dimanche 26 septembre 2021

Progrès de la tierce


Ils me tendent leur coude ! Mais moi j'ai besoin de leur serrer la main, pour savoir en quelle tonalité ils évoluent. En ré mineur, en fa majeur, en la majeur ? Sont-ils diatoniques, chromatiques ? En serrant la main de quelqu'un, un pianiste peut sentir si celui-ci est du genre fortissimo, ou andante, ou staccato. Le coude, lui, est muet. On ne sent pas avec une articulation, non plus qu'on ne parle.

Ceux qui ont travaillé le piano ont une empreinte en eux qui leur vient de la géographie du clavier (à cause de la disposition des touches blanches et des touches noires). Cette empreinte est à la fois active et passive. Elle émet et elle reçoit. Elle donne et elle prend. 

La main d'un pianiste est une extension de son oreille. C'est une oreille au bout du bras, une oreille délocalisée, comme certains animaux ont les yeux à l'extrémité de tentacules. 

J'ai enfin ouvert, quarante ans après l'avoir acheté, le livre "Genèse de la tonalité musicale classique", d'Armand Machabey ! Ce livre est un reproche vivant. Pas un mois sans que je me dise : « Tu ne l'as pas lu ! » sans que Machabey ne me dise : « Tu ne M'as pas lu ! » Armand Machabey… Quelle idée, aussi, d'avoir un si joli nom ! C'est un nom qui dissuade le lecteur. Avec un nom comme ça, se dit-on, il suffit bien de posséder le livre ! En quelle année ai-je bien pu acheter ce livre ? Je dirais à la toute fin des années 70, quand je prenais des cours de contrepoint avec Gérard Geay, d'après le traité de Zarlino. Quarante ans que ce livre me travaille… Si je le lisais, aujourd'hui, je découvrirais sans doute que je le connais par cœur. Quarante ans de mutisme absolu, ça perce les tympans les mieux armés. Imaginez un vieux couple qui durant quarante ans ne s'adresse pas la parole. (Ils se connaissent tellement… À quoi servirait-il qu'ils se parlent ?) Souffrent-ils ? Bien au contraire. Ils ont atteint une paix que les autres couples ne connaîtront jamais. 

Le contrepoint et moi, nous aurons été toute la vie au coude à coude, dans deux voies parallèles, nous apercevant à travers les minces parois de la biographie. Nous nous faisons des signes, quelquefois. On se connaît sans se connaître. On se reconnaît mais on ne se serre pas la main.

Les titres font rêver. « L'ambiance musicale en occident du IIe au VIIIe siècle », « Progrès de la tierce », « Les "ténors", la tonalité majeure ». Et puis, le rapport entre "organum" et "organiste", que je n'avais jamais compris : orgasme intellectuel !

Agathe, à qui je dis : « Schubert a copié Beethoven », me répond : « Quoi ??? Mais c'est NUL ! » Comment voulez-vous que la tierce progresse ?

dimanche 19 septembre 2021

Tissu


« Le tissu des peuples devient fragile. » Cette phrase d'Ernst Jünger me trotte dans la tête. Je la crois juste, profonde et très adaptée à notre temps. 

Plus le tissu des peuples est fragile plus on est contraint de bâtir des murs autour de l'individu (ces murs peuvent être de nature sociale, bactériologique, psychologique, technologique, ou plus simplement logique). Mais ces murs ne lui appartiennent pas, il n'en est que le locataire. C'est l'intérieur de soi que se trouve la seule vraie puissance, on le sait depuis la nuit des temps. En réalité, je pense qu'on a fait tout ce qu'on pouvait pour affaiblir les défenses propres à chaque être vivant, ce qui le rend dépendant de structures centralisées, et ce qui le rend plus facilement contrôlable. Une des premières choses que l'individu avait en sa possession, pour se protéger des agressions externes, était le langage. Or c'est la première des choses dont on l'a dépouillé.

Une grande part de l'agressivité que tout le monde ressent, de nos jours, est due à cet affaissement de nos défenses propres. Moins de langage, plus de violence, et plus de solitude — ce qui paradoxalement s'accompagne d'une atrophie de la singularité. 

C'est le tissu humain qui est en train de se déchirer, car il est de mauvaise qualité. Et sous le tissu, la chair est à vif. 

vendredi 17 septembre 2021

Sac poubelle



Tous leurs sens sont contaminés par le jourmoralisme. On leur montre un monument recouvert de tissu, et immédiatement, ils pensent : HIDALGO ! ISLAM ! SAC POUBELLE ! BURQA ! BEURK ! C'est le Grand Enfermement résosocialiste. À chaque événement, une lecture obligée, imposée par ce qu'ils voient et entendent toute la journée par ailleurs. Les médias les ont absorbés et digérés. Ils sont pressés de l'intérieur par la presse. Ne sort plus d'eux qu'un jus noir, insipide. Ils pensent par slogans et par smileys.

Ceux qui ne savent pas se détacher de l'actualité sont les plus insupportables. On ne peut pas écrire une phrase sans qu'ils se croient obligés de la rapporter au milieu dans lequel ils pataugent avec délectation. Tout fait sens, pour eux, mais toujours dans le même sens étriqué qui les maintient en vie. Rien de littéraire, aucune distance entre eux et le cours des jours. Ils sont happés par le présent, sans rémission, comme les boulimiques le sont par un paquet de chips.

Christo n'a jamais cherché à cacher, à masquer, à "faire disparaître". Au contraire, il a toujours eu le désir de faire apparaître, de rendre visible, de montrer. Quand on recouvre un monument de tissu, comme il l'a fait avec le Reichstag en 1995, on en rend visible les formes, et je dirais même la forme. Exactement de la même manière que, dans une sonate de Mozart, on pourrait masquer momentanément les éléments décoratifs et secondaires — ce n'est que par cette opération que les auditeurs percevront les lignes de force, les thèmes et les harmonies qui constituent la sonate, sa structure, son rythme interne, unique. Et dans la structure matérialisée, enfin perçue, une autre forme de beauté apparaît, qui vient s'ajouter à l'autre. Les objets, pas plus que les êtres, ne se donnent immédiatement, sans médiation. 

On ne voile que pour enfin connaître le plaisir de dévoiler. Poser un voile sur un être ou sur un objet, c'est montrer son désir, et c'est surtout révéler celui-là en même temps que celui-ci.

mercredi 15 septembre 2021

Dépossession


Ce que ton passage a fait naître en moi, c'est le sentiment de la dépossession. Ce matin, en me levant, j'ai eu envie d'écouter les Variations Goldberg jouées par Gould (je venais de découvrir une version que je ne connaissais pas, prise sur le vif, en 58, à Vancouver). Cette œuvre est l'un des piliers principaux de ma vie, depuis que je l'ai découverte, il y a quarante ans. Je pouvais compter dessus, en jouir autant que je le désirais, c'était un fait acquis une fois pour toutes. Il me suffisait d'y revenir pour retrouver, intacts, l'émotion, le bouleversement qui m'avaient transformé alors que j'avais vingt-cinq ans, en Bourgogne, et que je découvrais, halluciné, ce pianiste sorti de nulle part, à la télévision, chez ma voisine. Depuis, ces variations, je les ai écoutées deux ou trois mille fois sans doute, étudiées, jouées, je m'en suis nourri, je m'en suis étourdi, elles coulent dans mes veines, mais jamais, au grand jamais je n'avais éprouvé de lassitude en les entendant. Comment pourrait-on se lasser de son propre sang ? Et puis ce matin… Rien. Pas la moindre émotion. Et je n'ai pas pu ne pas faire la relation avec ton passage chez moi. Je me retourne sur ma vie, pour en jouir une dernière fois, et mes yeux ne voient rien. Ta présence ici, hier, m'a fait comprendre que rien n'avait existé, que j'avais rêvé. J'avais rêvé… tout seul. Je t'avais aimée tout seul. Il ne s'agit pas de sentiment ! Je sais bien que tu "n'as plus de sentiment" pour moi, et il serait parfaitement idiot de te le reprocher. Ce n'est pas de ça que je parle. Je n'ai pas retrouvé la trace en toi de ce que je croyais avoir vécu à travers toi. Rien. Le grand nettoyage a eu lieu. Tu es neuve, je suis veuf. Peut-on être neuf ? C'est toute la question, vertigineuse.
 
Je me retourne sur Euridice, et elle s'évanouit. C'est cela, mon angoisse. Je t'ai regardée, et je ne t'ai pas reconnue. Comment as-tu pu m'aimer si cela n'a laissé aucune trace en toi ? Je ne conçois pas que cela puisse exister. Quand on a aimé, l'amour laisse des traces en nous. On est changé à tout jamais. Tu m'as changé. Profondément. Comme les Variations Goldberg m'ont changé à tout jamais. 

Tu m'as souvent reproché cette souffrance que tu as ressentie à mon contact. Je l'admets, je ne suis pas quelqu'un de facile (et je ne l'étais surtout pas à l'époque où nous étions ensemble). Mais je veux te dire une chose : tu ne m'as jamais interrogé, moi, sur la souffrance qui a été la mienne, à ton contact. Tu n'as jamais cherché à connaître ma douleur, alors. J'ai retrouvé cette absence de curiosité, dimanche. Tu poses des questions, mais on voit bien que la réponse ne t'intéresse pas. Quand on essaie — maladroitement peut-être — de te la donner, tu es déjà passée à autre chose. Combien de fois cela m'est arrivé avec toi ! J'ai retrouvé, comment appeler ça, cette non-écoute, cette non-attention, dimanche. Tu n'avais même pas vu le portrait de toi, au mur, en face de la salle de bains… Je me rappelle encore parfaitement une scène, à Rumilly, dans la cuisine de la Closerie. Nous y étions, tous les trois, Sylvain, toi et moi. Notre liaison venait tout juste d'être révélée, du moins à nos proches. J'ai dit quelque chose, et tu m'as brutalement coupé la parole, sans même avoir entendu ce que je venais de dire, et tu es passée à tout autre chose, tout à fait comme si je n'existais pas. J'en suis resté coi, blessé, interdit, mais je n'ai rien dit, sur le moment ; c'était trop nouveau pour moi. Mais lorsqu'un peu plus tard, j'ai enfin osé te dire que tu m'avais blessé, en réduisant ma parole à néant, et que je n'aimais pas ces manières de faire, tu m'as répondu qu'il t'étonnait beaucoup que tu aies pu te conduire ainsi. J'ai alors pris mon frère à témoin, car j'avais vu immédiatement qu'il avait également été choqué par ton manque d'égard pour la parole de l'autre, et j'ai vu cet hypocrite mentir comme un arracheur de dents, et prétendre honteusement qu'il n'avait rien remarqué. Cette scène m'a beaucoup marqué. Pourquoi certaines scènes de notre vie reviennent-elles nous hanter, des années plus tard ? Parce qu'elles ont, depuis, pris la figure de la révélation, parce qu'on comprend qu'elles ne sont pas des accidents, mais des jalons. 

Je t'entends souvent te plaindre de ta solitude, du fait que tu ne trouves pas "l'âme sœur", que tu ne puisses pas partager ce qui te tient à cœur avec un homme. Mais ma Chère Raphaële, pour trouver l'âme sœur, il faut lui faire une place ! Oh, ne t'inquiète pas, ce ne sont pas vraiment des reproches, que je t'adresse là, car je sais trop bien qu'il est très difficile de parvenir à avoir une réelle communication avec autrui. Mais tout de même, interroge-toi ! Quand je t'aimais (et Dieu sait que je t'ai aimée, tu le sais !), je désirais ardemment reconstruire (réinventer) complètement ma vie, pour toi, en fonction de toi — on ne peut pas éviter ça, sauf à passer à côté des gens qu'on prétend aimer. Je n'ai pas senti de réciprocité, dans ce domaine. Je crois que tu fais fausse route, de ce point de vue, si je puis me permettre de te donner mon avis, en toute amitié. On ne peut pas demander à l'autre des choses qu'on est décidé à ne pas lui donner. 

