre la tour Eiffel et un château de Versailles plus vrai que nature. Tout est une question de temps, et de moyens. 
C'est après que j'ai compris : la sidération et le désespoir, ce 15 avril 2019, ont été ressentis instantanément, dans le monde entier, par ce qu'on pourrait appeler le vieux peuple français, ou le peuple français profond – et ce fut une Révélation. C'est bien elle, Notre-Dame, qui incarne notre âme entière, notre âme minérale et invisible ; il n'y a pas lieu d'opposer les pierres et les hommes, car les pierres dressées par l'homme sont sa parole et son espérance ordonnées dans l'espace. Ici étaient réunies, de manière extraordinaire, la beauté et la vérité, en une présence maternelle et sereine. Même absente, ou défigurée, ou trahie, on pourrait encore lui rester secrètement fidèle.
On pourrait… 

dimanche 14 avril 2019

Filet d'air

« Je ne te laisserai qu'un mince filet d'air » dit le Seigneur quelque part, dit Olivier Cadiot dans Histoire de la littérature récente (tome 1). Ça y est, on y est, j'y suis. Et cette fois-ci je ne me laisserai pas avoir par des mots. La nuit comme une ligne Maginot, j'étouffe, littéralement, des douleurs partout, à crier de terreur, qu'est-ce que c'est, pas la fin, quand-même ? En parallèle, des rêves somptueux, pendant les quelques minutes où le sommeil nous soustrait à l'effroi. Ces paysages, ces improvisations, ces stocks d'odeurs… Mais arrêtons tout de suite, on ne va pas faire des énumérations littéraires, broder sur le motif, développer comme dans cette sonate, là, qu'on n'a jamais terminée. S'il suffisait de lire, ça se saurait. S'il suffisait d'écouter de la musique, on pourrait partir le cœur en paix. Il y a tout de même des choses qui cognent à la vitre, on ne peut pas faire comme si on ne les entendait pas. On ne peut pas affirmer tranquillement qu'il ne nous manque rien, qu'on est au complet dans notre petit navire. On n'est pas monté dans l'arche, c'est le constat qu'on fait chaque nuit ; les pleurs des autres ne consolent pas. Il va falloir tout laisser en plan. Les draps défaits, l'haleine fétide, le cœur qui cogne, et toutes ces phrases qu'on roulait dans sa tête resteront là, c'est-à-dire nulle part, sans personne pour les terminer (ou les biffer) : elles vont devenir légères comme un gaz que personne n'a jamais respiré. Ça fera un petit édicule flou, un de plus, qui, posé dans une réalité secondaire, indiquera peut-être, avec un peu de chance, le commencement d'une histoire d'amour impossible (et toutes les chenilles du monde d'avancer dans cette direction, sans le savoir et sans avoir besoin de se concerter).

Au commencement aussi n'était que ce mince filet d'air qui, repris, augmenté, démultiplié, renié parfois, le plus souvent insu, avait porté notre corps à travers le temps, et l'avait jeté dans l'histoire du monde. L'enthousiasme était devenu lourd à soulever, avec l'âge, et les forces déclinaient. Même la solitude ne parvenait plus à masquer le bruit des pages tournées et froissées, déchirées, qui nous obstruaient la trachée. Bientôt on renoncerait tout à fait à raconter – pour sombrer dans le bonheur ? Le vent et le soleil passent d'un même geste – précis et attentif – sur l'herbe haute du jardin. Ce sont mille pages qui se tournent en permanence dans un geste simple et musical. 

(…)

vendredi 12 avril 2019

Cryolipolyse

Eaux profondes… La baleine bleue. Trente mètres, deux cents tonnes. C'est LA forme, il n'y en a pas d'autres. Le temps perdu est énorme, on le voit dans son  sillage, quand elle referme les cuisses. 

Cette imbécile va se faire charcuter le ventre alors qu'elle a le ventre le plus adorablement sexy que je connaisse. Les femmes ne méritent pas qu'on se fasse du souci pour elles. 

C'est parfois désespérant, de se dire qu'il n'y a jamais de hasard, dans l'harmonie musicale… On retombe toujours sur ses pieds. On se trouve à l'intérieur d'un cercle dont il est impossible de sortir. 

Cryolipolyse… On croirait le nom d'une folle en cheveux, suspendue à des cintres, en Roumanie. En veux-tu, de l’hyperplasie adipeuse paradoxale, qui provoque une augmentation irréversible du volume de graisse au lieu de le réduire ? En veux-tu, de l'hématome bien bleu, bien noir, bien tuméfié ? Baleine au creux du ventre. Si au moins elle aimait Bach, on pourrait relativiser. 

Proposition n° 101 : que toute femme soit assujettie à l'obligation de demander la permission à un homme de se faire charcuter les chairs. « Mon corps m'appartient ! » Ferme-la, tu ne sais pas de quoi tu parles ! 

J'ai envie d'asperges.

J'ai fait des rillettes.

Signaler, signifier, sinusite, sinistre, Intermezzo de Brahms par Glenn Gould (présent de lecteurs, via Jérôme Vallet). Sur l'autoroute ?

Du bon pain. Un croissant. Elle est jolie, cette Solveig Mineo ! On se retrouve à l'intérieur d'un sexe dont il est impossible de sortir. On bute sur les fonctions de dominante, de sensible, et alors la sixte napolitaine, je ne vous en parle même pas. La tonique est plus que tonale. Vas-tu finir en majeur ou en mineur ? Ça sent le poison. Je suis ton poisson-lanterne. Laisse-moi infiltrer ta manifestation. Nous irons grossir les bancs de poissons-chats. Elle me parle depuis sa voiture. La voix lointaine, un peu tendue, exagérée. Elle n'est pas dominante, c'est peut-être ça le problème. Elle n'est pas sensible non plus. Tout ce qu'on peut dire, c'est : elle n'est pas là. Baleine bleue dans la ville, elle frotte le fond, elle trace une route liquide. Lucienne, j'aime que tu sois vide. Oh bien sûr, elle va tout de suite protester. Elle, vide, et puis quoi encore ? Elle a-donné-la-vie. Par exemple. Elle a porté des enfants. Elle a été professeur, proférante, amoureuse, soumise, rebelle, variée, tringlée, effacée, reluquée, prise et reprise, éduquante, parcheminée, délaissée, épousée, refusée, ignorée, traversée, photographiée, désirée. Note en bas de page : elle n'écrit pas. Rubempré, Madame de, Esther. On en a déjà parlé. À quoi bon raconter ? Intouchable, je vous dis. Elle est de la caste. « Si vous ne voulez pas qu'on vous tire sur la culotte, ne devenez pas mannequin. »

Je l'effacerais bien, mais je n'ai pas la gomme adéquate…

Allons acheter un peu de whisky. On verra ça plus tard. 

mercredi 10 avril 2019

Métamorphose



Trop pauvre, trop blanc, trop vieux, trop seul, trop ordinaire, trop hétéro, trop docile, trop français, trop doux, trop respectueux des lois, des us et coutumes, trop attaché à la voix basse et à la honte, à la parole donnée, trop poli, trop solitaire, trop individualiste, trop désintéressé, trop fier pour réclamer et se plaindre, trop amoureux de l'absence, du retrait, de la discrétion, du silence, il n'avait aucune chance de survivre dans ce monde de braillards sans vergogne, de brutes sans scrupules, de sauvages sans parole, de butors sans retenue, de femmes sans élégance, de menteurs à face de gorilles, de fiers-à-bras sans bras ni raison. 

Si encore il avait consenti à psalmodier les quelques mantras en usage, s'il avait bien voulu hurler avec les loups et réciter le catéchisme ordinaire, s'il avait pratiqué la religion des quartiers, mâché la pitance commune et adoré les idoles consacrées, s'il avait suivi les rites en vigueur et observé l'agenda citoyen, il aurait peut-être été relaxé par une main anonyme ou repêché pas une passante écervelée. 

Mais non, il s'était obstiné à rester fidèle à la religion de ses ancêtres, à ne pas trahir leur affection, à leur rendre hommage ; il refusait d'aller cracher sur leur tombe et de ricaner avec les hyènes. Tout cela lui était compté, et il le savait. Tous ils avaient coupé les ponts, renié leur passé, leur culture, leur race, et ces liens si ténus qui nous relient aux défunts. Ils avaient tous passé l'éponge, effacé l'ardoise, accepté les nouvelles lois, la nouvelle orthographe, la nouvelle musique, la nouvelle liturgie ; et ça ne semblait pas les tourmenter. Ils étaient même sereins, légers, et parfois enthousiastes. On aurait presque pu les dire paisibles, sauf certain rictus bigle qui ne les quittait guère. 

Alors, la seule consolation, il la trouvait au plus profond de la nuit, dans l'écoute des Métamorphoses de Richard Strauss, cette partition funèbre et vertigineuse qu'il révérait comme un trésor caché, qu'il voulait croire connue de lui seul, intacte comme elle le fut dans le cabinet de travail du compositeur, après qu'il eut mis un point d'orgue sur l'ut mineur final, comme si cet ut ne devait jamais s'éteindre, sous peine de l'emporter, lui, le compositeur, dans la ténèbre des siècles.

