lundi 26 novembre 2018

L'Homme en trop


C'est l'homme surnuméraire, l'homme qu'on repousse aux frontières du monde vivable, l'homme qui ne voulait pas de la Matière Humaine Indifférenciée qu'on lui propose comme destin, l'homme de la France d'avant, celui qui croyait bêtement être chez lui, qu'appartenir à une nation était quelque chose qui allait de soi, l'homme en trop, celui qui peine à comprendre que sa simple présence dérange. C'est l'homme qu'il s'agit de remplacer, celui qui était là depuis des générations et des générations et qui désormais se sent comme étranger à son propre pays. Pousse-toi, fais de la place pour les autres peuples, pour les autres cultures, pour les autres générations, celles qui te poussent dans les bras du néant en pouffant de rire. 

Il aura suffi qu'il enfile un gilet jaune, croyant ainsi se rendre visible, pour qu'on le renvoie d'une pichenette d'eau sous pression à la préhistoire, à ce monde obscur et ringard qu'il n'a pas voulu, ou pas pu, ou pas su quitter à temps. Il s'appelle Robert, ou Gilbert, ou Georges, ou André, il ne s'appelle ni Kevin ni Mohamed ni Hugo, il ne comprend rien à ce que lui explique depuis des années une caste de publicistes dopés aux stock options et à la coke. Il voyait bien qu'on se foutait de sa gueule, mais il croyait jusqu'alors à la fable démocratique, et il se disait « le peuple, c'est moi », comme d'autres croient qu'ils sont la République. C'est en voulant se montrer, en jaune fluo, qu'il a compris qu'il était invisible. On lui marche dessus sans même s'en rendre compte. C'est l'histoire d'un décalage temporel, d'un malentendu auquel on a mis fin brutalement. Les gilets jaunes, ce n'est peut-être pas la Révolution, mais c'est la Révélation. Il croyait qu'il était comme les autres, Georges, et on a fini par lui signifier, du bout d'un canon à eau, que des Marcel ou des Joseph, on n'en voulait plus, qu'ils étaient obsolètes, qu'on ne les fabriquait plus et que de toute manière on n'avait plus les pièces en stock. On nettoie la rue des Robert comme on nettoie son pare-brise d'une merde de pigeon, sans même y penser ; geste purement hygiénique. 

Son seul choix, désormais, est de « mourir dans la dignité », sans bruit, sans déranger l'hyper-classe Kérosène, celle dont l'église se situe dans Wall Street ou à Dubaï, sous un soleil dont le jaune n'est pas aussi vulgaire que celui de ces gilets de Remplacés en puissance. Ils se sont choisi leur propre étoile jaune, croyant bien faire, et ainsi se désignent eux-même au pouvoir comme ceux qu'il importe de repousser aux frontières du Réel.

Ce que ne comprennent pas les Remplacistes, ceux dont la passion est de faire de la place aux Remplaçants avec un enthousiasme de jeune écervelée, c'est que l'homme en trop, ce n'est pas seulement Georges, Gilbert, Robert ou Marcel, c'est l'Homme tout court, et qu'ils feront eux aussi partie de la prochaine fournée. Là, sans doute, sera la revanche ultime des Gilets jaunes. 

mercredi 21 novembre 2018

In a silent way




C'est une reine. Son nom est écrit haut dans le ciel, où se trouve la turbulence de cette femme. Mais à l'endroit où pourrait se trouver cette effervescence, je ne vois rien. On n'a pas les yeux assez ouverts. Quand on ne dit pas aux gens qu'on aime ce qu'on pense d'eux, pour ne pas qu'ils nous aiment moins, on prend le risque, bien plus grave, de s'en faire un jour haïr pour ne pas leur avoir dit la vérité – qu'ils avaient le droit de connaître. Il a envie de jeter l'encre. (Il a remarqué que les initiales de son nom composent le pronom personnel à la troisième personne du masculin, celui que Benveniste appelait la "non-personne", alors que son prénom se termine par ce même pronom mais au genre féminin.)

Beryl 614 : Un espion, voyez-vous, doit écrire tout ce qu'il fait, et tout ce qu'il a l'intention de faire, en permanence. Il écrit sur la manipulation de la source qu'il traite, sur ce qu'il apprend d'elle, de sa vie, de ses relations sociales – en plus des renseignements qu'il obtient. Cette masse de documents écrits permet à ceux qui sont chargés à Paris du contrôle de l'officier traitant sur le terrain de vérifier que tout se passe bien. Car parfois l'agent sur le terrain est le nez dans le guidon, et n'a pas le recul nécessaire pour prendre les bonnes décisions, parce qu'il est trop impliqué émotionnellement dans l'affaire. Eh bien, si l'agent avait un peu plus écrit sur ses opérations en cours, les contrôleurs se seraient plus rapidement aperçu que quelque chose ne tournait pas rond, dès le départ ; simplement en compulsant les archives, en relevant les incongruités, les trous dans le récit, les incohérences temporelles, etc. Mais ce sont les dérapages qui sont intéressants, quand rien ne se déroule comme prévu, que tout va de travers. (…) Or, quand vous commencez à mentir de la sorte, à inventer un tout autre récit, il y a un déclic qui se fait. Je ne sais pas si l'auteur a conscience de la justesse de cet élément narratif, qui est à la base de l'histoire de son personnage principal, car j'ai connu moi-même un camarade en mission clandestine qui a caché sa liaison amoureuse avec une femme rencontrée sur place.

Diverses puissances nous habitent : Peur, Intelligence, Fureur, Volonté, Douleur, Mort – et l'Inconscient, qui est peut-être une synthèse en rebond de tout cela. Je sais que je suis intelligente, mais je ne sais pas appliquer mon intelligence à la vie. D'une ode je fais un épisode. Intelligence et désir sont disjoints, ne trouvent pas le point fécond, où ils pourraient se conjuguer en moi. Plutôt qu'un contrepoint, c'est un organum qui informe mes nerfs. Désir et intelligence suivent le même cours, en parallèle, et ne se rejoignent qu'à l'infini, sans connaître de résolution, sans se rencontrer. Je ne supporte pas ce regard sur moi. C'est trop lourd. Je m'affaisse, quand je sens ça. Ça m'écrase. Je suis menue, moi, je ne suis pas un char d'assaut. Glamour, élégante, soignée. Oui, parfaitement, je fais attention à mon apparence, et alors ? Ça ne fait pas de moi un monstre, que je sache. C'est plutôt elles qui sont des monstres, ces pouffes de gauche qui sentent le patchouli rance et tricotent leurs pulls informes en grosse laine naturelle, leurs lunettes en pendentif. Elles passent leur temps à faire des "événements déco", et à me surveiller du coin de l'œil, quand elles ne s'occupent pas de leurs intestins. Il est lui aussi issu d'une famille de sept enfants, avec des jumeaux. Il a pris la place d'un de ces jumeaux mort. Veut prendre la place de mon fils mort ? Non, il ne me prend pas pour sa mère. Mais pourtant, je sens qu'il cherche à combler quelque chose en moi. S'il ne regrette que mon trou du cul, c'est vraiment un trou du cul ! Il me juge en permanence, il n'est jamais content, toujours grognon. Je veux être heureuse, moi, c'est pas interdit, ça ? Je lui fais des cadeaux, il m'engueule, je me donne à lui, il trouve à redire. Même quand on baise, je sens bien qu'il n'est pas complètement satisfait. C'est dingue ! Quand je parle, je parle mal. Quand j'écris, ça ne va pas. Ma voix, ça ne va pas. Ça me bloque complètement. Je dépense trop pour mes cheveux, je suis futile, je passe trop de temps dans mon bain, je ne fais pas assez attention à ceci, à cela, je ne réagis pas assez vite, je ne m'intéresse pas assez à lui, je suis stéréotypée, je ne comprends pas ce que je lis… Et après c'est moi qui suis égocentrique ? On dirait qu'il ne veut pas qu'on l'aime, qu'il fait tout pour se faire détester. Je suis désolée mais en terme de pénibilité et de stress, j'ai assez donné. Les enfants, le boulot de merde chez les gauchos, le mari, la belle-famille, les insomnies, le dos pourri, c'est bon, quoi. J'aspire juste à un peu de joie et de calme, c'est pas trop demander, si ? Je n'ai de comptes à rendre à personne. Je n'ai pas à rougir de ma vie. J'ai fait de beaux enfants, j'ai mené ma barque, j'ai l'estime de mes supérieurs, et je ne ressemble pas à une vieille peau acariâtre et pleine de ressentiments, c'est nul, ça ? Il me presse comme un citron. Ça m'épuise. D'accord, il est intelligent, il a du talent, et il n'est pas banal, mais je n'en peux plus de ses récriminations perpétuelles. Je me lézarde, à force. Il a besoin de toxines, il a besoin de conflit, de tension, il est soupe-au-lait, susceptible, irritable, mal embouché, jaloux. Une fois sur deux, il me raccroche au nez. Et moi, bonne poire, je l'appelle tous les jours, je me fais du souci, j'essaie de savoir comment il se débrouille, parce que sa vie, franchement, c'est limite. C'est absurde. On me dit qu'il est nocif, mais c'est vrai ! Suis-je plutôt philosophe ou plutôt philologue ? Philologue, incontestablement. Ce n'est pas la sagesse, que j'aime, c'est le logos. Les actes ne s'annulent pas les uns les autres : la pire action n'est pas en mesure d'effacer la meilleure. Le philosophe tente de trouver une issue aux apories, quand le philologue se contente de suivre la trame de la parole jusqu'à son terme, sans vouloir être plus intelligent que le récit. J'aime tellement Flaubert, dont la phrase est le fin mot de l'histoire. Montaigne ! Voilà l'auteur qu'il devrait lire, au lieu de se suçoter le ciboulot avec Davila ou Pierre Michon. Il veut être cohérent, mais il ne l'est pas plus que moi. Si j'avais voulu, je l'aurais passé, cette agrègue… J'ai pas voulu, c'est tout. Je suis désolée, mais il n'a pas à raconter toutes ces saloperies sur moi. La meilleure action n'est pas en mesure d'effacer la pire. La philologie c'est par là qu'il croit me tenir. Il lit, il écrit, très vite, il bricole dans son coin, c'est comme une toile d'araignée qu'il brode autour de moi, je me sens prise au piège. Qu'il relise Montaigne ! Il passe du meilleur au pire, je ne sais jamais où il est, il m'aveugle de son encre. Quand je pense qu'il avait fait lire à Jean la lettre qu'il m'a envoyée ! Triste chose ! Je lui avais raconté des trucs vraiment privés, vraiment intimes, sur mes enfants, et lui il raconte ça à son ami, à notre ami, non, vraiment, c'est pas possible. Mais je m'en fous, de toute manière, ils peuvent bien penser ce qu'ils veulent de moi, je m'en fous. Je n'ai pas de comptes à rendre. Ça va, là, ça va, c'est bon. Est-ce que je lui parle de sa grosse vache laitière hystérique, moi ? Parce que, pardon, mais quand on voit ça, on vient pas faire la leçon aux autres, après. Je pourrais en raconter, moi aussi, ah oui !

