dimanche 28 octobre 2018

Changement d'heure



On est nombreux, à la maison. Je ne sais pas exactement qui se trouve là, mais il y Ariane, et, au studio, je m'amuse à jouer un peu sur son violoncelle. Je compare le son qu'il a avec… Avec quoi, je sais plus. On est très serrés, les uns sur les autres, j'ai à peine la place de tirer sur les cordes – je ne me sers pas de l'archet car je ne sais pas jouer avec l'archet, mais en pizz je me débrouille. 

Un peu plus tard, je suis avec Sarah. Elle doit repartir pour Paris. Elle me demande si je ne veux pas venir. « Tu as ta chambre, tu sais. » Mais je refuse. Je veux rester là, mais je ne sais pas pourquoi. Je la prends dans mes bras, je pose mes mains sur ses fesses, elle me fait toujours le même effet, j'ai toujours très envie d'elle et elle a l'air d'en avoir envie aussi. Elle sourit. Elle est lisse, douce. Elle est plus mince qu'avant. Alors pourquoi ne pas l'accompagner ? Je ne sais pas. Je ne peux pas quitter la maison. Je l'accompagne à son train. C'est un TGV rempli d'animaux : des chiens, mais des chiens énormes, gigantesques. Ils mesurent à peu près deux mètres de long, et ils sont endormis. Le TGV est orange (comme les anciens) mais il se déforme, il est souple, parfois large parfois étroit, parfois droit parfois penché. On ne trouve pas le sien facilement. En m'embrassant, elle pose sa main doucement sur ma queue. 

Le lac est gelé, percé de trous par les pêcheurs, mais désert. Je m'approche d'un trou, qui doit mesurer à peu près cinquante centimètres de diamètre, mais au moment où je m'apprête à regarder dans le trou, pour voir l'eau, et peut-être un banc de poissons, je ne vois rien, mais j'entends. J'entends le trou, j'entends l'eau, j'entends les poissons. Ils parlent. Leur conversation m'est audible, très nettement audible, bien qu'ils aient une voix de violoncelle. Comme ce sont des poissons, je ne comprends pas de quoi ils parlent, mais quand leur ballet sonore est moins dense, je peux apercevoir, derrière eux, ce qui se passe au fond de l'eau. Je vois Sarah, allongée sur le ventre au fond du lac, je vois ses fesses sublimes, et je l'entends qui me dit : « Tu as ta chambre, tu sais. » Ici, près de Dieu, sur ce lac gelé, je me demande pour la première fois de ma vie qui je suis, et je suis bien obligé de reconnaître que je n'en ai pas la moindre idée. Malgré cela, je décide de rentrer à la maison. La route est gelée, il fait un soleil magnifique, et je fredonne une chanson d'Amalia Rodrigues

samedi 20 octobre 2018

Des lecteurs m'écrivent



Jean L. (9 oct. 2018)

Cher Fuly, vous êtes un génie – au moins. Qu'y a-t-il après le génie ? Dites-le moi, car moi je l'ignore. 

Charlotte S. (9 oct. 2018)

Sortant d'une longue maladie, la lecture de vos textes m'a rendue à la vie. Vous m'avez sauvée. Permettez-moi de vous embrasser.

Elisabeth S. (10 oct. 2018)

Excellent. Tout est bon chez La Fuly.

Blanche G. (10 oct. 2018)

Je me suis pissée dessus de rire. Et ça c'est plutôt embêtant, on va dire, avec les intestins que j'ai… 

Anonyme (11 oct. 2018)

J'adore trop. C'est carrément top !

Sylvain V. (11 oct. 2018)

Ampoulé, morbide, inutile, et des fautes de français. Il faut consulter. Tu devrais rester à ton niveau.

Isabelle T. (11 oct. 2018)

Dès que j'ai une minute, je te lis.

Anne B. (12 oct. 2018)

À lire de toute urgence. Indispensable aux honnêtes hommes.

Dominique L. (12 oct. 2018)

Superbe. Très bien écrit, avec un humour féroce. Je ne peux que conseiller.

Alexandre B. (13 oct. 2018)

On m'a mis vos textes sous les yeux, et j'en suis encore sur le cul. C'est vraiment très très très bon. Accepteriez-vous d'écrire ma vie romancée ? Je vous préviens, ça déménage. 

Jean-Paul M. (14 oct. 2018)

Lire Georges de La Fuly est extrêmement revigorant. Regard lucide, plume acérée, vrai style, original, sans lourdeurs. Très rare.

Anaïs N. (15 oct. 2018)

Cher Georges (si vous permettez), je me permets de vous faire parvenir ces quelques lignes à chaud, juste après avoir fini la lecture de vos textes, qui m'ont plongée dans une sorte d'extase. Ce n'est pas raisonnable, je sais, mais c'est mon ressenti. Je crois pouvoir affirmer que vous avez changé ma vie, même si je ne sais pas encore très bien dans quelle direction. Merci.

Jeo L. (15 oct. 2018)

Vous êtes un sale type, Georges Lafuly. Un sale type qui diffame les femmes. Vous les déformez, vous les ridiculisez, vous les profanez. Je vous souhaite de pourrir en enfer, sale type. Et en plus, vous vous croyez drôle ????

Romane G. (16 oct. 2018)

07 89 76 52 [xx] 

PS. J'aime la bite

Ludo (17 oct. 2018)

Quelques lourdeurs, quelques invraisemblances, mais dans l'ensemble, c'est plutôt très bon. Vous êtes vraiment noir, mais j'aime bien. Surtout, continuez. 

Cordialement.

Sarah V. (17 oct. 2018)

Si vous voulez mon avis, vous auriez dû changer la fin, qui est un peu plaquée et pas trop crédible, à mon sens. Mais sinon, c'est bien. C'est même vraiment très bien. Je me suis même branlée en vous lisant et cela ne trompe pas. 

John H. (18 oct. 2018)

quand Laeti m'a lu ça, j'y ai pas cru, d'abord. enfin un auteur qui sait de quoi il parle. on sera là, crois-moi… Salut !

Margaret D. (19 oct. 2018)

Tu es comme je l'imagine, en fait. J'ai vu une photo de toi sur Facebook, c'est Delphine qui me l'a passée. Vieux con, aigri et malsain. M'étonne pas… Minable !

Sophie B. (19 oct. 2018)

Moi, les mots, c'est toute ma vie. Je me suis sentie emportée par les vôtres, savez-vous ! Quelle émotion, et quelle douleur, aussi. Bref, du très grand La Fuly. Quel dommage que vous soyez si désagréable… 

Ariane G. (19 oct. 2018)

C'est toujours bien écrit, mais ce n'est vraiment pas ce que vous avez fait de mieux. À mon humble avis, bien sûr – mais j'ai beaucoup lu. Vous devriez plus vous relire, petit conseil. 

Jan (19 oct. 2018)

Pédé !

mercredi 17 octobre 2018

T'es con (2)



Quelle plus éclatante illustration de la bêtise que le texte qui précède celui-ci ? L'ayant relu, mais un peu tard, comme d'habitude (tant que ce n'est pas "publié", on ne voit rien…), je m'aperçois, et à certains commentaires, que mon troisième paragraphe semble parler de la bêtise de celle dont il est question dans les deux premiers paragraphes du texte. Or il n'en est rien. J'avais d'ailleurs rédigé ce paragraphe en premier, et c'est lui qui m'a donné l'idée de ce texte. C'est bien de ma propre bêtise qu'il est question, ici. Est-ce que si j'avais placé ce paragraphe en tête, la suite aurait été plus claire ? Je ne le crois pas. Il est bien à sa place. Et pourtant, on ne me comprend pas. Faut-il m'en imputer la responsabilité ? Et faut-il absolument le regretter ? 

Je sais bien qu'il faut accepter un certain malentendu, que celui-ci est constitutif de toute lecture et peut-être de tout écrit, mais on n'est pas obligé non plus de le favoriser. Il y a loin, dans un texte à prétention littéraire, entre sa vérité intime, formelle, intrinsèque, et la vérité factuelle dont celui-ci semble procéder, et il n'est pas rare qu'on contrarie cette dernière pour parvenir à augmenter la première. Mais quoi qu'on écrive, on bafouille. Moi, en tout cas. On croit dire blanc et on dit noir, on croit raconter et on invente ; pire, on croit inventer et on raconte. Est-ce manque de talent, manque d'intelligence, manque de travail ? Sans doute, oui, dans une certaine mesure… mais dans une certaine mesure seulement. 

Les paragraphes sont faits aussi pour échapper à la malédiction du discours. Ils sont faits, aussi, pour passer d'une idée à une autre, sans nécessairement qu'elles se déduisent les unes des autres. Ils sont faits, parfois, et même souvent, pour se contredire, pour défaire ce qui vient d'être affirmé, et pour changer de point de vue et d'énonciation. Ce n'est pas une thèse que j'écris ici. C'est même tout le contraire d'une thèse ; ou alors c'est une thèse qui assiste, impuissante, à sa propre dénonciation, à son propre effondrement. Quand on cherche la vérité, on ne peut pas se satisfaire d'un point de vue, fût-il le plus assuré, le plus aigu et le plus lucide. 

