mercredi 16 septembre 2026

Les buveurs de quintessences [journal]

 

Au jardin, sept heures dix. Réveillé à six heures, levé à six heures vingt. (24,3° et 18,7°). Le ciel est voilé, poudreux, mais lumineux. Bonnes odeurs. 

« Méfiez-vous des saints qui portent encore leur auréole à la main » écrit Gabriel Arnou-Laujeac sur Facebook. Et comme je lui demande si la phrase est de lui, puisqu’il a mis cet aphorisme entre guillemets, il me répond :

« J’ai retrouvé hier soir cet aphorisme, entre guillemets, dans un vieux carnet de poésie datant de mon premier voyage en Inde. Entre parenthèses figurait simplement cette mention : "St Denis / Baudelaire". Avec cette indication, j’en vois assez bien la genèse : saint Denis, qui porte sa tête dans ses mains et, avec elle, pour ainsi dire son auréole ; Baudelaire, dans Perte d’auréole, qui laisse la sienne tomber dans la boue et se garde bien de la ramasser. De là a pu naître l’idée de ces saints qui portent encore leur auréole à la main. Et si cet aphorisme est bien de moi, alors je pense, en raison de la présence du mot "encore" (sans lequel cet aphorisme ne serait qu'une simple plaisanterie sur les faux saints) que j’ai voulu dire ceci : celui qui aspire à la sainteté commence peut-être par fabriquer ou porter son auréole ; s’il est réellement devenu saint, il a fini par la lâcher, c’est-à-dire par perdre jusqu’à la conscience complaisante de sa vertu. Le véritable saint ne se regarde plus être saint. Un détail pourtant me met le doute : je l’avais noté entre guillemets, comme s’il s’agissait d’une citation. Depuis, j’ai cherché partout, sans parvenir à retrouver le moindre auteur à qui l’attribuer. »

Je suis heureux de voir que je ne suis pas seul à retomber sur de vieilles phrases dont il est impossible de savoir qui les a écrites, puisqu’on a jugé inutile, sur le moment, d’en noter l’auteur. Mais quand on lit pour la première fois son aphorisme, sans explications ni contexte, on ne pense pas d’abord aux céphalophores, et c’est le mot « encore » qui disparaît, lors d’une première approche rapide ; ce qui donne : Méfiez-vous de ceux qui portent leur auréole à la main, proposition dont l’actualité me paraît évidente. Les réseaux sociaux sont pleins de gens qui portent leur auréole à la main, c’est même ce qui justifie leur expression, et ce qui pousse très vite cette expression dans les étages élevés de la fierté (dans son sens post-moderne de pride, qui justifie tout) et de la violence. Je lisais il y a quelques jours cette merveilleuse déclaration : « Si certains doutent encore, je rappelle que j’ai oublié d’être con… » Passons sur le ridicule de la chose, qui signale évidemment la connerie de celle qui croit utile de rappeler qu’elle en est délivrée, ce qui nous évoque cet autre bien connu qui juge indispensable de nous prévenir de son intelligence. Je suis désolé de ramener le bel aphorisme de Gabriel Arnou-Laujeac dans des régions si ordinaires et si triviales, mais je suis très rarement un « buveur de quintessences » ou un « mangeur d’ambroisie », et j’aime assez « me promener incognito, faire des actions basses, et me livrer à la crapule, comme les simples mortels », je dois le reconnaître avec une certaine honte. Nous sommes environnés de tant de saints et d’intelligents qu’il devient intimidant de continuer à vivre parmi eux, lorsqu’on n’est pas doté soi-même de tant de qualités. Nous autres qui portons notre tête dans nos mains et la trouvons trop lourde, trop encombrée de mauvaises pensées et de petites morales, de remords et d’impasses, nous aimerions nous faire oublier de ces humains si évidemment dignes d’entrer au paradis des grandes âmes. 

Aux auréoles, j’ai toujours préféré les aréoles. 

L’éloge du monde remplace le monde, et l’éloge perpétuel de soi-même remplace le soi divisé et problématisé par un soi uni, rond et immunisé, exempt de toute souillure, dont le doute, la honte et le sentiment de culpabilité ont fui vers des régions inaccessibles aux nouveaux hommes, dont ceux-là ont perdu jusqu’à la trace. L’idée seule du péché originel est pour eux une atteinte gravissime à leurs droits inaliénables, c’est un vieux cauchemar que seuls les déviants et les malades en phase terminale font encore quand on les laisse sans surveillance ; seuls les mauvais-penseurs de l’ombre se laissent aller à se souvenir parfois de ces heures sombres, mais rassurons-nous : leur temps est compté.