mardi 1 mai 2018

Les bons jaunes


Entre midi et deux, il n'y a pas grand-monde, ça devrait aller.

Je calcule à peu près. « Vous rendez la monnaie, sur ces bons ? »

« Ah non, ça on prend pas, ça !

« Si, si, ça vous prenez, vous êtes obligés, de prendre, c'est un accord entre la mairie et votre magasin. »

Elle appelle sa cheffe. La file d'attente, pendant ce temps-là, grandit, derrière moi. Tout ce que je voulais éviter. La cheffe arrive enfin, en slalomant entre les clients, l'air très affairé, regarde mes bons jaunes, ne dit rien, mais prend son téléphone. La file grandit encore. La caissière attend, l'air maussade. Genre : je n'aime pas perdre mon temps. 

Ça y est, elle sait. Elle explique à la caissière : « Tu barres le bon. Tu tapes 973 (ou 977 ?), tu édites une facture, et tu la joins au dossier. » (Le dossier ! Ils ont un dossier sur moi…) La caissière tape 973, ça ne marche pas, 977, ça ne marche pas non plus. Elle a une idée : 979. Yesss ! Bingo ! Elle édite la facture, elle barre rageusement mon bon jaune, elle agrafe le tout à un formulaire que lui donne sa cheffe, range le tout dans un dossier orange. Elle ne me rend pas la monnaie. « Pour répondre à votre deuxième question [je croyais que c'était la première], on ne rend pas la monnaie. » Ah ben merde alors. Si j'avais su, j'aurais payé en espèces. Les clients commencent à me regarder bizarrement. Je demande à la cheffe si j'ai le droit de partir, avec mes pâtes, mes citrons, mon pain, et mon jambon. Je ne demande pas mon reste. Elles ne m'ont même pas demandé ma carte d'identité…

Question discrétion, on a déjà été meilleur.

Je me dis, en rentrant chez moi, les épaules voutées : Je comprends Isabelle ; elle n'aurait jamais supporté ça. 

lundi 30 avril 2018

Le chien



Je vole. 

Sous moi, à quelques mètres, un chien. Il court et fait des bonds pour m'attraper. Je tiens à la main un verre d'eau, ou ce qui ressemble à un verre d'eau, dont le ballon serait à l'envers. Le chien saute de plus en plus haut, parfois il me frôle, je sens ses crocs tout près de mes jambes. Notre étrange attelage parcourt ainsi des dizaines de kilomètres. Le paysage, très accidenté est fait de roches nues, sans végétation, tranchantes. Quand le chien me menace trop, je survole des pentes vertigineuses. Lorsqu'il retombe de ses bonds, il dégringole le long de ces versants accidentés, et je pense à chaque fois qu'il ne s'en relèvera pas ; mais il est toujours là. Il saute de plus en plus haut. Je dois surveiller mon altitude, faire des efforts intenses pour ne pas descendre trop bas. Rien ne l'arrête, ni la fatigue, ni les chutes brutales au fond des ravins où il aurait dû se rompre le cou. Il n'aboie pas, ou je ne l'entends pas. Je n'entends rien : ni le bruit du vent, ni la course du chien, ni le son de mon cœur qui bat à tout rompre. Nous avons parcouru des centaines de kilomètres et il est toujours là, infatigable. Sa détermination est inébranlable ; je comprends qu'il ne se lassera pas de me poursuivre, qu'il n'abandonnera jamais. Sur le verre (le ballon est en verre plein, la surface est plane) que je tiens à la main ne restent plus que quelques goutes d'eau. Je vais me fatiguer plus vite que le chien…

samedi 28 avril 2018

Partir dans la dignité



– Il faut la débrancher !

– Mais enfin, pourquoi ?

– Elle souffre trop !

– Mais je l'aime, moi !

– Halte à l'acharnement thérapeutique ! C'est inhumain.

– Mais comment fera-t-on ?

– On n'aura qu'à la remplacer ! Il faut que la vie triomphe !

– Bon, bon, OK, tu m'as convaincu. La langue française sera donc euthanasiée le 1er mai 2018, à 11h11 !



Affaire suivante.

vendredi 27 avril 2018

Projet



Mon projet artistique le plus fou ?

Dormir.

dimanche 22 avril 2018

Polisse au cul



« Le titre est inspiré par une faute d'orthographe du fils de la réalisatrice en écrivant le mot "police". »

On pourrait s'arrêter là… mais je ne vais pas m'arrêter là, car j'ai rarement vu une telle saloperie, et il faut parler des saloperies.

Mais lisons d'abord le synopsis du film, qu'on trouve sur Wikipedia :

« Les policiers de la brigade de protection des mineurs (BPM) de Paris luttent contre les innombrables sévices subis par des mineurs : traque de pédophiles, appréhensions de parents soupçonnés de maltraitance, suivi d'adolescents pickpockets, fugueurs ou en dérive sexuelle, protection de mineurs sans domicile, de victimes de viol. Plongés dans cet univers éprouvant, ces policiers très impliqués et soudés tentent de préserver leur vie privée et leur santé psychique. Une jeune photographe est envoyée faire un reportage photo dans l'unité chargée des affaires de mœurs. »

Le film de Maïwenn Le Besco, dite Maïwenn tout court, est un chef-d'œuvre. 127 minutes de saloperie saturée en sucre sur pain de mie catho retourné. Il est classé dans les catégories "drame" et "policier", mais il n'est nullement question de police, dans ce film, non plus que de drame. Il y est seulement question du regard pitoyeux de la clique actorienne sur les malheurs et les malheureux, non souchiens de préférence, dont la France regorge. Les petits, les pauvres petits, les pauvres, qu'il s'agit d'écouter, de plaindre, qu'il s'agit d'ériger en victimes idéales, parfaites, intouchables, innocents chimiquement purs. À en croire Maïwenn et ses potes (car c'est un film de potes (Maïwenn ne fait que des films de potes)), les mineurs (entendez : toutes les minorités) sont par définition victimes de sévices épouvantables, viols, pédophilie, parents indignes, brutaux, sadiques, délirants, pervers, proxénètes, insignes salauds, au mieux inconscients et débiles. Il y est seulement question de ces pauvres gens qui sont à l'élite ce que le plomb est au miroir, ces pauvres gens qui s'apitoient sur eux-mêmes en train de s'apitoyer, ces pauvres gens dont le cœur ne bat que lorsqu'ils se regardent eux-mêmes se regarder dans le miroir de l'époque. Maïwenn ne fait que des films qui parlent d'elle et de ses potes : son esprit est si rétréci qu'elle n'aperçoit qu'elle et son moi gigantesque, quand elle ouvre la fenêtre de son loft.

ARTE parle de "film coup de poing". Mais Polisse (quel nom à la con !) est d'abord un coup de poing dans la gueule des Français, des policiers réels, de l'intelligence et de l'honnêteté, et, avant tout, de la bonté. Maïwenn et ses potes n'en ont évidemment rien à foutre, des flics et de leur métier, et ils ne s'intéressent pas plus aux enfants suppliciés et réduits à l'état de marchandise, qu'ils ont utilisés, comme un pâtissier utilise une pincée de levure chimique, pour faire monter sa pâte. C'est un film méchant ; bête et méchant, comme on disait du temps du professeur Choron. La bêtise de ce film, il n'est pas besoin d'en parler, tant elle éclate dans chaque plan, dans chaque répartie, dans chaque scène – et il convient d'entendre le mot "scène" dans ses deux sens : ce ne sont pas des dialogues, qui se donnent à entendre ici, ce sont les scènes de ménage que se font constamment les acteurs entre eux, dans leur petit monde, quand ils font surenchère de leur conformisme béat et de la corruption de leurs âmes de seconde main. La méchanceté, ici, consiste à tromper, à mentir, à se répandre, à prendre le malheureux spectateur pour un débile profond, à lui faire croire qu'on parle de ceci quand on parle de cela.

Tout le film est un hommage bordelier à ceux qui s'y mettent en scène avec l'hypocrisie salace de la filmeuse. Ce qu'il y a de formidable, dans les films de Maïwenn, c'est qu'elle vend la peau de l'ours avec une netteté qui en serait presque désarmante, si ces gens n'étaient si méprisables. « Ces policiers très impliqués et soudés tentent de préserver leur vie privée et leur santé psychique. » Il suffit de remplacer un vocable pour avoir le fin mot de l'histoire. Ces acteurs très impliqués et soudés tentent de préserver leur vie privée et leur santé psychique. Alors c'est l'expression corporelle et le cri primal qui leur tient lieu d'art. On voit des rats de laboratoire qui s'agitent ridiculement dans leur cage dorée. Remplaçant les policiers qu'ils sont censés montrer par les poupées sacrées qui font les gestes qu'ils supposent être ceux de gens bien, c'est-à-dire eux-mêmes, dans ce film-bonnes-œuvres – qui rappelle nos bigotes d'autrefois, celles qui, en fin de carrière, rachetaient des indulgences –, ces caniches en mal de reconnaissance se font mousser en essayant de faire croire que la morale est de leur côté, et le film tout entier n'est qu'une publicité grand format pour la mafia césarisée, les généreux, impliqués, concernés, fragiles, hors-de-leur-zone-de-confort, qui peuplent désormais les salons de la petite-bourgeoisie triomphante, là où les humeurs incestueuses des hébétés de la Culture institutionnelle se dissolvent dans la pestilence de l'anti-monde. Ça, pour faire du cinéma, ils font du cinéma !

D'autres époques avaient eu des comédiens singuliers, flamboyants, géniaux, ou tout simplement bons. La nôtre ne mérite plus que cette camarilla flasque et soumise au pouvoir, à ce pouvoir avec qui elle n'a même plus besoin de croiser le nerf, pour le servir efficacement, car ses membres ont depuis longtemps intériorisé la pose qui les consacre mutins de Panurge par la grâce de l'Écran et de la notoriété.

