Au jardin, sept heures moins le quart.
Réveillé à cinq heures, levé à six. Il faisait 25,4° au salon et 17,5° à l’extérieur quand je suis descendu. Aucun rêve, et, très étrangement, un seul lever dans la nuit pour aller pisser ! Les traditions se perdent. France, tu es foutue !
Il n’y a rien que j’aime plus que m’abîmer dans la contemplation d’un portrait, ou même d’un simple arrêt-sur-image volé à un film ou une vidéo, représentant, ou présentant, un visage. Et Dieu sait qu’Internet nous fournit une matière d’une profusion diabolique. Je suis incapable de m’intéresser à un écrivain, un philosophe, un compositeur ou un artiste, à n’importe qui, en fait, sans aller regarder tous les portraits, toutes les images de lui disponibles sur la Toile. C’est après avoir regardé quelques vidéos dans lesquelles on peut à loisir observer Cécile Guilbert répondant aux questions de Natacha Polony, Frédéric Beigbeder, Vincent Roy et Antoine Spire que j’ai eu envie de la lire, car j’aime son visage ; disons-le simplement : je la trouve belle. J’avais lu à la fin du siècle dernier son Pour Guy Debord, et j’en avais gardé une certaine sympathie pour cette femme cultivée et énigmatique, à la voix décevante, anti-féminine. Elle a notamment un intérêt très marqué pour la langue, ce qui la conduit naturellement à railler « la langue de la Macronie », et elle se tient à (grande) distance du néo-féminisme, ce qui ne peut que me la rendre sympathique.
J’ai donc commencé Roue libre, un recueil de ses chroniques dans le quotidien La Croix. Ça commence bien : « Tout homme qui écrit, et qui écrit bien sert la France », disait de Gaulle. Et Francis Ponge : « Il est légitime, actuellement, de penser que la meilleure façon de servir la République est de redonner force et tenue au langage. » Mais aussi l’auteur de Langage Tangage, Michel Leiris : « Courir le dictionnaire comme d’autres ont couru les mers… ». Voilà donc qu’elle parle des dictionnaires, de tous les dictionnaires, alphabétiques, étymologiques ou analogiques, les dictionnaires amoureux de chez Plon, d’épithètes ou de synonymes, de citations, d’expressions, d’idées reçues, du Diable, des mots manquants ou des mots en trop, et même des mots parfaits, et… pas un mot du Dictionnaire des délicatesses du français contemporain, de Renaud Camus. C’est pire qu’une lacune, c’est à la fois une méchanceté et une bêtise. Et puis, dans Gloire aux vieux mots gâteux, voilà que je tombe sur : « Des mots vieillis ou inusités mais pas que ». Ce “mais pas que” m’est insupportable et je referme le livre, furieux de m’être laissé abuser par des images. Oui, oui, ça va, je sais ce que vous allez dire, calmez-vous ! Ma réaction est très exagérée, il n’est pas normal d’être dégoûté d’un auteur par trois mots. Peut-être… Il y a des gens allergiques aux cacahuètes, moi je suis allergique à certaines expressions, je n’y peux rien. Il n’y a rien qui puisse me dégoûter plus vite de quelqu’un que ces formules anti-magiques qui lui viennent spontanément à la bouche et le font singe. Les visages mentent, mais les visages disent la vérité. Ou bien les visages disent la vérité et ils mentent. Ou bien nous regardons mal, ce qui est encore l’explication la plus plausible. Et puis zut, j’ai bien le droit d’être de mauvaise foi et de mauvaise humeur ! Qu’est-ce que ça peut lui faire, à Cécile Guilbert, que j’aie refermé son livre à la page 18 ? Elle ne va pas nous faire une descente d’organes parce que Georges de La Fuly, dont elle n’a jamais entendu parler, a eu un mouvement d’humeur au début du mois de septembre dans son jardin et qu’il le note dans son journal ! Elle raconte que dans son bureau, à hauteur de visage, face à la table sur laquelle elle écrit, se trouve une reproduction d’un tableau de Jean-Michel Albérola intitulé « Rien », un néon qui a la forme d’une boîte crânienne.