Autour de lui tout s'était effondré sans un bruit, sans un signe pour prévenir les hommes. Il n'avait entendu nulle déploration, nul gémissement : aucune plainte n'avait accompagné l'engloutissement du monde qu'il avait aimé. La catastrophe, si catastrophe il y avait, s'était accomplie dans un silence parfait et sans réclame. Alentour, la vie continuait comme si de rien n'était, et ce qu'on entendait était qu'on entendait bien souligner le fait qu'il ne s'était rien passé. Les instruments resteraient muets, et leurs aiguilles ne broncheraient pas. Sur l'écran du monde, il était midi, et le temps était au beau fixe ; aucune ombre au tableau. 

Entre le 13 et le 15 février 1945, 650 000 bombes incendiaires et explosives, faisant plus de 40 000 morts, sont larguées sur Dresde, complètement détruite. Ce n'est pas seulement une ville qui est dévastée, c'est toute une civilisation et sa culture qui s'effondrent, à ce moment-là, pour les Allemands, que ce soit sous les bombes ou sous l'opprobre.

C'est la grande différence avec le temps qui est le nôtre. 

vendredi 29 mars 2019

Loiseau la vilaine

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’image
Prennent des Nathalie, tristes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolentes compagnes de voyage,
La République glissant vers les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposées sur les planches,
Que ces reines de l’usure, maladroites et honteuses,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des djellabas traîner à côté, affreuses.

Cette voyageuse voilée, comme elle est gauche et veule !
Elle, naguère si niaise, qu’elle est comique et laide !
L’une agace son mec avec un brise-meule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui plaide !

La Ministre est semblable au prince des nuées
Qui hante l'Hémicycle et se rit de Larcher ;
Exilée près du fol au milieu des huées,
Ses airs de néant l’empêchent de mâcher.


Charlie Bodler

mercredi 27 mars 2019

Sous l'église (3)

J'ai emmené la fille à la drague, sur ma mobylette, sur la place d'Armes il y avait un concours de boules. Elle m'a laissé lui enlever le soutien-gorge, mais on n'est pas allé plus loin. L'odeur du soutien-gorge blanc, très ordinaire. Je me rappelle le soutien-gorge et pas ses seins ! La drague, c'était là où les camions draguaient la rivière, c'était le coin qu'on préférait, pour se baigner, c'était avant qu'il y ait une piscine. Place aux jeunes, qu'elle dit, l'autre conne. Parfois aussi, on allait au Pont des chèvres, mais moi je préférais le Pont des îles. La fille n'a pas dit un mot, ah si, elle a seulement dit « non » quand j'ai voulu aller plus bas. Elle mâchait du chewing-gum, et je me disais, mais qu'est-ce que je fous là, avec elle, j'aurais honte qu'on me voie avec elle, mais je voulais tout de même lui enlever son soutien-gorge et voir sa culotte, mais non, rien à faire, plus bas c'était impossible, elle était butée, et mâchait consciencieusement son chewing-gum. Je l'ai ramenée, on ne s'est plus jamais adressé la parole. Elle a bien dû penser quelque chose de moi… Tu aurais des conseils à me donner, pour profiter de la vie ? Profiter de la vie, je ne comprenais pas en quoi ça pouvait bien consister. À part les filles. Non, elle a dit non, et je n'allais pas la violer, on a envie de les engueuler, parce qu'elles sont connes, et incompréhensibles, les filles, mais pas de les violer. Non, ça ça ne se fait pas. Même si ce jour là, derrière les Nouvelles Galeries, à Annecy, on était dans un bistrot, avec Christine, et trois gars plus âgés sont arrivés, se sont assis avec nous, et ont commencé à lui dire des trucs, du genre : « Je te pèterais bien la rondelle, tu sais ! » Et comme j'avais pas l'air de comprendre, celui qui avait dit ça à Christine m'a dit à moi : « Tu comprends ? Tu sais ce que ça veut dire ? » Là, j'ai senti que ça tournait mal. C'est la première fois que ça m'arrivait, et j'ai eu peur. On s'en est bien tiré, je me suis levé, j'ai été voir le patron du bar et je lui ai demandé d'appeler les flics. Ça les a calmés, ce qui m'a surpris. On était en 1972, aussi, pas en 2019. Ils voulaient profiter de la vie, les trois. Mais bon, place aux jeunes, aussi ! Nous aussi on voulaient profiter de la vie. Péter la rondelle, c'est un peu comme le casser le pot de Proust, il m'aura fallu, combien d'années, pour comprendre… Beaucoup, oh là là, oui, beaucoup. « Mais tu crois que Charlus, ça rime avec anus ? » Mais comment s'appelait cette fille, là, et son soutien-gorge élimé ? Elle devait s'appeler, genre, Marie-Christine, Martine, ou un truc comme ça. Oui, Marie-Christine, ça m'étonnerait pas. Il y en avait pas mal, des Marie-Christine, dans les environs, et d'ailleurs, j'apprendrai longtemps après que ma Christine s'appelait comme ça, mais elle voulait pas qu'on le sache. Elle aussi, elle comptait bien profiter de la vie au maximum. On n'était pas trop du genre à attendre le paradis pour toucher le gros lot, et on pensait que c'était là, tout de suite, qu'il fallait en profiter, place aux jeunes, c'est-à-dire à nous, à nous avec nos cheveux longs et nos longues cuisses bronzées, avec les corps qu'on avait, qui étaient plutôt pas mal, en tout cas qui fonctionnaient sans qu'on s'en soucie. On n'avait pas à se plaindre. Boire ? On n'y songeait même pas. C'est étrange, quand on y pense. Notre génération ne buvait pas et ne savait pas ce que casser le pot signifiait. On tétait du lait concentré sucré directement au tube, on avait les montagnes avec nous, la musique de Miles Davis, tout allait bien. Pas de MDR, pas de LOL, pas de FDP, pas de tags, et pas de mosquées, on ne connaissait pas notre bonheur ! À la télé ? L'Homme invisibleSalut, Bernard, tu niques ta mère ? Non, merci, sans façon. Faut comprendre qu'on était tout juste entré dans l'ère du Big-Bang et que la Dolto commençait seulement son travail de sape.

Qu'est-ce que tu avais dans la face, Patrick ? Cette pliure fine, ce je-ne-sais-quoi qui me faisait je-ne-sais-quoi. Ou bien la voix, était-ce sa voix, la voix qui sortait de là, de ce visage-là ? Je me rappelle qu'on se faisait de fausses cicatrices avec de la colle Scotch, de grosses balafres sur les joues qui impressionnaient les mères. Son visage était comme formé autour d'une fente, de quelque chose qui m'aspirait. Ça me troublait. Il paraît que l'amour n'existerait pas si l'on avait pas entendu parler de l'amour ; est-ce la même chose de l'homosexualité ? J'aurais tendance à le croire. Comme je n'en avais jamais entendu parler, pas un seul instant je n'ai imaginé qu'il puisse se passer quelque chose entre Patrick et moi. Et d'ailleurs, se passer ? Se passer quoi ? Qu'est-ce qui aurait pu se passer ? Que peut-il y avoir en dehors des filles ? Non, décidément, ça n'avait pas la moindre existence pour moi. J'ai été pensionnaire, deux ans, et là non plus, pas la moindre trace d'homosexualité, pas le plus petit geste déplacé d'un curé, d'un copain, d'un professeur. De toute façon, que pourrait-on bien faire avec un garçon ? Je ne vois pas, et personne ne m'a montré. Je me revois, au commencement des années 80, à la FNAC Montparnasse, en train de feuilleter ce livre, Tricks, car j'avais vu qu'il était préfacé par Roland Barthes, et le reposer bien vite, un peu dégoûté. Je n'avais jamais entendu parler de Renaud Camus : il me faudrait attendre vingt ans pour lire un livre de lui. Il avait une voix fine, Patrick. Une voix pincée. Il n'avait rien d'un balafré. Il était plutôt "Jeux", de Debussy, que Sacre du printemps.

(…)

vendredi 15 mars 2019

La vie point comme ça

Safari

  • Onglet 1 : journal de Renaud Camus
  • Onglet 2 : Netflix
  • Onglet 3 : Youtube : Témoignage choc sur la mort de Bérégovoy
  • Onglet 4 : Comment bien nettoyer sa machine à laver
  • Onglet 5 : Merci, votre demande de retour a bien été enregistrée
  • Onglet 6 : Facebook : Jérôme Vallet
  • Onglet 7 : Figaro : Yann Moix condamné pour diffamation
  • Onglet 8 : Youtube : Michel Houellebecq, entretien (Le Tête à tête)
  • Onglet 9 : Youtube : Miles Davis (Spanish Key)
  • Onglet 10 : Georges de La Fuly : La vie point comme ça
  • Onglet 11 : Pas-à-pas : changer le câble du disque dur d’un MacBook Pro 13 pouces mi-2012
  • Onglet 12 : iFixit Europe
  • Onglet 13 : Amazon : MacWay - Nappe Disque Dur pour MacBook Pro 13" Unibody mi-2012
  • Onglet 14 : Comment réinitialiser son MacBook ?
  • Onglet 15 : ProtonMail 
  • Onglet 16 : Wikipedia : Abraham Poincheval
  • Onglet 17 : Vacarme : Commentaires sur le rock (Luciano Berio)


Kindle
  •  Un bon samaritain

Word : 
  • Démonologie du triomphe (Romaric Sangars)

