« Mon père il m’a dit de pas parler. » Gus Viseur (né le 15 mai 1915) était le père de Josette, qui a épousé Joss Baselli (Giuseppe Basile de son vrai nom) en 1955. Pascal Baselli, le petit-fils de Gus Viseur, est né le 18 juin 1957. Josette est née le 5 juin 1938. On naît beaucoup au printemps, dans la famille. « Il n’avait rien à cacher, mon père, mais j’avais la consigne de pas trop répéter ce que j’entendais. » Pascal Baselli est batteur et percussionniste. Il a fait le conservatoire, lui, contrairement à son grand-père qui a appris l’accordéon en regardant jouer son père. Le grand-père passait la tête dans l’entrebâillement de la porte pendant que Pascal travaillait ses exercices de la méthode Dante Agostini et lui disait : « C’est pas ça, la musique ». Papi avait beaucoup de copains boxeurs, dont Marcel Cerdan. Cyclisme, boxe, milieu corse, auquel appartenaient souvent les clubs de jazz. Les brasseries étaient tenues par les Auvergnats, mais le monde de la nuit, c’était les Corses. Francis Carco n’est pas loin. En 1936, Louis Ferrari prévient Gus Viseur qu’une jeune fille est là tous les soirs, dans la salle, quand il joue. C’est Jeannette, la mère de Josette.
« Le dandysme consiste à se placer du point de vue de la femme de ménage qui découvrira le cadavre, au matin. » J’ignore pourquoi Frédéric Berthet parle de dandysme, mais moi je n’ai pas de femme de ménage. Mon problème est donc un peu différent. Et je sais ce que c’est que de découvrir à sept heures du soir quelqu’un qui a passé toute une journée sur un sol glacé avec une jambe cassée à appeler au secours en vain depuis le sous-sol d’une maison dans laquelle personne ne vient.
Le fond est sans fond. La forme, en revanche, est difficilement remise en question, alors que tout le monde y va de sa remise en cause fondamentalement fondamentale, et naturellement grandiose, puisqu’elle est sans limite, sans frontières et souvent sans perspectives. Mais le fond est bonne fille, c’est la Marie-couche-toi-là de la pensée, alors que la forme est l’éternelle emmerdeuse qui fait feu de tous les bois secs du détail, de toutes les grossièretés et de toutes les immortelles platitudes, et qui a la prétention inouïe d’empêcher les danseurs en rond de lui marcher sur les pieds, ce que le fond ne se gêne pas de lui reprocher, ayant le monde entier avec lui, et même la raison, et même l’Université, sinon l’Universel. Si la Terre est ronde, c’est que le fond remonte constamment à la surface et qu’il nous brûle les pieds, en plus de nous les casser, bien arrimé qu’il est au centre équidistant de sa mémoire d’étoile.
Le soir de Noël est vraiment le moment le plus triste de l’année, cette année (ou bien toutes les années ?). Je ne pensais pas connaître un état de tristesse d’une telle profondeur, mais peut-être que je l’ai oubliée, à force de vieillir et d’oublier, d’oublier et donc de vieillir. Comme l’antisémitisme par rapport au racisme, est-ce que la tristesse du soir de Noël (la Tristesse-24-12) n’est qu’une tristesse particulière, une tristesse exacerbée, est-ce qu’elle n’est pas plutôt une tristesse dont le nom est imprononçable, et qu’on appelle ainsi par défaut d’imagination ou effroi psychologique ? Imprononçable mais sur toutes les lèvres, ou plutôt, dans toutes les gorges noyées de rire et d’alcool. Il me semble que le réveillon de Noël consiste essentiellement à s’appuyer sur les autres afin de ne pas avoir à prononcer le mot « solitude ». Le réveillon s’applique à ne surtout pas réveiller cette boule d’angoisse qui gît quelque part entre les yeux et les poumons, tapie dans ces phrases hérissées de déni qui ne sont prononcées que pour la garder endormie, dans le pays des embrassades et des ivresses, derrières les hautes palissades de l’effervescence sucrée. Dansez, chantez, que les joues s’embrasent, que les regards et les paroles oublient leur ubac, tenez-vous bien fort aux soleils de minuit qui caracolent dans les bulles du champagne, oubliez les oubliés, oubliez tout ce qui se trouve à l’extérieur du cercle enchanté, restez dans la chaleur pure que vous produisez en chœur, fermez bien toutes les issues, que le froid n’entre pas là où il n’a pas sa place, il sera temps demain d’oublier cet instant et cette chaleur, ces proximités, cette convivialité et ces vœux que vous proférez sans même le vouloir mais avec toute la sincérité requise par une insincérité secourable. Il y en a beaucoup, de ces moments, auxquels on cède, protégés que nous sommes par la conscience de l’invincible oubli qui nettoiera quoi qu’on fasse ce qui pourrait nous rappeler que ces moments sont hérissés des pointes empoisonnées qu’on veut tenir à distance jusqu’au matin.
