Au jardin, à cinq heures dix.
Réveillé à cinq heures moins vingt, levé à cinq heures moins dix, dans une nuit noire, enfin non, pas noire, blanche, puisque la lune est encore très lumineuse mais légèrement voilée, haut dans le ciel, au sud. Elle semble si loin, pourtant… Il faisait 27,5° au salon et 24,6° à l’extérieur. La température monte de jour en jour sans que je puisse rien faire pour m’y opposer (même si je fais très attention à ne pas laisser entrer le soleil dans la maison).
Ce qui m’a réveillé, outre l’envie de pisser, c’est la pression du rêve. Quand l’absence de conscience du rêve est en elle-même une tension, quelque chose qui insiste sur le demi-conscient, le harcèle, fait deviner une vérité pour la lui refuser : Là se trouve (encore) un monde auquel tu n’auras pas accès. On le sent actif, ou radioactif, le rêve, il est là, juste derrière la porte, mais il refuse autant de paraître que de ne pas être ; il veut garder son anonymat, sa neutralité. C’est difficile à supporter.
On en veut parfois à la lune d’empêcher la nuit d’être complètement noire, de la mêler traîtreusement au jour, de lui retirer son statut de Royaume du Rien. L’écran lumineux de l’ordinateur participe aussi de ce monde faux, ni jour ni nuit, dans lequel je suis un peu malgré moi présent ; et actif, mais si peu. Le bruit des touches du clavier se détache bêtement sur le silence. Les coqs sont encore couchés. Une voiture passe au loin, on en distingue à peine la signature sonore. J’ai hâte que le jour se lève et me délivre de cette avant-première de la mort, qu’il retire cet avant-goût douçâtre de ma bouche. Il y aura bien un jour, oui, je sais…
Je pense très souvent à Valliguières, ce village du Gard proche d’ici où j’ai passé une grande année, il y a cinquante ans, avec Christine et Sarah, d’abord, puis seul. J’y pense à cause de la lecture des livres de Carlos Castaneda, qui ont joué un rôle capital dans mon appréhension du monde et de la réalité. J’avais tout lu de lui, à cette époque, et je me souviens très bien de la certitude qui était la mienne, quand j’allais marcher dans les chemins autour du village, qu’un monde mystérieux et radicalement autre était là, tapis dans les buissons, que je me frayais alors une voie incertaine entre le monde naturel et cet autre monde surnaturel qui était à portée de main, d’yeux et d’oreille. J’étais aux aguets, constamment sur le qui-vive, et cette tension perpétuelle est restée fichée en moi jusqu’à aujourd’hui, toujours prêtre à renaître. J’y avais appris la solitude et le mystère.
Dans Les Profanateurs, à la date du 29 mai 1984 : « À peine l’ai-je quitté, sonnerie de mon portable » … Un portable, en 1984 ??? Il était drôlement moderne, Henric ! Je me rappelle qu'une dizaine d'années plus tard, alors que je m’étais séparé un peu violemment d’Anne-Sophie, sa sœur aînée s’était moquée du nouveau mec d’Anne-Sophie, Alain, je crois, qui, lui, possédait un des tout premiers portables. Ça nous paraissait ridicule, et même assez vulgaire… Combien nous avions raison…
La solitude et le mystère… Il me paraît tout à coup évident que mon amour désespéré de la musique vient de là. Aimer la musique isole radicalement, de cela je suis convaincu depuis longtemps, mais on ne peut pas aimer vraiment la musique sans la certitude qu’elle n’est qu’un des avant-postes du Mystère, une de ses manifestations les plus grandioses et les plus chatoyantes.
Le jour est levé, les coqs se réveillent.
Don Juan, le sorcier yaki qui servait de maître à Castaneda, expliquait que c’est à la tombée de la nuit ou au lever du jour qu’il est possible de se glisser d’un monde à l’autre, dans ces moments où l’on sent confusément que la réalité s’entrouvre, se fissure, qu’elle devient perméable, que des portes s’ouvrent discrètement. Le reste du temps, notre récit et nos habitudes l’emportent et imposent la certitude que le monde est ce qu’il est et pas autre chose. J’ai gardé de ces lectures une profonde antipathie pour tous ceux qui ne connaissent qu’un seul monde, qui s’y accrochent désespérément, qui ne font jamais un pas de côté, qui n’ont pas envie de regarder par le trou de serrure des phénomènes. Je ressens cela comme la faute morale par excellence. Aujourd’hui, c’est plus sensible que jamais. La plupart des gens connaissent un discours, une interprétation, et s’y agrippent jusqu’à leur mort. C’est comme si, devant un piano, ils ne jouaient que sur quelques touches, toujours les mêmes.
Grok, c’est nul !