Mail
  • Boîte de réception : Votre Assurance Maladie : La prise en charge de vos frais de transport
Radio (dans la cuisine) : France-Musique : Grands Entretiens (Maurice Bourgue)

Température dans la chambre : 17°

Rêves
  • cauchemar familial
Tension artérielle
  • 169-104 (g)
  • 165-108 (g)
  • 175-96 (d)

Jardin
  • Pies, soleil, bourgeons

dimanche 10 mars 2019

Tout de suite

Une splendeur ! On n'a jamais rien vu de tel ! C'est inconcevable, que cette chose soit là, sur le couvre-lit vert, offerte, rayonnante, inoffensive ! Une manne ! Une apocalypse de chair, une révélation laiteuse, une gratification horizontale, rien que pour mes yeux, alors que je n'ai rien fait pour la mériter. Je remarque qu'en français "cadeau" est synonyme de "présent". C'est un présent. C'est LE présent. Le temps s'arrête, pour moi seul, pour me permettre de contempler le chef-d'œuvre qu'il a étendu là, sous mes yeux. Je n'en reviens pas. J'étais le puceau timide et complexé, et je suis transfiguré, je suis l'élu. Ma chambre n'est plus ma chambre, c'est un palais, c'est une cathédrale, c'est un autel, et la petite lumière rouge est allumée, et je suis le Prêtre qui va sacrifier l'Agneau qui vient de naître, l'Agneau qui est venu de lui-même s'offrir au couteau du Sacrificateur bienveillant. Le silence se fait tout naturellement, en cette après-midi bénie d'octobre, ou novembre, dans la maison dont je suis le roi.

Le souvenir, c'est du vivant encapsulé et lyophilisé qui tient à notre disposition, dans un temps parallèle, élastique et instable, de la vie découpée, prélevée sur la nôtre, et reproductible à l'infini. Un souvenir, c'est la faculté de vivre plusieurs vies en une seule, car le souvenir est toujours potentiellement là, au passé du présent. Sans ces échos mystérieux, sans ces liens le plus souvent involontaires entre présent et passé, le présent serait sans épaisseur, unidirectionnel, et sans doute invivable. Si un souvenir n'était qu'un souvenir, ce ne serait rien.

Impossible de me rappeler comment je m'y suis pris. J'étais très timide, pourtant. Et certainement pas le plus beau du lycée, quand je suis arrivé à Gabriel Fauré, en première. Toujours est-il que c'est moi qu'elle a choisi, la reine Christine, celle que tout le monde voulait, et pas seulement parmi les premières, mais jusqu'aux terminales. C'était la plus belle fille du lycée, tout le monde s'accordait sur ce constat. Elle était grande, elle avait du chien, elle avait des jambes sublimes, un visage qui faisait penser à BB, un petit nez en trompette adorable, de très beaux yeux, et une poitrine qu'on devinait très épanouie. Je l'ai d'abord connue blonde, la déesse. Et un jour, j'arrive au Semnoz, le bistrot qui se trouvait en face de Gabriel Fauré, où notre bande avait ses habitudes, et je la vois brune, dans son manteau à carreaux blanc et noir. Le choc ! « Pourquoi tu t'es teint les cheveux ? » Elle rigole, et Martine aussi. En fait, elle est brune, bien sûr, et n'était blonde que parce que tout le monde lui disait qu'elle était sublime, comme ça. J'aurais dû m'en douter, moi qui connaissais la couleur de sa touffe. Mais, plus naïf et crétin que moi, ça n'existait pas.

Elle avait déjà fait l'amour. Pas moi. Enfin, pas vraiment. Elle n'avait qu'un an de plus que moi, mais on sentait bien qu'elle était déjà très assurée, dans ce domaine. Pourtant, elle ne m'a pas pris de haut, pas du tout, même si elle a dû quand-même bien rigoler. Ce qui ne me fait pas rire du tout, moi, c'est tous les petits détails que j'ai oubliés, qui ont disparu définitivement de ma mémoire ! Ça me rend dingue. Ses pieds, par exemple… Je ne les vois plus. Je revois ses mains. Je revois son visage. Je revois bien ses cuisses, rougies par le froid, quand elle jouait au hand-ball, sur le terrain de sport du lycée, et que je l'observais depuis la rue de la gare. Je revois d'autres détails, mais, par exemple, il m'est impossible de savoir avec certitude si elle se rasait les aisselles. Sa copine Nadia, en tout cas, cette voluptueuse et plantureuse Arabe qui sortait avec mon copain Yves, ne se les rasait pas, ça j'en suis sûr.

J'ai convaincu ma déesse de me suivre dans la maison familiale, vide jusqu'au soir, à dix-huit kilomètres d'Annecy. Nous avons pris le train. Brève station à la cuisine, où on boit du lait, puis on monte dans ma chambre. Neuf, cinq, sept, c'est le nombre de marches de l'escalier en chêne, puis la chambre à gauche, après une commode, en arrivant au premier. Il y a trois autres chambres, une salle de bains et des toilettes, à cet étage. Ma mère a fait installer un deuxième téléphone dans sa chambre, depuis peu. Christine s'asseoit sur mon lit. Je la rejoins, on s'embrasse. Très peu de mots sont échangés.

Le lit est petit, c'est un lit à une place, un lit d'adolescent. Il y a deux fenêtres, dans la chambre, une qui donne au nord, et une qui donne à l'est. Le lit est près de la fenêtre qui donne à l'est.  Dans une petite armoire, dans l'autre coin de la chambre, il y a les tracts que j'écris et que je tape ensuite à la machine. Des tracts politiques.

On est au Pont-des-Iles, près du Chéran, j'ai froid aux pieds, c'est dimanche, l'eau de la rivière est boueuse, Christine m'apprend que ses parents veulent qu'elle rentre à Nice, définitivement. « Je pars avec toi. » Je n'ai pas réfléchi trois secondes, c'est une évidence, pour moi. Je ne peux pas la quitter. Heureusement, ils changeront d'avis, confrontés à l'obstination farouche de leur fille à rester à Annecy, c'est-à-dire avec moi. C'est le premier vrai coup dur de ma vie. La perdre, alors que je venais de la rencontrer, aurait été trop dur : il est évident que ne je n'y aurais pas survécu. Je ne fais pas le rapprochement avec la mort de mon père, survenue quelques mois plus tôt.

Qu'est-elle devenue ? Souvent, je la cherche, sur Internet. Je la cherche mais je n'ai guère envie de la trouver. Découvrir un visage défiguré par l'âge, un corps mutilé par le temps ? Non merci. Elle continue à vivre en moi, pour moi, telle qu'elle était quand elle avait dix-sept ans. Elle a bien fait de disparaître des écrans. 

Je dis ça mais pourtant, celle que j'aime, je l'aime avec son âge, même si je sais bien qu'on peut dire qu'elle était plus belle plus jeune. Je l'aime encore plus avec son âge. Celui-là lui ajoute indéniablement quelque chose, quelque chose qu'elle n'avait pas à trente ans, et encore moins à vingt ans. 

Le lit est petit, Christine est assise. Elle a ôté son manteau noir et blanc à carreaux, qu'elle a posé sur mon bureau, elle porte un pull mauve et un pantalon. On s'embrasse. J'ai passé ma main sous son pull et je malaxe ses seins à travers le soutien-gorge. Elle me demande si je ne veux pas qu'elle enlève son pull. Je ne refuse pas. Elle apparaît en soutien-gorge blanc, j'en ai le souffle coupé. C'est pas facile, la vie d'un garçon, quand il arrive à cet instant crucial de sa vie. Il y tant de choses qu'on doit penser en même temps.

Être visité… Comme par Dieu, oui. Il arrive qu'Il se manifeste, dans un rêve, par exemple. Mais là ce n'est pas Dieu qui me rend visite, c'est une déesse. Elle m'a choisi. Elle s'est rendue dans ma petite chambre d'adolescent, en toute confiance. Elle est assise sur le lit, à côté de moi, en pantalon et soutien-gorge, ses cheveux blonds tombent sur ses épaules, elle sourit. Elle est à ma merci mais elle n'a pas l'air effrayée du tout. À quoi faut-il penser, dans ces moments-là ? À tout. On ne peut pas se contenter de penser aux seins de la déesse. Il y a par exemple le soutien-gorge, qu'on essaie de dégrafer d'une seule main, on avait étudié le mécanisme auparavant, mais ça rate, alors on y met les deux mains, mais même comme ça, on n'y parvient pas, alors la déesse se dévoue, et avec un sourire… encore un. On entend les bruits alentour, la vieille pendule du hall qui sonne la demie de trois heures. À trois heures et demie, j'ai vu les seins de ma déesse. On est au sommet de la montagne, le regard porte loin dans la nuée, tout est terriblement ralenti, le temps semble suspendu à ces aréoles divines, qui provoquent en moi une commotion cérébrale, la modulation est osée, je dirais même révolutionnaire, mais je dois détacher mon regard de cette pure merveille, sinon elle va prendre peur, celle dont la respiration fait trembler doucement ces monts sacrés recouverts des deux pièces d'or brun. Alors c'est la fuite en avant, je veux la voir nue, nue, entièrement nue, je veux tout à la fois, je me précipite sur le bouton de son pantalon, hop, et puis la fermeture éclair, ça y est, et puis elle se renverse en arrière, suffisamment pour que je puisse tirer sur les jambes du pantalon, elle s'appuie sur un coude, je n'ose pas regarder son visage. Le pantalon, ça y est, mais je ne m'attendais pas à ça, elle porte un collant. Qu'importe, c'est encore plus beau ! La culotte blanche, à travers le fin rideau du collant, qui lui donne encore plus de mystère, Pourtant je suis un peu décontenancé par cet obstacle supplémentaire ; je n'ai jamais vu le haut d'un collant. Je ne comprends pas tout de suite ce qu'il faut en faire. Christine me vient en aide charitablement. Pas de mots.

