Réveillé et levé à six heures. Je suis allé à la boulangerie à pied, à sept heures moins le quart. Le retour est agréable, parce qu’on est face à l’est durant une bonne partie du trajet et que je vois le lever du jour différemment de chez moi. Il fait 11,6° au jardin. J’ai marché en petit T-shirt sans manches et short, mais comme j'allais d’un bon pas, je n’ai pas eu froid ; ça remplacera ma douche froide. Pour le dernier jour de l’été, et donc la dernière page de ce journal, j’ai décidé d’écouter les suites pour violoncelles de Bach (par Jean-Guihen Queyras), que je n’ai pas écoutées depuis très longtemps. C’est comme rentrer à la maison après une longue errance…
Hier, j’ai écouté Esther Teillard, invitée pour la deuxième fois en deux ans par Frédéric Beigbeder dans son émission chez Lapérouse, et je l’ai trouvée intéressante (n’étaient ses nombreux et insistants « Frédéric », très pénibles). Elle publie Fuck Circus, son deuxième roman, chez Grasset. J’ai eu envie de voir à quoi ça ressemblait et j’ai donc commencé ses deux romans en parallèles (le premier s’intitule Carnes). Hélas ! C’est très mauvais. Décidément, les goûts de Beigbeder… On imagine qu’un Olivier Nora aime ça, lui aussi, ou plus prosaïquement, qu’il a reniflé la bonne affaire : jeune, plutôt jolie, drue, habile et contente d’elle, intello juste ce qu’il faut (elle travaille aussi à France-Culture dans l’émission de François Angelier, Mauvais Genre), pas rebutée par le porno, et croyant inventer une langue. Je crois même avoir entendu quelqu’un parler de Céline à son propos ! « My Music, Man », comme on disait à dix-sept ans…
À huit heures, il ne fait pas plus de 12,8° au jardin. Ça pique un peu mais j’aime ça. J’ai tout de même enfilé un bonnet car je me suis rasé la tête récemment. Il fait très beau. Encore un jour, Monsieur le bourreau…
À chaque fois que je mange au petit déjeuner (une fois par semaine, le dimanche) des tartines de pain beurré, je pense à Renoir le cinéaste qui parle de son père, et je me dis que le pain beurré est vraiment l’aristocratie du petit déjeuner, quand il est accompagné de café noir non sucré. C’est un moment dont j’aurais bien du mal à me passer, comme j’ai du mal à me passer de la musique de Jean-Sébastien Bach. Il y a dans ces six suites de Bach l’essentiel de la musique. C’est une sorte de semaine sainte (ou de semaine de la Création, plutôt) qui défile, avec ses jours de soleil et d’orage, ses jours pleins et ses nuits profondes, ses tensions et ses apaisements, ses tendresses et ses exaltations devant la beauté du monde, et toujours un amour vibrant pour la vie, un amour sans tache, parfaitement innocent. Ne pas y toucher !
Cette nuit, dans mon premier sommeil, à onze heures et demie exactement, j’ai été réveillé par un bruit étrange et impossible à identifier. Une espèce de pétarade, dont je n’ai pas su si elle ressemblait plus au bruit de la cafetière entartrée qui glougloute très fort ou à celui d’une mitraillette. Après ; rien, le silence complet. J’ai scruté le jardin pendant un moment depuis la chambre, mais je n’ai rien vu, malgré le premier quartier de lune. On n’est pas assez conscient de cette chose pourtant essentielle : notre esprit est informé par la musique depuis la naissance tout autant que par le langage et la voix. C’est souvent la nuit qu’on en prend conscience, car alors nous reviennent selon une logique mystérieuse des bribes de mélodies qui sont autant de briques de notre édifice mental, qui délimitent un habitat ontologique. C’est notre pays le plus intime qui sort de l’ombre, alors. Ces suites de Bach, je les entends depuis soixante ans. Il y a des gens qui ne savent pas penser sans avoir à l’esprit quelques vers de Goethe, Dante, quelques mots de Shakespeare, de Rousseau ou de La Fontaine. Je suis incapable de penser sans entendre quelques fragments de mélodie de Bach ou de Beethoven en contrepoint, sans m’appuyer sur une harmonie debussyste ou mozartienne, sans m’adosser à un rythme imprimé en moi depuis toujours, et l’on ne sait jamais si ces rythmes sont purement musicaux ou bien s’ils sont ceux de la parole incarnée, la parole tombée en nous de ceux qui nous ont aimés et qui nous ont transmis ce qu’on leur avait transmis. Le Grand Art, comme dit Valéry…
L’été a été. Le miracle de Bach est qu’il échappe à tous les genres, à tous les styles, et même à toutes les époques. Classique, baroque, ancien, moderne, tout cela n’a aucun sens, en ce qui le concerne. Il est ailleurs. Il s’est élevé au-dessus de la musique. Il a été le seul à en être capable, et c’est précisément en cela qu’il a fait de la musique pure, si cette expression a un sens. Il a trouvé sans chercher ; on a le sentiment en l’écoutant qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours. Il est partout et nulle part. Tout provient de lui et tout mène à lui. Pour la millième fois, j’entends cette sarabande de la Cinquième suite et je tombe en moi. Dire autant avec si peu… Quel miracle ! Chaque détour de la vie est là, chaque atome de sens et d’amour, dans cette mélodie d’une simplicité incompréhensible, surnaturelle, nue. Là, il convient de s’arrêter et de se taire.