Mais je vais prendre un exemple concret. Tu m'as souvent demandé "de [te] jouer quelque chose" au piano, et la plupart du temps, j'ai refusé (tu es tout de même la seule personne pour laquelle j'ai fait exception à cette règle). Tu m'as invariablement dit, alors : "Quel dommage ! Je ne comprendrai jamais que tu arrêtes de jouer du piano". Eh bien laisse-moi te dire aujourd'hui que je t'en ai beaucoup voulu de ne jamais avoir réellement essayé de comprendre ma douleur, la douleur qui m'avait fait arrêter le piano. Cette douleur a fait basculer ma vie, c'est une part capitale de ce qui me constitue encore aujourd'hui. J'aurais aimé la partager avec toi, j'aurais aimé que tu la comprennes, ou plutôt, que tu essaies de me comprendre. (Que tu essaies m'aurait suffi…) Que tu partages un peu de cette douleur avec moi. Je crois qu'on n'aime pas tant qu'on ne partage pas les douleurs de l'autre. On ne peut pas s'économiser : si l'on a peur de souffrir, alors il ne faut pas aimer. 

Quand mon ami Vincent Castagno est venu passer trois jours ici, en juillet, il s'est servi de la serviette que tu avais brodée pour moi (il a choisi lui-même). Je ne sais si tu te souviens : Tu m'avais offert une belle serviette de bain sur laquelle tu avais brodé à la main la formule de Paul Morand que j'aime tant : "L'amour n'est pas un sentiment. L'amour est un art." Et j'avais été bouleversé de ce cadeau, modeste et généreux. Je la conserve pieusement, cette serviette. Je ne m'en sers que très peu, car elle est trop précieuse pour moi. Je n'ai pas changé d'un iota : je pense toujours comme Morand. L'amour, comme la médecine, est avant tout un art. Il y faut du talent, du soin, de la maîtrise, de la patience, et surtout beaucoup d'exigence, si l'on veut seulement le connaître. Il ne se donne pas au premier venu. Le sentiment, c'est très facile. Tout le monde éprouve des sentiments. Mais les sentiments ne durent jamais. J'ajouterai une chose : il y faut beaucoup d'écoute. Il faut avoir l'oreille musicale, ou musicienne. Savoir écouter, savoir discriminer, savoir percevoir ce que les autres ne voient pas, n'entendent pas. Je ne dis pas que j'en suis capable, bien sûr, mais j'ai essayé. Dieu sait que j'ai essayé, avec toi. Je ne suis pas un sentimental. J'ai même du mépris pour les sentimentaux. Les sentimentaux sont des têtes creuses, qui passent d'un sentiment à un autre, sans jamais toucher le nerf de l'amour. Ils ne savent tout simplement pas de quoi il s'agit. C'est ainsi. (La vie est courte. Si en plus il ne faut rien connaître de ce qui nous constitue, c'est trop triste.) Quand je te vois regarder un tableau, ou écouter une musique, je te vois ne pas voir, ou ne pas entendre. Tu vas trop vite. Si tu étais mon élève, la première chose que j'essaierais de t'apprendre, c'est à écouter. Écouter, c'est d'abord se défaire de soi-même, ne pas faire écran à se qui se trouve à portée de sens. Ça demande une grande patience et une grande humilité. Notre corps est un conducteur, les choses doivent nous traverser, mais si nous voulons qu'elles nous traversent, il faut d'abord leur laisser la place dont elles ont besoin pour passer. 

Quand je te dis que "tu parles pour toi", c'est de ça qu'il s'agit. C'est une chose qui m'a immédiatement frappé, chez toi. Les paroles que tu prononces restent sur toi, elles ne décollent pas, et c'est très frustrant pour ceux à qui tu t'adresses. On a toujours l'impression que tu ne nous parle pas, mais que tu parles devant nous, ce qui n'est pas du tout la même chose. Ce n'est pas de chuchoter, que je te reproche — au contraire j'aime que tu parles bas, et j'ai horreur des gens qui parlent fort. Ce n'est pas du tout de cela qu'il est question. C'est de ne pas t'adresser à l'autre, c'est de ne pas mesurer ce qu'il faut donner pour que ta parole lui parvienne, pour te rendre compréhensible de lui. Il y a un chemin à faire. Il y a une intention à donner. Comme quand on aime : il y a une distance à couvrir. On ne reste pas en soi. (Si l'on reste en soi, on n'aime pas.) 

Ce matin, donc, je me suis retrouvé seul. Seul sans toi, seul sans les Goldberg, mais surtout : seul sans moi ! Mon moi est resté dans les Goldberg, et peut-être en toi. Cette dépossession est atroce. Ce n'est pas l'amour, qui me manque, c'est une partie de moi, une partie sans laquelle je ne suis pas en vie. J'ai bâti toute ma vie sur la musique, car j'ai su tout de suite que ces fondations étaient solides et durables, qu'elles allaient me porter. J'espère que les Goldberg vont revenir me traverser. Sinon, je crois que c'en est fini de moi.

lundi 13 septembre 2021

Emballement du non-regard



Ça commençait à devenir la honte. Il était temps que je trouve un sujet qui me mettrait tout le monde à dos. 

Je les trouve très beaux, ces emballages. Non seulement le résultat est beau, mais ces emballages ont des vertus herméneutiques (ou maïeutique) évidentes. En cachant, ils nous font voir ce qu'on ne voit plus. En masquant, ils révèlent, ils ramènent à la vie, ils sortent les monuments d'une ville du tombeau du regard. Et puis tous ces gens qui hurlent parce que l'Arc de Triomphe va être masqué durant quelques jours, je ne les entends jamais hurler contre les publicités géantes qui, elles, défigurent bêtement et méchamment les monuments parisiens. Ça, ils ne le voient tout simplement pas.

L'art existe aussi au second degré. Il en a toujours été ainsi. Il ne peut pas être seulement (ni toujours) au second degré, mais le second degré ne peut lui être interdit. Ce n'est pas parce que le second degré a été abîmé et ridiculisé par des artistes de pacotilles que l'on doit se l'interdire. On pourrait très bien par exemple imaginer des compositions musicales dont le propos serait de faire disparaître (le temps de l'écoute) la sonate opus 111 ou une des suites pour violoncelle de Bach. Ces deux chefs-d'œuvre n'en seraient pas le moins du monde abîmés, bien au contraire. Tout ce qui peut augmenter le regard ou l'écoute est bon. Les emballages de Christo n'ont pas vocation à rester. Ce ne sont que des opérations éphémères, et c'est précisément en quoi elles sont précieuses : elles rendent l'objet masqué plus précieux, mieux visible qu'il ne l'était avant elles. Il en va des emballages comme du blasphème. Je suis toujours extrêmement surpris par ces croyants qui ont si peu foi en leur dieu, pour penser que celui-ci pourrait être contrarié par des plaisanteries ou même des insultes le visant. Pour moi, Dieu est l'intelligence suprême, ce qui implique naturellement qu'il ait le sens de l'humour. Si Dieu n'est pas intelligent, alors on est mal

Et puis, et puis, très franchement, vous le trouvez si beau que ça, vous, l'Arc de Triomphe ? Non, il n'est pas beau. Tout ce qui est ancien n'est pas beau. Il est aussi idiot de le prétendre que de prétendre l'inverse : tout ce qui est moderne n'est pas beau, ni intelligent, ni nécessaire. On a parfaitement le droit de juger des œuvres anciennes, même si elles sont canonisées par l'habitude, le respect, ou l'attachement. Ce n'est pas son ancienneté, qui fait que Bach est un géant, c'est son génie, on a honte de devoir le rappeler. Mais peu importe, puisqu'il n'est ici nullement question de faire disparaître l'Arc de Triomphe, mais seulement de le masquer, un temps, pour lui rendre sa fraîcheur, par effet de contraste. Pas de quoi en faire une jaunisse ! Ce n'est pas parce qu'on aime passionnément une femme nue qu'on ne l'aime pas aussi habillée, ou même travestie. Ils devraient au contraire remercier Christo, ceux qui aiment l'Arc de Triomphe !

Dans le fond, cette histoire n'a pas de fin. Ceux qui jamais ne s'intéressent à l'art ne s'y intéressent que pour de mauvaises raisons, toujours. Ils ne voient rien, mais s'offusquent qu'on puisse leur montrer qu'ils n'avaient rien vu. Ce n'est pas tout à fait surprenant. On peut passer une vie à les tirer par la manche pour qu'ils écoutent Wagner, sans aucun résultat, par exemple, mais si on leur dit que Wagner était nazi, alors ils arrivent en claquant de la mâchoire. Ce n'est pas Duchamp, qu'il faut conspuer, ce sont ses perroquets sans talent. Ce n'est pas un artiste mort, qu'il faut insulter (et dont l'œuvre ne coûte pas un centime à la collectivité, je le rappelle pour les obsédés du tiroir-caisse), c'est l'absence de désir d'art qu'il faut interroger. 

Et puis, et peut-être surtout, il y a une évidente poésie de la disparition, du négatif, du retrait. L'Arc de Triomphe recouvert, c'est la Lettre volée à l'envers. Vous le voyiez constamment sans le voir, cet Arc de Triomphe, vous ne le voyiez plus de trop le voir, eh bien vous allez être obligés de le voir vraiment, cette fois-ci. On va faire réapparaître cette lettre que vous ne voyiez plus parce qu'elle était sous votre nez. Je me souviens encore très bien du Pont Neuf, en 1985. Mais qu'il était beau, ce pont que je ne voyais plus, ou mal ! 

Il y a toujours, dans un texte qu'on lit, des phrases qu'on ne voit pas. Toujours. On les lit, pourtant, mais elles disparaissent instantanément, ou elles n'atteignent jamais notre esprit. Il faut parfois des années et des années pour que, par hasard, ou par la sollicitation d'un tiers, elles nous apparaissent enfin. Et ce sont souvent les plus belles, les plus profondes. Nous nous étions réjouis le cœur et l'âme de phrases finalement ordinaires, et nous étions passés sans les voir sur les plus importantes. C'est que le temps est essentiel, toujours, en art comme en tout. L'emballage de Christo est un accélérateur temporel : il nous projette dans l'avenir de notre regard.

samedi 4 septembre 2021

Une préface

Je faisais, aujourd’hui, un énième malaise cardiaque en marchant dans la rue, quand l’idée m’est venue de conseiller à La Fuly d’écrire "Madame pète", un livre sur les pets des femmes de sa vie. Il me semble qu’il pourrait briller dans cet exercice.

Pourquoi pas "Madame pète" ? Louÿs a bien écrit "Enculées", liste commentée de toutes les femmes qu’il avait enculées.

Georges de La Fuly m’a appris, après que je lui ai fait cette proposition, que les péteuses étaient très populaires sur les sites pornographiques. Je l’ignorais.

