Au jardin, six heures et demie.
Réveillé et levé à six heures, très difficilement. Cauchemar terrifiant, j’ai hurlé. 25,1° au salon et 15,7° à l’extérieur. La lune est encore là, au sud-est, et les étoiles. Dans quelques minutes, le jardin sera là, avec moi.
Lisant un peu au hasard quelques pages de Cécile Guilbert, je me fais pour la millième fois cette réflexion désagréable : pourquoi faut-il que des visages et des êtres attachants ou sympathiques soient si décevants dès qu’on lit leurs phrases ! Mais je suis injuste, bien sûr, car il faut lire un livre dans sa continuité si l’on veut savoir de quoi est fait l’auteur. Il faut s’habituer à sa langue, s’en laisser traverser, pouce par pouce. Je ne vais pas faire ma Valérie Gans… Et pourtant, non, il y a bien, on le sait, des énonciations et des manières d’écrire qui sont porteuses en elles-mêmes d’une médiocrité dont il est peu probable qu’elle se démente, ou plutôt qu’elle nous mène à un autre niveau du texte. J’ai un peu l’impression de lire un bon journaliste. Et les bons journalistes manquent cruellement, en effet. La place qu’ils occupaient jadis bordait en quelque sorte la littérature d’une zone protectrice qui rendait plus difficile la corruption dont la menacent sans cesse ceux qui la craignent et la détestent, tous ceux qui par elle se sentent mis en cause. La littérature n’est pas naturellement aimable ; elle se mérite, et c’est difficile à supporter, tant qu’on n’est pas passé de l’autre côté du miroir. Le même phénomène existe dans la musique, exactement le même. Ceux qui restent en-deçà, ceux qui n’ont pas fait l’effort de se hisser jusqu’à certaines hauteurs éprouvent une forme de ressentiment envers les musiques dont ils sentent confusément qu’elles les jugent. (« C’est chiant ! ») Oui, c’est chiant, parfois, Wagner, Schoenberg, Sibelius, Hindemith — et même Debussy (que beaucoup aiment parce qu’ils ne le connaissent pas) ! Il y a des longueurs, des lourdeurs, des obscurités qui nous barbouillent les tympans, des complications rébarbatives, et même des pages qu’on rayerait volontiers de l’histoire de la musique. Il y a trop. Pourquoi se croient-ils autorisés à nous infliger ça ? Où veulent-ils en venir, ces assommeurs de mélomanes (ou de lecteurs) ? Nous voulons jouir sans entraves et sans temps morts. Ils nous font perdre notre temps, et c’est une faute grave, ça, pour des gens pressés, pressés d’arriver à destination, pressés de comprendre, pressés de se distraire, pressés de passer à travers les gouttes et les heures sans désagrément et sans y laisser un peu de soi. Se frotter à une œuvre est toujours dangereux ; le plaisir n’est qu’une hypothèse, mais c’est qu’on parle de plaisir comme on parle d’amour : mal, très mal. Les grandes œuvres nous méprisent. Elles ne nous attendent pas. Ce n’est pas elles qui descendront jusqu’à nous, et si jamais elles le faisaient, elles tomberaient en poussière, et c’est alors qu’il faudrait leur en vouloir.
Ceci, toutefois, d’un certain Wajid Ali Shah : « Les hommes prendront mes cendres pour un nuage », qui m’a ramené en un clin d’œil à Bénarès. L’angoisse et l’épouvante sont parées d’or et de soie, la mort et la joie sont d’inséparables amies, ce sont les odeurs de cette ville qui m’ont longtemps accompagné silencieusement, et qui sont encore tapies dans une pliure indicible que je sais sans la connaître. Parfois, je coupe un citron vert et tout revient, mais c’est si furtif que je dois avoir rêvé. Pourtant, je me dis que Varanasi existe, au moment-même où j’écris ces mots : il est onze heures et demie, là-bas, c’est irréfutable. La synchronie qui relie les vivants les éparpille au sein d’un monde impalpable et pourtant bien réel. Les nuages sont les mêmes dans l'Uttar Pradesh et dans le Gard. L’Inde est inhospitalière, contrairement aux clichés que nous avions en tête dans les années 70, sa musique est complexe, ses durées nous sont insupportables, et le Gange est tellement pollué que même les bactéries n’y survivent pas. Et pourtant la Joie…
André me disait : « J’ai rencontré un dieu vivant ». Je pensais qu’il se foutait de moi. Alors nous étions allés au bordel, à Bombay, pour essayer d’éclaircir ce qui n’est pas mystérieux.