Il faut voir la bringuebalante Karin Viard pousser ses gueulantes, et son air de gourde, en avant de l'écran, pour jouer à la flicquette concernée-et-impliquée, il faut voir l'œsophagienne Marina Foïs sortir d'une voiture de police comme un tibia brisé traverse les chairs de la jambe, il faut voir le trombonique Joey Starr insister-pour-faire-son-travail-de-flic-jusqu'au-bout, pour savoir ce qu'est l'obscénité vraie, il faut observer toute cette clique immonde, durant deux heures (Nicolas Duvauchelle rauque et immature pégreux, larme en coin, Maïwenn lunettée et pincée comme un homard bavarois, Riccardo Scamarcio indigent et peint sur l'ongle, Karole Rocher qui a toujours l'air d'avoir son slip posé sur ses amygdales, Sandrine Kiberlain berlingot anaérobie à sec sur l'os, Frédéric Pierrot très mauvais, Jérémie Elkaïm tête à claques à la vapeur), pour éprouver l'affreux malaise d'une époque qui ne se contente pas de mentir, mais qui veut que son infecte sournoiserie s'impose comme la seule morale qui soit.


Lucide



J'ai toutes les preuves de ce que j'avance, mais si je vous les donne, elles n'auront plus aucune valeur. Mes preuves ne sont des preuves réelles que si vous n'en prenez pas connaissance. 

Si vous voulez les voir, c'est que vous ne me faites pas confiance, et si vous ne me faites pas confiance, je pourrai vous donner toutes les preuves du monde, ça ne servira à rien. 

Ne nous rejoignons pas. Chacun à sa place et la vérité sera bien gardée. Je vous assure, c'est bien mieux comme ça : moi seul dois connaître ces preuves et vous seul devez vouloir en prendre connaissance. Il vaut mieux s'arrêter là, ça risque de dégénérer. 

***

Lucide, ajd. A.− [En parlant d'un inanimé concr.] Vx ou littér. 1. Qui émet ou réfléchit la lumière. Synon. brillant, étincelant, luisant, lumineux. J'aperçus (...), brillante, lucide comme une étoile à son lever, une belle et noble pièce de cent sous (Balzac, Peau chagr.,1831, p. 142).Nous partirons cette nuit sous ce clair de lune si lucide! (Laforgue, Moral. légend.,1887, p. 58). − Lucide de + subst.La table était odorante de fleurs, lucide de cristaux, brillamment servie (L. Daudet, Morticoles,1894, p. 300). 

***

Lucide comme une étoile à son lever, la lumière qu'elle réfléchissait si intensément l'aveuglait. Je plongeai dans la mer immédiatement après la mort. À son réveil, elle sentait l'amande amère et le chèvrefeuille, mais aussi le cuir trop sec. Il fallait revenir, mettre l'accent sur la syncope. Pourtant, ailleurs, c'était la même chose. 

jeudi 19 avril 2018

Le Vieux chez les assistantes sociales



Le Centre médico-social est un sinistre cube de béton sis sur une place non moins sépulcrale, à côté d'une mairie parfaitement lugubre. Les hommes qui vivent ici ont dû commettre d'affreux crimes, pour qu'on les fasse vivre dans une telle laideur. 

Les bureaux ouvrent à neuf heures, mais j'arrive à huit heures et demie, parce que je sais qu'ils ne prennent que les cinq premiers. Il y a déjà une femme qui attend ; elle a un peu moins de soixante ans. Voix de fumeuse, cheveux châtains attachés en queue de cheval. Elle lit quelque chose sur son portable rouge. Quand le cinquième personnage arrive, il est neuf heures moins cinq, et je suis le seul homme. Au moins, cette fois-ci, il fait beau, contrairement à la dernière fois, où la température devait être de huit degrés et où il pleuvait à verse. La permanence avait été annulée. 

Une de mes compagnes d'infortune, à la cantonade : « Elles ont de la chance, ces assistantes sociales ! Elles travaillent dans un beau bâtiment ! » Je lève la tête pour voir sa tête quand elle prononce ces phrases, mais elle a l'air sérieuse. Elle doit avoir la trentaine, elle a des yeux énormes qui lui sortent des orbites, elle est brune ; elle est enceinte, mais ça se voit encore peu. Elle porte des baskets blanches, immaculées. 

Je remarque que les Dupond font la queue, n'ont pas de rendez-vous, alors que deux femmes voilées et généreusement enceintes arrivent après tout le monde et sont reçues immédiatement, avec beaucoup d'égards. Nous serons toujours des amateurs ! Mais peut-être est-ce un hasard… 

L'assistante sociale qui me reçoit est très gentille, bien qu'elle ait un look de rockeuse bretonne. Veste en jean étriquée sur robe blanche à rayures bleues, assez courte, laissant voir de longues jambes solides et nues jusqu'aux baskets très basses. Quand elle me regarde dans les yeux, les siens clignent à toute vitesse en un trémolo de paupières inquiétant, et je me demande ce qu'elle voit. Elle a dix ans de moins que moi, tout juste. Je suis le vieux qui sort d'un long sommeil, qui pointe son nez dans un monde qui a complètement changé, sans lui, et qui n'y comprend plus rien. Elle éprouve sans doute une vague pitié. Nous parlons durant trois-quarts d'heure. Je serais bien resté plus longtemps. Il faisait bon, je la regardais remplir des formulaires, se lever pour aller faire des photocopies, revenir s'asseoir. De temps en temps une sonnerie. J'aurais pu rester là toute la matinée, à m'imaginer que j'étais entre de bonnes mains, pris en charge, délivré enfin du fardeau épouvantable qui consiste à se plonger dans des papiers écrits en une langue hispide, garnie de dentelle hiéroglyphique. Mon interlocutrice avait l'air de trouver ça tout à fait normal, elle n'a fait aucune crise de tétanie, elle n'avait pas de bave aux lèvres, ses dents ne sont pas tombées, elle n'est pas montée sur la table en m'insultant, elle a seulement bu un peu d'eau à la petite bouteille de Volvic qui était sur le bureau qui nous séparait. La pièce était petite. 

lundi 9 avril 2018

Qu'il y eut des siècles…



Il faut être parvenu à un certain âge, je crois, pour comprendre ou seulement percevoir ce dont je vais parler, qu'il y eut des siècles. C'est en écoutant la musique de Lully que j'ai réalisé, tout à l'heure, que ce moment dans lequel j'écris n'était pas là, pas là, pas sous ma main, pas sous ma plume : je ne pourrai jamais en donner une idée. Il y eut un chapeau-chinois, il y eut un bâton, il y eut d'autres siècles que le nôtre, que les nôtres. Le temps n'est pas seulement mien, il n'est pas seulement celui que j'ai traversé et celui qui m'a traversé. 

Enfants, dans les années 60, nous étions enfermés dans notre siècle. Enfermés, c'est encore trop et mal dire, puisque ce siècle était le seul. Et quand nous disons "siècle", nous voulons dire un tout petit siècle, un siècle minuscule, un siècle de poupée. Bien sûr, il y avait l'Histoire. Nous savions qu'un Ancien temps avait existé, là-bas, dans un passé complètement passé, qui n'avait aucun rapport avec nos vies. Mais nous étions dans le seul temps réel, celui qui ajointait l'Ancien temps à l'Avenir. Le temps prenait son temps, et notre siècle, le XXe, faisait du surplace. L'An 2000 nous faisait rêver, mais ce n'était précisément qu'un rêve ; plus il nous faisait rêver plus nous pensions que nous n'y arriverions jamais. D'ailleurs mon père n'y est pas arrivé, lui qui en avait tant rêvé.

Notre siècle, que je ferais aussi bien d'appeler le Présent, était paradoxal. Il était aussi interminable que minuscule – mais on sait que le présent, si infime qu'il soit, est infini, puisqu'il n'a pas de durée. Comme les vacances d'été, il n'allait jamais finir, et nous y étions immobiles, pour toujours. Il y avait des guerres, mais elles étaient loin, on en entendait parler, cependant elles ne nous concernaient pas. La France, c'était la Douce France de Charles Trenet où même les révolutions étaient pour rire, prétextes à chansons et à histoires d'amour. En Afrique, on mourait de faim, mais c'était à la télé, comme le Vietnam, comme les camps de concentration. Le fracas du monde n'entrait pas dans nos têtes. 

Ce que je retiens de ces années de bonheur, c'est la lenteur. Le temps n'a jamais été si long, si étiré, si plein. La vie, à guichets fermés, se jouait adagio.

Les siècles, quand mon père m'en parlait – car c'était le père qui avait la charge de nous faire entrer dans le temps –, avaient toujours la saveur et la valeur du mythe. Je ne faisais pas vraiment la différence entre l'Histoire et les histoires de Babar qu'il me lisait le dimanche matin dans le lit conjugal, entre les crocodiles africains et les dinosaures. Passé et futur étaient des landes désertes, peuplées seulement de noms fabuleux, comme Hercule, Jules César, Louis XIV ou Vercingétorix. Nous n'avions pas plus de rapports avec ce passé que les hommes n'en ont aujourd'hui avec les femmes, pas plus que nous n'en aurions avec l'An 2000. Tout avait été autre, tout serait différent, nous seuls étions mêmes. Nous avions le Temps avec nous, qui nous isolait de lui-même, nous étions dans la Durée, qui nous protégeait du devenir. 

Nous savions que la Terre n'était pas plate, et que le soleil ne tournait pas autour de nous, mais c'était un savoir théorique, qui ne prêtait pas à conséquence, qui n'avait aucune influence sur notre vie. La Science était encore à sa place, en ces années-là, elle n'était pas encore sortie de son lit, empruntant les voies de la Technologie, qui n'avait pas encore affouillé notre imagination et nos désirs, les rendant stupides et creux comme des puces informatiques. 