Lui proposer d’écrire ce livre est le meilleur conseil que je lui ai donné. Pour ma part, je suis du bord de Michel Fourniret, qui déclarait aux enquêteurs : « Pour moi, une femme, ça ne défèque pas. C’est dégradant, ce n’est pas à la hauteur de l’image de la sainte Vierge. » Aucune des femmes que j’ai aimées, toutes m’ayant deviné parfaitement, n’a osé se laisser aller devant moi, ni même André, qui mettait tout le soin que je mettais à dissimuler mes passages aux toilettes pour que je ne sache rien, ou si peu, des siens, alors que je sais qu’il était moins cachottier avec les autres. Je voudrais être instruit.


Vincent Castagno


Le projet m'enchante, même si je ne suis pas certain d'avoir assez de matière pour écrire un livre très épais. Mais, après tout, un livre doit-il absolument être plus long que sa préface ?

vendredi 3 septembre 2021

La main



Écrire au stylo, c'est écrire des mots, ou au minimum des syllabes. Écrire à l'aide d'un clavier, c'est écrire des lettres, lettres qui ont toutes le même poids, la même intensité, alors que les lettres manuscrites sont toutes différentes, ont chacune leur personnalité, leur forme, leur énergie. 

On sent la résistance de chaque lettre, de chaque mot, de chaque groupe de mots, lorsqu'on écrit au stylo. Il y a des montées et des descentes, des arrêts, des ruptures, des trous, ou au contraire des liaisons, comme lorsqu'on parle. Il n'est pas du tout équivalent de prononcer des consonnes, des voyelles, il n'est pas indifférent de traîner sur telle sonorité, de glisser sur telle autre, de placer un accent ici, ou là. 

L'écriture à la machine est beaucoup plus intellectuelle. C'est la pensée qui forme les phrases, la main n'intervient que pour distribuer les lettres dans une chaîne qui existe préalablement dans l'esprit, alors que l'écriture manuscrite construit les phrases en même temps qu'elle les pense. Elle les déploie contre une résistance naturelle, elle est adossée à la résistance physique, qui lui profite, elle y puise son énergie, et sans doute aussi son inspiration. On se déplace sur le papier comme dans la pensée, la main doit suivre, alors que sur un clavier nous faisons du surplace. Le corps nous parle, quand on écrit à la main. On ne peut pas se détacher de lui, alors qu'il est si facile de l'oublier quand on frappe les touches d'un clavier. 

Il me semble que lorsqu'on écrit à l'aide d'un clavier et d'un écran, on se dicte à soi-même les phrases qu'on rédige, alors qu'on les invente, qu'on les forme, qu'on les façonne, quand on écrit sur du papier. Le style, une certaine qualité de style, en tout cas, naît directement de la confrontation à la matière et à l'effort physique, effort physique qui est distribué très différemment selon qu'on écrive avec un clavier ou avec un stylo sur du papier (car le papier n'est pas du tout l'écran (écrire à l'écran revient à nager dans la mer (pas de dénivelé), quand écrire sur du papier revient à marcher, ou courir, sur un terrain qui peut être en pente)). L'ordinateur et le stylo sont deux outils radicalement différents, voire antagonistes. Ils ne permettent pas d'atteindre les mêmes couches, en soi. Question de vitesse, et de posture, sans doute, mais pas seulement. Tout semble laisser croire qu'ils ne sont pas connectés aux même zones du cerveau. 

Un plan cru

Nous nous promenions. Je ne réponds rien. Un radis noir ! Nous sommes dans un pays libre. « Je vais marcher. » Et puis hier, elle me montre son test. Je crois que j'ai fait le tour de la question. Je ne m'y attendais pas du tout. Il y avait dix centimètres de trop. Pourtant, elle était plutôt douce. Elle l'a caressé un peu, et a dit : « Quel gros trou du cul ! » Mais comme le danger est un élément essentiel de l'érotisme… Quelle funeste erreur ! La tendresse crée de la tendresse, par contagion. J'en aurais pleuré, à chaque fois que j'étais à son contact. « Ah oui, tiens, il faudrait que j'essaie. »  J'ai aimé cet aller-retour à Nîmes. Il faisait un temps superbe. Venteux, chaud, un air très sec. Je dois avouer que j'aurais donné cher pour que ce moment dure, mais mon élève allait arriver d'un instant à l'autre. J'ai un corps, moi, monsieur, et ce corps va vous convaincre. Elle a voulu qu'on marche. On a marché. Quoi de plus naturel, en somme ? La maîtrise est pour moi parfaitement antinomique de l'érotisme. C'est donc ça, une vulve ? Le destin a donc choisi pour moi. Elle me décrivait précisément la manière dont elle s'imaginait entrer chez moi, tous les sens en alerte, avec autant de ferveur que de timidité, la manière qu'elle aurait de voir ce qui l'entourait. Si. Elle a vu mon bureau. « Mais je le connais ! » C'est le contraire, qui est anormal. Au moins nous avions un point sur lequel nous reposer. (Ici, faire son autocritique !) « Je ne sais pas si cela a été fait, c’est possible, mais il serait intéressant d’écrire un texte où l’auteur s’interrogerait longuement pour savoir s’il a envie de passer du temps avec le personnage dont il est tenté de parler. » La décision n'est jamais facile, pour moi, et l'appréhension qui m'étreint à cet instant m'est un délicieux poison. Pourtant, le silence était accablant. J'écoute le dernier mouvement de l'Aurore pour ne plus y penser. Dès avant son arrivée, les choses étaient claires. Ça m'a tout de suite énervé, qu'on puisse imaginer possible une chose pareille. Tout cela est sinistre, bien sûr, mais aussi cocasse. « Vous êtes le chirurgien de l'amour. Vos questions au sujet de la sexualité sont toujours techniques. Vous avez une vision technique du corps, pas seulement, mais la partie technique a beaucoup d’importance pour vous, et c’est loin d’être absurde. » Ne pas comprendre est ce qu'il y a de pire. Quelle effervescence ! Quel soleil ! Des corps partout. De la musique. Tout cela a eu lieu. Je m'en souviens. C'était un risque, tout de même, de me laisser voir son corps. Passer du temps avec un personnage, ce n'est pas facile. Combien de fois me suis-je senti comme l'escargot qui avance doucement ses antennes, et qui doit les rentrer précipitamment. Je la questionne donc par texto. « Tel que bonjour ? » Il ne sert à rien de dire à celui ou celle qui ne nous aime pas qu'on a jadis été jeune et beau. « Tu ne seras jamais un grand écrivain. » On devrait prendre des mesures, quand on est jeune. « Personnel jusqu'au déplaisir, libre jusqu'à froisser, sensible jusqu'au ridicule, imparfait au possible, mais moi assez vivement, c'est un assez joli résultat, il me semble ? » Les filles faciles sont ou très jeunes, ou très bêtes, ou supérieurement intelligentes. Elle a pour les éclats la passion des enfants. Toutes les barrières, toutes les frontières tombent, les unes après les autres. « Question de génération. » ll y a un emploi du temps. Il n'y a pas de détails, dans les relations humaines : tout vient à un moment ou à un autre sur le devant de la scène ; il suffit d'attendre. Les couples le savent bien. L'érotisme toujours oscille entre ces deux écueils. C'est peut-être pour cela que j'en ai tant besoin. Je me suis même demandé si mes tableaux, aux murs, ne pouvaient pas avoir été cause de son malaise. Sa froideur même m'excitait. Crève de solitude. C'est pourquoi les êtres pleins sont impossibles à aimer. Tout cela se lit dans la première phrase. « Je suppose que Vincent a dormi dans le canapé ? » Je ne peux pas lui donner tort. Elle paraissait mâchonner en secret quelque aliment indigeste, quelque viande rance et pimentée. Le cunnilingus, c'est d'abord l'odeur. La position du nez, juste au-dessus de la bouche, en vigie, plongeant vers elle, ne laisse aucun doute. « M'enfin ! Pas du tout ! » Le temps d'un gonzo sur Internet… Le temps de se branler. C'est le temps qui épaissit le sang qui bat aux tempes, qui lui donne cette violence sourde, et qui plonge les corps dans l'effroi (sans l'effroi, le sexe n'est rien). Pas besoin de goûter, on sait immédiatement si l'on aimera ou non. Je sais que ce que j'écris a l'air cruel, mais ça ne l'est pas. 

dimanche 22 août 2021

Entrée dans l'Illimité



« Faites donc ce que vous voulez – mais soyez d’abord de 
ceux qui peuvent vouloir. » (Nietzsche — Ainsi parlait Zarathoustra)


Même si des preuves indiscutables de l'inefficacité (au minimum) du vaccin étaient apportées, une bonne part de la population réclamerait son viatique avec la foi désespérée de celui qui a entrevu la sortie heureuse de la vie humaine, c'est-à-dire d'une vie limitéeIls ont entrevu la Rédemption chimique – ils ne supporteraient pas d'être déçus.

Quelqu'un, sur Internet, a fabriqué une image à la fois très drôle et très éclairante. On y voit le Saint Père lever devant lui l'hostie consacrée, sur laquelle est inscrite la marque PFIZER. Cette image est pour moi extraordinairement révélatrice, au-delà de sa drôlerie évidente. Ceux qui veulent se faire vacciner sont des croyants. Ils pensent que le vaccin les sauvera. Ils veulent faire partie de la Nouvelle Humanité, celle qui est débarrassée de ses péchés viraux. Ils veulent aller vers la Pureté. Les antivax sont les impurs, les sales, les pouilleux, les abandonnés, les déshérités. Le vacciné se vit comme un consacré, il veut croquer de l'hostie dans laquelle a été enfermé le corps glorieux de la Science libératrice, ou en tout cas son principe actif. Le vaccin est leur Sauveur. Ils sont les Positifs, nous sommes les Négatifs. Comme tous les croyants qui sont en marche vers la Vie et la Vérité, ils veulent entraîner avec eux le plus grand nombre d'infidèles,  car ce sont des évangélistes – et comme tous les évangélistes, ils ont beaucoup de mal à comprendre que des pouilleux résistent au Paradis. 

« C’est un aspect trop négligé de la propagande fasciste qu’elle ne se contentait pas de mentir, mais envisageait délibérément de transformer ses mensonges en réalité. » C'est Hannah Arendt qui parle ainsi. Je pense que c'est ce que nous sommes en train de voir. La réalité ne se pliant pas assez vite et assez docilement aux vues des Positifs, ils demandent au Vrai de descendre en eux, et de les débarrasser des Négatifs. Quand on a une telle mission, on ne s'embarrasse pas des détails de la réalité, ni des êtres qu'on broie sur son passage, en vue d'un bien supérieur. On ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs fragiles. Les mensonges, évidents, énormes, et constants, ne sont pas encore devenus la réalité parce qu'ils ont rencontré une opposition imprévue, mais tout reste possible, étant donnée la puissance colossale de ceux qui gèrent et veillent la Vérité Chiffrée. Tout le monde voit bien que c'est une fuite en avant, une course vers l'abîme, mais l'abîme peut être séduisant, quand il se pare des attributs de la Raison. En même temps qu'ils essaient de transformer leurs mensonges en réalité, ils tentent de transformer la réalité en mensonge. Plus rien n'est vrai. Et quand plus rien n'est vrai, il faut communier, pour ne pas finir seul. 

« C'est un acte d'amour », a dit le pape. Un acte d'amour, ou un sacrifice ? Et s'il s'agit d'un sacrifice, comme je le crois, à quoi se sacrifie-t-on, quelle est la figure de leur dieu ? Peut-on encore vouloir ? Est-il possible de survivre en dehors du fleuve sans se noyer ? Qui sont ceux qui veulent ? Les producteurs, ou bien ceux qui veulent rester humains ?

vendredi 20 août 2021

C'est qui le patron ? (The Unanswered Question)

La médecine moderne est une vieille folle incontinente qui se prend pour votre archevêque.