J'ai fait une compote de pommes. Mais comme c'était la première fois que j'en faisais une, j'ai mis du beurre, beaucoup de beurre. Ma mère, à qui je téléphone pour vérifier, me dit qu'il ne fallait pas. C'est pour accompagner le boudin. On s'est fait à manger, dans la petite chambre de bonne que Christine loue depuis quelque temps, rue du Lac, chez une vieille dame qui ne doit surtout pas m'apercevoir. J'ai quitté la maison, je suis avec elle, je ne la quitte plus. Ma tante dit à ma mère qu'elle est complètement folle de me lâcher la bride. Et de fait, je vais assez rarement en cours. Le quartier est très agréable, on est en plein centre, et tout près du Pâquier, au bord du lac, où l'on passe beaucoup de temps, avec les copains, même en plein hiver. On a un lecteur de cassettes Philips et une seule cassette : la Quarantième de Mozart par Karajan. Tout va bien.

Au sommet de ses longues jambes, sa culotte de coton blanc. Gonflée. Bombée. Comme si à l'intérieur un soufflé était en train de cuire, au four. Je vois surtout le haut des cuisses, la frontière, la coupure franche entre le tissu et la chair. Mes tempes bourdonnent. Elle soulève son bassin, la culotte vient très facilement, je la jette derrière moi. J'ai à peine eu le temps d'apercevoir ce qui ressemble à une cicatrice boursoufflée. Christine met sa main sur son sexe, puis veut se glisser sous le couvre-lit. Je lui dis Non ! reste comme ça. Le téléphone sonne. Elle est nue, entièrement nue, sur mon lit, et le téléphone sonne ! Elle me dit : Va répondre, allez, dépêche-toi. Je lui demande de rester comme ça, de ne pas bouger, tu me promets, hein, et je file dans la chambre de ma mère. Ma mère ! C'est ma mère qui veut savoir si tout va bien ! Ma mère me téléphone – comme par hasard – à ce moment-là ! Et à l'époque, il n'existait pas de web-cams, les mères n'avaient pas besoin de ça pour savoir qu'il se passait quelque chose de définitif, à la maison, pendant qu'elles travaillaient, quelque chose de définitivement définitif pour leur petit dernier, le seul puceau de la famille, qu'il aurait fallu protéger de ces petites salopes qui venaient montrer leur chatte en douce à la chair de leur chair, quand celle-ci était sans défense, hors de portée de la vestale. Oui, Maman, tout va bien, mais faut que je te laisse, là.

Tout va bien. Quand je reviens, elle s'est faufilée sous le couvre-lit… Elle avait froid, soi-disant… Et je n'ose pas lui demander d'en sortir, bien sûr. Alors, comme un idiot, je me désape à toute vitesse, enfin, je garde mon slip, et je la rejoins à l'abri de Celle-qui-n'est-pas-là-mais-qui-voit-tout. Elle écarte les cuisses, et je me retrouve tout naturellement à faire des va-et-vient qui me conduisent en quelques secondes à une piteuse éjaculation. La prochaine fois, il ne faudra pas que j'oublie de penser à un problème de maths ou aux tonalités à six bémols au moins. Je n'ose pas la regarder, j'ai enfoui mon visage entre ses seins et je ne bouge plus. Et là, je l'entends qui me chuchote à l'oreille : « Tu n'étais pas au bon endroit. » Pas au bon endroit ?! Il existe donc plusieurs endroits où l'on peut faire ça ? Ces femmes sont vraiment extraordinaires !

Je constate que la petite lumière rouge est toujours allumée, même après mon catastrophique coït dévoyé. À seize ans, on peut recommencer immédiatement, et l'avantage, c'est que la deuxième fois, on met quelques secondes de plus. Bref, je ne suis pas encore tout à fait au point, mais l'avenir s'annonce radieux. Et cette fois-ci, elle me permet de regarder brièvement la chose extraordinaire qu'elle a au bas du ventre, ou en haut des cuisses. (Ça s'appelle le pubis, de pubes, les poils.) Je passe ma main doucement dans ces poils et j'ai un avant-goût du paradis. (On l'appelle aussi le Mont de Vénus, sans doute parce que Vénus était une femme à la pilosité généreuse.) Je l'aime et je l'aimerai jusqu'à ce que la mort nous sépare. (Maintenant, quand je regarderai une femme en culotte, je comprendrai beaucoup mieux ce que je vois.) En attendant ce triste moment, je ne pense pas une seule fois qu'elle n'a sans doute pas éprouvé beaucoup de plaisir. Moi, je suis à la fois comblé et honteux, et bombardé de vingt mille questions que je garde pour moi ; on s'est assez ridiculisé pour aujourd'hui. On se rattrapera demain, en étudiant de plus près l'éminence triangulaire située à la partie inférieure du bas-ventre, qui se couvre de poils à l’époque de la puberté.

À seize ans, il n'y a pas la moindre trace de poison dans le présent. Le présent est indemne, il n'a pratiquement aucune ramification, ni dans le passé ni dans l'avenir. On prend tout, on le gobe sans l'éplucher, on avale tout, avec la peau et l'emballage. On a l'estomac solide. La petite lumière rouge ne s'est plus jamais éteinte, jusqu'à mes dix-sept ans et demi. Même quand Christine m'a salement trompé avec des gauchistes de passage dans l'appartement que ses parents lui avaient finalement loué à Annecy, près du lycée Bertholet, la loupiote me tenait la bite en état d'alerte permanent. Mon passage à niveau laissait passer tous les trains, à un rythme effréné. J'aurais pu lécher les trottoirs où ma déesse posait les pieds. Quand elle était malade, j'étudiais la médecine, quand elle draguait un marxiste, je lisais Marx, quand elle prenait du LSD, j'en prenais aussi. Un jour, j'ai fait dix kilomètres à pied tellement elle m'avait fait souffrir. Nous étions montés au Parmelan, au-dessus d'Annecy, et, dans le refuge, elle s'était laissé conter fleurette par un sale con plus âgé qui jouait de la guitare. La douleur a été intense, et j'ai préféré disparaître un moment. Mais en même temps, comment aurais-je pu ne pas comprendre que tout le monde tombe amoureux d'elle ? Une déesse n'appartient pas à un mortel. C'est d'ailleurs elle qui m'avait appris la signification de l'expression "conter fleurette", preuve qu'elle était beaucoup plus intelligente que moi qui ne parvenais pas à décoller mon nez de l'amour ridicule que j'éprouvais pour elle. Enfin, je dis ridicule, mais avec des seins pareils, rien n'est jamais ridicule, on le sait bien.

Ce que j'ai appris beaucoup plus tard, c'est que le pubis était aussi un os !

Au paradis, je vis au paradis. De ma chambre, j'entends Tout de suite, de Miles Davis, avec Wayne Shorter, Tony Williams, Ron Carter, Herbie Hancock, qui passe sur la chaîne du studio, en bas. Je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus à la vie. Christine est à poil sur mon lit, la maison est vide, on est tous les deux avec Miles Davis, et je caresse les fesses de ma déesse, couchée sur le ventre. J'ai poussé le chauffage à fond. La vie, c'est quand-même un sacré truc, quand on y pense. Si on m'avait dit ça avant… Le son du Fender Rhodes, cette espèce de tubulure beurrée et pulpeuse comme des nymphes, me ravit absolument, quand il se mêle à la basse de Ron Carter, et la nervosité effervescente de Tony Williams fait comme de l'écume au sommet du tempo. Ça bouillonne, et puis Wayne Shorter surgit comme un prince à la fois désinvolte et lumineux, même, surtout dans les sons graves. Quelle perfection ! Et hop, ça repart dans un tempo plus rapide, il ne lâche jamais, le jeune Tony Williams, même quand il a l'air de laisser tomber sa baguette maladroitement sur le tom basse. On ne peut pas expliquer le bonheur que ç'a été de vivre là, en 1972-73. L'endroit où le dos s'attache aux fesses, ce petit creux où quelques discrets poils blonds ont poussé, j'y pose mes lèvres. Ça sent bon. Filles de Kilimandjaro, le grave du Fender Rhodes, les dissonances très douces à la main droite et l'ostinato à la basse. « Je t'aime. » Même pendant le trille, je t'aime. Même quand Miles enlève la sourdine, je t'aime. C'est quoi, cet accord, là ? J'irai vérifier au piano, plus tard. Je ne la lâche pas des yeux. Ces cuisses, ces mollets, j'ai toujours du mal à le croire, mais c'est là, à portée de main, c'est à moi. « J'ai froid… » Alors, je la laisse se mettre dans les draps, et je vais pisser un coup. Ron Carter joue et rejoue la même note, pendant que Shorter joue un développement génial, à la fois virtuose et évident. Herbie Hancock insiste sur la sensible, et puis, tout à coup, joue une gamme qui n'a rien à voir avec la tonalité du morceau. Il peut se passer tant de choses, dans la maison, Mademoiselle Mabry ! Il a pris le Wurlitzer, comme celui de Jean-Marc Boutin. Tony Williams a détimbré la caisse claire, pas de cymbales, sauf la sharley, très rare. J'avais emmené Christine voir l'X-Tet, à Thones. L'odeur de la salle de répétition,… je voyais bien que Boutin la reluquait salement, ma jolie blonde, de derrière ses petites lunettes noires, j'étais pas peu fier. Il zozotait un peu mais c'était quand-même le patron. Il envoyait "le grand saucisson", leur trompettiste, faire la vaisselle : « C'est comme ça qu'on apprend la musique, tu vois. Faut commencer par faire la vaisselle. » Avec lui, on écoutait de la musique, et puis, il se levait d'un coup, et c'était parti pour deux heures de musique, avec les autres. Les roulements de Tony Williams, c'est la chose la plus incroyable que j'aie entendue de ma vie, c'est l'équivalent vibratoire d'un grain de peau, un frisson sexuel. Ce qu'on ne peut pas expliquer, c'est l'odeur des instruments. 