Diverses puissances nous habitent : JeTuIl ou ElleNousVous, et Eux. À chaque énonciation, qu'elle le veuille ou non, ils sont tous là, il se pressent en foule, trop présents, trop bavards et trop abscons. Parler en son nom propre c'est de la foutaise. J'ai beau ne montrer qu'une face de moi-même à la fois, ce que je montre est toujours un reflet de ce que les autres ont imprimé en moi. Impossible d'échapper à ce système d'échos et de résonances. L'être est un tambour : il ne fait pas qu'émettre des signes ou des sons ou des pensées, il renvoie aussi ce qu'il reçoit, malgré qu'il en ait, à son corps défendant le plus souvent. Ça déblatère dès que j'ouvre la bouche alors je la garde fermée. Ça parle tout seul et moi je suis muette. Quelle perversité, cette vie ! Comment se fait-il qu'il ne voie pas clair dans le jeu de cette femme ? Elle est méchante ! Mon ventre est un tambour, il renvoie ce qu'il entend. Mets tes mains là et dis-moi que tu m'aimes.

Mais mon Amour, j'aime tout de toi. Tes pieds sublimes (elle a les plus jolis pieds que j'aie jamais vus), mais aussi ton ventre (ah, ce ventre, il y aurait tant à dire sur ce ventre), tes petits seins (que j'ai vus gonflés de lait, tendus à craquer), pétales si pleins d'histoires, ta nuque odorante, tes oreilles adorables, tes cheveux (…), fleuve sous la nuit (et bien plus), tes fesses légères (je développerai ailleurs, je ne veux pas tout révéler d'un seul coup), tes mains, tes doigts fragiles et tes cuisses, tes dents, ta langue et tes cuisses, tes lèvres, ton dos et tes cuisses, tes épaules lyriques, tes bras livresques, tes cuisses et tes odeurs, oh, tes odeurs entrecroisées, ah oui, ces liqueurs évaporées, mais c'est pas croyable, ça, une femme qui sent si bon de partout, c'est diabolique, ça, et l’énergie nucléaire de ta nudité opaque, précise, subsumée dans ton trou du cul sublime, la suprême porte, le ça-ça-ça, le sas du Ça foncé froncé poncé coloré saturé d'être-là, poché enturbané fumé médusé, ton fondement, tes fondations, le fondu de ton cul in a silent way, ton coût, ton style aquarelle, cru, lisse, feutré, braisé, revenu d'entre les morts comme un colapsus en ut dièse, ton cul de reine rauque et kitch, reine lente, suspendue, reine octaviée, reprise, reine divisée, concentrée, ouverte, fissurée, méprisée, cesse de faire des plaisanteries, ô ma reine, monte sur le trône et restes-y le temps qu'il faudra, j'apporte ta couronne, je la passe à ton doigt, et je m'enfonce en toi jusqu'à toucher ton âme, consacre-moi de ta ruine liquide. Peur, intelligence, fureur, volonté, douleur, mort, tout se tient là. Les loups t'attendent mais je serai là, en toi. Sur le chemin silencieux, tu ne seras pas seule.

Et cela s'apprend, et cela se travaille. La vie est vraiment moche de lui avoir fait ce qu'elle lui a fait. Certains mots semblent comprendre entièrement certains êtres. Le mot qui pourrait te définir serait peut-être "dérapage". Pas le dérapage au sens de la sortie de route ou de la parole malheureuse, non, mais le dérapage perpétuel de celui qui n'a pas de route, qui est perpétuellement en train de glisser d'un bord à l'autre, étrange migration sans but. Ta voie, tu ne la connais pas, et peut-être n'en as-tu pas. Pourquoi n'écrit-elle pas, par exemple ? Tout simplement parce qu'écrire serait laisser une trace, emprunter telle voie plutôt que telle autre, choisir, se frayer un chemin dans le sens, y laisser sa marque, et devoir l'assumer. C'est une sorte de zombie étincelant. Elle traverse la vie sans l'éprouver, sans comprendre, sans dire. Aime-t-elle ? A-t-elle un jour aimé ? Pas sûr. Elle est en mission, oui, mais laquelle ? Ça consiste en quoi, sa mission ? Glisser, ne pas adhérer, ne pas se retourner ? Après tout, pourquoi pas ? Je me rappelle qu'à l'âge de dix-neuf ans, c'était mon idéal. Être souple, se couler dans toutes les situations, se faire à tous les caractères, s'adapter, ne pas prendre, rester fluide, ne pas avoir de personnalité, au sens où l'on dit : celui-là, il a une forte personnalité, c'est-à-dire qu'il reste identique à lui-même ("identique à lui-même", expression complètement vide de sens, quand on y pense (comment peut-on être identique à soi-même, quand le soi-même est par nature impossible à identifier, sauf à l'identifier à… soi-même ?)), solide, que c'est lui qui confère une forme à la vie qu'il traverse, et pas l'inverse, qu'il déforme la vie et les autres autour de lui, qu'il ne se laisse pas déformer par eux, qu'il reste intangible, uni à lui-même. Oui, on apprend à être soi-même, c'est un long travail, et l'on a l'impression que cette femme, si gracieuse et si profonde, et subtile, pourtant, fait le chemin inverse : elle apprend à ne pas savoir qui elle est, elle désapprend à être elle-même, elle s'écarte de la voie qu'elle ignore sciemment, la voie du centre qui ne la centre plus parce qu'elle a renoncé à ça, au ça, à ce qui n'a pas de nom, ni de physionomie, à cette absence, et ça la déporte sans cesse, la ballote, la trimballe d'une opinion à l'autre, sans escale, qu'elle a renoncé à son inconscient, qu'elle s'en est débarrassé comme on se débarrasse d'un poids mort. Elle est en mission, oui, sa mission est de rompre les amarres avec elle-même. Elle bazarde ses archives à la volée, elle jette son moi par la fenêtre, elle est le panier percé d'elle-même, elle vide son grenier en temps réel. À fond de cale, elle sent tous les mouvements de la mer mais ne la voit pas, n'en respire pas les embruns. Elle a le mal de mère. Je la crois sur parole : sept enfants, ce n'est pas rien, et avec des jumeaux. Courageuse, elle a dû se taper tous les envieux, tous les jaloux, tous ceux qui veulent la voir se casser la gueule, et surtout, tous ceux qui ne supportent pas de voir qu'une femme peut encore être très belle à cinquante ans – c'est sa croix, elle ne s'abîme pas –, toutes les profs mal fagotées et pas baisées, le teint cireux, le cheveu terne et l'œil gras, toutes ces féministes de gauche qui se bourrent de cachets et s'enfilent des séries le soir à la télé en avalant des Bolino tièdes ou du tofu consacré. Elles ne la supportent pas. Elle s'habille bien, elle est élégante, et en plus elle fait bien son travail. Salope ! On trouvera bien quelque chose qui cloche, qui déraille, qui merde quelque part. Elle n'est pas de gauche, elle est bien blanche, elle porte un vieux prénom trop français, et elle n'est même pas gouine. Salope ! On sera là pour te voir tomber, t'inquiète. On n'a l'air de rien, comme ça, on a l'air de regarder ailleurs, mais on t'a à l'œil. Salope ! Le deuil de son fils, la pauvre femme, on est là, hein, si tu as besoin de nous. Elles sont bien obligées de faire comme si, mais c'est leur petite vengeance sourde, c'est la punition immanente, elle est tombée, voilà, on va pas trop la plaindre non plus, regarde ça, elle monte dans sa petite bagnole de tassepé, elle a pas l'air si malheureuse, faut pas déconner. Sûr qu'elle se fait refaire, non ? Salope ! C'est ça, c'est le bistouri, ça, y a pas à tortiller, ça se voit tout de suite. Salope ! Il paraît que… Arrêtez de me regarder, connasses, sales mégères, tulipes intestinales à la Jeff Koons, foutez-moi la paix, je ne vous vois pas, faites pareil, ignorons-nous, je ne vous aime pas, vous ne m'aimez pas, c'est parfait, ne touchons à rien, pardons nos distances, pédagogues de mes deux, quand je vous regarde je prends un kilo, quand je vous écoute parler, j'ai l'impression d'avaler un sac plastique, ça me dysfonctionne l'intestin et ça me distend la vessie, vous me donnez le mal de taire, j'ai besoin de me réchauffer les fesses en plein désert tellement vous êtes funestes, évitons-nous, please, vous êtes pleines de bruit et de fureur, vous êtes mon épouvante, ma croix, mon pain dur, mon lait tourné, mon chibre mou, mur de moisissures, vous me constipez, vous m'angoissez, vous me durcissez les artères, allez vous faire enculer, ça vous attendrira peut-être la rondelle, non mais t'as vu comme elle s'exprime, c'est dingue, tu vois, je l'avais bien dit, elle fait sa mijaurée mais elle vaut pas mieux que nous, qu'est-ce qu'elle croit, nous au moins on parle pas comme ça à des collègues, ça se fait pas, c'est nul, mais pour qui elle se prend, elle se la joue grande dame mais elle vient bosser comme nous, elle vient faire ses petits cours comme nous, on est dans la même merde, à la base, hein, elle descend pas de Jupiter non plus, celle-là, tu trouves pas qu'elle ressemble à la Trogneux, genre, ça m'étonnerait pas qu'on apprenne un jour qu'elle se tape un gamin. J'ai ouvert les livres, et puis la vie. Vous voyez le rapport entre les deux, vous ? Mon fils, je vous interdis d'en parler. Je m'amuse à porter la dernière veste Chanel sur un jean serré ou une robe débardeur en été. Je peux. Je n'ignore rien de ce que vous dites de moi. Elle a quelque chose qui les fait verdir de jalousie. Elles parlent de "se vendre". Moi, je vais vous dire, c'est tout simple : elles n'ont tout simplement pas compris ce qui fait le fond du mariage. Simone de Beauvoir elle avait une chambre à soi, ah non, c'est Virginia Woolf, mais peu importe, elle avait sa chambre, sa chambre était son refuge, son donjon sans dragons, quand je l'ai connue, elle s'est réfugiée dans ma chambre, ça lui suffisait, on voyait bien qu'elle avait pris cette habitude, elle s'installait au lit avec ses copies, ses livres, son téléphone, et tout allait bien, elle trouvait ses marques, elle passait de la chambre à la salle de bains, et parfois elle descendait quand je l'appelais pour dîner, elle était adorable, et adorablement fine, se faisait belle, se faisait douce, se faisait femme, discrète, bien élevée, élégante, et elle venait aussi, parfois, boire un verre de vin à la cuisine pendant que je préparais le repas, on discutait, on se frôlait, on s'embrassait, elle me regardait, tu ne veux pas attendre que ça soit prêt, non, je préfère rester là, avec toi, si je ne te dérange pas, non, tu ne me déranges pas, pas du tout, j'aime ta voix, tu sais, ah bon, mais tu t'en moques, parfois, oui, je sais bien, mais en fait, je l'adore…