Je me rappelle très précisément le jour où mon père m'a fait écouter le Quatuor pour la fin du Temps, d'Olivier Messiaen. Au déjeuner, il était revenu sur le titre de l'œuvre, et avait repris ma mère, qui avait dit le quatuor pour la fin des temps. Non, c'est la fin du Temps, dont il est question. Je devais avoir treize ou quatorze ans, et ce jour-là fut le premier jour d'une autre sorte de temps, un temps où le temps se discute, où il peut être mis en question, en équation, et en musique, où il est permis désormais de le "déconstruire", ce jour-là fut celui où l'idée qu'il y avait eu des siècles germa dans mon esprit.

Ce fut seulement une pointe infime, quelque chose de si ténu que je n'y pris pas garde. Il a fallu l'accélération vertigineuse du temps, accélération très sensible à partir de la cinquantaine, pour que je comprenne enfin de quoi il était question. Le temps immobile de mon enfance a cédé la place à une effroyable piste de bobsleigh sans ligne d'arrivée. Plus la vitesse s'accroît plus il est difficile de ne pas sortir de la piste. C'est quand on commence à sentir l'impitoyable violence des courbes qu'on comprend qu'on est en train de dévaler une pente vertigineuse, qui n'a aucune issue, et que la chute est imminente. La vitesse, la sensation de vitesse, voilà ce qui nous commande d'envisager le temps autrement, d'en tirer une morale différente. Soudain, un siècle nous apparaît comme une durée humaine, à échelle d'intelligence. Contrairement à l'impression ordinaire, normale, il y a peu de générations, en un siècle. Nos parents ont connu la première guerre mondiale, et on se découvre rapidement des aïeux qui ont connu la guerre de 1870, et même Napoléon Ier, et l'on se rend compte, complètement affolé, qu'entre la Révolution française et nous, il n'y a pas une dizaine de générations ! La Révolution nous semblait typiquement appartenir à ce que nous nommions « l'ancien temps », dans notre enfance, alors qu'elle est toute proche ; n'oublions pas qu'un homme d'aujourd'hui connaît fréquemment trois générations. On a quelquefois la chance d'être mis face à un tel précipité : dans le milieu des années 80, j'habitais, en Bourgogne, un minuscule village de quatre-vingts âmes, où il me fut donné de rencontrer à la fois la fille, la mère, la grand-mère et l'arrière grand-mère, assises à une même table. Ce fut une révélation. Comment une telle somme de vies était-elle capable de tenir, au même endroit, au même instant, sans que quelque calamité ne se produise dans la trame des jours ?

Et puis nous avons enfin franchi le cap de l'An 2000, ce seuil temporel, ce goulot d'étranglement qui nous empêchait d'envisager le passage des siècles autrement que sur un mode apocalyptique ou eschatologique. Contrairement à ce que croyait mon père, l'An 2000 a fait un bide ; il est arrivé et n'a produit qu'un petit bug de rien du tout : folklore technologique provincial. Pas de voitures volantes, pas de téléportation, pas de fin de la faim, pas de justice et de bonheur universels ; toute la nouveauté s'est concentrée dans le Numérique. Le Temps n'a pas pris fin. Nous en avons été pour nos frais, c'est le cas de le dire, puisque l'euro a été la seule conséquence concrète notable du passage au XXIe siècle. La France a continué d'être la France, c'est-à-dire qu'elle a mis les bouchées doubles dans l'entreprise de destruction qui avait été amorcée quelques décennies auparavant, qu'elle s'est mise à tranquillement livrer son peuple à l'ennemi, quand celui-là avait depuis toujours combattu ce dernier, et qu'elle a commencé sous nos yeux de se défaire comme elle s'était faite, avec autant d'acharnement. 

Être à cheval sur deux siècles favorise la conscience qu'il y a des siècles, qu'on n'est pas enfermé dans le sien, comme dans une bulle étanche. Le temps est tout sauf quelque chose de linéaire. Les siècles ne se ressemblent pas, leurs durées ne sont pas identiques, leur allure non plus, c'est d'ailleurs ce qui leur a permis d'avoir une existence propre. 

Je me souviens de ce jour où, sur l'Erard familial, j'ai cru inventer la gamme par ton et demi-ton : j'étais fier d'avoir inventé une gamme… que Messiaen utilisait depuis des décennies ; cette même gamme qui permet à sa musique de donner cette impression d'éternité, de sortie du temps, car ce mode possède entre autres qualités une absence totale de directivité, contrairement aux gammes diatoniques. Le paradoxe est que pour donner la sensation de l'éternité, c'est-à-dire de la durée infinie, il faut arrêter le temps – qui pourtant semble le vecteur de la durée. Entendre le Quatuor pour la fin du Temps pour la première fois, c'est une révolution, au sens propre, mais une révolution silencieuse, dont les effets réels ne se font sentir que bien plus tard, dans la vieillesse, c'est-à-dire dans l'accélération stupéfiante qui conduit à l'abîme – à l'abîme ou à la vie éternelle. 

Je voudrais ralentir.

vendredi 6 avril 2018

Il est mort !



J’ai acheté un des derniers pianos avec de l’ivoire et de l’ébène, c’était très important pour moi, je ne voulais pas de leur plastique. L’Erard de mon enfance ? L’échiquier de mon enfance ? Y voir des dents pour que le fou morde la reine ? « Le secret pour jouer du piano réside partiellement dans la manière dont on parvient à se séparer de l’instrument. » Mon cher Glenn, tu as bien raison, je t’ai écouté au-delà de la raison, je me suis tellement séparé de l’instrument que je le touche plus. Parfois j’en souffre comme on souffre d’une rupture, mais la plupart du temps ça va, il faut seulement que j’évite de passer sous les fenêtres d’un pianiste en train de travailler. Ça ça fait très mal… « Réécouter : 1. Suivant : #. Répondre : 5. Effacer : 3 » C’est un peu comme la police qui envoie des textos sur un téléphone volé : « Ce téléphone a été volé, l’utiliser est un délit. Signé : LaPolice. » « Ce corps a été le vôtre, vous vous souvenez ?, mais maintenant c’est fini, nous l’avons attribué à un autre numéro, lui aussi a le droit de se mesurer à la sonate de Liszt. Vous avez désiré être mis en relation avec le silence ? Ne quittez pas, nous recherchons votre correspondant. »

En fait (pardon de ce que je vais dire, n’écoute pas, Feurich n° 70261) quand je l’ai acheté, j’ai beaucoup hésité, il y avait là un Steinway de 1925, en citronnier, tout jaune, il était magnifique, le clavier un peu léger c’est tout… Carlos était avec moi, lui voulait que j’aie un piano neuf, avec un clavier plus lourd, pour le travail, je n’aurais peut-être pas dû l’écouter ; l’autre, le Steinway, j’en étais vraiment tombé amoureux, ça fait seize ans maintenant, et je le vois toujours parfaitement. Où es-tu aujourd’hui ? Dans les mains de qui ? Il les a plus grandes que moi ? Une meilleure extension du pouce ? Il n’a pas de problèmes dans les tierces de l’opus 109 ? Je m’en fous… Tais-toi je t’en prie…

Le truc bizarre, c’est qu’en effet, moins je touche un piano, plus j’ai l’impression de savoir ce que c’est, un peu comme si je l’avais avalé.

Je ne sais pas si tous les pianistes ont ce genre de relation avec leur instrument, et je ne veux pas le savoir. Je sais, par contre, que si je dis que c’est une relation érotique, on va (et moi le premier…) immédiatement se tordre d’ennui, encore ce cliché, oui oui oui je sais, pardon, excusez-moi, je suis désolé, je le referai plus, promis… Tout de même, ça s’est passé, il n’y a pas de “touche 3”, mon corps vient de là et il a bien raison de ne pas capituler.

C’était en 1972, par là, j’allais chaque été à Chateauvallon, je ne ratais rien, pas un concert, j’étais insupportable, je ne supportais rien, pas la moindre parole, j’écoutais comme un demi-dément, j’écoutais comme si j’allais mourir dans l’heure, de 6h du soir à 1h du matin, sans bouger, les amis étaient un peu consternés, un peu inquiets, mais comme j’étais le plus jeune, ils me pardonnaient. Je regardais beaucoup, aussi. Il me semble que j’ai tellement écouté, tellement regardé, tellement touché, et puis les odeurs, le soir, l’après-midi, le vent, que je peux maintenant fermer les yeux, m’en passer, c’est là, pour toujours…

Mais le moment le plus important, c’était l’après-midi. Il faisait vraiment chaud, tout le monde faisait la sieste, sauf les techniciens qui apportaient les instruments sur scène, réglaient la sono, et puis les musiciens qui arrivaient, venaient voir l’endroit et essayer le piano… Ils ne restaient jamais longtemps, la scène était en plein soleil, pas moyen de tenir plus d’une demi-heure. Moi j’étais là, dans les gradins, pas trop près. J’attendais qu’ils soient repartis et j’allais me mettre au piano. Ils ont toujours été très gentils, ils devaient me trouver inoffensif… Et puis eux aussi ils allaient faire la sieste, ou se baigner à Toulon, draguer un peu avant le concert du soir. Je ne dépassais jamais le mezzo-forte, je comprimais la dynamique dans cette zone, je ne voulais pas me faire remarquer. Mais c’est là que j’ai découvert ce qu’est un piano. C’était la première fois que je jouais sur le « modèle D » de Steinway, parfois il y avait un Bösendorfer « Imperial » mais j’aimais moins. Ça venait tout seul. Il y avait un équilibre miraculeux entre le timbre et l’idée, entre le toucher et la phrase en train de sortir de l’ivoire chauffé, je ne sais pas comment dire ça autrement, mais c’était si simple, si évident, et tout ça venait de l’instrument, il était mon ami, je lui prêtais mes mains, je n’avais presque pas à jouer, il jouait pour moi, il me connaissait, c’était liquide, facile, transparent. Quel cadeau !