Cette histoire d’images et de visages m’obsède, je l’avoue, bien plus que les mots et les dictionnaires. On ne sait pas ce qui est digne d’être vu, finalement, on ne le comprend pas. Malgré Lévinas, malgré Jean Eustache, Jean-Luc Nancy, Jean-Paul Sartre, Georges Didi-Huberman, Merleau-Ponty et même Rilke, et peut-être Godard, malgré Internet, surtout, malgré les milliards de selfies qui sont jetés chaque mois dans le brouillard numérique, je ne sais toujours pas ce qu’il faut regarder, ce sur quoi il convient de s’appesantir, pour faire un choix (pour aimer ?). Je pense à Franciane, cette prostituée de la rue Blondel sur laquelle j’avais jeté mon dévolu, une après-midi où ma déréliction et les impuissances de la psychanalyse m’avaient amené dans ces parages, à la fin des années 80. Il m’a fallu du temps et du courage pour me décider à la choisir, elle, à l’aborder. Qu’est-ce qui compte, chez une femme, pour un homme ? Qu’est-ce qui compte vraiment ? Dans cette branche de la science fondamentale, toutes les théories existent. Je les ai presque toutes expérimentées. Pourquoi Franciane ? La plupart du temps, c’est le visage qui s’impose en premier. Franciane n’était pas belle, ou du moins pas spécialement belle, elle était grande, noire, elle avait un air de secrétaire médicale, très sage, très sérieuse, presque trop, elle portait des lunettes, était habillée très bourgeoisement, mais de manière pourtant à ce que son attribut principal — des seins énormes — reste apparent. Je me rappelle très bien qu’il m’a fallu procéder en moi-même à une sorte de revirement mental. Elle n’avait pas un beau visage, et alors ! Pour une fois, le choix se ferait selon un axe différent, voilà tout. C’était tout de même une petite révolution intime. Pourvu qu’elle ait de gros seins (et qu’elle soit noire) le reste n’avait aucune importance. Je sentais bien que ce choix aurait des conséquences importantes mais je ne savais pas très bien lesquelles. Quelques mois auparavant, j’avais vu ce film extraordinaire de Jean Eustache : Une Sale Histoire, qui m’avait mis la puce à l’oreille. Le narrateur explique que la seule chose qui compte, chez une femme, c’est son sexe. C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à envisager différemment le corps féminin, et même, soyons honnêtes, la-femme. Cet assemblage subtil, cette composition de chair et d’esprit perdait de son mystère, d’une certaine manière, en ce qu’il ou elle se donnait à lire sous les auspices de l’analyse plutôt que d’une synthèse nécessairement floue et souvent fumeuse. On avait le droit, donc, de prélever des morceaux de ce tout pour les amener sous la loupe du désir, d’en faire des critères, et plus seulement des fantasmes. Le visage, c’est le social. Le sexe, ou les seins, ou les fesses, ou toute autre partie du corps féminin, c’est le hors-social, on le sait. Les autres n’ont pas cette connaissance — leur regard s’arrête à la frontière — et ils ne peuvent donc pas comprendre nos choix, qui leur restent mystérieux. Ces choix sont par conséquent exhaussés, ils prennent de la valeur, ils acquièrent du fait de leur caractère secret et intransmissible une puissance érotique accrue, impérieuse. Les autres, les pauvres, ignorent ce que nous savons, ce que nous avons. S’ils ricanent, c’est à leur détriment, pas au nôtre.
Avec l’accroissement exponentiel de la pornographie et sa mise à la disposition de tous, et surtout sa gratuité de fait, cette manière de voir les choses s’est développée jusqu’à ses ultimes conséquences. Il m’arrive souvent de me dire, devant telle ou telle créature de derrière l’écran, que je pourrais l’épouser juste pour ses seins, ou juste pour ses fesses, son ventre, ses pieds ou son sexe. Et je suis certain de n’être pas le seul à réagir ainsi, nous sommes des millions à avoir changé de paradigme érotique ou sentimental. Cela ne signifie pas du tout que le visage ne compte plus, mais qu’il a été remis à sa place, une pièce dans la machine, un accord dans la sonate ou un mouvement dans la symphonie, il compte, bien sûr, mais il n’est plus le grand organisateur autoritaire, il n’est plus le seul pourvoyeur de sens. C’est la grande démocratie des corps, et c’est surtout une expansion phénoménale de l’imaginaire érotique, qui va dans toutes les directions à partir d’un centre absent, comme les galaxies. Franciane a été celle qui m’a permis de franchir le pas. Il y a eu un avant et un après Franciane. Ses seins énormes étaient un sésame, sa gentillesse, sa simplicité et notre complicité accrurent encore le prix de la révélation. Avant elle, je me disais : tu ne vas tout de même aller draguer cette fille juste pour son cul, c’est impossible ! Mais le cul de cette fille, c’est son secret, c’est son trésor, et qui nous dit qu’elle ne sera pas heureuse que nous osions aller chercher au plus profond d’elle ce qu’elle ne peut montrer qu’aux fous ou aux intrépides ? L’impossible est le seul réel, l’impensable est la seule pensée digne de l’être.
Quand on regarde attentivement, lorsqu’on désire un corps ou un visage, donc, c’est le Rien, qu’on désire et qu’on regarde, c’est le rien dont notre désir et notre attention vont faire quelque chose. Le Rien dont je parle, c’est l’image ouverte, c’est-à-dire le visage diffracté dans le corps ou le corps diffracté par le visage, c’est un dictionnaire charnel de tous les mots qu’on n’a pas encore prononcés.