Il est possible aussi que je commette une erreur en livrant ces textes au fil de leur écriture, sans souci (apparent) de cohérence et de lisibilité. C'est un pari, je le reconnais. Je fais le pari d'avoir des lecteurs intelligents, qui ont un peu de mémoire et de sens littéraire. C'est sans doute une erreur. Tant pis. Il faut laisser sa chance à celui qui ne devrait pas exister, à l'exception. L'inconfort certain qu'il y a à lire des textes qui n'ont pas de statut bien défini, ou dont le statut est un leurre, qui peuvent se mordre les uns les autres, s'annuler, ou s'abîmer, est me semble-t-il largement compensé par l'avantage qui consiste à grignoter petit à petit le réel dans son entier. 

J'ai souvent la sensation qu'on va venir m'arrêter, à sept heures du matin, à cause de l'incohérence de ce que j'écris. Une sorte de procès à la Kafka. Mais sans incohérence, comment parler ?


mardi 16 octobre 2018

Le Contrat




Contre elle, je la contre et j'entre en son con ; elle est contrée, pays, paysage. Stupeur ambrée, poire frelonnée de sucre. Ce n'est pas elle, que je pénètre, c'est son contre-là, sa contrevie, un lieu-dit sans nom. 

Elle est sur le dos, les bras le long du corps, et elle ronfle légèrement. Ta tête seule dépasse de la couette, et le haut de tes épaules. Je me penche vers son visage, j'approche ma bouche de la sienne, et je sens son souffle sur mes lèvres. Elle dort vraiment, tu ne fais pas semblant. Je le sais parce que si elle faisait semblant, elle ne soufflerait pas par la bouche, à petits coups tremblotants, pleflf, pleflef, pleflr, comme le font les vieux quand ils ronflent. Elle est encore plus belle qu'hier-soir quand elle s'est donnée à moi.

Se comprendre soi-même est un travail de Sisyphe. On revient sur ses pas, et l'on ne ressent plus rien que l'ennui et la honte. Comment tant de bêtise a-t-elle pu un jour nous sembler précieuse et vertueuse ? Tout est à recommencer, et chaque retour est une négation ajoutée au vide. 

Je l'ai regardée dormir pendant un quart d'heure. Elle n'a pas bougé. Moi non plus, assis sur le bord du lit. Comment peut-on s'abandonner ainsi, s'abandonner ? Hier, à sept heures du soir, elle ne m'avait jamais vu. Livrée à domicile, comme un gâteau chaud, fourré, parfumé, souple. Pas de temps perdu. On a dîné, on a baisé, on a dormi. Elle repose, à gauche du lit. Pourquoi est-ce que toutes les femmes que j'aime ne peuvent dormir qu'à la gauche du lit ? Comment peut-elle me laisser la regarder, dormir pendant que je l'observe ? Comment peut-elle me faire confiance à ce point ? C'est un contrat.

Je lis Philip Roth, et un mot dépasse, qui m'empêche de continuer. Ce mot, c'est "contre".

« Quand elle s'est donnée à moi. » Ah ah… Quelle formule ! Tu nous fais ton romancier du XIXe ? S'est-elle donnée, seulement ? Ne rêve pas, bouffon ! Elle t'a prêté son cul, quelques heures, tout au plus. D'accord, d'accord, mais enfin, je n'ai pas rêvé, elle a bien dit : « Je suis toute à toi, entièrement. » Et alors ? C'est la formule consacrée, c'est un mot de passe, c'est une clef, rien de plus. Elle était contre toi, oui, et tu as cru qu'elle était là pour toi. Elle avait seulement besoin de se tirer de chez elle quelques heures, quelques jours, pour mieux se faire désirer, pour se refaire un peu l'imago, pour se refaire une beauté dans le ventre, elle avait perdu son charme. C'est un classique. Comment as-tu pu te laisser prendre à des miaulements aussi stéréotypés ? Tu me déçois grave. Mais je sais tout ça, merde ! Je l'ai su immédiatement. Et alors, qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher dans le gilet, maintenant ? Réjouis-toi, au contraire, d'avoir échappé à la suite ampoulée et terriblement banale. Je ne pleurniche pas du tout. Je ne regrette rien. Et je ne lui en veux même pas. Je cherche seulement à comprendre. Mais comprendre quoi ? Y a rien à comprendre ! Jamais elle ne prendra ton parti, c'est comme ça. Jamais elle ne lèvera le petit doigt. Tu pourrais te noyer devant elle, elle te regarderait tranquillement. Ou plutôt non, elle tournerait les talons, pour ne pas voir ça, pour ne pas souffrir. Jamais elle n'aura la moindre initiative pour toi. T'a-t-elle seulement écrit une lettre ? Non. Tu vois. Ça c'est le test ultime : une meuf incapable d'écrire une lettre d'amour, ça ne vaut rien, pas un pet de lapin. Une nana incapable de prendre ce risque, c'est pas la peine. C'est ridicule, il y a des centaines de façons d'aimer et de se donner. Des centaines de façons d'aimer et de se donner… Mais tu t'entends parler ? Crois-moi, pour elle, tu es depuis longtemps une histoire passée, rangée, tu es dans un petit tiroir fermé à clef ; elle l'ouvre de temps à autre pour se donner un peu d'épaisseur psychologique, mais c'est fini, terminé, réglé. Le pire… Tu veux que je te dise, le pire, dans tout ça ? Le pire c'est que tu écris parce que tu voudrais encore la séduire. Tu n'as pas encore compris qu'elle s'en tapait grave, de ce que tu peux écrire ? Tu écris contre toi ! Mais non, pas du tout, je n'écris pas contre moi, j'écris à côté de moi, parce que je cherche à ne pas tomber, j'écris pour me faire un coussin de phrases, pour que la chute soit moins douloureuse. Finalement, tu regrettes quoi, exactement ? Son amour ? Je vais te le dire, moi, ce que tu regrettes exactement. Ça ne va pas te faire plaisir, mais je vais te le dire quand-même. Tu regrettes son cul. C'est la seule chose qui te manque vraiment. Son cul, son con, l'odeur de sa chatte, et ce trou du cul divin, et la chair de son ventre quand elle s'endort, ça, oui, tu le regrettes, et je comprends que tu le regrettes, figure-toi, ça je comprends, ça c'était pas des nèfles, ça c'était du concret, et c'est bien la seule chose qu'elle t'aura offert de bon cœur. Cette putain d'odeur qui te rendait fou, oui, je comprends. Et ce cri de malade qui te perçait les tympans quand elle jouissait, oui, ça c'est pas du vent, et c'est finalement la seule chose que tu regrettes vraiment, honnêtement, et personne ne peut te critiquer pour ça, crois-moi.

Connaissez-vous le Gibet, la deuxième des trois pièces du Gaspard de la nuit, de Ravel ? Ça commence par un si bémol à vide, avec son écho, glas terrible qui résonne tout du long. Au milieu de la pièce, le si bémol se transforme en la dièse. Évidemment, l'auditeur n'entend pas que le si bémol a disparu, qu'il a été remplacé, il croit que tout continue comme avant, que la cloche qui continue à tinter est la même. Ni vu ni connu… C'est ce qu'on appelle une enharmonie. La plupart des hommes et des femmes sont des enharmonies vivantes. Ils construisent un personnage, s'y identifient, et, quand on table (c'est-à-dire quand on les prend au mot) sur l'individu qu'ils ont patiemment et laborieusement élaboré, durant des dizaines d'années, ils glissent subrepticement vers l'enharmonie de cet individu, qui a le même nom, le même aspect, la même odeur, la même forme, mais qui se meut dans un univers complètement différent, et souvent antagoniste. Tout a changé, mais on continue de faire avec l'ancien, qui n'est plus là. À partir de là, c'est l'enfer. On devient fou. Les seuls qui ne deviennent pas fous sont les fous. Ou alors on fuit, mais c'est pareil ailleurs. Le contrat est dénoncé, mais ce n'est pas dit, ce n'est jamais articulé, ce n'est signalé nulle part. La partition est vierge. On croit reconnaître le paysage, mais ce n'est qu'une anamorphose. Et quand enfin on traverse le miroir, on aperçoit le pendu qui se balance au bout de sa corde… et le pendu, c'est moi.

Je l'ai regardée dormir, ce premier matin. Alors elle n'était ni si bémol ni la dièse, elle était seulement un accord insaisissable, elle était seulement un son inconnu, non répertorié, vaporisé sur la toile de mon désir, un son inouï autour duquel mon esprit s'enroulait, sans presser ni ralentir… Son souffle, hors contrat, son souffle qui n'était pas encore pris dans le jeu inflexible des modulations, son souffle inharmonique, boisé, miraculeux, me soulevait l'âme. Elle respirait comme un oiseau vole, ça ne laissait aucune trace. Elle aurait pu être morte, elle aurait été aussi belle.