Il y a peu de choses dans le corps d’un homme, peu de moments. Je voudrais te dire, Sarah, ton corps, que j’ai traversé, c’est ça ! Je ne suis pas en train de raconter des histoires, c’est la même lumière chaude et dorée qui se continue, dans le son, dans les odeurs, la même évidence, la même simplicité mélodique, « le don mélodique ». Tu te souviens, au début, je te disais : « Apprends-moi à faire l’amour. » Tu riais. Mais c’était sérieux. Pas de la coquetterie de vieux pervers sur le retour. Ton corps c’est comme ce piano de ces après-midis écrasés de soleil, où l’ivoire du clavier sentait vaguement le nougat et la lavande, il me parle en ami, on se connaît de très loin, c’est un peu incestueux, mais pourquoi s’emmerder, se torturer, se punir sans cesse de ces corps qui n’ont rien à nous apprendre, alors que le chant des chants est là, magnifique dans sa proximité, il est bien en évidence, je l’ai reconnu tout de suite, dans le brouhaha ambiant, ce clair tunnel de paix. Mon Dieu, pourquoi est-ce que tout le monde préfère la torture à la gloire « d’une seule et longue phrase sans césure… » ? La plupart des gens me font penser à ces vieux qui vont chercher quelque chose dans la pièce d’à côté mais reviennent toujours avec autre chose en main ; quand on a soif, pourquoi revenir avec une boîte de haricots ?

J’avais dans la poche de mon pantalon le foulard bleu d’Ettie, elle me l’avait donné avant de repartir pour la Caroline du Nord. Elle avait pleuré un peu, elle avait dû ôter ses lunettes, elle m’avait dit « au revoir petit mouton ». Moi j’étais à peine triste, j’ai pris un train de Paris à Toulon, j’avais rendez-vous avec mon autre corps, mais je ne savais pas encore que sans elle je ne l’aurais jamais rencontré. Elle ne parlait pas beaucoup, Ettie, je n’ai su que plus tard qu’elle était violoncelliste. Jamais plus je n’ai rencontré une fille aussi délicate. Donc je quittais une Américaine et je retrouvais des Américains, je ne changeais pas vraiment de matière corporelle. 

Cecil Taylor me tape sur l’épaule, je me retourne, je le reconnais tout de suite, il a un sourire plutôt gentil, il m’explique qu’il doit essayer le piano et que si je veux bien lui céder la place un instant… J’ai cru que j’allais m’évanouir. Il m’a dit, reste si tu veux, je me suis assis par terre, derrière la queue, il ne me voyait pas, je ne le regardais pas, j’écoutais sa respiration, il parlait parfois, tout seul, entre deux phrases, il bougeait sans arrêt, j’avais l’impression d’entendre ses muscles ! Cecil Taylor était et est resté pour moi le Prince absolu du piano. Le soir-même, il a dansé une bonne demi-heure avant de s’asseoir au clavier, les gens hurlaient, ils n’avaient jamais vu ça. C’était un athlète qui s’approchait d’un accord comme un torrent entoure un rocher, comme un Maurice Greene qu’on aurait lâché en plein safari, une course de fond à la vitesse du sprint, la poussière dorée volait autour de lui. Quelques années auparavant, j’avais découvert « This nearly was mine » et « Lazy afternoon », un disque rouge sang, en quartet, et quand j’allais à Paris, adolescent, chez mon frère qui me laissait son appartement, à Alésia, je passais des nuits entières à jouer par-dessus, et aussi Coltrane, bien-sûr. Enfin, une partie de la nuit, parce qu’il y avait aussi les photos, les livres, je fouillais partout, les érotiques japonais, et Henry Miller. Je me souviens encore de cette phrase : « Ça sortait comme d’un tuyau d’arrosage. » Le foutre a gardé pour moi la couleur orange des livres de Miller. En ce temps-là on mangeait du riz complet, Sybil se promenait toujours les seins à l’air, c’était terrible, je n’avais jamais vu une peau pareille, parfois il valait mieux que je mette deux slips l’un sur l’autre… Le presque était à moi… André était là aussi, il vendait des gaufres dans un camion puant, et nous offrait le shit et le pastis. Il y avait déjà tout un tas de types qui faisaient semblant d’être musiciens, mais à ce moment-là ça m’arrangeait bien. Et puis surtout, ça ne s’enseignait pas encore… C’était encore de l’artisanat.

« L’image mentale relative au toucher du piano n’a pas tant à voir avec la manière de frapper les notes prises individuellement qu’avec ce qui se passe entre les notes et le rituel adopté pour passer de l’une à l’autre. »

Je voudrais pas trop vous bassiner avec cette histoire de toucher, mais si je ne me fais pas comprendre, on ne comprendra rien non plus à Mademoiselle. Souvenez-vous, elle porte « Allure » de Channel, comme l’autre, la blonde qui se regarde à la troisième personne, s’habillait de « N°5 », pour dormir. Toutes les deux, elles ont la démarche horizontale, la même vitesse lente, arrêtée au sommet de sa force, dans le sommeil. Le même malentendu radical. Elles pensent qu’elles n’ont pas le choix, puisque dans cette tierce personne, on les voit reines, voie lactée, quelle giclée d’Image ! Sarah, vous l’avez devant vous, bien nette, en chair et en os, elle rayonne de toute sa désinvolte évidence, et pourtant, tant que vous n’avez pas mis le doigt dessus, et si vous ne persévérez pas à la pénétrer, vous n’avez rien vu, rien senti, rien entendu, rien compris, vous êtes dans le déni du goût, c’est une indigestion sans le plaisir de l’opulence.

Longtemps les mâles naïfs se refusaient à admettre que Marylin (ou Vanessa, ou Betty, ou Pamela, ou Sandra) ne s’aimait pas, d’ailleurs rien ou presque n’a changé. Comment vont-elles, ces adorables voluptueuses, d’un corps à l’autre ? Et comment interpréter ce rituel ? Comment raconter cette dérive ? Comment passer d’un corps lourd et encombrant à une saisie fraîche, vigoureuse et joyeuse du désir en marche ? Comment admettre, surtout, que cela ne se voit pas ? Voie qui pourra ! Le basculement a eu lieu, c’est tout ce que je peux en dire, en ce paresseux après-midi de mai où elle me dit : « Prends-moi en photo ! »

J’ai décrit une spirale de 25 ans autour d’elle, 25 années de petits bouts de désir qui se sont organisés à mon insu, et, comme les boules de mercure s’attirent les unes les autres et se réunissent d’un seul coup, en un sang-froid vif, le thème a pris d’un seul coup sa physionomie, et flambe, à la verticale.
Juste avant de mourir d’un accident de voiture, mon père m’avait offert un magnifique violoncelle. La pointe du désir serait cet instrument qui se tient entre les jambes ? Cette aiguille de l’âme, ce machin, à réaccorder sans cesse ? À guérir ?

Tu as voulu que je voie. Il y avait un témoin à passer (et à être), j’en suis convaincu, et je joue volontiers, avec toi.

Lettre ouverte à Nicolas Dupont-Aignan, de Renaud Camus





Monsieur le Député,


ne vous inquiétez pas, je ne tiens pas à aggraver votre cas, je ne vous écris pas pour vous apporter mon soutien. Ce serait d’ailleurs inutile : vous imaginez bien que vous l’avez déjà. Et comme vous me traitez régulièrement de “dingue”, vous êtes un peu couvert de ce côté-là, même quand vous dites la même chose que moi.

Si je me permets de m’adresser à vous aujourd’hui, c’est parce que votre procès me semble marquer une date importante dans l’officialisation de la fiction. On voit bien à cette occasion qu’il va devenir interdit non seulement de s’opposer comme on peut à l’immigration de masse mais même de paraître la remarquer, de la nommer. Déjà nous vivons dans un monde imaginaire : non pas tant qu’il invente une réalité qui n’est pas (encore que…), mais aussi, et surtout, parce qui la réalité qui est s’y trouve totalement oblitérée.

Répétez après moi, disent les juges, les journalistes, les sociologues, les libraires : ce qui arrive n’arrive pas, ce que vos yeux voient n’existe pas, ce que votre cœur souffre est une illusion, un sentiment ; non votre patrie ne vous est pas arrachée, non ce qui fut votre pays n’est pas livré à des étrangers qui le haïssent, non il n’y a pas de Grand Remplacement.

Pourtant, l’immigration, achetée jadis en tant que lézard décoratif, est devenue entre-temps crocodile. Il occupe la moitié du salon, l’œil mi-clos. De temps en temps, quand l’humeur taquine lui en prend, il dévore un bras ou une jambe, pour passer le temps. Toutefois la convention est de faire comme s’il n’était pas là, et de poursuivre la conversation par-dessus lui autour d’une tasse de thé, en parlant des horaires des trains, tandis qu’il se pourlèche les babines en sang.

« Invasion migratoire », avez-vous dit, Monsieur le Député. C’était trahir la convention. Vous auriez pu dire submersion, aussi bien, changement de peuple et de civilisation ou même, horresco referens, Grand Remplacement. Vous n’en avez rien fait, j’en témoigne. Il reste que votre procès pourrait bien, par l’imprudence d’un procureur ou de juges trop zélés, percer accidentellement le décor, réveiller les figurants hébétés, révéler le caractère de théâtre ou de téléréalité de cette France imaginaire où nous vivons, cette France en fait livrée, trahie, remplacée, cette France du fallacieux vivre ensemble, où entre ensemble et vivre il faut choisir.

Vous n’avez fait que dire la vérité, vous le savez. Les juges le savent aussi, et la plupart des Français pareillement, même s’il en est encore quelques-uns pour ne pas savoir qu’ils le savent, ou ne pas vouloir le savoir. Au pays du faux la vérité est une allumette. Elle peut faire tout s’embraser d’une seconde à l’autre, tout s’effondrer du mensonge. On vous parlait de canapé-cuir, de table basse ou d’un pouf, comme “Au théâtre ce soir”, et vous avez demandé poliment : « Ne serait-ce pas plutôt un crocodile ? »

C’en est un, je le confirme. Il n’a aucune intention de payer nos retraites. Mais qu’il soit désigné pour ce qu’il est, et par un homme comme vous, si pondéré, si sage, si ami d’habitude des conventions républicaines, fasse le ciel que les Français s’en inquiètent enfin, et s’en alarment, et s’en révoltent, qui sait ; qu’ils s’unissent pour percer la chape de mensonge sous laquelle leur pays subit ce que leurs ancêtres ont voulu le plus fort éviter, au prix de terribles sacrifices : l’asservissement, la conquête, la soumission, le remplacement. C’est cela ou le triomphe des juges, des journalistes, des sociologues de cour, de tous les inventeurs du monde à l’envers, où ce qui arrive n’arrive pas.