Voici la liste exhaustive des fréquences (exprimées en Hz) de toutes les notes du piano, du Do 0 au Do 8 (uniquement sur un Bösendorfer Imperial, pour les neuf premières) : 16, 17, 18, 19, 21, 22, 23, 25, 26, 28, 29, 31, 33, 35, 37, 39, 41, 44, 46, 49, 52, 55, 58, 62, 65, 69, 73, 78, 82, 87, 93, 98, 104, 110, 117, 123, 131, 139, 147, 156, 165, 175, 185, 196, 208, 220, 233, 247, 262, 277, 294, 311, 330, 349, 370, 392, 415, 440, 466, 494, 523, 554, 587, 622, 659, 698, 740, 784, 831, 880, 932, 988, 1047, 1109, 1175, 1245, 1319, 1397, 1480, 1568, 1661, 1760, 1865, 1976, 2093, 2217, 2349, 2489, 2637, 2794, 2960, 3136, 3322, 3520, 3729, 3951, 4186. Les Herz correspondent au nombre de vibrations du son pendant une seconde. Par exemple, le Do 0, la note plus grave du Bösendorfer, vibre un peu plus de 16 fois par seconde (on peut presque les compter, ces battements), alors que la note la plus aiguë vibre 4186 fois par seconde, ce qui en fait un bloc dur et tranchant. Je sais bien que la plupart des gens (et même des musiciens) se moquent éperdument de cet aspect du son. La mathématique secrète qui est le cœur de l’harmonie et de la matière en mouvement. Ils le savent, dans le meilleur des cas, mais ils n’en prennent pas conscience physiquement, quand ils jouent d’un instrument. À quoi bon, on a tant à penser et à faire, et à tenir en respect, déjà, qu’il paraîtrait fou de se laisser émouvoir par le phénomène sonore qui est comme un magma démesuré se ruant à l’assaut des gammes.
« Avec qui aimeriez-vous jouer aujourd’hui ? — Avec mon père. » Mais pourquoi ne l’avez-vous pas fait au moment où c’était possible ? Pourquoi éprouver ce besoin alors que c’est impossible ? Le père de Richard Galliano, accordéoniste lui aussi, raconte à sa femme, au cœur des années 60, qu’il ne peut plus sortir l’accordéon de sa boîte, dans les soirées, car les jeunes gens présents le sifflent avant qu’il ait eu le temps de jouer une note. Comme il faut bien qu’il assure sa partie, il joue de l’orgue électronique. (De l’orgue électronique…) L’anecdote révolte son fils, qui veut le venger. Blessure verticale : le fils est blessé car le père est blessé. Tout le monde fait des gorges chaudes à propos d’Annie Ernaux et de son désir d’écrire pour « venger sa race ». C’est le pont-aux-ânes de la doxa littéraire de ce pénible XXIe siècle. Moi je la comprends. Cette femme est, quoi qu’on pense d’elle, une boussole quasi infaillible qui indique la bêtise de l’époque, de quelque bord qu’elle soit. L’accordéon, j’ai bien connu cet instrument dans les années 70, grâce à Octave. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un comme ça, un type habité des pieds à la tête par la musique et la poésie, qui composait de merveilleuses chansons qu’il chantait lui-même en s’accompagnant à la guitare ou à l’accordéon, un personnage de roman qui avait tout inventé dans sa vie, même les moments que nous partagions, dont nous ne connaissions ni le vrai nom, ni le passé, qui avait poussé comme un champignon hallucinogène dans notre petit monde, à la frontière de la Suisse.