Des labos (australiens, je crois) ont mis au point un médicament censé lutter contre les risques liés à la vaccination anti-Covid. C'est merveilleux. Il faudra vraiment écrire la généalogie de cette covidiase mondiale, ce qui arrive de plus passionnant à notre monde.

Cette fable est réelle. Elle décrit parfaitement, même si c'est en creux, ce qu'est devenue la médecine

Un virus arrive. Un virus de plus, parmi des millions. Il provoque une maladie (parmi des milliers) qu'on peut parfaitement soigner — et assez facilement. Mais, de ce traitement, ou de ces traitements, on ne veut pas entendre parler. On décrète donc la mobilisation générale. Sus à l'Ennemi. C'est la Guerre, et elle est mondiale ! Pour se débarrasser de ce virus monstrueux, il faut une bombe nucléaire parfaite. Ce sera Le Vaccin. Ah, mais le Vaccin semble faire des dégâts collatéraux assez importants. Qu'à cela ne tienne, on inventera d'autres molécules capables de pallier ces effets collatéraux. Ces molécules sont produites par les mêmes entreprises pharmaceutiques que celles qui produisent le vaccin. Système parfait. (Ah, ne me faites pas dire que le virus a été créé également par les mêmes… Ce serait trop beau !)

Toute la Covidia del Arte est fondée sur un mensonge originel : « Il n'y a pas de traitements ». 

Supprimez cette affirmation mensongère et toute la pièce s'écroule lamentablement — comme le soviétisme s'est écroulé sous le poids du mensonge : c'est la raison pour laquelle ils sont tellement acharnés à "prouver" que les différentes traitements "ne fonctionnent pas". L'édifice est donc très fragile. Et plus un système est fragile, plus il est fondé sur le mensonge, plus il est agressif envers ce qui le conteste.

— Mais prouvez-le, que cette farce était dès l'origine destinée à favoriser LE VACCIN ! 

— Le prouver ? Avec quoi ? Avec des chiffres, avec des photos volées, avec des aveux, des procès, de l'espionnage ? Alors qu'il suffit de regarder ? 

— Mais je ne vois rien. Je ne vois qu'un enchaînement d'éléments plus ou moins fortuits. 

— Vous ne voyez rien, c'est un fait. 

— On ne peut pas discuter, avec vous.

— Discuter de quoi ? De vous ? De moi ? Aucun intérêt.

Le VACCIN, le VACCIN, le VACCIN ! Et moi et moi et moi ! Tous ils en veulent ! C'est le breuvage sacré, c'est la potion magique, c'est l'élixir de jouvence, c'est l'hostie consacrée. François le Dernier s'est même fendu d'une annonce érotico-évangélique, bien sale, bien dégueulasse, comme il sait si bien le faire. C'est son truc, à François, de bien nous faire dessus, mais avec amour. Mais tous ils tirent dans le même sens avec un un art de la symphonie qui ferait se recroqueviller Bruckner ou Sibélius dans leurs tombeaux. Ça c'est de la cantate sacrée ! Quelle concordance océanique, quelle géniale unanimité dans le désir de recevoir (et de faire recevoir) la sainte piquouse ! Quelle divinité fait donc retour parmi nous, que nous aurions snobée un peu trop longtemps, avec ce désir de vengeance bandé comme un arc ? Qu'a-t-elle à nous reprocher exactement ?

La médecine (la nôtre) est-elle faite pour soigner ? Ne répondez pas trop vite à cette question. L'ensemble des molécules pharmaceutiques destinées à traiter est gigantesque. On sait d'autre part qu'une molécule n'a pas une application. Ça ne marche pas comme ça. Les plantes non plus n'ont jamais une seule application. Pourtant, les laboratoires tournent à plein régime. Ils n'ont jamais été aussi importants, aussi puissants, aussi technologiques. Est-ce que le monde va mieux ? Est-ce que les gens, autour de vous, ont l'air d'être en bonne santé ? Regardez-les, dans la rue. Rien n'est caché à qui a des yeux. Tous ces obèses, tous ces handicapés, tous ces allergiques, tous ces diabétiques, tous ces cancéreux, tous ces porteurs de maladies auto-immunes et de maladies dégénératives, et de plus en plus jeunes, ça ne vous questionne pas ? Pourtant, l'hygiène s'est globalement améliorée, depuis des siècles, pourtant nous avons l'eau courante, du chauffage dans nos habitations, des hôpitaux près de chez nous et les disettes ne sont plus qu'un mauvais souvenir. Ne parlons même pas des pharmacies, qui pullulent. Nous avons des spécialistes en toute chose, nous avons des kinésithérapeutes, des cardiologues, des gastro-entérologues, des ophtalmologistes, des pneumologues, des psychiatres, des psychologues, des endocrinologues, des hématologues, des neurologues, des neuropsychiatres, des oncologues, des orthophonistes, des orthodontistes, des orthoptistes, des dentistes, des podologues, des pédiatres, des proctologues, des posturologues, des urologues, des rhumatologues, des radiologues, des gériatres, des vénérologues, des parodontistes, des oto-rhino-laryngologues, des virologues, des épidémiologistes, des généticiens, des réflexologues, des allergologues, des infirmières, des aides-soignantes, des chirurgiens, des urgentistes, des réanimateurs, et j'en oublie. Nous avons même des directeurs d'hôpitaux et des patrons. Notre armada médicale est la plus puissante de tous les temps, et pourtant, la maladie ne s'est jamais aussi bien portée. Et personne ne songe un instant à remettre en question le Dogme, car le Dogme nourrit bien, et même très bien, ses servants. Comme toujours, dans ces cas-là, la consigne est : si ça ne fonctionne pas, c'est qu'il en faut plus

Pendant ce temps-là, en Afrique, et ailleurs, on balance les doses de vaccin à la mer. Et on soigne… mieux que chez nous. 

Comme le dit Didier Raoult depuis des lustres, la médecine pourrait, si elle était sérieuse, se demander comment traiter avec ce dont elle dispose. Les nouvelles molécules sont extrêmement rares et chères à concevoir et à fabriquer, et très souvent, n'ont aucune utilité réelle. On pourrait sans doute diviser par beaucoup plus de cent le nombre de médicaments utiles. Oui, mais alors QUI ferait tourner la machine ?

mardi 17 août 2021

Et c'est reparti

Le problème avec les folles c'est qu'on n'en a jamais fini. C'est plus fort qu'elles. Elles ne peuvent pas s'empêcher de nous montrer, de nous démontrer qu'elles sont folles. Elles semblent parfois être en rémission, mais c'est toujours une illusion. On le sait, pourtant, qu'elles sont folles ; pourquoi éprouvent-elles le besoin de nous le prouver, encore et encore ? Parce qu'on ne le leur dit pas assez ? 

La même racine en décomposition est toujours là, produisant invariablement les mêmes effets. « Tu ne m'aimes pas donc je te hais. » (Mais comment pourrait-on aimer ça ?) Mais comment se fait-il qu'elles n'en tirent pas une bonne fois pour toutes les conclusions qui s'imposent ? C'est ce qu'on ne comprend pas. Cette haine tenace est sidérante. Elle résiste à tout. Mais quelle bêtise, Mon Dieu ! Quelle épouvantable, quelle incroyable bêtise ! Qui serait assez bête pour s'accrocher ainsi à qui ne l'aime pas ? De quel esprit tordu et malade peut provenir un tel besoin ? 

Tout va bien, et puis tout à coup la diarrhée arrive, irrépressible, foudroyante. La haine en eau. Le délire en cataractes. On se croirait dans un dessin animé. Les vannes s'ouvrent sans crier gare. C'est à la fois prévisible, stupéfiant et cocasse.

Sans la haine, pas d'amour. Et sans amour, pas de haine. Chez ces folles, l'un ne va pas sans l'autre. Matzneff avait vu juste…

lundi 16 août 2021

Majeurs & Vaccinés (variations maoïstes)

ÇA VA SAIGNER (mais pas soigner)

Le problème des vaccinés, c'est qu'ils ne peuvent pas ne plus l'être. Tandis que les non vaccinés, eux, peuvent changer d'avis. On conçoit que ça les rende nerveux. 

Mais le problème des vaccinés, c'est surtout qu'ils ne peuvent plus ne pas l'être. 

Est inscrit en eux quelque chose dont il leur est impossible de se débarrasser. Quelque chose qui va agir, quoi qu'ils fassent. Une autre histoire que la leur a pris vie en eux, une autre histoire qui va s'ajouter à la leur. Souhaitons-leur bonne chance. 

Plus on vous dit : « Informez-vous sur les vaccins », plus il faut comprendre : « Surtout, ne vous informez pas sur les vaccins ! (Avalez sans la mâcher la sainte hostie que nous vous avons concoctée.) » 

Être et avoir été / Être ou ne pas être / POINT-BARRE. Ne cherchez plus : Voilà quels sont les ingrédients secrets du fameux vaccin. 

LE CORPS DU CRI, AMEN 

Pfizer, c'est le GRAND BON EN AVANT. (Mais peut-être sans vous.) 

Vous étiez le contemporain de vous-même ? Un peu de témérité, que diable : vous le serez d'un double de vous-même. Tous les mariages ne finissent pas par des divorces ! Au pire, vous cohabiterez avec une souillon qui vous mettra du cyanure dans le potage. On a connu pire comédie. 

Ça va tout soigner. Da Capo. Presto

POINT-BARRE

Soigner, saigner, vous savez, c'est un peu la même chose. Ce qui se passe à l'intérieur de vos cellules ne nous regarde pas. 

Pour une thrombose subie, deux péricardites offertes. 


dimanche 15 août 2021

Moulé sans paysan

Me revient ce souvenir d'enfance. Quand nous devions aller acheter le pain, notre mère nous criait, depuis la maison, alors que nous étions déjà en route : « Non moulé, hein ! » Et si jamais nous revenions à la maison avec une baguette moulée, ma mère prenait son air le plus maussade pour nous humilier : « Mon pauvre petit, tu t'es laissé refiler cette horreur ! »

L'horreur du pain "moulé" ne se discutait pas, chez nous. Les baguettes de pain moulées avaient un aspect artificiel et ridicule qui nous dégoûtait, et il fallait vraiment que nous soyons à court pour accepter d'en manger. 

Il y avait "le vrai pain" et 'le faux pain", tout simplement.

De ce pain moulé et de son aspect, "industriel" peut se rapprocher une certaine chair humaine comprimée. La marque de la culotte, la marque du soutien-gorge, la marque du pantalon sur le ventre. Toutes les marques des vêtements (trop serrés) qui boudinent le corps, qui le contraignent. Aujourd'hui, je remarque que les gros portent presque tous des vêtements qui les boudinent, comme s'ils voulaient absolument qu'on remarque leur bourrelets et la chair qui s'accumule en abondance sous le tissu comme l'eau sous le barrage. Nous faisions tout pour cacher ce qu'ils montrent désormais avec ostentation. On conseillait toujours aux gros de s'habiller de manière à dissimuler leurs formes (avec plus ou moins de réussite, bien sûr), et ils le comprenaient très bien. Il n'existait pas, alors, cet état d'esprit qui consiste à être fier de ce qu'on est (quoi qu'on soit). La gloire de l'Obèse nous aurait semblé aussi incompréhensible que celle du handicapé, ou du malingre. Qu'on accepte le gros ou le handicapé, qu'on ne le rejette pas du fait de sa grosseur ou de son handicap, qu'on ne lui fasse subir ni sarcasme ni mépris ni violence me semble évidemment une bonne chose, mais qu'on aille jusqu'à faire de ces caractères un sujet de fierté me paraît relever d'une certaine forme de perversité. Mais, après tout, il s'agit d'un retournement très classique, et peut-être légitime. À partir du moment où certains se sont sentis méprisés, qu'ils ont eu le sentiment, justifié ou non, qu'on les a cachés, ou moqués, il est inévitable qu'ils croient sortir de leur condition en la revendiquant — toutes les prides viennent de là. Je ne suis pas certain qu'il soit bénéfique, pour eux,  de s'enfermer dans cette riposte, mais c'est une autre question. 