Soyez assuré, Monsieur le Député, à la part amicale que je prends, pour les connaître un peu, à vos épreuves,


Renaud Camus (le dingue)

Président du Conseil National de la Résistance Européenne

lundi 2 avril 2018

Pourquoi



« Vous n'avez pas à lutter, de toute façon ; vous n'avez pas les mêmes armes. - D'autre part, puisque vous connaissez les causes et les issues, pourquoi ne pas rompre vraiment ? Pas d'appels, pas d'e-mails et l'exil de Facebook pendant six mois ? Il faut tout arracher à la racine. C'est ma seule méthode contre les rages de dents. »

Pourquoi ? Pourquoi ??? Il me demande pourquoi !

Essayons de répondre tout de même.

1. Parce que je suis con. C'est la réponse la plus évidente, et peut-être la seule qui soit vraie. 

2. Parce que je suis curieux. Parce que je veux voir. Parce que je veux comprendre. Parce que je veux savoir tout ce qu'il est possible d'endurer. Parce que je veux éprouver cette douleur, qui peut me fournir rétroactivement la morale de l'histoire. Parce qu'il m'intéresse de vivre cette chose-là, de ne pas l'éviter, d'y creuser des galeries de sens et de désespoir. C'est de ma propre bêtise qu'il est ici question, de cette bêtise qui me fait croire que je peux comprendre les raisons d'une femme, que je peux en tirer un enseignement. 

3. Parce que je veux pouvoir l'écrire.

4. … Je sais bien mais quand-même.

samedi 31 mars 2018

Les haut-parleurs



Il y a des gens qui parlent toujours comme si nous nous trouvions à cinquante mètres d'eux. Ils ne savent pas parler sans gueuler.

Soit ils sont sourds – et l'hypothèse est assez plausible, car les sourds sont légion –, soit, et je crois que ça se vérifie dans huit cas sur dix, ce n'est pas à nous qu'ils s'adressent, mais à une foule, imaginaire ou réelle, située à quelques dizaines de mètres aux alentours. Notre marchand de légumes est comme ça. D'ailleurs, on le vérifie à son regard qui, quand il dialogue avec nous, cherche un public, dans le lointain.

Un Asensio – c'est ainsi que nous nommerons, par facilité, le scribe patibulaire issu du troupeau dont il est fait mention plus haut (les haut-parleurs) – écrit toujours en hurlant, car ce n'est pas à son lecteur qu'il s'adresse. L'Asensio parle à travers nous mais il vise la nuée – une armée qu'il imagine prosternée, ou prostrée, à juste distance de son masque d'aigle. Il nous transperce de sa parole car son postulat est que nous n'existons pas, ou plutôt, que nous n'existons qu'en tant que nous sommes ceux qui lui permettent de penser qu'il parle – ou qu'il écrit. En cela, d'ailleurs, il nous place très haut, car il croit qu'il n'existerait pas sans nous, les muets réceptacles pétrifiés par son Verbe. Ses mots et ses phrases ne sont rien d'autre que des projectiles que leur cible justifie ; mais cette cible est fantasmatique, de basse existence, et pour tout dire, irréelle : elle a la consistance de la purée Mousseline. À dire le vrai, cette quintaine se fiche éperdument de ce qu'elle reçoit, elle sait qu'il ne s'agit que des postillons d'un sergent de gare mal élevé, et qu'il suffira d'un coup de vent pour oublier la sensation désagréable qu'ils procurent dans cet instant vite oublié. Bien sûr, l'Asensio fait mine d'ignorer le geste de celui qui époussette le rebord de son veston, car sinon il s'effondrerait sous le poids de son ridicule ; au contraire, il tape de plus belle sur le clou enfoncé depuis longtemps, il écrabouille la langue d'un esprit aussi fin qu'une patte d'hippopotame. Il a beau faire un vacarme de tous les diables, avec ses phrases qui pèsent des tonnes, avec ses clins d'œil de désespéré, avec ses tics nerveux de moniteur de colonie, avec ses expressions frappées au tibia, il ne fait que brouiller furtivement la surface de la purée, placide, qui en a vu d'autres.

L'Asensio est paradoxal : il parle tout seul, comme tous les sourds, mais il ne parle que pour son public – qui n'est pas son lecteur, car aucun lecteur réel ne résisterait à deux phrases consécutives de l'Asensio. Mais, puisque nous parlons de ses phrases, voyons à quoi elles ressemblent.

Le 23 mars 2018, à 14 heures 32 très précisément, Eugénie Bastié, journaliste selon toute apparence, péronnelle de bénitier selon Laurent Joffrin, nouvelle coqueluche et même éditocrate d'un lectorat qui, très précisément aussi, ne possède pas d'yeux pour lire mais beaucoup de bouches pour répandre sa parole journalistique de passionaria contre-révolutionnaire et qui, une fois déchue de son piédestal électronique, très logiquement et dans le mouvement contraire du balancier, n'a souvent pas de mots assez forts pour stigmatiser ses mots face à un héros, ce jour-là et à cette heure précise donc, Eugénie Bastié signait sa fin de vie virtuelle, en publiant un message parfaitement ciselé, pour une fois, presque débarrassé même, et c'est une réelle surprise, des habituelles fautes de grammaire et d'orthographe déparant sa prose illettrée, message fulgurant censé terrasser de sa seule concision adamantine les hordes bovines du premier degré dont nous faisons bien évidemment tous partie, à l'exception du Maître du Petit Château du Gers, Renaud Camus Sa Majesté Solipsiste. Voici le message ayant précipité, comme l'écrit fort poétiquement la si peu sérieuse évoféministe Peggy Sastre, une shitstorm, autrement dit une formation météorologique violente à odeur fécale : «Ne jugeons pas trop vite cet homme en héros, il a peut être (sic; oui, je sais, j'ai bien dit presque) mis des mains aux fesses à Saint-Cyr». 

Est-il nécessaire de souligner, de mettre du gras où déjà il y en a trop ? On ne parlera pas non plus du fond de l'affaire, auquel seuls des imbéciles se sont intéressés. Il suffit de laisser voir, en citant l'Asensio, à quoi l'on a affaire. Cette prose parle toute seule, aux deux sens de l'expression. Elle s'adresse à la purée Mousseline dans laquelle elle baigne, elle n'a aucun lecteur, elle ne peut pas en avoir, puisqu'elle est écrite par quelqu'un qui a avec la langue le même rapport qu'un fou avec sa folie : il ne la connaît pas, ou plutôt, il ne connaît qu'un mode d'être de la langue, celui qui consiste à s'auto-évaluer en permanence, à soupeser ses muscles, à admirer ses hurlements lugubres et à les prendre pour du bel canto. Et elle parle toute seule au sens où elle se révèle immédiatement. Elle ne quitte jamais le registre de l'apocalypse. En ce sens, l'Asensio est d'une sincérité désarmante : il dit tout de lui à chacune de ses phrases, quand il croit parler de littérature, de politique, ou d'art. Il ne cesse de tirer au papegai, alors qu'il croit écrire, et jamais il n'entend l'oiseau qui ricane de se voir manqué à tout coup.

Flaubert avait inventé le gueuloir pour vérifier que ses phrases atteignaient leur but. L'Asensio a inventé les phrases qui gueulent pour ne pas voir qu'il manque son but à chaque tentative. Après chaque point, on entend une petite voix qui dit tout bas, comme Pierre qui ne veut pas qu'on sache qu'il est le disciple du Fils de l'homme : « Ich kenne den Menschen nicht. »

jeudi 29 mars 2018

Un jeune auteur de 93 ans

Marcel Lévy, que je découvre seulement, est un jeune auteur, qui, à 93 ans, publia, en 1992, je crois, son premier et dernier livre : La Vie et moi. (Non, c'est faux. J'apprends à l'instant, grâce à une connaissance de Facebook, qu'un autre livre de Marcel Lévy existe : Conversations aux Champs-Élysées.)

Je vous en livre ici son ouverture, le "mode d'emploi".


On était dans le mois où la nature est douce



Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa gorge

Je ne l’avais jamais encore écrit

Une immense bonté tombait du firmament 

Je parlais, l'autre jour, de nombreuses et lourdes liasses de billets de 500 euros, mais c'est fou comme quelques billets de 50 peuvent soulager...

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala

Non, sérieusement

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds

Quand Camus ne fait rien, que fait-il ?

La certitude du galérien qu’il mourra enchaîné à sa rame, ressemble au sentiment du plus grand nombre, le plus souvent refoulé

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle

Mylène Farmer ne peut pas tout, malgré son antiremplacisme

Les anges y volaient sans doute obscurément

Vous êtes le type à qui on ne peut rien cacher sérieusement et longtemps 

Car on voyait passer dans la nuit, par moment

la longue glissade d’un homme qui ne trouve rien pour s’accrocher, rebondir

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile

Je ressasse comme un débile la défense absolue que je lui fais d’être bête

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire


samedi 24 mars 2018

L'auteure



Comme je n'arrive pas à rédiger l'article que j'ai sous le coude depuis hier, je vous envoie lire celui-ci, qui est bien meilleur que ce que j'aurais pu écrire sur le même sujet. 