J’ai sifflé mon père. Je l’ai méprisé. Je l’ai presque renié. J’ai vécu au cœur de ces années sans les reconnaître, leur saveur a mis quarante ans à remonter, à se révéler. Le fils est blessé car le père est blessé, dont le père, sans doute… Les fils et les fils de la vie sont tressés inextricablement et ne se manifestent que dans le souvenir, dans les noms, dans les douleurs qui parfois crèvent le derme des heures sans qu’on sache ce qui les a excitées.
Raymond Danon, Roland Girard, Jean Bolvary, Umberto Orsini, Betty Beckers, Yves Gabrielli, Jean Capel, Mohamed Galoul, Jacques Richard, Davis Tonelli, Nicolas Vogel, Jean-Denis Robert, Daniel Lecourtois, Pierre Maguelon, Maurice Auzel, Maurice Travail, Jean Lagache, Marcel Portier, Ermanno Casanova, Henri Courtet, Carlo Nell, Pippo Merisi, Sacha Bauer, André Cassan, Jacques Dhery, Robert Le Béal, Lucienne Legrand, Léo Peltier, Lucien Rodriguez, Antonella Lualdi, Myriam Boyer, Catherine Allegret, Ludmila Mikaël, Stéphane Audran, Marie Dubois, Serge Reggiani, Gérard Depardieu, Michel Piccoli, Yves Montand. Première scène, des enfants font du feu au jardin, près de la maison, à la campagne. Marie Dubois apparaît, bras croisés, elle marche lentement en compagnie d’Antonella Lualdi, puis reste seule à l’écran, et l’on se demande comment il a été possible d’oublier cette femme qu’on trouvait si belle quand on avait seize ans, avant que la caméra montre les hommes qui jouent au foot en tenue de ville. Marie Dubois, le nom semble inventé tellement il est français, tellement il fait Français — et il l’est. Claudine Lucie Pauline Huzé naît en 1937. Elle sera malade dès la fin des années 1970. Son nom de scène est tiré d’un roman de Jacques Audiberti publié en 1952. Le premier long métrage dans lequel elle apparaît (1959) est Le Signe du Lion, de Rohmer, le deuxième Tirez sur le pianiste, de Truffaut, et le troisième Une femme est une femme, de Godard. Suivront Georges Lautner, Henri Verneuil, Édouard Molinaro, Roger Vadim, Gilles Grangier, René Clair, Gérard Oury, Louis Malle, Visconti, Alain Corneau, Alain Resnais, Claude Chabrol, Claude Sautet… Marie Dubois est une femme française, une actrice française, une femme qui est une femme française qui se prénomme Claudine Lucie Pauline qui naît en France vingt ans avant moi, dans le pays glacé des Capricornes. Si les Françaises sont blondes, alors les Françaises ressemblent forcément à Marie Dubois. Elles en ont le grand front intelligent, la présence aussi fragile qu’assurée, tout à la fois ronde et perçante, les yeux comme des ventres miniatures retournés, les gestes des femmes qui n’ont pas besoin du féminisme expectorant pour durer, l’élégance de la simplicité et le charme troublant de la distinction sans origine. La ferveur simple de son visage est une compensation lumineuse à l’héroïsme de la vraie Marie Dubois (Marie Eugénie Treux), la « petite Bretonne, brune aux yeux bleus, d’une joliesse simple et vive », la résistante communiste morte en déportation à Mauthausen après avoir été la première femme résistante condamnée à mort le 22 décembre 1941. Je cite tous ces noms avec un plaisir profond ; il faut les faire entendre, ne serait-ce que pour sentir avec plus de véracité ce qui nous a quittés depuis cinquante ans. C’est dans leur énumération que s’entend le mieux ce que nous avons abandonné ; j’aime le chant des patronymes de la France de ces années-là, leur théorie à la fois familière et périmée qui ressemble à une carte de géographie incarnée, sous-cutanée. À l’école primaire, mon meilleur ami et rival en classe s’appelait Alain Dubois. Je n’ai pas connu de Maurice Travail, mais le jeune préparateur de mon père, un peu simplet, se prénommait Maurice. Claudine Lucie Pauline Marie Françoise Catherine Elisabeth Suzanne Jeannette Lucienne Yvonne Rose Marie-Christine Thérèse Laurence Stéphane une femme est une femme la nouvelle vague a recouvert l’ancienne nouvelle, toutes les nouvelles anciennes dont les noms flottent encore à la surface de notre mémoire comme des débris emportés par un courant sans pitié, sans égards pour la vraisemblable actualité. Il en va de ces noms et prénoms comme des fréquences contenues silencieusement dans les notes du piano. C’est une cartographie précise et inaltérable mais cachée, enfouie dans les profondeurs des sens, dans la vibration intime du monde et de l’histoire charnelle d’un peuple.