« Qu'est-ce que tu fais ? » Je suis malade, j'ai de la fièvre. Christine est sous les draps, sous les couvertures, elle m'a dit : « Attends, j'ai un médicament très efficace. » Je la sens qui prend mon sexe et le met dans sa bouche. « Mais qu'est-ce tu fais ? » Chuuuut… Je suis horrifié, mais je n'ose rien dire. Elle a pris mon zob dans sa bouche, cette dingue ! Avec sa main elle me caresse doucement les couilles, je sens sa langue sur mon gland, j'ai une colonne de glace dans la moelle épinière, sa tête fait une bosse sous les couvertures, ça bouge lentement. Entre la fièvre et ce qu'elle est en train de me faire, je sens que je suis brûlant, j'ai la poitrine qui se gonfle, j'ai des fourmillements dans les pieds, je transpire et je ne tarde pas à décharger. Merde, ce que c'était bon ! Elle reste un moment sans bouger, toujours sous les draps, on ne dit rien ; je préfère ne pas voir. Rue du Lac, à Annecy, une après-midi d'hiver, sur le volcan : trompette bouchée sous les couvertures. 


La seule vraie fidélité, c'est l'indispensable trahison que l'on se doit à soi-même. Elle est peut-être morte, ma Christine, à l'heure actuelle. C'est en tout cas une éventualité qu'on ne peut exclure. Depuis, j'ai aimé d'autres femmes qu'elle, et elle a aimé d'autres hommes que moi. Si nous nous croisions aujourd'hui, nous serions peut-être horrifiés par celui qui se tiendrait face à nous, ou bien cette vision nous plongerait dans une tristesse sans nom. Pourtant, ce personnage a le même nom, et il a les souvenirs dont je viens de faire état ici. Est-ce le même, pour autant ? Est-ce celle que j'ai aimée, celle qui se trouve en face de moi ? Non, bien sûr que non, ce n'est pas elle, et je ne suis pas celui qu'elle a aimé. J'ai passé plus de quarante années à l'oublier, à vivre une vie qui la niait, qui la précipitait dans un néant qu'elle avait bien mérité, puisque de son côté elle faisait la même chose. Elle est morte, ma Christine, même si elle se tient là, devant moi, dans ce corps étrange qui insulte ma mémoire et tout mon être. C'est une usurpatrice, une voleuse, c'est le mensonge personnifié. Nous nous sourions, mais notre sourire signifie : « Tu es mort(e) », c'est bien ! Je t'en remercie. Il était bien sûr impossible que tu nous survives. Moi, de mon côté, je ne me suis pas gêné pour survivre, bien sûr, mais c'est pas pareil. La chose qui se tient là, à cinquante centimètres de moi, ne peut pas avoir été celle qui me disait il y a près d'un demi-siècle : « Tu n'étais pas au bon endroit, tu sais… » C'est elle, là, qui n'est pas au bon endroit, qui est sortie de son monde étrange, on se demande bien pourquoi, pour venir cracher sur ma Christine, sur ma déesse, sur celle qui me guérissait de mon rhume en me suçant. « Les moi divers meurent successivement en nous. » Les mois d'été aussi, qu'elle me répond, cette idiote ! 

Tout de suite… La vie, c'est tout de suite. La vie qu'on aura dans vingt ans n'est pas la vie, pas plus que celle que nous avons eue il y a quarante ans. Comment s'appelait ma psychanalyste, déjà, elle avait un nom polonais. Pourquoi ai-je couché avec Brigitte, la mère de Naïs, pourquoi ai-je couché avec Lakshmi, avec ses seins asymétriques, pourquoi ai-je couché avec Elisabeth, cette élève de piano lesbienne qui avait un si joli visage et un dos si sec, pourquoi elle, et encore elle, et puis elle, que j'ai complètement oubliées ? Parce que tout de suite. Pourquoi n'ai pas trouvé le chemin de son con, ce premier jour ? Parce que tout de suite. Pourquoi Miles Davis ? Parce que tout de suite. Les moi divers qui meurent sans cesse accouchent des moi divers qui meurent tout de suite. Moi, et puis moi, et puis moi, et puis moi, quelle ribambelle de moi morts-nés ! On n'a pas le temps de s'habituer à un moi que déjà il est mort. J'ai dû rater quelque chose, c'est sûr, mais quoi ? Le point-mort. Le point du moi mort qui point sous le moi vivant. Ou l'inverse. Nous sommes à la fois morts et vivants, tout de suite et encore, pour l'éternité. Nous sommes projetés d'un moi sur l'autre comme aux auto-tamponneuses, on rebondit comme la boule du flipper, jusqu'à ce que les mâchoires qui se trouvent au bas du ventre des femmes nous laissent glisser dans le néant. Nous sommes suspendus au-dessus de l'entonnoir infini et nous nous débattons comme des adolescents qui ne trouvent pas tout de suite le chemin du con. Le début de Soft Machine, à la basse, est bien entendu piqué directement à Tout de suite, de Miles Davis. 

Parfois je suis pris de vertige devant tous ces gens qui se passionnent pour la politique, qui ont des références politiques, des souvenirs politiques, des théories, des rêves, des amitiés politiques, des rendez-vous, des bibliothèques politiques, des agendas politiques, des pronostics politiques, des blagues et des chansons politiques, un inconscient politique, et même une déco politique, dans leur trois pièces cuisine de la banlieue de Lyon.

J'ai dû rater quelque chose, c'est sûr, mais quoi ?

Quand j'avais dix-huit ans, j'ai accompagné un chanteur occitan (engagé, donc) pour une tournée et un disque, durant quelques semaines. J'avais à cette occasion rencontré des militants, la plupart communistes, dont beaucoup étaient charmants, mais qui avaient envers moi une méfiance instinctive, animale. J'étais l'irresponsable du groupe. Et moi, de mon côté, je ne pouvais pas ne pas les regarder comme s'ils souffraient d'une maladie incurable. Je les trouvais gentils, intéressants, fraternels, souvent même admirables, mais c'est comme s'ils avaient été atteints d'une maladie de peau et qu'ils sentaient mauvais. 

Jo était chanteuse. Son mari était son mari, en plus d'être communiste. Jo était folle, mais très sympathique. C'était la sœur du guitariste, ils habitaient à Albi. Elle faisait penser à une albinos, tellement elle était blonde. Tout son corps était translucide. Un bocal de blancheur. Elle était amoureuse de moi. C'était assez gênant. Elle était entre nous, les musiciens, et son mari communiste. Elle aussi l'était, mais on sentait bien qu'elle n'aurait demandé que ça, de ne plus l'être, au moins pour un moment. Pendant cette tournée, elle a senti son corps se décoller de la responsabilité communiste, mais ça n'a duré que trois ou quatre semaines. Elle a dû rentrer chez elle. Elle a seulement frôlé des irresponsables, et ça a mis le feu à son esprit.

Je me rappelle la barbe du mari de Jo. La barbe, en ce temps-là, ce n'était pas du tout la barbe qu'on connaît aujourd'hui. Pas du tout. Je me rappelle encore l'implantation des poils dans ses joues, autour de la bouche, je la vois très nettement. C'était une implantation politique. Ça ne le rendait pas plus beau, au contraire. Mais, être beau, il n'en avait rien à battre, le mari de Jo. Être beau, c'était irresponsable. Au mieux, c'était petit-bourgeois. Ou bourgeois. Enfin, je ne sais pas exactement, mais ce n'était pas bien vu. Ces gens-là avaient une responsabilité. On la sentait bien, elle était apparente, comme une poutre, ou un sac de charbon. Elle appuyait sur leurs épaules, leur responsabilité. Ils portaient une partie du monde sur leur dos. Alors que nous, les musicos, on étaient légers, limite on aurait pu s'envoler. Évidemment, ça plaisait aux nanas. Et je comprends, rétrospectivement, que les maris des gonzesses, ça devait les rendre fous. 