Je me fais l'effet d'un type qui regarde de la pornographie toute l'après-midi, quand je passe quatre ou cinq heures à écouter Gaspard de la nuit… Je repense à tous ces noms que j'ai enfouis dans les murs des toilettes, à La Closerie. Ils y sont toujours, j'imagine. Je me demande s'il y avait une Isabelle ? Pourquoi pas, j'étais bien du genre à tomber amoureux tous les dix jours. Catherine, Marie, ça je suis sûr, mais Isabelle je ne suis pas sûr. Il y avait plutôt des Elisabeth, dans les cousines. Quand je m'inventais une amoureuse, c'était souvent Marie, que je l'appelais. On avait une Ondine, quand j'étais enfant. Je crois qu'elle était blanche, ou alors bleu ciel. L'amour, c'est la guerre. Je devrais avoir une pension. Ah si, Isabelle, c'était le prénom de la toute première belle-sœur. Ce grand con d'Emmanuel était encore au lycée quand il l'a épousée. Mais impossible de me rappeler son visage, à cette Isabelle-là, dont les parents habitaient au bord du lac d'Annecy. Gaspard de la nuit, ce titre me faisait un effet étrange, plus encore que la musique. Papa m'avait offert l'intégrale de Ravel par Claude Helfer, un coffret vert pomme. Les disques étaient rangés dans l'armoire bressane. Mais je préférais les Miroirs, et puis la Sonatine. Isabelle, c'était aussi un Folio, de Gide. Ça, je m'en souviens. Sylvie, Anne, Catherine, Marie, Elisabeth… Sylvie Richard, qui habitait une grande villa au carrefour, un peu avant chez nous. Elle était ce qu'on appelle en avance sur son âge, elle avait de gros seins, et elle couchait avec les amis de mon frère, qui avait sept ans de plus que moi. Je me rappelle une fois que j'étais avec eux, elle était là, Sylvie, c'était la copine de Gérald, un type bizarre mais pas bête, barbu avec des lunettes qui parlait toujours très vite. On écoutait de la musique. Il avait mis les Carmina Burana, de Carl Orff. Platine Thorens, bras SME, cellule Shure, ampli Marantz, baffles Elipson. Elle était là. Et quand on s'était séparés, Gérald avait dit à Sylvie : « Elle ne va pas repartir sans quelque chose de chaud dans le ventre, la petite ! » Et tous, ils avaient éclaté de rire. N'empêche qu'après elle est rentrée avec moi, on est allé dans le champ, en face de chez moi, et là elle m'a branlé, sa main dans mon pantalon. J'en avais plein le pantalon, c'était un peu comme d'avoir chié dans son froc, la honte, j'ai dû rentrer en douce et filer dans ma chambre vite fait. Et, avant d'aller dîner, je suis allé au studio, et j'ai écouté Ondine. Je ne comprenais pas comment on faisait, avec la main droite, parce que je n'avais jamais vu la partition. Et je repensais à la main de Sylvie, dans mon slip, et à l'horrible sensation du sperme gluant partout sur les cuisses, après. Elle avait ri. Ils avaient peut-être mis un contrat sur moi, les grands, pour se foutre du petit : Sylvie, en bonne petite salope et fière de l'être qui n'a pas froid aux yeux, m'avait branlé puis leur avait raconté. Peut-être… Sûr que c'était de sa main droite, qu'elle avait fait ça, il faisait nuit, ça sentait la terre, et on se caillait les miches. « Tu prends une douche avant le dîner, toi, maintenant ? » Mais moi je ne lui en voulais pas, à Sylvie. Elle m'avait laissé mettre ma main dans sa culotte.

Elle s'est pendue, Sylvie, je l'ai appris longtemps après. 

dimanche 14 octobre 2018

Devenir des rêveurs éveillés



« La musique a trop longtemps rêvé ; [nous voulons maintenant nous réveiller. Nous étions des somnambules] nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients. »

Cette fameuse citation, placée en exergue du Zarathoustra de Strauss, je la fais mienne. Je ne veux rien tant que l'éveil au sein du rêve. J'en suis désormais persuadé, il n'y a de conscience véritable qu'à l'intérieur du rêve. Non seulement je suis certain que c'est au sein du rêve que la conscience est à son point le plus élevé, mais, depuis peu, je crois qu'on peut être éveillé lors de cette acmé, où l'individu se fond dans le Monde et le Monde se fond dans l'individu. Le rêve est l'exercice de toute une vie. Toute la vie d'un homme s'y concentre, s'y répand, en infiltre toutes les strates, petit à petit ; c'est comme le roulement de quatre timbales légèrement désaccordées qui versent les unes dans les autres leurs couleurs profondes en progressant vers la clarté de la dernière nuit, c'est comme une lumière d'avant la naissance qui remonte à la conscience. Rien de moins passif et de moins aléatoire que le rêve, quand il est pris au sérieux. Le rêve pris au sérieux, c'est la musique, quand elle est enfin entendue.

vendredi 12 octobre 2018

Les Hyènes (de Facebook)



Elles sont toujours là, tapies, à attendre le bon moment pour se précipiter sur le cadavre encore chaud. Toujours les mêmes, toujours avec les mêmes moyens, avec les mêmes mots, les mêmes petites phrases racornies et soudées à la gorge, toujours avec le même appétit glaireux, petitement féroce, gentiment mesquin, maladivement avide, vorace, convoiteux, ahanant, à mordouiller le jarret et les flancs de la bête. Avec les inévitables « je vous l'avais bien dit » rengorgés de fiel, avec la gouaille purulente du ressentiment, elles se démasquent une fois l'an, comme des étrons à dents sortis de leur formol, puant la bêtise confite et plastronée de revanche. 

 Il est presque rassurant de voir que rien ne bouge. On les sort de temps à autre de leur monde bistre et leur tronche boucanée et inerte a le caractère paisible des soldats de plomb oubliés au grenier. 

 – Je vous salue mes hyènes.

C'est un trio d'ectoplasmes, une trinité des cons, un tripalium de choc. Le premier est pour moi l'archétype de l'homme sans parole. Autant dire que je n'accorde aucune valeur à ce genre d'individu. Sa vérité, c'est sa compagne, bête à manger du foin, qui se prend pour une artiste. Le deuxième est un couillon poussif un peu bourrelé de gentillesse matoise. Le troisième, d'une sottise coruscante, est une ordure bourrée de complexes, ce qui le rend très agressif, dès qu'il pense qu'on l'observe. Individuellement, ils sont insignifiants. En bande, comme souvent les veules dénués de talent, ils sont redoutables. Enfin, quand je dis qu'ils sont redoutables, ce n'est pas que je les redoute, pas du tout, mais c'est qu'ils sont redoutablement ignobles. Je plains beaucoup celle qu'ils voudraient patronner. Elle n'a pas mérité ça.

Vite, un peu de Mozart !

jeudi 11 octobre 2018

T'es un con



Elle ne va pas comprendre. Je sais bien qu'elle ne va pas comprendre, mais ce n'est pas une raison pour se taire.

Elle me dit régulièrement : alors, quand est-ce que tu publies quelques chose ? Il me tarde vraiment de te lire. Elle le dit souvent, régulièrement. Reviens à la charge. Alors ?



– Ben, tiens, justement, ça tombe bien, figure-toi que par extraordinaire je viens de publier un livre ! 

Une semaine passe. Puis deux. Puis un mois passe. Puis deux. 

– Alors ?

– Ton livre ? Ah, excuse-moi, je n'ai pas eu le temps de le commander. Mais je vais le faire.

Trois mois passent. Puis quatre. Puis cinq. Puis six. 

– Ah, tiens, j'ai acheté le bouquin de X, qui vient de paraître. C'est pas mal, hein !

– Et… 

– Ton livre ? Ça te ferait plaisir, que je l'achète ?

– Non, laisse, ça me ferait plaisir que tu sois quelqu'un d'autre, en fait, mais ne te fatigue pas, je sais bien que c'est impossible. On ne change pas. Surtout pas toi.

***

– Mais qu'est-ce t'en as à foutre ? C'est si important que ça, qu'elle lise ton livre ?
– Non, c'est juste que je comprends pas. 
– Tu comprends pas quoi ?
– Si je dis à quelqu'un que je l'aime, je m'intéresse à ce qu'il fait. 
– J'sais pas quoi te dire…
– Dis rien. 
– En fait, si, je vais te dire un truc : t'es un con.
– Je sais. 

mercredi 10 octobre 2018

Sombres temps



À quoi sert un "réseau social" ? Principalement à ne pas voir ce qu'on a sous les yeux. Comme de toutes les choses qui crèvent les yeux, on n'en parle jamais.

Ils ont la chance inouïe d'avoir un des plus grands écrivains français, et ils passent leur temps à faire des blagues avec lui, quand ce n'est pas à l'insulter. C'est à ça qu'on mesure la bassesse de l'époque.

Si Proust, Fauré, Klee étaient sur Facebook, ils seraient raillés, ridiculisés, insultés, méprisés, ça ne fait aucun doute. Ne parlons même pas de Joyce, De Kooning, Barraqué. 

Quand on parle de l'effondrement des hiérarchies, il s'agit de quelque chose de très concret, sur Internet, ce n'est pas du tout dans le ciel des idées que ça se manifeste. Comment peut-on passer ses journées à faire le mariole sur Facebook, alors qu'on a la possibilité d'attraper au vol un peu du génie qui passe ? Renaud Camus est là, parmi nous, il est "accessible", comme on dit, il répond même quand on lui adresse la parole : certains en déduisent qu'il est comme nous, et qu'ils peuvent très légitimement lui taper sur la panse, comme on le fait avec un vieux pote de régiment. 

Ils n'éprouvent aucune honte, pas même un peu de gêne, non, non, rien du tout. Ils sont comme ils sont, voilà tout. Ils vont comme ça au Mac Do, chez leur vieille tante, chez leurs copains, pourquoi en serait-il autrement avec un vieil écrivain qui fait des tweets et qui ne vend presque pas de livres ? La seule chose qui pourraient éventuellement les impressionner – et encore, on n'en est pas complètement sûr –, c'est qu'il vende des millions de livres et qu'il passe constamment à la télé. Ils pensent qu'on peut discuter "argument contre argument" (comme ils disent à la télé) avec quelqu'un qui a une œuvre. C'est-à-dire que l'œuvre ne compte pas : on en fait abstraction, autant que de l'autorité (ce vilain mot). L'idée que l'autorité provienne justement de l'œuvre ne les effleure pas une seconde ; pour ça, il faudrait qu'ils ouvrent des livres – et ils n'ont pas le temps, puisqu'ils sont sur Facebook. 