Pour apaiser la blessure causée au flanc droit par celui qui l'aime, elle va se meurtrir bien plus profondément le flanc gauche. Cruel et absurde balancier qui n'a pas de fin… Il y a un point dans la vie de chaque femme où celle-ci repart en arrière. Elle rembobine, pour chercher dans son passé le moment où c'est parti en vrille. Peut-être espère-t-elle repartir du bon pied, à partir de ce point, ou peut-être veut-elle seulement se mettre dans la peau de celle qu'elle était à l'instant du choix déterminant. Quelle gueule j'avais à cet instant précis ? J'avais peut-être un bouton sur le pif, des règles douloureuses, une cystite, une rage de dents. Ou rien du tout. J'étais peut-être joyeuse et en pleine forme. Amoureuse. Ah oui, le kiné qui avait eu ce geste déplacé, comme on dit… C'était là ? Ou bien était-ce le jour où il m'a refermé la porte sur les doigts ? Je ne dormais plus, j'ai commencé à prendre des somnifères. La peur du téléphone, la nuit. Je n'avais pas encore ces pattes d'oie au coin des yeux. Je n'aime pas les papillons. « Je suis tranquille, tu ne me quitteras que pour un mec blindé. » Entre l'oubli et l'attente. Mon cul est serti de diamants. Le bruit et la fureur. Vous étiez deux dans mon ventre… Deux, bordel ! Philosophie dans le couloir… Il ne m'appelle pas. Récidive. Ce con m'a fait prendre du psyllium. Du psyllium ! Il se vante d'être réactionnaire, mais c'est faux. Je suis divisée ? Par combien ? Tout ce qui ne voulut pas vous remplit d'or. Blindé. Je ne vous lis pas. Laisse mon haricot tranquille. Somnifères mammifères calorifères c'est l'enfer. Les rêves inquiets sont réellement une folie passagère, au nom du père, fais-moi jouir. J'aime pas le nord. J'aime pas l'hiver. Je suis juste au bord, au bord de l'oubli, au bord de l'attente. In a silent way… Ne t'inquiète pas, je sais me tenir en société, et moi, au moins, je ne veux pas sauver la planète. Je ne veux pas souffrir. Je veux être à côté de la vie mais dans la vie aussi. Aussi. Tu comprends ? Comble-moi. Je ne sais pas ce que c'est, écrire, et tu veux faire le portrait de ce que je perds. Je voudrais tomber dans le silence. Plouf. Gros soupir. Super-gros soupir d'aise. Le motif, le motif, le motif… Les miroirs et les variations… Parfois j'ai envie que s'arrête le bourdonnement continu et anonyme qui me ramène sans cesse au point zéro. C'est mon côté Mallarmé, ça, tu vois. Feuille blanche, zéro phrases, un mot par-ci par-là, presque rien, des points, et beaucoup d'espace. Turbulence abolie. Nacre, concave sous le regard. Bibelot. Lasse, je repasse mes neurones, je siphonne mes angoisses. Ton point zéro c'est ton cul, ton point zéro c'est ton style. Je te vois en rouge dans le salon les bras autour du corps oiseau recroquevillé palpitant tiède à cœur en attente de la catastrophe : belle comme une apocalypse silencieuse. Viens dans mes bras, endors-toi contre moi, ma queue contre tes fesses, mes mains sur ton ventre, mon nez dans tes cheveux. Astre calme sur le flanc : in a silent way… C'est passionnant, un être. Aimer, c'est savoir, c'est connaître, ne vous laissez pas impressionner par les crétins qui vous parlent d'aveuglement et de sentiment. Il n'y a qu'une seule libido, toujours et encore. Le travail et l'artisanat, il n'y a rien d'autre. Travaille ton instrument ! Reviens sur les lieux du crime. Renifle. Soulève. Estime. Recommence. Gammes, arpèges, tierces, octaves, notes répétées, extensions, sauts, doubles-notes, mouvement contraire, accelerando, legato, stretto, sous la voix dans tes cheveux entre tes cuisses. Tais-toi, je dors… Je n'ai jamais aussi bien dormi avec une femme. Son sommeil est mon luxe : j'ai envie de jeter l'ancre. Ma Vie !

Ouvre les yeux, peine-à-ouïr non-dupe ! Laisse-toi pénétrer de ce qui est. Le chant des sirènes s'adresse à des navigateurs, à ceux qui quittent les terres fertiles et s'aventurent au-delà, sont infidèles à eux-mêmes, fidèles à ce qui les détruit. Le désert les attire, l'absence de musique, ou l'anti-musique, le contre-chant, la voix brisée, le chemin retourné. À force de regarder son visage, tu l'entendras parler. Reine ou sirène ? Tu n'as pas besoin de faire tout ce bruit, tu n'as pas besoin de te battre avec ces phrases et ces odeurs capiteuses de foutre entassé dans le columbarium érotique que tu appelles ta vie. Apaise-toi. Laisse le silence te prendre, écoute. Le village est endormi. Les étoiles sont très loin. Il flotte dans l'air un parfum d'abandon. Elle se tait ; elle a bien le droit de se taire, elle aussi. Elle a des copies à corriger, des quarts d'heure à oublier, des effrois à ignorer, des blessures à panser, des cris à repousser. Ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas : la parole n'a pas fini de mordre, la faim reviendra. Son point zéro, c'est par là qu'il faut commencer, il faut tout reprendre. Comme la lune, elle ne montre qu'une face à la fois, elle attend, elle a beaucoup attendu ; elle attendra encore, seule dans sa chambre. Aimer, c'est prendre le risque de la solitude absolue ; c'est tomber dans un silence qui nous tue. De là où l'on se trouve alors, la parole ne porte plus, elle traverse des mondes qui la rendent inaudible. C'est la loi secrète du récit : le silence est le lieu d'où jaillit la musique. La chair n'est pas triste, c'est votre tristesse qui vous fait désaimer la chair !


jeudi 15 novembre 2018

Poum bada poum



Croyant compter, elle se dressa sur sa couche, déguisa sa voix, et se mit à parler très vite et très fort.

Vilain méchant aigri raté tsoin tsoin poum bada poum. [ENVOI]

Il n'entend pas ?

Vilain méchant ordure aigri raté salaud tsoin tsoin poum bada poum ! [ENVOI]

Il ne bronche pas ?

Ah, zut, c'était boum bada boum !

CONNARD !

dimanche 28 octobre 2018

Changement d'heure



On est nombreux, à la maison. Je ne sais pas exactement qui se trouve là, mais il y Ariane, et, au studio, je m'amuse à jouer un peu sur son violoncelle. Je compare le son qu'il a avec… Avec quoi, je sais plus. On est très serrés, les uns sur les autres, j'ai à peine la place de tirer sur les cordes – je ne me sers pas de l'archet car je ne sais pas jouer avec l'archet, mais en pizz je me débrouille. 

Un peu plus tard, je suis avec Sarah. Elle doit repartir pour Paris. Elle me demande si je ne veux pas venir. « Tu as ta chambre, tu sais. » Mais je refuse. Je veux rester là, mais je ne sais pas pourquoi. Je la prends dans mes bras, je pose mes mains sur ses fesses, elle me fait toujours le même effet, j'ai toujours très envie d'elle et elle a l'air d'en avoir envie aussi. Elle sourit. Elle est lisse, douce. Elle est plus mince qu'avant. Alors pourquoi ne pas l'accompagner ? Je ne sais pas. Je ne peux pas quitter la maison. Je l'accompagne à son train. C'est un TGV rempli d'animaux : des chiens, mais des chiens énormes, gigantesques. Ils mesurent à peu près deux mètres de long, et ils sont endormis. Le TGV est orange (comme les anciens) mais il se déforme, il est souple, parfois large parfois étroit, parfois droit parfois penché. On ne trouve pas le sien facilement. En m'embrassant, elle pose sa main doucement sur ma queue. 