On ne perd jamais son temps à lire Lafourcade. Rien que pour avoir écrit « nous ne voyons pas comment l’on peut espérer écrire aujourd’hui un bon livre qui ne dise du mal des femmes », on l'envie. 

mercredi 21 mars 2018

Produit garanti sans névroses


****

Très satisfait de mon achat. Produit conforme à sa description, emballé très correctement, livré en temps et en heure comme d'habitude par Amazon. Je ne mets pas ***** car elle a refusé la sodomie le premier soir. Bon rapport qualité/prix. Finition soignée. Je recommande le produit. J'ai seulement quelques inquiétudes quant à la fermeté des chairs sur le long terme.

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**

Tout allait bien jusqu'à ce qu'elle nous fabrique des chocolats avec son placenta ! Depuis lors, elle est insupportable. Elle prétend avoir été violée à cinq ans par son oncle ; j'ai vérifié : elle n'a jamais eu d'oncle. J'ai tenté un retour mais Amazon ne veut rien savoir. J'avais dépassé la date limite. 

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***

Bon produit, conforme aux attentes d'un consommateur moderne et éclairé. Prix correct. Si je ne mets que trois étoiles, c'est parce qu'elle a de plus en plus souvent des migraines (une fois par semaine) et qu'elle a raté deux fois de suite la blanquette de veau à l'ancienne. 

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*

Fuites urinaires, cancer du sein, mauvaise haleine, hygiène douteuse, caractère de cochonne. Prix exorbitant. À fuir ! 

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*****

Livrée dans les délais, impeccable. Conforme à mes attentes. Esthétique moderne, propre, zéro défaut. Une réussite dans le genre. Je n'ai pas encore essayé toutes les options, mais je suis très enthousiaste. Merci Amazon !

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**

J'en suis à mon deuxième retour ! Heureusement, Amazon m'a remplacé le produit sans discuter, ce qui est à noter. Mais ce n'est toujours pas ça. Le bluetooth n'est pas top. À cinq mètres, elle cesse d'obéir ! Laisse traîner ses culottes sales au salon. Très passive au lit. Refus de tout extra un peu "original"… Et pour ce qui est de la cuisine, c'est limite. Peut mieux faire. La prochaine fois, je taperai dans le haut de gamme, au diable l'avarice. 

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*

Non ! N'achetez pas ! Elle m'a déjà dénoncé deux fois à la police des mœurs ! Vocabulaire plus que restreint, mauvais goût… De gauche ! Et en plus elle perd ses cheveux ! Bref, pas une réussite.

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Je l'ai appelée Nicole… Je suis accro. On va partir à Venise, c'est tout dire. Super produit ! Je recommande. 


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mercredi 14 mars 2018

Soulagement



Je suis un requin. Je comprends qu'elle ait eu peur, car on a peur des requins. Je la vois, je l'entends, aujourd'hui qu'elle est débarrassée de moi, et je comprends son soulagement. Elle l'a échappé belle. Vivre avec un requin, ce n'est pas une sinécure. Il faut le nourrir, et, sans cesse, il faut l'apprivoiser, car, en ce domaine, tout est à refaire chaque jour. 

Le requin demande des preuves de ce qu'on avance. Il ne se satisfait pas de paroles convenues, de caresses négligentes, des flatteries d'un soir. Si on lui promet un beau morceau de viande, il faut impérativement le lui donner, sinon il mord. Elle avait peu de viande, ce qui la mettait en danger. Perpétuellement, elle devait se justifier, et personne n'aime avoir à se justifier. J'ai oublié de changer l'eau de ton bassin, je t'ai abandonné trois jours sans nourriture, j'ai laissé marcher la musique alors que tu détestes le bruit, mon copain a jeté un voile noir sur l'aquarium car tu l'effrayais, ma fille t'a humilié en te jetant des épluchures de pomme, et même, un soir où j'étais saoule, j'ai pissé dans le bassin. Elle avait peu de viande mais j'aurais pu la manger, elle, et très facilement. 

Elle est soulagée. Il lui arrive d'être un peu triste, tout de même, mais ça passe vite : le sentiment qui domine est le soulagement. Comment peut-on vivre avec un requin ? Oui, j'aurais pu, bien sûr, mais cela m'aurait demandé des moyens que je n'ai pas, il aurait fallu le soigner, quand la maladie l'aurait touché, et il était très exigeant, et plus tout jeune, ce requin. Très tendre, aussi, d'accord, mais très exigeant. Pas facile. Il gardait son côté sauvage, vous voyez ? Je l'ai échappé belle ! Dans le fond, je suis mieux comme ça. J'ai fait des économies, aussi. Il faut reconnaître que ça a son importance. Un requin, ça coûte, mais ça ne rapporte rien ! Et puis j'ai plus de temps pour mes enfants ; c'est quand-même important, la famille, non ?

Elle est soulagée de ne plus avoir à me faire la conversation. C'est que je suis assez bavard. J'aime parler, et j'aime écouter parler. On ne fait pas assez attention aux requins, c'est peut-être pour ça qu'ils aiment tant la compagnie, je ne sais pas. Elle m'avait dit qu'on ne se quitterait jamais, qu'elle allait aménager son existence en fonction de moi, qu'elle m'emmènerait même au ski. Je ne la croyais pas, au début, mais c'était agréable à entendre, et puis, à force de l'entendre répéter ça avec l'opiniâtreté d'un aveugle qui cherche sa canne, j'avais fini par penser que peut-être elle disait la vérité. Et je me prenais à rêver. Mais ce n'est pas une rêveuse. C'est une…

C'est un requin, après tout. Et moi je suis un femme. Avec des besoins de femme. Enfin, je me comprends… 

Je la comprends. Moi aussi, en un sens, je suis soulagé. On ne peut pas faire confiance à une femme. Un jour ou l'autre, elle m'aurait laissé mourir de faim. Mais j'aimais bien quand elle passait sa main sur mes flancs et qu'elle me disait : « Je t'aime. Je suis à toi corps et âme. Je prendrai même ton nom : on m'appellera Requine. » J'aimais bien. Parfois, elle appelait de son travail, et elle disait, d'une drôle de petite voix chantante, sur trois notes : « Mon Amour ? » Je suis soulagée. On s'attache aux femmes. Je suis soulagée. On a tort. Les femmes sont des fakes news. Le requin, il est très bien dans son milieu. Y a pas à en sortir. C'est un prédateur. 

Je suis soulagée. 

mardi 13 mars 2018

Gukuna, ou "les escalopes qui font bravo"



(…) Positionnées l’une en face de l’autre, elles se déshabillent en faisant tomber sur le sol, toutes en même temps, le pagne qu’elles portent comme jupe. Cette opération, expliquent-elles, sert à éviter la pudeur et à éloigner les pouvoirs négatifs. Une fois nues, elles prennent place, assises par deux, l’une en face de l’autre, avec les jambes légèrement fléchies et croisées. (…) Les jeunes filles se lancent alors dans un massage mutuel très énergique, en utilisant des beurres. C’est ainsi, et pendant plusieurs années, qu’elles apprennent, par imitation, la technique du gukuna qui consiste à étirer peu à peu, mais avec force et régularité, les petites lèvres du vagin.

(…) Le gukuna conditionne la sexualité rwandaise. Elle repose en effet sur une série d’actes codifiés : les deux partenaires sont assis l’un en face de l’autre avec les jambes croisées les unes entre les autres (dans la même position que pendant le gukuna). Cette position croisée des partenaires permet à l’homme de réaliser le kunyaza, qui consiste en une technique particulière de stimulation du clitoris (l’homme tapote le clitoris avec son pénis). D’après les interlocutrices, le kunyaza permet aux femmes de "faire beaucoup d’eau" (amazi). Si une femme n’en produit pas assez, ou pas du tout, elle est appelée igihama, du verbe guhaama, cultiver un champ durci par le soleil.

(…) Le kunyaza permet à la femme d’atteindre un degré d’excitation élevé et c’est seulement quand elle est sur le point d’avoir un orgasme qu’elle se couche sur le dos et que le rapport continue avec pénétration. Le verbe utilisé à propos de l’excitation féminine est kunyaàra, qui signifie "produire d’abondantes sécrétions vaginales pendant le coït", ce qui est socialement valorisé. Dans les paroles de mes informatrices, c’est l’alliance du kunyaza (technique masculine), et du gukuna (technique féminine de préparation du corps), qui leur permet d’"arriver à destination", kuraanziga (l’orgasme).

***

Les lèvres vaginales, appelées aussi labia, sont des replis cutanés formant la partie externe visible de la vulve. Dans l’appareil génital féminin, elles forment deux paires de larges replis superposés, verticaux (position debout), les petites lèvres situées à l'intérieur des grandes lèvres et des poils pubiens qui les couvrent. Les lèvres entourent et protègent le clitoris à leur extrémité supérieure, en haut de l'espace interlabial et du vestibule vaginal et de ses deux orifices, le méat urétral et plus bas l'ostium vaginal. Les grandes lèvres sont très réduites chez les hominoïdes, à l'exception de Pan paniscus et Homo sapiens.