Mais je ne sais pas pourquoi je m'en prends à Facebook. Facebook n'y est pour rien du tout, non plus que Twitter. On n'a pas besoin d'un réseau social pour se conduire de cette manière : ces manières sont les seules à avoir cours, elles sont même obligatoires, partout. C'est ça, l'hyper-démocratie. C'est partout comme ça, bien sûr ; Internet ne fait que refléter en les exagérant les manières du temps. Allez en visite chez des amis ou dans votre famille, par exemple, et observez comment les enfants s'expriment, comment ils parlent à leurs parents, comment ils sont habillés, comment ils se tiennent à table. C'est exactement la même chose. Et pour cause : ils n'ont plus qu'une seule sorte de modèle, le modèle petit-bourgeois qui a cours en régime hyper-démocratique. Une jeune fille de vingt ans peut s'adresser à un vieux monsieur de soixante-dix ans sans le moindre égard pour son âge. Et si jamais vous le lui faisiez remarquer, elle ouvrirait le plus sincèrement du monde des yeux énormes car elle ne comprendrait pas du tout de quoi vous parlez. Des égards ? Mais pourquoi ? Ne sommes-nous pas tous égaux ? Pour qu'il y ait des égards, il faut qu'il y ait de l'inégalité : si la personne que j'ai en face de moi est mon égale, pourquoi aurais-je des égards pour elle, pourquoi en aurais-je plus que pour moi ?

En réalité, il n'y a pas une seule chose au monde que l'égalité ne défasse pas, à terme. L'égalité c'est la mort. Sans inégalité, il n'y a pas de langage, pas d'art, pas de musique, pas d'évolution, et pas non plus d'amour. Toute forme naît forcément d'une inégalité. La fraternité, ça me va très bien, la liberté aussi, mais l'égalité, depuis 1789, a eu tout le temps de démontrer qu'elle nous entraînait vers l'abîme. Mais comme nous nous y trouvons, au fond de l'abîme, nous sommes désormais incapables de voir qu'il y eut jadis autre chose que cette mort à l'œuvre. 

dimanche 7 octobre 2018

Donc on vous écoute attentivement



Boualem Sansal parle du Bataclan, du massacre, du nouveau monde qui s'ouvre très visiblement devant nous.

Christine Angot, le sourcil haut, tendu, anguleux, la bouche prise de crampes intestinales difficilement maitrisées, l'apostrophe : « Vous parlez de "l'An I" ! » 

Vous parlez de l'An I ! Boualem Sansal a parlé de l'An I !!! Elle a entendu ça, Christine Angot, son tympan a vibré, les trois osselets aussi, les vibrations sont immédiatement véhiculées par le fluide situé dans la cavité de l’oreille interne en forme de spirale – la cochlée – et font ainsi bouger les minuscules cellules ciliées qui se trouvent dans la cochlée aussi appelée limaçon. Les cellules ciliées détectent le mouvement et le transforment en messages nerveux transmis au nerf auditif. Le nerf auditif envoie ensuite les informations au cerveau sous forme d’impulsions électriques, qui sont interprétées en tant que sons. Ensuite, une autre partie du cerveau traite l'information : « An I », le met en relation avec les souvenirs de Christine Angot, les cours d'histoire, l'inceste, les humiliations subies, les lectures, Philippe Sollers, l'état de son compte en banque et celui de ses intestins. La guerre, déjà ? Le DJ had an I, ça lui parle, à Christine. Elle a la feuille et la carte, et quand elle écarte ses petites feuilles, c'est pas pour siroter du loukoum. 

Mais si au moins ça s'arrêtait là… Mais non, le salaud a parlé aussi d'un « maquis impénétrable ». Un maquis !!! Là encore, les deux syllabes se précipitent contre le tympan de Christine Angot et font sonner à la volée les trois osselets : MA-QUIS | MA-QUIS | MA-QUIS… Le limaçon angotien bruisse de ces deux syllabes à forte teneur en connotation historico-morale, le tsunami sensoriel est en train de se lever, balayant les pauvres cellules ciliées comme un blé couché par l'ouragan. 

En face de Christine Angot, l'écrivain ouvre de grands yeux un peu tristes. Il ne sait pas du tout ce qu'il doit comprendre, il peine encore à comprendre qu'il n'y a rien à comprendre, et qu'il va falloir se démerder avec ça. La seule chose qu'il comprend, c'est qu'il y est, il est là, à la télé. Quelle est la question ?

Ya pas de question, mon pote. C'est ça, la télé à la française. On te balance une folle dans les gencives et tu te démerdes. C'est un jeu. T'es écrivain ? Et alors ! Qu'est-ce que tu veux que ça nous foute ? T'as voulu venir. Eh ben démerde-toi, à présent. Ce que tu nous racontes sur la Seine Saint-Denis, tu penses bien qu'on s'en branle un max, on a une salle à remplir, on a une responsabilité immense, nous, on a les Français à rendre cons. Bon, OK, ils le sont déjà, mais, crois-moi, on peut toujours faire mieux. Tu as écrit ton bouquin, là, très bien, c'est ton job, mais nous, le nôtre, c'est de faire en sorte que personne ne le lise, ou que si on le lit quand-même, on n'y comprenne rien. Chacun son métier. Allez, sans rancune, hein. À la prochaine.

samedi 6 octobre 2018

L'oubli de la mort



Certains jours, je me réveille, le matin, et je ne comprends rien à ce que je lis, à ce que j'entends. Les nouvelles parlent de gens que je ne connais pas, les gens parlent d'événements dont je n'ai pas entendu parler. Pendant quelques instants, je suis un peu perdu, et puis ça me revient : JE SUIS MORT.

mercredi 3 octobre 2018

Extrait



« Il faut dire aux hommes qu'ils sont dominés par leur domination. Le mythe viriliste les opprime eux aussi. Que l'idée de la supériorité du masculin sur le féminin ait opprimé la femme, c'est une évidence, mais que ce système soit également un système d'oppression de l'homme par l'homme est un sujet tabou. »

« Saloperie de fumier de merde ! Saloperie de fumier de merde ! », je gueule de toutes mes forces. Paco arrive sur ma gauche et l'autre sur ma droite, autour de la table de la cuisine en formica jaune.  Je vois la grande pogne de Paco ouverte en ma direction, comme un steack hâché au milieu de sa sauce au poivre, je sens que ça va faire très mal mais je gueule encore plus fort pour l'exciter, et l'autre qui arrive pour m'attraper en tenaille. Il y a ma sœur et ma mère aussi, mais ma mère est en train de sortir de la cuisine et ma sœur qui gêne un peu l'autre dans sa progression vers moi, et je gueule encore plus fort, et je vois Paco, rouge comme une centrale atomique sur le point d'exploser ; plus j'ai la trouille plus je gueule fort et plus j'ai envie de l'exciter, ce connard, ce fumier de merde.  

Ce con a fait de la boxe dans sa jeunesse, il sait donner des coups. Ma tête part vers la droite. Elle reste attachée quand-même. La douleur est si violente que je crois avaler ma mâchoire, le sang me tape dans la poitrine, je pleure, j'ai du mal à reprendre mon souffle, mais j'ai le réflexe de lui mettre un grand coup de genou dans les parties et je le vois qui devient tout blanc, avant de s'affaisser sur lui-même. Il me vomit sur les chaussures mais c'est l'autre à ce moment-là qui m'a saisi par les cheveux et plonge vers moi avec la bouche grande ouverte – je vois une carie au fond de sa bouche. Je lui donne un coup de coude dans le ventre et un autre sur le pif, instantanément il pisse le sang, et je dégage vite fait de la cuisine sans demander mon reste. Je n'entends rien, et j'ai très mal à la tête.  Pourquoi je l'ai énervé comme ça ? Je ne me rappelle plus. Il s'est toujours pris pour le ministre de l'Intérieur, celui-là, sous prétexte qu'il avait fait la guerre d'Algérie. L'homme aux cinq cents femmes, ce fumier shooté à la vitamine C, porte une perruque. Un manque d'amour qui roule en Jaguar. C'est trop vrai pour être beau. 

lundi 1 octobre 2018

Journal de Ludo (1)



À la bourre, comme d'hab, j'ai juste le temps de poser mon bouquin et d'enfiler un jean et un T-shirt. Je dépose ma gamine au bahut et je file ventre à terre au boulot. Sur le chemin, je croise les gosses à Sandrine qui font les cons en centre-ville, je leur dis : vous faites chier, les mômes. Cet aprème, comme je bosse pas, on se fait une expo, ou un ciné, avec Jess, on n'a pas arrêté le programme. Il fait hyper-beau, on a juste pas trop envie de rester à faire son taf avec les collègues. La vie ce serait plutôt cool, en fait, si y avait pas les fachos et les réacs qui nous pourrissent. J'ai souvent envie de les exploser, mais Jess, au quotidien, elle fait baisser la pression. C'est juste un truc de ouf, quand on y pense, une nana : les meufs elles sont bien plus matures que nous, faut reconnaître. On est sur un plan qui m'a l'air honnête, avec Jess. Je sens que j'ai grandi, sérieux.