L’absinthe soigne parait-il les maladies des paupières. Blépharites, rosacée, meibomite, lagophtalmie, ectropion, entropion, ptosis, chalazion, orgelet. Elle n’est plus interdite en France, depuis 2011, sa prohibition aura duré un siècle. Bardot est morte et j’écoute Jeannette, de et par Gus Viseur. L’absinthe (entre 60 et 70°) était le seul alcool symbolisé par une femme. Verlaine, Rimbaud, La Bruyère, Fernand Léger, Edgar Degas, Toulouse-Lautrec, Daumier, Baudelaire, Musset, Utrillo, entre Val de Travers et Pontarlier, les yeux brillent grâce à Artemisia absinthium. Les yeux de Marie Dubois n’avaient pas besoin de la fée verte, voyons ! Est-ce que Bardot va mourir, elle aussi ? Est-ce qu’elles meurent toutes ? Est-ce que le sérieux à semelles de plomb va nous engloutir ? À quoi voit-on que nous sommes dans un monde insupportablement sérieux ? À ce que toutes les bonnes femmes d'aujourd'hui s'en prennent à Picasso avec une délectation et une assurance inouïes. Que va-t-il rester, avec quoi allons-nous nous enivrer, avec qui ? Lina : « Moi je mange ma choucroute, toi tu me bouffes la chatte. » Bien, bien, mais tu n’es pas Brigitte, ni Marie, Lina, ni Stéphane (Colette Suzanne Jeannine Dacheville), et tu ne le seras jamais ; tu ne pourrais pas jouer dans Le Boucher, ni même dans La Femme infidèle. Popaul, tu ne le calculerais même pas, c’est sûr. Il ne sait même pas ce qu’est un “token”, ce furieux. Quant au Charme discret de la bourgeoisie, il faudrait t’expliquer longuement de quoi il s’agit, et tout le monde se lasserait bien avant que tu comprennes ce qu’est un Bourgeois, ne parlons même pas de Bovary. Tu as quarante-neuf ans et tu essaies de ne pas penser au jour où tes fesses n’intéresseront plus personne. Je ne peux pas te blâmer, mais ce jour est proche, tu le sais bien, puisque tu bannis ceux qui ont la goujaterie de te le rappeler. Même si tu écoutais Gus Viseur toute la journée, je ne crois pas que tu serais en mesure de me faire tourner la tête. C’est comme ça. Ton temps et le mien se croisent sur le quai d’une gare, juste avant la nuit. Le festin est terminé, la nuit transfigurée s’étire mollement, elle écarte les jambes une dernière fois. Il faut maintenant digérer comme on peut, avec le peu d’enzymes qui nous reste, c’est pas de la tarte. Les bouchers ne font pas le poids face aux vegans, les boxeurs ont été remplacés par des emmémistes starifiés, les Corses par la racaille dispersée en pluie acide sur le Territoire, Francis Carco par Virginie Despentes, l’absinthe par le crack ou le Fentanyl. La Belgique à Puteaux, Hitchcock en Dordogne, les femmes meurent plus que de mon temps, et d’une manière plus atroce, elles ne connaissent même plus la miséricorde de la vulgarité tranquille des provinces. Elles sont beaucoup plus méprisées, quoi qu’on dise, quoi qu’on légifère, par les anti-misogynes braillards défigurés de ressentiment binaire. Toute la délicatesse d’une valse musette, toute la chair fragile et impalpable d’une nation diffamée qu’on ouvre comme un cadavre encore chaud ne nous sauvera pas, ne vous sauvera pas, les calomniateurs seront emportés comme les nostalgiques dans le torrent de l’oubli et de la fureur. Les niglots sont décimés à la chaîne. Gusti Mahla, Jo Privat, Émile Carrara (Mon amant de Saint-Jean, chanté par Lucienne Delyle), Tony Murena et Jean Cocteau, ça ne raconte plus rien aux scrolleurs, les pompes servent aujourd’hui à se muscler, rien de plus. On se souvient plus de Django-à-deux-doigts pour son handicap que pour sa musique. Mais Parker, Miles, Dizzie et Lennie Tristano sont passés par là, pourtant. En janvier 1946, Stéphane Grappelli et Django Reinhardt jouent la Marseillaise à