Pour en revenir au pain, qu'il porte sur ses flancs le stigmate manifeste de son "industrialisation" était vécu par nous comme une infamie. Le pain, dans la nourriture, était ce qui relevait d'un petit métier pour lequel chaque Français éprouvait de l'amitié, et presque de la tendresse. Le boulanger n'était pas un commerçant. C'était bien autre chose. Il était le lien vivant entre le paysan et nous, il était le symbole de la terre qui nourrit, il nous reliait directement à elle. Quand, aujourd'hui, il m'arrive d'aller dans une boulangerie — c'est très rare — je vois bien qu'elle n'est qu'un décor, et que le lien dont je fais état ici n'est plus qu'un souvenir. 

Hier, j'ai acheté de la farine à Suzanne (elle m'a expliqué longuement les différentes sortes de farines (je ne suis pas sûr d'avoir tout compris)). Suzanne fait sa farine elle-même, cultive son blé elle-même, et cuit son pain elle-même. Je suis soulagé de connaître Suzanne, et même si je sais qu'elle n'est que la trace d'un monde qui a disparu, cette trace me réjouit et m'aide à vivre. J'ai eu la chance de connaître ce qu'encore on nommait des paysans, toujours je me suis bien entendu avec eux et la disparition de cette race me désespère. Un pays sans paysans n'est plus un pays, pour moi. Un pays sans paysan, c'est un pays moulé dans son propre désespoir, c'est un pays qui attend sa pitance de ses ennemis. 

L'industrie culturelle empêche la culture, l'industrie médicale prive les gens de leur santé, l'industrie alimentaire affame, tout en offrant la pléthore. Toutes, elles rendent malades, toutes, elles volent à l'homme sa nourriture essentielle. 

samedi 14 août 2021

Faussaires contre faussaires

Depuis quelques années, l'extrait d'un texte de Serge Carfantan, professeur de philosophie, notre contemporain, est régulièrement cité sur Internet, et est attribué à Günther Anders (parfois à Aldous Huxley) et à son fameux livre L'Obsolescence de l'Homme. Quelques individus à chaque fois se dévouent pour rappeler que cette citation n'est pas de Günther Anders. Rien n'y fait : la fausse citation revient comme une mauvaise herbe. Elle est invincible, indéracinable. Le faux est tentaculaire. À peine avez-vous rectifié ici que l'erreur reparaît là, en trois exemplaire.

Lorsque, comme ça m'est arrivé ce matin encore, j'explique au citationneur fou qu'il n'existe à l'évidence aucun rapport entre un livre écrit en 1956 et le texte écrit en 2007 par un professeur de philosophie, je le vois — en temps réel — ne pas comprendre de quoi on parle. Et quand enfin, après plusieurs tentatives infructueuses pour le persuader de bien vouloir corriger son erreur, il accepte de revenir sur elle, c'est… pour attribuer L'Obsolescence de l'Homme à Serge Carfantan ! On s'enfonce dans l'absurde. Plus l'on essaie de dire ce qui est, tout simplement, plus l'autre vous entraîne dans sa folie.

Et quand on a le mauvais goût de faire remarquer que non, contrairement à ce qu'il affirme, et croit, sans doute, il n'a PAS corrigé son erreur, il vous rétorque qu'il n'y a pas mort d'homme, « QU'IL Y A DES CHOSES AUTREMENT PLUS IMPORTANTES, AUJOURD'HUI » ! Cette répartie nous fait immanquablement songer à ce jeune garçon, dans un film de Woody Allen, qui répond à sa mère qui veut savoir s'il a fait ses devoirs : « Tu me demandes si j'ai fait mes devoirs alors qu'existe la fuite des galaxies ??? »

Quel argument ! Nous pourrions faire autant d'erreurs que nous le voulons, au motif qu'il existe des-choses-plus-graves-que-ça-dans-le-monde. Nous sommes vraiment là au cœur de la mentalité enfantine, ou infantile, au cœur du monde des "mamans" et des bisous — mais aussi de celui des tyrans (le tyran prétend qu'il peut faire ce qu'il fait car on fait  pire ailleurs). (Je ne suis évidemment pas le premier à remarquer que tyrans et enfants sont très proches, psychologiquement.) En revanche, il ne semble pas grave du tout, pour ces gens-là, de déposséder un auteur de la paternité de son texte. Non plus que de répandre une fausse nouvelle sur Internet. Ils vous répondront bien sûr, la main sur le cœur, que l'important est de citer ce texte, que c'est (comme toujours !) le fond qui compte, et pas la forme !… Et si l'on suit leur pensée, ce n'est même pas le fond, qui compte, c'est l'intentionnalité : Si ce que je dénonce doit l'être, alors tous les moyens sont bons.

Il n'est pas grave non plus de ne pas s'apercevoir de ce qu'il y a de ridicule à attribuer un texte écrit aujourd'hui, dans un style éminemment contemporain, à un auteur écrivant en 1956. Ils ne voient pas le problème car ils ne savent pas à quoi peut ressembler un texte écrit au milieu du XXe siècle. L'anachronisme ne les dérange pas, tout simplement parce qu'ils ne le voient pas. La mémoire ne les tracasse pas, parce qu'ils n'en ont pas. 

Ce qui est intéressant, ici, est la manière dont le faux se propage sur Internet. Pour une personne qui va corriger le faux, et dire le vrai, il y en a cent ou mille, à côté, derrière et devant, qui vont continuer à colporter le faux. Il est impossible de lutter. Ce texte S'INTITULE L'OBSOLESCENCE DE L'HOMME et il est de Günther Anders (ou d'Aldous Huxley), POINT BARRE ! Le faux est un fleuve, le vrai est un ruisseau. 

Vous ne pouvez rien contre ceux qui, souvent à leur insu, participent du faux, par ignorance, par désinvolture, par inattention, par paresse, par inculture, ou, pire, par une forme de relativisme qui met tout sur un même plan. 

Le respect des auteurs, des noms, des dates, de la propriété intellectuelle, de la phrase prononcée ou écrite, la lenteur inhérente à la réflexion, tout cela n'est plus d'actualité. Mais comment peuvent-ils espérer qu'on les écoute, quand on voit le peu de cas qu'ils font de la vérité ? Comment peut-on les prendre au sérieux, quand on voit leur manque de sérieux ?

Le plus grave est que cet état d'esprit profite aux vrais faussaires, aux vrais manipulateurs, qui ont beau jeu de dénoncer  ces manquements, ces erreurs et ces stupidités, qui sont légion, sur Facebook. Une époque qui ne sait plus faire la différence entre vrai et faux mérite peut-être le Coronacircus. En tout cas, elle le favorise très largement.

mercredi 11 août 2021

Complot du complot (Oh, les braves gens !)

Que le complot existe, ait existé, est indiscutable. L'Histoire est pleine de complots, tout simplement parce que les gens ne sont pas fous. Notre époque serait donc la seule à en être exemptée ? Quel complot contre le sens ! Quelle arrogance du Moderne, encore une fois ! Le complot, c'est le secret. Rien de plus. Et le secret est souvent nécessaire. Quand des individus pensent que leur dessein risque de rencontrer une opposition déterminée, qui peut mettre en péril leur projet, ou que les conséquences de leurs actes peuvent éventuellement se retourner contre eux, ils font le choix de le taire (ou de le déguiser) momentanément. Quoi de plus naturel ? Nous sommes tous comme ça, à un niveau personnel. Il faut parfois, pour être efficace, agir sans révéler à l'autre ce que nous sommes en train de faire. Pour son bien… Les parents complotent souvent contre leurs enfants. Quand on est certain d'agir pour le bien de l'autre, tous les verrous sautent. L'intérêt supérieur… 

Le mot "complotisme" est un piège redoutable, d'une efficacité foudroyante. Il paralyse. C'est un sort qu'on jette, qui tétanise celui qui reçoit le mot. C'est l'encre de la sèche. Le cerveau se bloque immédiatement. Réflexe. Sidération. Il n'est pas inutile, je crois, de faire le parallèle avec l'accusation de "fascisme", dont Staline avait parfaitement compris l'utilité. Je remarque immédiatement le rictus de satisfaction de qui proclame : « Je ne crois pas au complot. » Disant cela, il se sent plus intelligent. Personne n'a envie d'être le paranoïaque de l'histoire. Tout le monde se laisse enfermer dans ce système. Tout le monde. Même mes meilleurs amis entrent sans barguigner dans cette alternative diabolique. Complot or not complot ? On se sent bien seul.

Il faut refuser cette manière de poser les choses. Des forces sont à l'œuvre : c'est ce qu'on voit. Que ces forces relèvent du complot, stricto sensu, ou non, n'a pas d'importance. L'effet est le même. Les conséquences sont les mêmes. Le Grand Remplacement n'a sans doute pas été décidé et planifié par quelques personnes réunies autour d'une table, mais ses effets sont visibles et ses conséquences bien réelles — jusque dans la chair des peuples. Personne, sans doute, ne s'est dit un jour : « Et si nous détruisions l'École française ? » et pourtant c'est ce qui se passe depuis quarante ans. Mais à chaque fois, le même refrain nous est opposé : « Mais enfin, c'est ridicule, il ne peut pas y avoir de Grand Remplacement, puisque ce serait admettre qu'il existe un complot. Personne ne souhaite la destruction de l'École, vous êtes fous. » Je me fiche de savoir si quelqu'un l'a décidé, a planifié toutes les étapes de ce processus dans son cerveau malade, et a fait partager son dessein à d'autres fous de son espèce, qui l'ont aidé à le mettre en œuvre. PEU IMPORTE ! Il y a des intérêts en jeu, des intérêts extrêmement puissants, et ces intérêts s'affrontent, comme c'est le cas depuis la nuit des temps. Tu parles d'un scoop !

Moi, si j'étais Bill Gates, je ne dévoilerais pas le fond de ma pensée. Non pas parce que j'en aurais honte, mais par souci d'efficacité. Il faut comprendre que ces gens-là veulent le bien de l'humanité. Quand on décrit Bill Gates comme un philanthrope, c'est la stricte vérité. Ce ne sont pas de méchantes personnes qui veulent faire le mal. Les communistes étaient sincèrement persuadés qu'ils allaient apporter le paradis sur terre. Et même les nazis faisaient de leur point de vue ce qu'ils pouvaient pour améliorer le genre humain. La corruption, c'est après, qu'elle intervient, une fois que le système s'est installé. Mais les croyants, ceux qui veulent le Bien, ont le cœur pur. S'ils cachent leurs desseins, c'est uniquement parce qu'ils sont persuadés que nous ne sommes pas assez intelligents, pas assez évolués, pas assez malins, pour les comprendre. L'intérêt supérieur, toujours… On ne peut pas vouloir le Bien de l'Humanité, du Monde, de la Planète, et être gentil avec son voisin. Notre voisin ne compte plus, quand il s'agit de sauver le Monde. D'ailleurs, on le voit bien. Les écologistes radicaux et les défenseurs des animaux radicaux ont montré depuis belle lurette la face hideuse qui est la leur. Tous les moyens sont bons, pour arriver à des fins qu'on juge supérieures. Tous les moyens sont bons. Entendez-vous ? Et, parmi ces moyens, il y a le mensonge, la manipulation, la tricherie sur les chiffres, le complot.