Faut pas que je zappe le restau, demain avec les potes ! C'est l'anniv à Kev !

dimanche 30 septembre 2018

Lingerie



Seule une femme peut dire à son amant, parlant de son mari qui vient de lui offrir de la très belle lingerie : « La première chose à laquelle j'ai pensé quand il me l'a donnée, c'est à la manière que j'aurai de l'enlever devant toi. »

Un homme également peut se conduire ainsi, mais, le faisant, il est grotesque, et sa bassesse le perd. Lorsqu'une femme fait une telle chose, elle est au contraire à l'apogée de sa gloire.

La tromperie féminine est belliqueuse, c'est un défi, une profanation. C'est une vindicte ou un désespoir. La tromperie de l'homme est sournoise, maladroite, honteuse et souvent bête, elle sent le drap mouillé, quand celle de la femme sent le feu et l'acier.


vendredi 28 septembre 2018

À cinq heures et demie du matin


Tous les mondes qui ont existé jusqu'à présent ont donné celui dans lequel on vit. Ça ne veut pas dire que le nôtre est supérieur à ceux qui l'ont précédé, mais c'est ainsi, ils ont tous concouru à faire que notre monde soit ce qu'il est. 

– Savez-vous qui vous êtes ?

– Je ne comprends pas la question. Mais je voudrais poursuivre. Notre monde a été façonné par des dizaines de milliers, de millions peut-être, d'autres mondes, antérieurement. Et des millions de mondes existent à côté du nôtre, que nous ne voyons pas. 

– Est-ce que vous pensez que vous êtes réellement ici, avec nous ?

– Ne m'interrompez pas tout le temps, je vais finir par perdre le fil de mon exposé. 

– Mais qui vous a demandé un exposé ?

– Personne. C'est la raison pour laquelle je me sens le devoir de vous faire cet exposé. Si vous me l'aviez demandé, je ne serais pas en train de le faire. Jamais vous ne me demanderez quelque chose d'utile.

– Vous ne voulez donc pas nous faire plaisir ?

– Il n'est question ni de plaisir, ni de demande, ni de réponse à une quelconque injonction, il est seulement question d'établir la vérité, comme toujours. 

– Mais ne pensez-vous pas que la vérité est liée au plaisir ? Si vous savez qui vous êtes, si cette connaissance a pour vous la valeur de la vérité, n'en tirez-vous pas un certain plaisir ?

– Que vous me parliez de plaisir démontre que vous ne savez pas ce que c'est. Le plaisir est plus que le plaisir, mais beaucoup moins que ce que vous croyez. Je n'ai plaisir qu'à l'ignorer, le plaisir dont vous parlez, parce qu'il est celui qui empêche la vérité. 

– Vous ne nous aimez pas, c'est ça.

– Et pourquoi vous aimerais-je ? Qu'avez-vous fait pour être aimés ? Avez-vous fait le monde ? Êtes-vous à l'origine de la beauté ? Avez-vous composé une œuvre grandiose ? Avez-vous pleuré la mort du Christ ? M'avez-vous protégé quand on m'attaquait ? Avez-vous levé le petit doigt quand on me traînait dans la boue ? Tenez, avez-vous seulement pris la défense de Céline ?

– Céline ? Mais que vient-il faire là, celui-là ? C'est un salaud. Et puis alors le rapprochement… Pardon mais vous avez les chevilles qui enflent.

– Céline est mille fois moins salaud que vous, et c'est d'accepter de discuter avec vous qui fait de moi un saint. Je vous parle des mondes qui sont là, que vous ne voyez pas, et vous venez m'emmerder avec mon identité.

– Parce qu'elle est problématique.

– C'est la vôtre qui est problématique : il suffit que j'arrête de taper sur ce clavier pour que vous n'existiez plus.

– Ah, vous admettez donc être l'auteur…

– Taisez-vous. Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Il n'y a pas d'auteur ici. Je ne suis pas un révolutionnaire, ni un acharné dément, ni un artiste, ni un personnage, ni un héros, je ne suis que quelques phrases que personne ne lit. Alors ne me dites surtout pas que je ne sais pas qui je suis. Ce que je suis, je le sais mieux que quiconque, puisque ce que je suis est écrit ici, noir sur blanc. Il n'y a rien au-delà de ces phrases. Sauf la musique, bien sûr. Mais vous ne pouvez pas comprendre.

– Mais bien sûr que si, puisque nous sommes aussi vos phrases.

– Sans doute, mais puisque vous êtes mes phrases, vous êtes les phrases de mes phrases qui n'entendent rien à la musique. C'est comme ça. Ça ne se discute pas. Il y a en moi un moi qui est complètement sourdingue. Quand ils vont descendre de leurs collines pour nous massacrer, il ne sera plus question de musique.

– Quel rapport ???

– Ah, vous ne le voyez pas, le rapport, bien sûr ! Ça ne m'étonne pas. Vous êtes le La-can(al) + de la doxa. Il n'y a pas de rapports, il n'y a de rapports entre rien, il ne faut jamais rien comparer, il ne faut jamais placer des réalités différentes les unes à côté des autres, il ne faut jamais relier les choses entre elles, n'est-ce pas, il ne faut pas essayer de com-prendre, il ne faut pas généraliser, il ne faut pas sortir de soi-même, il ne faut pas… Mais moi j'en vois, des rapports, figurez-vous. Je ne vois même que ça. Ça fornique dans tous les sens, la réalité, et pas seulement dans les chambres, ça fornique à la cuisine, au bureau, dans la rue, dans les nuages, au cinéma, dans les sonates, dans les alpages et dans les romans, chaque atome du Lady Gaga fornique avec les atomes du Gulf Stream, les enzymes du Premier ministre s'enfilent avec les vitamines du chat noir de mon jardin, même les macchabées fricotent avec les fœtus, dans la moléculerie, c'est une partouze généralisée, la réalité, faut savoir. Si vous ne voyez pas le rapport, c'est justement parce que vous n'avez pas conscience des autres mondes. Ça grouille, ça se frotte, ça se retourne, ça fume et ça chuchote en permanence, faut avoir l'oreille, c'est tout. Colmatez-vous les oreilles à la cire, vous commencerez peut-être à entendre.

– Vous êtes vraiment perché sur votre colline !

– Je viens d'une ville entourée de collines. Et puis c'est toujours mieux que d'être sourd. Mais vraiment, vous n'entendez pas le boucan innommable que ça fait ? C'est à ce point-là, que vous êtes crevés ? Allez vous étendre dans le jardin, là, fermez les yeux, respirez à fond, et écoutez… Tiens, on a une nouvelle boulangerie, chez nous. La boulangère, on devrait lui faire écouter les lieder de Schumann, vous savez, l'Amour et la vie d'une femme. Ce que j'aime, c'est que la boulangerie en question ouvre à cinq heures et demie du matin. Parfois, comme ça, on a des bouffées de l'ancien monde qui reviennent, il faut écouter ça aussi. Vous connaissez la Septième de Mahler ?

– …

— Ah oui, pardon… j'avais oublié que je vous avais supprimés. 

La voix de couloir


Allongé sur la table du praticien, une porte s'ouvre, plus loin, dans le cabinet. Les voix, qui, une seconde auparavant, étaient à peine distinctes, auxquelles on ne prêtait pas attention, qui faisaient partie du paysage, qui formaient un matelas de sons diffus, apaisant, surgissent brusquement comme un animal libéré qui vient se cogner à vous, accompagnées de bruits de pas, dans une opacité réverbérée qui les rend incompréhensibles et un peu ridicules, à la fois ordinaires et épiques. 

C'est la voix de couloir, qui vient sortir le patient de son coma obstétrique, comme une lumière jaune qui aveugle un instant le conducteur dans la nuit.

samedi 22 septembre 2018

Celle qui n'existait pas



Catapultée de mec en mec, elle avait atterri là, pauvre petit oisillon sans tête et sans cœur. Prise au divisionnaire de province, retouchée en pointes de nerfs, elle avait les yeux tisonnés en méat de Sphinx, et la nymphe mythologique. Elle mangeait mes doigts, raclait du talon, et reniflait en matant sa série préférée sur Netflix. Je lui apportais des chips et du lait chaud et la badigeonnais de talc, surtout sous la plante des pieds, qu'elle avait minuscules. Il fallait l'enfermer à clef, de 10h à 17h, sans pilules, sans espoir, sans téléphone. Elle avait une brève période de lucidité à la fin de l'après-midi, quand elle se précipitait aux chiottes pour se déboucher l'artère principale en saccades sans ponctuation.

Alors elle chantait à tue-tête. Du Machaut ou du Jean Ferrat, je ne sais pas, espérant couvrir le bruit de la débâcle. Elle m'appelait, après, tremblante, suante, vibrante et blanche et repentante comme l'ultime hostie, essayant un sourire en point d'orgue, malgré sa myopie de chauve-souris et ses larmes mauves. La ramenant à mon bras vers le plumard mouillé, je songeais aux jours heureux, quand elle déclamait sur l'estrade, ses talons perpendiculaires à l'horizon. Soupir et désastre…

Ton vomi sur mon ventre, c'est de la confiture aux cochons, ma princesse. Elle s'en fout, de ce que je dis. Elle s'épile le menton tout en lisant Tolstoï, tout à fait tranquille maintenant, prête à repartir pour un tour de manège, sa bouteille de Courmayeur à portée de main. 

[[Ça fait peu, tu sais. Quoi, ça ? Rien, rien, je disais ça pour voir si tu m'écoutais. Tu fais toujours ça. Parce que tu n'écoutes jamais. Mais si, on parle, là. Non, on ne parle pas, c'est pas ça, parler. Alors vas-y, je t'écoute, parle-moi. Mais toi, toi, t'existes pas. T'es pas gentil.]]