Le lac est gelé, percé de trous par les pêcheurs, mais désert. Je m'approche d'un trou, qui doit mesurer à peu près cinquante centimètres de diamètre, mais au moment où je m'apprête à regarder dans le trou, pour voir l'eau, et peut-être un banc de poissons, je ne vois rien, mais j'entends. J'entends le trou, j'entends l'eau, j'entends les poissons. Ils parlent. Leur conversation m'est audible, très nettement audible, bien qu'ils aient une voix de violoncelle. Comme ce sont des poissons, je ne comprends pas de quoi ils parlent, mais quand leur ballet sonore est moins dense, je peux apercevoir, derrière eux, ce qui se passe au fond de l'eau. Je vois Sarah, allongée sur le ventre au fond du lac, je vois ses fesses sublimes, et je l'entends qui me dit : « Tu as ta chambre, tu sais. » Ici, près de Dieu, sur ce lac gelé, je me demande pour la première fois de ma vie qui je suis, et je suis bien obligé de reconnaître que je n'en ai pas la moindre idée. Malgré cela, je décide de rentrer à la maison. La route est gelée, il fait un soleil magnifique, et je fredonne une chanson d'Amalia Rodrigues

samedi 20 octobre 2018

Des lecteurs m'écrivent



Jean L. (9 oct. 2018)

Cher Fuly, vous êtes un génie – au moins. Qu'y a-t-il après le génie ? Dites-le moi, car moi je l'ignore. 

Charlotte S. (9 oct. 2018)

Sortant d'une longue maladie, la lecture de vos textes m'a rendue à la vie. Vous m'avez sauvée. Permettez-moi de vous embrasser.

Elisabeth S. (10 oct. 2018)

Excellent. Tout est bon chez La Fuly.

Blanche G. (10 oct. 2018)

Je me suis pissée dessus de rire. Et ça c'est plutôt embêtant, on va dire, avec les intestins que j'ai… 

Anonyme (11 oct. 2018)

J'adore trop. C'est carrément top !

Sylvain V. (11 oct. 2018)

Ampoulé, morbide, inutile, et des fautes de français. Il faut consulter. Tu devrais rester à ton niveau.

Isabelle T. (11 oct. 2018)

Dès que j'ai une minute, je te lis.

Anne B. (12 oct. 2018)

À lire de toute urgence. Indispensable aux honnêtes hommes.

Dominique L. (12 oct. 2018)

Superbe. Très bien écrit, avec un humour féroce. Je ne peux que conseiller.

Alexandre B. (13 oct. 2018)

On m'a mis vos textes sous les yeux, et j'en suis encore sur le cul. C'est vraiment très très très bon. Accepteriez-vous d'écrire ma vie romancée ? Je vous préviens, ça déménage. 

Jean-Paul M. (14 oct. 2018)

Lire Georges de La Fuly est extrêmement revigorant. Regard lucide, plume acérée, vrai style, original, sans lourdeurs. Très rare.

Anaïs N. (15 oct. 2018)

Cher Georges (si vous permettez), je me permets de vous faire parvenir ces quelques lignes à chaud, juste après avoir fini la lecture de vos textes, qui m'ont plongée dans une sorte d'extase. Ce n'est pas raisonnable, je sais, mais c'est mon ressenti. Je crois pouvoir affirmer que vous avez changé ma vie, même si je ne sais pas encore très bien dans quelle direction. Merci.

Jeo L. (15 oct. 2018)

Vous êtes un sale type, Georges Lafuly. Un sale type qui diffame les femmes. Vous les déformez, vous les ridiculisez, vous les profanez. Je vous souhaite de pourrir en enfer, sale type. Et en plus, vous vous croyez drôle ????

Romane G. (16 oct. 2018)

07 89 76 52 [xx] 

PS. J'aime la bite

Ludo (17 oct. 2018)

Quelques lourdeurs, quelques invraisemblances, mais dans l'ensemble, c'est plutôt très bon. Vous êtes vraiment noir, mais j'aime bien. Surtout, continuez. 

Cordialement.

Sarah V. (17 oct. 2018)

Si vous voulez mon avis, vous auriez dû changer la fin, qui est un peu plaquée et pas trop crédible, à mon sens. Mais sinon, c'est bien. C'est même vraiment très bien. Je me suis même branlée en vous lisant et cela ne trompe pas. 

John H. (18 oct. 2018)

quand Laeti m'a lu ça, j'y ai pas cru, d'abord. enfin un auteur qui sait de quoi il parle. on sera là, crois-moi… Salut !

Margaret D. (19 oct. 2018)

Tu es comme je l'imagine, en fait. J'ai vu une photo de toi sur Facebook, c'est Delphine qui me l'a passée. Vieux con, aigri et malsain. M'étonne pas… Minable !

Sophie B. (19 oct. 2018)

Moi, les mots, c'est toute ma vie. Je me suis sentie emportée par les vôtres, savez-vous ! Quelle émotion, et quelle douleur, aussi. Bref, du très grand La Fuly. Quel dommage que vous soyez si désagréable… 

Ariane G. (19 oct. 2018)

C'est toujours bien écrit, mais ce n'est vraiment pas ce que vous avez fait de mieux. À mon humble avis, bien sûr – mais j'ai beaucoup lu. Vous devriez plus vous relire, petit conseil. 

Jan (19 oct. 2018)

Pédé !

mercredi 17 octobre 2018

T'es con (2)



Quelle plus éclatante illustration de la bêtise que le texte qui précède celui-ci ? L'ayant relu, mais un peu tard, comme d'habitude (tant que ce n'est pas "publié", on ne voit rien…), je m'aperçois, et à certains commentaires, que mon troisième paragraphe semble parler de la bêtise de celle dont il est question dans les deux premiers paragraphes du texte. Or il n'en est rien. J'avais d'ailleurs rédigé ce paragraphe en premier, et c'est lui qui m'a donné l'idée de ce texte. C'est bien de ma propre bêtise qu'il est question, ici. Est-ce que si j'avais placé ce paragraphe en tête, la suite aurait été plus claire ? Je ne le crois pas. Il est bien à sa place. Et pourtant, on ne me comprend pas. Faut-il m'en imputer la responsabilité ? Et faut-il absolument le regretter ? 

Je sais bien qu'il faut accepter un certain malentendu, que celui-ci est constitutif de toute lecture et peut-être de tout écrit, mais on n'est pas obligé non plus de le favoriser. Il y a loin, dans un texte à prétention littéraire, entre sa vérité intime, formelle, intrinsèque, et la vérité factuelle dont celui-ci semble procéder, et il n'est pas rare qu'on contrarie cette dernière pour parvenir à augmenter la première. Mais quoi qu'on écrive, on bafouille. Moi, en tout cas. On croit dire blanc et on dit noir, on croit raconter et on invente ; pire, on croit inventer et on raconte. Est-ce manque de talent, manque d'intelligence, manque de travail ? Sans doute, oui, dans une certaine mesure… mais dans une certaine mesure seulement. 

Les paragraphes sont faits aussi pour échapper à la malédiction du discours. Ils sont faits, aussi, pour passer d'une idée à une autre, sans nécessairement qu'elles se déduisent les unes des autres. Ils sont faits, parfois, et même souvent, pour se contredire, pour défaire ce qui vient d'être affirmé, et pour changer de point de vue et d'énonciation. Ce n'est pas une thèse que j'écris ici. C'est même tout le contraire d'une thèse ; ou alors c'est une thèse qui assiste, impuissante, à sa propre dénonciation, à son propre effondrement. Quand on cherche la vérité, on ne peut pas se satisfaire d'un point de vue, fût-il le plus assuré, le plus aigu et le plus lucide. 

Il est possible aussi que je commette une erreur en livrant ces textes au fil de leur écriture, sans souci (apparent) de cohérence et de lisibilité. C'est un pari, je le reconnais. Je fais le pari d'avoir des lecteurs intelligents, qui ont un peu de mémoire et de sens littéraire. C'est sans doute une erreur. Tant pis. Il faut laisser sa chance à celui qui ne devrait pas exister, à l'exception. L'inconfort certain qu'il y a à lire des textes qui n'ont pas de statut bien défini, ou dont le statut est un leurre, qui peuvent se mordre les uns les autres, s'annuler, ou s'abîmer, est me semble-t-il largement compensé par l'avantage qui consiste à grignoter petit à petit le réel dans son entier. 

J'ai souvent la sensation qu'on va venir m'arrêter, à sept heures du matin, à cause de l'incohérence de ce que j'écris. Une sorte de procès à la Kafka. Mais sans incohérence, comment parler ?


mardi 16 octobre 2018

Le Contrat




Contre elle, je la contre et j'entre en son con ; elle est contrée, pays, paysage. Stupeur ambrée, poire frelonnée de sucre. Ce n'est pas elle, que je pénètre, c'est son contre-là, sa contrevie, un lieu-dit sans nom. 

Elle est sur le dos, les bras le long du corps, et elle ronfle légèrement. Ta tête seule dépasse de la couette, et le haut de tes épaules. Je me penche vers son visage, j'approche ma bouche de la sienne, et je sens son souffle sur mes lèvres. Elle dort vraiment, tu ne fais pas semblant. Je le sais parce que si elle faisait semblant, elle ne soufflerait pas par la bouche, à petits coups tremblotants, pleflf, pleflef, pleflr, comme le font les vieux quand ils ronflent. Elle est encore plus belle qu'hier-soir quand elle s'est donnée à moi.

Se comprendre soi-même est un travail de Sisyphe. On revient sur ses pas, et l'on ne ressent plus rien que l'ennui et la honte. Comment tant de bêtise a-t-elle pu un jour nous sembler précieuse et vertueuse ? Tout est à recommencer, et chaque retour est une négation ajoutée au vide. 

Je l'ai regardée dormir pendant un quart d'heure. Elle n'a pas bougé. Moi non plus, assis sur le bord du lit. Comment peut-on s'abandonner ainsi, s'abandonner ? Hier, à sept heures du soir, elle ne m'avait jamais vu. Livrée à domicile, comme un gâteau chaud, fourré, parfumé, souple. Pas de temps perdu. On a dîné, on a baisé, on a dormi. Elle repose, à gauche du lit. Pourquoi est-ce que toutes les femmes que j'aime ne peuvent dormir qu'à la gauche du lit ? Comment peut-elle me laisser la regarder, dormir pendant que je l'observe ? Comment peut-elle me faire confiance à ce point ? C'est un contrat.

Je lis Philip Roth, et un mot dépasse, qui m'empêche de continuer. Ce mot, c'est "contre".