(Mais je vois déjà les vierges effarouchées qui trépignent devant leur écran en m'accusant de comparer Hitler et Bill Gates. Calmez-vous, mes cocottes. Bill est sympa, cela va sans dire. Et Adolf était un très mauvais peintre, cela va sans dire. Calmez-vous, calmez-vous… Mais moi, sympa, je ne le suis pas, justement. Alors je m'autorise à dire ce que personne ne dit. C'est comme ça que vous me reconnaissez. Je ne suis pas un philanthrope, moi. Pas du tout. Par exemple, voyez-vous, je n'ai pas envie de me taper une petite myocardite au prétexte qu'ainsi je participe à une grandiose expérience qui va sauver le genre humain. Je ferai mon AVC quand il sera l'heure ! Par exemple, voyez-vous, en ce moment, je suis en pleine forme. Le coronavirus qui fait trembler le monde, paraît-il, je veux bien m'en tartiner les narines chaque matin au petit déjeuner. Il ne m'effraie pas plus que ça. No souci. Je suis même si peu un philanthrope que si vous tenez tant que ça à vous injecter du Pfizer, je n'y vois aucun inconvénient. Allez-y ! Vous nous raconterez. Moi je peux vous raconter une grosse grippe que j'ai eue, il y a quelques années. J'ai cru crever. Quinze jours au lit. Seul. Me suis-je pour autant vacciné contre la grippe ? Sûrement pas ! Mais ça ne vous intéresse pas, je sais…)

« Oui, bon, d'accord, mais alors quel est le dessein, quel est le plan ? » me demandent mes amis non paranoïaques. Je ne sais pas. Non, vraiment, je ne sais pas. Oh, j'ai bien quelques idées, évidemment, mais il ne me paraît pas si important d'en parler ici, ce ne sont que des hypothèses. Mais ce que vous avez beaucoup de mal à admettre, je crois, c'est que les choses ne sont jamais blanches ou noires. Ils voudraient qu'on leur réponde : Oui, il y a un complot, et le complot c'est ça. Mais on ne peut pas répondre ainsi. Je crois qu'il y a du complot dans le non-complot, et du non-complot dans le complot. Les choses sont intriquées d'une manière telle qu'il est impossible de trancher. Et c'est ce qui arrange bien les comploteurs, qui, je le répète encore une fois, existent — car il a toujours existé, et il existera toujours des gens qui voient à long terme (Jésus était un comploteur). Vous me demandez une réponse qui soit vraie à 100% ? Alors il m'est impossible de vous répondre, car les choses ne sont jamais vraies à 100%. Il y aura toujours un élément qui viendra contredire une assertion vraie à 100%. Et il y aura toujours un crétin qui lèvera le doigt en disant : « Vous voyez ! Ce que vous prétendez est faux, puisqu'il existe au moins un élément qui contredit ce que vous affirmez. » Et ce crétin se fera applaudir. C'est une histoire vieille comme le monde. Ce que je pense, c'est que cette crise aura eu un mérite immense, qui est de nous permettre de voir des choses qui, sans elle, seraient restées silencieuses. Par exemple le problème fondamental de l'Identification numérique. Tout le monde se focalise sur le « pass sanitaire », qui est une mesure infâme et révoltante, je suis d'accord, mais cette passe « sanitaire », ce n'est rien. Ce qui est inquiétant, c'est ce qui a permis le « pass sanitaire », et ce qui permettra demain de mettre en place autre chose, puis autre chose… Ce qui est terrifiant, c'est le contrôle absolu que promet cette technologie. Pas après pas, on avance dans la direction de « surveiller et punir », comme l'écrivait Michel Foucault il y a près de cinquante ans. Les pas sont modestes, à chaque fois, mais le chemin parcouru est important. S'il n'y avait pas eu cette « pandémie », nous n'aurions sans doute pas vu le pas supplémentaire qu'on nous demandait. La température a beaucoup augmenté, sous nos pieds, depuis lors, mais on s'est habitué, toujours un peu plus… C'est ce toujours un peu plus qui me terrifie. Les technolâtres ne me font pas rire. Pas du tout. Mais enfin, ne le voyez-vous pas, ce monde qui arrive ? Ne les voyez-vous pas, ces zombies masqués qui marchent dans la rue le regard fixé sur leur smartphone ? Ne les lisez-vous pas sur les réseaux sociaux, s'exprimant comme les robots qu'ils sont déjà ? Que vous faut-il de plus ? N'avez-vous vraiment pas vu comment, depuis le début de cette crise, la médecine a été confisquée par l'industrie pharmaceutique ? Comment on a mis sous le boisseau, de manière criminelle, les traitements contre le COVID dont tout le monde sait qu'ils sont efficaces, pour rendre inévitable le Vaccin sauveur de l'humanité ? Mais cela va même beaucoup plus loin. Ce que nous dit cette crise, c'est : « Il n'existe qu'une seule manière de se soigner. La nôtre. Votre santé nous appartient. Vous ne savez pas. Votre corps ne sait pas. Nous, nous savons. Nous allons vous sauver contre vous-mêmes. Le vivant nous appartient, désormais. Nous avons les brevets. »

Est-ce que des esprits fous ont pu imaginer un génocide planétaire pour réduire drastiquement la population mondiale ? Franchement, j'ai un peu de mal à le croire, mais rien n'est impossible. Si certains sont sincèrement convaincus que la surpopulation mondiale — bien réelle — conduit l'humanité à sa perte, peut-être ont-ils décidé de prendre les choses à bras-le-corps, pour le bien de tous (les survivants). C'est un pari. Ce qui me semble certain, en revanche, c'est que ces vaccins anti-COVID ne sont pas anodins. Jamais il n'y avait eu tant d'accidents post-vaccination (et pour cause, puisqu'il s'agit d'une expérimentation à grande échelle), et je suis absolument sûr qu'on est très loin d'en avoir fini de dénombrer les victimes de cette folie. En temps normal, tout aurait été arrêté depuis longtemps. Mais rien n'est normal, aujourd'hui ; ce qui est le signe d'un changement de monde.

Le trans-humanisme, ce n'est pas un futur hypothétique, il est déjà à l'œuvre, dans beaucoup d'esprits. Il est déjà enclenché, et beaucoup de gens misent (y compris des milliards de dollars) sur lui. C'est là que les deux formes de « complot-non-complot » se rencontrent. Le grand et le petit. L'idéal et l'intérêt. Le religieux et le pragmatique. Le fou et le cynique. L'idéaliste et le comptable. Le visionnaire et l'épicier. Certains pensent que le trans-humanisme est la seule voie viable pour l'humanité (ils ne sont sans doute pas très nombreux), et certains (beaucoup plus nombreux) y trouvent un intérêt concret, qu'il soit direct ou indirect. Les deux partis se rejoignent, comme souvent, d'une manière opportuniste. La contingence prend le visage de l'idée, et l'idée celui de la contingence. On ne sait plus qui est qui : c'est dans cette grisaille que tout devient possible. C'est exactement ce que nous vivons aujourd'hui. 

lundi 9 août 2021

Les Dindons de la farce – Ballet


Les dindons sont toujours aux avant-postes des sacrifiés. C'est leur fonction de dindons qui veut ça. Ils se sacrifient pour le groupe.

À la vérité il exista à Paris, pendant la longue période d'un siècle, une forme de divertissement forain que l'on appelait "le ballet des dindons" et qui semble liée à la locution qui nous occupe. L'argument du spectacle était le suivant : on plaçait quelques-unes de ces volailles placides sur une tôle surélevée et clôturée, formant une scène, puis on chauffait progressivement ce plancher métallique par en dessous. À mesure que la chaleur se faisait sentir dans leurs pattes, les dindons commençaient à s'agiter, à danser sur la tôle d'un air évidemment grave qui mettait en joie les badauds admis à contempler l'action.

On peut bien sûr en rire, car après tout ils l'ont cherché. Personne n'a forcé les dindons à tenir leur emploi de dindons, me direz-vous. Ce n'est pas aussi simple. Le dindonnerie fiduciaire a été préparée de longue date. On ne naît pas dindon, on le devient. On le gave au petit trot, ce n'est pas un sprint. On augmente progressivement la température, sous ses pieds. Oh, je vous vois venir, allez, inutile de m'expliquer que « les complots, ça n'existe que dans la tête des atrophiés du bulbe », et qu'« à l'explication par la malveillance, il convient de toujours préférer l'explication par la sottise », je connais votre refrain par cœur, il ne m'impressionne pas. Les complots, c'est comme les virus, ils ont toujours existé et ils existeront toujours. Je ne dis pas qu'ici, il y a complot (je n'en sais rien, et ça m'intéresse très peu de le savoir), je dis que tout se passe comme s'il y avait un complot. Le mécanisme est du même ordre, il a les mêmes ressorts, les mêmes replis, la même quantité de gogos et d'agents l'actionnent, de kapos et de relais, et le processus se déroule de la même façon, qu'il soit piloté ou non. Savoir s'il a été prémédité ou non, décidé ou non, prévu ou non est tout simplement non pertinent. C'est comme pour le Grand Remplacement. Peu importe ! Il n'en reste pas moins que les dindons ne sont pas devenus dindons du jour au lendemain. L'éducation (la déséducation, plutôt), le Petit Remplacement, la déculturation, la baisse objective du QI en Europe, tout cela ne s'est pas fait en un jour. Et puis je n'ai pas envie de rire, car ici, c'est de la vie des dindons qu'il s'agit, de leur corps, de leurs poumons, de leur cœur. Même s'ils sont ridicules et pitoyables, on peut tout de même se faire du mouron à leur sujet. Encore une fois, ça marche comme pour le Grand Remplacement. Ceux qui veulent "pactiser avec l'ennemi", en pensant que leur veulerie va leur valoir indulgence, ou même récompense, seront les premiers à être sacrifiés, blessés, broyés. Pas d'exception à cette règle. Dans le cas qui nous occupe, ils se sont pliés au diktat "sanitaire" parce qu'ils voulaient voyager, "être libres" (sic), et sont, comme on le leur avait prédit, considérés comme les autres, ou pire. Israël et les USA sont à cet égard deux murs qui renvoient pour l'instant les dindons à leur farce amère. Tout ça pour ça ? Gros-Jean comme devant… Bernés au carré. Estropiés volontaires. Sanglés heureux. Le sadomasochisme du XXIe siècle n'est pas sexy. 

Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque.

Pour notre génération, il n’y avait point d’évasion possible, point de mise en retrait : grâce au synchronisme universel de notre nouvelle organisation, nous étions constamment engagés dans notre époque. […] Ce qui se passait à un millier de miles au-delà des mers bondissait jusqu’à nous en images animées. Il n’y avait point de pays où l’on pût se réfugier ; point de solitude silencieuse que l’on pût acheter ; toujours et partout, la main du destin se saisissait de nous pour nous entraîner de nouveau dans son jeu insatiable. 