Comme dans la musique du XVIIIe siècle, on reprend Da Capo. C'est sans fin. C'est une hôtesse de l'air qui fait son numéro avec le gilet de sauvetage, vous voyez ? Le même à chaque fois. À quoi pense-t-elle ? À quoi ? Vous me demandez à quoi ? À rien, justement. À rien du tout. Je sais, on n'y croit pas, et pourtant c'est la vérité vraie. Il y a toujours un soleil éclatant dans la tête de cette femme, un soleil qui chasse tout le reste. Les ombres ont déguerpi. Elle se cogne aux meubles, aux murs, aux hommes, pourtant. Elle se cogne à l'espace, à l'air, au temps, et même au souvenir. Je suis pas gentil. C'est même mon frère qui l'a dit. Il lui a dit la vérité sur moi. Il lui a expliqué. Elle a bien compris. La vérité sortait de sa bouche. Elle corrigeait ses copies au salon. C'était l'attraction. Il faut fictionnaliser le vide, et vider la fiction de ses scories, vous savez, celles qui dépassent du plan-cul.

C'est tellement incroyable qu'on se dit, mais non, y a autre chose, évidemment, faut juste creuser encore. Et sinon, pourquoi elle serait là ? Ah, c'est pas facile d'accepter que ce qu'on voit soit tout ce qu'il y a à voir. Pourtant, c'est toujours comme ça. On nous raconte toujours, on nous parle des profondeurs, de la psychologie, de l'inconscient, de la vie de l'esprit, des rêves, des jeux de mots, des parents, des enfants, des désirs, de l'angoisse, on nous parle comme si on n'avait pas des yeux et des oreilles, comme si l'autre monde (celui que personne ne voit) était plus vrai que celui-ci, comme si le monde n'était empli que de Bach, de Nietzsche, de Manet, de Proust, de Shakespeare, de Napoléon… Mais non, le monde est rempli d'indigents, de divisionnaires, de dames-pipi, de sacs plastiques et d'éléphants auxquels on a arraché les défenses. C'est avec eux qu'il faut négocier à chaque seconde le droit de respirer ou d'écouter Chausson, pas avec Jules César. C'est Jean-Claude Junker ou Laurent Ruquier, qui vous appuie sur la nuque, qui vous courbe vers la terre et vous esquinte les lombaires, pas saint Jean l'Évangéliste ni Franz Schubert.

On se balade en voiture sur les petites routes de la Lomagne, par exemple, et là on a un flash : ce que la vie serait chouette, tout de même, si tout ça existait, si on pouvait rester comme ça, et lui faire l'amour en regardant par la fenêtre et en lui demandant pardon. Ça dure ce que ça dure, mais c'est bon. Et là, on a des souvenirs qui remontent, pourtant, des vieux souvenirs tout pâles, tout fluets, des souvenirs des vieux, de la Haute-Savoie, du vélo, des champs, des vaches, des filles, de l'odeur de la bouse et de la prairie, de la mère parfumée à la messe, des choux à la crème, de la terre battue au tennis et des seins blancs de Mme Ménichon (elle était tellement bronzée, Mme Ménichon, que ses seins avaient l'air de vous gicler à la figure, quand, faisant avec sa raquette un mouvement un peu plus ample que les autres, une bande sournoise de peau blanche venait à dépasser de son soutien-gorge). Ah, les cons, ils nous ont bien eus. On a pris les souvenirs pour la vraie vie, et la vraie vie pour de la vie.

De temps en temps, il faut remettre les choses à plat, vérifier les boyaux, les artères, la pompe, le temps de réaction et le goût des humeurs. Les femmes sont des mécaniques formidables, mais c'est fragile, toujours à se dérégler, toujours à inverser les flux, à vider les cuves et à désespérer Billancourt. Regardez l'autre négresse, à la télé, qui hurle quand on lui parle de son prénom. Elle pourrait être jolie, pourtant. Mais non, elle veut être elle-même. Elle veut qu'un satellite soit branché en permanence sur son ressenti et un microscope quantique sur son mystère-féminin. Elle veut même exister, en plus d'être accessoirement française. Toujours des demandes, toujours des exigences. Avant, on avait une machine qui traitait directement ces cas-là, et ça se passait très bien, mais la machine a été déclarée obsolète, et même hors-la-loi. Alors les femmes qui restent sont comme les vaches qui sortent de l'étable au printemps, elles dansent comme des aliénées, comme des soupières en leggings, et le spectacle, bien que réjouissant, est affreusement déprimant, car on sent bien qu'elles ont perdu toute grâce à l'abri de la lumière.

Il y a des gens qui veulent à tout prix sortir du lot, et il y en a d'autres qui ne peuvent subsister qu'en disparaissant, en reniant toute singularité en eux. Ceux-là vivent dans un désastre feutré et charitable, et leur surdité confine à la maladie mentale, certes, mais ils restent liquides entre deux vagues de fraises Tagada fondues ; de loin ils font envie, comme ces candidats de Koh-Lanta qui se lavent les dents avec de la cendre et mangent des araignées. Ce qu'on ne sait pas est qu'ils ont la chiasse toutes les nuits.

Une innocence pire que la corruption, c'est peut-être ça, ce qui vient du sol et qui remonte dans la gorge. Pourquoi tu t'accroches, toi, à cette mélasse ? Que penses-tu avoir reconnu ? Questions tout à fait interdites, ça va de soi – un peu comme si je me demandais comment il se fait que je n'ai jamais travaillé chez Lehman Brothers. La vie à crédit, tu connais ? C'est affreux comme on peut avoir honte, parfois.

(…)

vendredi 21 septembre 2018

Petit portrait en prose (18)



Un beau jour, son père a trompé sa mère. Là, c'en fut fini de nous deux : elle a réalisé qu'elle aussi était une femme, et que j'étais un homme.

***

Quand je l'ai rencontrée, elle était paraît-il amoureuse d'un petit gars de sa cité, un certain Idir. Je ne l'ai jamais vu, lui. C'est surtout sa mère qui me racontait que C. était amoureuse de ce garçon, mais moi, je voyais bien que sa fille s'arrangeait toujours pour être là quand je m'y trouvais. Elle allait m'acheter des glaces, elle voulait m'aider à déménager, à ranger, à bricoler, elle voulait aller se promener avec moi, elle voulait que je lui fasse découvrir Paris, bref, elle faisait mon siège, l'air de rien, avec son air indolent de petite innocente.

C'était moi, l'innocent. Nous étions innocents de tout. Cette innocence a creusé un trou dans ma vie.

Elle habitait à Montreuil, et s'y trouvait très bien. De sa mère elle avait hérité d'un grand nez et de quelques kabyleries. Elle était grande, sportive, et possédait une magnifique chevelure, avait de très jolis seins et posait pour moi avec une parfaite bonne volonté. 

Personne ne savait ce qui se passait entre nous, sauf Anne, fidèle Brangaine qui favorisait nos rencontres et gardait notre secret. Nous avions déjà passé plusieurs nuits ensemble, de manière complètement secrète, mais nous n'avions pas réellement fait l'amour. Et puis, le soir de Noël (ou de la saint Sylvestre, je ne sais plus), elle est venue me rejoindre chez moi en cachette. Comme elle était encore vierge et que je n'avais évidemment pas de capotes, j'ai préféré l'enculer, c'était plus sûr. Qu'est-ce qu'on a pu rire, cette nuit-là ! Ça l'a bien un peu intriguée, le coup de la sodomie, mais elle s'y est prêtée de bonne grâce. De toute façon, elle était toujours partante pour l'aventure. 

Plusieurs fois j'étais allé chez eux, à Montreuil, dans leur grand appartement très haut situé. Son frère et ses parents m'adoraient. Et personne, jamais, ne se serait douté que je puisse coucher avec la petite. Qu'elle puisse avoir du goût pour un homme qui avait quinze ans de plus qu'elle, et même qu'elle puisse en être amoureuse, ça ne les a jamais effleurés. 

Comme je venais de vendre ma maison, j'avais un peu d'argent, que j'ai claqué très rapidement en l'emmenant dans tous les restaurants de Paris. Nous avons énormément marché dans la ville, nous avons passé des nuits dehors, sur les quais, dans des parcs, elle avait les clefs de chez moi, et je l'y trouvais très souvent en rentrant du travail ; c'était une sensation de liberté extraordinaire. Ou alors, si elle n'y était pas, je trouvais l'appartement rempli de petits mots, poèmes ou dessins, joliment disposés dans des endroits inattendus. Je ne sais pas si la différence d'âge est en cause, mais il n'y avait entre nous aucune des habituelles stratégies qui ont cours dans les couples et qui les rendent si pénibles. Aucune contrainte, aucune pesanteur, mais surtout aucune négociation. Farfelus nous étions, mais elle était sérieuse et appliquée dans sa farfellerie : surprenante, tendre, espiègle, lyrique parfois, mais toujours gaie et agile, généreuse, elle savait marcher au rythme de notre secret et lui faire rendre un son singulier.