« Quand elle s'est donnée à moi. » Ah ah… Quelle formule ! Tu nous fais ton romancier du XIXe ? S'est-elle donnée, seulement ? Ne rêve pas, bouffon ! Elle t'a prêté son cul, quelques heures, tout au plus. D'accord, d'accord, mais enfin, je n'ai pas rêvé, elle a bien dit : « Je suis toute à toi, entièrement. » Et alors ? C'est la formule consacrée, c'est un mot de passe, c'est une clef, rien de plus. Elle était contre toi, oui, et tu as cru qu'elle était là pour toi. Elle avait seulement besoin de se tirer de chez elle quelques heures, quelques jours, pour mieux se faire désirer, pour se refaire un peu l'imago, pour se refaire une beauté dans le ventre, elle avait perdu son charme. C'est un classique. Comment as-tu pu te laisser prendre à des miaulements aussi stéréotypés ? Tu me déçois grave. Mais je sais tout ça, merde ! Je l'ai su immédiatement. Et alors, qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher dans le gilet, maintenant ? Réjouis-toi, au contraire, d'avoir échappé à la suite ampoulée et terriblement banale. Je ne pleurniche pas du tout. Je ne regrette rien. Et je ne lui en veux même pas. Je cherche seulement à comprendre. Mais comprendre quoi ? Y a rien à comprendre ! Jamais elle ne prendra ton parti, c'est comme ça. Jamais elle ne lèvera le petit doigt. Tu pourrais te noyer devant elle, elle te regarderait tranquillement. Ou plutôt non, elle tournerait les talons, pour ne pas voir ça, pour ne pas souffrir. Jamais elle n'aura la moindre initiative pour toi. T'a-t-elle seulement écrit une lettre ? Non. Tu vois. Ça c'est le test ultime : une meuf incapable d'écrire une lettre d'amour, ça ne vaut rien, pas un pet de lapin. Une nana incapable de prendre ce risque, c'est pas la peine. C'est ridicule, il y a des centaines de façons d'aimer et de se donner. Des centaines de façons d'aimer et de se donner… Mais tu t'entends parler ? Crois-moi, pour elle, tu es depuis longtemps une histoire passée, rangée, tu es dans un petit tiroir fermé à clef ; elle l'ouvre de temps à autre pour se donner un peu d'épaisseur psychologique, mais c'est fini, terminé, réglé. Le pire… Tu veux que je te dise, le pire, dans tout ça ? Le pire c'est que tu écris parce que tu voudrais encore la séduire. Tu n'as pas encore compris qu'elle s'en tapait grave, de ce que tu peux écrire ? Tu écris contre toi ! Mais non, pas du tout, je n'écris pas contre moi, j'écris à côté de moi, parce que je cherche à ne pas tomber, j'écris pour me faire un coussin de phrases, pour que la chute soit moins douloureuse. Finalement, tu regrettes quoi, exactement ? Son amour ? Je vais te le dire, moi, ce que tu regrettes exactement. Ça ne va pas te faire plaisir, mais je vais te le dire quand-même. Tu regrettes son cul. C'est la seule chose qui te manque vraiment. Son cul, son con, l'odeur de sa chatte, et ce trou du cul divin, et la chair de son ventre quand elle s'endort, ça, oui, tu le regrettes, et je comprends que tu le regrettes, figure-toi, ça je comprends, ça c'était pas des nèfles, ça c'était du concret, et c'est bien la seule chose qu'elle t'aura offert de bon cœur. Cette putain d'odeur qui te rendait fou, oui, je comprends. Et ce cri de malade qui te perçait les tympans quand elle jouissait, oui, ça c'est pas du vent, et c'est finalement la seule chose que tu regrettes vraiment, honnêtement, et personne ne peut te critiquer pour ça, crois-moi.

Connaissez-vous le Gibet, la deuxième des trois pièces du Gaspard de la nuit, de Ravel ? Ça commence par un si bémol à vide, avec son écho, glas terrible qui résonne tout du long. Au milieu de la pièce, le si bémol se transforme en la dièse. Évidemment, l'auditeur n'entend pas que le si bémol a disparu, qu'il a été remplacé, il croit que tout continue comme avant, que la cloche qui continue à tinter est la même. Ni vu ni connu… C'est ce qu'on appelle une enharmonie. La plupart des hommes et des femmes sont des enharmonies vivantes. Ils construisent un personnage, s'y identifient, et, quand on table (c'est-à-dire quand on les prend au mot) sur l'individu qu'ils ont patiemment et laborieusement élaboré, durant des dizaines d'années, ils glissent subrepticement vers l'enharmonie de cet individu, qui a le même nom, le même aspect, la même odeur, la même forme, mais qui se meut dans un univers complètement différent, et souvent antagoniste. Tout a changé, mais on continue de faire avec l'ancien, qui n'est plus là. À partir de là, c'est l'enfer. On devient fou. Les seuls qui ne deviennent pas fous sont les fous. Ou alors on fuit, mais c'est pareil ailleurs. Le contrat est dénoncé, mais ce n'est pas dit, ce n'est jamais articulé, ce n'est signalé nulle part. La partition est vierge. On croit reconnaître le paysage, mais ce n'est qu'une anamorphose. Et quand enfin on traverse le miroir, on aperçoit le pendu qui se balance au bout de sa corde… et le pendu, c'est moi.

Je l'ai regardée dormir, ce premier matin. Alors elle n'était ni si bémol ni la dièse, elle était seulement un accord insaisissable, elle était seulement un son inconnu, non répertorié, vaporisé sur la toile de mon désir, un son inouï autour duquel mon esprit s'enroulait, sans presser ni ralentir… Son souffle, hors contrat, son souffle qui n'était pas encore pris dans le jeu inflexible des modulations, son souffle inharmonique, boisé, miraculeux, me soulevait l'âme. Elle respirait comme un oiseau vole, ça ne laissait aucune trace. Elle aurait pu être morte, elle aurait été aussi belle.

Je me fais l'effet d'un type qui regarde de la pornographie toute l'après-midi, quand je passe quatre ou cinq heures à écouter Gaspard de la nuit… Je repense à tous ces noms que j'ai enfouis dans les murs des toilettes, à La Closerie. Ils y sont toujours, j'imagine. Je me demande s'il y avait une Isabelle ? Pourquoi pas, j'étais bien du genre à tomber amoureux tous les dix jours. Catherine, Marie, ça je suis sûr, mais Isabelle je ne suis pas sûr. Il y avait plutôt des Elisabeth, dans les cousines. Quand je m'inventais une amoureuse, c'était souvent Marie, que je l'appelais. On avait une Ondine, quand j'étais enfant. Je crois qu'elle était blanche, ou alors bleu ciel. L'amour, c'est la guerre. Je devrais avoir une pension. Ah si, Isabelle, c'était le prénom de la toute première belle-sœur. Ce grand con d'Emmanuel était encore au lycée quand il l'a épousée. Mais impossible de me rappeler son visage, à cette Isabelle-là, dont les parents habitaient au bord du lac d'Annecy. Gaspard de la nuit, ce titre me faisait un effet étrange, plus encore que la musique. Papa m'avait offert l'intégrale de Ravel par Claude Helfer, un coffret vert pomme. Les disques étaient rangés dans l'armoire bressane. Mais je préférais les Miroirs, et puis la Sonatine. Isabelle, c'était aussi un Folio, de Gide. Ça, je m'en souviens. Sylvie, Anne, Catherine, Marie, Elisabeth… Sylvie Richard, qui habitait une grande villa au carrefour, un peu avant chez nous. Elle était ce qu'on appelle en avance sur son âge, elle avait de gros seins, et elle couchait avec les amis de mon frère, qui avait sept ans de plus que moi. Je me rappelle une fois que j'étais avec eux, elle était là, Sylvie, c'était la copine de Gérald, un type bizarre mais pas bête, barbu avec des lunettes qui parlait toujours très vite. On écoutait de la musique. Il avait mis les Carmina Burana, de Carl Orff. Platine Thorens, bras SME, cellule Shure, ampli Marantz, baffles Elipson. Elle était là. Et quand on s'était séparés, Gérald avait dit à Sylvie : « Elle ne va pas repartir sans quelque chose de chaud dans le ventre, la petite ! » Et tous, ils avaient éclaté de rire. N'empêche qu'après elle est rentrée avec moi, on est allé dans le champ, en face de chez moi, et là elle m'a branlé, sa main dans mon pantalon. J'en avais plein le pantalon, c'était un peu comme d'avoir chié dans son froc, la honte, j'ai dû rentrer en douce et filer dans ma chambre vite fait. Et, avant d'aller dîner, je suis allé au studio, et j'ai écouté Ondine. Je ne comprenais pas comment on faisait, avec la main droite, parce que je n'avais jamais vu la partition. Et je repensais à la main de Sylvie, dans mon slip, et à l'horrible sensation du sperme gluant partout sur les cuisses, après. Elle avait ri. Ils avaient peut-être mis un contrat sur moi, les grands, pour se foutre du petit : Sylvie, en bonne petite salope et fière de l'être qui n'a pas froid aux yeux, m'avait branlé puis leur avait raconté. Peut-être… Sûr que c'était de sa main droite, qu'elle avait fait ça, il faisait nuit, ça sentait la terre, et on se caillait les miches. « Tu prends une douche avant le dîner, toi, maintenant ? » Mais moi je ne lui en voulais pas, à Sylvie. Elle m'avait laissé mettre ma main dans sa culotte.