Londres. Adolphe Viseur, le grand-père de Josette, donnait des cours d’accordéons à ses deux aînés, mais c’est le petit Gus qui a appris tout seul en observant son père. Oui, le jazz à la française a bien existé, ne vous déplaise. Adolphe a vite compris qui était musicien parmi ses enfants. Ces choses-là sont indiscutables. Écoutez Gus Viseur, je vous en supplie, sinon vous ne saurez jamais ce que c’est qu’un accordéoniste, ce que ça peut être ; c’est la première fois que je me dis, en parlant de l’un d’eux : quel toucher ! Ceux qui ont suivi en sont loin. Les femmes comptent beaucoup dans la vie des musiciens. L’amour et le chagrin, donc. Le meilleur d’un être qui se donne, qui se dépense sans compter pour autre chose que lui-même. On y croyait. « Comment ne pas perdre la tête, pris par des bras audacieux ? » Je me rappelle les mots de R : « J’aimerais mourir dans tes bras ». Ne pas trop répéter ce qu’elle entendait (Josette)… C’était un secret, la vie en ce temps-là. Moi je répète tout, comme un nigaud bavard et désespéré, mais c’est parce que je ne veux pas perdre la tête trop vite. Alors je compile comme un dément qui saute d’une phrase à l’autre, je swingue comme un manche affolé, d’un bord à l’autre de la page, et ça me réchauffe un peu. Gus Viseur, le roi de la valse-swing, mort l’année de la sortie de Vincent, François, Paul… et les autres, va se frotter à Django Reinhardt et aux frères Ferret, il passe des bals aux clubs. La Flambée montalbanaise (66 à la blanche pointée : le tempo juste est essentiel) est un petit bijou, concis, sensible, élégant, profondément émouvant dans son allégresse sans emphase. Mais Tony Murena, avec son Indifférence aérienne, est tout aussi bouleversant. Ses percées légères et surprenantes dans les aigus sont d’une grâce sans pareille. De cette plongée imprévue dans le Musette français, je reviens émerveillé et plein de gratitude. C’est tout un pan de la France que j’ignorais presque complètement et que j’avais méprisé absurdement. J’ai connu les bals des pompiers.
« C’est donc à nous de nous rendre compte que le passé réclame une rédemption dont peut-être une infime partie se trouve en notre pouvoir. Il y a un rendez-vous mystérieux entre les générations défuntes et celles dont nous faisons partie nous-mêmes, nous avons été attendus sur Terre. » Même un Jean-Luc Godard peut prononcer une telle phrase : Nous avons été attendus. Si quelque chose est difficile à comprendre, c’est bien ça. Le temps s’est tellement accéléré qu’attendre est devenu un mystère. Le cinéma est né en noir et blanc, pas en couleur. Il était en deuil à sa naissance. Qui attend encore quelqu’un ? Qui attend, au fond d’un café, celle qui sera en retard, essentiellement et par nature en retard, qui éprouvera encore cette chose merveilleuse et cruelle, l’approche différée d’un corps qui a traversé une vie, sa vie, qui se penche à la fenêtre du monde avant de nous apercevoir et de diriger ses pas vers nos bras, d’ouvrir les yeux et de nous voir, de jeter ses yeux vers nous ? Le père ne parlait pas beaucoup, et pourtant, la langue, c’était lui. Nos langues étaient suspendues à la sienne. Il fallait oser trouer le silence qu’il imposait naturellement. Avoir été attendus ? Moi je ne l’étais pas, et c’est miracle que ma mère n’ait pas avorté une troisième fois. Miracle ou mystère ou déraison passagère, je ne saurai jamais. Le tard venu. Presque trop tard. Celui qui entretient avec ses frères et sœur une relation presque filiale, et dont les parents sont repoussés dans une temporalité encore plus lointaine et étrange, ce qui fait de lui une sorte de néo-fils-unique dans une famille de huit enfants dont l’un a dû lui céder la place.