Quand je repense à cette merveilleuse jeune fille, dont la grâce éclatait à chaque instant et dans chaque geste, dont la gourmandise extatique était un poème en soi, j'ai de la nostalgie pour cette vie simple et gaie, fluide, qui a duré trois ans. Pourtant, et même si elle fut difficile, je remercie le Ciel de notre séparation. Ce genre de relation ne doit pas durer plus longtemps, si l'on veut éviter la prison du naturel. À l'abri du secret peut fleurir un bonheur fou, mais terrible, qui nous arrime à nous-mêmes bien mieux que la pire des souffrances. 

jeudi 20 septembre 2018

Le Progrès



« Leur idée – on peut dire la seule idée qui leur reste – c'est que le monde suit son chemin comme une locomotive lancée sur des rails, et dès qu'on leur demande de changer quoi que ce soit à ce qui est, ils parlent de retour en arrière. Supposez que demain – puisque nous sommes dans les suppositions, restons-y – les radiations émises sur tous les points du globe par les usines de désintégration modifient assez leur équilibre vital et les sécrétions de leurs glandes pour en faire des monstres, ils se résigneront à naître bossus, tordus ou couverts d'un poil épais en se disant une fois de plus qu'on ne s'oppose pas au progrès. Le mot de progrès sera le dernier qui s'échappera de leurs lèvres à la minute où la planète volera en éclat dans l'espace. Leur soumission au progrès n'a d'égale que leur soumission à l'État, et elle a absolument le même caractère. Le progrès les dispense de jamais s'écarter d'un pas de la route suivie par tout le monde. L'État les décharge un peu plus chaque jour du soin de disposer de leur propre vie, en attendant le jour prochain – déjà venu pour des millions d'hommes en ce moment même – où il les exemptera de penser. »

Georges Bernanos, "La Liberté, pour quoi faire ?", 1946-1947, Gallimard, 1953.

[C'est moi qui souligne]

mercredi 19 septembre 2018

Passage



Nous avions toujours du jus de pomme, à la maison, que mon père achetait en quantité importante à un hobereau de Sales. Comme le vin, la bière, les confitures, les conserves en bocaux, on le gardait au cellier, situé entre le garage et la buanderie, et dont le sol était de terre battue. C'était au début des pommes golden, qui eurent un énorme succès, en ces années-là, et que cultivait M. Delleins. J'ignore si le jus de pommes que nous buvions était fait avec des golden ou avec d'autres pommes, plus traditionnelles, d'implantation plus ancienne, en Haute-Savoie, mais j'avais une passion pour ce jus de fruits, qui avait une caractéristique singulière : la même gorgée désaltérait et donnait soif. L'apaisement du désaltèrement se donnait au moment même où la soif était violemment exacerbée. C'était plus que ça : les deux sensations étaient indissociables. L'esprit ne sait plus ce qu'il ressent, quand le cerveau reçoit simultanément deux informations contradictoires. Plus on avait l'impression de se désaltérer plus on avait soif. J'imagine que le dosage du sucre était parfaitement équivalent à la pointe d'acidité et de fraîcheur pincée qui dans cette boisson désaltérait, mais il est probable que mon explication n'explique rien du tout.

Ce qui apaise et excite, ce qui tend et détend, ce qui fait du bien et du mal, ce qui donne de la vigueur et épuise, ce qui agrandit et castre, et tout cela simultanément, c'est l'amour.

Dans une gorgée de ce jus de pomme, un secret d'une profondeur infinie se donnait simplement, sans apprêt, sans retenue ni complication. Ce que goûtait notre palais, notre langue, notre bouche tout entière, et tout notre corps, c'était le point inhospitalier de l'amour en acte, le point sans durée, sans épaisseur, sans volume, le point incandescent, celui depuis lequel on sait tout mais on ne comprend rien ; on ne peut pas se tenir sur cette pointe acérée, c'est le lieu de l'impossible repos. On ne peut pas être immobile, dans l'amour, non plus que dans la musique.

Au moment même où une boisson nous désaltère, une angoisse indicible nous étreint : la possibilité que plus rien jamais ne nous désaltère. Et cet effroi prend possession de nous au même moment que la félicité du désaltèrement – le bénéfice n'existe pas sans la peur de son manque. Quelque chose emplit et quelque chose vide, quelque chose possède et quelque chose libère. Nous restons sur le seuil. Au moment même où l'amour d'une femme entre en nous entre la terreur, car cet amour qui arrive à peine est déjà en train de passer. C'est sa nature, de passer. Les femmes sont d'éternelles passantes, en tout cas les amoureuses. Le désir et la consolation n'empruntent pas les mêmes chemins, ils se croisent parfois, brièvement, et leur éphémère rencontre nous trompe.

Quand un homme jouit, on dit qu'il vient. Sans doute vient-il à la rencontre de la femme ; mais elle, la femme, est déjà ailleurs. Elle est passée par là, mais c'est seulement son ombre que l'homme rejoint. Il croit se désaltérer en aimant, mais il ne fait qu'accroître sa soif – et il reste sur le seuil, seul, en pleine lumière, écrasé et pressé comme un fruit trop mûr.

***

Désaltérer signifie satisfaire ses désirs, et par là cesser d'être autre qu'on est, se défaire de l'autre, en nous, ce désir qui nous pousse vers un ailleurs inconnu. En nous tirant vers l'autre et l'ailleurs, en nous donnant soif (d'autre chose), l'autre-en-nous nous ramène paradoxalement à nous, car les désirs sont bien entendu sans fin ni objet : un désir n'est véritable que dans la mesure où il est impossible à combler – et le mot "combler" dit bien qu'il s'agit d'un trou sans fond, que ce soit le sexe d'une femme ou le cœur d'un homme, le temps ou la certitude. Le désir nous altère, mais cette altération même est notre destin le plus profond. Au seuil de nous-mêmes, il n'y a qu'un passage vertical dans lequel nous disparaissons, une modulation sans fin. Il n'y a pas de rencontre, il n'y a qu'une infinie modulation dans laquelle les deux sujets se perdent, chacun croyant se désaltérer grâce à l'autre.

mardi 11 septembre 2018

Petit portrait en prose (17)



Hélène croit toujours que je lui cache quelque chose. Elle me regarde et creuse en moi des galeries. Elle fait attention à tout. Si elle élève un peu la voix, l'instant d'après elle vient s'excuser.

Nous nous sommes rencontrés dans le train, le matin, très tôt, entre Dijon et Paris. Elle dormait, la tête posée sur la tablette, devant elle, et on ne voyait pas son visage tant sa chevelure était abondante, qui recouvrait tout.

Je suis passé plusieurs fois. 

Comme le train était à peu près vide, j'ai changé de place, je me suis installé dans la même rangée, de l'autre côté du couloir. Elle a levé la tête, l'a tournée de mon côté, m'a jeté un bref coup d'œil, et s'est rendormie aussitôt. J'avais eu le temps d'apercevoir ses yeux gonflés, son long cou, et ses épais sourcils.

Peu après Laroche-Migennes, elle a ouvert un œil et est allée aux toilettes. Quand elle est revenue, je l'ai regardée, jusqu'à la gêner. Elle a ouvert la bouche, comme si elle allait dire quelque chose, mais s'est ravisée et s'est assise sans bruit. Je l'ai vue regarder par la fenêtre (le jour commençait à se lever), et j'apercevais parfois sa bouche dans le reflet de la glace contre laquelle elle avait appuyé sa tête.  Elle allait peut-être se rendormir, alors je me suis levé et me suis assis à côté d'elle. Elle a tourné la tête vers moi sans sourire et je me suis excusé. Elle m'a demandé de quoi. J'ai répondu de vouloir être près de vous. Elle m'a demandé si elle pouvait continuer à dormir. Je n'ai pas pu refuser. Alors elle a posé la tête contre mon épaule et elle a fermé les yeux. 

lundi 10 septembre 2018

Petit portrait en prose (16)


Avec elle c'était toujours l'après-midi. Une fille de la sieste, une fille allongée, une fille avec juste ce qu'il faut de mollesse pour qu'on aime être un homme. À moitié suisse, à moitié mexicaine, avec des fesses amples et mates. Elle parlait lentement, elle faisait l'amour lentement, elle jouait du piano lentement. Je posais ma tête entre ses cuisses, ma nuque sur son pubis très fourni, et j'entendais couler le temps, comme si elle avait pissé du temps sur moi, un temps aux arômes de lavande et de savon, un temps d'été interminable. Elle nous préparait du thym au caramel et venait me rejoindre sous la douche ; je collais ma queue contre son ventre un peu rond, je la prenais dans mes bras, et on laissait couler l'eau sur nous, comme une éternité jaune. Après, je la lavais, j'aimais laver ses fesses, son ventre, ses pieds. Elle prenait son sein à deux mains, le pressait en le regardant et le mettait dans ma bouche ; je me laissais étouffer paisiblement.

Quand on assistait aux conférences que Boucourechliev consacrait à Tristan et Isolde, je glissais ma main dans sa culotte, par derrière son dos, et j'enfonçais un peu mon majeur dans son cul. On faisait ça si calmement qu'on croyait vraiment que c'était le prélude de Tristan qui naturellement nous faisait bander, mais une bandaison sereine, sans tension, sans aucune projection vers l'acte sexuel. En ce temps-là on avait tout notre temps. Parfois, je sentais ses fesses se contracter un peu, sans plus. Elle avait le cul souriant, Anne, toujours. 

Elle habitait à Carouge, près de Genève, avait un petit côté Marilyn, dans la manière de mouvoir son corps, semblant se faufiler entre d'invisibles nuages. Entre les mots qu'elle prononçait et sa gorge, il y avait comme un retard, ou un écho. Je revois bien son derrière élastique mais je me rappelle mal son visage. Son con sentait le croissant tiède. 