Elle s'est pendue, Sylvie, je l'ai appris longtemps après. 

dimanche 14 octobre 2018

Devenir des rêveurs éveillés



« La musique a trop longtemps rêvé ; [nous voulons maintenant nous réveiller. Nous étions des somnambules] nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients. »

Cette fameuse citation, placée en exergue du Zarathoustra de Strauss, je la fais mienne. Je ne veux rien tant que l'éveil au sein du rêve. J'en suis désormais persuadé, il n'y a de conscience véritable qu'à l'intérieur du rêve. Non seulement je suis certain que c'est au sein du rêve que la conscience est à son point le plus élevé, mais, depuis peu, je crois qu'on peut être éveillé lors de cette acmé, où l'individu se fond dans le Monde et le Monde se fond dans l'individu. Le rêve est l'exercice de toute une vie. Toute la vie d'un homme s'y concentre, s'y répand, en infiltre toutes les strates, petit à petit ; c'est comme le roulement de quatre timbales légèrement désaccordées qui versent les unes dans les autres leurs couleurs profondes en progressant vers la clarté de la dernière nuit, c'est comme une lumière d'avant la naissance qui remonte à la conscience. Rien de moins passif et de moins aléatoire que le rêve, quand il est pris au sérieux. Le rêve pris au sérieux, c'est la musique, quand elle est enfin entendue.

vendredi 12 octobre 2018

Les Hyènes (de Facebook)



Elles sont toujours là, tapies, à attendre le bon moment pour se précipiter sur le cadavre encore chaud. Toujours les mêmes, toujours avec les mêmes moyens, avec les mêmes mots, les mêmes petites phrases racornies et soudées à la gorge, toujours avec le même appétit glaireux, petitement féroce, gentiment mesquin, maladivement avide, vorace, convoiteux, ahanant, à mordouiller le jarret et les flancs de la bête. Avec les inévitables « je vous l'avais bien dit » rengorgés de fiel, avec la gouaille purulente du ressentiment, elles se démasquent une fois l'an, comme des étrons à dents sortis de leur formol, puant la bêtise confite et plastronée de revanche. 

 Il est presque rassurant de voir que rien ne bouge. On les sort de temps à autre de leur monde bistre et leur tronche boucanée et inerte a le caractère paisible des soldats de plomb oubliés au grenier. 

 – Je vous salue mes hyènes.

C'est un trio d'ectoplasmes, une trinité des cons, un tripalium de choc. Le premier est pour moi l'archétype de l'homme sans parole. Autant dire que je n'accorde aucune valeur à ce genre d'individu. Sa vérité, c'est sa compagne, bête à manger du foin, qui se prend pour une artiste. Le deuxième est un couillon poussif un peu bourrelé de gentillesse matoise. Le troisième, d'une sottise coruscante, est une ordure bourrée de complexes, ce qui le rend très agressif, dès qu'il pense qu'on l'observe. Individuellement, ils sont insignifiants. En bande, comme souvent les veules dénués de talent, ils sont redoutables. Enfin, quand je dis qu'ils sont redoutables, ce n'est pas que je les redoute, pas du tout, mais c'est qu'ils sont redoutablement ignobles. Je plains beaucoup celle qu'ils voudraient patronner. Elle n'a pas mérité ça.

Vite, un peu de Mozart !

jeudi 11 octobre 2018

T'es un con



Elle ne va pas comprendre. Je sais bien qu'elle ne va pas comprendre, mais ce n'est pas une raison pour se taire.

Elle me dit régulièrement : alors, quand est-ce que tu publies quelques chose ? Il me tarde vraiment de te lire. Elle le dit souvent, régulièrement. Reviens à la charge. Alors ?



– Ben, tiens, justement, ça tombe bien, figure-toi que par extraordinaire je viens de publier un livre ! 

Une semaine passe. Puis deux. Puis un mois passe. Puis deux. 

– Alors ?

– Ton livre ? Ah, excuse-moi, je n'ai pas eu le temps de le commander. Mais je vais le faire.

Trois mois passent. Puis quatre. Puis cinq. Puis six. 

– Ah, tiens, j'ai acheté le bouquin de X, qui vient de paraître. C'est pas mal, hein !

– Et… 

– Ton livre ? Ça te ferait plaisir, que je l'achète ?

– Non, laisse, ça me ferait plaisir que tu sois quelqu'un d'autre, en fait, mais ne te fatigue pas, je sais bien que c'est impossible. On ne change pas. Surtout pas toi.

***

– Mais qu'est-ce t'en as à foutre ? C'est si important que ça, qu'elle lise ton livre ?
– Non, c'est juste que je comprends pas. 
– Tu comprends pas quoi ?
– Si je dis à quelqu'un que je l'aime, je m'intéresse à ce qu'il fait. 
– J'sais pas quoi te dire…
– Dis rien. 
– En fait, si, je vais te dire un truc : t'es un con.
– Je sais. 

mercredi 10 octobre 2018

Sombres temps



À quoi sert un "réseau social" ? Principalement à ne pas voir ce qu'on a sous les yeux. Comme de toutes les choses qui crèvent les yeux, on n'en parle jamais.

Ils ont la chance inouïe d'avoir un des plus grands écrivains français, et ils passent leur temps à faire des blagues avec lui, quand ce n'est pas à l'insulter. C'est à ça qu'on mesure la bassesse de l'époque.

Si Proust, Fauré, Klee étaient sur Facebook, ils seraient raillés, ridiculisés, insultés, méprisés, ça ne fait aucun doute. Ne parlons même pas de Joyce, De Kooning, Barraqué. 

Quand on parle de l'effondrement des hiérarchies, il s'agit de quelque chose de très concret, sur Internet, ce n'est pas du tout dans le ciel des idées que ça se manifeste. Comment peut-on passer ses journées à faire le mariole sur Facebook, alors qu'on a la possibilité d'attraper au vol un peu du génie qui passe ? Renaud Camus est là, parmi nous, il est "accessible", comme on dit, il répond même quand on lui adresse la parole : certains en déduisent qu'il est comme nous, et qu'ils peuvent très légitimement lui taper sur la panse, comme on le fait avec un vieux pote de régiment. 

Ils n'éprouvent aucune honte, pas même un peu de gêne, non, non, rien du tout. Ils sont comme ils sont, voilà tout. Ils vont comme ça au Mac Do, chez leur vieille tante, chez leurs copains, pourquoi en serait-il autrement avec un vieil écrivain qui fait des tweets et qui ne vend presque pas de livres ? La seule chose qui pourraient éventuellement les impressionner – et encore, on n'en est pas complètement sûr –, c'est qu'il vende des millions de livres et qu'il passe constamment à la télé. Ils pensent qu'on peut discuter "argument contre argument" (comme ils disent à la télé) avec quelqu'un qui a une œuvre. C'est-à-dire que l'œuvre ne compte pas : on en fait abstraction, autant que de l'autorité (ce vilain mot). L'idée que l'autorité provienne justement de l'œuvre ne les effleure pas une seconde ; pour ça, il faudrait qu'ils ouvrent des livres – et ils n'ont pas le temps, puisqu'ils sont sur Facebook. 

Mais je ne sais pas pourquoi je m'en prends à Facebook. Facebook n'y est pour rien du tout, non plus que Twitter. On n'a pas besoin d'un réseau social pour se conduire de cette manière : ces manières sont les seules à avoir cours, elles sont même obligatoires, partout. C'est ça, l'hyper-démocratie. C'est partout comme ça, bien sûr ; Internet ne fait que refléter en les exagérant les manières du temps. Allez en visite chez des amis ou dans votre famille, par exemple, et observez comment les enfants s'expriment, comment ils parlent à leurs parents, comment ils sont habillés, comment ils se tiennent à table. C'est exactement la même chose. Et pour cause : ils n'ont plus qu'une seule sorte de modèle, le modèle petit-bourgeois qui a cours en régime hyper-démocratique. Une jeune fille de vingt ans peut s'adresser à un vieux monsieur de soixante-dix ans sans le moindre égard pour son âge. Et si jamais vous le lui faisiez remarquer, elle ouvrirait le plus sincèrement du monde des yeux énormes car elle ne comprendrait pas du tout de quoi vous parlez. Des égards ? Mais pourquoi ? Ne sommes-nous pas tous égaux ? Pour qu'il y ait des égards, il faut qu'il y ait de l'inégalité : si la personne que j'ai en face de moi est mon égale, pourquoi aurais-je des égards pour elle, pourquoi en aurais-je plus que pour moi ?

En réalité, il n'y a pas une seule chose au monde que l'égalité ne défasse pas, à terme. L'égalité c'est la mort. Sans inégalité, il n'y a pas de langage, pas d'art, pas de musique, pas d'évolution, et pas non plus d'amour. Toute forme naît forcément d'une inégalité. La fraternité, ça me va très bien, la liberté aussi, mais l'égalité, depuis 1789, a eu tout le temps de démontrer qu'elle nous entraînait vers l'abîme. Mais comme nous nous y trouvons, au fond de l'abîme, nous sommes désormais incapables de voir qu'il y eut jadis autre chose que cette mort à l'œuvre. 

dimanche 7 octobre 2018

Donc on vous écoute attentivement



Boualem Sansal parle du Bataclan, du massacre, du nouveau monde qui s'ouvre très visiblement devant nous.

Christine Angot, le sourcil haut, tendu, anguleux, la bouche prise de crampes intestinales difficilement maitrisées, l'apostrophe : « Vous parlez de "l'An I" ! » 

Vous parlez de l'An I ! Boualem Sansal a parlé de l'An I !!! Elle a entendu ça, Christine Angot, son tympan a vibré, les trois osselets aussi, les vibrations sont immédiatement véhiculées par le fluide situé dans la cavité de l’oreille interne en forme de spirale – la cochlée – et font ainsi bouger les minuscules cellules ciliées qui se trouvent dans la cochlée aussi appelée limaçon. Les cellules ciliées détectent le mouvement et le transforment en messages nerveux transmis au nerf auditif. Le nerf auditif envoie ensuite les informations au cerveau sous forme d’impulsions électriques, qui sont interprétées en tant que sons. Ensuite, une autre partie du cerveau traite l'information : « An I », le met en relation avec les souvenirs de Christine Angot, les cours d'histoire, l'inceste, les humiliations subies, les lectures, Philippe Sollers, l'état de son compte en banque et celui de ses intestins. La guerre, déjà ? Le DJ had an I, ça lui parle, à Christine. Elle a la feuille et la carte, et quand elle écarte ses petites feuilles, c'est pas pour siroter du loukoum. 

Mais si au moins ça s'arrêtait là… Mais non, le salaud a parlé aussi d'un « maquis impénétrable ». Un maquis !!! Là encore, les deux syllabes se précipitent contre le tympan de Christine Angot et font sonner à la volée les trois osselets : MA-QUIS | MA-QUIS | MA-QUIS… Le limaçon angotien bruisse de ces deux syllabes à forte teneur en connotation historico-morale, le tsunami sensoriel est en train de se lever, balayant les pauvres cellules ciliées comme un blé couché par l'ouragan. 