J’aurais voulu rencontrer mon Anne-Marie Miéville. Je l’avais rencontrée, d’ailleurs, mais bien trop tôt, alors que je ne pouvais pas comprendre ce qu’elle faisait là face à moi, à quoi elle pourrait bien me servir, en dehors de ses dons sexuels hors du commun et de sa peau d’une finesse paradisiaque. « Il faut confronter des idées vagues avec des images claires. » J’ai cherché les images-claires, je les cherche encore, mais mes idées-vagues sont tellement puissantes et indestructibles que les murs de ma chambre sont restés vierges. Seul un crucifix et un visage y ont trouvé place naturellement. Le reste passe sans laisser beaucoup de traces, il faut le reconnaître. Mon père ne m’a pas interdit formellement de parler, mais il n’encourageait pas la parole. Dans ses yeux, je lisais trop le Musette que côtoyait Wagner, et Anatole France ne me disait rien encore, je n’avais jamais entendu parler de Jeannette, ni de Gus, ni de Tony, à peine de Django et de Mahler. Lui aussi, sans doute, avait cherché son Anne-Marie Miéville, mais de ça il ne parlerait jamais, pas avec nous en tout cas. Je l’imagine très difficilement en Corse, dans sa belle-famille, et pourtant j’ai des photos incontestables. Il devait s’y trouver comme en extrême-orient, comme un Français abandonné dans une île du Pacifique et pourtant entouré de gens aimables et accueillants qui voulaient le faire grossir et oublier son frère déporté. J’aurais aimé entendre ses silences de Dauphinois dans le maquis, ses dialogues avec le grand-père Jérôme, j’aurais voulu voir les regards de Rose sur cet étranger filiforme du continent. Avait-il lu Jésus-la-Caille, L’Homme traqué, L’Homme de minuit, Rien qu’une femme, Le Goût du Malheur ? Il parlait du bagne, parfois, des bagnards qui partaient pour l’île de Nou, en Nouvelle-Calédonie, mais tout se mélange, Châtillon-sur-Seine, Villefranche-de-Rouergue, Rodez, Agen, Nice, Lyon, Grenoble, Zicavo, La Rochette, Rumilly, Robert de la Vaissière, Jean Pellerin, Léon Vérane, Tristan Derème, Maître Guichardon, au conservatoire de Grenoble, et tous ceux que j’ignore. Le mot du Père, s’il ne devait en rester qu’un seul, ce serait : Solitude. Il était pourtant entouré d’amis, de copains, comme disait ma mère avec mépris, mais la solitude, il était né de ce ventre-là et quoi qu’il arrive, il mourrait pris dans cette glace. À quoi sert de faire des enfants, tant d’enfants, si c’est pour mourir seul dans les tôles froissées d’une 504 blanche aux beaux jours ?
