lundi 13 avril 2026

Ressuscitons Philippe Muray !


« Dans mon adolescence, la première fois c’était pas voulu. J’ai subi de plusieurs membres de ma famille des violences sexuelles.

— Sur toi ?

— Ouais. Sur moi, ouais. Depuis petite, des fois c’était quand j’étais toute petite, juste qu’on me forçait à embrasser la personne, ou à me toucher les fesses ou des trucs comme ça. Mais depuis petite, quand je dis petite, c’est primaire. Après, collège aussi…

— T’avais moins de dix ans, donc, quand ça a commencé ?

— Euh oui. Oui oui oui. Les tout premiers trucs un peu bizarres, mais c’était de plusieurs personne différentes. J’ai même des amis à moi qui ont… qui ont… enfin, de qui j’ai subi des agressions sexuelles.

— C’était donc au départ dans le cercle familial ? 

— Au départ, ouais. Ça a commencé comme ça.

— Que des hommes, ou il y avait des femmes ?

— Non, chez les hommes.

— Que des hommes.

— Ouais.

— OK. Des hommes en qui t’avais confiance au départ !

— Après, quand c’est la famille, t’as toujours confiance, en fait, t’as cette image de : la famille c’est la famille. On mélange pas tout, tu vois. Donc après, j’me suis dit “bon ben c’est pour rigoler. C’est une marque d’affection peut-être.” T’sais, quand t’es petit, t’as pas trop la notion du bien et du mal. On va dire que j’étais pas proche de mon frère, on s’battait tout le temps, c’est-à-dire, j’avais aussi cette crainte. J’me disais “qui va me protéger ?” Mon père il travaillait beaucoup, il était pas souvent là, on n’était pas forcément très proches. Ma mère, j’imaginais pas lui dire, enfin, tu vois, j’étais… Moi quand j’étais jeune, j’parlais pas beaucoup. Je jouais beaucoup aux Barbies, j’étais dans mon monde, mais j’étais, tu sais, un peu fleur bleue, Bisounours, moi, tout est bleu tout est rose. Un peu timide, gênée de dire les choses. J’étais, voilà, une petite puce, quoi. 

— Ces abus, est-ce que, en terme de fréquence, et en termes… j’ai pas envie de dire de gravité, parce que pour moi, déjà,toucher les fesses ou un bisou, c’est non, en fait. Mais est-ce que c’est allé plus loin ? Est-ce que c’est devenu pire par la suite ? Est-ce que t’as vécu pire ? Plus ? 

— Non, je pense pas avoir vécu plus, mais en fait, à chaque fois que ça arrivait, j’me disais “mais Loanne, comment tu sais… Ça va s’arrêter quand, à un moment donné ?” Parce que des fois, t’as la peur, au début, t’as la peur de dire “qu’est-ce que j’fais. Si je crie, si je me débats, qu’est-ce qu’il va me faire ? Est-ce qu’on va me croire ?” En fait, t’as cette crainte ! Et c’est-à-dire qu’au début, ben, t’es choquée quand il t’arrive ça. Quand c’est ta première fois, tu t’y attends pas. Tu t’dis, déjà, qui va me protéger ? Ben personne. T’es toute seule dans cette situation. Donc tu t’dis “tu te tais et tu laisses la chose se faire”. »



J’ai bien plus peur du monde que cette pauvre tarée nous promet que de la troisième guerre mondiale ou de l’Apocalypse que tous les excités de Facebook nous promettent pavloviennement jour après jour. Quand on écoute cette pauvre fille — et ne parlons même pas du merdeux complètement halluciné qui l’interviewe, il est pire qu’elle — on a le sentiment qu'elle est tout juste rescapée d’un camp d’extermination nazi, qu’elle vient d’échapper aux griffes de Mengele ou du Gang des Barbares. Mais quand est-ce que quelqu’un va les prendre par la main pour les emmener chez un psychiatre, pour leur révéler l’affreux secret : qu’ils sont complètement dingues ? Que le monde dont ils rêvent n’existe que dans une utopie délirante et malsaine, dangereuse et qui va les engloutir ? Que ce monde là fait un sort aux élucubrations délirantes de ces morveux en mal d’existence au lieu de s’occuper des vraies victimes dont tout le monde se fout, des vraies femmes vraiment violentées, vraiment abîmées. Demander à une enfant de moins de dix ans de « faire un bisou à son tonton », c’est une agression sexuelle ? Et même, oui, même, lui mettre une main aux fesses en passant comme on le fait avec la vache Ginette, ça va la traumatiser ? Pauvre chérie… Tu n’as pas assez reçu de beignes, c’est tout. Faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas est bien plus grave et bien plus dangereux que tous ces gestes rangés avec gourmandise au rayon Supplices et Sadisme du Grand Guignol contemporain. On n’en peut plus, de ces traumatisées de tout et de rien, surtout de rien, de ces Victimes-nées au cœur dur et à la tripe sensible qui n’ont que les mots « bienveillance » et « soin », « normalité » ou « inapproprié » à la bouche, qui n’ont jamais vu de violence que sur Tik-Tok, et pour qui la souffrance ultime consiste à être privés de smartphone plus de deux heures d’affilée. Mais ne vous y trompez pas, ce ne sont pas de gentils bambins plus ou moins débiles, de « petites puces » innocentes, ce sont de petites ordures élevées-sous-la-mère qui, si elles étaient mises face à de réelles violences, celles qui blessent et qui tuent, celles qui défigurent ou handicapent à vie, regarderaient ailleurs — elles ne les verraient tout simplement pas. Car elles ne voient qu’elles-mêmes dans le reflet de leurs écrans ; les Victimes, c’est elles, et personne d’autres. Ça ne se discute pas ! Elles sont nées comme ça. Point à la ligne. Ce crétin demande à Madame Victime : « Est-ce que t’as vécu pire ? Plus ? » Mais c’est impossible, voyons ! Y a pas pire, Ducon ! Ça n’existe pas, dans votre monde. Loanne elle revient de l’Enfer, quoi, si tu vois c’que j’veux dire. Tu voudrais inventer pire que le pire ? 