Les nymphes courtes mesurent de 15 à 20 mm de longueur. Le type courant mesure de 30 à 35 mm. Le type aliforme, le plus développé, en ailes de papillon, atteint 4 cm et plus. Bien qu’il les range dans des catégories, Gérard Zwang insiste sur l’extraordinaire variété morphologique de ces lamelles élastiques : chaque femme possède sa paire de nymphes, comme une marque de fabrique unique sur terre.

dimanche 11 mars 2018

François et les poupées




J'étais encore enfant lorsque Cristóbal Neverlost m'a dit : « Il faut que tu apprennes à détester les Beatles et à aimer Claude François. » Pour les premiers, je n'ai pas eu beaucoup de mal. Mais Claude François est un Christ. J'ai mis un certain temps à comprendre ça, mais il avait raison. Ce type est bien une sorte de génie, oui, parfaitement, il faut être un génie pour faire des chansons comme Si j'avais un marteau, Comme d'habitude ou Alexandrie, Alexandra. Les journalistes de l'époque, déjà presqu'aussi cons que ceux de maintenant, lui avait demandé : « Pourquoi faire toujours du commercial ? » Du commercial ?! Faut vraiment ne rien comprendre à Cloclo, pour lui poser une question pareille ! « Ça fait quinze ans qu'on me pose la même question » s'était-il alors énervé, à juste titre. Les journalistes sont ces gens qui toute leur vie posent une seule et même question en se grattant le derrière. Claude François n'avait pas à répondre à ça, il était tellement certain de sa vérité qu'il ne lui serait même pas venu à l'idée de voir les choses sous cet angle-là. C'est toujours harassant de devoir s'expliquer, quand on a raison. Thelonious Monk, Charlie Parker, John Coltrane, Lester Young, Miles Davis, Duke, c'est bien, c'est même très bien, mais ils ont cherché toute leur vie, alors que Claude François, lui, il a trouvé. Presque du premier coup. Les femmes l'ont bien senti. Les femmes sont toujours attirées par les Christ. Mais lui ne chialait pas comme les artistes maudits qui passent leur temps à se plaindre. Johnny, Eddy Mitchell, Léo Ferré, Jacques Brel, tous des petits branleurs qui voulaient se faire plaindre en tricotant laborieusement leurs petites barboteuses asymétriques. Et ne parlons pas du pauvre Brassens, chanteur pour vieilles ados sur un retour définitif et trop cuit.

Il s'est construit sa pyramide, Cloclo, et il est dedans, à l'heure qu'il est, dans la chambre secrète, avec ses blondes aux yeux bleus — qui le touchent comme le corps glorieux qu'il est — qu'il continue à prendre en photo, bien mieux que cet ennuque de David Hamilton. De la poésie, de la musique, allons donc ! Cloclo avait autre chose à foutre, et il l'a su immédiatement, c'est ce qui lui a donné tout de suite cette précision et cette intensité irrécusables. 

On ne peut pas comprendre la France si on n'aime pas Claude François. Mireille Mathieu avait bien senti ça, et elle a essayé toute sa vie, sans succès, d'être la voix de la France. Il ne peut pas y avoir deux places, quand on veut être au cœur de la pyramide. Claude François est le chanteur qui aura à lui tout seul invalidé définitivement tous les pseudos intellectuels déboutonnés qui daubaient sur "le commercial". Il n'y a guère que Sartre qui aura pu rivaliser un peu, un tout petit peu, avec le blondinet génial. Ce n'est pas pour rien que sa première passion s'appelait France Gall, cette dernière étant un temps accompagnée  par un groupe nommé "les Français". À cette époque-là, les Français gagnaient encore le concours de l'Eurovision, même si c'est le Luxembourg que France Gall représentera en 1965, avec la chanson composée par Gainsbourg, dans laquelle celui-ci s'inspire d'un des thèmes du dernier mouvement de la première sonate de Beethoven. Mais la pauvre France Gall n'était qu'une poupée sans voix, ce que Cloclo comprend parfaitement quand il l'entend chanter à Naples ce soir de mars. Et puis, aurait-elle eu une voix qu'il aurait fallu la faire taire, plus encore. Le caveau du blondinet génial ne se partage pas, même avec une poupée aux yeux bleus qui prétendrait l'ouvrir et les fermer. François n'a pas besoin de "s'inspirer" de Beethoven, lui. 

J'ai connu une strip-teaseuse, il y a une vingtaine d'années, à Paris, dont la sœur, strip-teaseuse également, arrondissait ses fins de mois en allant sucer "la voix de la France" (c'est elle qui employait cette expression) chez elle, une fois de temps à autre, et j'adorais qu'elle nous raconte ses équipées buccales et cocardières, avec son sirupeux accent brésilien. Imaginer cette fille en train de promener sa langue entre les lèvres fripées et exténuées, mais tout de même fumantes, de "la voix de la France" me plongeait à chaque fois dans une grande joie. Cette jeune femme très dégourdie n'aurait jamais plu à la véritable voix de la France (elle était brune et avait les yeux noirs), mais ça je me suis bien gardé de le lui dire. N'empêche, quand dans cette boîte, une des filles faisait son numéro sur Alexandrie, Alexandra, et c'est arrivé plus d'une fois, il me semblait évident, à l'époque, qu'il ne pouvait s'agir que d'un second degré assez méchant pour notre Claude national. Eh bien je me trompais. Ces jeunes femmes, pour la plupart, adoraient cette chanson, et n'auraient jamais eu l'idée de s'en moquer. J'aurais dû m'apercevoir alors qu'il se passait quelque chose d'étrange, entre les générations, mais j'avais d'autres chats à fouetter, et on ne voit que ce que l'on est capable de voir et d'entendre à un moment donné. J'étais aveugle et sourd, aveuglé par de superbes paires de fesses dont les denses forêts tropicales cachaient mal mon arbre dressé (à tous les sens de ce mot) de petit bourgeois parisien. Je me moquais éperduement des musiques choisies par ces adorables créatures, et j'avais même développé une sorte de muscle virtuel qui me permettait de baisser des paupières auditives pour me concentrer sur le sens de la vue. Autant dire que Claude François était le cadet de mes soucis, et n'importe qui m'en aurait entretenu alors aurait provoqué chez moi une surprise colossale et non feinte. 

J'aime ces retours imprévus, ces dégoûts qui nous reviennent en plein visage, mais avec une physionomie méconnaissable, de longues années après que la vie semble avoir atteint son acmé et où nous sommes tellement certains d'être arrivés au terme d'une évolution unidirectionnelle et dont le sens prend un caractère quasi sacré, tellement le personnage dont on a fini par accepter qu'il soit bien nous nous semble parfait, parfaitement accompli, terminé, abouti, fini, clos. Les retours dont je parle sont des retours qui ouvrent une autre voie à travers les miroirs, une autre histoire, ils portent en eux un ferment qui ne cesse jamais d'agir, et qui agit d'autant plus que nous nous croyions définitivement insensibles à son action.

Chaque nation a ses poupées, et l'âme d'un pays se lit dans la manière dont celui-là les caresse, les maltraite, les démonte et les montre. Il y a du monstre en Claude François, bien sûr, idiot serait celui qui le nierait ou chercherait à diminuer la puissante magie noire qui le faisait alors paraître beau. Il n'est pas question de nier qu'il possède une voix atroce, et un physique à la mesure exacte de cette voix, ni que ses chorégraphies sont d'une laideur stupéfiante, au sens propre. Tout cela crève les yeux, et l'écran, et le goût. Ah, vous faites donc partie de la famille ! dit le spectateur incrédule de sa propre vie, et incrédule surtout de constater qu'il fait bel et bien partie d'une humanité qui ne sépare pas tout à fait Claude François et Luciano Pavarotti, ni Breivik et la littérature. Quel rapport avec le Bel Canto ? Mais écoutez donc Si j'avais un marteau ! Qu'on est loin de Gainsbourg et de ses seconds degrés téléphonés qui se croient malins ! 
Si j'avais un marteau / Je cognerais le jour / Je cognerais la nuit / J'y mettrais tout mon cœur / Je bâtirais une ferme / Une grange et une barrière / Et j'y mettrais mon père / Ma mère, mes frères et mes sœurs / Oh oh, ce serait le bonheur… 
Mettez-y une musique de Bellini, faites-le chanter en italien, vous allez voir que ça fonctionne très bien.  Pas de pseudo-sophistication tapette à la Beatles, on est plus près de Pétula Clark, et de son Down-Town. Des enchaînements d'accords bien carrés, francs du collier, c'est de la variété qui ne pète pas plus haut que son cul mais qui connaît son affaire et ne vous vend pas des cravates en Tergal pour des carrés Hermès. D'accord, Pétula Clark chante beaucoup mieux que Claude François, et ne parlons même pas d'une Céline Dion aujourd'hui, mais ces trois là vont directement au but, sans se trémousser du croupion pour masquer le néant qui les habite. Le néant, ils l'accueillent, mais ils n'en parlent pas, ça ne se fait pas de parler de ces choses-là quand on fait de la chanson. L'humanité s'est plantée à l'embranchement, la cause est entendue. Mais quand on remonte un peu le temps, une fois tous les dix ans, on ne peut s'empêcher de se demander à quoi ressemblerait le monde si… 


À l'évidence, le monde n'a plus les yeux bleus et les cheveux blonds. Claude François a perdu la partie, enfin, nous avons perdu la partie, parce que lui, il a gagné, il s'est retiré à temps, et il est peinard dans sa pyramide électrique où personne n'aura idée d'aller lui expliquer sociologiquement que la France n'était pas ce qu'il croyait. De toute manière, les blonds aux yeux bleus, ça terrorise les survivants, et moins il y en a, plus ils sont effrayants. Claude François meurt le 11 mars 1978, et Breivik naît le 13 février 1979, soit moins d'un an plus tard. Dans ces quelques années où nous eûmes vingt ans (dix ans après 1968), des plaques tectoniques silencieusement ont glissé l'une sur l'autre, provoquant un changement radical de paysage, mais comme il faut une génération au moins pour que les yeux s'ouvrent sur une réalité entièrement nouvelle, c'est aujourd'hui qu'il nous semble que nous découvrons le monde qui est né à ce moment-là. Ces trente années ont été celles durant lesquelles le marteau de Claude François a définitivement changé d'emploi. 