Dans la main des communistes il y avait le monde et ses problèmes. Dans nos mains à nous il y avait les nichons des femmes des communistes. Ça fait une sacrée différence. Je dis ça mais j'imagine que les communistes aussi pelotent les seins de leurs femmes communistes. Mais je ne sais pas pourquoi, je trouve que ça ne se voit pas. Les nibards de leurs femmes ne laissent pas de trace. Peut-être parce que les maris communistes ont trop de pensées dans leurs têtes ? Ils pensent trop fort au monde ? Au prolétariat ? À la lutte des classes ? À l'Armée rouge ? À Léon Trotski ? Non, je pense que dans leur tête, il y avait surtout une idée du bonheur. C'est ça qui faisait la différence. Ils savaient, eux, à quoi ça devait ressembler, le bonheur. Tandis que nous on n'en avait pas la moindre idée. Le bonheur, pour nous, c'était uniquement un beau cul, une belle bouche, une nana qui nous regardait avec des yeux de braise, un soutien-gorge par terre. C'était ça, le bonheur. On n'était pas trop exigeant. 

C'est sûr que quand on se retourne sur son passé, comme je viens de le faire là, on est un peu complexé. On se dit : merde, je suis passé à côté des grandes questions sans même les apercevoir. C'est un peu la honte. 

Par exemple, ce soir où on avait joué en première partie de Paco Ibanez dans une ville du Tarn-et-Garonne, on aurait pu partager les frissons des nanas qui étaient là, je parle des frissons politico-sexuels. On aurait dû. Le climat s'y prêtait. Et en plus il était sympa, Paco. Mais non, tout ce qu'on a vu, c'est trois ou quatre filles qui étaient baisables et baisantes. Enfin, j'exagère, on a quand-même communié, hein, faut pas non plus croire qu'on était des monstres, mais tout ça était tout de même assez connoté (comme on disait) par la gymnastique lente qui allait conclure la soirée. Notre idéal politique était tout empreint d'un réalisme charnel dicté par l'impératif de la reproduction de l'espèce. S'il n'y avait pas eu la pilule, à ce moment-là, le monde serait aujourd'hui très différent, et moi-même, je ne serais peut-être pas aussi préoccupé par ces histoires sordides de maltraitance dans les EHPAD. 

Quand est-ce que ça a commencé ? En quatrième, en cours d'anglais. La quatrième, ça a été le début des emmerdes. Le début du paradis, aussi. Jusque là, on était entre mecs. Et tout à coup, vlan, on se retrouve avec des filles, et à l'âge où leurs nichons commencent à grossir. Évidemment, c'est une révolution comme on en connaît peu dans une vie. 

À défaut de lui peloter les nichons, je tirais sur l'élastique de son soutien-gorge. J'étais assis juste derrière Évelyne, qui était au premier rang. La prof, Simone Desrobert (je vous jure que c'est son vrai nom) en avait une bonne paire aussi, et des lunettes, mais elle était vraiment pas canon. En plus elle avait une verrue énorme sur le menton qui me dégoûtait un peu. Elle m'aimait pas, Simone. J'étais un fils de bourgeois, ce qui, pour elle qui en pinçait pour la classe ouvrière, était un handicap énorme. À l'époque je ne savais même pas ce que ça pouvait bien vouloir dire, être de gauche ou de droite. C'est en quelque sorte à cause des seins de mes petites camarades de quatrième que j'ai découvert la lutte des classes. Simone m'a engueulé très durement devant tout le monde, et j'aurais dû lui en vouloir beaucoup. Au lieu de ça, je lui ai un jour rendu une sorte d'article journalistique dans lequel je racontais un concert de jazz auquel j'avais assisté, ce qui l'a mise dans une position délicate. Elle avait beaucoup aimé mon compte rendu, mais je restais tout de même un fils de bourgeois obsédé par les roberts. Simone, elle avait défrayé la chronique du lycée, parce qu'elle avait couché avec un membre d'un groupe anglais très célèbre à l'époque, qui s'appelait Soft Machine. (C'est exactement ça, une femme, quand on a quinze ans, c'est une machine molle. On n'y comprend pas grand-chose, mais la mollesse de la bestiole nous rassure un peu.) Quand elle a vu que je faisais la même chose que Mike Ratledge sur un orgue Hammond, avec une pédale wah-wah, elle a été bluffée. Le monde est compliqué, c'est sûr. N'empêche, Simone portait toujours des pulls moulants, ça je m'en souviens très bien. 

C'est marrant, parce que mon autre prof de langue, la prof d'allemand, Fraulein Saulnier, comme elle disait, elle aussi elle avait de gros seins. J'étais amoureux d'elle. Et, logiquement, j'étais le meilleur en allemand. Faut dire qu'elle avait inventé une méthode qui nous plaisait beaucoup. Par exemple, pour nous faire retenir les prépositions, elle avait toute une batterie de gestes destinés à les graver définitivement dans notre esprit. Elle était nettement plus classe que Simone, Fraulein Saulnier. Elle se tenait bien droite, ce qui faisait encore ressortir sa poitrine, et elle nous vouvoyait, alors que la Desrobert nous tutoyait. Donc, pour nous aider à retenir que la préposition entre se disait zwischen, elle collait sa longue main effilée, impeccable, bien droite, verticale, entre ses deux seins qu'on imaginait parfaits, à la fois ronds et lourds, tendres et arrogants. Tu parles qu'on n'a jamais oublié ça. Ma mère était venue la voir, pour lui dire que je l'aimais beaucoup. J'ai engueulé ma mère. Mais je ne lui pas raconté comment se disait "entre", en allemand. La question de la lutte des classes se posait beaucoup moins en allemand, même si c'est à ce moment là qu'Alain Dubois m'a parlé de Stirner qui, entre parenthèses, est mort la même année que Schumann. Le verbe "entrer" est entré dans ma vie par la porte grammaticale des choses, ce qui est une bonne manière de faire une percée vers l'inconscient, encore aujourd'hui, je n'en démords pas. Il fallait se colleter à la réalité, et celle-là se présentait sous son aspect le moins désagréable, le décolleté d'une prof de quarante ans.

Je me rappelle, je m'en souviens, c'est pas pareil. Quand je dis : « je me rappelle », c'est moi, que je rappelle à moi. Quand je dis : « je m'en souviens », c'est le souvenir que je rappelle à moi. C'est ce qui vient tout de suite par-dessous la vie, qui s'y superpose par en-dessous. C'est le tout de suite du passé que je plaque sur le tout de suite du présent, et ça fait un contrepoint qui produit une harmonie, des accords, des tensions, des résolutions, des cadences et des danses avec le temps du moi qui meurt en moi au présent. Mais pourquoi ne sont-ils pas vivants ? Pourquoi croise-t-on tant de morts parmi les vivants ? Pourquoi y a-t-il tant de bêtise entre les corps qui se touchent ? Frelon brun. Va-t-il arrêter de taper sur sa batterie ? C'est un obsédé, comme moi. C'est le seul batteur que je connaisse qui est capable de frapper très fort en donnant l'impression qu'il joue pianissimo. Un telle maîtrise du rythme est presque exaspérante. Il faut être un peu fou pour creuser jusque là. Je me rappelle, et j'arrive. Le rythme, la chair, le sang, le désir, les odeurs. Tout revient, tout de suite. C'est une polyphonie accentuée, qui expulse la mort instantanée, qui bégaie, elle, et vieillit, sous les ombres moites du canevas ordinaire. Ouf ! On a vécu. Ouf ! On est mort à sa propre vie, et prêt pour la résurrection, au fond de son ventre. Je m'en souviens. J'étais au centre du monde, au centre du temps, et à la périphérie aussi, simultanément, quand elle me disait : « Je t'aime. » Je t'aime tout de suite et tout le temps, même quand je dors, même quand je chie, même quand j'oublie tout. Petits Machins… Pleure avec moi. Pleure en moi. Pleure sur moi. Je veux boire tes larmes, mets de la musique en moi. Baise-moi de musique, enfile-moi jusqu'à la corde, tout de suite.