Les agressions, les vraies, les ultra-violentes, n’intéressent personne, personne n’en parle, ceux qui les subissent sont invisibilisés ou diffamés, ou fascisés, mais les agressions de Loanne ou de Jessica à qui « on a mal parlé » ou pincé les fesses remplissent les colonnes des journaux en ligne et alimentent H 24 les lives Youtube. Les vraies femmes, celles qui tremblent de sortir seules à Paris ou à Marseille, celles qui à 75 ans se font violer à l’hôpital ou chez elles peuvent crever tranquilles, elles peuvent se faire tabasser en plein jour, ça ne fera ni une ligne ni une image, quand tous les micros seront grand ouverts aux merdeuses (ou aux merdeux) qu’on a « forcé à faire un bisou à Tonton Gérard ». 

Elle vous le dit, Loanne, elle est un peu tout est bleu tout est rose, quoi, elle ne peut pas imaginer un monde qui ne lui ressemble pas exactement, un monde dont les lois n’ont pas été votées sur Instagram et validées par Kevin & Capucine, un monde dont les enfants (ou les « ados ») ne sont pas les procureurs sourcilleux et intraitables. Toutes les Loanne du monde veulent vivre exclusivement en tête à tête avec Loanne et son double, dans un enclos protégé des miasmes infâmes du Réel. Mais quand est-ce que vous allez comprendre, bande de crétins tétanisés par la peur de leur déplaire et par le conformisme victimaire, que ce monde d’enfants éternels est le plus violent qui soit, le moins vivable, et finalement le moins humain ? 

On me dit que toutes les femmes ont connu viols et agressions sexuelles — toutes. On répète ça comme vérité d’Évangile, sans jamais se demander en quoi consistent exactement les agressions sexuelles dont on parle. Si l’on inclut dans les agressions sexuelles ce qu’a subi la pauvre Loanne, alors oui, bien sûr, toutes les femmes ont été agressées sexuellement. Ça ne fait pas un pli. Pour ne pas affronter la réalité violente qui gangrène nos sociétés, on monte en épingle une violence de composition qui fait disparaître la vraie, qui la renvoie à la marge, et c’est ça, le crime, c’est renverser l’ordre des choses, c’est mentir en prenant la pose, c’est se rouler complaisamment dans la fange d’une souffrance d’influenceuse ripolinée pour ne pas avoir à parler des crimes qu’on a sous les yeux quotidiennement.

La pauvre fille à qui l’on tend goulûment le micro se prénomme bien sûr Loanne, ce qui nous remet en mémoire le génial Philippe Muray : « Toute sa connerie ornementée, toute sa prétention maniériste et violente, concentrée dans ce Y fatal en fer forgé dont elle a maquillé son prénom : Ysabelle. » Muray était sans doute le dernier à pouvoir parler comme il convient de toutes les Loanne d’aujourd’hui, qui pullulent, sauf que la pauvre fille dont il est question ici n’a peut-être même pas eu à mettre la main à la pâte pour se défigurer, ses parents se sont sans doute dévoués il y a bien longtemps. 

Seul un Muray pourrait aujourd’hui parler comme il convient de Loanne et de ses sœurs. Le pire, dans tout çà, est qu’on ne peut en parler à personne. On reste avec cette colère qui ressemble à du désespoir, et on ne sait pas très bien qu’en faire. Foutue époque…