On était constamment tenu de se soumettre aux exigences de l’État, de se livrer en proie à la plus stupide politique, de s’adapter aux changements les plus fantastiques, on était toujours enchaîné irrésistiblement. Quiconque a traversé cette époque ou, pour mieux dire, y a été chassé et traqué – nous avons eu peu de répit – a vécu plus d’histoire qu’aucun de ses ancêtres. Aujourd’hui encore, nous nous nous trouvons une fois de plus face à un tournant, à une conclusion et à un nouveau début. 

Ces extraits du "Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen" de Stefan Zweig, que vient de déposer Mme Maryse Palante sur Facebook, tombent à point nommé. Depuis un ans et demi, chacun de nous se sent pris dans une gangue poisseuse, dans un engrenage vicieux qui conditionne tous les points vitaux de sa vie quotidienne, et qui le touche de la même manière qu'il touche tous les hommes sur terre. Que reste-t-il de dissemblance entre un Indien, un Israélien, un Russe, un Américain, un Japonais, un Argentin, un Anglais, un Chinois ou un Français ? À chaque fois un peu moins. L'Unique s'étiole. Chaque avancée de la Numérisation globale grignote un pan de notre singularité. Et ces avancées progressent très rapidement, beaucoup plus vite qu'on ne l'aurait cru. Le pourtoussisme flambe d'une joie mauvaise. Si un agent pathogène se réveille au fin fond de la Sibérie, vous pouvez être, oui, Monsieur, infecté demain matin en prenant votre petit déjeuner. C'est scientifiquement officiel. Nous avons des batteries de chiffres qui le prouveront sans difficulté. Si un savant borgne et trépané décide de punir le monde, vous serez puni sans même apprendre de quelle faute on vous accuse. Et nos contemporains, policés et réduits par des décennies d'hypnose et d'hébétude, regardent le paysage et leur demeure sans voir qu'ils se sont métamorphosés durant la nuit. Ils croient les reconnaître, car les mots du ministère de la Vérité, pour les décrire, restent les mêmes. La rumeur télévisuelle les rassure. Le même défilé de jeux, d'infos, de divertissements, de reportages, mois après mois, ne s'interrompt jamais. Les journaux continuent de réciter le même catéchisme. Les discours recouvrent la réalité d'un film épais. Mangez cinq fruits et légumes par jour, ne dépassez pas les 80 km/h sur la route ; tout ira bien. Quand ils ouvriront les yeux, il sera trop tard : il n'y aura plus rien à regretter. Déjà, on sent bien que le mot "liberté" a beaucoup perdu de son éclat, et, bientôt, c'est le mot "humain" qui ne sera plus compris, faute d'humains. 

Il existe des individus dont nous ne sommes jamais certain de penser ce que nous en pensons. Pour le monde qui est en train de se déployer sous nos yeux chassieux, c'est la même chose. Nous ne savons pas si nous pouvons, si nous avons le droit d'en penser ce que nous en pensons. (D'ailleurs nous ne pensons plus. La chimie et l'État, l'État médical s'en chargent.) La pensée qui était la nôtre, notre regard, est en train de se décomposer, de se défaire, de tendre vers le zéro. Elle est remplacée par une autre pensée, par un autre regard, dont on ne sait plus s'ils sont nôtres ou s'ils proviennent d'un dehors insituable et abstrait. Tout ça c'est du chiffre. Dans quelle tranche statistique êtes-vous ? Allez-vous être piqué, parqué, ou rivotrilisé ? Laissé pour compte, ou confiné à vie ? Surveillé jusqu'au trépas ? Puni jusqu'au délire ? « On les aura, ces connards. »

Tantôt, j'écoutais Louis Armstrong, à la radio : la bonne humeur de sa musique m'a énormément frappé. Combien par comparaison elle faisait paraître sinistre le requiem synthétique qui sourd de notre temps. Nous avons perdu toute joie de vivre, car l'on sent bien que ce n'est plus de vie, qu'il s'agit, mais d'administration protocolaire du Désastre, de gestion de la Perte. Le masque omniprésent est à cet égard un signe qui aurait fait hurler le monde, si le monde avait encore été composés d'humains. Ce stigmate qui s'est répandu comme une lèpre buccale est la marque de la Bête. Mais ce n'était encore que la première des marques qui nous seraient imposées. On a défiguré l'Homme. On a retranché la moitié de son visage sans qu'il ne proteste. À peine la porte était-elle entr'ouverte, qu'on a vu dans ce sillage malin toute une théorie de nouvelles marques infâmes se dandiner ignoblement avec des airs de pantins sournois. Masqués, marqués, parqués, nous avançons en lourde file compacte, sous la schlague d'administrateurs acharnés à nous sauver de la Peste statistique qu'ils ont eux-mêmes créée. Peuple anonyme de créatures amputées, défigurées, dévisagées, scrutées, scannées, perfusées, droguées. Morts-vivants aux gestes stéréotypés, nous allons là où nous conduit la pente mauvaise. 

Ayons une pensée pour nos dindons qui trottent gentiment aux avant-postes du Désastre, eux qui ont choisi d'avaler avec le sourire la farce mauvaise qu'on leur a fait prendre pour du nectar, cette farce pourrie qui va les ridiculiser, les étouffer, ou les brûler de l'intérieur. Il faut les plaindre. Ils sont désormais abonnés à vie au racket de la Pègre qui est censée les protéger, comme les caïds protègent les bars qu'ils terrorisent. Ils ont beau se trémousser drôlement sur le parquet brûlant de la réalité, ils ne sont pourtant pas gais, et l'on sent bien, malgré leur sourire pincé, que la peur les tenaille silencieusement. C'est la raison pour laquelle ils aboient quand on veut les caresser. 

La « vie de merde » promise par un haut fonctionnaire français, ce n'est pas nous, qui allons la vivre, ce sont les dindons de la farce. 

Il suffisait alors qu'un vielleux se prît à suivre le rythme des pauvres bêtes, qui s'accélérait tandis qu'on activait le feu sous leurs pattes, pour donner l'illusion d'un ballet endiablé soutenu par la musique. De quoi faire hurler de rire l'assistance, qui se tenait les côtes !... Le ballet des dindons fut supprimé en 1844, par une ordonnance du préfet de police, en même temps qu'étaient interdits les combats d'animaux tellement goûtés par le public, dont les derniers se déroulaient à la Barrière du Combat, précisément.


dimanche 8 août 2021

Issue sans issue


Ma tante Glyne, Capricorne absolue, était très rancunière. J'aimerais l'être autant qu'elle. Jamais elle n'oubliait les offenses qu'on lui avait faites. Bien sûr, il faut aimer être seul… Mais est-ce qu'il existe au monde une chose qui nous donne autant que la solitude ? Existe-t-il quelque chose qui soit aussi généreusement créateur, aussi enrichissant, que le dialogue avec soi-même ?

À peine brouillés, pourtant, la tentation est grande de nous réconcilier. Et ce n'est pas seulement par faiblesse. J'ai passé la moitié de ma vie à être brouillé avec l'aîné des mes frères (particulièrement insupportable et grossier, il est vrai) ; depuis quelque temps, j'ai la tentation de me réconcilier avec lui. Il est âgé, puisqu'il a quinze ans de plus que moi, et je ne voudrais pas qu'il meure (ou que je meure) alors que nous sommes fâchés. Pourtant, et cela je le sais sans l'ombre d'un doute, il suffira que je me réconcilie avec lui pour que les motifs de notre brouille me semblent plus actuels que jamais et me fassent regretter notre réconciliation. 

Voici ce qu'écrit Vincent Castagno à ce sujet.

Il y a des êtres avec qui l’on voudrait être irréconciliables*. D’un autre côté, mieux vaut rester ami avec ceux contre qui nous sommes fâchés. C’est le seul moyen de ne pas oublier pourquoi nous leur en voulons.

Bien souvent, à peine suis-je réconcilié avec un ami qu’il me rappelle en un rien de temps, par ses manières et paroles, les raisons pour lesquelles j’avais rompu avec lui.

Ma propension à idéaliser l’autre en son absence m’effraie. Rompre, c’est accorder l’absolution. Ne nous quittons donc pas. Restons amis, restons brouillés.


Très récemment, j'ai envoyé une lettre, dont je voulais qu'elle exclue de fait toute possibilité de réconciliation, qu'elle soit, au sens strict, impardonnable. Contrairement à mon ami Castagno, je préfère oublier ce qui me rend certaines personnes insupportables. Si je continuais de les fréquenter, même un peu, cette radicale disconvenance me gâcherait la vie. Je n'ai plus assez de force vitale. Ce n'est pas tant que je veuille oublier ce qui me les rendait infréquentables, mais je suis bien obligé de constater que l'oubli a des vertus émollientes. 

Ce qui m'étonne le plus, c'est la propension qu'ont certains (dont celle à qui j'ai envoyé la lettre dont je parle plus haut) à se conduire de la dernière des façons, sans voir que cela nous interdit de fait d'entretenir la moindre relation avec eux. Ils reviennent, quelques jours ou quelques semaines après s'être conduits comme des gougnafiers (et je suis gentil), la gueule enfarinée, et reprennent la conversation là où elle en était restée, comme si de rien n'était. « Coucou c'est moi ! » Je crois que ces êtres se meuvent dans un monde où la parole n'a aucune valeur, n'est lestée d'aucune contrepartie. Ce qu'ils disent ou rien… 

On le voit, la brouille est une affaire indémerdable. Qu'on se brouille ou qu'on se débrouille, qu'on se rebrouille ou qu'on se redébrouille, la (ré)solution court toujours plus vite que nous. C'est en amont qu'il aurait fallu agir, ou plutôt non agir, en ne croisant pas ceux avec qui il était évident dès l'origine que la brouille serait la seule issue-sans-issue. Le paradoxe est qu'il n'y a pas plus blessant pour l'autre que de se savoir oublié tout à fait. Ma mère est morte quelques mois après avoir "fait un AVC". Je sais l'immense douleur de voir face à soi l'être qui nous aimait le plus ne pas nous reconnaître. Tout à coup, nous cessons d'exister dans ce regard-là, et c'est la moitié de nous qui meurt. 

« Rompre, c'est accorder l'absolution. » « Restons bons amis, ne faisons pas connaissance. » Il me plaît ici de rapprocher deux écrivains que j'admire. 


((*) Vincent Castagno tient à ce "s", à « irréconciliables », je respecte donc sa graphie, qui me semble une erreur.)



jeudi 5 août 2021

Pharmakon



« Platon est réticent devant l'usage de remèdes ou de drogues (l'un des sens du mot grec pharmakon) pour se soigner. Selon lui, le corps évolue de manière autonome, endogène. Si des maladies l'affectent, c'est à cause de facteurs hétérogènes contre lesquels il résiste. En introduisant un médicament (pharmakon), avant le terme fixé pour la maladie, on risque de l'aggraver. Il est préférable de laisser la maladie suivre son cours jusqu'à la guérison. »*

La médication (allopathique) a plusieurs aspects, dont celui, essentiel, de nous rassurer. Je viens d'en finir avec mon dernier traitement, un traitement que je prenais depuis presque vingt ans. Il m'a fallu trois mois pour l'arrêter (sous peine d'effets de manque assez virulents, je le sais pour les avoir déjà endurés). Je suis soulagé de ne plus avoir cette prière quotidienne, cette prise de drogue journalière, mais il me faut bien admettre — aussi — qu'elle était très rassurante. Désormais, je suis livré à moi-même. À la fois libre, mais livré à ma responsabilité intime. 