Elle est repartie d'Aix-en-Provence en 4L, avec son amie Reine, petite blonde en sirop à la voix fraîche et étroite. Je les ai suivies du regard, on jouait à la pétanque. Ma Suissesse conduisait comme une reine sans protocole, elle n'était pas sentimentale, ni maladroite : église de chair qui glissait sur la terre. 

lundi 3 septembre 2018

L'Événement



Dans l'esprit de la plupart de nos contemporains, il manque cette chose minuscule mais essentielle : la conscience de l'événement, qui vient rompre la chaîne prévisible des heures, qui défait l'habitude, qui est susceptible de briser une vie, ou de la transformer radicalement et pour toujours, voire de la conduire à son terme.
Le mardi 28 août dernier, vers midi, je roulais à 140 sur l'autoroute reliant Toulouse à Carcassonne, et je doublais un camion, quand un bruit d'explosion suivi d'un vacarme effrayant me fit penser qu'un des pneus de la voiture que je conduisais avait éclaté. Immédiatement, je ne pensai qu'à me garer le plus rapidement possible sur le bord de l'autoroute. En quelques secondes, je stoppai la voiture tant bien que mal sur la bande d'arrêt d'urgence. Mais dans ma précipitation, j'avais oublié le camion que j'étais en train de doubler, et je lui coupai brutalement la route. Il eut beaucoup de mal à m'éviter, et l'avant du camion passa à quelques centimètres de la voiture. Ces quelques centimètres, et les réflexes du camionneur, m'ont sans doute sauvé la vie.
Cet événement, quand j'ai déposé mes amis à la gare de Toulouse, et que j'ai pris la route pour rentrer chez moi, n'était pas du tout inscrit dans ma feuille de route ; il n'aurait pas dû se produire : ma vie ne tenait aucun compte de cette possibilité-là. 
Les Français sont le conducteur que j'étais mardi dernier. Ils pensent que l'événement n'existe pas pour eux. L'événement peut à la rigueur survenir en Grèce, en Angleterre, en Espagne, en Italie, voire en Allemagne, et bien sûr en Amérique latine ou en Chine, mais, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, ils vivent avec cette quasi certitude que rien ne leur arrivera, qu'ils sont sortis de l'histoire, et que la seule chose qu'on leur demande, à part réussir à ne pas se taper dessus avec leur conjoint, est de voter tous les cinq ans pour un président qui va conduire la voiture France et la mener à bon port. Ce sera peut-être médiocre, ce sera peut-être ennuyeux et ridicule, mais en gros il n'arrivera rien. Je suis convaincu, moi, que l'histoire va les réveiller brutalement. Dormir au volant, c'est dangereux. Dormir à l'histoire, c'est suicidaire. Et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, il est tout à fait possible de se suicider par inadvertance, par paresse, par bêtise, ou par inconscience.
Vous aurez peut-être noté que d'aucuns attendent avec impatience l'avènement des voitures autonomes. Elles semblent très mal nommées, ces "voitures autonomes", puisqu'elles sont le contraire exactement de l'automobile. Une automobile vous obéit, vous fait libre, alors qu'une voiture autonome vous emmène là où elle a décidé d'aller, là où elle doit aller (certes, avec votre accord). Comme d'habitude, les très bonnes raisons de nous faire adorer ce qui va vite devenir obligatoire ne manquent pas. La sécurité, le côté pratique, l'économie, la rationalisation des transports, le gain de temps, la fatigue moindre… Qui pourrait être assez fou pour négliger ces merveilleuses avancées du progrès ? Qui oserait faire fi de la sécurité, de la rapidité, et des économies que nous feront bien sûr réaliser ces merveilleuses machines obéissantes ? Qui aurait le culot de contester leur haute moralité écologique ? À part les fous, les vicieux et les méchants, on ne voit pas. Résister est suspect, mais refuser est criminel. Le progrès, c'est comme la politique : il faut faire mine de monter dans le même bateau que les autres condamnés, si l'on veut avoir une chance de passer pour un aventurier ; et non seulement il faut monter dans la même embarcation, mais il faut encore montrer un enthousiasme de bon aloi. Tout le monde rame dans le même sens, ou on te débarque.
Si ces fameuses voitures du futur sont "autonomes", c'est précisément au sens où elles prennent leur autonomie par rapport au conducteur – qui disparaît donc en tant que tel. Il n'y aura plus de conducteur, comme il n'y a déjà plus de président de la République française, ou, si quelqu'un porte encore ce nom, la fonction, elle, a été relativisée, dévitalisée. Macron, en ce sens, est le premier néo-président français. Il inaugure la néo-république française, celle dont le sens et la direction sont donnés depuis un ailleurs indéfini, invisible, qui n'a ni nom ni statut. Le Pouvoir est décentré, déterritorialisé, on a sectionné les liens qui l'attachait au peuple français, il échappe ainsi complètement au contrôle des citoyens, ou plutôt des ex-citoyens, et il en acquiert une puissance plus grande encore, car diffuse et intangible, insaisissable. On a conservé les symboles républicains et démocratiques, mais, comme dans le façadisme architectural, on a tout changé, à l'intérieur. Tout est à l'avenant, dans la vie des Français au XXIe siècle : vous restez à la même place, vous conservez votre nom, mais on vous prive des moyens de diriger votre vie, de choisir ; mieux, vous remettez vous-mêmes les clefs de votre être à plus savant que vous, à plus habile que vous, à plus technicien que vous, à plus spécialisé que vous, à plus international que vous. Vous vous déchargez du fardeau de vivre (c'est-à-dire de tout ce qui vous relie aux corps et aux âmes et à la terre et aux paysages et aux humeurs et aux odeurs et au temps et à la connaissance), et vous errez désormais à la surface du monde comme un pur esprit – c'est en tout cas ainsi qu'on vous vend la chose. Cet esprit-là est au moins aussi précieux qu'une canette usagée de Coca exposée dans un musée d'art moderne mais, comme c'est tout ce que vous connaissez, et comme votre voisin a l'air d'en être parfaitement satisfait, vous vous en trouvez très bien. On a remplacé tout ce qui en vous était irremplaçable, singulier. On vous a dissous dans le pluriel, ce pluriel qui permet la circulation de tout et de tous comme autant d'éléments neutres qui s'emboîtent parfaitement dans la structure d'ensemble, quelque soit l'heure, le climat, les ciels, et les mémoires qui, elles aussi, ont été lissées pour glisser les unes sur les autres et s'échanger sans accrocs.
Cette circulation infinie et indifférente est la négation même de l'événement. La machine ne doit jamais s'arrêter, ni bifurquer ; il s'agit seulement d'habiter un processus sans fin. Le mouvement doit être régulier, fluide, et la seule manière de ne pouvoir pas se dérouter est d'aller dans toutes les directions simultanément, de dériver, sans attaches ni intention ni dessein. Le relativisme, c'est ça. Il est essentiel que le temps historique soit oublié, nié, comme les vraies oppositions, comme les différences structurelles, langues, sexes, nationalités, religions, races. La famille doit être détruite, les vieilles solidarités ridiculisées, les interdits remis sans cesse en cause (quand les vrais interdits, eux, ne sont jamais nommés), et tout ce qui sépare éradiqué. C'est à ce prix seulement qu'il n'arrivera plus rien, que tout sera prévisible, déterminé. Ce n'est pas l'accident, ou la catastrophe, qui seront éliminés, car l'accident et la catastrophe font partie du processus, ils en sont même d'une certaine façon le moteur, mais c'est bien l'événement, qui lui n'en fait pas partie. La vie sera perpétuellement "en crise", pour qu'il n'y ait plus de crises réelles. Pour éliminer le Destin, trop littéraire, trop pris dans le vieux Logos – donc encore dépendant de l'homme – et dans le Récit, qui suppose le drame et la négativité, il fallait créer un monde qui fonctionne tout seul, indemne de toute subjectivité, que l'homme ne puisse dérégler ni par son vice ni par sa vertu, ni par le caractère incertain et problématique de son évolution. Et pour être certain qu'il ne puisse pas le dévoyer, il fallait simplement l'éloigner des commandes tout en lui donnant le sentiment qu'il est le maître absolu, que rien n'existe au-dessus de lui. S'il n'arrive plus rien, si l'événement est aboli, l'homme peut sans dommages s'absenter de lui-même : il n'y aura plus personne pour s'inquiéter de sa disparition. 
L'événement, le seul événement réel, c'est la disparition de l'homme – de l'homme et de l'Homme. La place est vacante – et par quoi est-elle occupée ? Par l'accident et la catastrophe qui tournent en boucle et font spectacle, c'est-à-dire s'annulent en se répétant. On serre les dents, on serre les fesses, et hop, on est passé de l'autre côté, dans un monde sans Hhomme. Ça n'a pris qu'une seconde. Et comment le sait-on ? En observant les femmes, bien sûr. Elles ne savent plus quoi faire d'elles-mêmes, puisqu'il leur manque sur quoi s'appuyer, et par quoi échapper à elles-mêmes. Regardez-les se ridiculiser dans le féminisme et s'abîmer dans la tristesse sans fond d'une sexualité abolie. C'est comme si en musique on avait supprimé les dièses et gardé les bémols. Ça tourne en rond, mais ça ne tourne pas rond. Les femmes sont la loi, quand les hommes sont l'exception. Une loi sans exception, ça fonctionne aussi bien qu'une voiture qui n'aurait que des roues arrière.