J'ai emmené la fille à la drague, sur ma mobylette. Elle m'a laissé lui enlever le soutien-gorge, mais on n'est pas allé plus loin. L'odeur du soutien-gorge blanc, très ordinaire. Je me rappelle le soutien-gorge et pas ses seins ! La drague, c'était là où les camions draguaient la rivière, c'était le coin qu'on préférait, pour se baigner, c'était avant qu'il y ait une piscine. Place aux jeunes, qu'elle dit, l'autre conne. Parfois aussi, on allait au Pont des chèvres, mais moi je préférais le Pont des îles. La fille n'a pas dit un mot, ah si, elle a seulement dit « non » quand j'ai voulu aller plus bas. Elle mâchait du chewing-gum, et je me disais, mais qu'est-ce que je fous là, avec elle, j'aurais honte qu'on me voie avec elle, mais je voulais tout de même lui enlever son soutien-gorge et voir sa culotte, mais non, rien à faire, plus bas c'était impossible, elle était butée, et mâchait consciencieusement son chewing-gum. Je l'ai ramenée, on ne s'est plus jamais adressé la parole. Elle a bien dû penser quelque chose de moi… Tu aurais des conseils à me donner, pour profiter de la vie ? Profiter de la vie, je ne comprenais pas en quoi ça pouvait bien consister. À part les filles. Non, elle a dit non, et je n'allais pas la violer, on a envie de les engueuler, parce qu'elles sont connes, et incompréhensibles, les filles, mais pas de les violer. Non, ça ça ne se fait pas. Même si ce jour là, derrière les Nouvelles Galeries, à Annecy, on était dans un bistrot, avec Christine, et trois gars plus âgés sont arrivés, se sont assis avec nous, et ont commencé à lui dire des trucs, du genre : « Je te pèterais bien la rondelle, tu sais ! » Et comme j'avais pas l'air de comprendre, celui qui avait dit ça à Christine m'a dit à moi : « Tu comprends ? Tu sais ce que ça veut dire ? » Là, j'ai senti que ça tournait mal. C'est la première fois que ça m'arrivait, et j'ai eu peur. On s'en est bien tiré, je me suis levé, j'ai été voir le patron du bar et je lui ai demandé d'appeler les flics. Ça les a calmés, ce qui m'a surpris. On était en 1972, aussi, pas en 2019. Ils voulaient profiter de la vie, les trois. Mais bon, place aux jeunes, aussi ! Nous aussi on voulaient profiter de la vie. Péter la rondelle, c'est un peu comme le casser le pot de Proust, il m'aura fallu, combien d'années, pour comprendre… Beaucoup, oh là là, oui, beaucoup. « Mais tu crois que Charlus, ça rime avec anus ? » Mais comment s'appelait cette fille, là, et son soutien-gorge élimé ? Elle devait s'appeler, genre, Marie-Christine, Martine, ou un truc comme ça. Oui, Marie-Christine, ça m'étonnerait pas. Il y en avait pas mal, des Marie-Christine, dans les environs, et d'ailleurs, j'apprendrai longtemps après que ma Christine s'appelait comme ça, mais elle voulait pas qu'on le sache. Elle aussi, elle comptait bien profiter de la vie au maximum. On n'était pas trop du genre à attendre le paradis pour toucher le gros lot, et on pensait que c'était là, tout de suite, qu'il fallait en profiter, place aux jeunes, c'est-à-dire à nous, à nous avec nos cheveux longs et nos longues cuisses bronzées, avec les corps qu'on avait, qui étaient plutôt pas mal, en tout cas qui fonctionnaient sans qu'on s'en soucie. On n'avait pas à se plaindre. Boire ? On n'y songeait même pas. C'est étrange, quand on y pense. Notre génération ne buvait pas et ne savait pas ce que casser le pot signifiait. On tétait du lait concentré sucré directement au tube, on avait les montagnes avec nous, la musique de Miles Davis, tout allait bien. Pas de MDR, pas de LOL, pas de FDP, pas de tags, et pas de mosquées, on ne connaissait pas notre bonheur ! À la télé ? L'Homme invisible… 

mardi 26 février 2019

La molaire et le soutien-gorge



Je vois sur les réseaux sociaux un certain nombre de gens qui se moquent de ceux qui "croient" que la Terre est plate. Ils s'en moquent en leur disant : « Ah ah ah ! Vous croyez que la Terre est plate, bande d'ignares, alors qu'elle est ronde ! »

Pourtant, eux aussi croient que la Terre est ronde. Ils le croient même plus que ceux qui "croient" que la Terre est plate, à mon avis, car ces derniers le constatent tous les jours, alors que ceux qui croient que la Terre est ronde sont obligés de croire la science qui leur a appris que la Terre était ronde.

Il en va de la Terre comme de la matière. On sait (parce qu'on nous l'a appris) que la matière est constituée d'atomes vibrants qui ne sont même pas collés les uns aux autres ; on devrait donc logiquement en déduire (au minimum) que les objets n'ont pas de forme bien définie. Et pourtant, nous reconnaissons immédiatement une table, une molaire, un soutien-gorge.

Ceux qui reconnaissent immédiatement un soutien-gorge – et dont je m'honore de faire partie – sont donc faits de la même pâte que ceux qui constatent que la Terre est plate. Et ceux qui, suivant la Science, croient que la Terre est ronde ne devraient jamais réussir à mordre une femme allongée sur une table. On les plaint.

lundi 25 février 2019

Un Os



Une splendeur ! On n'a jamais rien vu de tel ! C'est inconcevable, que cette chose soit là, sur le couvre-lit vert, offerte, rayonnante, inoffensive ! Une manne ! Une apocalypse de chair, une révélation laiteuse, une gratification horizontale, rien que pour mes yeux, alors que je n'ai rien fait pour la mériter. Vous avez remarqué qu'en français "cadeau" est synonyme de "présent". C'est un présent. C'est même LE présent. Le temps s'arrête, pour moi seul, pour me permettre de contempler le chef-d'œuvre qu'il a étendu là, sous mes yeux. Je n'en reviens pas. J'étais le puceau timide et complexé, et je suis transfiguré, je suis l'élu. Ma chambre n'est plus ma chambre, c'est un palais, c'est une cathédrale, c'est un autel, et la petite lumière rouge est allumée, et je suis le Prêtre qui va sacrifier l'Agneau qui vient de naître, l'Agneau qui est venu de lui-même s'offrir au couteau du Sacrificateur bienveillant. Le silence se fait tout naturellement, en cette après-midi bénie d'octobre, ou novembre, dans la maison dont je suis le roi.

Impossible de me rappeler comment je m'y suis pris. J'étais très timide, pourtant. Et certainement pas le plus beau du lycée, quand je suis arrivé à Gabriel Fauré, en première. Toujours est-il que c'est moi qu'elle a choisi, la reine Christine, celle que tout le monde voulait, et pas seulement parmi les premières, mais jusqu'aux terminales. C'était la plus belle fille du lycée, tout le monde s'accordait sur ce constat. Elle était grande, elle avait du chien, elle avait des jambes sublimes, un visage qui faisait penser à BB, un petit nez en trompette adorable, de très beaux yeux, et une poitrine qu'on devinait très épanouie. Je l'ai d'abord connue blonde, la déesse. Et un jour, j'arrive au Semnoz, le bistrot qui se trouvait en face de Gabriel Fauré, où notre bande avait ses habitudes, et je la vois brune, dans son manteau à carreaux blanc et noir. Le choc ! « Pourquoi tu t'es teint les cheveux ? » Elle rigole, et Martine aussi. En fait, elle est brune, bien sûr, et n'était blonde que parce que tout le monde lui disait qu'elle était sublime, comme ça. J'aurais dû m'en douter, moi qui connaissais la couleur de sa touffe. Mais, plus naïf et crétin que moi, ça n'existait pas.

Elle avait déjà fait l'amour. Pas moi. Enfin, pas vraiment. Elle n'avait qu'un an de plus que moi, mais on sentait bien qu'elle était déjà très assurée, dans ce domaine. Pourtant, elle ne m'a pas pris de haut, pas du tout, même si elle a dû quand-même bien rigoler. Ce qui ne me fait pas rire du tout, moi, c'est tous les petits détails que j'ai oubliés, qui ont disparu définitivement de ma mémoire ! Ça me rend dingue. Ses pieds, par exemple… Je ne les vois plus. Je revois ses mains. Je revois son visage. Je revois bien ses cuisses, rougies par le froid, quand elle jouait au hand-ball, sur le terrain de sport du lycée, et que je l'observais depuis la rue de la gare. Je revois d'autres détails, mais, par exemple, il m'est impossible de savoir avec certitude si elle se rasait les aisselles. Sa copine Joëlle, en tout cas, cette voluptueuse et plantureuse Arabe qui sortait avec mon ami Yves, ne se les rasait pas, ça j'en suis sûr.

J'ai convaincu ma déesse de me suivre dans la maison familiale, vide jusqu'au soir, à dix-huit kilomètres d'Annecy. Nous avons pris le train. Brève station à la cuisine, où on boit du lait, puis on monte dans ma chambre. Neuf, cinq, six, c'est le nombre de marches de l'escalier en chêne, puis la chambre à gauche, après une commode, en arrivant au premier. Il y a trois autres chambres, une salle de bains et des toilettes, à cet étage. Ma mère a fait installer un deuxième téléphone dans sa chambre, depuis peu. Christine s'asseoit sur mon lit. Je la rejoins, on s'embrasse. Très peu de mots sont échangés.

Le lit est petit, c'est un lit à une place, un lit d'adolescent. Il y a deux fenêtres, dans la chambre, une qui donne au nord, et une qui donne à l'est. Le lit est près de la fenêtre qui donne à l'est.  Dans une petite armoire, dans l'autre coin de la chambre, il y a les tracts que j'écris et que je tape ensuite à la machine. Des tracts politiques.

On est au Pont-des-Iles, près du Chéran, j'ai froid aux pieds, c'est dimanche, l'eau de la rivière est boueuse, Christine m'apprend que ses parents veulent qu'elle rentre à Nice, définitivement. « Je pars avec toi. » Je n'ai pas réfléchi trois secondes, c'est une évidence, pour moi. Je ne peux pas la quitter. Heureusement, ils changeront d'avis, confrontés à l'obstination farouche de leur fille à rester à Annecy, c'est-à-dire avec moi. C'est le premier vrai coup dur de ma vie. La perdre, alors que je venais de la rencontrer, aurait été trop dur : il est évident que ne je n'y aurais pas survécu. Je ne fais pas le rapprochement avec la mort de mon père, survenue quelques mois plus tôt.