Décrire son désespoir face à un monde désespérant, ce n’est pas complètement idiot. C’est chez Maroussia la danseuse que je fus présenté — l’autre hiver — à la petite princesse Vera Petrovna Iataev qui arrivait de Petrograd. Il paraît que Fourniret corrigeait les maladresses de style de Flaubert et Stendhal. Malaparte avait légué sa villa à Mao. Anne Wiazemsky disait de Godard : « Jean-Luc était mignon, mais mignon ! Il aurait eu un bouquet de fleurs à la main, c’était le portrait craché de Buster Keaton dans Fiancés en folie. » Elle ajoute : « Jean-Luc était un homme léger, drôle, inventif et tendre, auprès de qui je ne m’ennuyais jamais et qui continuait de me charmer. » Il faut que tu demandes ma main à Mauriac. Jacques aimait beaucoup, si ma mémoire ne me trompe pas, les Histoires du cinéma de Godard. J’ai souvent pensé qu’avec Brigitte, ils formaient un couple à la Godard-Miéville. J’avais été témoin à leur mariage, il m’arrive toujours des choses que je mets trente ans à comprendre. Dommage que je n’ai pas gardé d’exemplaire du Petit Livre rouge. J’avais bazardé aussi mes numéros du Prolétaire et de Programme Communiste. On ne sait jamais ce qui va compter trente ou quarante ans plus tard, voilà ce que j’ai appris. Quand Godard s’est installé à Rolle, en Suisse, après ses années de plomb Dziga Vertov, sous l’influence de Jean-Pierre Gorin, il s’y est fabriqué un studio incroyable, quelque chose d’unique, de très haute qualité technique, qui lui a permis enfin de travailler seul, sans être confronté à la bêtise et aux mesquineries des raconteurs d’histoires sans imagination. Il a pu dire « Je », enfin, après avoir saccagé soigneusement son personnage de metteur en scène, durant les années folles et militantes. « Il ressemblait à un boxeur dans un film noir américain, à un samouraï dans un film japonais. » La démocratie, c’est mourir lentement. Ce crétin de Romain Goupil dit de Godard qu’« il lutte contre lui-même ». Mais bien sûr, qu’il lutte contre lui-même. N’est-ce pas la moindre des choses, quand on a un peu d’exigence ? Ils sont à Rome, avec Cohn-Bendit, et ils discutent du western politique qu’ils veulent faire ensemble, chacun coupant la parole à l’autre « bon, alors, on est en assemblée générale, et la caméra est à la disposition de tout le monde ». Ça s’appelait Vent d’est, tiens tiens, comme le sextuor que j’avais composé pour mon père en 1993. Comment continuer à faire du cinéma quand on maltraite avec une mauvaise foi extrême et joyeuse tout ce que le monde appelle cinéma ? Faire du cinéma sans faire de cinéma. À cette époque, les plans qu’il gardait pour composer ses films étaient choisis lors d’un vote démocratique de toutes les personnes présentes au montage. (La démocratie, c’est mourir lentement.) Il est vite mort, s’est débarrassé du cadavre, et il a ressuscité en Suisse, seul dans son studio, entouré de ses machines qu’il traitait avec un soin maniaque comme des cocottes parfumées. Ne me parlez pas de Pierrot le fou, d’À bout de souffle, du Mépris. Il a tout repris radicalement, à la racine carrée de l’image, et il a tout reconstruit, il a remonté les 99 marches qui conduisent de la plage à la villa Malaparte, opiniâtrement, pour arriver sur le toit et avoir vue sur la mer et l’Histoire. Ses grands chefs-d’œuvre sont à venir, jusqu’à l’Adieu au langage… Ayant revu Le Mépris, tout récemment, je me dis que l’essentiel était alors de montrer Bardot à poil, et il ne s’en est pas privé. On n’oubliera pas à quoi ressemble une déesse, 24 fois par seconde, image par image. Pas besoin d’Assemblée générale pour la reconnaître ni de délibérations interminables pour la cadrer avec soin, un livre posé sur ses fesses sublimes. Adieu Jean-Pierre Gorin. La démocratie a fini par crever. La femme de ménage trouvera le cadavre au matin, dans la cuisine ou la salle de bains glacées, à Capri ou ailleurs.
Repasse-moi la Flambée montalbanaise, petit. Histoire d’avoir le bon tempo une dernière fois. Je n’ai pas beaucoup de science mais je sais compter jusqu’à trois. La forme, voilà l’amie. Le rythme et le montage, la mesure, la danse, à la rigueur. Inutile de persécuter Jean-Luc, vos crachats ne l’atteignent pas. Gus Viseur avait à peu de choses près le même âge que mes parents. Je ne sais s’ils le connaissaient. Sûrement, mais nous n’en avons jamais parlé. Dans quelques jours j’aurai 70 ans. Je ne peux pas ne pas trouver cela un peu ridicule d’avoir duré si longtemps après mon père, lui qui est mort à 58 ans. Pourtant, on a toujours l’impression que c’est seulement la semaine dernière qu’on a commencé un peu à comprendre la vie. Mais à quoi bon comprendre ? C’est prendre, qu’il fallait. Et pour ça, il est bien trop tard. Nous ne sommes que des accords de passage.