Addendum (neuf heures, au salon)
La nuit a été épouvantable. Maux de ventre, à la hanche, insomnie presque complète, chaleur, angoisse, fièvre. Je ne sais même pas pourquoi j’ai fini par me lever à sept heures, titubant — sans doute pour enfin penser à autre chose qu’aux douleurs. 25,5° au salon et 21,6° à l’extérieur. (La deuxième température est inquiétante.) Ah si, je me suis levé pour ouvrir les fenêtres et les volets, pour tenter de rafraîchir un peu la maison. Hier, je m’étais préparé des aubergines farcies, le plat familial par excellence. Il m’est difficile de passer tout un été sans en manger. Pourquoi parler de ça, pourquoi continuer à tenir ce journal… Je croyais avoir trouvé une discipline — et un rythme, surtout — qui me sauveraient du désastre, et je me rends compte ce matin que c’est largement illusoire.
Certains pays poussent simultanément dans deux directions différentes et opposées : le passé et le futur. Alors que nos pays sont presque entièrement tendus vers l’avenir, d’autres, comme l’Inde, se dressent sur les deux jambes de l’évolution et de l’involution. Ce n’est pas seulement que le passé conserve sa force et qu’il imprime sa marque sur le présent, c’est qu’il se déploie avec une majesté au moins égale à celle qui le contredit sans l’annuler, qu’il continue de croître. Comme j’ai regardé un reportage sur Bénarès, hier, une foule d’images et de sensations me sont revenues. Un sari de soie brodée confectionné à Bénarès coûte en moyenne le tiers du salaire annuel d’un habitant. Dans quel autre pays au monde un peuple entier s’affaire sans interruption à produire des vêtements féminins de si grand prix, et qui sont portés par toutes les femmes hindoues ? Je me souviens très bien de ces innombrables ateliers que j’avais visités avec émerveillement ; à Bénarès, on a l’impression qu’il n’y a que ça.
Ça et le Gange.
Je me doute bien que les femmes pauvres ne portent pas ces saris de soie brodés d’or et d’argent, et que le maudit synthétique est passé par là comme il est passé partout, pour donner un semblant d’égalité à cette société hyper inégalitaire, mais même les femmes les plus pauvres, dans mon souvenir, portaient des tenues colorées et chatoyantes, donnant le change. La rue indienne est d’une richesse indescriptible, je crois que c’est la toute première impression qui nous submerge, arrivés là-bas, avec le bruit et le nombre. Le mélange. Tout se mélange. Riches, pauvres, vélos, voitures, rickshaws, piétons, femmes, hommes, enfants, vieillards, brahmanes, sikhs, musulmans, hindous, tout est dans la rue, à visage découvert, on a peine à croire qu’une société a décidé de vivre ainsi, dans ce capharnaüm incessant, mais la première impression est extraordinairement positive, même si l’on ne comprend rien à ce qu’on voit. Il y a beaucoup trop d’informations, nous n’avons aucune possibilité de discrimination, aucun sens auquel se raccrocher. Les Indiens montrent tout, à toute heure du jour et de la nuit. Tout est donné à la fois, la nourriture, la mort, la religion, le commerce, la violence, les enfants des rues, les mendiants, tout cela coexiste miraculeusement. On vit dans la rue, à même la rue, à Bénarès, et ce n’est pas une déchéance. Ce n’est même pas qu’on vit dans la rue, c’est que la rue et la vie sont une seule et même chose. Même la musique se fait dans la rue. C’était le cas en 1976, du moins, quand j’étais à Bénarès, où j’ai assisté dans la rue à plusieurs concerts de très haute tenue. Je ne sais même pas si le terme de concert est approprié, tellement la place que la musique occupe dans la vie des Indiens n’a rien à voir avec celle qui prévaut chez nous. Nous avons besoin de nous couper de la vie, pour écouter de la musique, nous avons besoin de nous enfermer dans une salle de concert ou dans notre salon, pour être avec la musique. Une chanteuse comme Asha Bhosle, la sœur cadette de la très célèbre Lata Mangeshkar, peut aussi bien faire du playback singing pour Bollywood que chanter aux côtés d’Ali Akbar Kahn dans un disque très étrange, ni chansons ni ragas classiques, mais une collection de onze chants anciens (du XVIe au XVIIIe siècle), prières, taranas, horis, kheyals, dhrupads et sadras, issus de la cour de l’empereur Akbar, transmis par la lignée et la famille d’Ali Akbar Kahn.
Je me calme un peu à l’écoute de ce très beau disque (16th-18th Century Music from India), qui ne ressemble pas du tout à ce que je connais de la musique hindoustanie. Hori in Kukubh Bilawal est une petite merveille de douceur et de tendresse qui me donne envie de pleurer : mon corps d’adolescent ressurgit dans ma vieille tripe douloureuse. Les sentiments d’un vieillard sont des bactéries échappées de la voie du temps, qui se rassemblent et se développent en tumeurs facétieuses. J’ai dans l’oreille les chuchotements de Narendra et de Françoise à qui j’avais laissé ma chambre, à Valliguières. Il est mort en 2018, j’ai retrouvé sa trace sur le Net, mais pas celle de Krishna Govinda, son tablaïste au visage lunaire. J’avais été invité en retour dans leur maison de Katmandou. En ce temps-là, je savais dormir partout. Françoise aussi est morte, la grande Françoise si sensuelle qui avait refusé de m’accompagner en Inde. « Tu pars à tes risques et périls », m’avait-elle dit de sa voix lasse et rieuse.
Et le Gange, Ganga, déesse et fille de l’Himalaya, qui à l’origine coulait au ciel. Comme la première chose que j’ai faite en arrivant à Varanasi est de plonger dans l’eau souillée, j’imagine que je suis lavé de tous les péchés et que je n’aurai pas à me réincarner. C’est toujours ça de pris sur l’adversité.