En face de Christine Angot, l'écrivain ouvre de grands yeux un peu tristes. Il ne sait pas du tout ce qu'il doit comprendre, il peine encore à comprendre qu'il n'y a rien à comprendre, et qu'il va falloir se démerder avec ça. La seule chose qu'il comprend, c'est qu'il y est, il est là, à la télé. Quelle est la question ?

Ya pas de question, mon pote. C'est ça, la télé à la française. On te balance une folle dans les gencives et tu te démerdes. C'est un jeu. T'es écrivain ? Et alors ! Qu'est-ce que tu veux que ça nous foute ? T'as voulu venir. Eh ben démerde-toi, à présent. Ce que tu nous racontes sur la Seine Saint-Denis, tu penses bien qu'on s'en branle un max, on a une salle à remplir, on a une responsabilité immense, nous, on a les Français à rendre cons. Bon, OK, ils le sont déjà, mais, crois-moi, on peut toujours faire mieux. Tu as écrit ton bouquin, là, très bien, c'est ton job, mais nous, le nôtre, c'est de faire en sorte que personne ne le lise, ou que si on le lit quand-même, on n'y comprenne rien. Chacun son métier. Allez, sans rancune, hein. À la prochaine.

samedi 6 octobre 2018

L'oubli de la mort



Certains jours, je me réveille, le matin, et je ne comprends rien à ce que je lis, à ce que j'entends. Les nouvelles parlent de gens que je ne connais pas, les gens parlent d'événements dont je n'ai pas entendu parler. Pendant quelques instants, je suis un peu perdu, et puis ça me revient : JE SUIS MORT.

mercredi 3 octobre 2018

Extrait



« Il faut dire aux hommes qu'ils sont dominés par leur domination. Le mythe viriliste les opprime eux aussi. Que l'idée de la supériorité du masculin sur le féminin ait opprimé la femme, c'est une évidence, mais que ce système soit également un système d'oppression de l'homme par l'homme est un sujet tabou. »

« Saloperie de fumier de merde ! Saloperie de fumier de merde ! », je gueule de toutes mes forces. Paco arrive sur ma gauche et l'autre sur ma droite, autour de la table de la cuisine en formica jaune.  Je vois la grande pogne de Paco ouverte en ma direction, comme un steack hâché au milieu de sa sauce au poivre, je sens que ça va faire très mal mais je gueule encore plus fort pour l'exciter, et l'autre qui arrive pour m'attraper en tenaille. Il y a ma sœur et ma mère aussi, mais ma mère est en train de sortir de la cuisine et ma sœur qui gêne un peu l'autre dans sa progression vers moi, et je gueule encore plus fort, et je vois Paco, rouge comme une centrale atomique sur le point d'exploser ; plus j'ai la trouille plus je gueule fort et plus j'ai envie de l'exciter, ce connard, ce fumier de merde.  

Ce con a fait de la boxe dans sa jeunesse, il sait donner des coups. Ma tête part vers la droite. Elle reste attachée quand-même. La douleur est si violente que je crois avaler ma mâchoire, le sang me tape dans la poitrine, je pleure, j'ai du mal à reprendre mon souffle, mais j'ai le réflexe de lui mettre un grand coup de genou dans les parties et je le vois qui devient tout blanc, avant de s'affaisser sur lui-même. Il me vomit sur les chaussures mais c'est l'autre à ce moment-là qui m'a saisi par les cheveux et plonge vers moi avec la bouche grande ouverte – je vois une carie au fond de sa bouche. Je lui donne un coup de coude dans le ventre et un autre sur le pif, instantanément il pisse le sang, et je dégage vite fait de la cuisine sans demander mon reste. Je n'entends rien, et j'ai très mal à la tête.  Pourquoi je l'ai énervé comme ça ? Je ne me rappelle plus. Il s'est toujours pris pour le ministre de l'Intérieur, celui-là, sous prétexte qu'il avait fait la guerre d'Algérie. L'homme aux cinq cents femmes, ce fumier shooté à la vitamine C, porte une perruque. Un manque d'amour qui roule en Jaguar. C'est trop vrai pour être beau. 

lundi 1 octobre 2018

Journal de Ludo (1)



À la bourre, comme d'hab, j'ai juste le temps de poser mon bouquin et d'enfiler un jean et un T-shirt. Je dépose ma gamine au bahut et je file ventre à terre au boulot. Sur le chemin, je croise les gosses à Sandrine qui font les cons en centre-ville, je leur dis : vous faites chier, les mômes. Cet aprème, comme je bosse pas, on se fait une expo, ou un ciné, avec Jess, on n'a pas arrêté le programme. Il fait hyper-beau, on a juste pas trop envie de rester à faire son taf avec les collègues. La vie ce serait plutôt cool, en fait, si y avait pas les fachos et les réacs qui nous pourrissent. J'ai souvent envie de les exploser, mais Jess, au quotidien, elle fait baisser la pression. C'est juste un truc de ouf, quand on y pense, une nana : les meufs elles sont bien plus matures que nous, faut reconnaître. On est sur un plan qui m'a l'air honnête, avec Jess. Je sens que j'ai grandi, sérieux.

Faut pas que je zappe le restau, demain avec les potes ! C'est l'anniv à Kev !

dimanche 30 septembre 2018

Lingerie



Seule une femme peut dire à son amant, parlant de son mari qui vient de lui offrir de la très belle lingerie : « La première chose à laquelle j'ai pensé quand il me l'a donnée, c'est à la manière que j'aurai de l'enlever devant toi. »

Un homme également peut se conduire ainsi, mais, le faisant, il est grotesque, et sa bassesse le perd. Lorsqu'une femme fait une telle chose, elle est au contraire à l'apogée de sa gloire.

La tromperie féminine est belliqueuse, c'est un défi, une profanation. C'est une vindicte ou un désespoir. La tromperie de l'homme est sournoise, maladroite, honteuse et souvent bête, elle sent le drap mouillé, quand celle de la femme sent le feu et l'acier.


vendredi 28 septembre 2018

À cinq heures et demie du matin


Tous les mondes qui ont existé jusqu'à présent ont donné celui dans lequel on vit. Ça ne veut pas dire que le nôtre est supérieur à ceux qui l'ont précédé, mais c'est ainsi, ils ont tous concouru à faire que notre monde soit ce qu'il est. 

– Savez-vous qui vous êtes ?

– Je ne comprends pas la question. Mais je voudrais poursuivre. Notre monde a été façonné par des dizaines de milliers, de millions peut-être, d'autres mondes, antérieurement. Et des millions de mondes existent à côté du nôtre, que nous ne voyons pas. 

– Est-ce que vous pensez que vous êtes réellement ici, avec nous ?

– Ne m'interrompez pas tout le temps, je vais finir par perdre le fil de mon exposé. 

– Mais qui vous a demandé un exposé ?

– Personne. C'est la raison pour laquelle je me sens le devoir de vous faire cet exposé. Si vous me l'aviez demandé, je ne serais pas en train de le faire. Jamais vous ne me demanderez quelque chose d'utile.

– Vous ne voulez donc pas nous faire plaisir ?

– Il n'est question ni de plaisir, ni de demande, ni de réponse à une quelconque injonction, il est seulement question d'établir la vérité, comme toujours. 

– Mais ne pensez-vous pas que la vérité est liée au plaisir ? Si vous savez qui vous êtes, si cette connaissance a pour vous la valeur de la vérité, n'en tirez-vous pas un certain plaisir ?

– Que vous me parliez de plaisir démontre que vous ne savez pas ce que c'est. Le plaisir est plus que le plaisir, mais beaucoup moins que ce que vous croyez. Je n'ai plaisir qu'à l'ignorer, le plaisir dont vous parlez, parce qu'il est celui qui empêche la vérité. 

– Vous ne nous aimez pas, c'est ça.

– Et pourquoi vous aimerais-je ? Qu'avez-vous fait pour être aimés ? Avez-vous fait le monde ? Êtes-vous à l'origine de la beauté ? Avez-vous composé une œuvre grandiose ? Avez-vous pleuré la mort du Christ ? M'avez-vous protégé quand on m'attaquait ? Avez-vous levé le petit doigt quand on me traînait dans la boue ? Tenez, avez-vous seulement pris la défense de Céline ?

– Céline ? Mais que vient-il faire là, celui-là ? C'est un salaud. Et puis alors le rapprochement… Pardon mais vous avez les chevilles qui enflent.

– Céline est mille fois moins salaud que vous, et c'est d'accepter de discuter avec vous qui fait de moi un saint. Je vous parle des mondes qui sont là, que vous ne voyez pas, et vous venez m'emmerder avec mon identité.

– Parce qu'elle est problématique.

– C'est la vôtre qui est problématique : il suffit que j'arrête de taper sur ce clavier pour que vous n'existiez plus.

– Ah, vous admettez donc être l'auteur…

– Taisez-vous. Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Il n'y a pas d'auteur ici. Je ne suis pas un révolutionnaire, ni un acharné dément, ni un artiste, ni un personnage, ni un héros, je ne suis que quelques phrases que personne ne lit. Alors ne me dites surtout pas que je ne sais pas qui je suis. Ce que je suis, je le sais mieux que quiconque, puisque ce que je suis est écrit ici, noir sur blanc. Il n'y a rien au-delà de ces phrases. Sauf la musique, bien sûr. Mais vous ne pouvez pas comprendre.

– Mais bien sûr que si, puisque nous sommes aussi vos phrases.

– Sans doute, mais puisque vous êtes mes phrases, vous êtes les phrases de mes phrases qui n'entendent rien à la musique. C'est comme ça. Ça ne se discute pas. Il y a en moi un moi qui est complètement sourdingue. Quand ils vont descendre de leurs collines pour nous massacrer, il ne sera plus question de musique.

– Quel rapport ???