C'est le marteau du courage
C'est la cloche de la liberté
Mais la chanson c'est pour mon père
Ma mère, mes frères et mes sœurs
Oh oh, pour moi c'est le bonheur
C'est ça le vrai bonheur

samedi 10 mars 2018

9 mars



« Les femmes cherchent un féminin à auteur : 
il y a bas-bleu. C'est joli, et ça dit tout. À moins 
qu'elles n'aiment mieux plagiaire ou écrivaine. »

Jules Renard, Journal



Elles auront réussi, ces andouilles, ces salopes, ces connasses, à nous dégoûter des femmes ! On en avait déjà après quelques unes, bien sûr, mais là c'est le genre entier et la moitié de l'humanité qu'on a envie de mornifler, pour cette suffisance gueularde, pour ces criailleries perpétuelles, pour ces désespérants caprices salopés de mauvais goût. Les-femmes, et c'est ce qui pouvait leur arriver de pire, ont donc définitivement rejoint la patibulaire armée des minorités maugréantes, qui pourrissent les nations par le fondement. Elles n'ont pas compris, ces imbéciles montées sur ressorts multi-culturels, que les femmes ne sont pas, n'ont jamais été, et ne pourront jamais être une minorité, que c'est là un parfait non-sens, et qu'à rejoindre ainsi les Noirs, les Juifs, les Maghrébins, les homosexuels, les roux borgnes, les obèses et les trans, les jardiniers unijambistes, les revenus de la mort convertis à la poésie de Christian Bobin, les admirateurs d'Alexandre Jardin et les ex Miss Picardie tombées sur des malandrins bouddhistes, elles ridiculisent jusqu'à leur tour de taille et la blancheur de leurs dents, qu'ainsi leurs jambes se raccourcissent et leurs doigts se boudinent.

Depuis le temps que la femme est l'avenir de l'homme, ce pauvre couillon a eu le temps de disparaître cent fois dans les jupes post-historiques de l'hyper-démocratie revancharde et braillarde qui nous tient lieu de nation, étranglé qu'il est par le string douteux d'authentiques harpies qui n'ont d'autre ambition que d'exercer un pouvoir qu'elles n'ont jamais mérité que par le prestige de leur hystérie d'adolescentes mal élevées. La revendication comme mode de vie est l'art pitoyable du morveux, de celui qui met en avant sa faiblesse pour mieux mordre les mollets de qui conçoit sa force héritée, naturelle ou acquise, comme une exigence morale et un devoir de tous les instants.

Les-femmes de 2018 sont grosses de toute la connerie maladive d'une époque, elles sont les Maos de notre temps, dont l'ambition est de défaire en une génération, sous la menace et le chantage perpétuels, ce que la race française a édifié patiemment en plusieurs siècles. Elles sont à la pointe du combat de tous les désastres, le quota est leur schnouff, la plainte leur leitmotiv, la laideur ostentatoire est le coup de poing américain dont elles cognent sans répit le mâle anesthésié et dévitalisé qui exige les coups qu'il reçoit du matin au soir. Désirant à la fois le beurre et l'argent du beurre, elles ne cessent de vouloir rivaliser avec les hommes qu'elles accusent d'être des hommes, d'être des femmelettes, d'être différents d'elles, trop semblables, pas assez féminins et pas assez virils, trop forts et pas assez, jalousant leur brutalité pour ensuite mieux la condamner, l'espérant bête de sexe et cajoleur niais, pousseur de landaus et torcheur de culs breneux, mais bientôt justicier implacable qui fait barrage de son corps si madame est menacée ou seulement insultée, trader impitoyable ou élégant manager, tout cela bien entendu pour assurer le confort du nid dont par ailleurs elles se foutent éperdument dès que l'envie leur prend d'aller faire bercer leur névrose ailleurs. Elles veulent des souteneurs gentils et niais, mais des souteneurs tout de même. Elles veulent des hommes attentionnés, tout-ouïe, serviables, doux, des hommes-femmes bardés de tablettes-de-chocolat et de chéquiers, lisses comme des sex-toys passés au papier émeri et lessivés d'idéologie. Elles veulent leurs emplois, leurs salaires, leur pouvoir, leur visibilité sociale et finalement leurs places, mais sans les contraintes et les inconvénients qui en sont les contreparties obligées. Le syndicat féminin est tout puissant, mais il continue de faire comme s'il était tenu sous l'impitoyable talon du sexe fort. C'est toujours la très classique histoire du dominant qui a compris que pour l'être, le meilleur moyen était encore de se proclamer dominé. Minorität über alles !

Il n'y a pire cauchemar que "l'homme idéal" décrit d'abondance dans la presse et la littérature féminines, cette usine à sottise subventionnée qui tourne à plein régime, garnit les salles d'attente et décore les étagères de nos modernes divinités, faisant exister des milliers de petites chefaillonnes vitupérantes qui rédigent nuit et jour le bréviaire moral et esthétique de la Cité, entre calories et cunnilingus, sorties culturelles et stratégies de drague, ventre-plat et désir-d'enfant, seins-qui-ne-tombent-pas et littérature-de-femmes, prescriptions vertueuses et imaginaire. Vous voulez voir, vous voulez savoir ? Regardez un défilé de mode masculine, et vous serez fixés sur ce qui vous attend. L'homme idéal est une sous-femme, comme le Français idéal est un sous-chien. L'homme idéal n'existe qu'en tant qu'il disparaît sous sa doublure asexuée, que le genre en lui remplace le sexe, phallus à la fois banni, proscrit et idéalisé pour rire, d'où la mode putride des ignobles sex-toys, remplaçant les antiques godemichets comme les tags ont remplacé les graffiti. Comment ne pas voir que ces jouets (sic) se veulent tout simplement les instruments de l'effacement de l'homme comme partenaire sexuel, et comme partenaire tout court ? Elles n'ont déjà plus besoin d'un phallus pour jouir, et demain elles n'auront plus besoin de la semence d'un homme pour procréer, sans compter que le fardeau de la grossesse leur sera épargné, grâce à l'utérus artificiel. D'ailleurs, parler encore de procréation est un abus de langage. Comme le tout un chacun hyper-démocratique, les-femmes veulent pouvoir créer, et non plus procréer, elles y ont droit !

Depuis le temps que la femme est l'avenir de l'homme, l'odeur de cet avenir a fini par arriver jusqu'à nos narines – et cette odeur est celle du ressentiment –, la physionomie de ce futur a depuis longtemps cessé d'être mystérieusement engageante et a revêtu les traits grimaçants de la catastrophe, que seuls des aveugles consciencieux tiennent pour irréelle. L'obsolescence de l'homme, ce n'est pas seulement celle de l'humain, c'est aussi celle du mâle. Celui-ci a fait son temps, et ce temps coïncidait avec celui de la civilisation, comme le temps de la bourgeoisie coïncidait avec celui de la culture. Qui ne voit pas la coïncidence entre féminisme (je dis "féminisme", mais j'entends par là la vérité du féminisme, qui est la féminisation) et désastre ne voit rien du tout. L'islam et les femmes, par exemple, bien au-delà de tout ce qui devrait les séparer, ont opéré une jonction stratégique majeure et, sans elles, celui-là n'aurait jamais eu la puissance corrosive qu'il déploie chez nous en toute impunité. Le terrain était pour ainsi dire débarrassé, la place libre, la vacance propice, les hommes ayant déserté leur destin et s'étant défaits de leur responsabilité immémoriale, sous la pression égalitaire du gynécée électrique et asexué. Un homme qui tient tête à une femme, aujourd'hui, se sent toujours plus ou moins en garde à vue, un homme qui persiste à rester masculin est immédiatement pris dans le viseur des snipers en leggings, des Haldeuses en embuscade, des Alonzo numériques, et sait que la chambre correctionnelle n'est pas loin. Les-femmes, même et surtout en pantalon, sont les plus sûres alliées des métiers de robe. Les prétoires les attirent comme la merde les mouches. Vengeance et ressentiment sont les deux pôles entre lesquels leurs pulsions tourbillonnent en une sarabande démoniaque.

Le patriarcat n'existe pas, contrairement au matriarcat. Le patriarcat, c'est la version naturelle (c'est-à-dire fondé sur la nature) des rapports entre hommes et femmes, et de la filiation. Il fallait donc d'abord déconstruire la-nature, afin de permettre ce renversement inouï et bouffon qui attribue aux femmes le sceptre, l'ensemble des prestiges et des pouvoirs, prologue indispensable à la désagrégation générale des fonctions et des rôles, et de la langue qui les sous-tend en les reflétant. Les trans et les "autres genres" n'ont bien sûr pas tardé à s'engouffrer dans la brèche. Même les bêtes s'y mettent : est-ce la quantité phénoménale d'œstrogènes déversés dans la nature qui nous plonge dans un état de contre-nature, en plus des pollutions chimiques de l'industrie, en plus d'un vice idéologique profond, signe d'un trop réel désespoir vital ? Les cancers des testicules explosent, les malformations génitales aussi, le sperme n'est plus ce qu'il était, la longueur périnéale diminue, et, dans le même temps, les gardes-chiourme en string voient leur agressivité augmenter de manière exponentielle. On se plaint beaucoup de l'effondrement de la syntaxe, « l'autre dans la langue » qui tient le locuteur à distance de lui-même et le maintient presque malgré lui dans la pensée et la logique, mais je suis persuadé que cet effondrement n'est pas un hasard, et qu'il est l'inévitable résultat que les mamans au pouvoir ont poussé devant elles pendant que leur doubles masculins poussaient les landaus. La langue se défait du même mouvement que la nature, sous les incessants coups psychotiques de la féminisation : l'écriture dite "inclusive" en est la grotesque preuve en actes.

Le devenir-femelle de l'espèce humaine est sans doute la plus grande catastrophe que celle-ci-ci ait eu à affronter. Sur le toit du monde, un nid de serpents forme figure inhumaine, et sa grouillante perplexité de bidet en déroute nous terrorise quotidiennement de son manque d'humour. Hidalgo, à Paris, Merkel, à Berlin, Ségolène Royal, Rachida Dati, en France, Christine Lagarde, à Washington, Christine Angot, devant son traitement de texte, Léa Salamé, face aux hommes politiques, et tant d'autres, tous ces culs-de-plomb, absolument tous, font jour après jour la pénible démonstration qu'ils ne sont pas à leur place, qu'ils n'occupent ces fonctions que pour les ridiculiser ou les anéantir, que leur être profond ne consiste qu'à hurler à la face des hommes qu'ils, qu'elles-ont-le-droit, elles aussi, d'occuper le fauteuil et de parler fort. L'égalité des sexes est un poison aussi délétère que le mythe de l'inexistence des races.



… en hommage aux Wiener Philharmoniker