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dimanche 6 novembre 2022

Droit


On n'écoute jamais assez, jamais assez bien. Ce disque (le dernier récital de Dinu Lipatti à Besançon, donné il y a soixante-douze ans, le samedi 16 septembre) est sans doute l'un des ceux que j'ai le plus écouté dans ma vie, et ce depuis la prime enfance. Pourtant, c'est seulement aujourd'hui que je crois l'entendre pour la première fois. C'est un peu faux, bien entendu, car on oublie facilement, mais c'est plus vrai que faux. Ce que j'entends aujourd'hui, et que je crois n'avoir jamais entendu avec cette évidence indiscutable, c'est l'honnêteté absolue de Constantin Lipatti. Jamais il ne se cache derrière son piano, jamais il ne se dissimule derrière sa personnalité, jamais il ne cherche à nous amadouer, à nous étourdir, encore moins à nous impressionner ; toute la musique est là, entre lui et nous, sans que rien ne la recouvre jamais. Sa simplicité est bouleversante, inouïe. C'est un des plus grands récitals jamais enregistrés — je ne m'en aperçois qu'aujourd'hui alors que j'ai grandi avec ce disque, ce Bach, ce Mozart, ce Schubert et ce Chopin. 

Il était droit. Je ne connais pas de pianiste plus droit que lui. Rien n'est jamais gauchi par l'intention, par l'esbroufe, par la vanité ou la crainte. Son cœur, il n'a pas besoin de le sortir de la poitrine, son âme, il n'a pas besoin de l'offrir au public venu l'entendre, il est tout entier à sa manière de parler, et s'il faut soixante-dix ans pour l'entendre, eh bien tant pis, que ceux qui entendent entendent, et que ceux qui sont sourds restent sourds. L'éternité lui va bien. Il n'est pas allé la provoquer, il la porte en lui, il entre avec elle dans le royaume, sans regarder en arrière, avec la simplicité des âmes pures.

Le soir même où Lipatti donnait son dernier récital coulait Laplace, une frégate météorologique de la Marine nationale, dans la baie de la Fresnaye, à 800 mètres du cap Fréhel. À minuit et quart, une explosion ébranlait le navire. Une des mines magnétiques posées par les Allemands durant la guerre venait de déchirer la coque. Le capitaine Rémusat, commandant du Laplace, restera à bord jusqu’au bout, sombrant avec son navire, alors que de nombreux marins se noyaient, englués dans le mazout qui se déversait du bateau : cinquante et un hommes périrent cette nuit-là. Michel Plantier réussit quant à lui à s'accrocher à une bouée de sauvetage et dériva dix heures durant avant d'être recueilli par le bateau-pilote de Saint-Malo. Il n'y a aucun rapport entre ces deux événements, mais on aurait aimé que Michel Plantier entende Dinu Lipatti jouer pour lui pendant son long cauchemar. Ce soir-là, la maladie qui frappe le pianiste ne s'entend pas : c'est la grâce, qu'on entend, la grâce et l'honnêteté sans faille d'un artiste comme on n'en fait plus. Dinu Lipatti allait mourir moins de trois mois après de la maladie de Hodgkin, à trente-trois ans. Bach, Mozart (mort à trente-cinq ans), Schubert (mort à trente-et-un ans) et Chopin (mort à trente-neuf ans) écoutent, sans un mot, celui qui les réunit à Besançon et en nous pour l'éternité. 

jeudi 12 janvier 2012

Lipatti



Un ami m'envoie à l'instant d'Allemagne ce prodigieux document. Cette valse de Chopin, très chère à mon cœur, puisque c'est la première pièce de piano que j'aie jouée en public, encore enfant, était tellement accordée à mon âme de jeune garçon, que l'écouter aujourd'hui, dans cette interprétation-ci, est une expérience de l'ordre de la renaissance, un peu comme si les deux extrémités d'une vie pouvaient se réaligner, s'ajuster ainsi que peuvent le faire des pièces métalliques usinées avec une précision absolue. Lipatti, Haskil, Enesco, plus tard Lupu, qu'avaient donc de si particulier ces Roumains pour entrer en contact avec une certaine France de cette manière si évidente, si naturelle ? Le Bach de Lipatti, son Mozart, et ses Chopin, et les impromptus de Schubert, on a cru très longtemps qu'ils étaient la source, l'origine, et, plus que l'étalon, la seule façon de faire de la musique. Pour Bach, après Fischer est venu le séisme Gould, le détour par le clavecin, quelques impasses vite abandonnées… Il est sans doute temps aujourd'hui de repasser par l'enfance (écoutez la voix de Lipatti !), de se repasser le ruban fragile, en en déchiffrant les vieux caractères à moitié effacés, pourtant si éloquents.

Il se croyait guéri. Mais guéri de quoi ? On ne guérit pas de la musique.

jeudi 5 mai 2011

Dialogue avec une machine (2)


Conchita écoute encore ses valses par Lipatti. Je vais la tuer. Je vais la tuer, et après nous irons nous promener.

Maxence me dit que Bach est catholique et que Jésus est juif. Hein ! Qu'est-ce que je disais ! C'est fatigant d'avoir toujours raison.

Ce matin, j'ai croisé un Templier dans la grand'rue. Il ressemblait à Francis Marche. Un Francis Marche qui viendrait de voter Jospin. On a fait semblant de ne pas se reconnaître.

Évidemment, je ne peux pas en parler, pas ici. Et même si j'en parlais, personne ne me croirait. Et méme si on me croyait, moi je ne le croirais pas. Tant que je n'en parle pas, je peux y croire, sous quelques conditions. Mieux vaut se taire.

La question est de savoir si la coriandre peut se marier à la cuisine française, sans faire disparaître la cuisine française plus sûrement que le Macdo. Mais, dans le monde d'après, ce genre de questions ne peut pas avoir d'existence.

Avez-vous entendu Hermann Scherchen taper du pied ? Je l'ai aperçu un matin de juin, sur les boulevards maréchaux. Il s'arrêtait de temps à autre et il tapait du pied. Il avait l'air très en colère. J'ai imaginé qu'il faisait répéter la marche funèbre de l'Héroïque. Ou bien qu'il écoutait Gieseking jouer le Clavier bien tempéré. « Saligaud, tu savonnes toutes tes fins de phrases ! »