Le lit est petit, Christine est assise. Elle a ôté son manteau noir et blanc à carreaux, qu'elle a posé sur mon bureau, elle porte un pull mauve et un pantalon. On s'embrasse. J'ai passé ma main sous son pull et je malaxe ses seins que je devine prodigieux à travers le soutien-gorge. Elle me demande si je ne veux pas qu'elle enlève son pull. Je ne refuse pas. Elle apparaît en soutien-gorge blanc, j'en ai le souffle coupé. C'est pas facile, la vie d'un garçon, quand il arrive à cet instant crucial de sa vie. Il y tant de choses qu'on doit penser en même temps.

Être visité… Comme par Dieu, oui. Il arrive qu'Il se manifeste, dans un rêve, par exemple. Mais là ce n'est pas Dieu qui me rend visite, c'est une déesse. Elle m'a choisi. Elle s'est rendue dans ma petite chambre d'adolescent, en toute confiance. Elle est assise sur le lit, à côté de moi, en pantalon et soutien-gorge, ses cheveux tombent sur ses épaules, elle sourit. Elle est à ma merci mais elle n'a pas l'air effrayée du tout. À quoi faut-il penser, dans ces moments-là ? À tout. On ne peut pas se contenter de penser aux seins de la déesse. Il y a par exemple le soutien-gorge, qu'on essaie de dégrafer d'une seule main, on avait étudié le mécanisme auparavant, mais ça rate, alors on y met les deux mains, mais même comme ça, on n'y parvient pas, alors la déesse se dévoue, et avec un sourire… encore un. On entend les bruits alentour, la vieille pendule du hall qui sonne la demie de trois heures. À trois heures et demie, j'ai vu les seins de ma déesse. On est au sommet de la montagne, le regard porte loin dans la nuée, tout est terriblement ralenti, le temps semble suspendu à ces aréoles divines, qui provoquent en moi une commotion cérébrale, la modulation est osée, mais je dois détacher mon regard de cette pure merveille, sinon elle va prendre peur, celle dont la respiration fait trembler doucement ces monts sacrés recouverts des deux pièces d'or brun. Alors c'est la fuite en avant, je veux la voir nue, nue, entièrement nue, je veux tout à la fois, je me précipite sur le bouton de son pantalon, hop, et puis la fermeture éclair, ça y est, et puis elle se renverse en arrière, suffisamment pour que je puisse tirer sur les jambes du pantalon, elle s'appuie sur un coude, je n'ose pas regarder son visage. Le pantalon, ça y est, mais je ne m'attendais pas à ça, elle porte un collant. Qu'importe, c'est encore plus beau ! La culotte blanche, à travers le fin rideau du collant, qui lui donne encore plus de mystère, Pourtant je suis un peu décontenancé par cet obstacle supplémentaire ; je n'ai jamais vu le haut d'un collant. Je ne comprends pas tout de suite ce qu'il faut en faire. Christine me vient en aide charitablement. Pas de mots.

J'ai fait une compote de pommes. Mais comme c'était la première fois que j'en faisais une, j'ai mis du beurre, beaucoup de beurre. Ma mère, à qui je téléphone pour vérifier, me dit qu'il ne fallait pas. C'est pour accompagner le boudin. On s'est fait à manger, dans la petite chambre de bonne que Christine loue depuis quelque temps, rue du Lac, chez une vieille dame qui ne doit surtout pas m'apercevoir. J'ai quitté la maison, je suis avec elle, je ne la quitte plus. Ma tante dit à ma mère qu'elle est complètement folle de me lâcher la bride. Et de fait, je vais assez rarement en cours. Le quartier est très agréable, on est en plein centre, et tout près du Pâquier, au bord du lac, où l'on passe beaucoup de temps, avec les copains, même en plein hiver. On a un lecteur de cassettes Philips et une seule cassette : la Quarantième de Mozart par Karajan. Tout va bien.

Au sommet de ses longues jambes, sa culotte de coton blanc. Gonflée. Bombée. Comme si à l'intérieur un soufflé était en train de cuire, au four. Je vois surtout le haut des cuisses, la frontière, la coupure franche entre le tissu et la chair. Mes tempes bourdonnent. Elle soulève son bassin, la culotte vient très facilement, je la jette derrière moi. J'ai à peine eu le temps d'apercevoir ce qui ressemble à une cicatrice boursoufflée. Christine met sa main sur son sexe, puis veut se glisser sous le couvre-lit. Je lui dis Non ! reste comme ça. Le téléphone sonne. Elle est nue, entièrement nue, sur mon lit, et le téléphone sonne ! Elle me dit : Va répondre, allez, dépêche-toi. Je lui demande de rester comme ça, de ne pas bouger, tu me promets, hein, et je file dans la chambre de ma mère. Ma mère ! C'est ma mère qui veut savoir si tout va bien ! Ma mère me téléphone évidemment à ce moment-là ! Et à l'époque, il n'existait pas de web-cams, les mères n'avaient pas besoin de ça pour savoir qu'il se passait quelque chose de définitif, à la maison, pendant qu'elles travaillaient, quelque chose de définitivement définitif pour leur petit dernier, le seul puceau de la famille, qu'il aurait fallu protéger de ces petites salopes qui venaient montrer leur chatte en douce à la chair de leur chair, quand celle-ci était sans défense, hors de portée de la vestale. Oui, Maman, tout va bien, mais faut que je te laisse, là.

Tout va bien. Quand je reviens, elle s'est faufilée sous le couvre-lit… Elle avait froid, soi-disant… Et je n'ose pas lui demander d'en sortir, bien sûr. Alors, comme un idiot, je me désape à toute vitesse, enfin, je garde mon slip, et je la rejoins à l'abri de Celle-qui-n'est-pas-là-mais-qui-voit-tout. Elle écarte les cuisses, et je me retrouve tout naturellement à faire des va-et-vient qui me conduisent en quelques secondes à une piteuse éjaculation. La prochaine fois, il ne faudra pas que j'oublie de penser à un problème de maths ou aux tonalités à six bémols au moins. Je n'ose pas la regarder, j'ai enfoui mon visage entre ses seins et je ne bouge plus. Et là, je l'entends qui me chuchote à l'oreille : « Tu n'étais pas au bon endroit. » Pas au bon endroit ?! Il existe donc plusieurs endroits où l'on peut faire ça ? Ces femmes sont vraiment extraordinaires !

Je constate que la petite lumière rouge est toujours allumée, même après mon catastrophique coït dévoyé. À seize ans, on peut recommencer immédiatement, et l'avantage, c'est que la deuxième fois, on met quelques secondes de plus. Bref, je ne suis pas encore tout à fait au point, mais l'avenir s'annonce radieux. Et cette fois-ci, elle me permet de regarder brièvement la chose extraordinaire qu'elle a au bas du ventre, ou en haut des cuisses. (Ça s'appelle le pubis, de pubes, les poils.) Je passe doucement ma main dans ces poils et j'ai un avant-goût du paradis. (On l'appelle aussi le Mont de Vénus, sans doute parce que Vénus était une femme à la pilosité généreuse.) Je l'aime et je l'aimerai jusqu'à ce que la mort nous sépare. (Maintenant, quand je regarderai une femme en culotte, je comprendrai beaucoup mieux ce que je vois.) En attendant ce triste moment, je ne pense pas une seule fois qu'elle n'a sans doute pas éprouvé beaucoup de plaisir. Moi, je suis à la fois comblé et honteux, et bombardé de vingt mille questions que je garde pour moi ; on s'est assez ridiculisé pour aujourd'hui. On se rattrapera demain, en étudiant de plus près l'éminence triangulaire située à la partie inférieure du bas-ventre, qui se couvre de poils à l’époque de la puberté.

À seize ans, il n'y a pas la moindre trace de poison dans le présent. Le présent est indemne, il n'a pratiquement aucune ramification, ni dans le passé ni dans l'avenir. On prend tout, on le gobe sans l'éplucher, on avale tout, avec la peau et l'emballage. On a l'estomac solide. La petite lumière rouge ne s'est plus jamais éteinte, jusqu'à mes dix-sept ans et demi. Même quand Christine m'a salement trompé avec des gauchistes de passage dans l'appartement que ses parents lui avaient finalement loué à Annecy, près du lycée Bertholet, la loupiote me tenait la bite en état d'alerte permanent. Mon passage à niveau laissait passer tous les trains, à un rythme effréné. J'aurais pu lécher les trottoirs où ma déesse posait les pieds. Quand elle était malade, j'étudiais la médecine, quand elle draguait un marxiste, je lisais Marx, quand elle prenait du LSD, j'en prenais aussi. Un jour, j'ai fait dix kilomètres à pied tellement elle m'avait fait souffrir. Nous étions montés au Parmelan, au-dessus d'Annecy, et, dans le refuge, elle s'était laissé conter fleurette par un sale con plus âgé qui jouait de la guitare. La douleur a été intense, et j'ai préféré disparaître un moment. Mais en même temps, comment aurais-je pu ne pas comprendre que tout le monde tombe amoureux d'elle ? Une déesse n'appartient pas à un mortel. C'est d'ailleurs elle qui m'avait appris la signification de l'expression "conter fleurette", preuve qu'elle était beaucoup plus intelligente que moi qui ne parvenais pas à décoller mon nez de l'amour ridicule que j'éprouvais pour elle. Enfin, je dis ridicule, mais avec des seins pareils, rien n'est jamais ridicule, on le sait bien.

Ce que j'ai appris beaucoup plus tard, c'est que le pubis était aussi un os !