– Ah, vous ne le voyez pas, le rapport, bien sûr ! Ça ne m'étonne pas. Vous êtes le La-can(al) + de la doxa. Il n'y a pas de rapports, il n'y a de rapports entre rien, il ne faut jamais rien comparer, il ne faut jamais placer des réalités différentes les unes à côté des autres, il ne faut jamais relier les choses entre elles, n'est-ce pas, il ne faut pas essayer de com-prendre, il ne faut pas généraliser, il ne faut pas sortir de soi-même, il ne faut pas… Mais moi j'en vois, des rapports, figurez-vous. Je ne vois même que ça. Ça fornique dans tous les sens, la réalité, et pas seulement dans les chambres, ça fornique à la cuisine, au bureau, dans la rue, dans les nuages, au cinéma, dans les sonates, dans les alpages et dans les romans, chaque atome du Lady Gaga fornique avec les atomes du Gulf Stream, les enzymes du Premier ministre s'enfilent avec les vitamines du chat noir de mon jardin, même les macchabées fricotent avec les fœtus, dans la moléculerie, c'est une partouze généralisée, la réalité, faut savoir. Si vous ne voyez pas le rapport, c'est justement parce que vous n'avez pas conscience des autres mondes. Ça grouille, ça se frotte, ça se retourne, ça fume et ça chuchote en permanence, faut avoir l'oreille, c'est tout. Colmatez-vous les oreilles à la cire, vous commencerez peut-être à entendre.

– Vous êtes vraiment perché sur votre colline !

– Je viens d'une ville entourée de collines. Et puis c'est toujours mieux que d'être sourd. Mais vraiment, vous n'entendez pas le boucan innommable que ça fait ? C'est à ce point-là, que vous êtes crevés ? Allez vous étendre dans le jardin, là, fermez les yeux, respirez à fond, et écoutez… Tiens, on a une nouvelle boulangerie, chez nous. La boulangère, on devrait lui faire écouter les lieder de Schumann, vous savez, l'Amour et la vie d'une femme. Ce que j'aime, c'est que la boulangerie en question ouvre à cinq heures et demie du matin. Parfois, comme ça, on a des bouffées de l'ancien monde qui reviennent, il faut écouter ça aussi. Vous connaissez la Septième de Mahler ?

– …

— Ah oui, pardon… j'avais oublié que je vous avais supprimés. 

La voix de couloir


Allongé sur la table du praticien, une porte s'ouvre, plus loin, dans le cabinet. Les voix, qui, une seconde auparavant, étaient à peine distinctes, auxquelles on ne prêtait pas attention, qui faisaient partie du paysage, qui formaient un matelas de sons diffus, apaisant, surgissent brusquement comme un animal libéré qui vient se cogner à vous, accompagnées de bruits de pas, dans une opacité réverbérée qui les rend incompréhensibles et un peu ridicules, à la fois ordinaires et épiques. 

C'est la voix de couloir, qui vient sortir le patient de son coma obstétrique, comme une lumière jaune qui aveugle un instant le conducteur dans la nuit.

samedi 22 septembre 2018

Celle qui n'existait pas



Catapultée de mec en mec, elle avait atterri là, pauvre petit oisillon sans tête et sans cœur. Prise au divisionnaire de province, retouchée en pointes de nerfs, elle avait les yeux tisonnés en méat de Sphinx, et la nymphe mythologique. Elle mangeait mes doigts, raclait du talon, et reniflait en matant sa série préférée sur Netflix. Je lui apportais des chips et du lait chaud et la badigeonnais de talc, surtout sous la plante des pieds, qu'elle avait minuscules. Il fallait l'enfermer à clef, de 10h à 17h, sans pilules, sans espoir, sans téléphone. Elle avait une brève période de lucidité à la fin de l'après-midi, quand elle se précipitait aux chiottes pour se déboucher l'artère principale en saccades sans ponctuation.

Alors elle chantait à tue-tête. Du Machaut ou du Jean Ferrat, je ne sais pas, espérant couvrir le bruit de la débâcle. Elle m'appelait, après, tremblante, suante, vibrante et blanche et repentante comme l'ultime hostie, essayant un sourire en point d'orgue, malgré sa myopie de chauve-souris et ses larmes mauves. La ramenant à mon bras vers le plumard mouillé, je songeais aux jours heureux, quand elle déclamait sur l'estrade, ses talons perpendiculaires à l'horizon. Soupir et désastre…

Ton vomi sur mon ventre, c'est de la confiture aux cochons, ma princesse. Elle s'en fout, de ce que je dis. Elle s'épile le menton tout en lisant Tolstoï, tout à fait tranquille maintenant, prête à repartir pour un tour de manège, sa bouteille de Courmayeur à portée de main. 

[[Ça fait peu, tu sais. Quoi, ça ? Rien, rien, je disais ça pour voir si tu m'écoutais. Tu fais toujours ça. Parce que tu n'écoutes jamais. Mais si, on parle, là. Non, on ne parle pas, c'est pas ça, parler. Alors vas-y, je t'écoute, parle-moi. Mais toi, toi, t'existes pas. T'es pas gentil.]]

Comme dans la musique du XVIIIe siècle, on reprend Da Capo. C'est sans fin. C'est une hôtesse de l'air qui fait son numéro avec le gilet de sauvetage, vous voyez ? Le même à chaque fois. À quoi pense-t-elle ? À quoi ? Vous me demandez à quoi ? À rien, justement. À rien du tout. Je sais, on n'y croit pas, et pourtant c'est la vérité vraie. Il y a toujours un soleil éclatant dans la tête de cette femme, un soleil qui chasse tout le reste. Les ombres ont déguerpi. Elle se cogne aux meubles, aux murs, aux hommes, pourtant. Elle se cogne à l'espace, à l'air, au temps, et même au souvenir. Je suis pas gentil. C'est même mon frère qui l'a dit. Il lui a dit la vérité sur moi. Il lui a expliqué. Elle a bien compris. La vérité sortait de sa bouche. Elle corrigeait ses copies au salon. C'était l'attraction. Il faut fictionnaliser le vide, et vider la fiction de ses scories, vous savez, celles qui dépassent du plan-cul.

C'est tellement incroyable qu'on se dit, mais non, y a autre chose, évidemment, faut juste creuser encore. Et sinon, pourquoi elle serait là ? Ah, c'est pas facile d'accepter que ce qu'on voit soit tout ce qu'il y a à voir. Pourtant, c'est toujours comme ça. On nous raconte toujours, on nous parle des profondeurs, de la psychologie, de l'inconscient, de la vie de l'esprit, des rêves, des jeux de mots, des parents, des enfants, des désirs, de l'angoisse, on nous parle comme si on n'avait pas des yeux et des oreilles, comme si l'autre monde (celui que personne ne voit) était plus vrai que celui-ci, comme si le monde n'était empli que de Bach, de Nietzsche, de Manet, de Proust, de Shakespeare, de Napoléon… Mais non, le monde est rempli d'indigents, de divisionnaires, de dames-pipi, de sacs plastiques et d'éléphants auxquels on a arraché les défenses. C'est avec eux qu'il faut négocier à chaque seconde le droit de respirer ou d'écouter Chausson, pas avec Jules César. C'est Jean-Claude Junker ou Laurent Ruquier, qui vous appuie sur la nuque, qui vous courbe vers la terre et vous esquinte les lombaires, pas saint Jean l'Évangéliste ni Franz Schubert.

On se balade en voiture sur les petites routes de la Lomagne, par exemple, et là on a un flash : ce que la vie serait chouette, tout de même, si tout ça existait, si on pouvait rester comme ça, et lui faire l'amour en regardant par la fenêtre et en lui demandant pardon. Ça dure ce que ça dure, mais c'est bon. Et là, on a des souvenirs qui remontent, pourtant, des vieux souvenirs tout pâles, tout fluets, des souvenirs des vieux, de la Haute-Savoie, du vélo, des champs, des vaches, des filles, de l'odeur de la bouse et de la prairie, de la mère parfumée à la messe, des choux à la crème, de la terre battue au tennis et des seins blancs de Mme Ménichon (elle était tellement bronzée, Mme Ménichon, que ses seins avaient l'air de vous gicler à la figure, quand, faisant avec sa raquette un mouvement un peu plus ample que les autres, une bande sournoise de peau blanche venait à dépasser de son soutien-gorge). Ah, les cons, ils nous ont bien eus. On a pris les souvenirs pour la vraie vie, et la vraie vie pour de la vie.

De temps en temps, il faut remettre les choses à plat, vérifier les boyaux, les artères, la pompe, le temps de réaction et le goût des humeurs. Les femmes sont des mécaniques formidables, mais c'est fragile, toujours à se dérégler, toujours à inverser les flux, à vider les cuves et à désespérer Billancourt. Regardez l'autre négresse, à la télé, qui hurle quand on lui parle de son prénom. Elle pourrait être jolie, pourtant. Mais non, elle veut être elle-même. Elle veut qu'un satellite soit branché en permanence sur son ressenti et un microscope quantique sur son mystère-féminin. Elle veut même exister, en plus d'être accessoirement française. Toujours des demandes, toujours des exigences. Avant, on avait une machine qui traitait directement ces cas-là, et ça se passait très bien, mais la machine a été déclarée obsolète, et même hors-la-loi. Alors les femmes qui restent sont comme les vaches qui sortent de l'étable au printemps, elles dansent comme des aliénées, comme des soupières en leggings, et le spectacle, bien que réjouissant, est affreusement déprimant, car on sent bien qu'elles ont perdu toute grâce à l'abri de la lumière.

Il y a des gens qui veulent à tout prix sortir du lot, et il y en a d'autres qui ne peuvent subsister qu'en disparaissant, en reniant toute singularité en eux. Ceux-là vivent dans un désastre feutré et charitable, et leur surdité confine à la maladie mentale, certes, mais ils restent liquides entre deux vagues de fraises Tagada fondues ; de loin ils font envie, comme ces candidats de Koh-Lanta qui se lavent les dents avec de la cendre et mangent des araignées. Ce qu'on ne sait pas est qu'ils ont la chiasse toutes les nuits.

Une innocence pire que la corruption, c'est peut-être ça, ce qui vient du sol et qui remonte dans la gorge. Pourquoi tu t'accroches, toi, à cette mélasse ? Que penses-tu avoir reconnu ? Questions tout à fait interdites, ça va de soi – un peu comme si je me demandais comment il se fait que je n'ai jamais travaillé chez Lehman Brothers. La vie à crédit, tu connais ? C'est affreux comme on peut avoir honte, parfois.

(…)