Les médecins ont eux aussi plusieurs fonctions. Ils soignent (du moins c'est ce qu'ils déclarent), mais surtout ils nous rassurent. Ils sont là pour s'occuper de nous, pour nous accompagner à travers ce parcours dangereux qu'est la vie. Le soin, ce n'est pas seulement donner des substances qui "guérissent", le soin c'est aussi d'être là, auprès du patient, et de lui faire savoir qu'il n'est pas seul dans le labyrinthe, qu'il a un guide. Ce rôle de guide était autrefois tenu par le prêtre, et il est indéniable que la blouse blanche a remplacé la soutane, pour nombre d'entre nous. Je ne jette la pierre à personne ; je comprends très bien ce besoin d'être soutenu et accompagné, mais, personnellement, je ne veux pas d'un monde où l'on naît à l'hôpital, où l'on meurt à l'hôpital, et dans lequel l'hôpital remplace la chapelle et la chambre. La vie n'est pas ce qui se trouve entre les deux parenthèses hospitalières — les deux crochets, plutôt. 

Les vaccins sont extrêmement rassurants, pour le commun des mortels. On nous dit : prenez ça et vous serez délivrés des maladies à venir. Promesse merveilleuse ! On comprend qu'il soit difficile d'y renoncer. La vaccination est également une religion. Je n'essaierai pas ici de m'y attaquer, car je ne suis pas assez savant en ce domaine. Je pense néanmoins qu'elle n'est pas destinée à perdurer. La promesse merveilleuse est fallacieuse. Mais nous verrons bien…

Je suis issu d'une famille de pharmaciens (père, mère, sœur, tante, cousins, neveux, etc.) et médecins. Et une grande partie de nos amis étaient médecins, qui étaient révérés. Quand j'étais enfant, nous avions plusieurs immenses pharmacies, à la maison. À chaque mal correspondait une pilule. J'ai pris l'habitude de "penser" ainsi (et de panser ainsi). « C'est pas grave, il y a toujours un médicament pour te sauver. » C'est une forme de religion. Là-dessus est venue se greffer mon admiration pour Glenn Gould, qui ne pouvait bouger un doigt sans une pilule. Il avait une pilule pour chaque moment de la journée, pour chaque action, pour chaque situation. J'ai trouvé ça très romanesque, très poétique, même, et surtout très drôle. J'avais besoin de religion, de modèle, et ça me renvoyait vertigineusement à mon enfance. Mais Glenn Gould est mort à cinquante ans d'un AVC. Il savait d'ailleurs qu'il mourrait de cela. D'une intelligence supérieure, il comprenait parfaitement dans quel réseau de signes il se mouvait. 

Heureusement, mon père doutait — aussi. Et il était — aussi — homéopathe. Ma sœur, après avoir vendu sa grosse pharmacie (celle de notre père) me disait constamment : « Évite le plus possible les médicaments. » Ma tante Glyne, pharmacienne à Boulogne-Billancourt, disait toujours à ma mère, sa sœur : « Les médecins m'exaspèrent ! Ils me donnent toujours des doses de cheval. Je les divise par quatre. ». Je note que Michael Yeadon, l'ancien vice-président et directeur scientifique de Pfizer, a le même genre d'attitude : il a attendu de ne plus être employé par Pfizer pour dire ce qu'il pensait devoir dire. Ce n'est même pas une question de "conflit d'intérêt", c'est beaucoup plus profond que ça. 

Pour ma part, je tousse. Je tousse depuis trente ans. Je n'ai rien, aucune allergie, aucune "maladie" diagnostiquée, mais je tousse. Je tousse car mon petit frère aîné, Jérôme, est mort de la tuberculose à l'âge de deux ans. J'ai vu ma pauvre mère en tomber de douleur, chaque 19 juillet, depuis lors. Ma toux est sans doute la manière qu'a mon corps de lui rendre hommage, et de partager un peu (très peu) ses souffrances. 

Mon jeune frère aîné est mort de n'avoir pas eu de pénicilline à sa disposition, (quelques unités alors qu'il en aurait fallu des millions) et mon vieux frère aîné, bien vivant, lui, se bourre depuis toujours de pilules (pas de médicaments, mais de vitamines et de compléments alimentaires de toutes sortes). Son budget pilules est pharamineux. Ce qu'il n'a toujours pas compris, et ce qu'il ne comprendra peut-être jamais, c'est que ce n'est pas ce que nous mettons dans la bouche, qui compte, mais ce que nous assimilonsce que notre organisme peut utiliser. Un nombre considérable de tous ces merveilleux compléments, qui valent des fortunes, se retrouvent dans ses toilettes, mais peu importe, l'essentiel est d'avoir l'impression qu'ils nous aident, qu'ils nous accompagnent, et de se gaver de potions magiques. Ayant été comme lui, je comprends parfaitement ce qu'on ressent, en prenant des pilules. La pilule fait passer la pilule de la vie incertaine. 

Nous avons tous besoin de croyance ; moi comme tout le monde. On ne fait jamais rien, dans la vie, si l'on ne croit pas ; mais il faut savoir les choisir, ces croyances. Cependant, avoir des croyances n'est pas synonyme d'avoir un esprit religieux. Un esprit religieux, c'est un esprit qui n'avance que de dogme en dogme, qui s'appuie sur eux comme sur des béquilles, qui n'a pas d'autonomie. À cet égard, les médecins, je suis désolé de le dire, et contrairement à ce qu'ils affirment, ont un esprit très religieux. Sans leurs dogmes (je dis "dogmes" car les vérités scientifiques et médicales sont extrêmement sujettes à péremption, on le sait bien), ils sont perdus ; c'est très sensible, quand on discute avec eux. Leur savoir est réel, mais il est fragile — et cette fragilité les incite à en rajouter dans l'autorité qu'ils pensent avoir sur leurs patients. Il faut comprendre comment les médecins sont formés, pour mesurer cette fragilité, et pour la comprendre. Quand on passe une bonne partie de sa vie (dix ans, c'est long) à avaler des savoirs et des recettes qui souvent sont périmés alors que les étudiants entrent dans la vie professionnelle, et à les apprendre par cœur, sans avoir le temps ni la culture générale et philosophique nécessaires pour les mettre en perspective, pour les relativiser, il est extrêmement difficile, alors que le cabinet est plein, du matin au soir, et que la machine tourne à plein régime, de porter un regard critique sur sa pratique — et de se tenir au courant des avancées de la recherche médicale. Mais même les rares qui se tiennent au courant (ça demande une grande énergie et un grand courage intellectuel, et, pour tout dire, une excellente santé) ne sont plus des médecins, au sens qu'avait ce terme quand j'étais enfant, c'est-à-dire des artistes du soin. À partir du moment où la médecine a versé dans la science médicale, elle a perdu toute son humilité et une grande partie de sa vertu. Car le bon médecin doit être humble. Si c'est bien lui qui soigne (et il n'est pas seul à soigner), ce n'est pas lui qui guérit. Celui qui guérit, c'est le patient lui-même. Ou, pour être plus exact, c'est la vie qui est en lui, qui parvient à (re)trouver son chemin, qui parvient à retrouver l'équilibre (l'homéostasie propre au vivant), un instant troublé par un agent pathogène, qu'il soit extérieur ou intérieur. Un bon médecin est celui qui sait s'effacer devant la puissance du vivant, et qui sait comment faire pour que celui-ci puisse s'exprimer dans un corps, ou, plutôt, en un être. C'est bien d'un art qu'il s'agit. Un art qui s'appuie sur des connaissances scientifiques, certes, mais un art tout de même. Et même ces connaissances scientifiques, il ne faut pas les exagérer : l'observation (ce qu'on appelle l'examen clinique) a de tout temps donné d'excellents résultats, même quand les médecins n'avaient pas de microscopes électroniques à leur disposition.

Il serait temps d'arrêter de penser que notre époque a tout inventé, tout découvert. Je fais partie de ceux qui pensent que depuis Hippocrate les progrès n'ont pas été si grands qu'on le croit. La science a permis de comprendre énormément de mécanismes physiologiques, de les appuyer sur des observations impossibles à l'œil nu, mais ce n'est pas elle qui a mis en pratique les actions qu'on pouvait avoir grâce à eux. Les bonnes pratiques médicales existent depuis très longtemps. 

La redécouverte de la médecine hippocratique, par ce qu'on nomme aujourd'hui "naturopathie" est un mouvement passionnant, qui me fait penser aux découvertes extraordinaires des "baroqueux", en musique. Au commencement, dans les années 70 du siècle passé, on a pensé que ceux-là se situaient dans un tout autre monde que celui de la musique classique, qu'ils étaient absolument hétérogènes et irréconciliables à jamais avec les chefs "du répertoire", puis, les choses évoluant, on a vu de très grands chefs issus de ce courant diriger des symphonies de Haydn, de Mozart, de Beethoven, de Schubert, de Schumann et Mendelssohn. Aujourd'hui, ils dirigent aussi bien Strauss que Monteverdi. Il a fallu du temps pour que les flûtistes jouent juste et que les idées trouvées dans les traités du XVIIe et du XVIIIe perdent de leur caractère astringent, mais un Philippe Herreweghe, par exemple, dirige Brahms et Bach avec autant d'art que de naturel. 

(*) Le Derridex, index des termes de l'œuvre de Jacques Derrida

Et voici la suite du texte :

Le "pharmakon" est ce qui, surgissant du dehors, force le vivant à avoir rapport à son autre, au risque d'un mal d'allergie.
Ce schéma peut être généralisé. Pour Platon, un être autonome qui n'aurait aucun rapport à aucun dehors serait immortel et parfait, comme un dieu. Le pharmakon est un parasite, une limite à la vie, un excès. Surgissant du dehors, il force le vivant à avoir rapport à son autre, au risque d'un mal d'allergie (auto-immunité). Si Platon, par la bouche du roi d'Egypte qui répond à Thot, rejette l'écriture, c'est parce que, selon lui, elle empêche la connaissance directe de soi. Elle oblige à chercher dehors.
 
Le mot "pharmakon" ne signifie pas seulement "remède". C'est aussi une couleur, une teinte artificielle, un maquillage, un poison - ou encore un bouc émissaire, toutes ces choses qui sont supposées venir de l'extérieur pour induire en erreur, tromper. Ces choses qui sont là depuis l'origine, Platon voudrait les sacrifier, les détruire, comme le voudra après lui la tradition gréco-occidentale. Les structures (la société, l'institution, le langage, les systèmes d'opposition) ont pour fonction de dire le vrai, de supprimer les imitations, d'inverser le pharmakon. Pourtant il ne disparaît pas. Il vient en plus, il reste en réserve, en excès, dans le mouvement irréductible qui produit la différance, et Platon lui-même, en cherchant à le retourner par l'ironie socratique, ne fait que le précipiter.
Le pharmakon n'a pas d'identité. C'est un milieu élémentaire, mixte, impur, sans essence stable ni caractère propre [ce qui le rapproche de la khôra]. Il peut n'avoir pas d'autre matérialité que la voix nue. Il est parfois remède, parfois poison, parfois dedans, parfois dehors, et toujours ambivalent.
Dans toute adresse, toute demande, tout appel, il y a un risque que le destinataire ne réponde pas, qu'il suscite la haine ou la peur. Et pourtant il faut bien s'adresser à lui - comme à un pharmakon.

 On peut comparer une oeuvre à un pharmakon. Comme lui, elle est orpheline, abandonnée par son père (son auteur), intransmissible. Habitant dans le discours et au-dehors, intelligible et sensible, limitée par ses bords et hors-cadre, elle s'adresse à un destinataire inconnu.